LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES

Sylvie Sauvage P.U.F. | Revue d'histoire littéraire de la France
2002/2 - Vol. 102 pages 241 à 264

ISSN 0035-2411

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Sauvage Sylvie, « Lecture et écriture dans Le Grand Meaulnes », Revue d'histoire littéraire de la France, 2002/2 Vol. 102, p. 241-264. DOI : 10.3917/rhlf.022.0241
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LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES
SYLVIE SAUVAGE*

* Paris. 1. Alain-Fournier, Lettres au petit B…, Fayard, 1986, 16 février 1911, p. 226. RHLF, 2002, n° 2, p. 241-264

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Pour peu qu’on lise attentivement Le Grand Meaulnes, il est difficile de ne pas remarquer combien « la passion des romanesques aventures »1 se trouve au cœur de l’œuvre d’Alain-Fournier. Les allusions à la littérature y sont nombreuses, trop nombreuses pour ne pas être chargées de sens. Le Grand Meaulnes en effet n’est pas seulement un roman d’aventures à la française, mais un roman dans lequel les personnages sont eux-mêmes marqués par leur goût pour les livres d’aventures. Ne pas tenir compte de cette mise en abyme d’une fascination pour l’écriture et la lecture, qui fut dès l’enfance celle d’Alain-Fournier, nous ferait courir le risque de méconnaître la dimension peut-être la plus complexe et la plus riche de son œuvre. La critique a souvent souligné les ressemblances des héros du Grand Meaulnes avec leur créateur ou certaines figures littéraires qui marquèrent sa sensibilité, mais on a rarement pris garde au fait que le comportement des personnages de ce roman reflète aussi la méditation d’Alain-Fournier sur les rapports entre littérature et vie, et finalement, les étapes essentielles de l’évolution de sa pensée à ce sujet. Pourtant, la nouvelle qu’il rédigea en 1911, Portrait, soulevait déjà une telle question. Mais il faut examiner la relation entretenue par Frantz, Augustin et François avec l’univers des livres, et les conséquences de cet amour de la littérature sur leur rapport respectif au réel, pour apercevoir combien chacun d’eux incarne une manière différente de se trouver aux prises avec un désir d’aventures hérité de ses lectures. Car d’une certaine façon, Fournier a très subtilement illustré à travers le trio masculin du Grand Meaulnes cela

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p. Ce sont des drames de Shakespeare joués par des personnages de Mme de Ségur. 1973. Quelques lignes d’une chronique littéraire publiée dans Paris Journal nous en donnent la preuve : Fournier y dénonce les coupures faites dans les romans de la comtesse par un éditeur choqué de leur « immoralité » et termine ainsi son article : « M. 223. p. 1986. 216.U. et les tiroirs que Frantz ouvre avant de quitter « La fête étrange » sont de même « pleins de vêtements et de livres »5. Ibid. Ne voulut-il pas. 9 janvier 1912.5. Le Cherche-Midi.. p. cité par Jean Loize. 8.U...06/01/2013 11h28. Le Grand Meaulnes. p.. de la comtesse de Ségur dont Fournier aimait l’œuvre8 : Document téléchargé depuis www. Création et Destinée. Document téléchargé depuis www. Ibid. 6..119 .8. t.197.F. 390). p. Albert Béguin.info . Le château des Sablonnières semble en effet regorger d’ouvrages : le lit de « la chambre de Wellington » se trouve « couvert de vieux livres dorés »3. Si Augustin et Seurel sont souvent décrits en train de lire au fil du Grand Meaulnes. 1.info . 1991.5. « La fête étrange ».cairn. Classiques Garnier. l’amour de l’excentrique Frantz pour la littérature nous est révélé autrement. tel un prince charmant.119 .F.8. Alain-Fournier.. Ajoutons qu’Henri Massis mentionna justement la comtesse de Ségur dans son compte rendu du Grand Meaulnes paru le 4 décembre 1913 dans L’Éclair : « Le grand Meaulnes. Ibid. que « la maison où sa fiancée entrerait ressemblât à un palais en fête »6 ? Aspiration à la féerie contrecarrée par Valentine qui jugera nécessaire de rappeler qu’elle est « une couturière et non pas une princesse »7. 3.242 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE même qui intéressait Albert Béguin. par nostalgie. p. châtelains capricieux et gâtés. Les désirs de celui-ci nous éclairent largement aussi sur son attachement excessif aux aventures idéales des livres. « La fête étrange ». « Frantz de Galais ». singulières et douces figures que nous aimons tout comme nous aimions les héros des beaux livres à images. Seuil. 207. © P. . p. Yvonne de Galais. Hachette. 4. 7. ou plutôt qu’il ne ressemble à rien de connu et que c’est une œuvre étrangement originale d’un jeune romancier de grand talent » (Autographe de la collection Ardouin. © P. Pierre Jaudon va-t-il réussir à nous gâter nos plus chers souvenirs d’enfance ? » (Chroniques et critiques. tout comme la table de la salle à manger jonchée de « gros livres rouges »4.197. par la juxtaposition de détails qui concourent à tracer le portrait d’un être baignant depuis son enfance dans l’univers merveilleux des livres au point d’aspirer.. « LA PASSION DES ROMANESQUES AVENTURES » SELON FRANTZ DE GALAIS 2. Ce que nous apprenons de l’enfance de Frantz l’apparente aux jeunes héros.cairn. » Fournier apprécia ce commentaire au point d’y faire allusion dans le « Prière d’insérer » destiné à présenter Le Grand Meaulnes qu’il rédigea lui-même en 1913 : « On a parlé à propos de ce livre de Shakespeare et de Mme de Ségur… Autant dire qu’il fait penser à tout.06/01/2013 11h28. « Le domaine mystérieux ». p. sa vie et son œuvre. 143). Ibid. au temps où nous découvrions la vie ! L’enfance y apparaît comme une prodigieuse féerie (…). 5. 230. 219. à prolonger ses lectures jusque dans sa vie.. l’âge d’homme venu. à savoir « la mystérieuse existence que les œuvres accomplies mènent dans les âmes qui leur font accueil »2. 1968. 232.

Ibid. 55. « Le bohémien à l’école ».. Correspondance Fournier-Rivière.06/01/2013 11h28. entre autres « trésors étranges »10.119 ..06/01/2013 11h28. plein d’idées extraordinaires. son inclination pour le changement d’identité. (…) Je me suis trouvé à lire pendant cette évolution que je te signale Le Triomphe de la Mort et à voir La Gioconda où se trouvent des angoisses que j’admire — sans désormais vouloir les imiter. Ibid.info . Il suffit d’ouvrir sa correspondance avec son beau-frère pour constater que leurs premières lettres sont tout occupées à débattre de cette question. 301.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 243 Oui.cairn. « Jacques Rivière critique de Fournier ». p.5. Le Grand Meaulnes.U. p. de Galais donnait des fêtes pour amuser son fils. dans une totale sincérité de part et d’autre. Il n’en faut pas plus pour que nous devinions un passé où souvent.197. p. 13.U. Cinquantenaire de la mort de Jacques Rivière 1925-1975. AJRAF (c’est-à-dire Bulletin de l’Association des Amis de Jacques Rivière et d’AlainFournier).. t. C’est ce que Jacques Rivière nous rappelle lorsqu’il parle de l’année où son ami partit préparer l’Ecole navale à Brest : « Frantz de Galais personnifie certainement ses rêves de cette période de sa jeunesse et représente un aspect sous lequel il s’était un instant complu à s’imaginer luimême »13. « L’appel de Frantz ». p. un garçon étrange. 9. 10.. 12. fin janvier 1905. . 14. 335. Mais même sans ces preuves de son goût pour les livres. © P. 14. nous auraient permis de déceler chez lui un imaginaire peuplé de figures littéraires tel celui de Don Quichotte.F. Ibid. La volonté de sceller un chevaleresque pacte d’entraide avec Meaulnes et Seurel trahit encore le tour romanesque conféré à toutes choses par l’imagination de Frantz.8. trois romans. ses « idées extraordinaires ».. 270. alors soigné à l’infirmerie : Document téléchargé depuis www.197.F. J’ai pas mal vécu. Je crois que je vais à la simplicité14. il imaginait ce qu’il pouvait (…) et lui passai[t] toutes ses fantaisies9. « Les gendarmes ! ».cairn. Voici par exemple ce qu’en janvier 1905 Fournier écrit à Rivière. Gallimard. © P. évolué intérieurement depuis ton exil. Mais l’on se tromperait en croyant que le retour de Bretagne délivra Fournier de cette tentation de prolonger ses lectures jusque dans la vie.119 . Fournier fit l’amère expérience de le tenir durant son adolescence lorsqu’à l’image de tant de héros de romans d’aventures il voulut devenir marin.5... Document téléchargé depuis www. p. Ce « rôle absurde de jeune héros romantique »11 dans lequel nous voyons Frantz s’enfermer avec l’illusion de « recommencer son enfance »12. « Chez Florentin ». Pour le distraire. 1991. 11. enfin l’ensemble de son comportement des plus fantasques.info . le vieux Domaine s’animait d’un brouhaha subit comme en écho à la première phrase des Vacances : « Tout était en l’air au château de Fleurville ». M. Nous ne sommes donc guère étonnés de le voir apporter à l’école de Sainte-Agathe. p. n° spécial.8. pour contenter un enfant. 249. 1.

Et c’est notre devoir à nous surtout. © P.5.. Être selon soi-même. L’Esprit Souterrain s’intitule aujourd’hui : Les Carnets du Sous-Sol. Oh ! que tu as raison et que c’est bien là qu’il faut en venir à la fin des fins. semble-t-il.5. 2. 26 mai 1908. Frantz. tous les signes avant de parvenir à se « délivrer ». Maintenant j’en suis délivré pour toujours.cairn. p.244 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE Jacques lui répond aussitôt : J’ai éprouvé une vraie joie en lisant dans ta lettre de ce matin : Je crois que je vais à la simplicité.. mais pour s’en souvenir avec horreur. que l’intrigue était à peu près celle de L’Esprit Souterrain. loin de l’encourager à aller à la découverte du monde et de soi.119 . Je ne parlerais pas ainsi.U. Mais c’est pure coïncidence. Deux ans plus tard. Tout l’an dernier. 19 septembre 1910. Condamné à l’immaturité et à jouer jusqu’au désespoir son « rôle absurde de jeune héros romantique ».119 . 1. en lui masquant son manque de sincérité et de force face au réel. que gouvernent ses « idées extraordinaires ». Fournier annonce à Rivière : « Ce matin (…). il m’a fait mal. Être selon soi-même et ne pas faire de littérature dans sa vie !15 15..cairn.8. Ainsi l’idée qu’à chaque art de lire correspond un art de vivre parcourt-elle Le Grand Meaulnes. Nous comprenons alors mieux la parenté que Fournier avait découverte entre son livre et L’Esprit Souterrain17 si l’on songe que Document téléchargé depuis www. © P. p. les arbres du parc font déjà.06/01/2013 11h28. je crois. un peu grâce à Sagesse et Destinée.F.info .. Manifestement. quoi qu’on fasse.. j’ai découvert par hasard. cette ombre noire où s’est glissée la passionnée et triste et romanesque Madame Bovary » (ibid. 400). comme dit Maeterlinck. Le drame de Frantz sera justement de ne jamais réussir à dépasser ce stade où la vie imaginative. 531).F. sous le frais soleil.info . l’attire en arrière. de ne pas faire de littérature dans notre vie. 17.197. si j’avais eu quelque chose à te reprocher jusqu’ici ç’aurait été de ne pas être tout à fait selon toi-même — de te vouloir un peu trop original.U. Ibid. il écrit encore : « A quatre heures du matin. (…) Et puis.06/01/2013 11h28. « le désir de l’extraordinaire est le grand mal des âmes ordinaires ».. dont c’est presque le métier d’être lettrés. n’est pas sans affinité avec l’héroïne de Flaubert16 . finalement supprimé du Grand Meaulnes. 189). 13 octobre 1906. Jamais personne n’y pensera parce que là-dedans il y aura tout moi. victime de ses livres de prix et de son amour immodéré du merveilleux. loin d’enrichir l’être.197. mes théories au passage et ce qui n’est pas mes théories . comme elle il tente d’ailleurs de se suicider. l’incite à stagner. p. Document téléchargé depuis www. fin janvier 1905. Il faut avoir passé par-là. p. t. dans les allées. ce que j’ai voulu faire et — tant pis — ce que j’ai fait… » (Correspondance. Fournier parle d’elle à deux reprises dans sa correspondance avec Jacques Rivière : « Il y a en ce moment une catégorie de femmes que je soupçonne ou que j’imagine : les victimes des symbolistes — comme il y a eu les victimes des romantiques — comme Madame Bovary a été la victime du Romantisme » (t. Notre premier devoir c’est. Frantz.8. si l’on est sincère — Vois-tu. 57. 16. . si je n’avais été moi-même aussi tourmenté de ce désir de l’extraordinaire. beaucoup grâce à mon évolution intérieure toute simple et naturelle. incarne la relation négative à la littérature critiquée par Rivière et dont Fournier donnait. En pleine rédaction du chapitre « La dispute et la nuit dans la cellule ».

elle me passionnait. p. le matin de « la rencontre ». 221. Ainsi jusqu’à l’explosion finale qu’on ne peut lire sans songer à Frantz de Galais. mais je ne connaissais rien d’autre. avec du sang . « cette condamnation furibarde (…) de la culture livresque.info .. 24. écrit Francis Marmande. La lecture. quoi respecter. le narrateur de L’Esprit Souterrain. 21. Document téléchargé depuis www. maniéré.06/01/2013 11h28. quoi mépriser ? Même être des hommes. cela va de soi. 19. plus n’est-ce pas. à nous.. au milieu d’un beau livre de prix »26 ou son 18.8. nous avons honte de cela. p. p. a pour principal sujet. tout au long de sa confession. © P. 156.119 . 173 et 180. mais aussi à Meaulnes : Laissez-nous seuls. un personnage « charmant et romanesque. littéraire !22 J’étais tellement habitué à penser. 165. Ibid. © P. sans livre et nous serons perdus. livresque même. abandonnés. pour moi. quoi haïr. p. Je voulais que des impressions extérieures viennent étouffer ce qui bouillait sans cesse au fond de moi. 11. Les Carnets du Sous-Sol.119 . du barbouillage livreux. p.U.cairn.8. « la tension de notre lien à la littérature »18. que « les livres »20. Et. ne cesse de dénoncer la fausseté de son rapport aux livres et à la vie : Je sentais que mon discours était lourd. nous prenons cela pour une tâche et nous cherchons à être des espèces d’hommes globaux et fantasmatiques24. les seules impressions extérieures venaient de la lecture.. .5.cairn. 22.06/01/2013 11h28. quoi aimer. En effet. Ibid. 1997. « homme repoussoir »19 brisé par sa cruauté et son égoïsme....5. p. elle me comblait. 23.. Actes Sud. moi. il n’en manifeste pas moins au début de son aventure un goût pour le romanesque et le merveilleux comparable à celui qui caractérise le frère d’Yvonne. son impression d’être devenu. 133. Ce que je faisais surtout à la maison. Lecture de Francis Marmande. « La rencontre ». Document téléchargé depuis www. à quoi nous retenir . nous ne saurons pas à quoi nous accrocher. 67. En témoignent son désir de s’éveiller dans une « demeure enchantée »25. Dieu sait ce que j’aurais donné alors pour une dispute plus normale. Ibid. Les Carnets du Sous-Sol. me torturait21. à imaginer comme dans les livres et à me représenter le monde comme je me l’étais créé auparavant dans mes rêveries23. p. Le Grand Meaulnes.F. plus décente. 26. ce bourrage de l’âme ». Ibid. Ibid. p. 203. « La bergerie ». Ibid. m’aidait beaucoup. 20.197.F. cela nous pèse — des hommes avec un corps réel. p.... c’est que je lisais.197.U. 69.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 245 le récit de Dostoïevski.info . « LA PASSION DES ROMANESQUES AVENTURES » SELON MEAULNES Si Augustin évolue tout autrement que Frantz au fil du roman. 25.

5. Mais l’ « émotion inexplicable » décrite ici n’est pas sans rappeler celle provoquée en Marcel. isolé. Document téléchargé depuis www. le suffoquait par instant . p. « Folio ». puis avec François. 134-135. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes. La Belle au bois dormant.5. Le Grand Meaulnes. étant allé à la chasse de ce côté-là. sa brièveté illusoire. il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était (…) : il marcha vers le Château qu’il voyait au bout d’une grande avenue où il entra29. la certitude que son but était atteint et qu’il n’y avait plus maintenant que du bonheur à espérer30..info . 239). 219). Contes de Perrault. Il marchait pourtant du même pas fatigué. 30. 28. troublé d’une émotion inexplicable. attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. « de gros livres rouges épars sur la table » (p. Ces dernières lignes nous paraissent expliquer le mystérieux sentiment de joie éprouvé par Meaulnes lorsqu’il s’engage dans l’allée des Sablonnières : Document téléchargé depuis www. Le jeune Prince. les œuvres de « Rousseau et PaulLouis Courier » (p.246 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE éblouissement lors de « la fête étrange ». se sentit tout de feu . 204. le vent glacé lui gerçait les lèvres. la plus belle au monde . l’importance des réminiscences littéraires dans l’affectivité d’Augustin.F. Une page du Grand Meaulnes révèle encore.cairn. qu’elle y devait dormir cent ans. Un plaisir délicieux m’avait envahi. le narrateur de A la recherche du temps perdu. 1981.. (…) Au coin du bois débouchait. ses désastres inoffensifs. il crut sans balancer qu’il mettrait fin à une si belle aventure .119 . demanda ce que c’était que des Tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais.06/01/2013 11h28. 204.06/01/2013 11h28.8. et poussé par l’amour et par la gloire. de manière subtile. une allée où Meaulnes s’engagea28. de 27.197. au-dessus d’un bois de sapins. (…) un vieux paysan prit la parole et lui dit : « (…) qu’il y avait dans ce château une Princesse.8. Il y fit quelques pas et s’arrêta. à ce discours. . sans la notion de sa cause.U. Meaulnes est décrit en train de lire à deux reprises : lors de « la fête étrange ». Un intéressant parallèle existe en effet entre l’arrivée de Meaulnes aux Sablonnières et celle de Charmant au château de la Belle au bois dormant : Il pouvait être trois heures de l’après-midi lorsque [Meaulnes] aperçut enfin. p. parfaite matérialisation d’un idéal livresque pour ce garçon aimant lire27. nous lisons : Au bout de cent ans. une tranquillité parfaite et presque enivrante.F. 29. et qu’elle serait réveillée par le fils d’un Roi. © P... le Fils du Roi (…). Le Grand Meaulnes. la flèche d’une tourelle grise. à qui elle était réservée.info . Chez Perrault. Alain-Fournier ne nous expliquera rien quant à ce « contentement extraordinaire » qui étonne le lecteur et Meaulnes lui-même. et pourtant un contentement extraordinaire le soulevait.cairn. « Le Domaine mystérieux ». par le goût d’une madeleine imbibée de thé : À l’instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteaux toucha mon palais.119 .U. plein de surprise. Gallimard. « Le Domaine mystérieux ». entre deux poteaux blancs.197. je tressaillis. © P. p.

p.197. 1984. 34.. Fournier et sa sœur avaient vécu. nés sur la Principauté de Boisbelle. 530. Rappelons qu’encore enfants. . 58.F. Il faut dire qu’un phénomène d’identification avec les héros du conte put jouer pour les enfants Fournier. qui. subsista jusqu’à la veille de la Révolution.info . telle une plongée dans l’univers de La Belle au bois dormant. 96-97 et 222).119 . enfants d’instituteurs. Ibid.. Tout son récit est hanté par le souvenir de La Belle au bois dormant.5. 13 octobre 1906. J’avais cessé de me sentir médiocre. lors d’une promenade en forêt. le souvenir visuel. t. lorsqu’il expliquait à Madame Simone : « J’ai Document téléchargé depuis www. à l’occasion d’une visite au Salon d’automne où un tableau de Laprade l’avait bouleversé.F.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 247 la même façon qu’opère l’amour (…).06/01/2013 11h28. mortel.U.. conte auquel font encore référence d’autres pages de son livre (p. en 1906. jamais apaisée »35. Correspondance Fournier-Rivière. 1989. Le romancier se souvenait certainement de cet épisode. de lieux. Elle appartint au XVIIe siècle à Sully qui y fonda. tente de la suivre jusqu’à moi »32. La mystérieuse joie qui envahit Meaulnes à la vue des tourelles du château laisse pareillement l’impression d’être liée à un souvenir sousjacent.8. L’explication sera trouvée peu après. Document téléchargé depuis www.8.197. celles des héros des contes et des romans de chevalerie ? Hypothèse d’autant plus vraisemblable que juste avant et juste après son arrivée aux Sablonnières. 32. lié à cette saveur. voisine de La Chapelle d’Angillon où les Fournier passaient les vacances. en l’honneur d’Henri IV. premier signe en lui de cette « faim de paradis.U. 61 et 60. n’aient connu cette particularité de l’histoire locale qui ne se laisse d’ailleurs pas oublier : nombre de rues. Fayard.119 . l’un de leurs contes préférés34. Or.06/01/2013 11h28. Il doit y avoir un souvenir au fond de mon émotion. Images d’Alain-Fournier. de boutiques portent toujours le nom de Boisbelle à Henrichemont comme dans les environs). 1.cairn. voir en particulier p. 35.info . mais si ancien sans doute. p. Ne serait-ce pas la réminiscence d’autres arrivées au château magique lues dans les livres. D’où avait pu me venir cette puissante joie ?31 31.. Fournier avait pu connaître une expérience comparable dont le compte rendu destiné à Rivière préfigure la réflexion proustienne : « Laprade ! Une toile m’a saisi (…). « Folio ». Meaulnes rêve au monde des contes merveilleux. ce doit être l’image. l’entrée dans l’allée d’un château abandonné exactement comme Augustin. Isabelle Rivière relate cette découverte de Loroy — modèle selon elle des « Sablonnières » — dans ses Images d’Alain-Fournier (chap. Proust s’efforçant de reconstruire à partir d’elle « l’édifice immense du souvenir » : « Certes ce qui palpite ainsi au fond de moi. © P. Du côté de chez Swann. dans une première expérience de la mémoire involontaire fondatrice de toute la Recherche du temps perdu. 317. la ville d’Henrichemont. Isabelle Rivière. Gallimard. « Le Pays sans nom ».. 139 à 142). que mon émotion m’apparaît comme absolument pure »33. © P.5. Nul doute qu’Henri et sa sœur. assez semblable à ce que nous voyons aujourd’hui à Monaco. célèbre justement pour ses châteaux (cette Principauté. p. 33.cairn. Il semble qu’Isabelle et son frère aient été profondément marqués par cette histoire dont Bruno Bettelheim met en relief le caractère initiatique dans sa Psychanalyse des contes de fées. contingent. « Le Domaine inconnu ». p.

Hantise de la répétition impossible : hantise du temps destructeur. non l’être réel et présent qu’il dit aimer. Correspondance Fournier-Rivière. 140.. dont l’aspiration à entrer en féerie s’est vue comblée lors de « la fête étrange ». se soit effondré : « D’ailleurs fût-elle venue qu’elle n’aurait pas été la même »39.06/01/2013 11h28. tout amour du passé.8.F. cruel. Aussi le passionné aime-t-il. p.119 . explique peut-être la démarche du héros du conte. mais ce qu’il symbolise (…). dans l’allée du château. Perrault et les autres »36.. Le mot « paradis » n’est pas exagéré si l’on songe que « le monde mystérieux » où parviennent les héros des contes se situe traditionnellement hors de la temporalité. PUF. berceau mythique de l’humanité.cairn. Nodier. Le Grand Meaulnes. t. d’ailleurs. en définitive.info .U. Comme le remarque Raymond Christinger : « Le thème du paradis. de ne pouvoir être pleinement heureux même en rejoignant Yvonne ? Il y a lieu de le croire si l’on songe à la remarque de Fournier après que son espoir de retrouver Yvonne de Quièvrecourt (le modèle de son héroïne).248 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE Tout amour passion. Stock. révèlent la nature de ses désirs profonds : la soif de perfection. Ne s’agirait-il pas de la manière populaire d’exprimer un retour au centre. 62 et 63. 37. 39. le refus d’inscrire son aventure idéale dans le temps. p. p.197. 537). 180. t.info . l’éternité » (15 octobre 1906. au jour anniversaire et à l’endroit de leur rencontre. son inaptitude foncière à se satisfaire du temporel bonheur humain. L’inefficacité et le caractère non méthodique des recherches menées par Meaulnes après son retour à Sainte-Agathe pour situer les Sablonnières ne trahissent-ils pas. Fournier écrit à Rivière : « Quand j’étais très petit. p. 1. 15 août 1913.cairn. 1. j’en suis sûr maintenant. dans un espace ouvert sur l’éternité. est illusion d’amour et. 315. 1981. 1992. Quelques mois plus tard.U. Correspondance Alain-Fournier-Madame Simone. obscurément ressentie par lui dès ce moment.5. le désir d’éternité.. On songe inévitablement à Meaulnes et à son créateur en lisant ces propos de Ferdinand Alquié dans Le désir d’éternité : Document téléchargé depuis www. la propension de Meaulnes à s’identifier à un héros littéraire et son « contentement extraordinaire » à se trouver soudain. 38. 1987.06/01/2013 11h28. dans ce lieu où le temps est aboli et qui constitue à la fois le point de départ et d’arrivée du voyage ? »38 Loin d’être de simples détails. (…) Il est infantile.197. en mai 1906. 27 mai 1906. c’est-à-dire. « La grande nouvelle ». Document téléchargé depuis www. 412. ainsi que Charmant. © P. p. © P.119 . p. amour de soi-même. en fait. 36. voulu que le monde mystérieux découvert par Meaulnes fût en effet voisin de ces contes français des livres de prix. il aime cette recherche même du passé dans le présent. On comprend alors qu’Augustin.8.F. il aime alors l’amour ce qui n’est pas aimer40. [j’arrivais] après bien des efforts à me représenter quelque chose qui était. Fayard. .. Le voyage dans l’imaginaire. 40. ait gardé de son séjour aux Sablonnières l’impression — dira-t-il à Seurel — d’avoir fait « un bond dans le Paradis »37. et la crainte.5. possessif.

119 .5. © P.. « La partie de plaisir ». p. pensif. 44. citée par Charles du Bos. contradictoires. Le désir d’éternité. conséquence d’une difficulté à accepter la dimension charnelle de l’amour.119 . Le Grand Meaulnes. Daniel Leuwers.06/01/2013 11h28.197.06/01/2013 11h28. 359. 43. © P.8. Corti. p. 47. l’erreur — et je reconnais que pour des objets logés dans la chair et le sang il n’est pas facile de l’éviter — consiste à chercher en une image mortelle la ressemblance de ce qui peut-être est éternel44. Document téléchargé depuis www.cairn. 1967. Document téléchargé depuis www. « La dispute et la nuit dans la cellule ». 34.. Les abandons successifs de Valentine et Yvonne indiquent en effet que Meaulnes « préfère une image de la femme à sa réalité »46.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 249 Cette difficulté à aimer Yvonne véritablement. que Fournier établit un parallèle avec l’intrigue de L’Esprit Souterrain. Et il ne demanda plus rien43. l’attitude d’Augustin envers Valentine illustre bien l’aveu douloureux du narrateur du récit de Dostoïevski pareillement tyrannique avec la jeune Lisa : 41. de tout regret du passé. Quelques lignes de Shelley. De fait. p.F. 325. 62. Yvonne ne manque pas de le pressentir lorsque douloureusement elle interroge Meaulnes : « Mais le passé peut-il renaître ? » « Qui sait ! » dit Meaulnes.. Ferdinand Alquié.197. en dehors de toute « passion des romanesques aventures ». Du spirituel dans l’ordre littéraire. qui relatent le comportement cruel de Meaulnes vis-à-vis de Valentine et les sentiments violents. c’est se condamner à n’aimer rien de ce que présente la vie »42.info . inspirés au jeune homme par le corps de sa maîtresse. Introduction générale au Grand Meaulnes. Telle est l’erreur d’Augustin dont la cruauté envers les femmes — reconnue par Fournier qui écrivait : « Meaulnes est un grand ange cruel mais (…) il n’est pas un homme »45 — découle aussi de son goût pour le romanesque et le merveilleux. est évidente lors de « la partie de plaisir » : « la passion insolite » avec laquelle Meaulnes questionne la jeune femme « au supplice ». 46. . manifeste dans le chapitre écarté du Grand Meaulnes. Lettre de janvier 1821. « La partie de plaisir ».cairn. 324. le poème vous en dira quelque chose. 4 avril 1910. fût-elle la plus aimée.F.U. p..5.U. bien logiquement puisque « le passé est mort et que n’aimer que lui.info . Classiques Garnier. Le Grand Meaulnes. ne saurait les combler. Je crois que l’on est toujours amoureux d’un objet ou d’un autre . 2. Correspondance Fournier-Rivière. 42. nous semblent à ce propos très éclairantes : Si toutefois vous êtes curieux d’apprendre ce que je suis et ai été. p. C’est à propos de ces pages. t. à propos de « toutes les merveilles de jadis » — son « idée fixe »41 note Seurel — génère une tristesse qui gâche leurs retrouvailles. 45.8. adressées à son ami John Gisborne au moment de la parution de L’Epipsychidion. C’est une histoire idéalisée de ma vie et de mes sentiments. p. C’est bien parce que quête mystique et quête amoureuse se confondent pour Meaulnes et pour Fournier qu’aucune femme.

Ibid. p.info . non dans le lieu et les personnages qui n’étaient que des catalyseurs.cairn. mais dans le moment. 1984. 167. p. mais à chercher au temps des illusions perdues « la clef de ces évasions vers les pays désirés ». Augustin ne dit pas autre chose à Seurel lorsqu’il lui confie : Peut-être quand nous mourrons. © P. sous l’influence conjuguée de La Bible. Je ne veux même plus qu’on vive dans cette vie humaine. Art poétique. 1951. 270. Poésie/Gallimard. p.F. « Les trois lettres de Meaulnes ». p. Comme l’écrit Robert Champigny : « Ainsi donc le mystère n’était pas dans l’aventure. le comportement et les paroles de Meaulnes dans la dernière partie du livre reflètent. 165 48. p. Fournier cite ici approximativement Claudel. . p. de 47.197. la crise religieuse qui domina la vie intérieure de l’écrivain vers 1909. nous avons honte de cela47. p.5. cela nous pèse — des hommes avec un corps réel. 305. à l’opposé. à nous. de l’illusion de « recommencer son enfance »49. « Les gendarmes ! ».. lorsque j’avais découvert le Domaine sans nom. Ibid. 50. Correspondance Fournier-Rivière. t. avec du sang .. notre très précieux patrimoine » se trouve dans le Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même.197. t. peut-être la mort seule nous donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée53. « Avec quel amour j’ai regardé la mort — la mort notre très cher patrimoine — »51 écrivait-il en juin 1909 avant d’ajouter : « Je cherche la clef de ces évasions vers les pays désirés — et c’est peut-être la mort. 214. Toutefois. le refus de « cette vie humaine »48 qui étreint Meaulnes — là encore à l’image de son créateur — ce refus en partie dû à un idéalisme alimenté par les livres le conduit non à se satisfaire. 18 juin 1909. Le Grand Meaulnes. The French Review.06/01/2013 11h28.cairn.F. à un degré de perfection et de pureté que je n’atteindrai jamais plus. 311. t. crise au cours de laquelle.. La phrase exacte : « La mort. 413 : « Seules les femmes qui m’ont aimé peuvent savoir à quel point je suis cruel. sans livre et nous serons perdus. De toute évidence.. 55. 52. Meaulnes ». mais dans Meaulnes lui-même. « La grande nouvelle ». Parce que je veux tout. p..U. n° 3. 28 septembre 1910. comme je te l’écrivais un jour.. Le Grand Meaulnes. 24. objet même de la quête de Fournier. 49.250 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE Laissez-nous seuls. t. je retrouverai peut-être la beauté de ce temps-là…54 Document téléchargé depuis www. 53.8. après tout »52.5. Vous voyez d’ici le héros de mon livre. Dans la mort seulement. p.U. Ibid. Alain-Fournier.info . 1 janvier 1908.8. J’en suis persuadé maintenant. Celui-ci a expliqué à Jacques Rivière combien cette tension vers l’invisible l’inclinait à se demander « pourquoi on n’aime et ne désire pas davantage la mort »50. 315. 2. © P. Paroles susceptibles de nous faire sursauter tant elles sont davantage celles d’un mystique que d’un aventurier.. comme Frantz. 128. à l’extrême de l’intime »55. Ibid. Document téléchargé depuis www. 2. 289. 2 juin 1909. j’étais à une hauteur.119 . « Le Grand Meaulnes et son mystère ». p.06/01/2013 11h28. Les Carnets du Sous-Sol. 51. si Frantz personnifie les rêves maritimes et romantiques entretenus par Fournier durant son adolescence. 2. 54.119 . (…) Même être des hommes..

85. p. ce n’est donc pas parce que. 392. Correspondance Fournier-Rivière. 1. l’attitude de son héros à qui il prête les réflexions suivantes : 56. constamment réaffirmée.info . p. 2.197. p. p. f° 4.F.5. « comme une porte ouverte sur un monde plein de promesses. se souvient Madame Simone. son idéal l’aurait déçu. se dresse devant lui. 54. Telle est l’explication très clairement donnée par Fournier à la fuite de Meaulnes au lendemain de ses noces : Document téléchargé depuis www.info . Voir aussi lettre du 27 juillet 1909 à Jacques Rivière et dans Le Dossier du Grand Meaulnes. la gloire et la douleur de Meaulnes. Voir Correspondance Fournier-Rivière. 2. p. ni pour respecter son serment d’aider Frantz. Fayard.cairn..U. dans l’œuvre elle-même. telle est la cruauté. t. le grand Meaulnes s’enfuit non point par héroïsme mais par terreur. le désir de féerie d’Augustin Meaulnes est certes le reflet. t. parce qu’il sait que la véritable joie n’est pas de ce monde61. et appuie contre le sien son visage humain. que « la véritable joie n’est pas de ce monde »..U. Taschen. 61. œuvre complet. 306. . Un fragment des brouillons du Grand Meaulnes atteste d’ailleurs que Fournier songea un temps à éclairer de manière explicite. Sous de nouveaux soleils. 1986. 60. © P..06/01/2013 11h28. L’idéal poursuivi par Fournier. Gallimard. la pureté. Classiques Garnier.119 . t. la beauté.. Correspondance Fournier-Rivière. 10 mai 1909. 1957. Document téléchargé depuis www. citée dans Van Gogh.8. — Et le jour où le bonheur indéniable. Simone relate en effet une promenade dans un cimetière faite en compagnie d’Alain-Fournier durant laquelle celui-ci parlait — à son grand effroi — de leur futur « double anéantissement (…) sur le ton que l’on réserve aux perspectives heureuses ». 1986. à peine atteint. la lettre d’Alain-Fournier du 2 juin 1909. (…) comme l’émerveillement suprême réservé aux fils des hommes »60. pas de sécurité comparable à celle de l’espace incirconscrit »59. t. ou de la certitude.5. 2. « Il ne nous manque rien de moins que l’infini et le merveilleux — constatait Van Gogh. 446. 357. 59. p. 4 avril 1910. quelques mots adressés à Jacques Rivière nous en donnent l’idée : « la satisfaction parfaite. 1997.119 .06/01/2013 11h28.8. 27 juillet 1907. 261. l’éternel que je cherche »57. L’obéissance à pareille exigence. autre traqueur d’absolu — et l’homme fera bien de ne se satisfaire de rien de moindre et de ne pas se sentir en sécurité tant qu’il n’aura pas atteint cela »58. Lettres à sa famille.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 251 Claudel et de L’Idiot. Lettre de Van Gogh à son frère Théo. il envisagea d’entrer dans les ordres et de devenir missionnaire56. simple prétexte dissimulant des motivations infiniment plus profondes. S’il quitte brusquement sa jeune femme. 58. Fournier a incontestablement fait d’Augustin le porte-parole de ses convictions profondes. De cet idéal situé hors des possibilités humaines. p.cairn.F.197. inéluctable. et de son créateur qui confiait à Isabelle en 1909 : « Il n’y a pas de sein si doux que l’éternité. 57. © P. qu’il s’agisse de sa conception de la mort vue.

si soudain tout ce que je sais parfaitement être impossible devenait possible soudain — si. je pense. ce « mystique à l’état sauvage »65. Ibid. Meaulnes se découvre parent de Phaéton et d’Icare.252 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE Parfois. Peu avant de s’élancer vers les cieux avec l’attelage du Soleil. Fournier parle de son héros comme d’ « un jeune dieu mystérieux et insolent » (4 avril 1910.119 . 65.. 1987. Parce que le bonheur n’est pas de ce monde.5. t. contrairement à ce que nous pourrions croire. Orphelin de père ainsi qu’il est précisé (p. Meaulnes se serait-il comme Rimbaud réinventé « fils du Soleil » ? On peut se le demander. Gallimard. « Plans ».06/01/2013 11h28. De sorte que la pulsion de départ qui pousse continuellement Meaulnes loin de ceux qu’il aime. comme l’indiquent encore une fois explicitement les brouillons de l’œuvre dans lesquels Augustin parle de son « aventure (…) portée comme une croix »63 et devient « missionnaire »64 à la fin du livre..cairn. 1934. Ibid. Dossier du Grand Meaulnes. « il dirige ses chevaux vers une destination connue de lui seul et qui se trouve au-delà du monde sensible » (Marguerite Loeffler-Delachaux.F. p. 416.U. p.U. 2. Dossier 1905-1925. © P.197.. 158). à ce que je ferais. 63. ces deux adolescents dont l’élan vers l’aventure retombe pareillement dans la tragédie car « les ailes nous manquent mais nous avons toujours assez de force pour tomber » (Claudel. Et moi je l’ai mérité moins que quiconque. ses mains guidant triomphalement (l)es coursiers » (Edith Hamilton. Ajoutons qu’à aucun moment du Grand Meaulnes il n’est question du père d’Augustin. 1977. f° 245 p. Quoi qu’il en soit. p. 419. © P. dressé comme un conducteur de char romain. Document téléchargé depuis www. p. les tourments qui le déchirent ne sont pas uniquement d’ordre amoureux. « Plans ». « Phaéton ». etc.5. Et maintenant il y a un être au monde devant qui je n’ai plus le droit de me présenter et c’est : Yvonne de Galais. Claudel cité par Jacques Rivière. 176).F. secouant à deux mains les guides. A la lumière de ce que nous savons de la quête spirituelle de Fournier qui projeta tant de lui-même dans son personnage.197. à commencer par cette conviction que « la véritable joie n’est pas de ce monde ». Positions et propositions. à parcourir la terre jusqu’à Aden — lieu présumé du tombeau Document téléchargé depuis www.119 . comme elle poussa Rimbaud. 162). Phaéton s’imagine « fièrement debout dans ce char prodigieux.. Les dernières paroles surprenantes par lesquelles Meaulnes avoue que ne plus jamais revoir Yvonne est « là la moindre de (s)es peines » donnent à comprendre que.info . il lance sa bête à fond de train et disparaît en un instant de l’autre côté de la montée » (p. Le symbolisme des contes de fées. vérité qu’illustre la pantomime de « l’Homme qui tombe » exécutée par Frantz sur la place du village. Editions Marabout. On trouve aussi (p. . comme dans un vertige. il n’est pas fait pour les hommes. Cette béance dans la généalogie du personnage laisse le lecteur étrangement libre de lui réinventer une filiation mythique et/ou mystique selon les images éveillées dans son imaginaire par le texte. La mythologie. p.cairn. Alain-Fournier semble avoir retrouvé le symbolisme profond du conducteur de char qui représente la nature spirituelle de l’homme. 64. 62. Ainsi l’aventure prend-elle avec lui une dimension nouvelle.info . f° 247. 12. son père. 401. nous pouvons imaginer combien angoisse existentielle et inquiétude métaphysique prévalent chez Augustin. 237) . aventure intérieure confinant à l’aventure mystique. je pense. Dans une lettre à Rivière. mais c’est là la moindre de mes peines62. p. f° 21. Je m’enfuirais terrifié. Rimbaud.8. En vertu de cette pulsion de départ nourrie de rêve qui le caractérise.. Elle devient aventure profonde. 550) cette note : « L’amour mystique.06/01/2013 11h28. Gallimard. 357) et surtout le décrit lors de son évasion tel un nouveau Phaéton : « Un pied sur le devant. Pas de la même façon »..8.

. dévoilant ainsi. 7) en exergue du livre Terres de l’Enfance de Max Primault. 69. autrement spirituel. toutes hantées par le souvenir d’Augustin. PUF. « LA PASSION DES ROMANESQUES AVENTURES » SELON FRANÇOIS SEUREL L’histoire d’un homme qui est en train d’écrire un roman.8. Il est donc parfaitement logique que rien de cette quête mystique ne soit explicitement dit dans la version définitive du livre. semblent-elles répondre à la question posée d’entrée de jeu par David Copperfield. chez Seurel comme chez lui. le narrateur du Grand Meaulnes incarne en effet une autre relation possible aux livres : celle du lecteur nourrissant le désir d’écrire. p. © P. 1949. arrive aux Sablonnières en boitant. Balland. dont il fait littéralement son héros.F. Nous le croyons d’autant plus volontiers qu’Augustin. quelque part derrière le Paradis. . après son combat avec l’ange. 305. Or la claudication a elle aussi une valeur symbolique universelle : elle est l’infirmité qui caractérise le surnaturel et la connaissance du surnaturel . C’està-dire. mais « son roman ».5.06/01/2013 11h28.119 . presque son autobiographie. presque l’histoire de sa vie. à qui il voue « une amitié plus pathétique qu’un grand amour »69. « Chez Florentin ». Mais Alain-Fournier ne dit pas « son histoire ».cairn. 67.info .F.. La manière dont Fournier définit le sujet de son œuvre dans ses « notes préliminaires » est sur ce point des plus claires : Document téléchargé depuis www. Henry Lhong et Jean Malrieu. et Meaulnes.197. cela pour avoir contemplé de trop près la lumière de la connaissance comme l’explique le Sepher-Ha-Zohar. Les deux personnages sont : la femme qu’il aime. une nouvelle entrée »67. C’est précisément l’erreur de François Seurel de méconnaître la différence entre le goût puéril de l’aventure chez Frantz et l’élan. Par rapport à ses deux compagnons. 1961. Soulignons au passage l’intérêt de la seconde phrase : « … un homme qui est en train d’écrire un roman. Jacob se met à boiter. nous aurions tort de l’oublier.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 253 d’Adam (Abouna Adem)66 — nous rappelle irrésistiblement les paroles de Kleist : « Il nous faut faire notre voyage autour du monde pour voir s’il n’y a pas. f° 14. celui de François n’en est cependant ni moins profond.U. ni moins complexe.197.06/01/2013 11h28. 397. Kleist cité (p. Pour être très différent du lien d’Augustin et Frantz à la littérature. p. p. Le Grand Meaulnes. 1991. 68. Qui est presque son roman.119 . blessé au genou durant son voyage. qui arrache toujours Meaulnes aux siens. Voir Les Voyages de Rimbaud de Claude Jeancolas. 66. les liens des plus étroits tissés entre littérature et vie. et un homme qui lui ressemble mais il fait ce héros plus admirable qu’il n’est lui-même68. se trouve être une narration du très faillible François Seurel. 217.cairn. Qui est presque son roman ».5.. cet autre narrateur L’Arche. Telle sera bien la position de Seurel entre Yvonne. 57). © P. p.info . à l’inverse des brouillons.8. Document téléchargé depuis www.. Ainsi les premières lignes du récit de François. puisque Le Grand Meaulnes. Dossier du Grand Meaulnes.U.

5. 71. un frisson de délices comme quand on commence / au coin du feu / un livre / un grand récit de voyages » (Dossier du Grand Meaulnes. f° 72. Seurel se persuade que « c’est à une jeune fille certainement qu’il pensait la nuit. que recouvrent-ils d’attentes et de désirs ? Et quelles conséquences ont-ils sur l’histoire personnelle d’Augustin ? Questions d’autant plus intéressantes que nous devinons combien s’interroger sur la relation de François à Meaulnes et à la littérature revient à s’interroger sur le sens même du roman d’Alain-Fournier. première phrase du livre.info . la façon dont un portrait de Robinson Crusoé remonte irrésistiblement à la mémoire de François lorsqu’il observe son ami dans la boutique du forgeron..197. 192. 460).U. tout cela fit passer sur nous un désir d’aventures.. François explique clairement ceci après que Mouchebœuf ait été désigné pour l’accompagner chercher les grandsparents Charpentier à Vierzon : « J’aurais voulu que ce fût Meaulnes » confie-t-il avant d’ajouter : « C’était en moi un mélange de plaisir et d’anxiété : je craignais que mon compagnon ne m’enlevât cette pauvre joie d’aller à La Gare en voiture . t. chaque fin de journée était consacrée à la lecture : « tant qu’il y avait une lueur de jour. je restais au fond de la Mairie. On peut lire dans les brouillons du roman à propos du retour de Meaulnes à Sainte-Agathe : « Son air de voyageur fatigué. mais par procuration. © P.254 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE (cher à Fournier depuis l’enfance) en qui l’amour des livres suscite une vocation de romancier : Deviendrai-je le héros de ma propre vie. ..5. non par lui-même.119 .F.cairn. comme un héros de roman »72. Le pas est ensuite vite franchi : dès le retour d’Augustin. Ibid.info .F. quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout bouleverser71..8. enfermé 70.. 170. 1969. et pourtant j’attendais de lui.cairn.197. 72. témoigne d’ailleurs de ce désir latent. Cette comparaison en dit long sur le rôle éminemment romantique assigné à Meaulnes par François. dans la mesure où il attend de Meaulnes qu’il satisfasse son propre désir de l’extraordinaire. « Je fréquentais la boutique d’un vannier ». De là à charger Meaulnes d’être un héros d’aventures à sa place. On ne s’en étonne plus si l’on prend garde à la place des livres dans la vie de celui-ci. © P. son inconditionnelle admiration pour lui. Le Livre de Poche. Lui-même nous apprend qu’avant l’arrivée de son compagnon à Sainte-Agathe. Document téléchargé depuis www. affamé mais émerveillé.8. la veille de sa fugue. deux constatations s’imposent lorsqu’on prête attention au personnage de Seurel. 17. sans oser me l’avouer. David Copperfield.06/01/2013 11h28. à savoir qu’il est un grand lecteur et qu’à l’inverse d’Augustin et Frantz. p. p. Mais cet apparent effacement de l’écolier timide derrière son grand compagnon. En premier lieu. p.119 . p. ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre ?70 Nous connaissons la réponse de Seurel. Le Grand Meaulnes.U. » Document téléchargé depuis www. 1. il n’y a qu’un pas . « Le gilet de soie ».06/01/2013 11h28. il assouvit sa « passion des romanesques aventures » en vivant ces aventures.

proposition inspirée d’une tradition en usage dans les contes merveilleux79. ou lorsqu’il admire l’aisance d’Yvonne à « parler des choses délicates. nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier »74. et que ses vieux habits reprendraient leur première forme » (Contes. Le Grand Meaulnes.5.8. 166. 303. Perrault.197. celui dont le prince harassé de fatigue n’a pu trouver l’entrée »76. l’ancien chemin obstrué. p. Les allusions à la littérature qui parsèment son récit révèlent l’omniprésence de modèles livresques dans sa pensée. les longues courses perdues en voiture . 275. et je lisais assis sur une vieille bascule »73. comme lorsque François demande à Frantz de revenir aux Sablonnières « dans un an exactement. l’un des Contes du Pays d’Armor. © P. lu les titres derrière la couverture des rares bouquins de [leur] bibliothèque »75. Plus tard. la fête mystérieuse… Tout redevient la peine que c’était81. 78. subtil..06/01/2013 11h28. finie.. ses laquais des lézards. p. 74. 80. Ibid.info .. Ibid. les vacances sont finies. d’affiches battant au vent. de Marie Delorme. Ainsi lorsque lancé à la trace du sentier perdu. 249. 357. Finies. Ibid. Par exemple dans Les trois frères. 75. © P. 79. p. lorsque Frantz amène des romans « tout neufs » à l’école. 77.. Le monde est vide. cet avertissement donné à Cendrillon par la fée le soir du bal : « Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette. p. tout est amer (…). Ibid. et dont on ne parle bien que dans les livres »77.U. il avoue chercher — allusion discrète à La Belle au bois dormant — « le passage dont il est question dans les livres. « Le bohémien à l’école ». Ibid. comme un demi-songe..F. p. Cette passion perdure durant le séjour de Meaulnes : « Les jeudis matins...info .cairn.5. Chacun garde encore en mémoire.cairn. 347. Certaines de ces références à la littérature restent implicites..119 . Ibid. notamment les contes de fées. 81.. De même.. « Après quatre heures ». volume que Fournier avait reçu en prix au lycée Voltaire. lorsque la mort d’Yvonne — « princesse » et « fée (…) de toute notre adolescence »80 dit-il — lui arrache ces paroles douloureuses : Document téléchargé depuis www. 335. 239.119 . dans le Cabinet des Archives plein de mouches mortes. « Le fardeau ». son carrosse redeviendrait citrouille. « L’appel de Frantz ». . 76. ses chevaux des souris. 173-174).. l’avertissant que si elle restait un moment davantage. p. « La maison de Frantz ». le vivant écho de contes — tel Cendrillon82 — dans les73. de ce qui est secret. Ibid. chacun de nous installés sur le bureau d’une des salles de classe. p.8.06/01/2013 11h28.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 255 Tout est pénible. p. à cette même heure »78. « Tout redevient la peine que c’était » : voilà bien la formule même du désenchantement. « Le grand jeu ». François reconnaît aussitôt qu’il s’agit de ceux dont il avait « avec convoitise.U. Document téléchargé depuis www.197. « Chez Florentin ». 82. et en même temps ses habits furent changés en des habits de draps d’or et d’argent tout chamarrés de pierreries (…) mais [elle] lui recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit. p.F.

. Rien de très nouveau dans cette description d’une vieille habitude reprise — lire dans le Cabinet des Archives — s’il ne s’y glissait.info .256 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE quels un souffle magique transforme merveilleusement êtres et choses avant de les ramener. 357.197. l’histoire de celui-ci : En février. dans les classes désertes. raconte-t-il. (…) la neige tomba..cairn. Ibid... j’écrivais. (…) les couronnes de papier vert déchirées.F. une fois le charme brisé.119 .U. je m’enfermais comme jadis. en 83.119 . Le Grand Meaulnes. Nous devinons bien quels souvenirs alimentent la plume de François en l’absence de Meaulnes. à leur premier état. p. . dans le Cabinet des Archives. je me souvenais… (…) dans le silence absolu de la classe.. 85. et « Le fardeau ». 290. Le souci de François semble moins d’accéder à la réalité profonde d’Augustin que d’en faire son personnage et de narrer l’histoire de ce garçon fascinant. de façon étonnante. p. 348. C’est d’ailleurs ce qu’il fait lorsqu’il déclare dans la dernière partie du livre : J’ai dû reprendre moi-même et reconstituer toute cette partie de son histoire86. je me souvenais ». et Meaulnes avec Frantz. Pendant de longues journées jaunies. 84..06/01/2013 11h28.06/01/2013 11h28. Mais trahir Meaulnes en contant son histoire à Delouche et Boujardon était déjà une première tentative de Seurel pour s’en instituer l’auteur.. p. est particulièrement intéressante : Tout était rempli des souvenirs de notre adolescence déjà finie. © P. 368.F. Nous avions retrouvé la belle jeune fille.5. Je lisais. p. secret désir qui explique a posteriori son inclination à voir son compagnon « comme un héros de roman » et à s’approprier à deux reprises.197. respectivement « Les trois lettres de Meaulnes ».8.info . 284.cairn. 86. p.U. c’est courir le risque de plus d’un contresens concernant Le Grand Meaulnes : celui de confondre le narrateur avec Alain-Fournier.5. Ne pas tenir compte de la subjectivité de Seurel. avant la venue de Meaulnes. « Le secret ». Ibid. peu avant la mort d’Yvonne. © P. les enveloppes des livres de prix. « Conversation sous la pluie ». Document téléchargé depuis www.8. une information de taille : « … j’écrivais. presque furtivement. (…) tout disait que l’année était finie83. comme l’indique sa question inquiète et dépitée devant l’indifférence de ses auditeurs : Est-ce que je raconte mal cette histoire ? Elle ne produit pas l’effet que j’attendais85. Voilà donc Seurel devenant écrivain sous nos yeux. Document téléchargé depuis www. en la réinventant au besoin. « Je trahis ». Nous l’avions conquise84. ensevelissant définitivement notre roman d’aventures de l’an passé. Ibid. La page du Grand Meaulnes qui nous montre Seurel plongé dans les livres pour la dernière fois.

8.5. La prendre à la lettre.U. voici comment Seurel termine son récit : Document téléchargé depuis www. Voir note précédente..info . 89.06/01/2013 11h28.cairn. A l’évidence.06/01/2013 11h28. Léon Duesberg. ne fait ici qu’ « imaginer » de la manière la plus subjective. tome III. « La mystique de l’aventure ». c’est commettre un contresens d’autant plus regrettable qu’il conduit immanquablement à méjuger le roman entier. Peut-être le goût des aventures plus fort que tout… »87 — fait de Meaulnes précisément celui qu’il n’est pas : un autre Frantz de Galais. p.. lire dans ce qui n’est que pure extrapolation de Seurel l’affirmation d’une vérité concernant le comportement d’Augustin. que le comportement de celui-ci trahissait avant tout un pessimisme nourri par une douloureuse méditation sur la pureté et par la conviction que « la véritable joie n’est pas de ce monde ». Cette confusion entre le narrateur Seurel 87. Le Grand Meaulnes. et partant avec elle pour de nouvelles aventures90. où l’interprétation qu’il donne de la fuite de son compagnon au lendemain des noces — « Tant de folies dans une si noble tête.info . enveloppant sa fille dans un manteau. Il n’a pas réalisé que. Cette ultime phrase nous renseigne donc uniquement sur l’imaginaire de François et sur le regard lourd de réminiscences littéraires qu’il porte sur Meaulnes.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 257 Et déjà je l’imaginais. juillet 1929. Document téléchargé depuis www. c’est qu’à diverses reprises Seurel ne comprend pas son ami. croyant bien faire. l’avenir de Meaulnes dont nous ne saurons rien.. prenant pour une vérité objective l’image au contraire strictement personnelle que François nous propose d’Augustin. la nuit. François n’a pas deviné. Le Disque vert-Nord. © P.8.F. alors qu’Augustin vient à peine de revenir aux Sablonnières. 158. p.U. la plus romanesque. « Epilogue ». « le démon de l’aventure (…) cache [chez Meaulnes] un violent besoin de savoir »88 et illustre finalement ce que Léon Duesberg nommait « la mystique de l’aventure »89.cairn. Ibid.F. Ainsi lorsqu’il annonce qu’Yvonne est retrouvée sans prêter suffisamment attention à l’extrême gêne de Meaulnes : il le pousse au mauvais moment vers la jeune fille.5. malgré les trois significatives lettres d’Augustin. Seurel ne discerne en lui qu’un héros de roman aimant l’aventure pour l’aventure et tout au long du livre il ne change pas de grille de lecture. Ne nous y trompons pas : Seurel. La dernière phrase du Grand Meaulnes est de ce point de vue remarquable . .. en effet.197. © P. 381. p. De même durant sa conversation sous la pluie avec Yvonne. Aveugle à la dimension spirituelle de la quête de son ami ainsi qu’à son évolution morale. Le « Et déjà » qui précède « je l’imaginais » révèle l’incorrigible empressement avec lequel il projette sur son compagnon une aura de héros d’aventures.119 . parce qu’il continue à voir en lui un héros romantique. La meilleure preuve que cette image est fausse.197. « Conversation sous la pluie ».119 . contrairement à Frantz. 90. 88. comme il le dit bien.. 350.

. je n’aurais pas besoin qu’un autre le soit à ma place ».cairn. Même confusion chez Marie Forestier l’amenant aussi à une critique sévère de l’œuvre d’Alain-Fournier : Meaulnes repart vers de nouvelles aventures avec son bébé dans les bras. 76. t. 95.06/01/2013 11h28. n° 3..F. mais aussi personnage du narrateur François Seurel. © P. 517.. Lettres au petit B….258 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE et l’écrivain Alain-Fournier conduisit par exemple Albert Thibaudet. « Il faut dire aussi. est telle qu’elle en arrive parfois à faire oublier le double statut d’Augustin.119 . 24. Tout en étant engagés dans une vie des plus sédentaires. Pour apprécier toute la finesse et la richesse de ce roman souvenons-nous donc. 97. p. La Revue nouvelle. 91.U. 3. illustre admirablement cet « éternel conflit entre l’instinct de stabilité et l’instinct d’évasion »96 dont l’homme est le théâtre. p. © P. p.F. 213. de « rompre avec tout ». celles où le romanesque prolonge l’aventure quand l’aventure a donné tout son effet : le romanesque est jeté sur les marcs de l’aventure pour en faire une seconde cuvée. 1963. 94. Et la dernière phrase qui nous montre Meaulnes engagé dans le romanesque pour sa vie entière diminue par un choc en retour l’intérêt de la première et pure aventure d’enfant qui devrait demeurer l’unique91. « Le Grand Meaulnes et son mystère ». il apparaît dans les deux parties suivantes davantage comme son double que comme son idéal. 1946. n° 4. Précisons ici. Document téléchargé depuis www. The French Review. car si Augustin représente bien alors l’idéal de son créateur. à estimer que : Le Grand Meaulnes a peut-être cent pages de trop. . torturée. de Meaulnes entre ces deux contraires que sont François et Frantz.5. 92. Cela semble particulièrement vrai à propos du Grand Meaulnes où la complexité des liens des trois héros avec leur créateur.8. et entre eux. RHLF. que « le point de vue de François Seurel faisant de Meaulnes un héros d’aventures pour jeune fille anémique n’est évidemment pas celui d’Alain-Fournier. « Adolescence et création littéraire chez Alain-Fournier ». comme l’écrivait Robert Champigny.info . 637. (…) entre Seurel et Fournier il y a en somme la même différence qu’entre Frantz et Meaulnes. p. 274. Le voyage dans l’imaginaire. « On ne lit jamais assez soigneusement »93 constatait Claudie Husson.197. comme Isabelle Rivière l’explique dans ses Images : « Ne s’étaient-ils pas depuis toujours nourris devant nous de ces Document téléchargé depuis www. 96.8.cairn. refusant une fois de plus de céder aux lois de la vie92. Gallimard.U. à ma charge — ajoutait-il après avoir donné son héros en exemple à Bichet — que si j’étais toujours ce gonze là. Frantz est en fait le véritable idéal de Seurel comme Meaulnes est celui d’Alain-Fournier »94. critique pourtant des plus avisés.info . « Le Grand Meaulnes ou le refus de vivre ».197. 93. l’oscillation douloureuse. 1985.5. En effet. 8.06/01/2013 11h28. ainsi que Fournier prend soin de le faire : le « Meaulnes de la 1re partie — (…) gonze auprès de qui tout est possible »95. personnage d’Alain-Fournier certes. p. p. t. L’écrivain avait pu l’observer chez ses parents97.. 2 novembre 1912. Raymond Christinger. les parents d’Henri Fournier entretenaient le désir de partir à l’aventure. 1951. Réflexions sur le roman.119 . n° 7.

Sindbad le Marin et Sindbad le Portefaix. de me libérer de tout. 220).06/01/2013 11h28.U.197. dès que j’aurai six mille francs j’achèterai cela. Tu n’imagines pas le rêve que c’est ! » (Lettres à sa famille. il explique. p. Dès maintenant je suis pris d’un fort désir de passer mes jours là. 507).5. p. t.06/01/2013 11h28.. Ma mère te demande de te résigner à cela. © P. 2.F. Miracles. parfois simplement appelé Sindbad le Marin — ce que déplore Bruno Bettelheim car « le vrai titre suggère immédiatement qu’il s’agit de deux aspects d’une seule et même personne : celui qui le pousse à s’échapper dans un monde lointain d’aventures fantastiques. 170). 421). p. Miracles.cairn. Le romancier écrivait à Rivière : « Mon père est revenu aujourd’hui. 1986. un malheureux être sans raison dont il faut endurer la présence » (31 juillet 1910.cairn. Document téléchargé depuis www. .F.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 259 mais surtout en lui-même. 18 septembre 1912. vrai Frantz de Galais qui toute sa vie poursuivit ses chimères » dans Isabelle Rivière ou la passion d’aimer. son ça et son moi. Dans une lettre écrite de La Chapelle d’Angillon. la manifestation du principe de réalité Document téléchargé depuis www. Ses premiers poèmes laissent apparaître deux aspirations opposées .U.. Dans une lettre à Rivière. 374). de s’abandonner à l’appel de l’horizon. pour le Canada. des horizons défaits qui se refont plus loin et des kilomètres qu’on laisse en arrière dans la poussière pour attraper ceux qu’on voit plus loin.. avec leurs bornes indicatrices de villes aux noms lointains… 99 rêves de départ ? C’était papa qui commençait — le soir au moment d’aller se coucher… (…) On allait demander un poste en Algérie.119 . Fournier rêva « au bonheur tranquille des campagnes » (Miracles. de toutes mes attaches » (Correspondance. d’une part l’attrait pour une sédentarité sage dont témoigne « Ronde » : Mon âme est la fillette blonde : Nous n’irons pas courir le monde ! Restons danser au pas des portes !…98 et d’autre part le désir éminemment rimbaldien de partir. 2 janvier 1911. p. Fournier confiait : « Je suis hanté par le désir. Je ne sais où cela va me conduire. 69. Tels les deux héros du célèbre conte des Mille et une nuits. En tous cas.. 67).5. Classiques Garnier.119 . Sa vie durant. Par son penchant à la puérilité et à l’irresponsabilité. Il faut se dire que c’est un enfant.8.197. quelquefois pour le Soudan » (p.8. J’ai trouvé à l’entrée du bois du gouvernement une petite propriété (…) où il faudrait passer sa vie. à la veille de son retour vers Paris : « Cela me fait quelque peine (…).info . Alain Rivière évoque d’ailleurs les « rêves romanesques » de ce « grand enfant (…). 98. le traitement était magnifique… (…) Toute notre enfance nous avions été embarqués ainsi périodiquement pour l’Algérie. 74. p. et l’autre qui le tient attaché au caractère pratique de la vie quotidienne . Fayard. 99. exprimé dans « Chant de route » (écrit un mois après « Ronde ») : Nous avons préféré la déroute sans fin des horizons et des routes. p. Auguste Fournier n’est pas sans rappeler Frantz de Galais.info . © P. 1989 (p. par moments fou.

339 et 379. je sais bien ce que tu feras.cairn. comme dans les coulisses d’un théâtre où la pantomime. de la scène se fût partout répandue »105 ou selon que. 213.8. Ces hésitations perpétuelles manifestent la difficulté du personnage à trouver une paix intérieure et une unité de moins en moins accessibles si l’on en juge par la gradation qui rend ses hésitations toujours plus déchirantes107. 477. Ibid.. 523. p. Le Grand Meaulnes.U.197.119 . 218. p. 446. il se croit devenu « un autre personnage »103. p. Psychanalyse des contes de fées. 106. p.. 149. petit Henri . tantôt vers l’autre. © P. Dossier du Grand Meaulnes. Meaulnes oscille continuellement. Entre ces deux antipodes. .197. ce sera toujours pour toi la fin du monde.260 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE et du principe de plaisir »100 — Frantz et François incarnent chacun un pôle opposé de l’âme de Fournier.info . f° 247. qui poussèrent l’écrivain à vouloir devenir marin dès sa treizième année. La multiplicité des situations qui montrent Augustin hésitant. p. 102. Impossible de ne pas songer ici à ces lignes de Nerval : « Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle » (Aurélia. 218 et 221). « Ébauches première partie ».119 . 107. f° 44. 101. f° 245. tel Frantz le comédien.06/01/2013 11h28. 191. 105. 104. si l’on en croit les paroles de son grand-père insérées dans les ébauches de l’œuvre : Toi.F. 229. A Seurel revient d’assumer « l’instinct de stabilité ». Tu sais bien qu’il n’y a pas de pays plus beau que celui-ci102. © P. 135.F. plus semblable à François. Garnier-Flammarion.. Augustin penche en effet tantôt vers l’un. Vallon de ce côté et Saulzais de l’autre. 218. atteste aussi de cette oscillation.info . le goût de l’aventure. Hachette. 119).U..cairn. dans un vertige nervalien.5. Fournier connaissait bien cette souffrance liée Document téléchargé depuis www. Tu es un sage petit enfant. p. 103. l’amour de la permanence qui dominaient chez Fournier enfant. 195. (…) [Meaulnes] alla se réfugier un instant dans la partie la plus paisible et la plus obscure de la demeure »106. éclaire bien cette oscillation entre les pôles opposés que représentent ses deux amis. p. Le Grand Meaulnes. déguisé. puis tu te marieras. p. du changement d’identité104 et de poursuivre follement. p. C’est le cas à deux reprises (p.5. f° 88. 417.. il s’en inquiète : « Un peu angoissé à la longue par tout ce plaisir qui s’offrait à lui. Voir Le Grand Meaulnes. 1986.06/01/2013 11h28. p. Fournier fait justement allusion à Sindbad le Marin dans une lettre à Jacques Rivière (tome 1. p. Dossier du Grand Meaulnes. 218. 135). Tu habiteras toujours ici. L’alternance des sentiments de plaisir et d’angoisse éprouvés par lui lorsqu’au plus fort de « la fête étrange ». partagé entre le désir de partir ou de sortir et celui de rester ou d’entrer. 200. « le grand pierrot à travers les couloirs du Domaine. Document téléchargé depuis www. selon qu’il s’enivre. p. f° 151. 1976.8. 27 août 1905. A Frantz revient d’incarner « l’instinct d’évasion ». 100. La significative ressemblance de leurs prénoms était d’ailleurs encore plus frappante dans les brouillons du Grand Meaulnes où Frantz s’appelle « France »101.

Comme Marie Maclean et Michel Guiomar l’ont signalé (voir Le Jeu suprême. 110. rappelons qu’avant même d’être entrée chez les Seurel. 1973. le lendemain de ses noces. Parmi ces quatre personnages. tout en portant en lui le désir d’une sédentarité heureuse (il cherche tout au long du roman une femme et une maison109).8. Structures et thèmes dans Le Grand Meaulnes. Après son retour à Sainte-Agathe. comme on dit à la campagne. Je trouve tout au contraire terriblement complexe et il n’y a peut-être personne au monde de plus tourmenté que moi. tel un pont unissant deux rives. Corti. celui-ci s’apprêtait à partir « pour un très long voyage » (p. à l’obligation de choisir. grand lecteur de contes de fées110 — Document téléchargé depuis www.F. Corti. 11 septembre 1910. Ce n’est qu’en paroles et en actes que j’ai l’air décidé. Cette dualité trouve d’autant moins de solution que s’exercent sur lui de façon exactement inverse l’influence. Mais Meaulnes n’a pas réussi à retrouver le château.cairn. 213. 163). Lorsque Seurel retrouve son ami à La Ferté d’Angillon. Meaulnes part brusquement à Paris. la mère d’Augustin craint que son fils ne se soit « peut-être sauvé » (p.F. © P. 162). Psychanalyse des contes de fées. d’une part d’Yvonne et François (figures de la permanence invitant à rester). qui s’opposent deux à deux en reflet de la discordance des aspirations d’Augustin. la traversée d’un gué.U. Mais ma pensée profonde est un enfer où je rumine »108. 315). dont les voyages sont toujours la métaphore des chemins intérieurs à parcourir pour atteindre à la connaissance et à la réalisation de soi — dimension initiatique à l’évidence très bien perçue par Fournier.119 . les blessures reçues au cours de son voyage. En ce qui concerne la pulsion de départ de Meaulnes. p.06/01/2013 11h28. C’est donc avec justesse que sa mère le comparait à un « oiseau sauvage » (p. 338). 1964).LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 261 108. et d’autre part de Valentine et Frantz (êtres de métamorphoses.. A la différence du héros des contes merveilleux. 109.5. Lettres au petit B…. liée à la fois à Frantz et à François. lancé « à la Document téléchargé depuis www.. inclinant à partir). Quelques lignes du romancier nous confirment qu’il était bien fait pour lire dans l’égarement du héros (point de départ obligé des contes) « le symbole de la nécessité de se trouver soi-même » (Bruno Bettelheim. quasi labyrinthique. Yvonne. « Ne crois pas — confiait-il à Bichet en 1910 — que “je trouve tout plus simple que toi”. Meaulnes ne cesse de s’en aller.5. p. lorsque Seurel.06/01/2013 11h28. constituent autant d’épreuves traditionnellement réservées aux princes des contes et aux chevaliers arthuriens en quête du château où attend quelque inaccessible dame dont il faut se rendre digne. de prendre une décision. Les aspirations contradictoires qui le déchirent apparaissent encore plus clairement si l’on songe que. on trouve en effet dans Le Grand Meaulnes un scénario initiatique proche de ceux des contes et des romans de chevalerie qui permet de penser qu’en les lisant Fournier fut des plus sensibles à leur dimension initiatique.info .197.197. 23) et dans les brouillons de son roman. . © P.info .8..cairn. est la seule à pouvoir concilier les désirs antagonistes de son mari. « C’est donc ici la maison tant cherchée » songe-t-il au soir de ses noces (p. 322) : au fil d’une lettre à Bichet. Les hésitations de Meaulnes offrent un reflet de cet « enfer » de ruminations. p.119 . Meaulnes s’enfuit de nouveau. L’égarement de Meaulnes dans une campagne déserte. instables et fuyants.. et Inconscient et imaginaire dans Le Grand Meaulnes. C’est Seurel qui l’y ramène en le poussant presque par les épaules. Fournier dit se figurer Peer Gynt comme « un voyage à la recherche de sa personnalité » (31 août 1906. Suit l’évasion de l’adolescent vers les Sablonnières.U.

quand on a depuis longtemps oublié l’heure (…) et qu’il vous semble (…) traverser le coin le plus ignoré de son / vôtre / âme » (Dossier du Grand Meaulnes.197.F.197.. © P. nous lisons : « je cherche quelque chose de plus caché . Comme le soulignait Jean Gaulmier : Au lieu de recourir à l’analyse. Nul mieux que Bruno Bettelheim n’a étudié cette capacité du conte merveilleux à devenir pour le lecteur miroir où intuitivement reconnaître les divers mouvements de son âme : « Lorsque les désirs les plus ardents de l’enfant sont personnifiés par une bonne fée. (…) l’enfant peut alors commencer à mettre de l’ordre dans ses tendances contradictoires ».. ni de changement »112. ainsi qu’à travers leur attirance mutuelle et leur impossibilité à demeurer ensemble. Le Grand Meaulnes contient toute l’expérience humaine de son auteur diffractée à travers trois héros. 216. Lettre à J. 112. p. 111.06/01/2013 11h28.8. le sentier le plus obstrué qui se découvre à l’heure la plus perdue de la matinée. de cette quête tragique de soi qu’a été la vie d’Alain-Fournier114. © P.cairn. fait allusion à l’impraticable sentier menant au château de la Belle au bois dormant. 505). n° 407. Dictionnaire des symboles. mars 1963. Document téléchargé depuis www. Ainsi. Europe. Chacun d’eux. ce « château noir ». Rivière. Car de même que dans les contes de fées où chacun des personnages — de la fée à la sorcière en passant par la Princesse — représente un aspect différent de la psyché113. p. image du « destin fixé sans espoir de retour. Document téléchargé depuis www. 2. « Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité » (Psychanalyse des contes de fées.info . et de plus précieux encore : ce passage dont il est question dans les livres. reste parfaitement lui-même et pourtant ressemble aux autres.119 . 4 avril 1910.. Éditions Laffont.119 . « Alain-Fournier et Le Grand Meaulnes. de même que l’arc-en-ciel nous offre toutes les couleurs du prisme en décomposant la lumière.U. toutes les exigences de sa conscience par un sage rencontré par aventure. (…) Ces substitutions discrètement suggérées donnent au roman l’allure non plus d’un roman d’aventures.U.5. 1989. par la réussite extraordinaire du romancier. toute l’intensité des conflits intérieurs qui le tourmentaient et sa difficulté à concilier les tendances opposées de sa personnalité. 113. nous paraît donc occulter beaucoup la richesse du Grand Meaulnes et sa profonde vérité humaine.06/01/2013 11h28. Ne voir en Meaulnes qu’un autre Frantz de Galais — comme le fait Seurel — ou seulement l’idéal de Fournier. Le Domaine mystérieux retrouvé par l’intermédiaire de François ne pouvait donc qu’être ce château dévasté. p. abandonnée lors de son séjour à Paris. p. toutes ses peurs par un loup vorace.cairn. 106 et 442).F. mais d’une recherche angoissée. « Il a renoncé au bonheur »111 expliquera Fournier. 11. p. Alain-Fournier a imaginé trois personnages (…) dont chacun représente un aspect de lui-même et qui se correspondent comme dans un jeu de miroir.info .262 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE Meaulnes n’a pas mené à bien sa quête. Alainrecherche du sentier perdu ». image du « désir condamné à rester à jamais inassouvi ». 357. t.5.8.. lorsque toutes ses pulsions destructrices le sont par une mauvaise sorcière. Alain-Fournier a exprimé à travers l’écartèlement d’Augustin entre ses deux compagnons. poésie de la vérité ». 114. .

comme Portrait. rêva de « récrire »122 certaines délicieuses histoires d’un volume du Petit Français illustré.F.info .197.cairn. Fournier alla jusqu’à proposer de concevoir la fin de son œuvre « dans un tout autre esprit »120. Isabelle Rivière. p. Les italiques sont de Fournier. Pour cela même. Gustave Lanson. 2.119 ..5. Nous devinons sans peine derrière ces lignes la reconnaissance du romancier envers une littérature qui éveilla son désir créateur et forma sa sensibilité. AJRAF. p. n° 1. © P. qui occupèrent une place centrale dans la vie du romancier. Lettre d’Alain-Fournier à la maison Hachette du 27 mars 1914. p. 2.. soit parmi vos livres de prix »121.. avril 1914. lettre d’AlainFournier à André Lhote du 26 juin 1914.U. Fournier s’en émerveilla le premier. 117. 406. 116. n° 30. la fraîcheur. 176.F. AJRAF. la tension du lien à la littérature chez les trois personnages masculins s’est avérée chaque fois des plus intéressantes à observer dans la mesure où nos analyses n’ont cessé de confirmer que loin d’être un « conte bleu »116. l’écriture et la lecture. « Le Petit Français illustré ». Introduction générale au Grand Meaulnes. De fait. le Cœur et l’Esprit.119 . 120. dont il a tant souffert mais dont aussi son talent fut alimenté »118. p. p.cairn. 118.06/01/2013 11h28. Le Matin. p. 1983. le mystère et la grâce des aventures enfantines. Document téléchargé depuis www. p. Fournier ne renia jamais son attachement aux livres de sa jeunesse qui contribuèrent pourtant « à lui faire cette âme romanesque et un peu chimérique. 16.. 65. 45. . « invite à un acte de lecture qui dénonce en sous-main les dangers de certaines lectures promptes à privilégier l’évasion irresponsable et la solitude suicidaire qu’on risque d’y trouver »117. p.197. Images d’Alain-Fournier. Ses démarches auprès de la maison Hachette en vue de publier « une magnifique édition du Grand Meaulnes pour enfants »119 en témoignent.8.LECTURE ET ÉCRITURE DANS LE GRAND MEAULNES 263 115. expliquant à l’éditeur : « J’ai pensé que ce livre d’aventures ainsi modifié pourrait vous intéresser et prendre place soit dans vos publications pour enfants. 52. de David Copperfield à Tom et le jardin Document téléchargé depuis www. Cette capacité du Grand Meaulnes à ranimer en chacun le souvenir des livres aimés dans l’enfance. 24 décembre 1913.U. 32. © P. Classiques Garnier. abstraite et quintessenciée »115. n’eussent pas une importance considérable aussi dans son œuvre. comme l’indique une lettre à Jacques Rivière où il exprime sa joie de découvrir que dans ce livre « il y a (…) tout moi et pas seulement une de mes idées. « Rivière critique de Fournier ». t.5. mais aussi comme l’espoir d’un secret triomphe pour celui qui. La peinture.info . William Blake and Co. ibid. t. il eût été étonnant que les livres. cette défiance du romantisme exprimées dans son œuvre. 119. 64. 1986. enfant. Du même au même destinataire. Daniel Leuwers. 122.. Le Grand Meaulnes. Malgré cette critique du romanesque.8. 20 septembre 1910. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des mérites d’Alain-Fournier d’avoir su conférer aux pages d’un roman grave de toutes les interrogations humaines. 121.06/01/2013 11h28. Correspondance Fournier-Rivière. AJRAF. n° 56/57.

15. p. n° 82. Nous tombons dans une embuscade — quelque chose des lectures de l’enfance. le suspense des vieux romans de cape et d’épée. De Marguerite du Genestoux. 1934. des romans d’aventures.119 .119 . nous sont rendus125. On frappe au carreau. publié chez Fernand Nathan en 1969. Pourquoi ne pas le dire après tout ? A la lecture du Grand Meaulnes.F. 125. de l’exploration du grenier enfantin.5. . © P. Jusque dans la structure du roman..info .8. Document téléchargé depuis www. « Présentation du Grand Meaulnes ». il semble que se rejoue et s’éprouve le plaisir aigu... 124. Elle a la vérité plus vraie et plus parfaite des images et des archétypes.F.5.197.264 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE de minuit123 en passant par Le Cirque Piccolo124 ou La Belle au bois dormant.cairn.06/01/2013 11h28.U. et donc l’enfance. AJRAF. 123. divisé en chapitres aux titres alléchants — L’Évasion. Ce roman fantastique d’une intense poésie a reçu en 1958 la « Carnegie Medal » outre-Manche.cairn.. Découvrir ces lignes eût été une joie profonde pour Fournier : elles lui auraient donné à comprendre combien son but était atteint.U. Document téléchargé depuis www. L’Aventure.8.197. ce plaisir-là. Comme l’écrit si justement Dominique Barbéris : L’enfance que raconte Le Grand Meaulnes nous rappelle à nous-même parce qu’elle rejoint l’enfance de nos lectures.info . oublié. De l’écrivain anglais Phillipa Pearce. © P. n’est sans doute pas étrangère à la fascination qu’il exerce sur des générations de lecteurs.06/01/2013 11h28. Hachette.