Revue germanique internationale

12  (1999) Goethe cosmopolite
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Jochen Golz

Existence et représentation dans le journal intime de Goethe et de Thomas Mann
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Référence électronique Jochen Golz, « Existence et représentation dans le journal intime de Goethe et de Thomas Mann », Revue germanique internationale [En ligne], 12 | 1999, mis en ligne le 05 septembre 2011, consulté le 16 octobre 2012. URL : http://rgi.revues.org/740 ; DOI : 10.4000/rgi.740 Éditeur : CNRS Éditions http://rgi.revues.org http://www.revues.org Document accessible en ligne sur : http://rgi.revues.org/740 Ce document est le fac-similé de l'édition papier. Tous droits réservés

le rivage. des premières décennies ont été la proie des flammes en Cahfomie. qui est le hen le plus fort à la vie. note Thomas Mann à Chicago dans son jouraal à la date du 25 août 1950. Vivement qu'Érika arrivé! Si je pouvais revoir Frido ! Si le garçon du Dolder avait au moins 1'idée de m'écrire ! . ces carnets eux aussi par endroits très intimes. indécis. Les notes « délicates et indiscrètes ». Pour quelle raison. ces questions n'ont pas encore de réponse définitive. aide-mémoire indispensable à 1'auteur pour la rédaction du Docteur Faustus. 255. p . Ce dont nous disposons aujourd'hui. ce sont des journaux intimes commencés par un homme proche des soixante ans.Trop souffert. Obscurité de l'avenir. dans une excellente édition. Eût-il été préférable que tout cela n'eüt pas été ? Cela a été. à un moment oü il balançait. plus de choses de moi qu'ils veulent bien me le dire. le "j'ai été absolument ravi" demeurent un trésor douloureux. Me suis trop laissé embobehner par les gens. la dernière station du long voyage. . dans quelle intention Thomas Mann décide-t-il en 1950 que seraient pubhés. Puisse-t-il me réserver le calme suffisant pour me distraire et me concentrer dans le travail. Pour une grande partie de ces notes privées. du moins les connaisseurs parmi eux. entre préserver ou détruire ses carnets intimes. le but est encore loin. 12/1999. Des notes intimes accumulées jusqu'en 1933. trop badaudé en y prenant plaisir. Revue germanique internationale. les arbres. vingt-cinq ans après sa mort. seules subsistent celles des années de 1918a 1921. l'ceuvre de destruction était déja accomplie. Francfort-sur-le-Main. p a r Inge Jens. Tagebücher 1949-1950. écrit au retour d'un voyage en Suisse oü s'inscrivit une dernière et bouleversante relation amoureuse avec ce « garçon du Dolder ».Regard sur le vaste lac. et incertain. — Pourquoi est-ce que j'écris tout cela ? Pour le détruire à temps avant ma mort ? Ou par désir que les gens me connaissent ? Je crois qu'ils savent de toute façon. 89-99 éd. « ultra-secrètes ». » Un passage-clef dans le journal du romancier. .Existence et représentation dans le j o u r n a l intime de Goethe et de Thomas M a n n JOCHEN GOLZ « Voici. et la poignée de main. 1991. les rues où foncent les automobiles. Thomas Mann. 1 1.

a eu valeur d'exemple pour Thomas Mann. datent des années tardives. Agé de près de quatre-vingts ans. il m'a depuis apporté soutien et réconfort. Francfort-sur-le-Main. Trop de contrariétés. et dont le journal. Tagebücher 1933-1934. Il faut écrire pour soi-même. 1972. le 23 aoüt 1827. Zurich et Stuttgart. de déceptions 1'ébranlèrent jusqu'à le faire douter. un « ego » très développé. dans ses moments de vie sensibles et. Le grand âge. y voyant au bout au compte la marqué d'un foncier malentendu. sans d'ailleurs qu'on en ait de preuve. 319. éd. 163. en particulier celles de la première décennie de 1'époque weimarienne. moins pour le souvenir et la relecture qu'aux fins de rapport devant soi-même. La vertu qu'est-elle d'autre que 1'acte véritablement idoine dans chaque situation ? Les fautes et les erreurs ressortent d'elles-mêmes de cette tenue quotidienne d'un journal. Dès sa jeunesse Goethe possédait une vive conscience de la propre entéléchie. On peut se demander s'il faut attendre la vieillesse pour avoir conscience de sa propre fonction de référence. nous faisons trop peu de cas du présent. ses expériences politiques.» Mettons en regard de ces mots une réflexion notée le 11 février 1934 par Thomas M a n n : «J'ai repris la tenue du journal in time à Arosa. l'éclairage du passé est une escompte sur 1'avenir. nous nous acquittons comme d'une corvée de la plupart des choses pour nous en débarrasser. correspond a une représentation existentielle de soi. et j'en poursuivrai certainement 1'exercice. . p a r Wolfgang Herwig. de discipline de controle. une solide confiance en soi que nous savons parfaitement fondée. qui nous rend consciencieux. 1977. Décourageantes également. deuxième partie 1825-1832. d'alerte de la conscience. de récapitulation. décevant 1'impact de La théorie des couleurs. vol. 3. à n'en pas douter. p . p . celle de Thomas Mann comme celle de Goethe. » Les deux réflexions. J'aime à garder la trace du jour qui passé. comme il faut vivre pour soi-même. Ce cas devait se reproduire à plusieurs reprises dans sa vie. voilà ce qui permet de prendre acte et de se réjouir de ce qu'on a fait. des choses vécues. dans ses contenus intellectuels. Certes Werther avait d'un coup fait la gloire de son auteur. éd. Goethes Gespräche. et 1'on finit par exister également pour quelques rares âmes afïines: telle est la conclusion à laquelle Goethe parvient. en grande partie. L'examen quotidien de la tâche accomplie. mais ce n'est qu'avec le temps que se développa en lui la conscience de la propre exemplarité. qu'il 1 2 1. Nous apprenons à rendre hommage à 1'instant en lui accordant d'emblée la dignité historique. Goethe. souvent. juste ébauchés. s'ouvrait en ces termes au chancelier von Müller sur 1'utilité des journaux intimes : « Au demeurant. Thomas Mann. par Peter de Mendelssohn.Cette interrogation nous fait reporter notre attention sur la grande figure classique que nous célébrons aujourd'hui. 2. Pourtant on peut lire dans Poésie et vérité que Goethe ressentait comme profondément ambigu 1'effet de sensation produit par le roman. dans ces jours de maladie due aux fortes émotions et à la perte des repères habituels.

Goethe s'était plus activement ouvert aux influences culturelles de son temps. à partir du début des années 20. On ne peut nier que Goethe prend alors une stature emblématique. D'autres circonstances favorables à cette tenue quotidienne du journal sont le rétablissement de la paix en Europe. la reconnaissance. à se penser comme historique. Tandis que dans la décennie qui suivit la mort de Schiller. Tout cela n'était guère fait pour favoriser une quelconque conscience de la propre stature exemplaire. La forte nature de Goethe lui permet de se bâtir son bastion : dans l'espace physique. le désir d'harmonie entre le moi et le monde. et le fait que Goethe trouve intérieurement un certain apaisement. n'est pas à 1'abri d'ébranlements douloureux. il note avec une joie quasi enfantine sa décoration de la rosette d'Officier de la Légion d'honneur. la maison du Frauenplan. la célébration de la part de 1'entourage. journaux inclus. C'est alors qu'il mesure combien est lacunaire la documentation qu'il possède sur lui-même. un statut obtenu il est vrai au prix de la solitude et qui. La dimension emblématique de Thomas Mann est d'une autre nature : il représente le surgeon tardif d'une bourgeoisie. une certaine harmonie encore instable et toujours à reconquérir. dans le besoin. la consolidation du grand-duché de Saxe-Weimar. conscience ancrée beaucoup. 1'idée d'un bilan autobiographique s'impose de plus en plus à lui. Les honneurs mondains affluent. à croire qu'une main providentielle a rapproché dans le temps le triomphe de 1'auteur de Faust et sa rencontre avec Napoléon. A mesure que Goethe commence. Désormais. la gloire littéraire est généreuse. Goethe trouve cependant en lui-même assez de ressources pour faire face. pratique à laquelle il s'astreint avec une remarquable constance jusqu'au 16 mars 1832. il doit avoir vu dans cette rencontre 1'attestation digne de figurer dans le journal du fait que sa personne représente davantage que lui-même. par moments. voyageant. c'est le monde qui vient à lui. monument élevé à lui-même.le parallèle s'impose d'évidence — que Goethe se voyait comme 1'un des . et dans l'espace intellectuel. une certaine sérénité. peu après 1800. Ce n'est pas sans rapport avec cette prise de conscience que Goethe commence. S'ajoutent à ces ressources propres Padhésion. sans toutefois renoncer au contact avec le monde. à porter des notes quotidiennes dans son journal. du Weltgeist. il se retranche dans 1'étroite retraite de Weimar. de la même façon . Avec 1'âge. recherchant le contact de ses grands contemporains. dans son journal. Pour ce qui est de Goethe. un réseau de relations et de correspondants à travers lesquels lui-même peut participer à rédification de 1'esprit universel. Thomas Mann a dû éprouver un sentiment similaire lorsqu'en 1952. et cela dans une mesure suffisante pour faire céder le doute et 1'incertitude.tenait pour son œuvre la plus remarquable. à partir du 21 mars 1817. entre autres. Goethe devient une instance emblématique vers laquelle les gens affluent en pèlerinage. il incarne à ses propres yeux le dernier représentant d'une époque à son déclin. parallèlement à son travail autobiographique.

Une fait de ne pas gaspiller genre. d ' a b o r d le j o u r n a l c o m m e compte r e n d u laconique de 1'activité quotidienne (c'est le fait en premier lieu de groupes p r o fessionnels tels que médecins. dans le contenu et dans la structure des journaux respectifs des deux grands Allemands. au prestige intellectuel. Disons d'entrée que dans leur ensemble les j o u r n a u x de G o e t h e . mais aussi ceux de T h o m a s M a n n participent de ces deux types de j o u r n a u x . Citons ici. ont mis en évidence les traces de cette imitation . le Journal de mon voyage. p a r certains traits spécifiques. et au sentiment. tels que nous en ont laissé les civilisations antiques classiques ou de l'Orient. 1'ordre. Quant aux conditions socioculturelles dans lesquelles s'inscrit la carrière de Thomas Mann. O n voit différents types du genre se succéder. n'était pas sans contribuer à 1'autorité. et de tenter de les « éclairer 1'un par 1'autre ». Ce prestige social. in Jahrbuch des Freien Deutschen Hochstifts. également. telles sont les valeurs que prône ce de la valorisation croissante de ces vertus corres- 1. C'est pour ce type de raisons. principalement des entretiens et lettres. et qui connut sa première grande floraison dans la seconde moitié du XVIII siècle. formellement. dans leurs travaux les plus récents. intervenu bien plus tôt que chez Goethe. mais aussi les carnets intimes du j e u n e Goethe. le son temps. Journal secret d'un observateur de soi-même. De nombreux documents attestent une intense fréquentation des écrits biographiques de Goethe. e Le journal « compte vertus bourgeoises. 1 Si 1'on écarte ici certains types d'écrits précurseurs du genre. on p e u t poser que le j o u r n a l intime est essentiellement une forme d'expression culturelle a p p a r u e avec 1'ascension de la bourgeoisie. établie. au genre de la chronique. 1978. celui des valeurs de 1'homme. sous-jacents. certains traits de similitude avec ceux concernant Goethe. Il est donc légitime de chercher à déterminer traits communs et différences. lui permettant de vivre dans un cadre stable souvent non dépourvu de luxe. . s'inscrivant p a r certains traits dans cette tradition.derniers survivants de la pré-modernité. dans la filiation de Goethe. La précoce gloire littéraire de Thomas Mann lui apporta une confortable assise économique lui assurant le confort. de H e r d e r . Lui aussi se sentait appartenir « à la même familie ». fort de cette reconnaissance générale face aux successives variations politiques. Le journal de Thomas Mann est redevable. qui en Allemagne doit son impulsion au piétisme et à ses exercices d ' e x a m e n de conscience. en particulier : H a n s Wysling. chez Thomas Mann. qui conforte Thomas Mann dans ce sentiment. 1'ardeur au travail. Du point de vue rendu » est pour une bonne part un miroir des vie rangée. qu'il portait témoignage du vrai génie allemand. T h o m a s M a n n s Goethe-Nachfolge. on peut parfaitement distinguer. 498-551. de Lavater. Cf. que Thomas Mann se sentait proche d'un Stifter. Si 1'on croit le témoignage qu'il en donne dans une lettre. puis le j o u r n a l c o m m e p r a tique d'introspection. c'est sciemment que Thomas Mann a voulu marcher dans les pas de Goethe. e t c ) . p . Les chercheurs. m a r c h a n d s .

de sa main — longtemps d'ailleurs de façon irréguliere — . 9-21. Cf. c'est Pévaluation du présent. mérite d'être fixé par écrit. pour le cours de sa propre vie.pondant aux critères d'une vie bourgeoise cossue et satisfaite. Dans de très rares cas seulement. conversations et rencontres 1'après-midi. vol. Mais elles demeurent 1'exception. le journal est l'outil d'un bilan quotidien. de l'activité. p . d'objectivisation. se fait de la relation au présent un devoir rigoureux qui peut aller jusqu'à devenir fastidieux. Heinz Schlaffer. dans la rédaction du journal intime. 6. Bien qu'il ne se soit jamais directement prononcé sur le soit à réserver à ses carnets intimes — si bien que les chercheurs n'ont eu accès à ces textes que deux générations plus tard .ces notes présentent cependant un trait 2 1. plus ou moins perceptible. s'imposent aussi à1'occasion certaines réflexions oti le passé. il se rappelle lui-même à 1'ordre par cette injonction : « Ne t'assoupis pas. Goethe. 1'édition de Weimar a été la première à les pubher intégralement. d'un autorégentement quotidien. la mémoire sont pris en considération. 1987. . Goethe inscrit luimême ses notes dans le journal. elle s'impose a lui dans son journal des années tardives. ou bien lorsqu'il n'a pas d'aide sous la main. p . éd. Ce qui prévaut. Tandis que le Goethe vieillissant dicte le soir à son secrétaire le bilan de la journée. ne retenant que ce qui. première section. Les « comptes quotidiens de soi-même » se font de plus en plus précis et à partir de 1817 se fixe leur structure invariable qui nous permet aujourd'hui de reconstituer exactement le déroulement de la journée de Goethe : travail littéraire ou scientifique le matin. / Le temps m'appartient. Goethes Versuch. Pour Goethe. à partir du milieu des années 90. Goethes Werke. le temps est mon sillon. Tandis que Goethe. die Neuzeit zu hintergehen. Toutes ces notes sont le plus souvent laconiques. jetées sous forme abrégée. la volonté de s'exprimer depuis sa position emblématique. Tout naturellement. Mais le rapport direct au temps présent est toujours à la base tant de la relation des faits que de la réflexion. p a r Paolo Chiarini. Lorsque Goethe commence à devenir un personnage historique à ses propres yeux. édition patronnée par la grande-duchesse Sophie de Saxe-Weimar (Weimarer Ausgabe = WA). on peut établir des parallèles entre les journaux intimes de Goethe et de Thomas Mann. » Tandis qu'au début Goethe tient lui-même son journal. à 1'occasion. 2. du travail accomph dans la journée. réceptions ou théatre le soir. il sépare 1'important du futile. 1 C'est le cours quotidien du temps qui structure la forme de ces écrits de chroniqueur. 121. il dicte le soir ses notes quotidiennes sans doute à ses secrétaires. Goethe n'ayant pris aucune disposition au sujet de ses carnets intimes. n'étant destinées qu'a leur auteur. tente d'échapper à la pression de la modernité . A 1'obligation que Goethe s'est faite d'un strict bilan quotidien s'ajoute. dans son oeuvre d'écrivain. Francfort-sur-le-Main. in Bausteine zu einem neuen Goethe. la dictée introduit un facteur de sélection. » Un autre motif latent du journal figure aussi dans ces lignes du Divan: « Mon héritage ô combien vaste et grand. une plage de repos après déjeuner. dans des moments de grande tension morale.

l'art et la science du temps. WA. section. en particulier dans les passages de réflexion sur la politique. . que Goethe. des époques antérieures dans le temps présent de la réflexion. WA. Mais sur le terrain littéraire. anglaise et américaine. elles évoluent. par ses interventions. comme en témoigne le journal en de nombreux endroits. largement tournées à la plaisanterie» parmi des visiteurs. d'affronter avec plus de tolérance des courants intellectuels divergeant de ses vues et de les assimiler. le jugement de Goethe n'est pas moins désabusé : il condamne sans appel les oeuvres des Romantiques allemands (« délire religieux autour Part » . 13. objet historique en voie de formation où confluent les différentes littératures nationales : « Considérations sur les littératures nationales par rapport tant à elles-mêmes qu'aux nations voisines. s'efforce de se hausser au-dessus d'un état des affaires du monde que le journal qualifie constamment de « déplorable » ou de «facheux». 163. p. l'erreur combattant 1'erreur. Goethe. section. Littératures nationales enlisées. ne parvient pas à adopter une position. p. 3. 1'intérêt pour 1'histoire et la politique est toujours aussi vif. la forte conscience qu'il a de la propre valeur lui permet d'envisager plus souverainement. il suffit de renvoyer au jugement de Goethe sur Balzac. dans le journal. rédigées sous forme de maximes. vol. chez le dernier Goethe. » Dans ce contexte de la recherche de critères valables. 1'égoïsme combattant 1'égoïsme. à la culture du passé. » A propos des tendances « fâcheuses » de la littérature de son époque. Dans sa conception. y compris les oeuvres relevant des courants romantiques nationaux. troisième troisième troisième troisième troisième section. 301. vol. face à 1'actualité politique. WA. p. un lieu d'observation du monde et de traitement des grands problèmes. 2. caractérise tout à fait sa vision de 1'histoire en général: «Le triste tableau d'une confusion sans bornes. 273. de « formules définitives ». 10. Les littératures française. ajoute aux raisons de l'incursion. 4. Ces réflexions se déploient sous le signe de la distance.quasi officiel. section. 1 2 3 4 5 1. vol. p. 5. 10. Le jugement qu'émet Goethe le 26 novembre 1828. ici ou la seulement. la référence qui est faite aux oeuvres littéraires du passé — œuvres allemandes aussi bien qu'étrangères — . une tribune. 12. p. avec la souveraine ironie du penseur politique et de 1'artiste. en revanche. une vision claires et sereines. poussant un soupir de soulagement. vol. On n'y apprend pas moins que les « nouvelles politiques sont largement commentées. elles sont destinées en dernier ressort à témoigner de sa position à la fois devant soi-même et devant la postérité. s'exprimant sur le sujet de la Réforme. WA. 11. Ainsi le journal devient-t-il. de sentences. formellement. 11. vers des phrases complétées. vol. WA. sur le mode du quant à soi. revigorées par les étrangères. section. Chez le vieux poète. sont jugées dans 1'ensemble avec plus de tolérance et d'ouverture . la vérité. Goethe voit naïtre une littérature universelle. 109. «triste fatras » ).

perceptible dans les maniaques relevés d'ordre météorologique. Chez le vieux Thomas Mann. a besoin pour travailler des meubles familiers. Si 1'on adhère à la plausible thèse de Wysling. Seuls les voyages et les problèmes de santé sont généralement récapitulés après coup. p . Lorsque paraît le dernier volume des carnets du Journal de Goethe dans 1'édition de Weimar. Les carnets intimes du vieux Goethe illustrent ce point de vue confié au chancelier von Muller. En tout état de cause. 1'imitation de Goethe se situe d'emblée sous le signe. à une soirée au cinéma ou passée à écouter des disques. à savoir que 1'examen quotidien de la tâche accomplie « permet de 1. Nous ignorons si c'est 1'exemple des carnets intimes de Goethe qui l'a directement incité à tenir un journal. Thomas Mann. équivaut. Leurs journaux à 1'un et à 1'autre présentent ainsi des structures similaires. chez son cadet de la modernité. c'est vers 1905. exige en outre un calme absolu. Thomas Mann. Tout cela seulement pour souligner à quel point marcher dans les traces de Goethe était devenu un principe de vie pour Thomas Mann. qui en fait de même. un ordre impeccable sur le bureau. On ne peut que supposer qu'il a eu connaissance de 1'édition de Weimar. semble avoir quelque parenté avec celui de Goethe. Elle est allée jusqu'a un point insoupconné. et qui prévoit en particulier de réserver les heures de la matinée à leur art. . par le truchement de Nietzsche. que Thomas Mann s'est intéressé à Goethe. 1'imitation réelle des singularités goethéennes a pris parfois. en particulier. ainsi qu'on le rapporte à propos du maïtre de la maison am Frauenplan. 1'idée que 1'ordre favorise la création. ayant reçu la rosette d'Officier de la Légion d'honneur. voyages et autres contraintes extérieures. On note chez 1'un comme chez 1'autre 1'aspiration à 1' « ordre d'une vie rangée » . présentent d'assez grandes similitudes. le résumé du pensum de lectures. des journées réglées par un plan dont ils ne s'écartent que par nécessité.Pour Thomas Mann. WA. Chez Goethe. Le fait est également attesté que Thomas Mann. première section. dans les deux cas écrites à la main. quant à la tenue d'un journal. somme toute. s'exprime surtout par des rangements réguliers et par le besoin de changer de place papiers et objets. Thomas Mann a 28 ans. Une soiree au théjïtre ou une soirée musicale dans son salon. du tic-tac de 1'horloge — habitudes qui vont jusqu'a la manie et prêtent parfois à rire. La similitude entre les deux journaux réside également dans la fréquence quotidienne des notes. ce qui leur confère un caractère d'intimité particulier. Leurs rythmes internes. dans les brèves analyses concernant les interlocuteurs. en vieillissant. C'est ainsi que Thomas Mann déclare à 1'une de ses secrétaires américaines qu'il aime se parfumer à la violette et qu'il a pris ce goût chez Goethe. 3. des formes franchement comiques. paraît-il. Les rituels des deux écrivains se ressemblent jusque dans leurs loisirs. 1 Cependant une différence essentielle saute aux yeux. se mit à marcher de long en large les bras derrière le dos. maladie. vol. 368. chez le grand classique. se livrant de plus en plus à une imitation directe de Goethe. de l'autorégentement. 1'état d'esprit de Thomas Mann.

Mais il refusa de suivre Goethe dans son indifférentisme. n'aura pas été ce « génie du refus de son temps » que fut Goethe selon 1'expression de Heine. 389). quant à lui. Les journaux des deux grands hommes différent également sur un autre point: les notes sur la politique et l'histoire du temps. sans méconnaître les abîmes et les dangers que recélait cette attitude. l'enfant chéri des dieux et de la Fortune. de faire entendre la voix de valeurs humaines dont celles célébrées par Goethe. Lorsque le 15 mars 1933. Lettre de Heine du 28 février 1830 à Karl August Varnhagen von Ense (cf. vol. il 1'adopta. Avec les années. mais aussi et surtout au plan d'une responsabilité historique et politique qui dépasse celle de 1'individu. surtout vers la cinquantaine se fait jour le sentiment que les nombreux honneurs dont on le couvre. il s'agit la d'une décision qui doit autant à une préoccupation littéraire qu'au sens de la responsabilité politique. Thomas Mann ne situe pas sa fonction représentative d'exemplarité uniquement au niveau de l'homme privé. Thomas Mann se plaint de plus en plus souvent de la fuite du temps. mettant ses pas dans les traces de Goethe. 1970. Cette profonde confiance en la vie. de son autorité littéraire et politique. Si de plus en plus souvent le très vieux Thomas Mann manifeste lui aussi son dégout des temps comme ils vont et de la 1 1. La réflexion politique et sur l'histoire contemporaine constitue l'un des piliers centraux des notes qu'ils contiennent et qui s'inscrivent implicitement en opposition à cet indifférentisme goethéen qui n'a pas échappé à Thomas Mann parmi tant d'autres bons observateurs. L'artiste Thomas Mann se sentait proche de la souveraine supériorité ironique de Goethe . Thomas Mann reprend la rédaction d'un journal. l'ensemble des carnets livre un témoignage bouleversant. en vertu de son prestige dans le monde. De ce « sens douloureux de l'Allemagne ». sont en totale disproportion avec 1'œuvre produite — sentiment sans doute ancré dans 1'admiration pour la productivité du vieux Goethe. p . ce contentement joyeux devant ce qu'on a réalisé devaient le plus souvent douloureusement faire défaut à Thomas Mann. C'est pourquoi il ne tarde pas à voir dans le séjour forcé en Suisse la première étape d'un exil ou il aperçoit dans un premier temps la perte de son public. Berlin et Paris. chez Thomas Mann. de se battre pour une Allemagne meilleure. mais qui lui fait bientôt saisir la présence d'un autre enjeu désormais : il s'agit. dans la station suisse d'Arosa. D faut remercier Hans Wysling de nous avoir indiqué que c'est à Heinrich Heine que Thomas Mann a emprunté nombre d'aspects essentiels de sa vision de Goethe. Thomas Mann. il s'irrite de devoir abandonner son œuvre pour une foule d'occupations quotidiennes. . 20. La forte conscience de soi. Säkularausgabe. dans son scepticisme historique. la foncière assurance de Goethe comptaient parmi les traits essentiels que Thomas Mann admirait — une admiration mêlée de vague réprobation — chez le grand classique. Heinrich Heine.prendre acte et de se réjouir de ce qu'on a fait». ces honneurs censés confirmer le mérite.

de réflexions qui 1'éclairent. vol. la commentent. comme le prouve la réaction de Goethe à la mort de sa sceur. WA. dans le journal. 1'envoyant sur de fausses pistes. lorsqu'il se penche sur sa propre vie.bêtise des gens. Cela n'a pas été le cas.sur la personne et sur l'art des deux grands hommes ? Le journal de Goethe. il met à 1'abri des regards profanes ce qu'il entend en propre. ce qui peut être d'un grand secours pour 1'interprète. malgré tous les bouleversements personnels. on n'y trouve guère. et cela. A la date du 13 mai 1780. genre intime. En nous fournissant une foule de données documentaires sur la vie quotidienne. par son style. sur les questions graves de 1'époque — ce qui ne lui fait pas plus d'amis dans un camp que dans 1'autre. pensait-il. » Cette confiance en son entéléchie. intraitable. C'est à un autre égard que ces carnets nous instruisent.telle est la question qui doit nous importer le plus . invité à préciser sa pensée. relève plutot du genre du journal « compte rendu » que de celui du journal « confession ». Dans les notes datant de la première décennie weimarienne. C'est ainsi que crût son rayonnement naturel. comme enveloppées d'un voile de mystère. dans le journal. troisième section. Et Goethe ne se comporte guère différemment dans sa correspondance. aurait pu être pour Goethe le heu des réflexions les plus privées. On trouve dans le journal 1'évocation de 1'opposition entre « apathie » (Dumpfheit) et « catharsis » (Reinheit). grace au fait que ses contemporains le confirmèrent dans cette conception du propre rôle. il fourvoie délibérément le lecteur. le dernier représentant de la pré1 1. entre production jaillissante et travail sur l'épanouissement de la propre entéléchie.mais le silence aussi peut être éloquent. Goethe montre la même discrétion. 119. Désormais. une autorité qui ne se transforma que dans le grand âge — lorsque son siècle. à partir de 1776. se fut détourné de lui — pour céder la place à la solitude. à la distance du vieillard retiré. p. on observe que le poète se livre à 1'occasion à une réflexion sur la problématique de sa propre vie . Si 1'on y trouve. Mais ce genre de notes demeurent hermétiques. Mais que nous révèlent les journaux de Goethe et de Thomas Mann . 1. dans ses lettres. ils nous offrent une large collecte de faits et nous permettent d'établir certains hens entre eux. en revanche. on lit par exemple : « Le meilleur est ce profond silence dans lequel je vis et croîs au monde et acquiers ce qu'ils ne peuvent me prendre ni par le feu ni par le glaive. jusqu'a la fin il se réserve pourtant le droit de dire son mot. ou mieux. Goethe les trouva somme toute confirmées dans le cours de sa vie. entre autres. des informations essentielles sur la genese de 1'ensemble de l'ceuvre. ménagent une place à 1'analyse critique de l'œuvre par l'auteur. de la même façon il demeure évasif dans d'autres textes autobiographiques. comme en témoigne la dissimulation à laquelle il se livre de surcroît dans ses carnets. cette certitude croissante de la propre « dimension universelle ». Il faut d'autant plus le souligner que le journal. comme artiste. . De même que la.

tout aussi consciemment. Mais ce sont alors des « formules définitives» qui ne s'adressent plus aux contemporains. est présente dans les carnets intimes mêmes. Tandis que Goethe. refoulé dans le journal. confiant à l'œuvre leur forme sublimée. Thomas Mann a toujours placé la propre figure existentielle d'artiste au centre de ses carnets intimes. Goethe est plus facilement accessible à la souffrance d'autrui. la sexualité jouaient à ses yeux un rôle éminent dans sa condition d'artiste et de créateur. beaucoup plus jeune que lui. Tout autrement que chez Goethe. » La rigueur morale. Qui comptait approcher Goethe dans son journal est souvent décu. Ce que Goethe s'interdisait. 1'équilibre entre santé et maladie. tout cela s'exprime dans les carnets. dans les réflexions tardives. 1. il jeta au feu les carnets des jeunes années. citons le commentaire significatif par lequel Goethe accueille en 1779 la nouvelle de sa nomination au titre de conseiller privé : «Il est inconvenant de noter ces remuements intérieurs. » A propos de cette attitude. est au fondement de leur structure. il va au-devant d'eux. les questions de confort. le désir et le tourment à l'œuvre dans 1'activité créatrice. on ne retrouve que dans 1'œuvre. cette sublimation esthétique. A propos de sa bellefille. ne s'est livré que de façon détournée sur les problèmes du privé. Il s'efforce de considérer avec ironie et hauteur les propres infirmités de Page. Goethe 1'étend à 1'autodiscipline physique. comme le montrent les notes.modernité confie à son journal le témoignage des positions sur la littérature et la science qu'il se sent appelé à défendre. Cet autorégentement. A 1'opposé de l'attitude de Goethe. exilé en Californie. des jeunes années « débridées » présente toujours le caractère d'un dévoilement explicite aux propres yeux de l'auteur. Lorsque. le rejet des contraintes de quelque ordre qu'elles soient. vol. les commentaires sur 1'actualité politique et l'histoire du présent 1 1. Les confidences les plus intimes. WA. Ses propres notes en partie trés intimes n'ont jamais paru «inconvenantes » à Thomas Mann. dans son journal. Ce que Goethe a rejeté. la crainte de se livrer servent de corset à un auteur de journal intime qui n'écrit que pour luimême. chez Thomas Mann. troisième section. bouleversantes dans leur brièveté laconique. il écrit dans son journal: «Nous pique-niquâmes autour de nos maux et infirmités. sur 1'agonie de sa femme. les indications relatives aux ceuvres en gestation. tout au plus. Car ce qui apparaït encore. il est parfaitement conscient des dangers psychiques et physiques qui 1'assaillent et. Dans la tradition et le sillage de Nietzsche et de Freud. Les maladies ne sont qu'une seule fois jugées dignes de mention dans le journal et sont qualifiées le plus souvent de « petites incommodités physiques ». 98. tel qu'il se révèle dans le journal. qui se plaint devant lui de maux plus ou moins imaginaires. . occupe une place importante dans les notes de Thomas Mann. chez Thomas Mann. et que. p. d'ordre dans les choses extérieures. 1'intérêt porté au propre corps. il obéissait plus au besoin de se libérer d'un fardeau trop lourd qu'au souci du jugement de la postérité.

de celle de Thomas Mann. p . cf. argumente-t-il. sauront trouver le bon usage de son journal. le monde sait qui il est .und Schiller . saisi qu'on est par la signification esthétique existentielle que revêt 1'expérience pour Thomas M a n n : il trouve par ce biais un nouvel accès. La sublimation esthétique se retrouve dans le journal également à propos de l'un des points les plus délicats concernant 1'artiste. Seelenjournal und politische Rechenschaft. mais avec un notable glissement des points cruciaux. on peut y discerner la voie qu'ils ouvrent au genre vers la Modernité et le chemin à accomplir. dans ce passage. Inge J e n s . Thomas Mann ne tarde pas. Lorsque Thomas Mann. Goethe . on pourrait y trouver des points de comparaison avec ceux de Thomas Mann. le serveur du Dolderhof à Zurich.s'entremêlent dans les notes de la journée pour former un tout. Revenant aux journaux intimes de Goethe. en 1'occurrence aux poèmes de Michel-Ange. on ne ressent nulle gêne à lire cette confidence. Sur la référence à Platen. . Les connaisseurs de son oeuvre. i. présente au rendez-vous. jadis. déplore la défection de 1'inspiration poétique. il prend congé de la vie et du monde. 1 Traduit de l'allemand par Nicole Taubes. je 1'ai citée ici d'entrée. à l'art. avoue son amour pour Franzl. douloureux.Archiv Stiftung Weimarer Klassik Postfach 2012 D-99401 Weimar 1. De façon significative. dans son journal. 1'une de ces réflexions. C'est ainsi qu'il plaide lui-même 1'unité de l'œuvre de 1'artiste et de ses écrits privés où se mêlent existence et représentation.e. à se prononcer en faveur d'une publication. 1-17. lors d'expériences similaires. un jour) les notes de ces carnets. Thomas Manns Tagebücher. in editio 9 (1995). débouche sur 1'interrogation à propos de 1'opportunité de publier (plus tard. alors. Lisant les journaux de Goethe à la lumière de notre expérience. 1'homme Thomas Mann : ses tendances homosexuelles.