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22/1/2014

Le sexe et le texte

Le sexe et le texte. Arthur Dreyfus, Olivier Charneux, Jean-Luc Hennig
LE MONDE DES LIVRES | 22.01.2014 à 18h59 • Mis à jour le 22.01.2014 à 19h02 | Jean Birnbaum (/journaliste/jean-birnbaum /) L'essentiel est de résister aux saboteurs. Lorsqu'il décide, à 20 ans et des poussières, de raconter le destin de sa sexualité, Arthur Dreyfus doit faire face à ses propres doutes, aux accès de découragement. Il doit aussi affronter tous ceux, parents, amis ou amants, qui tentent de le dissuader. Attendez encore vingt ans avant de parler à la première personne, lui conseille l'un. « Je demande pourquoi vingt ans. Il y a un silence », résume le jeune écrivain. Espérons que le mot « roman » sera écrit en très très gros caractères sur la couverture, s'inquiète sa mamie. « Je rappelle à ma grand-mère qu'on n'écrit pas des livres pour faire plaisir à ses grandsparents. Je lui rappelle que je l'aime. » Le jeune Arthur Dreyfus, né en 1986, tient bon sur son désir. Il le fait avec beaucoup d'audace, de sensibilité et d'humour. Bravant « la haine bourgeoise de l'écriture “nombriliste” », qui n'est rien d'autre qu'une haine de soi, il refuse de remettre les choses à plus tard. « Je m'endors en paix : il est encore temps d'écrire des livres de jeunesse »… Le sien, intitulé Histoire de ma sexualité, ne fait pas que saluer le grand classique de Michel Foucault. Il reprend l'une de ses idées sur l'homosexualité : il faut « s'acharner à être gay », disait le philosophe. Or cet acharnement engage non seulement une pratique sexuelle, mais aussi tout un style d'existence, voire un style tout court. Même si Arthur Dreyfus ne cite pas cette formule de Foucault, on repère ce double « acharnement » chez lui : le refus de céder sur le sexe va de pair avec la revendication du texte. Effort d'être soi et volonté d'écrire, c'est tout un : « Quand je ne sais plus écrire, la première nécessité revient au sexe, comme si l'un était l'inverse de l'autre ; comme si c'était la même chose. » Oui, c'est la même chose. Mêlant souvenirs de jeunesse et expérimentation littéraire, citations d'amis et confidences d'écrivain, scènes de cul et découvertes formelles, Dreyfus élabore des fragments amoureux (tendres clins d'oeil à Barthes) où le tâtonnement de la plume épouse l'incertitude des sentiments : « Mille rayures à la moindre relecture. Le sentiment de ne savoir écrire, un peu, que lorsque j'enlève tout. » Entre une lettre au père et un portrait de la mère (« Hormis d'elles-mêmes, les mères ne sont dupes
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de personne »), il égrène titres abandonnés, scrupules, ébauches de chapitre, pudeurs, et cette exposition de l'auteur au travail coïncide avec l'exhibition de l'amant à l'oeuvre : « liquide pré-séminal de l'écriture »… LA MÊME « VOLONTÉ FÉROCE » Retour en enfance, trouble du corps, obstination de la plume. On retrouve ce même mouvement chez Olivier Charneux. Au printemps 1997, alors qu'il s'apprête à rédiger un roman intitulé L'Enfant de la pluie (Seuil, 1999), celui-ci va voir sa famille pour l'interroger sur les suicides de son père et de sa soeur : « Moi aussi, je veux partir en quête de mon identité, être moimême, mais qu'est-ce que cela veut dire, “être soi-même” ? », note-t-il dans Tant que je serai en vie. Chaque chapitre du livre est daté et porte le nom d'une oeuvre ou d'un auteur : « La Danse du diable (1982) », « Barbara (1987) », « A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie (1990) », « Christian Boltanski (1998) »… Là encore, l'enquête autobiographique est nourrie par un certain rapport à la création : les sorties au théâtre, les séances de cinéma, les lectures, les expositions visitées, les rengaines quotidiennes. Avec, toujours à l'horizon, la même quête existentielle, la même « volonté féroce », bref, le même acharnement : écrire. « Seul un projet artistique me sauverait. Il arrive. Il vient. Il est là. Je vais écrire à nouveau. » Bien sûr, presque une génération sépare Olivier Charneux d'Arthur Dreyfus. Moins alerte, plus grave, le récit du premier porte la marque des années sida. Ici, le compagnonnage entre le sexe et le texte se fait parfois contamination. Violette Leduc, Marguerite Duras, Hervé Guibert, Carson McCullers… Tant que je serai en vie rend hommage aux artistes qui ont soutenu et rendu possible l'amour qui lie l'auteur à Thierry, son conjoint depuis trois décennies, malgré la séropositivité de celui-ci, malgré l'homophobie ambiante aussi. Surtout, et on y revient toujours, ce récit d'apprentissage mêle intimement l'homosexualité comme désir et la fiction comme « besoin vital ». « UNE SPLENDIDE AFFABULATION » « Les homosexuels n'existent peut-être pas en vrai », ose de son côté Arthur Dreyfus. Seraient-ils d'abord des personnages de fiction ? Si oui, auraient-ils d'abord été inventés par ceux qui ont voulu à toute force leur assigner une identité ? En 1976, l'éruptif Guy Hocquenghem (1946-1988) mobilisait cette idée dans un numéro de la revue Recherches intitulé « Coire », album systématique de l'enfance. Dans son nouveau livre, dédié à la mémoire d'Hocquenghem, Jean-Luc Hennig renoue avec une telle « proclamation ». Espadons, mignons & autres monstres explore les représentations imaginaires de l'homosexualité et analyse les divers noms qui ont été élaborés pour la désigner, l'inventorier, la stigmatiser. « Crimes
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imaginaires », pathologies en forme de délire (religieux ou médical) : l'homosexualité a d'abord été « une splendide affabulation ». Jean-Luc Hennig en raconte l'histoire sous la forme d'un vocabulaire dont les entrées sont autant de personnages : « Le bardache », « Bêtes monstrueuses », « Le bougre hérétique et le bougre sodomite », « Corydon », « Monsieur Culus » « Le fol », « Pédérastes et pédérastres » et autres « Poltrons »… Si son enquête lexicale se concentre sur le passé, Hennig l'inscrit néanmoins dans un souci contemporain, une inquiétude aux mille résonances actuelles. « Renouer avec les mots qui nous ont nommés, c'est pouvoir les accepter, les retourner, s'en moquer, s'en libérer : c'est peutêtre ça, être libre, en passer par là un jour ou l'autre. C'est renouer avec l'enfance des noms, comme Proust au début de la Recherche. » Nous y revoilà. A la lecture de ce livre aussi narquois qu'érudit, on est à nouveau frappé par la fécondité fictionnelle de l'expérience homosexuelle. Et surtout par la capacité de ces auteurs, Dreyfus, Charneux, Hennig, à produire de l'universel à partir des marges. Cet universel n'a rien de facile, il est tout en intensité, pour reprendre un mot du linguiste Jean-Claude Milner : c'est parce que l'homosexualité est minoritaire, c'est parce qu'elle divise violemment qu'elle peut rayonner au maximum dans notre imaginaire commun. A la charnière de l'enfance, du plaisir et du texte, voilà donc trois livres qui indiquent un chemin partagé, un sillage pour tous : le salut par l'écriture. Comme le dit Arthur Dreyfus en refermant Histoire de l'oeil, de Georges Bataille (1928) : « On se fiche de l'urine, du sang, des testicules, des vulves : c'est en tout premier lieu (au sens de ce qu'on voit d'abord) de la littérature. » Histoire de ma sexualité, d'Arthur Dreyfus, Gallimard, 368 p., 21 euros. Tant que je serai en vie, d'Olivier Charneux, Grasset, 160 p., 16 euros. Espadons, mignons et autres monstres. Vocabulaire de l'homosexualité masculine sous l'Ancien Régime, de Jean-Luc Hennig, Cherche Midi, « Styles », 520 p., 20 euros.
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Jean Birnbaum (/journaliste/jean-

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Journaliste au Monde, responsable du "Monde des Livres"

Au cadet disparu
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Un « amour impossible » brandi comme un argument politique. Aux accusations d'homophobie adressées au mouvement contre le mariage homosexuel, l'égérie Virginie Tellenne, dite Frigide Barjot, répliquait qu'elle avait vécu dans sa jeunesse une passion à sens unique pour un homme, Philippe Lambron, mort du sida en juillet 1995. Ce souvenir était, jurait-elle, le garant de sa vigilance contre la haine. Tu n'as pas tellement changé est une réponse à ce rapt du défunt. Un texte rédigé quelques mois après la mort de Philippe par son frère, l'écrivain Marc Lambron. Celui-ci s'est décidé à la publier aujourd'hui « pour faire mémoire de celui dont on ne me parle plus, sauf quand une amie d'autrefois veut lui faire servir sa cause », affirme-t-il en préambule de ce livre de deuil tout en délicatesse, écrit dans la sidération d'être encore là quand son cadet, né quatre ans après lui, a disparu. La mort fait comprendre à l'auteur à quel point il l'a « connu et méconnu ». Leur écart d'âge n'a pas favorisé la complicité dans leurs premières années ; l'incompréhension a grandi à l'adolescence. L'âge adulte les a dégagés des « querelles de l'enfance », mais c'est l'annonce de la maladie de Philippe, faite en 1987, ainsi que le choix de la tenir secrète, y compris auprès de leurs parents, qui scelle leur rapprochement, alors que l'aîné regarde son petit frère « accélér désespérément l'allure pour faire tenir dans les quelques années qui lui restaient l'expérience que d'autres étalent sur six ou sept décennies ». Marc Lambron ne force pas les secrets de Philippe. Rien n'est caché – de ses choix de vie, de la manière dont la maladie le ronge –, mais rien n'est pour autant exhibé au fil de ce récit rendu bouleversant par sa pudeur même. L'auteur de L'Impromptu de Madrid (Flammarion, 1988) sonde leurs ressemblances et leurs dissemblances, gardant ainsi encore un peu son frère auprès de lui. « Obsédé par la trace et par l'absence de trace », il permet à Philippe, avec ce beau tombeau littéraire, de laisser la sienne. Raphaëlle Leyris Tu n'as pas tellement changé, de Marc Lambron, Grasset, 144 p., 15 euros.

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