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6/2/2014

L’art d’être iranien

L’art d’être iranien
LE MONDE CULTURE ET IDEES | 06.02.2014 à 16h35 • Mis à jour le 06.02.2014 à 17h20 | Par Ghazal Golshiri (Londres, envoyée spéciale) De la scène artistique iranienne, le marché valorise essentiellement deux aspects : d’un côté, l’art que l’on pourrait dire « inoffensif », d’inspiration traditionnelle persane ; de l’autre, celui d’après 1979, empreint de références islamiques et révolutionnaires. Pourtant, il existe en Iran une grande variété de créateurs qui travaillent à l’écart de ces courants. C’est pour présenter leurs œuvres, et la façon dont ils pensent la modernité de leur pays, qu’une exposition a été montée à Londres, sous le titre « Recalling the future. Post-revolutionary Iranian art » (« Rappeler l’avenir. L’art iranien post-révolution »).

Photo de Mehraneh Atashi, ex traite de sa série « Tehran’s Self-Portraits ». | MEHRANEH ATASHI

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Organisée dans les locaux de l’Ecole des études orientales et africaines (SOAS) jusqu’au 22 mars, cette passionnante manifestation accueille une centaine d’œuvres non commerciales et expérimentales, explicitement ou implicitement politiques. Toutes explorent d’autres façons d’« être iranien », loin de l’identité figée que cherche à promouvoir la République islamique. L’ensemble est réalisé par 29 peintres, photographes, plasticiens, vidéastes et graphistes issus de différentes générations et vivant pour la plupart en Iran. « LA SEULE FORME D’ART INDÉPENDANT TOLÉRÉE PAR LE RÉGIME » Pendant les années de la guerre Iran-Irak (1980-1988), alors que les galeries d’art avaient mis la clé sous la porte, le photojournalisme constituait en Iran la seule forme d’art indépendant tolérée par le régime. Certains photographes, dont Kaveh Golestan, Bahman Jalali et Rana Javadi, choisis pour l’exposition de Londres, ont donc documenté d’abord la révolution, puis la guerre. Mais leurs images témoignaient déjà d’une ambition artistique et ouvraient la voie à l’art conceptuel qui se développera à partir des années 1990. Aujourd’hui, les arts plastiques ont de nouveau droit de cité. Suivis par un très petit nombre d’amateurs d’art et d’intellectuels iraniens, ils ne sont pas dans le collimateur des autorités. Voilà pourquoi certaines œuvres de l’exposition avaient déjà été montrées en Iran, en dépit de leurs messages politiques. D’autres, en revanche, plus directes dans leurs critiques, n’ont jamais été vues dans ce pays. Parmi elles, l’installation Documentation, de la plasticienne Parastou Forouhar, 52 ans, pour laquelle l’artiste s’est inspirée de l’assassinat de ses parents. Figures importantes de l’opposition, Parvaneh et Daryush Forouhar ont été tués, en 1998, à coups de couteau dans leur maison à Téhéran. « ROMPRE AVEC CETTE IDENTITÉ IDÉALISTE » Sur l’un des trois murs qui composent son installation, elle a accroché des photos de leurs funérailles, ainsi que des articles de journaux faisant référence à leur mort, en anglais, allemand, français ou persan. Les deux autres parois sont tapissées d’une dizaine d’années de correspondances entre l’artiste et les autorités iraniennes ou internationales. Au centre du dispositif trône une photocopieuse grâce à laquelle les visiteurs peuvent reproduire tous les documents et les articles de leur choix. Quinze ans après, Parastou Forouhar, installée depuis des années en Allemagne, considère que le dossier n’est toujours pas clos et que toute la lumière n’a pas été faite. Elle réclame aujourd’hui justice sans relâche, et à haute voix. L’installation Documentation s’inscrit dans cette logique :
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garder vivante la mémoire de ses parents et celle d’une des pages les plus sombres de l’histoire contemporaine du pays. « A la lecture de ces documents, en faisant des photocopies, le visiteur peut rompre avec cette identité idéaliste que veut véhiculer l’idéologie dominante en Iran », explique la jeune Iranienne de Londres Aras Amiri, qui compte parmi les commissaires de l’exposition. DEUX ÉLÉMENTS SYMBOLIQUES : LE DRAPEAU ET L’HYMNE NATIONAL Etudier et puis déconstruire, voire rejeter les identités imposées. C’est aussi ce qu’a fait le plasticien Shahab Fotouhi, 33 ans, en s’attaquant à deux éléments symboliques de la République islamique et de l’Iran : le drapeau et l’hymne national. Un an et demi après la révolution islamique, une représentation très moderne du mot « Allah », en forme de tulipe, a remplacé le motif du lion solaire placé depuis le XIXe siècle au centre du drapeau. Pour réaliser son œuvre Can I Speak to the Manager ? (« Puis-je parler au directeur ? »), l’artiste s’est procuré un document officiel de l’Institut iranien des standards et des recherches industrielles qui dévoile les six étapes géométriques très complexes nécessaires pour produire ce motif. Il met en scène, en cinq dessins, tous les stades de la production, sauf la dernière, qui montre l’emblème dans son état final. L’artiste cherche ainsi à mettre en lumière les pesanteurs bureaucratiques de la machine officielle de production d’images dans la République islamique. En résidence en Suisse en 2008, l’artiste a ensuite tenté une expérience intéressante : faire chanter le premier hymne national de la République islamique par une dizaine de citoyens helvétiques, en leur précisant qu’il s’agissait d’une ancienne berceuse iranienne. A la fin, Shahab Fotouhi a réuni tous les participants, leur a expliqué le sens des phrases qu’ils avaient apprises et chantées sans les comprendre, et leur a demandé s’ils voulaient toujours faire partie de l’œuvre. Cette expérience a été filmée et le résultat final est une vidéo intitulée Repeat after me (« Répétez après moi »), fréquemment interrompue par des séquences en noir correspondant aux passages où des participants ont préféré se retirer de l’expérience. Pour des Iraniens, cette vidéo paraît d’autant plus étrange que ce chant a été remplacé par un autre en 1990. Aujourd’hui, rares sont les jeunes Iraniens qui se souviennent toujours de ce premier hymne national. « LES AUTOPORTRAITS DE TÉHÉRAN » Autre relais d’expression et de propagation de l’idéologie pour le pouvoir en Iran : les grands murs couverts de peintures murales de leaders politiques, de martyrs de la guerre avec l’Irak, ou encore de slogans religieux ou politiques. Inspiré par cette vague d’images, le peintre Khosrow Hassanzadeh, 50 ans, a brossé le portrait de deux femmes prostituées, en
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utilisant la même esthétique. La texture grossière de ces deux toiles reflète le ton sombre et macabre du sujet : les deux tableaux ont été dédiés à seize prostituées enlevées et assassinées, entre 2000 et 2001, dans la ville sainte de Mashhad (nord-est). Contrairement à Khosrow Hassanzadeh, la photographe Mehraneh Atashi, 33 ans, n’entendait rien dénoncer, ni même évoquer la politique lorsqu’elle a entamé, en 2008, sa série Tehran’s Self-Portraits (« Les autoportraits de Téhéran »). Et pourtant, comme malgré elle, l’un des événements les plus politiques et les plus forts de l’histoire de l’Iran s’est incrusté dans son travail artistique. Mehraneh Atashi a commencé à se photographier en montrant des paysages de Téhéran à l’arrière-plan pour lutter contre la disparition des souvenirs de sa ville natale, où les gratte-ciel remplacent les immeubles anciens à une vitesse incroyable. Or quelques mois plus tard ont éclaté les manifestations contre la réélection contestée de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, en juin 2009. L’une des images de Mehraneh Atashi la montre dans une avenue de Téhéran barricadée par des manifestants. Cette image est d’autant plus frappante qu’elle fait face à un autre cliché, mettant en scène l’artiste dans le calme de la nuit. VISION INHABITUELLE ET STIMULANTE DE L’IRAN CONTEMPORAIN Toutes ces créations donnent une vision inhabituelle et stimulante de l’Iran contemporain. Elles sont financées notamment par le London Middle East Institute et l’organisation caritative Iran Heritage Foundation. Mais leur sortie du territoire n’a pas été facile, loin de là. Le transfert des œuvres depuis l’Iran vers le Royaume-Uni a même souvent été impossible par voie postale. « En raison des sanctions internationales [dans le but de dissuader Téhéran de poursuivre ses activités nucléaires], nous avons rencontré de nombreuses difficultés pour assurer les œuvres et les envoyer par des voies normales, se désole depuis Téhéran la galeriste Rozita Sharafjahan, qui est également commissaire de cette exposition. La plupart d’entre elles ont été apportées par des voyageurs. » Cette exposition a vocation à faire le voyage dans d’autres villes européennes, et notamment à Paris. Ghazal Golshiri (Londres, envoyée spéciale) Journaliste au Monde

« RAPPELER L’AVENIR : L’ART IRANIEN POSTRÉVOLUTION » (« RECALLING THE FUTURE : POST REVOLUTIONARY
Ecole des études orientales et africaines (SOAS), à Londres. Jusqu’au 22 mars.
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www.soas.ac.uk/gallery

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