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RAGEMAG | « C'est la brève qui a tué les journaux » : entretien avec Johan Hufnagel, cofondateur de Slate.fr

M éd ia s

« C'est la brève qui a tué les journaux » : entretien avec Johan Hufnagel, cofondateur de Slate.fr
Publié le 3 février 2014 à 10:27 par Benjamin Sire | 3

Déclinaison autonome de Slate.com, le plus ancien pure player de la presse américaine, Slate.fr à été lancé en 2009, se fondant sur un modèle de recettes publicitaires. Depuis l’origine, Johan Hufnagel, l’un de ses cofondateurs (avec Jean-Marie Colombani, Éric le Boucher et Éric Leser), en dirige la rédaction. Issu de la presse papier, il est avant tout obnubilé par les échanges numériques et le web. Outre les questions propres à Slate, c’est sur ces sujets, allant de l’impact de Twitter et Google sur l’information, en passant par l’innovation et la sous-capitalisation de la presse en ligne, que nous l’avons interrogé lors de notre rencontre.

Johan Hufnagel, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

V ous êtes cofondateur et rédacteur en chef de Slate.fr, mais en dehors de ce titre et aussi grâce à lui, vous vous êtes fait particulièrement remarquer par votre usage de Twitter, entre sentences, commentaires des
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programme télés, diffusion de contenus divers et non corporate. Est-ce une sorte de nouvelle agence de presse ou le signe de la pauvreté d’un journalisme d’info ramené à 140 signes et diffusant la même information des millions de fois ?
Twitter en tant que tel n’existe pas ! On peut en faire un vrai média, tout dépend qui on suit. Moi, j’en ai une utilisation très compulsive. À la fois, oui, de manière sentencieuse, ce qui ne révèle pas toujours le meilleur de soi. Avec ces 140 signes lapidaires, on arrive tout de suite à une absence totale de finesse, presque même d’intelligence. C’est compliqué de faire passer à la fois du sentiment, de la finesse et de la rigueur sous cette forme. Mais quand on en a un usage professionnel, c’est plusieurs agences de presse, pas une seule.

C’est-à-dire ?
On a à la fois l’information institutionnelle, aussi bien des flux officiels, comme le compte de Barack Obama qui va balancer où il est, ce qu’il fait, etc. Mais aussi une information plus tradi’, comme une assez grande partie de l’AFP et tous les autres journalistes de l’actu qui peuvent également renvoyer sur du contenu qui n’est pas forcément issu de leur média. Et l’accès enfin à une multitude de sources d’information diverse et variée, qui existaient déjà avec les flux RSS, mais qui représentent une instantanéité plus facile à gérer. Et puis, enfin, il y a une sorte de vox populi que je trouve extrêmement intéressante, même si elle dépend tellement des gens que l’on suit et induit le risque du vase-clos auquel il faut faire très attention. J’ai tendance à dire qu’il existe donc plusieurs Twitter : le mien qui doit doublonner avec celui de beaucoup de journalistes français et de la communauté de l’Internet producteur de contenus (blogueurs, gens des agences de com, personne habituées à porter une parole publique). Et puis, il y a tous les autres Twitter, qu’on voit surgir de temps en temps, par la grâce d’un hashtag ou d’une résonance de l’actu. Il y a par exemple le Twitter des ados, qui est complètement différent, qui est un autre monde qui cohabite sur le même canal de diffusion, mais qui balance des informations et des sentiments qui n’ont strictement rien à voir. Aussi, et il y a beaucoup de monde qui commet cette erreur, croire que ce qui buzze ou est viral sur un Twitter, va le faire sur tous les Twitter. Il faut faire gaffe à ça.

Oui, ne risque-t-on pas simplement de faire l’erreur de penser que Twitter est un reflet réel de la société alors que ça ne touche pas 10 % de la population, contrairement à Facebook, et que la plupart des comptes sont inactifs ?
Bien sûr. C’est un outil d’influence, ne serait-ce parce que beaucoup de journalistes sont sur Twitter et qu’eux en ont une utilisation relativement professionnelle, ce qui permet d’infuser dans de plus larges cercles d’information. Après il est clair que Twitter et les gens qui sont dessus représentent une toute petite minorité. Il est donc nécessaire de faire preuve de subtilité dans son usage et il faut faire attention de ne pas le considérer comme le vrai monde. Cela fait partie du monde, mais ce n’est pas le monde. En faire le seul endroit d’un rapport direct entre un journaliste et ses lecteurs, comme d’ailleurs des politiques avec leurs électeurs, est un pas à ne pas franchir.

L’information perchée dans l’arbre des réseaux sociaux.

Dans un contexte actuel de défiance des citoyens envers la peoplisation de la vie politique et sur fond de tensions exacerbées, Twitter n’est-il pas un outil d’autant plus dangereux et réducteur ?
Quand on voit ces sondages, plus ou moins sérieux, qui sont fait à propos de

la défiance entre les politiques, les médias et les Français, il faut se méfier. Est-ce le reflet réel de ce que pensent les gens. Est-ce tout le monde qui est défiant, toutes les catégories ? Tous les journaux, tous les sites ? Je ne sais pas, mais je m’interroge. Il y a par exemple un réel décalage entre certaines critiques qui nous sont adressées et la réalité. Je pense à certains sondages qui reprochent aux journaux de ne pas parler de certains sujets. Et ces sujets sont ceux qui généralement sont les moins lus, voire les moins partagés. Sans doute parce qu’on n’a pas su intéresser, trouver la bonne approche, pour expliquer, raconter, décrypter des sujets complexes. Il n’empêche que l’Internet permet aussi pour ces lecteurs d’aller chercher l’information et de ne pas attendre qu’elle tombe d’en haut. Si cette défiance existe, voire se renforce, c’est sans doute parce que les lecteurs sont devant une offre en informations incroyable. Elle est de qualité inégale certes, mais pour peu qu’on se donne la peine de chercher, elle met les journalistes professionnels en concurrence avec des producteurs de contenus qui s’avèrent parfois au moins aussi bons que les pros, sinon meilleurs. A contrario, si on a envie d’être conforté dans ses idées, c’est aussi très facile de les trouver. Dans les deux cas, ce n’est pas bon pour améliorer la confiance entre les journalistes et les lecteurs éventuels. C’est là qu’on revient notamment à Twitter, et à la fonction de l’échange. Échange de contenus, et parfois, d’une relation enrichissante entre deux émetteurs de contenus. Moi, ce qui me plaît sur Twitter, c’est le lien. Je ne parle pas de l’échange qui peut être très vain, ou ni plus ni moins intéressant qu’une discussion de comptoir. Débattre pendant une heure avec des politiques ou des journalistes en 140 signes, ça n’a tout simplement aucun intérêt. Mais ça peut être amusant. Ou très agaçant. Mais dans les deux cas, c’est une forme de lien social qui peut rapprocher. Même si parfois des insultes fusent, si le niveau atteint celui de la fosse des Mariannes, ça reste du lien social.

« Si cette défiance existe, voire se renforce, c’est sans doute parce que les lecteurs sont devant une offre en informations incroyable. »

C’est pourtant ce dont les médias parlent après, ce qui constitue une bonne partie de leur fond éditorial, non ?
Pas les médias ! Des médias. Mais il y a effectivement un système médiatique qui ne va pas dans le bon sens, notamment autour de la gestion de l’immédiateté, mais qui n’est pas le fait du seul Twitter. Il y a le développement des chaînes d’info continue aussi. Elles ont pris une place considérable dans le débat. Sans parler uniquement de BFM qui est dans tous les bistrots. C’est d’ailleurs cela qui a permis à cette chaîne d’acquérir une telle influence. Le fait d’être en boucle, à la France Info, sur des sujets qui sont quand même… (Il lève les yeux…) d’une absence totale de mise en perspective et de contextualisation, où

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alors a minima… et qui ressemble à Twitter, du coup. On mise sur l’émotion, l’image, la petite phrase qui va tourner en boucle. BFM n’est pas le seul à miser sur ça, comme Twitter ne représente pas que ça. Il peut participer à une forme d’appauvrissement du débat, mais de l’autre côté, il y a aussi ceux qui se servent de Twitter comme d’une soupape et cela donne la parole à beaucoup plus de gens qu’avant… Pas forcément dans le bon sens. On peut toujours regretter que les gens pensent ce qu’ils pensent. Mais il n’empêche qu’ils ont un outil pour le dire, un outil qui n’existait pas avant. Je ne comprends pas qu’on puisse regretter l’existence d’un nouvel espace de diffusion des idées. Que ce soit Twitter, qui n’est une infirme partie du réseau, ou d’autres espaces de publication de contenus.

Mais c’est aussi finalement, avec les applications tablettes et smartphone, un média qui s’attaque au quasi monopole de Google dans la diffusion / recherche de l’info ?

« On peut toujours regretter que les gens pensent ce qu’ils pensent. Mais il n’empêche qu’ils ont un outil pour le dire, un outil qui n’existait pas avant. »

J’ai toujours réfuté le fait que Google avait un monopole de l’information dans le sens où les journalistes l’entendent, même s’il a toujours eu une énorme part dans sa diffusion. Jusqu’à il y a récemment, tous les gens allaient sur Google pour chercher de l’info, ce qui changeait le système traditionnel des médias où l’on achetait un journal ou l’on regardait / écoutait une chaîne. Mais on constate qu’au regard de la diversité des requêtes faites par les gens sur Google, l’actualité c’est que dalle. Mais pour elle, jusqu’à il y a peu de temps, Google était le principal pourvoyeur de lecteurs des sites d’infos, parce qu’Internet était majoritairement dans un système de requêtes. On cherchait un horaire, un bon plan, un film, un bouquin, une information médicale, un résultat de match de foot, de temps en temps une info sur un évènement… Aujourd’hui la part du social, en gros Facebook, Twitter, voire Tumblr, est en train de modifier considérablement la manière dont les gens vont aux médias et l’utilisation qu’ils en font. Avant ils allaient chercher, aujourd’hui l’information leur est transmise par leurs cercles d’amis ou de connaissance…

V ous voulez dire que l’on passe de l’information de la requête à l’information reçue ou prescrite ?
Oui, à l’information sociale, par les réseaux. Ce qui va avoir ou a déjà un impact très fort sur nos façons d’informer, sur la façon dont les gens eux-mêmes s’informent. Est-ce qu’une information va être davantage validée parce que l’un de nos amis en réseau la partage ? Va-t-on avoir plus confiance en cette information ou plus d’intérêt pour elle ? Est-ce qu’il n’y pas un risque de n’être exposé qu’aux informations de notre ou nos cercles d’amis ou de personnes qu’on suit sur Twitter ? Donc, oui, nous ne sommes plus dans l’ère toute puissante de la requête Google. D’ailleurs, Google est passé à autre chose. Il était avant tout un moteur de recherche, il est devenu une immense régie publicitaire, et maintenant, il investit dans la robotique, dans l’Internet des objets…
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Boî te n oi re
Le site Slate.fr ; la version originale américaine ; le site Slate Afrique ; tous les taux de TVA dans l’UE, pour chaque secteur d’activité ; le gouvernement en passe de se saisir de cette question de TVA sur la presse ; sur la question de l’optimisation fiscale ; on vous parlait de De Correspondent il y a peu ; pour les amoureux de la montagne, Snow Fall (en anglais) ; notre entretien avec Franck Annese.

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À propos de l'auteur
Benjamin Sire Directeur éditorial RAGEMAG : sport, société, médias. Amoureux des oxymores. Plume, musicien, ex un peu tout. Futur
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