1

Eugénie Grandet
Honoré de BALZAC
www.livrefrance.com





Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une
mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les
plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et
le silence du cloître et l'aridité des landes et les ossements des ruines: la vie et le
mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne
rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile dont la figure à
demi monastique dépasse l'appui de la croisée, au bruit d'un pas inconnu. Ces
principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis situé à Saumur, au
bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue,
maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques
endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours
propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons qui
appartiennent à la vieille ville, et que dominent les remparts. Des habitations trois fois
séculaires y sont encore solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects
contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à l'attention des
antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons, sans admirer
les énormes madriers dont les bouts sont taillés en figures bizarres et qui couronnent
d'un bas-relief noir le rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de
bois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues sur les
frêles de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui
semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élancent les oeillets ou les
rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin, c'est des portes garnies de clous énormes où
le génie de nos ancêtres a tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se
retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit
Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse de cloches, la gloire
de son échevinage oublié. L'Histoire de France est là tout entière. A côté de la
tremblante maison à pans hourdés où l'artisan a déifié son rabot, s'élève l'hôtel d'un
gentilhomme où sur le plein cintre de la porte en pierre se voient encore quelques
vestiges de ses armes, brisées par les diverses révolutions qui depuis 1789 ont agité
le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques ni
des magasins, les amis du Moyen Age y retrouveraient l'ouvrouère de nos pères en
toute sa naïve simplicité. Ces salles basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni
vitrages, sont profondes, obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs. Leur
porte est ouverte en deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la supérieure se
replie intérieurement, et dont l'inférieure, armée d'une sonnette à ressort, va et vient
constamment. L'air et le jour arrivent à cette espèce d'antre humide, ou par le haut de
la porte, ou par l'espace qui se trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à
hauteur d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis et
maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert à étaler les
marchandises du négociant. Là, nul charlatanisme. Suivant la nature du commerce, les
échantillons consistent en deux ou trois baquets pleins de sel et de morue, en

2
quelques paquets de toile à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du
plancher, des cercles le long des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons.
Entrez? Une fille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges, quitte
son tricot, appelle son père ou sa mère qui vient et vous vend à vos souhaits,
flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son caractère, soit pour deux
sous, soit pour vingt mille francs de marchandise. Vous verrez un marchand de
merrain assis à sa porte et qui tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne
possède en apparence que de mauvaises planches à bouteilles et deux ou trois
paquets de lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers de
l'Anjou; il sait, à une planche près, combien il peut de tonneaux si la récolte est
bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de pluie le ruine: en une seule matinée,
les poinçons valent onze francs ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en
Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale. Vignerons,
propriétaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers, sont tous à l'affût
d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant le soir d'apprendre le lendemain
matin qu'il a gelé pendant la nuit; ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse et
veulent de l'eau, du chaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre
le ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaie tour à tour les
physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue, l'ancienne Grand-rue de Saumur, ces
mots: " Voilà un temps d'or! " se chiffrent de porte en porte Aussi chacun répond-il au
voisin: " Il pleut des louis ", en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie
opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous
n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves industriels. Chacun a sa
vigne, sa closerie, et va passer deux jours à la campagne. Là, tout étant prévu,
l'achat, la vente, le profit, les commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à
employer en joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages
continuels. Une ménagère n'achète pas une perdrix sans que les voisins demandent au
mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête à sa fenêtre sans y
être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc les consciences sont à jour, de même
que ces maisons impénétrables, noires et silencieuses n'ont point de mystères. La vie
est presque toujours en plein air: chaque ménage s'assied à sa porte, y déjeune, y
dîne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit étudié. Aussi, jadis,
quand un étranger arrivait dans une ville de province, était-il gaussé de porte en
porte. De là les bons contes, de là le surnom de copieux donné aux habitants d'Angers
qui excellaient à ces railleries urbaines. Les anciens hôtels de la vieille ville sont situés
en haut de cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison pleine de
mélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoire était précisément un
de ces logis, restes vénérables d'un siècle où les choses et les hommes avaient ce
caractère de simplicité que les moeurs françaises perdent de jour en jour. Après avoir
suivi les détours de ce chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des
souvenirs et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie machinale,
vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel est cachée la porte
de la maison à monsieur Grandet. Il est impossible de comprendre la valeur de cette
expression provinciale sans donner la biographie de monsieur Grandet.
Monsieur Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et les effets ne
seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point, peu ou prou, vécu
en province. Monsieur Grandet, encore nommé par certaines gens le père Grandet,
mais le nombre de ces vieillards diminuait sensiblement, était en 1789 un maître-
tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République
française mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clergé, le
tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser la fille d'un riche marchand de
planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de la dot, muni de deux mille
louis d'or, au district, où, moyennant deux cents doubles louis offerts par son beau-
père au farouche républicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut

3
pour un morceau de pain, légalement, sinon légitimement, les plus beaux vignobles de
l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies. Les habitants de Saumur
étant peu révolutionnaires, le père Grandet passa pour un homme hardi, un
républicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis
que le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes. Il fut nommé membre de
l'administration du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir
politiquement et commercialement. Politiquement, il protégea les ci-devant et
empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés; commercialement, il
fournit aux armées républicaines un ou deux milliers de pièces de vin blanc, et se fit
payer en superbes prairies dépendant d'une communauté de femmes que l'on avait
réservée pour un dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire,
administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut monsieur
Grandet. Napoléon n'aimait pas les républicains: il remplaça monsieur Grandet, qui
passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un grand propriétaire, un homme à
particule, un futur baron de l'Empire. Monsieur Grandet quitta les honneurs
municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire dans l'intérêt de la ville d'excellents
chemins qui menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très avantageusement
cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses différents clos,
ses vignes, grâce à des soins constants, étaient devenues la tête du pays, mot
technique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent la première qualité de
vin. Il aurait pu demander la croix de la Légion d'honneur. Cet événement eut lieu en
1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-
six. Une fille unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée de dix ans. Monsieur
Grandet, que la providence voulut sans doute consoler de sa disgrâce administrative,
hérita successivement pendant cette année de madame de La Gaudinière, née de La
Bertellière, mère de madame Grandet; puis du vieux monsieur La Bertellière, père de
la défunte; et encore de madame Gentillet, grand-mère du côté maternel: trois
successions dont l'importance ne fut connue de personne. L'avarice de ces trois
vieillards était si passionnée que depuis longtemps ils entassaient leur argent pour
pouvoir le contempler secrètement. Le vieux monsieur La Bertellière appelait un
placement une prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que
dans les bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur des
économies d'après les revenus des biens au soleil. Monsieur Grandet obtint alors le
nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité n'effacera jamais, il devint le plus
imposé de l'arrondissement. Il exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les années
plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçons de vin. Il possédait treize
métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait muré les croisées, les ogives,
les vitraux, ce qui les conserva; et cent vingt-sept arpents de prairies où croissaient et
grossissaient trois mille peupliers plantés en 1793. Enfin la maison dans laquelle il
demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible. Quant à ses capitaux,
deux seules personnes pouvaient vaguement en présumer l'importance: l'une était
monsieur Cruchot, notaire chargé des placements usuraires de monsieur Grandet;
l'autre, monsieur des Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices
duquel le vigneron participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux
Cruchot et monsieur des Grassins possédassent cette profonde discrétion qui engendre
en province la confiance et la fortune, ils témoignaient publiquement à monsieur
Grandet un si grand respect que les observateurs pouvaient mesurer l'étendue des
capitaux de l'ancien maire d'après la portée de l'obséquieuse considération dont il était
l'objet. Il n'y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet
n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se donnât nuitamment
les ineffables jouissances que procure la vue d'une grande masse d'or. Les avaricieux
en avaient une sorte de certitude en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal
jaune semblait avoir communiqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé à
tirer de ses capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme celui du

4
voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes indéfinissables, des
mouvements furtifs, avides, mystérieux, qui n'échappent point à ses coreligionnaires.
Ce langage secret forme en quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. Monsieur
Grandet inspirait donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne
devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron, devinait avec la
précision d'un astronome quand il fallait fabriquer pour sa récolte mille poinçons ou
seulement cinq cents; qui ne manquait pas une seule spéculation, avait toujours des
tonneaux à vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denrée à recueillir,
pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son
poinçon à deux cents francs quand les petits propriétaires donnaient le leur à cinq
louis. Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée, lentement vendue, lui avait
rapporté plus de deux cent quarante mille livres. Financièrement parlant, monsieur
Grandet tenait du tigre et du boa: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps
sa proie, sauter dessus, puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une
charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible,
froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans éprouver un sentiment
d'admiration mélangé de respect et de terreur. Chacun dans Saumur n'avait-il pas
senti le déchirement poli de ses griffes d'acier? A celui-ci maître Cruchot avait procuré
l'argent nécessaire à l'achat d'un domaine, mais à onze pour cent; à celui-là monsieur
des Grassins avait escompté des traites, mais avec un effroyable prélèvement
d'intérêts. Il s'écoulait peu de jours sans que le nom de monsieur Grandet fût
prononcé soit au marché, soit pendant les soirées dans les conversations de la ville.
Pour quelques personnes, la fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil
patriotique. Aussi plus d'un négociant, plus d'un aubergiste disait-il aux étrangers avec
un certain contentement: " Monsieur, nous avons ici deux ou trois maisons
millionnaires; mais, quant à monsieur Grandet, il ne connaît pas lui-même sa fortune!
" En 1816 les plus habiles calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du
bonhomme à près de quatre millions; mais, comme terme moyen, il avait dû tirer par
an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses propriétés, il était présumable
qu'il possédait en argent une somme presque égale à celle de ses biens-fonds. Aussi,
lorsqu'après une partie de boston, ou quelque entretien sur les vignes, on venait à
parler de monsieur Grandet, les gens capables disaient-ils: " Le père Grandet?... le
père Grandet doit avoir cinq à six millions. - Vous êtes plus habile que je ne le suis, je
n'ai jamais pu savoir le total ", répondaient monsieur Cruchot ou monsieur des
Grassins s'ils entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rothschild ou de
monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi riches que
monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une dédaigneuse affirmation,
ils se regardaient en hochant la tête d'un air d'incrédulité. Une si grande fortune
couvrait d'un manteau d'or toutes les actions de cet homme. Si d'abord quelques
particularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le
ridicule s'étaient usés. En ses moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui
l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement de ses
yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après l'avoir étudié comme un naturaliste
étudie les effets de l'instinct chez les animaux, avait pu reconnaître la profonde et
muette sagesse de ses plus légers mouvements. " L'hiver sera rude, disait-on, le père
Grandet a mis ses gants fourrés: il faut vendanger. - Le père Grandet prend beaucoup
de merrain, il y aura du vin cette année. " Monsieur Grandet n'achetait jamais ni
viande ni pain. Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de
chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait un moulin dont
le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une certaine quantité de grains et lui
en rapporter le son et la farine. La Grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne
fût plus jeune, boulangeait elle-même tous les samedis le pain de la maison. Monsieur
Grandet s'était arrangé avec les maraîchers, ses locataires, pour qu'ils le fournissent
de légumes. Quant aux fruits, il en récoltait une telle quantité qu'il en faisait vendre

5
une grande partie au marché. Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris
dans les vieilles truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses
fermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaient par complaisance dans
son bûcher et recevaient ses remerciements. Ses seules dépenses connues étaient le
pain bénit, la toilette de sa femme, celle de sa fille, et le paiement de leurs chaises à
l'église; la lumière, les gages de la Grande Nanon, l'étamage de ses casseroles;
l'acquittement des impositions, les réparations de ses bâtiments et les frais de ses
exploitations. Il avait six cents arpents de bois récemment achetés qu'il faisait
surveiller par le garde d'un voisin, auquel il promettait une indemnité. Depuis cette
acquisition seulement, il mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort
simples. Il parlait peu. Généralement, il exprimait ses idées par de petites phrases
sentencieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Révolution, époque à laquelle il
attira les regards, le bonhomme bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à
discourir longuement ou à soutenir une discussion. Ce bredouillement, l'incohérence
de ses paroles, le flux de mots où il noyait sa pensée, son manque apparent de
logique attribués à un défaut d'éducation étaient affectés et seront suffisamment
expliqués par quelques événements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases
exactes autant que des formules algébriques lui servaient habituellement à embrasser,
à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce: " Je ne sais pas, je ne puis
pas, je ne veux pas, nous verrons cela. " Il ne disait jamais ni oui ni non, et n'écrivait
point. Lui parlait-on? il écoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en
appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait en toute
affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il méditait longuement les
moindres marchés. Quand, après une savante conversation, son adversaire lui avait
livré le secret de ses prétentions en croyant le tenir, il lui répondait: " Je ne puis rien
conclure sans avoir consulté ma femme. " Sa femme, qu'il avait réduite à un ilotisme
complet, était en affaires son paravent le plus commode. Il n'allait jamais chez
personne, ne voulait ni recevoir ni donner à dîner; il ne faisait jamais de bruit, et
semblait économiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait rien chez les autres
par un respect constant de la propriété. Néanmoins, malgré la douceur de sa voix,
malgré sa tenue circonspecte, le langage et les habitudes du tonnelier perçaient,
surtout quand il était au logis, où il se contraignait moins que partout ailleurs. Au
physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de
douze pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules, son visage
était rond, tanné, marqué de petite vérole; son menton était droit, ses lèvres
n'offraient aucune sinuosité, et ses dents étaient blanches; ses yeux avaient
l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic; son front, plein de
rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives; ses cheveux
jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne
connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez,
gros par le bout, supportait une loupe veinée que le vulgaire disait, non sans raison,
pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans
chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance
de l'avarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie,
sa seule héritière. Attitude, manières, démarche, tout en lui, d'ailleurs, attestait cette
croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans ses entreprises.
Aussi, quoique de moeurs faciles et molles en apparence, monsieur Grandet avait-il un
caractère de bronze. Toujours vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd'hui le
voyait tel qu'il était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de
cuir; il portait en tout temps des bas de laine drapés, une culotte courte de gros drap
marron à boucles d'argent, un gilet de velours à raies alternativement jaunes et puce,
boutonné carrément, un large habit marron, à grands pans, une cravate noire et un
chapeau de quaker. Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient
vingt mois et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son chapeau à la

6
même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien de plus sur ce
personnage.
Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Le plus
considérable des trois premiers était le neveu de monsieur Cruchot. Depuis sa
nomination de président au tribunal de Première Instance de Saumur, ce jeune
homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons, et travaillait à faire prévaloir
Bonfons sur Cruchot. Il signait déjà C. de Bonfons. Le plaideur assez mal avisé pour
l'appeler monsieur Cruchot s'apercevait bientôt à l'audience de sa sottise. Le magistrat
protègeait ceux qui le nommaient monsieur le président, mais il favorisait de ses plus
gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de Bonfons. Monsieur le
président était âgé de trente-trois ans, possédait le domaine de Bonfons (Boni Fontis),
valant sept mille livres de rente; il attendait la succession de son oncle le notaire et
celle de son oncle l'abbé Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin-de-Tours, qui
tous deux passaient pour être assez riches. Ces trois Cruchot, soutenus par bon
nombre de cousins, alliés à vingt maisons de la ville, formaient un parti, comme jadis
à Florence les Médicis; et, comme les Médicis, les Cruchot avaient leurs Pazzi. Madame
des Grassins, mère d'un fils de vingt-trois ans, venait très assidûment faire la partie
de madame Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselle Eugénie.
Monsieur des Grassins le banquier favorisait rigoureusement les manoeuvres de sa
femme par de constants services secrètement rendus au vieil avare, et arrivait
toujours à temps sur le champ de bataille. Ces trois des Grassins avaient également
leurs adhérents, leurs cousins, leurs alliés fidèles. Du côté des Cruchot, l'abbé, le
Talleyrand de la famille, bien appuyé par son frère le notaire, disputait vivement le
terrain à la financière et tentait de réserver le riche héritage à son neveu le président.
Ce combat secret entre les Cruchot et les des Grassins, dont le prix était la main
d'Eugénie Grandet, occupait passionnément les diverses sociétés de Saumur.
Mademoiselle Grandet épousera-t-elle monsieur le président ou monsieur Adolphe des
Grassins? A ce problème, les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa
fille ni à l'un ni à l'autre. L'ancien tonnelier rongé d'ambition cherchait, disaient-ils,
pour gendre quelque pair de France, à qui trois cent mille livres de rente feraient
accepter tous les tonneaux passés, présents et futurs des Grandet. D'autres
répliquaient que monsieur et madame des Grassins étaient nobles, puissamment
riches, qu'Adolphe était un bien gentil cavalier, et qu'à moins d'avoir un neveu du
pape dans sa manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien, un
homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, et qui, d'ailleurs, avait porté le
bonnet rouge. Les plus sensés faisaient observer que monsieur Cruchot de Bonfons
avait ses entrées à toute heure au logis, tandis que son rival n'y était reçu que les
dimanches. Ceux-ci soutenaient que madame des Grassins, plus liée avec les femmes
de la maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquer certaines idées qui la
feraient, tôt ou tard, réussir. Ceux-là répliquaient que l'abbé Cruchot était l'homme le
plus insinuant du monde, et que femme contre moine la partie se trouvait égale. " Ils
sont manche à manche ", disait un bel esprit de Saumur. Plus instruits, les anciens du
pays prétendaient que les Grandet étaient trop avisés pour laisser sortir les biens de
leur famille, mademoiselle Eugénie Grandet de Saumur serait mariée au fils de
monsieur Grandet de Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et les
Grassinistes répondaient: " D'abord les deux frères ne se sont pas vus deux fois
depuis trente ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de hautes prétentions pour son
fils. Il est maire d'un arrondissement, député, colonel de la garde nationale, juge au
tribunal de commerce; il renie les Grandet de Saumur, et prétend s'allier à quelque
famille ducale par la grâce de Napoléon. " Que ne disait-on pas d'une héritière dont on
parlait à vingt lieues à la ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers à Blois
inclusivement? Au commencement de 1818, les Cruchotins remportèrent un avantage
signalé sur les Grassinistes. La terre de Froidfond, remarquable par son parc, son
admirable château, ses fermes, rivière, étangs, forêts, et valant trois millions, fut mise

7
en vente par le jeune marquis de Froidfond obligé de réaliser ses capitaux. Maître
Cruchot, le président Cruchot, l'abbé Cruchot, aidés par leurs adhérents, surent
empêcher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec le jeune homme un marché
d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites sans nombre à diriger contre les
adjudicataires avant de rentrer dans le prix des lots; il valait mieux vendre à monsieur
Grandet, homme solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant.
Le beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé vers l'oesophage de monsieur
Grandet, qui, au grand étonnement de Saumur, le paya, sous escompte, après les
formalités. Cette affaire eut du retentissement à Nantes et à Orléans. Monsieur
Grandet alla voir son château par l'occasion d'une charrette qui y retournait. Après
avoir jeté sur sa propriété le coup d'oeil du maître, il revint à Saumur, certain d'avoir
placé ses fonds à cinq, et saisi de la magnifique pensée d'arrondir le marquisat de
Froidfond en y réunissant tous ses biens. Puis, pour remplir de nouveau son trésor
presque vide, il décida de couper à blanc ses bois, ses forêts, et d'exploiter les
peupliers de ses prairies.
Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot: la maison à
monsieur Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse, située en haut de la ville, et
abritée par les ruines des remparts. Les deux piliers et la voûte formant la baie de la
porte avaient été, comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière
au littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de deux cents
ans. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat y avaient
bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux jambages de la baie l'apparence des
pierres vermiculées de l'architecture française et quelque ressemblance avec le porche
d'une geôle. Au-dessus du cintre régnait un long bas-relief de pierre dure sculptée,
représentant les quatre Saisons, figures déjà rongées et toutes noires. Ce bas-relief
était surmonté d'une plinthe saillante, sur laquelle s'élevaient plusieurs de ces
végétations dues au hasard, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du
plantain, et un petit cerisier assez haut déjà. La porte, en chêne massif, brune,
desséchée, fendue de toutes parts, frêle en apparence, était solidement maintenue par
le système de ses boulons qui figuraient des dessins symétriques. Une grille carrée,
petite, mais à barreaux serrés et rouges de rouille, occupait le milieu de la porte
bâtarde et servait, pour ainsi dire, de motif à un marteau qui s'y rattachait par un
anneau, et frappait sur la tête grimaçante d'un maître-clou. Ce marteau, de forme
oblongue et du genre de ceux que nos ancêtres nommaient jacquemart, ressemblait à
un gros point d'admiration; en l'examinant avec attention, un antiquaire y aurait
retrouvé quelques indices de la figure essentiellement bouffonne qu'il représentait
jadis, et qu'un long usage avait effacée. Par la petite grille, destinée à reconnaître les
amis, au temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond d'une
voûte obscure et verdâtre, quelques marches dégradées par lesquelles on montait
dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs épais, humides, pleins de
suintements et de touffes d'arbustes malingres. Ces murs étaient ceux du rempart sur
lequel s'élevaient les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée de la
maison, la pièce la plus considérable était une salle dont l'entrée se trouvait sous la
voûte de la porte cochère. Peu de personnes connaissent l'importance d'une salle dans
les petites villes de l'Anjou, de la Touraine et du Berry. La salle est à la fois
l'antichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle à manger; elle est le théâtre de
la vie domestique, le foyer commun; là, le coiffeur du quartier venait couper deux fois
l'an les cheveux de monsieur Grandet; là entraient les fermiers, le curé, le sous-
préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont les deux croisées donnaient sur la rue,
était planchéiée; des panneaux gris, à moulures antiques, la boisaient de haut en bas;
son plafond se composait de poutres apparentes également peintes en gris, dont les
entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel de
cuivre incrusté d'arabesques en écaille ornait le manteau de la cheminée en pierre
blanche, mal sculpté, sur lequel était une glace verdâtre dont les côtés, coupés en

8
biseau pour en montrer l'épaisseur, reflétaient un filet de lumière le long d'un trumeau
gothique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient
chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur
servaient de bobèches, et dont la maîtresse-branche s'adaptait au piédestal de marbre
bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal formait un chandelier pour les petits
jours. Les sièges de forme antique étaient garnis en tapisseries représentant les fables
de La Fontaine; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les couleurs
passées et les figures criblées de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles
de cette salle se trouvaient des encoignures, espèces de buffets terminés par de
crasseuses étagères. Une vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait
échiquier, était placée dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de
cette table, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par des rubans de
bois doré, où les mouches avaient si silencieusement folâtré que la dorure en était un
problème. Sur la paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient censés
représenter l'aieul de madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellière, en
lieutenant des gardes françaises, et défunt madame Gentillet en bergère. Aux deux
fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par des cordons
de soie à glands d'église. Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les
habitudes de Grandet, avait été comprise dans l'achat de la maison, ainsi que le
trumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la
croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds
étaient montés sur des patins, afin d'élever madame Grandet à une hauteur qui lui
permît de voir les passants. Une travailleuse en bois de merisier déteint remplissait
l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugénie Grandet était placé tout auprès. Depuis
quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées
à cette place, dans un travail constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de
novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur station d'hiver à
la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait qu'on allumât du feu dans la
salle, et il le faisait éteindre au trente et un mars, sans avoir égard ni aux premiers
froids du printemps ni à ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la
braise provenant du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur réservait en usant
d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées ou les
soirées les plus fraîches des mois d'avril et d'octobre. La mère et la fille entretenaient
tout le linge de la maison, et employaient si consciencieusement leurs journées à ce
véritable labeur d'ouvrière, que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère,
elle était forcée de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour
avoir de la lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle à sa fille et à la
Grande Nanon, de même qu'il distribuait dès le matin le pain et les denrées
nécessaires à la consommation journalière.
La Grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable d'accepter le
despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait à monsieur et à madame Grandet. La
Grande Nanon, ainsi nommée à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces,
appartenait à Grandet depuis trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de
gages, elle passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante livres,
accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer récemment quatre
mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat des longues et persistantes
économies de la Grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante, voyant à la
pauvre sexagénaire du pain pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au
dur servage par lequel il avait été acquis. A l'âge de vingt-deux ans, la pauvre fille
n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait repoussante; et certes ce
sentiment était bien injuste: sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un
grenadier de la garde; mais en tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une
ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du
service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait

9
alors à se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette fille rebutée de
porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti
qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds
comme un chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos,
ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était son intacte
vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras
nerveux, ni les haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait
encore dans l'âge où le coeur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille,
lui donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la
Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui
d'ailleurs l'exploita féodalement. Nanon faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait
les buées, elle allait laver le linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules; elle se levait
au jour, se couchait tard; faisait à manger à tous les vendangeurs pendant les
récoltes, surveillait les halleboteurs; défendait, comme un chien fidèle, le bien de son
maître; enfin, pleine d'une confiance aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses
fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse année de 1811, dont la récolte
coûta des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet résolut de donner sa
vieille montre à Nanon, seul présent qu'elle reçut jamais de lui. Quoiqu'il lui
abandonnât ses vieux souliers (elle pouvait les mettre), il est impossible de considérer
le profit trimestriel des souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La
nécessité rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer comme on
aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre au cou un collier garni de pointes dont
les piqûres ne la piquaient plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu trop de
parcimonie, elle ne s'en plaignait pas; elle participait gaiement aux profits hygiéniques
que procurait le régime sévère de la maison où jamais personne n'était malade. Puis la
Nanon faisait partie de la famille: elle riait quand riait Grandet, s'attristait, gelait, se
chauffait, travaillait avec lui. Combien de douces compensations dans cette égalité!
Jamais le maître n'avait reproché à la servante ni l'alberge ou la pêche de vigne, ni les
prunes ou les brugnons mangés sous l'arbre. " Allons, régale-toi, Nanon ", lui disait-il
dans les années où les branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient obligés
de donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse n'avait récolté
que de mauvais traitements, pour une pauvresse recueillie par charité, le rire
équivoque du père Grandet était un vrai rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la
tête étroite de Nanon ne pouvaient contenir qu'un sentiment et une idée. Depuis
trente-cinq ans, elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du père Grandet,
pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant: " Que voulez-vous,
ma mignonne? " Et sa reconnaissance était toujours jeune. Quelquefois Grandet,
songeant que cette pauvre créature n'avait jamais entendu le moindre mot flatteur,
qu'elle ignorait tous les sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparaître
un jour devant Dieu plus chaste que ne l'était la Vierge Marie elle-même, Grandet,
saisi de pitié, disait en la regardant: " Cette pauvre Nanon! " Son exclamation était
toujours suivie d'un regard indéfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit
de temps à autre, formait depuis longtemps une chaîne d'amitié non interrompue, et à
laquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié, placée au coeur de
Grandet et prise tout en gré par la vieille fille, avait je ne sais quoi d'horrible. Cette
atroce pitié d'avare, qui réveillait mille plaisirs au coeur du vieux tonnelier, était pour
Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi: " Pauvre Nanon! " Dieu
reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix et à leurs mystérieux regrets. Il y
avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux
traités, mais où les maîtres n'en recevaient néanmoins aucun contentement. De là
cette autre phrase: " Qu'est-ce que les Grandet font donc à leur Grande Nanon pour
qu'elle leur soit si attachée? Elle passerait dans le feu pour eux! " Sa cuisine, dont les
fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette, froide, véritable
cuisine d'avare où rien ne devait se perdre. Quand Nanon avait lavé sa vaisselle, serré

10
les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un
couloir, et venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait
à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge
éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé lui permettait d'habiter
impunément cette espèce de trou, d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par le
silence profond, qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue
chargé de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.
La description des autres portions du logis se trouvera liée aux événements de cette
histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle où éclatait tout le luxe du ménage peut
faire soupçonner par avance la nudité des étages supérieurs. En 1819, vers le
commencement de la soirée, au milieu du mois de novembre, la Grande Nanon alluma
du feu pour la première fois. L'automne avait été très beau. Ce jour était un jour de
fête bien connu des Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se
préparaient-ils à venir armés de toutes pièces, pour se rencontrer dans la salle et s'y
surpasser en preuves d'amitié. Le matin, tout Saumur avait vu madame et
mademoiselle Grandet, accompagnées de Nanon, se rendant à l'église paroissiale pour
y entendre la messe, et chacun se souvint que ce jour était l'anniversaire de la
naissance de mademoiselle Eugénie. Aussi, calculant l'heure où le dîner devait finir,
maître Cruchot, l'abbé Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils d'arriver
avant les des Grassins pour fêter mademoiselle Grandet. Tous trois apportaient
d'énormes bouquets cueillis dans leurs petites serres. La queue des fleurs que le
président voulait présenter était ingénieusement enveloppée d'un ruban de satin
blanc, orné de franges d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les
jours mémorables de la naissance et de la fête d'Eugénie, était venu la surprendre au
lit, et lui avait solennellement offert son présent paternel, consistant, depuis treize
années, en une curieuse pièce d'or. Madame Grandet donnait ordinairement à sa fille
une robe d'hiver ou d'été, selon la circonstance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle
récoltait au premier jour de l'an et à la fête de son père, lui composaient un petit
revenu de cent écus environ, que Grandet aimait à lui voir entasser. N'était-ce pas
mettre son argent d'une caisse dans une autre, et, pour ainsi dire, élever à la
brochette l'avarice de son héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son
trésor, autrefois grossi par les La Bertellière, en lui disant: " Ce sera ton douzain de
mariage. " Le douzain est un antique usage encore en vigueur et saintement conservé
dans quelques pays situés au centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une
jeune fille se marie, sa famille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse où se
trouvent, suivant les fortunes, douze pièces ou douze douzaines de pièces ou douze
cents pièces d'argent ou d'or. La plus pauvre des bergères ne se marierait pas sans
son douzain, ne fût-il composé que de gros sous. On parle encore à Issoudun de je ne
sais quel douzain offert à une riche héritière et qui contenait cent quarante-quatre
portugaises d'or. Le pape Clément VII, oncle de Catherine de Médicis, lui fit présent,
en la mariant à Henri II, d'une douzaine de médailles d'or antiques de la plus grande
valeur. Pendant le dîner, le père tout joyeux de voir son Eugénie plus belle dans une
robe neuve, s'était écrié: " Puisque c'est la fête d'Eugénie, faisons du feu! ce sera de
bon augure."
- Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la Grande Nanon en remportant
les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.
- Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madame Grandet en
regardant son mari d'un air timide qui, vu son âge, annonçait l'entière servitude
conjugale sous laquelle gémissait la pauvre femme.
Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement: " Elle a vingt-trois ans aujourd'hui,
l'enfant, il faudra bientôt s'occuper d'elle. "
Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'oeil d'intelligence.
Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche,
lente; une de ces femmes qui semblent faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros

11
os, un gros nez, un gros front, de gros yeux, et offrait, au premier aspect, une vague
ressemblance avec ces fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents
étaient noires et rares, sa bouche était ridée, et son menton affectait la forme dite en
galoche. C'était une excellente femme, une vraie La Bertellière. L'abbé Cruchot savait
trouver quelques occasions de lui dire qu'elle n'avait pas été trop mal, et elle le
croyait. Une douceur angélique, une résignation d'insecte tourmenté par des enfants,
une piété rare, une inaltérable égalité d'âme, un bon coeur, la faisaient
universellement plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six
francs à la fois pour ses menues dépenses. Quoique ridicule en apparence, cette
femme qui, par sa dot et ses successions, avait apporté au père Grandet plus de trois
cent mille francs, s'était toujours sentie si profondément humiliée d'une dépendance et
d'un ilotisme contre lequel la douceur de son âme lui interdisait de se révolter, qu'elle
n'avait jamais demandé un sou, ni fait une observation sur les actes que maître
Cruchot lui présentait à signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblesse d'âme
constamment méconnue et blessée par Grandet, dominaient la conduite de cette
femme. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine verdâtre, qu'elle
s'était accoutumée à faire durer près d'une année; elle portait un grand fichu de
cotonnade blanche, un chapeau de paille cousue, et gardait presque toujours un
tablier de taffetas noir. Sortant peu du logis, elle usait peu de souliers. Enfin, elle ne
voulait jamais rien pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se rappelant
le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six francs à sa femme, stipulait-il
toujours des épingles pour elle en vendant ses récoltes de l'année. Les quatre ou cinq
louis offerts par le Hollandais ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet formaient
le plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait reçu ses
cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse était commune: " As-tu
quelques sous à me prêter? " et la pauvre femme, heureuse de pouvoir faire quelque
chose pour un homme que son confesseur lui représentait comme son seigneur et
maître, lui rendait, dans le courant de l'hiver, quelques écus sur l'argent des épingles.
Lorsque Grandet tirait de sa poche la pièce de cent sous allouée par mois pour les
menues dépenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne manquait jamais,
après avoir boutonné son gousset, de dire à sa femme: " Et toi, la mère, veux-tu
quelque chose? "
- Mon ami, répondait madame Grandet animée par un sentiment de dignité
maternelle, nous verrons cela.
Sublimité perdue! Grandet se croyait très généreux envers sa femme. Les philosophes
qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugénie ne sont-ils pas en droit
de trouver que l'ironie est le fond du caractère de la Providence? Après ce dîner, où,
pour la première fois, il fut question du mariage d'Eugénie, Nanon alla chercher une
bouteille de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en
descendant.
- Grande bête, lui dit son maître, est-ce que tu te laisserais choir comme une autre,
toi?
- Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas.
- Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faire raccommoder depuis
longtemps. Hier, Eugénie a failli s'y fouler le pied.
- Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant toute pâle, puisque c'est la naissance
d'Eugénie, et que tu as manqué de tomber, prends un petit verre de cassis pour te
remettre.
- Ma foi, je l'ai bien gagné, dit Nanon. A ma place, il y a bien des gens qui auraient
cassé la bouteille; mais je me serais plutôt cassé le coude pour la tenir en l'air.
- C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis.
- T'es-tu fait mal? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt.
- Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.

12
- Hé! bien, puisque c'est la naissance d'Eugénie, dit Grandet, je vais vous
raccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre le pied dans le
coin, à l'endroit où elle est encore solide.
Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante, sans autre lumière
que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et alla dans le fournil chercher des
planches, des clous et ses outils.
- Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans l'escalier.
- Non! non! ça me connaît, répondit l'ancien tonnelier.
Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escalier vermoulu, et sifflait à
tue-tête en souvenir de ses jeunes années, les trois Cruchot frappèrent à la porte.
- C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la petite grille.
- Oui, répondit le président.
Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétait sous la voûte, permit aux
trois Cruchot d'apercevoir l'entrée de la salle.
- Ah! vous êtes des fêteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs.
- Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis, je suis à
vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-même une marche de mon escalier.
- Faites, faites, monsieur Grandet, Charbonnier est maire chez lui, dit
sentencieusement le président en riant tout seul de son allusion que personne ne
comprit.
Madame et mademoiselle Grandet se levèrent. Le président, profitant de l'obscurité,
dit alors à Eugénie: " Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter,
aujourd'hui que vous venez de naître, une suite d'années heureuses, et la continuation
de la santé dont vous jouissez? "
Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur; puis, serrant l'héritière par les
coudes, il l'embrassa des deux côtés du cou, avec une complaisance qui rendit Eugénie
honteuse. Le président, qui ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsi faire sa
cour.
- Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les jours de fête,
monsieur le président!
- Mais, avec mademoiselle, répondit l'abbé Cruchot armé de son bouquet, tous les
jours seraient pour mon neveu des jours de fête.
L'abbé baisa la main d'Eugénie. Quant à maître Cruchot, il embrassa la jeune fille tout
bonnement sur les deux joues, et dit: " Comme ça nous pousse, ça! Tous les ans
douze mois. "
En replaçant la lumière devant le cartel, Grandet, qui ne quittait jamais une
plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui semblait drôle, dit: " Puisque c'est la
fête d'Eugénie, allumons les flambeaux! "
Il ôta soigneusement les branches des candélabres, mit la bobèche à chaque piédestal,
prit des mains de Nanon une chandelle neuve entortillée d'un bout de papier, la ficha
dans le trou, l'assura, l'alluma, et vint s'asseoir à côté de sa femme, en regardant
alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abbé Cruchot, petit homme
dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate, à figure de vieille femme joueuse, dit
en avançant ses pieds bien chaussés dans de forts souliers à agrafes d'argent: "Les
des Grassins ne sont pas venus?"
- Pas encore, dit Grandet.
- Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer sa face trouée
comme une écumoire.
- Je le crois, répondit madame Grandet.
- Vos vendanges sont-elles finies? demanda le président de Bonfons à Grandet.
- Partout! lui dit le vieux vigneron en se levant pour se promener de long en long dans
la salle et se haussant le thorax par un mouvement plein d'orgueil comme son mot,
partout! Par la porte du couloir qui allait à la cuisine, il vit alors la Grande Nanon,

13
assise à son feu, ayant une lumière et se préparant à filer là, pour ne pas se mêler à la
fête.
- Nanon, dit-il, en s'avançant dans le couloir, veux-tu bien éteindre ton feu, ta
lumière, et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez grande pour nous tous.
- Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
- Ne les vaux-tu pas bien? Ils sont de la côte d'Adam tout comme toi.
Grandet revint vers le président et lui dit: " Avez-vous vendu votre récolte? "
- Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans il sera meilleur.
Les propriétaires, vous le savez bien, se sont juré de tenir les prix convenus, et cette
année les Belges ne l'emporteront pas sur nous. S'ils s'en vont, hé bien, ils
reviendront.
- Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit frémir le président.
- Serait-il en marché? pensa Cruchot.
En ce moment, un coup de marteau annonça la famille des Grassins, et leur arrivée
interrompit une conversation commencée entre madame Grandet et l'abbé.
Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives, dodues, blanches et
roses, qui, grâce au régime claustral des provinces et aux habitudes d'une vie
vertueuse, se sont conservées jeunes encore à quarante ans. Elles sont comme ces
dernières roses de l'arrière-saison, dont la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont je
ne sais quelle froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien, faisait
venir ses modes de Paris, donnait le ton à la ville de Saumur, et avait des soirées. Son
mari, ancien quartier-maître dans la garde impériale, grièvement blessé à Austerlitz et
retraité, conservait malgré sa considération pour Grandet, l'apparente franchise des
militaires.
- Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et affectant une sorte de
supériorité sous laquelle il écrasait toujours les Cruchot.
- Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoir salué madame Grandet, vous êtes
toujours belle et sage, je ne sais en vérité ce que l'on peut vous souhaiter. Puis il
présenta une petite caisse que son domestique portait, et qui contenait une bruyère
du Cap, fleur nouvellement apportée en Europe et fort rare.
Madame des Grassins embrassa très affectueusement Eugénie, lui serra la main, et lui
dit: " Adolphe s'est chargé de vous présenter mon petit souvenir. "
Un grand jeune homme blond, pâle et frêle, ayant d'assez bonnes façons, timide en
apparence, mais qui venait de dépenser à Paris, où il était allé faire son Droit, huit ou
dix mille francs en sus de sa pension, s'avança vers Eugénie, l'embrassa sur les deux
joues, et lui offrit une boîte à ouvrage dont tous les ustensiles étaient en vermeil,
véritable marchandise de pacotille, malgré l'écusson sur lequel un E. G. gothique assez
bien gravé pouvait faire croire à une façon très soignée. En l'ouvrant, Eugénie eut une
de ces joies inespérées et complètes qui font rougir, tressaillir, trembler d'aise les
jeunes filles. Elle tourna les yeux sur son père, comme pour savoir s'il lui était permis
d'accepter, et monsieur Grandet dit un " Prends, ma fille! " dont l'accent eût illustré un
acteur. Les trois Cruchot restèrent stupéfaits en voyant le regard joyeux et animé
lancé sur Adolphe des Grassins par l'héritière à qui de semblables richesses parurent
inouïes. Monsieur des Grassins offrit à Grandet une prise de tabac, en saisit une,
secoua les grains tombés sur le ruban de la Légion d'honneur attaché à la boutonnière
de son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire: " Parez-moi
cette botte-là! " Madame des Grassins jeta les yeux sur les bocaux bleus où étaient les
bouquets des Cruchot, en cherchant leurs cadeaux avec la bonne foi jouée d'une
femme moqueuse. Dans cette conjoncture délicate, l'abbé Cruchot laissa la société
s'asseoir en cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec Grandet.
Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fenêtre la plus éloignée des
des Grassins: " Ces gens-là, dit le prêtre à l'oreille de l'avare, jettent l'argent par les
fenêtres. "
- Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave? répliqua le vigneron.

14
- Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à votre fille, vous en auriez bien le moyen,
dit l'abbé.
- Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet.
- Mon neveu est une cruche, pensa l'abbé en regardant le président dont les cheveux
ébouriffés ajoutaient encore à la mauvaise grâce de sa physionomie brune. Ne
pouvait-il inventer une petite bêtise qui eût du prix?
- Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame des Grassins.
- Mais nous sommes tous réunis, nous pouvons deux tables...
- Puisque c'est la fête d'Eugénie, faites votre loto général, dit le père Grandet, ces
deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne jouait jamais à aucun jeu, montra sa
fille et Adolphe. - Allons, Nanon, mets les tables.
- Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame des Grassins
toute joyeuse de la joie qu'elle avait causée à Eugénie.
- Je n'ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l'héritière. Je n'ai rien vu de si joli
nulle part.
- C'est Adolphe qui l'a rapportée de Paris et qui l'a choisie, lui dit madame des
Grassins à l'oreille.
- Va, va ton train, damnée intrigante! se disait le président; si tu es jamais en procès,
toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais bonne.
Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbé d'un air calme en se disant: " Les des
Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon frère et celle de mon neveu montent
en somme à onze cent mille francs. Les des Grassins en ont tout au plus la moitié, et
ils ont une fille: ils peuvent offrir ce qu'ils voudront! héritière et cadeaux, tout sera
pour nous un jour. "
A huit heures et demie du soir, deux tables étaient dressées. La jolie madame des
Grassins avait réussi à mettre son fils à côté d'Eugénie. Les acteurs de cette scène
pleine d'intérêt, quoique vulgaire en apparence, munis de cartons bariolés, chiffrés, et
de jetons en verre bleu, semblaient écouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne
tirait pas un numéro sans faire une remarque; mais tous pensaient aux millions de
monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les plumes roses, la
toilette fraîche de madame des Grassins, la tête martiale du banquier, celle d'Adolphe,
le président, l'abbé, le notaire, et se disait intérieurement: " Ils sont là pour mes écus.
Ils viennent s'ennuyer ici pour ma fille. Hé! ma fille ne sera ni pour les uns ni pour les
autres, et tous ces gens-là me servent de harpons pour pêcher! "
Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon gris, mal éclairé par deux chandelles; ces
rires, accompagnés par le bruit du rouet de la Grande Nanon, et qui n'étaient sincères
que sur les lèvres d'Eugénie ou de sa mère; cette petitesse jointe à de si grands
intérêts; cette jeune fille qui, semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel on
les met et qu'ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des preuves d'amitié dont
elle était la dupe; tout contribuait à rendre cette scène tristement comique. N'est-ce
pas d'ailleurs une scène de tous les temps et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus
simple expression? La figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux
familles, en tirant d'énormes profits, dominait ce drame et l'éclairait. N'était-ce pas le
seul dieu moderne auquel on ait foi, l'Argent dans toute sa puissance, exprimé par une
seule physionomie? Les doux sentiments de la vie n'occupaient là qu'une place
secondaire, ils animaient trois coeurs purs, ceux de Nanon, d'Eugénie et de sa mère.
Encore, combien d'ignorance dans leur naïveté! Eugénie et sa mère ne savaient rien
de la fortune de Grandet, elles n'estimaient les choses de la vie qu'à la lueur de leurs
pâles idées, et ne prisaient ni ne méprisaient l'argent, accoutumées qu'elles étaient à
s'en passer. Leurs sentiments, froissés à leur insu, mais vivaces, le secret de leur
existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cette réunion de gens dont la vie
était purement matérielle. Affreuse condition de l'homme! il n'y a pas un de ses
bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment où madame Grandet
gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût jamais été ponté dans cette

15
salle, et que la Grande Nanon riait d'aise en voyant madame empochant cette riche
somme, un coup de marteau retentit à la porte de la maison, et y fit un si grand
tapage que les femmes sautèrent sur leurs chaises.
- Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.
- Peut-on cogner comme ça, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte?
- Quel diable est-ce? s'écria Grandet. Nanon prit une des deux chandelles, et alla
ouvrir accompagnée de Grandet.
- Grandet, Grandet! s'écria sa femme qui, poussée par un vague sentiment de peur,
s'élança vers la porte de la salle.
Tous les joueurs se regardèrent.
- Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau me paraît
malveillant.
A peine fut-il permis à monsieur des Grassins d'apercevoir la figure d'un jeune homme
accompagné du facteur des Messageries, qui portait deux malles énormes et traînait
des sacs de nuit. Grandet se retourna brusquement vers sa femme, et lui dit: "
Madame Grandet, allez à votre loto. Laissez-moi m'entendre avec monsieur. " Puis il
tira vivement la porte de la salle, où les joueurs agités reprirent leurs places, mais
sans continuer le jeu. - Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa
femme.
- Non, c'est un voyageur.
- Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant sa vieille montre
épaisse de deux doigts et qui ressemblait à un vaisseau hollandais, il est neuffe-s-
heures. Peste! la diligence du Grand Bureau n'est jamais en retard.
- Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbé Cruchot.
- Oui, répondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui doivent peser au
moins trois cents kilos.
- Nanon ne revient pas, dit Eugénie.
- Ce ne peut être qu'un de vos parents, dit le président.
- Faisons les mises, s'écria doucement madame Grandet. A sa voix, j'ai vu que
monsieur Grandet était contrarié, peut-être ne serait-il pas content de s'apercevoir
que nous parlons de ses affaires.
- Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce sera sans doute votre cousin Grandet, un
bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur de Nucingen. Adolphe ne
continua pas, sa mère lui marcha sur le pied, puis, en lui demandant à haute voix
deux sous pour sa mise: " Veux-tu te taire, grand nigaud! " lui dit-elle à l'oreille.
En ce moment, Grandet rentra sans la Grande Nanon, dont le pas et celui du facteur
retentirent dans les escaliers; il était suivi du voyageur qui depuis quelques instants
excitait tant de curiosités et préoccupait si vivement les imaginations, que son arrivée
en ce logis et sa chute au milieu de ce monde peut être comparée à celle d'un
colimaçon dans une ruche, ou à l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-
cour de village.
- Asseyez-vous auprès du feu, lui dit Grandet.
Avant de s'asseoir, le jeune étranger salua très gracieusement l'assemblée. Les
hommes se levèrent pour répondre par une inclination polie, et les femmes firent une
révérence cérémonieuse.
- Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez peut-être
de...
- Voilà bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture d'une lettre qu'il
tenait à la main, laissez donc monsieur se reposer.
- Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin de quelque chose, dit Eugénie.
- Il a une langue, répondit sévèrement le vigneron.
L'inconnu fut seul surpris de cette scène. Les autres personnes étaient faites aux
façons despotiques du bonhomme. Néanmoins, quand ces deux demandes et ces deux
réponses furent échangées, l'inconnu se leva, présenta le dos au feu, leva l'un de ses

16
pieds pour chauffer la semelle de ses bottes, et dit à Eugénie: " Ma cousine, je vous
remercie, j'ai dîné à Tours. Et, ajouta-t-il en regardant Grandet, je n'ai besoin de rien,
je ne suis même point fatigué. "
- Monsieur vient de la Capitale? demanda madame des Grassins.
Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris, en
s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une chaîne à son col,
l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il y avait sur la table et les
personnes qui y étaient assises, lorgna fort impertinemment madame des Grassins, et
lui dit après avoir tout vu: " Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je
vous en prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter... "
- J'étais sûre que c'était le cousin, pensait madame des Grassins en lui jetant de
petites oeillades.
- Quarante-sept, cria le vieil abbé. Marquez donc, madame des Grassins, n'est-ce pas
votre numéro?
Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui, saisie par de
tristes pressentiments, observa tour à tour le cousin de Paris et Eugénie, sans songer
au loto. De temps en temps, la jeune héritière lança de furtifs regards à son cousin, et
la femme du banquier put facilement y découvrir un crescendo d'étonnement ou de
curiosité.
Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans, produisait en ce
moment un singulier contraste avec les bons provinciaux que déjà ses manières
aristocratiques révoltaient passablement, et que tous étudiaient pour se moquer de
lui. Ceci veut une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez
voisins de l'enfance pour se laisser aller à des enfantillages. Aussi, peut-être, sur cent
d'entre eux, s'en rencontrait-il bien quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits
comme se conduisait Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui
avait dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-être monsieur
Grandet de Paris pensait-il à Eugénie, Charles, qui tombait en province pour la
première fois, eut la pensée d'y paraître avec la supériorité d'un jeune homme à la
mode, de désespérer l'arrondissement par son luxe, d'y faire époque, et d'y importer
les inventions de la vie parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait
passer à Saumur plus de temps qu'à Paris à se brosser les ongles, et y affecter
l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme élégant abandonne pour
une négligence qui ne manque pas de grâce. Charles emporta donc le plus joli
costume de chasse, le plus joli fusil, le plus joli couteau, la plus jolie gaine de Paris. Il
emporta sa collection de gilets les plus ingénieux: il y en avait de gris, de blancs, de
noirs, de couleur scarabée, à reflets d'or, de pailletés, de chinés, de doubles, à châle
ou droits de col, à col renversé, de boutonnés jusqu'en haut, à boutons d'or. Il
emporta toutes les variétés de cols et de cravates en faveur à cette époque. Il
emporta deux habits de Buisson et son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette
d'or, présent de sa mère. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une
ravissante petite écritoire donnée par la plus aimable des femmes, pour lui du moins,
par une grande dame qu'il nommait Annette, et qui voyageait maritalement,
ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupçons auxquels besoin était de
sacrifier momentanément son bonheur; puis force joli papier pour lui écrire une lettre
par quinzaine. Ce fut enfin une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il
était possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un duel,
jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient tous les instruments
aratoires dont se sert un jeune homme oisif pour labourer la vie. Son père lui ayant dit
de voyager seul et modestement, il était venu dans le coupé de la diligence retenu
pour lui seul, assez content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyage
commandée pour aller au-devant de son Annette, la grande dame que...etc., et qu'il
devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait rencontrer cent
personnes chez son oncle, chasser à courre dans les forêts de son oncle, y vivre enfin

17
de la vie de château; il ne savait pas le trouver à Saumur, où il ne s'était informé de
lui que pour demander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut l'y
voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son oncle, soit à
Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la toilette de voyage la plus coquette, la plus
simplement recherchée, la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps
résumait les perfections spéciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur
venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains; il y avait changé de linge, et mis
une cravate de satin noir combinée avec un col rond, de manière à encadrer
agréablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage à demi boutonnée
lui pinçait la taille, et laissait voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un
second gilet blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard dans une poche,
se rattachait par une courte chaîne d'or à l'une des boutonnières. Son pantalon gris se
boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en soie noire enjolivaient les coutures.
Il maniait agréablement une canne dont la pomme d'or sculpté n'altérait point la
fraîcheur de ses gants gris. Enfin, sa casquette était d'un goût excellent. Un Parisien,
un Parisien de la sphère la plus élevée pouvait seul et s'agencer ainsi sans paraître
ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes ces niaiseries, que soutenait
d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune homme qui a de beaux pistolets, le coup sûr et
Annette. Maintenant, si vous voulez bien comprendre la surprise respective des
Saumurois et du jeune Parisien, voir parfaitement le vif éclat que l'élégance du
voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle et des figures qui composaient
le tableau de famille, essayez de vous représenter les Cruchot. Tous les trois prenaient
du tabac, et ne songeaient plus depuis longtemps à éviter ni les roupies, ni les petites
galettes noires qui parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, à cols
recroquevillés et à plis jaunâtres. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitôt
qu'ils se les étaient attachées au cou. L'énorme quantité de linge qui leur permettait
de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le garder au fond de leurs armoires,
laissait le temps y imprimer ses teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite
entente de mauvaise grâce et de sénilité. Leurs figures, aussi flétries que l'étaient
leurs habits râpés, aussi plissées que leurs pantalons, semblaient usées, racornies, et
grimaçaient. La négligence générale des autres costumes, tous incomplets, sans
fraîcheur, comme le sont les toilettes de province, où l'on arrive insensiblement à ne
plus s'habiller les uns pour les autres, et à prendre garde au prix d'une paire de gants,
s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. L'horreur de la mode était le seul point sur
lequel les Grassinistes et les Cruchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien
prenait-il son lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les solives
du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés et
dont le nombre aurait suffi pour ponctuer l'Encyclopédie méthodique et le Moniteur,
aussitôt les joueurs de loto levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité
qu'ils en eussent manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils,
auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue, s'associèrent
néanmoins à l'étonnement de leurs voisins, soit qu'ils éprouvassent l'indéfinissable
influence d'un sentiment général, soit qu'ils l'approuvassent en disant à leurs
compatriotes par des oeillades pleines d'ironie: " Voilà comme ils sont à Paris. " Tous
pouvaient d'ailleurs observer Charles à loisir, sans craindre de déplaire au maître du
logis. Grandet était absorbé dans la longue lettre qu'il tenait, et avait pris pour la lire
l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hôtes ni de leur plaisir. Eugénie à
qui le type d'une perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la personne, était
entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelque
région séraphique. Elle respirait avec délices les parfums exhalés par cette chevelure
si brillante, si gracieusement bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau
blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains de Charles, son teint, la
fraîcheur et la délicatesse de ses traits. Enfin, si toutefois cette image peut résumer
les impressions que le jeune élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse

18
occupée à rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont la vie
s'était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue silencieuse plus d'un
passant par heure, la vue de son cousin fit sourdre en son coeur les émotions de fine
volupté que causent à un jeune homme les fantastiques figures de femmes dessinées
par Westall dans les Keepsake anglais, et gravées par les Finden d'un burin si habile,
qu'on a peur, en soufflant sur le vélin, de faire envoler ces apparitions célestes.
Charles tira de sa poche un mouchoir brodé par la grande dame qui voyageait en
Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant les heures perdues pour
l'amour, Eugénie regarda son cousin pour savoir s'il allait bien réellement s'en servir.
Les manières de Charles, ses gestes, la façon dont il prenait son lorgnon, son
impertinence affectée, son mépris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir à la
riche héritière et qu'il trouvait évidemment ou sans valeur ou ridicule; enfin, tout ce
qui choquait les Cruchot et les des Grassins lui plaisait si fort, qu'avant de s'endormir
elle dut rêver longtemps à ce phénix des cousins.
Les numéros se tiraient fort lentement, mais bientôt le loto fut arrêté. La Grande
Nanon entra et dit tout haut: " Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit
à ce monsieur. " Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors à voix
basse: " Gardons nos sous et laissons le loto. " Chacun reprit ses deux sous dans la
vieille soucoupe écornée où il les avait mis; puis l'assemblée se remua en masse et fit
un quart de conversion vers le feu.
- Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre.
- Oui, oui, répondit madame des Grassins en venant prendre place près de Charles.
Eugénie, mue par une de ces pensées qui naissent au coeur des jeunes filles quand un
sentiment s'y loge pour la première fois, quitta la salle pour aller aider sa mère et
Nanon. Si elle avait été questionnée par un confesseur habile, elle lui eût sans doute
avoué qu'elle ne songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais qu'elle était travaillée par un
poignant désir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de son cousin,
pour y placer quoi que ce fût, pour obvier à un oubli, pour y tout prévoir, afin de la
rendre, autant que possible, élégante et propre. Eugénie se croyait déjà seule capable
de comprendre les goûts et les idées de son cousin. En effet, elle arriva fort
heureusement pour prouver à sa mère et à Nanon, qui revenaient pensant avoir tout
fait, que tout était à faire. Elle donna l'idée à la Grande Nanon de bassiner les draps
avec la braise du feu; elle couvrit elle-même la vieille table d'un napperon, et
recommanda bien à Nanon de changer le napperon tous les matins. Elle convainquit sa
mère de la nécessité d'allumer un bon feu dans la cheminée, et détermina Nanon à
monter, sans en rien dire à son père, un gros tas de bois dans le corridor Elle courut
chercher dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui venait de
la succession de feu le vieux monsieur de La Bertellière, y prit également un verre de
cristal à six pans, une petite cuiller dédorée, un flacon antique où étaient gravés des
amours, et mit triomphalement le tout sur un coin de la cheminée. Il lui avait plus
surgi d'idées en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde.
- Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une chandelle. Si nous
achetions de la bougie?... Elle alla, légère comme un oiseau, tirer de sa bourse l'écu
de cent sous qu'elle avait reçu pour ses dépenses du mois. - Tiens, Nanon, dit-elle, va
vite.
- Mais, que dira ton père? Cette objection terrible fut proposée par madame Grandet
en voyant sa fille armée d'un sucrier de vieux Sèvres rapporté du château de
Froidfond par Grandet- Et où prendras-tu donc du sucre? Es-tu folle?
- Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre que de la bougie.
- Mais ton père?
- Serait-il convenable que son neveu ne pût boire un verre d'eau sucrée? D'ailleurs, il
n'y fera pas attention.
- Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tête.
Nanon hésitait, elle connaissait son maître.

19
- Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fête!
Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la première plaisanterie que sa jeune
maîtresse eût jamais faite, et lui obéit. Pendant qu'Eugénie et sa mère s'efforçaient
d'embellir la chambre destinée par monsieur Grandet à son neveu, Charles se trouvait
l'objet des attentions de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
- Vous êtes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitter les plaisirs de la capitale
pendant l'hiver pour venir habiter Saumur. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur,
vous verrez que l'on peut encore s'y amuser.
Elle lui lança une véritable oeillade de province, où, par habitude, les femmes mettent
tant de réserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles leur communiquent la friande
concupiscence particulière à ceux des ecclésiastiques, pour qui tout plaisir semble ou
un vol ou une faute. Charles se trouvait si dépaysé dans cette salle, si loin du vaste
château et de la fastueuse existence qu'il supposait à son oncle, qu'en regardant
attentivement madame des Grassins, il aperçut enfin une image à demi effacée des
figures parisiennes. Il répondit avec grâce à l'espèce d'invitation qui lui était adressée,
et il s'engagea naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins
baissa graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses
confidences. Il existait chez elle et chez Charles un même besoin de confiance. Aussi,
après quelques moments de causerie coquette et de plaisanteries sérieuses, l'adroite
provinciale put-elle lui dire sans se croire entendue des autres personnes qui parlaient
de la vente des vins, dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois: " Monsieur, si
vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous ferez très certainement
autant de plaisir à mon mari qu'à moi. Notre salon est le seul dans Saumur où vous
trouverez réunis le haut commerce et la noblesse: nous appartenons aux deux
sociétés, qui ne veulent se rencontrer que là parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le
dis avec orgueil, est également considéré par les uns et par les autres. Ainsi, nous
tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici. Si vous restiez chez monsieur
Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu! Votre oncle est un grigou qui ne pense qu'à
ses provins, votre tante est une dévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre
cousine est une petite sotte, sans éducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie à
raccommoder des torchons. "
" Elle est très bien, cette femme ", se dit en lui-même Charles Grandet en répondant
aux minauderies de madame des Grassins.
- Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riant le gros et
grand banquier.
A cette observation, le notaire et le président dirent des mots plus ou moins malicieux;
mais l'abbé les regarda d'un air fin et résuma leurs pensées en prenant une pincée de
tabac, et offrant sa tabatière à la ronde: " Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire
à monsieur les honneurs de Saumur? "
- Ha! çà, comment l'entendez-vous, monsieur l'abbé? demanda monsieur des
Grassins.
- Je l'entends, monsieur, dans le sens le plus favorable pour vous, pour madame, pour
la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le rusé vieillard en se tournant vers
Charles.
Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot avait su deviner la
conversation de Charles et de madame des Grassins.
- Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait voulu rendre dégagé, je ne
sais si vous avez conservé quelque souvenir de moi; j'ai eu le plaisir d'être votre vis-à-
vis à un bal donné par monsieur le baron de Nucingen, et...
- Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Charles, surpris de se voir l'objet des
attentions de tout le monde.
- Monsieur est votre fils? demanda-t-il à madame des Grassins.
L'abbé regarda malicieusement la mère.
- Oui, monsieur, dit-elle.

20
- Vous étiez donc bien jeune à Paris? reprit Charles en s'adressant à Adolphe.
- Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbé, nous les envoyons à Babylone aussitôt qu'ils
sont sevrés.
Madame des Grassins interrogea l'abbé par un regard d'une étonnante profondeur. - Il
faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des femmes de trente et
quelques années aussi fraîches que l'est madame, après avoir eu des fils bientôt
licenciés en droit. Il me semble être encore au jour où les jeunes gens et les dames
montaient sur des chaises pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abbé en se
tournant vers son adversaire femelle. Pour moi, vos succès sont d'hier...
- Oh! le vieux scélérat! se dit en elle-même madame des Grassins, me devinerait-il
donc?
- Il paraît que j'aurai beaucoup de succès à Saumur, se disait Charles en
déboutonnant sa redingote, se mettant la main dans son gilet, et jetant son regard à
travers les espaces pour imiter la pose donnée à lord Byron par Chantrey.
L'inattention du père Grandet, ou, pour mieux dire, la préoccupation dans laquelle le
plongeait la lecture de sa lettre, n'échappèrent ni au notaire ni au président, qui
tâchaient d'en conjecturer le contenu par les imperceptibles mouvements de la figure
du bonhomme, alors fortement éclairée par la chandelle. Le vigneron maintenait
difficilement le calme habituel de sa physionomie. D'ailleurs, chacun pourra se peindre
la contenance affectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:
" Mon frère, voici bientôt vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus. Mon mariage
a été l'objet de notre dernière entrevue, après laquelle nous nous sommes quittés
joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pouvais guère prévoir que tu serais un jour le seul
soutien de la famille, à la prospérité de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu
tiendras cette lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la position où j'étais, je n'ai
pas voulu survivre à la honte d'une faillite. Je me suis tenu sur le bord du gouffre
jusqu'au dernier moment, espérant surnager toujours. Il faut y tomber. Les
banqueroutes réunies de mon agent de change et de Roguin, mon notaire,
m'emportent mes dernières ressources et ne me laissent rien. J'ai la douleur de devoir
près de quatre millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d'actif. Mes
vins emmagasinés éprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent
l'abondance et la qualité de vos récoltes. Dans trois jours, Paris dira: " Monsieur
Grandet était un fripon! " Je me coucherai, moi probe, dans un linceul d'infamie. Je
ravis à mon fils et son nom que j'entache et la fortune de sa mère. Il ne sait rien de
cela, ce malheureux enfant que j'idolâtre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il
ignorait, par bonheur, que les derniers flots de ma vie s'épanchaient dans cet adieu.
Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frère, mon frère, la malédiction de nos enfants
est épouvantable; ils peuvent appeler de la nôtre, mais la leur est irrévocable.
Grandet, tu es mon aîné, tu me dois ta protection: fais que Charles ne jette aucune
parole amère sur ma tombe! Mon frère, si je t'écrivais avec mon sang et mes larmes,
il n'y aurait pas autant de douleurs que j'en mets dans cette lettre; car je pleurerais,
je saignerais, je serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre et vois la mort d'un
oeil sec. Te voilà donc le père de Charles! il n'a point de parents du côté maternel, tu
sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas obéi aux préjugés sociaux? Pourquoi ai-je cédé à
l'amour? Pourquoi ai-je épousé la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus
de famille. O mon malheureux fils! mon fils! Ecoute, Grandet, je ne suis pas venu
t'implorer pour moi; d'ailleurs tes biens ne sont peut-être pas assez considérables
pour supporter une hypothèque de trois millions; mais pour mon fils! Sache-le bien,
mon frère, mes mains suppliantes se sont jointes en pensant à toi. Grandet, je te
confie Charles en mourant. Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que
tu lui serviras de père. Il m'aimait bien, Charles; j'étais si bon pour lui, je ne le
contrariais jamais: il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu verras; il est doux, il tient de sa
mère, il ne te donnera jamais de chagrin. Pauvre enfant! accoutumé aux jouissances
du luxe, il ne connaît aucune des privations auxquelles nous a condamnés l'un et

21
l'autre notre première misère... Et le voilà ruiné, seul. Oui, tous ses amis le fuiront, et
c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah! je voudrais avoir le bras assez fort
pour l'envoyer d'un seul coup dans les cieux près de sa mère. Folie! je reviens à mon
malheur, à celui de Charles. Je te l'ai donc envoyé pour que tu lui apprennes
convenablement et ma mort et son sort à venir. Sois un père pour lui, mais un bon
père. Ne l'arrache pas tout à coup à sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui demande à
genoux de renoncer aux créances qu'en qualité d'héritier de sa mère il pourrait
exercer contre moi. Mais c'est une prière superflue; il a de l'honneur, et sentira bien
qu'il ne doit pas se joindre à mes créanciers. Fais-le renoncer à ma succession en
temps utile. Révèle-lui les dures conditions de la vie que je lui fais; et, s'il me
conserve sa tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui. Oui,
le travail, qui nous a sauvés tous deux, peut lui rendre la fortune que je lui emporte;
et, s'il veut écouter la voix de son père, qui pour lui voudrait sortir un moment du
tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux Indes! Mon frère, Charles est un jeune homme
probe et courageux: tu lui feras une pacotille, il mourrait plutôt que de ne pas te
rendre les premiers fonds que tu lui prêteras; car tu lui en prêteras, Grandet! sinon tu
te créerais des remords. Ah! si mon enfant ne trouvait ni secours ni tendresse en toi,
je demanderais éternellement vengeance à Dieu de ta dureté. Si j'avais pu sauver
quelques valeurs, j'avais bien le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa
mère; mais les paiements de ma fin du mois avaient absorbé toutes mes ressources.
Je n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant; j'aurais voulu
sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main, qui m'eût réchauffé; mais le
temps me manque. Pendant que Charles voyage, je suis obligé de dresser mon bilan.
Je tâche de prouver par la bonne foi qui préside à mes affaires qu'il n'y a dans mes
désastres ni faute ni improbité. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon frère.
Que toutes les bénédictions de Dieu te soient acquises pour la généreuse tutelle que je
te confie, et que tu acceptes, je n'en doute pas. Il y aura sans cesse une voix qui
priera pour toi dans le monde où nous devons aller tous un jour, et où je suis déjà.
" Victor-Ange-Guillaume GRANDET. "
- Vous causez donc? dit le père Grandet en pliant avec exactitude la lettre dans les
mêmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il regarda son neveu d'un air
humble et craintif sous lequel il cacha ses émotions et ses calculs. - Vous êtes-vous
réchauffé?
- Très bien, mon cher oncle!
- Hé! bien, où sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant déjà que son neveu couchait
chez lui. En ce moment Eugénie et madame Grandet rentrèrent. - Tout est-il arrangé
là-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant son calme.
- Oui, mon père.
- Hé! bien, mon neveu, si vous êtes fatigué, Nanon va vous conduire à votre chambre.
Dame, ce ne sera pas un appartement de mirliflor! mais vous excuserez de pauvres
vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impôts nous avalent tout.
- Nous ne voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous pouvez avoir à
jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir. A demain.
A ces mots, l'assemblée se leva, et chacun fit la révérence suivant son caractère. Le
vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et vint l'allumer en offrant aux
des Grassins de les reconduire. Madame des Grassins n'avait pas prévu l'incident qui
devait faire finir prématurément la soirée, et son domestique n'était pas arrivé.
- Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit l'abbé Cruchot à
madame des Grassins.
- Merci, monsieur l'abbé. J'ai mon fils, répondit-elle sèchement.
- Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbé.
- Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui dit son mari.
L'abbé emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver à quelques pas en
avant de la caravane.

22
- Il est très bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le bras. Adieu,
paniers, vendanges sont faites! Il vous faut dire adieu à mademoiselle Grandet,
Eugénie sera pour le Parisien. A moins que ce cousin ne soit amouraché d'une
Parisienne, votre fils Adolphe va rencontrer en lui le rival le plus...
- Laissez donc, monsieur l'abbé. Ce jeune homme ne tardera pas à s'apercevoir
qu'Eugénie est une niaise, une fille sans fraîcheur. L'avez-vous examinée? elle était, ce
soir, jaune comme un coing.
- Vous l'avez peut-être déjà fait remarquer au cousin.
- Et je ne m'en suis pas gênée...
- Mettez-vous toujours auprès d'Eugénie, madame, et vous n'aurez pas grand'chose à
dire à ce jeune homme contre sa cousine, il fera de lui-même une comparaison qui...
- D'abord, il m'a promis de venir dîner après-demain chez moi.
- Ah! si vous vouliez, madame... dit l'abbé.
- Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbé? Entendez-vous ainsi me donner
de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivée à l'âge de trente-neuf ans, avec une
réputation sans tache, Dieu merci, pour la compromettre, même quand il s'agirait de
l'empire du Grand Mogol. Nous sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que
parler veut dire. Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien incongrues.
Fi! cela est digne de Faublas.
- Vous avez donc lu Faublas?
- Non, monsieur l'abbé, je voulais dire les Liaisons Dangereuses.
- Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbé. Mais vous me faites aussi
pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui. Je voulais simplement vous...
- Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de vilaines choses. Cela n'est-
il pas clair? Si ce jeune homme, qui est très bien, j'en conviens, me faisait la cour, il
ne penserait pas à sa cousine. A Paris, je le sais, quelques bonnes mères se dévouent
ainsi pour le bonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province,
monsieur l'abbé.
- Oui, madame.
- Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-même ne voudrait pas de cent
millions achetés à ce prix...
- Madame, je n'ai point parlé de cent millions. La tentation eût été peut-être au-
dessus de nos forces à l'un et à l'autre. Seulement, je crois qu'une honnête femme
peut se permettre, en tout bien tout honneur, de petites coquetteries sans
conséquence, qui font partie de ses devoirs en société, et qui...
- Vous croyez?
- Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous être agréables les uns aux autres...
Permettez que je me mouche. - Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait
d'un air un peu plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui
pardonne d'honorer préférablement à la vieillesse la beauté...
- Il est clair, disait le président de sa grosse voix, que monsieur Grandet de Paris
envoie son
fils à Saumur dans des intentions extrêmement matrimoniales...
- Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une bombe, répondait le notaire.
- Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est cachottier.
- Des Grassins, mon ami, je l'ai invité à dîner, ce jeune homme. Il faudra que tu ailles
prier monsieur et madame de Larsonnière, et les du Hautoy, avec la belle demoiselle
du Hautoy, bien entendu; pourvu qu'elle se mette bien ce jour-là! Par jalousie, sa
mère la fagote si mal! J'espère, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir,
ajouta-t-elle en arrêtant le cortège pour se retourner vers les deux Cruchot.
- Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire.
Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en retournèrent chez eux,
en se servant de ce génie d'analyse que possèdent les provinciaux pour étudier sous
toutes ses faces le grand événement de cette soirée, qui changeait les positions

23
respectives des Cruchotins et des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les
actions de ces grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la nécessité
d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas
mutuellement empêcher Eugénie d'aimer son cousin, et Charles de penser à sa
cousine? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuations perfides, aux calomnies
doucereuses, aux médisances pleines d'éloges, aux dénégations naïves qui allaient
constamment tourner autour de lui pour le tromper? Lorsque les quatre parents se
trouvèrent seuls dans la salle, monsieur Grandet dit à son neveu: " Il faut se coucher.
Il est trop tard pour causer des affaires qui vous amènent ici, nous prendrons demain
un moment convenable. Ici, nous déjeunons à huit heures. A midi, nous mangeons un
fruit, un rien de pain sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous
dînons, comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l'ordre. Si vous voulez voir la ville ou
les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez si mes affaires ne me
permettent pas toujours de vous accompagner. Vous les entendrez peut-être tous ici
vous disant que je suis riche: monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par-là! Je
les laisse dire, leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n'ai pas le sou,
et je travaille à mon âge comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout bien qu'une
mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-être bientôt par vous-même ce
que coûte un écu quand il faut le suer. Allons, Nanon, les chandelles? "
- J'espère, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin, dit
madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous pourrez appeler
Nanon.
- Ma chère tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporté toutes mes affaires!
Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi qu'à ma jeune cousine.
Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une bougie d'Anjou, bien jaune
de ton, vieillie en boutique et si pareille à de la chandelle, que monsieur Grandet,
incapable d'en soupçonner l'existence au logis, ne s'aperçut pas de cette magnificence.
- Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.
Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voûte, Grandet fit la
cérémonie de passer par le couloir qui séparait la salle de la cuisine. Une porte
battante garnie d'un grand carreau de verre ovale fermait ce couloir du côté de
l'escalier afin de tempérer le froid qui s'y engouffrait. Mais en hiver la bise n'en sifflait
pas moins par là très rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de la salle, à
peine la chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon alla verrouiller la
grande porte, ferma la salle, et détacha dans l'écurie un chien-loup dont la voix était
cassée comme s'il avait une laryngite. Cet animal d'une notable férocité ne connaissait
que Nanon. Ces deux créatures champêtres s'entendaient.
Quand Charles vit les murs jaunâtres et enfumés de la cage où l'escalier à rampe
vermoulue tremblait sous le pas pesant de son oncle, son dégrisement alla
rinforzando. Il se croyait dans un juchoir à poules. Sa tante et sa cousine, vers
lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, étaient si bien façonnées à cet
escalier, que, ne devinant pas la cause de son étonnement, elles le prirent pour une
expression amicale, et y répondirent par un sourire agréable qui le désespéra. - Que
diable mon père m'envoie-t-il faire ici? se disait-il. Arrivé sur le premier palier, il
aperçut trois portes peintes en rouge étrusque et sans chambranles, des portes
perdues dans la muraille poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées,
apparentes, terminées en façon de flammes comme l'était à chaque bout la longue
entrée de la serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et qui
donnait entrée dans la pièce située au-dessus de la cuisine, était évidemment murée.
On n'y pénétrait en effet que par la chambre de Grandet, à qui cette pièce servait de
cabinet. L'unique croisée d'où elle tirait son jour était défendue sur la cour par
d'énormes barreaux en fer grillagés. Personne, pas même madame Grandet, n'avait la
permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un alchimiste à son
fourneau. Là, sans doute, quelque cachette avait été très habilement pratiquée, là

24
s'emmagasinaient les titres de propriété, là pendaient les balances à peser les louis, là
se faisaient nuitamment et en secret les quittances, les reçus, les calculs; de manière
que les gens d'affaires, voyant toujours Grandet prêt à tout, pouvaient imaginer qu'il
avait à ses ordres une fée ou un démon. Là, sans doute, quand Nanon ronflait à
ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et bâillait dans la cour, quand
madame et mademoiselle Grandet étaient bien endormies, venait le vieux tonnelier
choyer, caresser, couver, cuver, cercler son or. Les murs étaient épais, les contrevents
discrets. Lui seul avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, il consultait des plans sur
lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où il chiffrait ses produits à un provin, à
une bourrée près. L'entrée de la chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée.
Puis, au bout du palier, était l'appartement des deux époux qui occupaient tout le
devant de la maison. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle d'Eugénie,
chez qui l'on entrait par une porte vitrée. La chambre du maître était séparée de celle
de sa femme par une cloison, et du mystérieux cabinet par un gros mur. Le père
Grandet avait logé son neveu au second étage, dans la haute mansarde située au-
dessus de sa chambre, de manière à pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller
et de venir. Quand Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles se
donnèrent le baiser du soir; puis, après avoir dit à Charles quelques mots d'adieu,
froids sur les lèvres mais certes chaleureux au coeur de la fille, elles rentrèrent dans
leurs chambres.
- Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en lui ouvrant sa
porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez Nanon. Sans elle, votre
serviteur! le chien vous mangerait sans vous dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir.
Ha! ha! ces dames vous ont fait du feu, reprit-il. En ce moment la Grande Nanon
apparut, armée d'une bassinoire. - En voilà bien d'une autre! dit monsieur Grandet.
Prenez-vous mon neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta
braise, Nanon.
- Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment mignon comme
une femme.
- Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la poussant par les épaules,
mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare descendit en grommelant de vagues
paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir jeté les yeux sur les
murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune à bouquets de fleurs qui
tapisse les guinguettes, sur une cheminée en pierre de liais cannelée dont le seul
aspect donnait froid, sur des chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui
semblaient avoir plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle
aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de lisière placé au
bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient comme si elles allaient tomber,
achevées par les vers, il regarda sérieusement la Grande Nanon et lui dit: " Ah çà! ma
chère enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien maire de Saumur, frère de
monsieur Grandet de Paris?
" - Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait monsieur. Faut-il
que je vous aide à défaire vos malles?
- Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi dans les marins de
la garde impériale?
- Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les marins de la garde? C'est-y
salé? Ca va-t-il sur l'eau?
- Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En voici la clef.
Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte à fleurs d'or et à
dessins antiques.
- Vous allez mettre ça pour vous coucher, dit-elle.
- Oui.

25
- Sainte Vierge! le beau devant d'autel que ça ferait pour la paroisse. Mais mon cher
mignon monsieur, donnez donc ça à l'église, vous sauverez votre âme, tandis que ça
vous la fera perdre. Oh! que vous êtes donc gentil comme ça. Je vais appeler
mademoiselle pour qu'elle vous regarde.
- Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi coucher,
j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plaît tant, vous sauverez votre
âme. Je suis trop bon chrétien pour vous la refuser en m'en allant, et vous pourrez en
faire ce que vous voudrez.
Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir ajouter foi à ses
paroles.
- Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà ce monsieur. Bonsoir.
- Bonsoir, Nanon.
- Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant. Mon père n'est
pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! à demain les affaires sérieuses,
disait je ne sais quelle ganache grecque.
- Sainte Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugénie en interrompant ses prières
qui ce soir-là ne furent pas finies.
Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle entendait, par la porte de
communication qui se trouvait au milieu de la cloison, l'avare se promenant de long en
long dans sa chambre. Semblable à toutes les femmes timides, elle avait étudié le
caractère de son seigneur. De même que la mouette prévoit l'orage, elle avait, à
d'imperceptibles signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet, et, pour
employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte. Grandet regardait
la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait fait mettre à son cabinet, et se
disait: " Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant? Jolie
succession! Je n'ai pas vingt écus à donner. Mais qu'est-ce que vingt écus pour ce
mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu en faire du feu? "
En songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandet était peut-être
plus agité que ne l'était son frère au moment où il le traça.
- J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habillée de son devant d'autel,
rêvant de fleurs, de tabis, de damas, pour la première fois de sa vie, comme Eugénie
rêva d'amour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure délicieuse où le soleil
leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur leur exprime des pensées, où les
palpitations du coeur communiquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent
les idées en un vague désir; jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeusetés!
Quand les enfants commencent à voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le
sentiment de la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière est le
premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du coeur? Le moment de voir
clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de
province, elle se leva de bonne heure, fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa
toilette, occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses cheveux
châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec le plus grand soin, en
évitant que les cheveux ne s'échappassent de leurs tresses, et introduisit dans sa
coiffure une symétrie qui rehaussa la timide candeur de son visage, en accordant la
simplicité des accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs fois les mains
dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle regarda ses beaux bras
ronds, et se demanda ce que faisait son cousin pour avoir les mains si mollement
blanches, les ongles si bien façonnés. Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers.
Elle se laça droit, sans passer d'oeillets. Enfin souhaitant, pour la première fois de sa
vie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe fraîche, bien
faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut achevée, elle entendit sonner
l'horloge de la paroisse, et s'étonna de ne compter que sept heures. Le désir d'avoir
tout le temps nécessaire pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. Ignorant l'art

26
de remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet, Eugénie se croisa
bonnement les bras, s'assit à sa fenêtre, contempla la cour, le jardin étroit et les
hautes terrasses qui le dominaient; vue mélancolique, bornée, mais qui n'était pas
dépourvue des mystérieuses beautés particulières aux endroits solitaires ou à la
nature inculte. Auprès de la cuisine se trouvait un puits entouré d'une margelle, et à
poulie maintenue dans une branche de fer courbée, qu'embrassait une vigne aux
pampres flétris, rougis, brouis par la saison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur,
s'y attachait, courait le long de la maison et finissait sur un bûcher où le bois était
rangé avec autant d'exactitude que peuvent l'être les livres d'un bibliophile. Le pavé
de la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses, par les
herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur chemise verte,
ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches qui régnaient au fond de la
cour et menaient à la porte du jardin, étaient disjointes et ensevelies sous de hautes
plantes comme le tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des
croisades. Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de bois
pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient à leur gré des plantes
grimpantes. De chaque côté de la porte à claire-voie s'avançaient les rameaux tortus
de deux pommiers rabougris. Trois allées parallèles, sablées et séparées par des
carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d'une bordure en buis,
composaient ce jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A un
bout, des framboisiers; à l'autre, un immense noyer qui inclinait ses branches jusque
sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux
rives de la Loire commençaient à dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques
objets, aux murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva des
charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour
elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et y croissaient à mesure que
croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce mouvement de plaisir
vague, inexplicable, qui enveloppe l'être moral, comme un nuage envelopperait l'être
physique. Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage, et les
harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la nature. Quand le soleil
atteignit un pan de mur, d'où tombaient des Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à
couleurs changeantes comme la gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance
illuminèrent l'avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur,
ses fleurs pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla un
souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille produisait
dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau, donnait une réponse aux
secrètes interrogations de la jeune fille, qui serait restée là, pendant toute la journée,
sans s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements
d'âme. Elle se leva brusquement, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un
auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer, et se dire des injures à
lui-même.
- Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d'Eugénie, pensée humble et
fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait pas justice; mais la modestie, ou
mieux la crainte, est une des premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à
ce type d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite bourgeoisie, et
dont les beautés paraissent vulgaires; mais, si elle ressemblait à la Vénus de Milo, ses
formes étaient ennoblies par cette suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme
et lui donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête
énorme, le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels
sa chaste vie, en s'y portant tout entière, imprimait une lumière jaillissante. Les traits
de son visage rond, jadis frais et rose, avaient été grossis par une petite vérole assez
clémente pour n'y point laisser de traces, mais qui avait détruit le velouté de la peau,
néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y traçait
passagèrement une marque rouge. Son nez était un peu trop fort, mais il s'harmoniait

27
avec une bouche d'un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies étaient pleines
d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage bombé,
soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver; il manquait sans doute un peu
de la grâce due à la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de cette
haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait donc rien du joli
qui plaît aux masses; mais elle était belle de cette beauté si facile à reconnaître, et
dont s'éprennent seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la
céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux
modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges souvent dues aux hasards
de la conception, mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire
acquérir; ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le
visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu sous un front calme un
monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans l'habitude des paupières, le je ne
sais quoi divin. Ses traits, les contours de sa tête que l'expression du plaisir n'avait
jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement
tranchées dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme, colorée,
bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait l'âme, communiquait le charme
de la conscience qui s'y reflétait, et commandait le regard. Eugénie était encore sur la
rive de la vie où fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites
avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant, sans savoir encore
ce qu'était l'amour: " Je suis trop laide, il ne fera pas attention à moi. "
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et tendit le cou pour
écouter les bruits de la maison. - Il ne se lève pas, pensa-t-elle en entendant la
tousserie matinale de Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle,
allumant son feu, enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie. Aussitôt
Eugénie descendit, et courut à Nanon qui trayait la vache.
- Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon cousin.
- Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui partit d'un gros
éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais
vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai
vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé.
- Nanon, fais-nous donc de la galette.
- Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre? dit Nanon,
laquelle en sa qualité de premier ministre de Grandet prenait parfois une importance
énorme aux yeux d'Eugénie et de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter
votre cousin? Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois, il est votre père, il peut
vous en donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux provisions...
Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant trembler l'escalier sous
le pas de son père. Elle éprouvait déjà les effets de cette profonde pudeur et de cette
conscience particulière de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-
être, que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En
s'apercevant enfin du froid dénûment de la maison paternelle, la pauvre fille concevait
une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de son cousin.
Elle éprouva un besoin passionné de faire quelque chose pour lui: quoi? elle n'en
savait rien. Naïve et vraie, elle se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni
de ses impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait éveillé
chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se déployer d'autant plus
vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisième année, elle se trouvait dans la plénitude
de son intelligence et de ses désirs. Pour la première fois, elle eut dans le coeur de la
terreur à l'aspect de son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut coupable
d'une faute en lui taisant quelques pensées. Elle se mit à marcher à pas précipités en
s'étonnant de respirer un air plus pur, de sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et
d'y puiser une chaleur morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice
pour obtenir la galette, il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de ces

28
querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en hiver. Muni de ses clefs,
le bonhomme était venu pour mesurer les vivres nécessaires à la consommation de la
journée.
- Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
- Pas une miette, monsieur.
Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un de ces paniers plats qui
servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper, quand Nanon lui dit: " Nous
sommes cinq aujourd'hui, monsieur. "
- C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres, il en restera. D'ailleurs,
ces jeunes gens de Paris, tu verras que ça ne mange point de pain.
- Ca mangera donc de la frippe, dit Nanon.
En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement du pain,
depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire, jusqu'aux confitures d'alberge,
la plus distinguée des frippes; et tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe
et laissé le pain, comprendront la portée de cette locution.
- Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont quasiment comme
des filles à marier. Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien,
le bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins les armoires de
sa Dépense, lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire: Monsieur, donnez-moi donc alors de
la farine et du beurre, je ferai une galette aux enfants.
- Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu?
- Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas plus que vous n'y pensez
vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez aveint que six morceaux de sucre,
m'en faut huit.
- Ha! çà, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce qui te passe donc par la
tête? Es-tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux de sucre.
- Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café?
- Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
- Vous vous passerez de sucre, à votre âge! J'aimerais mieux vous en acheter de ma
poche.
- Mêle-toi de ce qui te regarde.
Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du tonnelier, la plus
précieuse des denrées coloniales, il valait toujours six francs la livre, pour lui.
L'obligation de le ménager, prise sous l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses
habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs
fins. Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
- Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez de la galette?
- Non, non, répondit Eugénie.
- Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. Il ouvrit la mette où
était la farine, lui en donna une mesure, et ajouta quelques onces de beurre au
morceau qu'il avait déjà coupé.
- Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
- Eh! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-il mélancoliquement, mais alors tu
nous feras une tarte aux fruits, et tu nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu
n'allumeras pas deux feux.
- Quien! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet jeta sur son
fidèle ministre un coup d'oeil presque paternel. - Mademoiselle, cria la cuisinière, nous
aurons une galette. Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une
première assiettée sur la table de la cuisine. - Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les
jolies bottes qu'a votre neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie
donc? Faut-il y mettre de votre cirage à l'oeuf?
- Nanon, je crois que l'oeuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui que tu ne connais
point la manière de cirer le maroquin, oui, c'est du maroquin, il achètera lui-même à

29
Saumur et t'apportera de quoi illustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du
sucre dans leur cirage pour le rendre brillant.
- C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottes à son nez. Tiens,
tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah! c'est-il drôle.
- Drôle! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus d'argent que n'en
vaut celui qui les porte.
- Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait fermé le fruitier, est-ce
que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu par semaine à cause de
votre...?
- Oui.
- Faudra que j'aille à la boucherie.
- Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne t'en laisseront pas
chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer des corbeaux. Ce gibier-là donne le
meilleur bouillon de la terre.
- C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
- Tu es bête, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils trouvent. Est-ce que
nous ne vivons pas de morts? Qu'est-ce donc que les successions? Le père Grandet
n'ayant plus d'ordre à donner, tira sa montre; et, voyant qu'il pouvait encore disposer
d'une demi-heure avant le déjeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui
dit: " Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai quelque chose à y
faire. "
Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé de taffetas rose; puis, le
père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à la place.
- Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra Grandet.
- Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe de la promenade
matinale de son ami.
Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par expérience qu'il
y avait toujours quelque chose à gagner avec lui. Donc il l'accompagna.
- Venez, Cruchot! dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes amis, je vais vous
démontrer comme quoi c'est une bêtise de planter des peupliers dans de bonnes
terres...
- Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez palpés pour
ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître Cruchot en ouvrant des yeux
hébétés. Avez-vous eu du bonheur?... Couper vos arbres au moment où l'on manquait
de bois blanc à Nantes, et les vendre trente francs!
Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel de sa vie, et
que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrêt paternel et souverain. Grandet
était arrivé aux magnifiques prairies qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente
ouvriers s'occupaient à déblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par
les peupliers.
- Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au notaire. Jean, cria-
t-il à un ouvrier, me... me... mesure avec ta toise dans tou... tou... tous les sens!
- Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini.
- Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J'avais sur cette ligne trois cents
peupliers, pas vrai? Or... trois ce... ce... ce... cent fois trente-d...eux pie... pieds me
man... man... mangeaient cinq... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les
côtés, quinze cents; les rangées du milieu autant Alors, mé... mé... mettons mille
bottes de foin.
- Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-là valent environ six
cents francs.
- Di... di... dites dou... ou... ouze cents à cause des trois à quatre cents francs de
regain. Eh! bien, ca... ca... ca... calculez ce que que que dou... ouze cents francs par
an pen... pen... pendant quarante ans do... donnent a... a... avec les in... in... intérêts
com... com... composés que que que vouous saaavez.

30
- Va pour soixante mille francs, dit le notaire.
- Je le veux bien! ça ne ne ne fera que que que soixante mille francs. Eh! bien, reprit
le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de quarante ans ne me donneraient pas
cinquante mille francs. Il y a perte. J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur
ses ergots. Jean, reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire, où tu
planteras les peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la rivière, ils se nourriront
aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot et imprimant à la
loupe de son nez un léger mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
- Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les terres maigres, dit
Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet.
- O-u-i, monsieur, répondit ironiquement le tonnelier.
Eugénie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans écouter les calculs de son
père, prêta bientôt l'oreille aux discours de Cruchot en l'entendant dire à son client: "
Hé! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question que de votre neveu
dans tout Saumur. Je vais bientôt avoir un contrat à dresser, père Grandet. "
- Vous... ou... vous êtes so... so... orti de bo... bonne heure pooour me dire ça, reprit
Grandet en accompagnant cette réflexion d'un mouvement de sa loupe. Hé! bien, mon
vieux camaaaarade, je serai franc, et je vous dirai ce que vooous, voooulez sa...
savoir. J'aimerais mieux, voyez-vooous, je... jeter ma fi... fi... fille dans la Loire que de
la dooonner à son cououousin: vous pou... pou... ouvez aaannoncer ça. Mais non,
laissez jaaser le mon... onde.
Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les lointaines espérances qui pour
elle commençaient à poindre dans son coeur fleurirent soudain, se réalisèrent et
formèrent un faisceau de fleurs qu'elle vit coupées et gisant à terre. Depuis la veille,
elle s'attachait à Charles par tous les liens de bonheur qui unissent les âmes;
désormais la souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble destinée
de la femme d'être plus touchée des pompes de la misère que des splendeurs de la
fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu s'éteindre au fond du coeur de son
père? de quel crime Charles était-il donc coupable? Questions mystérieuses! Déjà son
amour naissant, mystère si profond, s'enveloppait de mystères. Elle revint tremblant
sur ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si joyeuse pour elle, elle la
trouva d'un aspect triste, elle y respira la mélancolie que les temps et les choses y
avaient imprimée. Aucun des enseignements de l'amour ne lui manquait. A quelques
pas du logis, elle devança son père et l'attendit à la porte après y avoir frappé. Mais
Grandet, qui voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait
dit: " Où en sont les fonds? "
- Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répondit Cruchot. Achetez-en vite, il y a
encore vingt pour cent à gagner en deux ans, outre les intérêts à un excellent taux,
cinq mille livres de rente pour quatre-vingt mille francs. Les fonds sont à quatre-vingts
francs cinquante centimes.
- Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant le menton.
- Mon Dieu! dit le notaire.
- Eh! bien, quoi? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui mettait le journal sous les
yeux en lui disant: - Lisez cet article.
Monsieur Grandet, l'un des négociants les plus estimés de Paris, s'est brûlé la cervelle
hier, après avoir fait son apparition accoutumée à la Bourse. Il avait envoyé au
président de la Chambre des Députés sa démission, et s'était également démis de ses
fonctions de juge au tribunal de commerce. Les faillites de messieurs Roguin et
Souchet, son agent de change et son notaire, l'ont ruiné. La considération dont
jouissait monsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu'il eût sans doute
trouvé des secours sur la place de Paris. Il est à regretter que cet homme honorable
ait cédé à un premier moment de désespoir, etc.
- Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.

31
Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de notaire, se sentit froid
dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait peut-être imploré vainement les
millions du Grandet de Saumur.
- Et son fils, si joyeux hier...
- Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme.
- Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot, qui comprit tout et alla rassurer le président
de Bonfons.
En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, au cou de laquelle
Eugénie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur que nous cause un
chagrin secret, était déjà sur son siège à patins, et se tricotait des manches pour
l'hiver.
- Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre à quatre, l'enfant
dort comme un chérubin. Qu'il est gentil les yeux fermés! Je suis entrée, je l'ai appelé.
Ah bien oui! personne.
- Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez tôt aujourd'hui pour
apprendre de mauvaises nouvelles.
- Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux petits
morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le bonhomme
s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. Madame Grandet, qui n'avait pas
osé faire cette question, regarda son mari.
- Son père s'est brûlé la cervelle.
- Mon oncle?... dit Eugénie.
- Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet.
- Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
- Hé! ben, il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon d'un accent doux.
Eugénie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre quand, pour la
première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui qu'elle aime, s'épanche
dans le corps entier d'une femme. La pauvre fille pleura.
- Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son père en lui lançant
un de ses regards de tigre affamé qu'il jetait sans doute à ses tas d'or.
- Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitié pour ce pauvre jeune
homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?
- Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue.
Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours dissimuler ses
sentiments. Elle ne répondit pas.
- Jusqu'à mon retour vous ne lui parlerez de rien, j'espère, m'ame Grandet, dit le
vieillard en continuant. Je suis obligé d'aller faire aligner le fossé de mes prés sur la
route. Je serai revenu à midi pour le second déjeuner, et je causerai avec mon neveu
de ses affaires. Quant à toi, mademoiselle Eugénie, si c'est pour ce mirliflor que tu
pleures, assez comme cela, mon enfant. Il partira, dare dare, pour les grandes Indes.
Tu ne le verras plus...
Le père prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme habituel, les
assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les autres, et sortit.
- Ah! maman, j'étouffe, s'écria Eugénie quand elle fut seule avec sa mère. Je n'ai
jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille pâlir, ouvrit la croisée et lui fit
respirer le grand air.
- Je suis mieux, dit Eugénie après un moment. Cette émotion nerveuse chez une
nature jusqu'alors en apparence calme et froide réagit sur madame Grandet, qui
regarda sa fille avec cette intuition sympathique dont sont douées les mères pour
l'objet de leur tendresse, et devina tout. Mais à la vérité, la vie des célèbres soeurs
hongroises, attachées l'une à l'autre par une erreur de la nature, n'avait pas été plus
intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa mère, toujours ensemble dans cette
embrasure de croisée, ensemble à l'église, et dormant ensemble dans le même air.

32
- Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eugénie pour l'appuyer
contre son sein.
A ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mère par un regard, en scruta
les secrètes pensées, et lui dit: " Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux,
ne doit-il pas rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent? "
- Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton père a ses raisons, nous devons les
respecter.
La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à patins, l'autre sur son
petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur ouvrage. Oppressée de
reconnaissance pour l'admirable entente de coeur que lui avait témoignée sa mère,
Eugénie lui baisa la main en disant: " Combien tu es bonne, ma chère maman! " Ces
paroles firent rayonner le vieux visage maternel, flétri par de longues douleurs. Le
trouves-tu bien? demanda Eugénie.
Madame Grandet ne répondit que par un sourire; puis, après un moment de silence,
elle dit à voix basse: " L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal. "
- Mal, reprit Eugénie, pourquoi? Il te plaît, il plaît à Nanon, pourquoi ne me plairait-il
pas? Tiens, maman, mettons la table pour son déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la
mère en fit autant en lui disant: " Tu es folle! " Mais elle se plut à justifier la folie de sa
fille en la partageant. Eugénie appela Nanon.
- Quoi que vous voulez encore, mademoiselle?
- Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.
- Ah! pour midi, oui, répondit la vieille servante.
- Hé! bien, donne-lui du café bien fort, j'ai entendu dire à monsieur des Grassins que
le café se faisait bien fort à Paris. Mets-en beaucoup.
- Et où voulez-vous que j'en prenne?
- Achètes-en.
- Et si monsieur me rencontre?
- Il est à ses prés.
- Je cours. Mais monsieur Fessard m'a déjà demandé si les trois Mages étaient chez
nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir nos déportements.
- Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est capable de nous
battre.
- Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux.
Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse, Nanon mit sa coiffe et
sortit. Eugénie donna du linge, elle alla chercher quelques-unes des grappes de raisin
qu'elle s'était amusée à étendre sur des cordes dans le grenier; elle marcha
légèrement le long du corridor pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'empêcher
d'écouter à sa porte la respiration qui s'échappait en temps égaux de ses lèvres. - Le
malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus vertes feuilles de la
vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que l'aurait pu dresser un vieux chef
d'office, et l'apporta triomphalement sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine,
sur les poires comptées par son père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles.
Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre à sac toute la maison
de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon revint avec deux oeufs frais. En
voyant les oeufs, Eugénie eut l'envie de lui sauter au cou.
- Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai demandés, et il me les a
donnés pour m'être agréable, le mignon.
Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois son ouvrage
pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter le bruit que faisait son cousin en se
levant, elle réussit à préparer un déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui
dérogeait terriblement aux habitudes invétérées de la maison. Le déjeuner de midi s'y
faisait debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un verre de
vin. En voyant la table placée auprès du feu, l'un des fauteuils mis devant le couvert
de son cousin, en voyant les deux assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille de vin

33
blanc, le pain, et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses
membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son père, s'il
venait à entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la pendule, afin de calculer
si son cousin pourrait déjeuner avant le retour du bonhomme.
- Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout sur moi, dit madame
Grandet.
Eugénie ne put retenir une larme.
- Oh! ma bonne mère, s'écria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimée!
Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant, descendit
enfin. Heureusement, il n'était encore que onze heures. Le Parisien! il avait mis autant
de coquetterie à sa toilette que s'il se fût trouvé au château de la noble dame qui
voyageait en Ecosse. Il entra de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse,
et qui causa une joie triste à Eugénie. Il avait pris en plaisanterie le désastre de ses
châteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
- Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante? et vous, ma cousine?
- Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.
- Moi, parfaitement.
- Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugénie; mettez-vous à table.
- Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève. Cependant, j'ai si
mal vécu en route, que je me laisserai faire. D'ailleurs... Il tira la plus délicieuse
montre plate que Bréguet ait faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal.
- Matinal?... dit madame Grandet.
- Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais volontiers quelque
chose, un rien, une volaille, un perdreau.
- Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles.
- Un perdreau, se disait Eugénie, qui aurait voulu payer un perdreau de tout son
pécule.
- Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se pose sur son
divan. Eugénie et sa mère prirent des chaises et se mirent près de lui devant le feu.
- Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore plus laide au jour
qu'elle ne l'était aux lumières.
- Toujours, répondit Eugénie en le regardant, excepté pendant les vendanges. Nous
allons alors aider Nanon, et logeons tous à l'abbaye de Noyers.
- Vous ne vous promenez jamais?
- Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau, dit madame Grandet, nous
allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.
- Avez-vous un théâtre?
- Aller au spectacle, s'écria madame Grandet, voir des comédiens! Mais, monsieur, ne
savez-vous pas que c'est un péché mortel?
- Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les oeufs, nous vous donnerons
les poulets à la coque.
- Oh! des oeufs frais, dit Charles, qui, semblable aux gens habitués au luxe, ne
pensait déjà plus à son perdreau. Mais c'est délicieux, si vous aviez du beurre? Hein,
ma chère enfant.
- Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.
- Mais donne du beurre, Nanon! s'écria Eugénie.
La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait plaisir, autant
que la plus sensible grisette de Paris en prend à voir jouer un mélodrame où triomphe
l'innocence. Il est vrai que Charles, élevé par une mère gracieuse, perfectionné par
une femme à la mode, avait des mouvements coquets, élégants, menus, comme le
sont ceux d'une petite-maîtresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille
possèdent une influence vraiment magnétique. Aussi Charles, en se voyant l'objet des
attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se soustraire à l'influence des

34
sentiments qui se dirigeaient vers lui en l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie
un de ces regards brillants de bonté, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il
s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits de ce pur visage,
de son innocente attitude, de la clarté magique de ses yeux, où scintillaient de jeunes
pensées d'amour, et où le désir ignorait la volupté.
- Ma foi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en grande toilette à
l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison, vous y feriez faire bien des
péchés d'envie aux hommes et de jalousie aux femmes.
Ce compliment étreignit le coeur d'Eugénie, et le fit palpiter de joie, quoiqu'elle n'y
comprît rien.
- Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite provinciale.
- Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la raillerie, elle flétrit
le coeur, froisse tous les sentiments... Et il goba fort agréablement sa mouillette
beurrée. Non, je n'ai probablement pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et
ce défaut me fait beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un
homme en disant: " Il a bon coeur. " Cette phrase veut dire: " Le pauvre garçon est
bête comme un rhinocéros. " Mais comme je suis riche et connu pour abattre une
poupée du premier coup à trente pas avec toute espèce de pistolet et en plein champ,
la raillerie me respecte.
- Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon coeur.
- Vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de vous demander à la voir?
Charles tendit la main en défaisant son anneau; et Eugénie rougit en effleurant du
bout de ses doigts les ongles roses de son cousin.
- Voyez, ma mère, le beau travail.
- Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le café.
- Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.
Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faïencé à l'intérieur, bordé d'une
frange de cendre, et au fond duquel tombait le café en revenant à la surface du liquide
bouillonnant.
- C'est du café boullu, dit Nanon.
- Ah! ma chère tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante de mon passage
ici. Vous êtes bien arriérés! Je vous apprendrai à faire du bon café dans une cafetière
à la Chaptal.
Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal.
- Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que ça, dit Nanon, il faudrait bien y passer sa vie.
Jamais je ne ferai de café comme ça. Ah! bien, oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe
pour notre vache pendant que je ferais le café?
- C'est moi qui le ferai, dit Eugénie.
- Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.
A ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce malheureux jeune homme, les
trois femmes se turent et le contemplèrent d'un air de commisération qui le frappa.
- Qu'avez-vous donc, ma cousine?
- Chut! dit madame Grandet à Eugénie, qui allait parler. Tu sais, ma fille, que ton père
s'est chargé de parler à monsieur...
- Dites Charles, dit le jeune Grandet.
- Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'écria Eugénie.
Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon, madame Grandet et
Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux tonnelier, entendirent
un coup de marteau dont le retentissement leur était bien connu.
- Voilà papa, dit Eugénie.
Elle ôta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la nappe. Nanon
emporta l'assiette aux oeufs. Madame Grandet se dressa comme une biche effrayée.
Ce fut une peur panique de laquelle Charles s'étonna, sans pouvoir se l'expliquer.
- Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.

35
- Mais voilà mon père, dit Eugénie.
- Eh! bien?...
Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles, il vit tout.
- Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très bien, c'est fort bien! dit-il
sans bégayer. Quand le chat court sur les toits, les souris dansent sur les planchers.
- Fête?... se dit Charles, incapable de soupçonner le régime et les moeurs de cette
maison.
- Donne-moi mon verre, Nanon! dit le bonhomme.
Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de corne à grosse
lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'étendit soigneusement et se mit à
manger debout. En ce moment, Charles sucrait son café. Le père Grandet aperçut les
morceaux de sucre, examina sa femme qui pâlit, et fit trois pas; il se pencha vers
l'oreille de la pauvre vieille, et lui dit: " Où donc avez-vous pris tout ce sucre? "
- Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.
Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène muette offrait à ces
trois femmes: Nanon avait quitté sa cuisine et regardait dans la salle pour voir
comment les choses s'y passeraient. Charles ayant goûté son café, le trouva trop
amer, et chercha le sucre que Grandet avait déjà serré.
- Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.
- Le sucre.
- Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre café s'adoucira.
Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et la mit sur la
table en contemplant son père d'un air calme. Certes, la Parisienne qui, pour faciliter
la fuite de son amant, soutient de ses faibles bras une échelle de soie, ne montre pas
plus de courage que n'en déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. L'amant
récompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau bras meurtri
dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de baisers, et guérie par le plaisir;
tandis que Charles ne devait jamais être dans le secret des profondes agitations qui
brisaient le coeur de sa cousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.
- Tu ne manges pas, ma femme?
La pauvre ilote s'avança, coupa piteusement un morceau de pain, et prit une poire.
Eugénie offrit audacieusement à son père du raisin, en lui disant: " Goûte donc à ma
conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez, n'est-ce pas? Je suis allée chercher
ces jolies grappes-là pour vous "
- Oh! si on ne les arrête pas, elles mettront Saumur au pillage pour vous, mon neveu.
Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin, j'ai à vous dire des choses
qui ne sont pas sucrées.
Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles, à l'expression duquel le jeune
homme ne put se tromper.
- Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma pauvre mère...
(à ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de malheur possible pour moi..
- Mon neveu, qui peut connaître les afflictions par lesquelles Dieu veut nous éprouver?
lui dit sa tante.
- Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voilà les bêtises qui commencent. Je vois avec peine, mon
neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les espèces d'épaules de mouton que la
nature lui avait mises au bout des bras. Voilà des mains faites pour ramasser des
écus! Vous avez été élevé à mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent
les portefeuilles où nous serrons les billets de commerce. Mauvais! mauvais!
- Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux être pendu si je comprends un seul mot.
- Venez, dit Grandet.
L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le reste de son vin blanc et ouvrit la
porte.
- Mon cousin, ayez du courage!

36
L'accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit son terrible parent en proie à
de mortelles inquiétudes. Eugénie, sa mère et Nanon vinrent dans la cuisine, excitées
par une invincible curiosité à épier les deux acteurs de la scène qui allait se passer
dans le petit jardin humide, où l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu.
Grandet n'était pas embarrassé pour apprendre à Charles la mort de son père, mais il
éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et il cherchait des
formules pour adoucir l'expression de cette cruelle vérité. " Vous avez perdu votre
père! " ce n'était rien à dire. Les pères meurent avant les enfants. Mais: " Vous êtes
sans aucune espèce de fortune! " tous les malheurs de la terre étaient réunis dans ces
paroles. Et le bonhomme de faire, pour la troisième fois, le tour de l'allée du milieu,
dont le sable craquait sous ses pieds. Dans les grandes circonstances de la vie, notre
âme s'attache fortement aux lieux où les plaisirs et les chagrins fondent sur nous.
Aussi Charles examinait-il avec une attention particulière les buis de ce petit jardin, les
feuilles pâles qui tombaient, les dégradations des murs, les bizarreries des arbres
fruitiers, détails pittoresques qui devaient rester gravés dans son souvenir,
éternellement mêlés à cette heure suprême, par une mnémotechnie particulière aux
passions.
- Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte partie d'air.
- Oui, mon oncle, mais pourquoi...
- Eh! bien, mon garçon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles à t'apprendre. Ton
père est bien mal...
- Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de poste. Je trouverai
bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se tournant vers son oncle qui demeurait
immobile.
- Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet en regardant Charles qui
resta muet et dont les yeux devinrent fixes. - Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il
est mort. Mais ce n'est rien, il y a quelque chose de plus grave, il s'est brûlé la
cervelle...
- Mon père?
- Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en avaient le droit.
Tiens, lis.
Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatal article sous les yeux de
Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore enfant, encore dans l'âge où
les sentiments se produisent avec naïveté, fondit en larmes.
- Allons bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient. Il pleure, le voilà sauvé. Ce n'est
encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet à haute voix, sans savoir si Charles
l'écoutait, ce n'est rien, tu te consoleras; mais...
- Jamais! jamais! mon père! mon père!
- Il t'a ruiné, tu es sans argent.
- Qu'est-ce que cela me fait! Où est mon père, mon père?
Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une horrible façon, et se
répercutaient dans les échos. Les trois femmes, saisies de pitié, pleuraient: les larmes
sont aussi contagieuses que peut l'être le rire. Charles, sans écouter son oncle, se
sauva dans la cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers sur
son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer à son aise loin de ses parents.
- Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en rentrant dans la salle où
Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs places, et travaillaient d'une
main tremblante après s'être essuyé les yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien,
il s'occupe plus des morts que de l'argent. Eugénie frissonna en entendant son père
s'exprimant ainsi sur la plus sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à
juger son père. Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette
sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous terre, ne cessa
que vers le soir, après s'être graduellement affaiblie.
- Pauvre jeune homme! dit madame Grandet.

37
Fatale exclamation! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie et le sucrier; il se
souvint du déjeuner extraordinaire apprêté pour le parent malheureux, et se posa au
milieu de la salle.
- Ah! çà, j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez pas continuer vos
prodigalités, madame Grandet. Je ne vous donne pas MON argent pour embucquer de
sucre ce jeune drôle.
- Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui...
- Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa fille, que tu
voudrais me contrarier? Songe, Eugénie...
- Mon père, le fils de votre frère ne devrait pas manquer chez vous de...
- Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils de mon frère par-
ci, mon neveu par-là. Charles ne nous est de rien, il n'a ni sou ni maille; son père a
fait faillite; et, quand ce mirliflor aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux
pas qu'il révolutionne ma maison.
- Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite? demanda Eugénie.
- Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus déshonorante entre
toutes celles qui peuvent déshonorer l'homme.
- Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et notre frère serait damné.
- Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant les épaules. Faire faillite,
Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi prend malheureusement sous sa protection. Des
gens ont donné leurs denrées à Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur et de
probité, puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de
grand chemin est préférable au banqueroutier: celui-là vous attaque, vous pouvez
vous défendre, il risque sa tête; mais l'autre... Enfin Charles est déshonoré.
Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y pesèrent de tout leur poids.
Probe autant qu'une fleur née au fond d'une forêt est délicate, elle ne connaissait ni
les maximes du monde, ni ses raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta
donc l'atroce explication que son père lui donnait à dessein de la faillite, sans lui faire
connaître la distinction qui existe entre une faillite involontaire et une faillite calculée.
- Eh! bien, mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce malheur?
- Mon frère ne m'a pas consulté; d'ailleurs, il doit quatre millions.
- Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père? demanda-t-elle avec la naïveté
d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il désire.
- Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pièces de vingt sous, et il faut
cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs.
- Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Eugénie, comment mon oncle avait-il eu à lui quatre
millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui puisse avoir autant de millions?
(Le père Grandet se caressait le menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)-
Mais que va devenir mon cousin Charles?
- Il va partir pour les Grandes Indes, où, selon le voeu de son père, il tâchera de faire
fortune.
- Mais a-t-il de l'argent pour aller là?
- Je lui paierai son voyage... jusqu'à... oui, jusqu'à Nantes.
Eugénie sauta d'un bond au cour de son père.
- Ah! mon père, vous êtes bon, vous!
Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet, que sa conscience
harcelait un peu.
- Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui demanda-t-elle.
- Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon. Eh! bien, il en faut
cinquante mille pour faire un million.
- Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
- J'y pensais, répondit la mère.
- C'est cela... toujours dépenser de l'argent, s'écria le père. Ah! çà, croyez-vous donc
qu'il y ait des mille et des cent ici?

38
En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres, retentit dans les
greniers et glaça de terreur Eugénie et sa mère.
- Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet. Ha! çà, reprit-il en se tournant
vers sa femme et sa fille, que son mot avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux.
Je vous laisse. Je vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis
j'irai voir Cruchot, et causer avec lui de tout ça.
Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère respirèrent à leur aise.
Avant cette matinée, jamais la fille n'avait senti de contrainte en présence de son
père; mais, depuis quelques heures, elle changeait à tous moments et de sentiments
et d'idées.
- Maman, combien de louis a-t-on d'une pièce de vin?
- Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs, quelquefois deux
cents, à ce que j'ai entendu dire.
- Quand il récolte quatorze cents pièces de vin...
- Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton père ne me dit jamais ses
affaires.
- Mais alors papa doit être riche.
- Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond il y a deux ans.
Ca l'aura gêné.
Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père, en resta là de ses calculs.
- Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant. Il est étendu
comme un veau sur son lit, et pleure comme une Madeleine, que c'est une vraie
bénédiction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil jeune homme?
- Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous descendrons.
Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voix de sa fille. Eugénie
était sublime, elle était femme. Toutes deux, le coeur palpitant, montèrent à la
chambre de Charles. La porte était ouverte. Le jeune homme ne voyait ni n'entendait
rien. Plongé dans les larmes, il poussait des plaintes inarticulées.
- Comme il aime son père! dit Eugénie à voix basse.
Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces paroles les espérances d'un
coeur à son insu passionné. Aussi madame Grandet jeta-t-elle à sa fille un regard
empreint de maternité, puis tout bas à l'oreille: " Prends garde, tu l'aimerais ", dit-elle.
- L'aimer! reprit Eugénie. Ah! si tu savais ce que mon père a dit!
Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.
- J'ai perdu mon père, mon pauvre père! S'il m'avait confié le secret de son malheur,
nous aurions travaillé tous deux à le réparer. Mon Dieu! mon bon père! je comptais si
bien le revoir que je l'ai, je crois, froidement embrassé.
Les sanglots lui coupèrent la parole.
- Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vous à la volonté de
Dieu.
- Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage! Votre perte est irréparable: ainsi songez
maintenant à sauver votre honneur...
Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute chose, même
quand elle console, Eugénie voulait tromper la douleur de son cousin en l'occupant de
lui-même.
- Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un mouvement
brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras.
- Ah! c'est vrai. Mon père, disait mon oncle, a fait faillite. Il poussa un cri déchirant et
se cacha le visage dans ses mains. - Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu!
mon Dieu! pardonnez à mon père, il a dû bien souffrir.
Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir l'expression de cette douleur
jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-pensée. C'était une pudique douleur que les
coeurs simples d'Eugénie et de sa mère comprirent quand Charles fit un geste pour
leur demander de l'abandonner à lui-même. Elles descendirent, reprirent en silence

39
leurs places près de la croisée, et travaillèrent pendant une heure environ sans se dire
un mot. Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le ménage du jeune
homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un clin d'oeil, les jolies
bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un
luxe vu à travers la douleur lui rendit Charles encore plus intéressant, par contraste
peut-être. Jamais un événement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait
frappé l'imagination de ces deux créatures incessamment plongées dans le calme et la
solitude.
- Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.
- Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses points avec une régularité
de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les fécondes pensées de sa
méditation. Le premier désir de cette adorable fille était de partager le deuil de son
cousin. Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au coeur de madame
Grandet.
- Qu'a donc ton père? dit-elle à sa fille. Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses
gants, il se frotta les mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'en eût pas été
tanné comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Il se
promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui échappa.
- Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin est vendu! Les
Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis promené sur la place, devant
leur auberge, en ayant l'air de bêtiser. Chose, que tu connais, est venu à moi. Les
propriétaires de tous les bons vignobles gardent leur récolte et veulent attendre, je ne
les en ai pas empêchés. Notre Belge était désespéré. J'ai vu cela. Affaire faite, il prend
notre récolte à deux cents francs la pièce, moitié comptant Je suis payé en or. Les
billets sont faits, voilà six louis pour toi. Dans trois mois, les vins baisseront.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si profondément ironique,
que les gens de Saumur, groupés en ce moment sur la place, et ameutés par la
nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en auraient frémi s'ils les eussent
entendus. Une peur panique eût fait tomber les vins de cinquante pour cent.
- Vous avez mille pièces cette année, mon père? dit Eugénie.
- Oui, fifille.
Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.
- Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.
- Oui, mademoiselle Grandet.
- Eh! bien, mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.
L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar en apercevant le Mane-Tekel-
Pharès ne sauraient se comparer au froid courroux de Grandet qui, ne pensant plus à
son neveu, le retrouvait logé au coeur et dans les calculs de sa fille.
- Ah! çà, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans ma maison, tout y va de travers.
Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de faire des noces et des festins. Je
ne veux pas de ces choses-là. Je sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-
être! D'ailleurs je n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour
mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y fourrer le nez. Quant
à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne m'en parle plus, sinon je
t'envoie à l'abbaye de Noyers avec Nanon voir si j 'y suis; et pas plus tard que
demain, si tu bronches. Où est-il donc, ce garçon, est-il descendu?
- Non, mon ami, répondit madame Grandet.
- Eh! bien, que fait-il donc?
- Il pleure son père, répondit Eugénie.
Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un peu père, lui. Après
avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta promptement à son cabinet pour y
méditer un placement dans les fonds publics. Ses deux mille arpents de forêts coupés
à blanc lui avaient donné six cent mille francs; en joignant à cette somme l'argent de

40
ses peupliers, ses revenus de l'année dernière et de l'année courante, outre les deux
cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il pouvait faire une masse de neuf
cent mille francs. Les vingt pour cent à gagner en peu de temps sur les rentes, qui
étaient à soixante-dix francs, le tentaient. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la
mort de son frère était annoncée, en entendant, sans les écouter, les gémissements
de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à descendre, le dîner
était servi. Sous la voûte et à la dernière marche de l'escalier, Grandet disait en lui-
même: " Puisque je toucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En deux ans,
j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en bon or. "
- Eh! bien, où donc est mon neveu?
- Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ca n'est pas sain.
- Autant d'économisé, lui répliqua son maître.
- Dame, voui, dit-elle.
- Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du bois. Le dîner fut
étrangement silencieux.
- Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut que nous
prenions le deuil.
- En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour dépenser de
l'argent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits.
- Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Eglise nous ordonne de...
- Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crêpe, cela me suffira.
Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la première fois dans sa vie, ses
généreux penchants endormis, comprimés, mais subitement éveillés, étaient à tout
moment froissés, Cette soirée fut semblable en apparence à mille soirées de leur
existence monotone, mais ce fut certes la plus horrible. Eugénie travailla sans lever la
tête, et ne se servit point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille. Madame
Grandet tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures,
abîmé dans des calculs dont les résultats devaient, le lendemain, étonner Saumur.
Personne ne vint ce jour-là visiter la famille. En ce moment, la ville entière retentissait
du tour de force de Grandet, de la faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu.
Pour obéir au besoin de bavarder sur leurs intérêts communs, tous les propriétaires de
vignobles des hautes et moyennes sociétés de Saumur étaient chez monsieur des
Grassins, où se fulminèrent de terribles imprécations contre l'ancien maire. Nanon
filait, et le bruit de son rouet fut la seule voix qui se fît entendre sous les planchers
grisâtres de la salle.
- Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents blanches et grosses
comme des amandes pelées.
- Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses méditations. Il se voyait
en perspective huit millions dans trois ans, il voguait sur cette longue nappe d'or. -
Couchons-nous. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et voir s'il veut
prendre quelque chose.
Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre la conversation
qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme. Eugénie, plus hardie que sa mère,
monta deux marches.
- Hé! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est naturel. Un père est
un père. Mais faut prendre notre mal en patience. Je m'occupe de vous pendant que
vous pleurez. Je suis un bon parent, voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous
boire un petit verre de vin? Le vin ne coûte rien à Saumur, on y offre du vin comme
dans les Indes une tasse de thé. - Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes sans
lumière. Mauvais, mauvais! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet marcha vers la
cheminée. - Tiens! s'écria-t-il, voilà de la bougie. Où diable a-t-on pêché de la bougie?
Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des oeufs à ce garçon-là.

41
En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs chambres et se
fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris effrayées qui rentrent dans leurs
trous.
- Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme en entrant dans la
chambre de sa femme.
- Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la pauvre mère.
- Que le diable emporte ton bon dieu! répliqua Grandet en grommelant.
Les avares ne croient pas à une vie à venir, le présent est tout pour eux. Cette
réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle, où, plus qu'en aucun autre
temps, l'argent domine les lois, la politique et les moeurs. Institutions, livres, hommes
et doctrines, tout conspire à miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice
social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant, le cercueil est une transition
peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par delà le requiem, a été transposé dans le
présent. Arriver per fas et nefas au paradis terrestre du luxe et des jouissances
vaniteuses, pétrifier son coeur et se macérer le corps en vue de possessions
passagères, comme on souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est
la pensée générale! pensée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les lois, qui
demandent au législateur: " Que paies-tu? " au lieu de lui dire: " Que penses-tu? "
Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple, que deviendra le pays?
- Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.
- Mon ami, je prie pour toi.
- Très bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.
La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses leçons, craint
de trouver à son réveil le visage irrité du maître. Au moment où, par frayeur, elle se
roulait dans ses draps pour ne rien entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise,
pieds nus, et vint la baiser au front.
- Oh! bonne mère, dit-elle, demain je lui dirai que c'est moi.
- Non, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.
- Entends-tu, maman?
- Quoi?
- Hé! bien, il pleure toujours. - Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux
pieds. Le carreau est humide.
Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la vie de la riche et
pauvre héritière dont le sommeil ne fut plus aussi complet ni aussi pur qu'il l'avait été
jusqu'alors. Assez souvent certaines actions de la vie humaine paraissent,
littérairement parlant, invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on
omet presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte de
lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons mystérieusement conçues qui
les ont nécessitées? Peut-être la profonde passion d'Eugénie devrait-elle être analysée
dans ses fibrilles les plus délicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une
maladie, et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les
dénouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches qui
soudent secrètement un fait à un autre dans l'ordre moral. Ici donc le passé d'Eugénie
servira, pour les observateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de son
irréflexion et à la soudaineté des effusions de son âme. Plus sa vie avait été tranquille,
plus vivement la pitié féminine, le plus ingénieux des sentiments, se déploya dans son
âme. Aussi, troublée par les événements de la journée, s'éveilla-t-elle, à plusieurs
reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu les soupirs qui depuis la
veille lui retentissaient au coeur: tantôt elle le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le
rêvait mourant de faim. Vers le matin, elle entendit certainement une terrible
exclamation. Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour, d'un pied léger, auprès de
son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. La bougie avait brûlé dans la bobèche du
flambeau. Charles, vaincu par la nature, dormait habillé, assis dans un fauteuil la tête
renversée sur le lit; il rêvait comme rêvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugénie

42
put pleurer à son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbré par la
douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui tout endormis semblaient encore
verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la présence d'Eugénie, il ouvrit les
yeux, et la vit attendrie.
- Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni l'heure qu'il était, ni le lieu où
il se trouvait.
- Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru que vous
aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous vous fatiguez en
restant ainsi.
- Cela est vrai.
- Hé! bien, adieu.
Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence ose seule de telles
hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le Vice. Eugénie qui, près de son
cousin, n'avait pas tremblé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa
chambre. Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille
reproches. " Quelle idée va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. " C'était
précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire. L'amour franc a sa prescience
et sait que l'amour excite l'amour. Quel événement pour cette jeune fille solitaire,
d'être ainsi entrée furtivement chez un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensées, des
actions qui, en amour, équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles! Une
heure après, elle entra chez sa mère, et l'habilla suivant son habitude. Puis elles
vinrent s'asseoir à leurs places devant la fenêtre, et attendirent Grandet avec cette
anxiété qui glace le coeur ou l'échauffe, le serre ou le dilate suivant les caractères,
alors que l'on redoute une scène, une punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les
animaux domestiques l'éprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction,
eux qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme descendit,
mais il parla d'un air distrait à sa femme, embrassa Eugénie, et se mit à table sans
paraître penser à ses menaces de la veille.
- Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gênant.
- Monsieur, il dort, répondit Nanon.
- Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton goguenard.
Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrent madame Grandet, qui regarda
son mari fort attentivement. Le bonhomme... Ici peut-être est-il convenable de faire
observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou, dans la Bretagne, le mot bonhomme
déjà souvent employé pour désigner Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels
comme aux plus bonasses, aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce titre ne
préjuge rien sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau,
ses gants, et dit: " Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot. "
- Eugénie, ton père a décidément quelque chose.
En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux calculs
préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à ses plans, leur étonnante
justesse et leur assuraient cette constante réussite de laquelle s'émerveillaient les
Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps. Les gens
puissants veulent et veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance
humaine mise au service de la personnalité. Il ne s'appuie que sur deux sentiments:
l'amour-propre et l'intérêt; mais l'intérêt étant en quelque sorte l'amour-propre solide
et bien entendu, l'attestation continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et
l'intérêt sont deux parties d'un même tout, l'égoïsme. De là vient peut-être la
prodigieuse curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tient par
un fil à ces personnages qui s'attaquent à tous les sentiments humains, en les
résumant tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir social se résoudra sans
argent? Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l'expression de sa
femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de
jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus.

43
Imposer autrui, n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit
de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer? Oh! qui a bien compris
l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le plus touchant emblème de toutes
les victimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse
glorifiées? Cet agneau, l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le
mange et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain. Pendant
la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours: de là, sa clémence. Il
avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens, pour les tordre, les rouler, les
pétrir, les faire aller, venir, suer, espérer, pâlir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien
tonnelier, au fond de sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de
Saumur. Son neveu l'avait occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort, sans
qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient être placés pour trois
ans, il n'avait plus qu'à gérer ses biens; il fallait donc un aliment à son activité
malicieuse, et il l'avait trouvé dans la faillite de son frère. Ne se sentant rien entre les
pattes à pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et se montrer
excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait pour si peu de chose dans
son projet, que sa bonne volonté doit être comparée au besoin qu'éprouvent les
joueurs de voir bien jouer une partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot
lui étaient nécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait décidé de les
faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir même la comédie dont le plan venait
d'être conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il lui en coûtât un denier, l'objet de
l'admiration de sa ville. En l'absence de son père, Eugénie eut le bonheur de pouvoir
s'occuper ouvertement de son bien-aimé cousin, d'épancher sur lui sans crainte les
trésors de sa pitié, l'une des sublimes supériorités de la femme, la seule qu'elle veuille
faire sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de lui laisser prendre sur lui. Trois ou
quatre fois, Eugénie alla écouter la respiration de son cousin; savoir s'il dormait, s'il se
réveillait; puis, quand il se leva, la crème, le café, les oeufs, les fruits, les assiettes, le
verre, tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l'objet de quelque soin. Elle
grimpa lestement dans le vieil escalier pour écouter le bruit que faisait son cousin.
S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint jusqu'à la porte.
- Mon cousin?
- Ma cousine.
- Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre?
- Où vous voudrez.
- Comment vous trouvez-vous?
- Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.
Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un épisode de roman.
- Eh! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votre chambre, afin de ne pas
contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la légèreté d'un oiseau. -
Nanon, va donc faire sa chambre.
Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait le moindre bruit, semblait à
Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle le voyait lumineux, il parlait, il était
jeune comme elle, jeune comme son amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne
et indulgente mère, voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque la
chambre de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir compagnie au
malheureux: la charité chrétienne n'ordonnait-elle pas de le consoler? Ces deux
femmes puisèrent dans la religion bon nombre de petits sophismes pour se justifier
leurs déportements. Charles Grandet se vit donc l'objet des soins les plus affectueux
et les plus tendres. Son coeur endolori sentit vivement la douceur de cette amitié
veloutée, de cette exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent
déployer en se trouvant libres un moment dans la région des souffrances, leur sphère
naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie se mit à ranger le linge, les objets de
toilette que son cousin avait apportés, et put s'émerveiller à son aise de chaque
luxueuse babiole, des colifichets d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la main,

44
et qu'elle tenait longtemps sous prétexte de les examiner. Charles ne vit pas sans un
attendrissement profond l'intérêt généreux que lui portaient sa tante et sa cousine, il
connaissait assez la société de Paris pour savoir que dans sa position il n'y eût trouvé
que des coeurs indifférents ou froids, Eugénie lui apparut dans toute la splendeur de
sa beauté spéciale, et il admira dès lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait
la veille Aussi, quand Eugénie prit des mains de Nanon le bol de faïence plein de café à
la crème pour le servir à son cousin avec toute l'ingénuité du sentiment, en lui jetant
un bon regard, les yeux du Parisien se mouillèrent-ils de larmes, il lui prit la main et la
baisa.
- Hé! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.
- Oh! c'est des larmes de reconnaissance, répondit-il.
Eugénie se tourna brusquement vers la cheminée pour prendre les flambeaux.
- Nanon, tenez, emportez, dit-elle.
Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore, mais au moins ses regards
purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui lui inondait le coeur; mais leurs
yeux exprimèrent un même sentiment, comme leurs âmes se fondirent dans une
même pensée: l'avenir était à eux. Cette douce émotion fut d'autant plus délicieuse
pour Charles au milieu de son immense chagrin, qu'elle était moins attendue. Un coup
de marteau rappela les deux femmes à leurs places. Par bonheur, elles purent
redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver à l'ouvrage quand Grandet
entra; s'il les eût rencontrées sous la voûte, il n'en aurait pas fallu davantage pour
exciter ses soupçons. Après le déjeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde,
auquel l'indemnité promise n'avait pas encore été donnée, arriva de Froidfond, d'où il
apportait un lièvre, des perdreaux tués dans le parc, des anguilles et deux brochets
dus par les meuniers.
- Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme marée en carême. Est-ce bon à manger,
ça?
- Oui, mon cher généreux monsieur, c'est tué depuis deux jours.
- Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera pour le dîner;
je régale deux Cruchot.
Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.
- Eh! bien, dit-elle, où que je trouverai du lard et des épices?
- Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moi souvenir d'aller à la
cave chercher du bon vin.
- Eh! bien donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait préparé sa harangue afin
de faire décider la question de ses appointements, monsieur Grandet...
- Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon diable, nous
verrons cela demain, je suis trop pressé aujourd'hui. - Ma femme, donne-lui cent sous,
dit-il à madame Grandet.
Il décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour onze francs.
Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours, après avoir ainsi repris, pièce
à pièce, l'argent qu'il avait donné.
- Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main, quelque jour nous
reconnaîtrons tes services.
Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.
- Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier, je n'ai besoin que
de trois francs, gardez le reste. Allez, ça ira tout de même.
- Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugénie.
- Décidément il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame Grandet. Voici
la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père donne à dîner.
Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient fini de mettre un
couvert pour six personnes, et où le maître du logis avait monté quelques bouteilles de
ces vins exquis que conservent les provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle.
Le jeune homme était pâle. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa

45
voix eurent une tristesse pleine de grâce. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait
véritablement, et le voile étendu sur ses traits par la peine lui donnait cet air
intéressant qui plaît tant aux femmes. Eugénie l'en aima bien davantage. Peut-être
aussi le malheur l'avait-il rapproché d'elle. Charles n'était plus ce riche et beau jeune
homme placé dans une sphère inabordable pour elle; mais un parent plongé dans une
effroyable misère. La misère enfante l'égalité. La femme a cela de commun avec
l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugénie s'entendirent et
se parlèrent des yeux seulement; car le pauvre dandy déchu, l'orphelin se mit dans un
coin, s'y tint muet, calme et fier; mais, de moment en moment, le regard doux et
caressant de sa cousine venait luire sur lui, le contraignait à quitter ses tristes
pensées, à s'élancer avec elle dans les champs de l'Espérance et de l'Avenir où elle
aimait à s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur était plus émue du dîner
offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait été la veille par la vente de sa récolte
qui constituait un crime de haute trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron
eût donné son dîner dans la même pensée qui coûta la queue au chien d'Alcibiade, il
aurait été peut-être un grand homme; mais trop supérieur à une ville de laquelle il se
jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les des Grassins apprirent bientôt
la mort violente et la faillite probable du père de Charles, ils résolurent d'aller dès le
soir même chez leur client, afin de prendre part à son malheur et lui donner des
signes d'amitié, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé à
inviter, en semblable occurrence, les Cruchot à dîner. A cinq heures précises, le
président C. de Bonfons et son oncle le notaire arrivèrent endimanchés jusqu'aux
dents. Les convives se mirent à table et commencèrent par manger notablement bien.
Grandet était grave, Charles silencieux, Eugénie muette, madame Grandet ne parla
pas plus que de coutume, en sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance.
Quand on se leva de table, Charles dit à sa tante et à son oncle: " Permettez-moi de
me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue et triste correspondance. "
- Faites, mon neveu.
Lorsque, après son départ, le bonhomme put présumer que Charles ne pouvait rien
entendre, et devait être plongé dans ses écritures, il regarda sournoisement sa
femme.
- Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous; il est sept
heures et demie, vous devriez aller vous serrer dans votre portefeuille. Bonne nuit, ma
fille.
Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là commença la scène où le père
Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa l'adresse qu'il avait
acquise dans le commerce des hommes, et qui lui valait souvent, de la part de ceux
dont il mordait un peu trop rudement la peau, le surnom de vieux chien. Si le maire de
Saumur eût porté son ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant
arriver vers les sphères supérieures de la société, l'eussent envoyé dans les congrès
où se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y fût servi du génie dont l'avait doté
son intérêt personnel, nul doute qu'il n'y eût été glorieusement utile à la France.
Néanmoins, peut-être aussi serait-il également probable que, sorti de Saumur, le
bonhomme n'aurait fait qu'une pauvre figure. Peut-être en est-il des esprits comme de
certains animaux, qui n'engendrent plus transplantés hors des climats où ils naissent.
- Mon... on... on... on... sieur le pré... pré... pré... président, vouoouous di.. di... di...
disiiieeez que la faaaaiiillite...
Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme et qui passait pour
naturel, aussi bien que la surdité dont il se plaignait par les temps de pluie, devint, en
cette conjoncture, si fatigant pour les deux Cruchot, qu'en écoutant le vigneron ils
grimaçaient à leur insu, en faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots
dans lesquels il s'empêtrait à plaisir. Ici, peut-être devient-il nécessaire de donner
l'histoire du bégayement et de la surdité de Grandet. Personne, dans l'Anjou,
n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement le français angevin que le

46
rusé vigneron. Jadis, malgré toute sa finesse, il avait été dupé par un Israélite qui,
dans la discussion, appliquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous prétexte
de mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que Grandet,
victime de son humanité, se crut obligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les
idées que paraissait chercher le Juif, d'achever lui-même les raisonnements dudit Juif,
de parler comme devait parler le damné Juif, d'être enfin le Juif et non Grandet. Le
tonnelier sortit de ce combat bizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se
plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit pécuniairement
parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et, plus tard, il en recueillit les fruits.
Aussi le bonhomme finit-il par bénir le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son
adversaire commercial; et, en l'occupant à exprimer ses pensées, de lui faire
constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus que celle dont
il s'agissait, l'emploi de la surdité, du bredouillement, et des ambages
incompréhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses idées. D'abord, il ne voulait
pas endosser la responsabilité de ses idées; puis, il voulait rester maître de sa parole,
et laisser en doute ses véritables intentions.
- Monsieur de Bon... Bon... Bonfons... Pour la seconde fois, depuis trois ans, Grandet
nommait Cruchot neveu de monsieur de Bonfons. Le président put se croire choisi
pour gendre par l'artificieux bonhomme. - Voooouous di... di... di...disiez donc que les
faiiiillites peu... peu... peu... peuvent, dan-dans ce... ertains cas, être empê... pê...
pê... chées pa... par...
- Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. Cela se voit tous les jours, dit monsieur
C. de Bonfons, enfourchant l'idée du père Grandet ou croyant la deviner et voulant
affectueusement la lui expliquer. Ecoutez!
- J'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse
contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur tout en paraissant lui
prêter la plus grande attention.
- Quand un homme considérable et considéré, comme l'était, par exemple, défunt
monsieur votre frère à Paris...
- Mon... on frère, oui.
- Est menacé d'une déconfiture.
- CCaaaa s' aappelle dé... dé... déconfiture?
- Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont il est justiciable
(suivez bien), a la faculté, par un jugement, de nommer, à sa maison de commerce,
des liquidateurs. Liquider n'est pas faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un
homme est déshonoré; mais en liquidant, il reste honnête homme.
- C'est bien di... di... di... différent, si çaâââ ne coû... ou... ou... ou... oûte pas... pas...
pas plus cher, dit Grandet.
- Mais une liquidation peut encore se faire, même sans le secours du tribunal de
commerce. Car, dit le président en humant sa prise de tabac, comment se déclare une
faillite?
- Oui, je n'y ai jamais pen... pen... pen... pensé, répondit Grandet.
- Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au greffe du tribunal, que
fait le négociant lui-même ou son fondé de pouvoirs, dûment enregistré.
Deuxièmement, à la requête des créanciers. Or, si le négociant ne dépose pas de
bilan, si aucun créancier ne requiert du tribunal un jugement qui déclare le susdit
négociant en faillite, qu'arriverait-il?
- Oui... i... i..., voy... voy...ons.
- Alors la famille du décédé, ses représentants, son hoirie; ou le négociant, s'il n'est
pas mort; ou ses amis, s'il est cache, liquident. Peut-être voulez-vous liquider les
affaires de votre frère? demanda le président.
- Ah! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur au fond de nos
provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre nom, vous seriez un homme...
- Sublime, dit le président en interrompant son oncle.

47
- Ceertainement, répliqua le vieux vigneron, mon, mon ffr, fre, frère se no, no, no
noommait Grandet tou... out comme moi. Cé, cé, c'es, c'est sûr et certain. Je, je, je
ne, ne dis pa, pas non. Et, et, et, cette li, li, li, liquidation pou, pou, pourrait dans
tooous llles cas, être sooous tous llles ra, ra, rapports très avanvantatageuse aux in,
in, in, intérêts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir. Je ne co, co,
co, connais pas llles malins de Paris. Je... suis à Sau, au, aumur, moi, voyez-vous!
Mes proovins! mes fooossés, et en, enfin, j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi,
bi, billets. Qu'est-ce qu'un billet? J'en, j'en, en ai beau, beaucoup reçu, je n en ai
Jamais Si, si, signé. Ca, aaa se ssse touche, ça s'essscooompte. Voilllà tooout ce qu,
qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di, dire qu'onooon pou, ou, ouvait
rachechecheter les bi, bi, bi...
- Oui, dit le président. L'on peut acquérir les billets sur la place, moyennant tant pour
cent. Comprenez-vous?
Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le président lui répéta
sa phrase.
- Mais, répondit le vigneron, il y a ddddonc à boire et à manger dan, dans tout cela.
Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, de toooutes ce, ce, ces choooses-là. Je doi, dois
re, ester i, i, ici pour ve, ve, veiller au grain. Le grain s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est
aaavec le grain qu'on pai, paie. Aavant tout, faut ve, ve, veiller aux, aux ré, ré,
récoltes. J'ai des aaafaires ma, ma, majeures à Froidfond et des inté, té, téressantes.
Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma maison pooour des em, em,
embrrrrououillllami gentes de, de, de tooous les di, diaâblles, où je ne cooompre,
prends rien. Voous dites que, que je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrêter la
déclaration de faillite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ouver à la fois en, en en
deux endroits, à moins d'être, pe, pe, pe, petit oiseau... Et...
- Et je vous entends, s'écria le notaire. Eh! bien mon vieil ami, vous avez des amis, de
vieux amis, capables de dévouement pour vous.
- Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc!
- Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort créancier de votre frère
Guillaume, lui disait...
- Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque, que cho, chooo,
chose co, co, comme ça: " Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur
Grandet, det, det, det de Saumur par là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu.
Grandet est un bon pa, pa, parent, et il a de très bonnes intentions. Il a bien vendu sa
ré, ré, récolte. Ne déclarez pas la fa, fa, fâ, fâ, faillite, aaassemblez-vous, no, no,
nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors Grandet ve, éé, erra. Voous au, au, aurez ez
bien davantage en liquidant qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le né,
né, nez... " Hein! pas vrai?
- Juste! dit le président.
- Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir avant de se dé,
décider. Qui ne, ne, ne peut, ne, ne peut. En toute af, af, affaire ooonénéreuse, poour
ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut connaître les ressources et les charges. Hein! pas
vrai?
- Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques mois de temps,
l'on pourra racheter les créances pour une somme de, et payer intégralement par
arrangement. Ha! ha! l'on mène les chiens bien loin en leur montrant un morceau de
lard. Quand il n'y a pas eu de déclaration de faillite et que vous tenez les titres de
créances, vous devenez blanc comme neige.
- Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un cornet de sa main. Je ne
comprends pas la né, né, neige.
- Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.
- J'é, j'é, j'écoute.

48
- Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse. Ceci est une
déduction du principe de Jérémie Bentham sur l'usure. Ce publiciste a prouvé que le
préjugé qui frappait de réprobation les usuriers était une sottise.
- Ouais! fit le bonhomme.
- Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise, et que ce qui
représente l'argent devient également marchandise, reprit le président; attendu qu'il
est notoire que, soumise aux variations habituelles qui régissent les choses
commerciales, la marchandise-billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel
article, abonde ou manque sur la place, qu'elle est chère ou tombe à rien, le tribunal
ordonne... (tiens! que je suis bête, pardon), je suis d'avis que vous pourrez racheter
votre frère pour vingt-cinq du cent.
- Vooous le no, no, no, nommez Jé, Jé, Jé. Jérémie Ben...
- Bentham, un Anglais.
- Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les affaires, dit le notaire
en riant.
- Ces Anglais ont qué, qué, quelquefois du bon, on sens, dit Grandet. Ainsi, se, se, se,
selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon frère... va, va, va, va, valent... ne
valent pas. Si. Je, je, je dis bien, n'est-ce pas? Cela me paraît clair... Les créanciers
seraient... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.
- Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. En droit, si vous possédez les
titres de toutes les créances dues par la maison Grandet, votre frère ou ses hoirs ne
doivent rien à personne. Bien.
- Bien, répéta le bonhomme.
- En équité, si les effets de votre frère se négocient (négocient, entendez-vous bien ce
terme?) sur la place à tant pour cent de perte; si l'un de vos amis a passé par là, s'il
les a rachetés, les créanciers n'ayant été contraints par aucune violence à les donner,
la succession de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.
- C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier. Cela pooooosé...
Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que c'est di, di, di, difficile. Je, je, je
n'ai pas d'aaargent, ni, ni, ni le temps, ni le temps, ni...
- Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé! bien je vous offre d'aller à Paris (vous
me tiendriez compte du voyage, c'est une misère). J'y vois les créanciers, je leur
parle, j'atermoie, et tout s'arrange avec un supplément de paiement que vous ajoutez
aux valeurs de la liquidation, afin de rentrer dans les titres de créances.
- Mais nooouous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux pas m'en, en,
en, engager sans, sans que... Qui, qui, qui, ne, ne peut, ne peut. Vooous comprenez?
- Cela est juste.
- J'ai la tête ca, ca, cassée de ce que, que vooous, vous m'a, a, a, avez dé, dé,
décliqué là. Voilà la, la, la première fois de ma vie que je, je suis fooorcé de son,
songer à de...
- Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte.
- Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que vou, vou, vous
venez de dire; il fau, fau, faut que j'é, j'é, j'étudie çççâ.
- Hé! bien, reprit le président en se posant comme pour résumer la discussion.
- Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.
- Hé! bien, mon oncle, répondit le président.
- Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit en ce moment d'un
mandat important. Notre cher ami doit le définir congrûm...
Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins, leur entrée et
leurs salutations empêchèrent Cruchot d'achever sa phrase. Le notaire fut content de
cette interruption; déjà Grandet le regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage
intérieur. Mais d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de
tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler des créanciers et y
prêter les mains à un tripotage qui froissait les lois de la stricte probité; puis, n'ayant

49
pas encore entendu le père Grandet exprimant la moindre velléité de payer quoi que
ce fût, il tremblait instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire. Il
profita donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le président par le
bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre.
- Tu t'es bien suffisamment montré, mon neveu; mais assez de dévouement comme
ça. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas aller comme une corneille qui
abat des noix. Laisse-moi maintenant conduire la barque, aide seulement à la
manoeuvre. Est-ce bien ton rôle de compromettre ta dignité de magistrat dans une
pareille...
Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux tonnelier en lui
tendant la main: " Grandet, nous avons appris l'affreux malheur arrivé dans votre
famille, le désastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frère; nous
venons vous exprimer toute la part que nous prenons à ce triste événement. "
- Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier, que la mort de
monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tué s'il avait eu l'idée d'appeler son
frère à son secours. Notre vieil ami, qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles,
compte liquider les dettes de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le président, pour
lui éviter les tracas d'une affaire toute judiciaire, lui offre de partir sur-le-champ pour
Paris, afin de transiger avec les créanciers et les satisfaire convenablement.
Ces paroles, confirmées par l'attitude du vigneron, qui se caressait le menton,
surprirent étrangement les trois des Grassins, qui pendant le chemin avaient médit
tout à loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant presque d'un fratricide.
- Ah! je le savais bien, s'écria le banquier en regardant sa femme. Que te disais-je en
route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur jusqu'au bout des cheveux, et
ne souffrira pas que son nom reçoive la plus légère atteinte! L'argent sans l'honneur
est une maladie. Il y a de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, très bien,
Grandet. Je suis un vieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée; je la dis
rudement: cela est, mille tonnerres! sublime.
- Aaalors llle su... su... sub... sublime est bi... bi... bien cher, répondit le bonhomme
pendant que le banquier lui secouait chaleureusement la main.
- Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise à monsieur le président, reprit des
Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un négociant consommé. Ne
faut-il pas se connaître aux comptes de retour, débours, calculs d'intérêts? Je dois
aller à Paris pour mes affaires, et je pourrais alors me charger de...
-Nous verrions donc à tâ... tâ... tâcher de nous aaaarranger tou... tous deux dans les
po... po... po... possibilités relatives et sans m'en... m'en... m'engager à quelque
chose que je... je... je... ne vooou... oudrais pas faire, dit Grandet en bégayant. Parce
que, voyez-vous, monsieur le président me demandait naturellement les frais du
voyage.
Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.
- Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à Paris. Je paierais
volontiers pour y aller, moi.
Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler cette commission à
leurs adversaires coûte que coûte; puis elle regarda fort ironiquement les deux
Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet saisit alors le banquier par un des
boutons de son habit et l'attira dans un coin.
- J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le président, lui dit-il. Puis il y a des
anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant sa loupe. Je veux me mettre dans la
rente; j'ai quelques milliers de francs de rente à faire acheter, et je ne veux placer
qu'à quatre-vingts francs. Cette mécanique baisse, dit-on à la fin des mois. Vous vous
connaissez à ça, pas vrai?
- Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelque mille livres de rente à lever pour vous?
- Pas grand'chose pour commencer. Motus! Je veux jouer ce jeu-là sans qu'on n'en
sache rien. Vous me concluriez un marché pour la fin du mois; mais n'en dites rien

50
aux Cruchot, ça les taquinerait. Puisque vous allez à Paris, nous y verrons en même
temps, pour mon pauvre neveu, de quelle couleur sont les atouts.
- Voilà qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit à haute voix des Grassins, et
je viendrai prendre vos dernières instructions à... à quelle heure?
- A cinq heures, avant le dîner, dit le vigneron en se frottant les mains.
Les deux partis restèrent encore quelques instants en présence. Des Grassins dit après
une pause en frappant sur l'épaule de Grandet: " Il fait bon avoir de bons parents
comme ça... "
- Oui, oui, sans que ça paraisse, répondit Grandet, je suis un bon pa... parent. J'aimais
mon frère, et je le prouverai bien si si ça ne coûte pas...
- Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en l'interrompant heureusement
avant qu'il achevât sa phrase. Si j'avance mon départ, il faut mettre en ordre quelques
affaires.
- Bien, bien. Moi-même, raa... apport à ce que vouvous savez, je je vais me
rereretirer dans ma cham... ambre des dédélibérations, comme dit le le président
Cruchot.
- Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa tristement le magistrat dont la
figure prit l'expression de celle d'un juge ennuyé par une plaidoirie.
Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ni les uns ni les autres ne
songeaient plus à la trahison dont s'était rendu coupable Grandet le matin envers le
pays vignoble, et se sondèrent mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu'ils
pensaient sur les intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire.
- Venez-vous chez madame d'Orsonval avec nous? dit des Grassins au notaire.
- Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle le permet, j'ai promis à
mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir, et nous nous y rendrons
d'abord.
- Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des Grassins
furent à quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit à son père: " Ils fument joliment,
hein? "
- Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuvent encore nous entendre.
D'ailleurs, ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent l'Ecole de Droit.
- Eh! bien, mon oncle, s'écria le magistrat quand il vit les des Grassins éloignés, j'ai
commencé par être le président de Bonfons, et j'ai fini par être tout simplement un
Cruchot.
- J'ai bien vu que ça te contrariait; mais le vent était aux des Grassins. Es-tu bête,
avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer sur un nous verrons du père Grandet,
et tiens-toi tranquille, mon petit: Eugénie n'en sera pas moins ta femme.
En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de Grandet se répandit
dans trois maisons à la fois, et il ne fut plus question dans toute la ville que de ce
dévouement fraternel. Chacun pardonnait à Grandet sa vente faite au mépris de la foi
jurée entre les propriétaires, en admirant son honneur, en vantant une générosité
dont on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractère français de s'enthousiasmer,
de se colérer, de se passionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants
de l'actualité. Les êtres collectifs, les peuples, seraient-ils donc sans mémoire?
Quand le père Grandet eut fermé sa porte, il appela Nanon.
- Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à travailler ensemble. A onze
heures, Cornoiller doit se trouver à ma porte avec le berlingot de Froidfond. Ecoute-le
venir afin de l'empêcher de cogner, et dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police
défendent le tapage nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je
vais me mettre en route.
Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, où Nanon l'entendit remuant,
fouillant, allant, venant, mais avec précaution. Il ne voulait évidemment réveiller ni sa
femme, ni sa fille, et surtout ne point exciter l'attention de son neveu, qu'il avait
commencé par maudire en apercevant de la lumière dans sa chambre. Au milieu de la

51
nuit, Eugénie, préoccupée de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant,
et pour elle ce mourant était Charles: elle l'avait quitté si pâle, si désespéré! peut-être
s'était-il tué. Soudain elle s'enveloppa d'une coiffe, espèce de pelisse à capuchon, et
voulut sortir. D'abord une vive lumière qui passait par les fentes de sa porte lui donna
peur du feu; puis elle se rassura bientôt en entendant les pas pesants de Nanon et sa
voix mêlée au hennissement de plusieurs chevaux.
- Mon père enlèverait-il mon cousin? se dit-elle en entrouvrant sa porte avec assez de
précaution pour l'empêcher de crier, mais de manière à voir ce qui se passait dans le
corridor.
Tout à coup son oeil rencontra celui de son père, dont le regard, quelque vague et
insouciant qu'il fût, la glaça de terreur. Le bonhomme et Nanon étaient accouplés par
un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur épaule droite et soutenait un câble
auquel était attaché un barillet semblable à ceux que le père Grandet s'amusait à faire
dans son fournil à ses moments perdus.
- Sainte Vierge! monsieur, ça pèse-t-i! dit à voix basse la Nanon.
- Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! répondit le bonhomme. Prends garde
de heurter le chandelier.
Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre deux barreaux de la
rampe.
- Cornoiller, dit Grandet à son garde in partibus, as-tu pris tes pistolets?
- Non, monsieur. Pardé! quoi qu'il y a donc à craindre pour vos gros sous?...
- Oh! rien, dit le père Grandet.
- D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi pour vous leurs
meilleurs chevaux.
- Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j'allais?
- Je ne le savais point.
- Bien. La voiture est solide?
- Ca, notre maître? ah! ben, ça porterait trois mille. Qu'est-ce que ça pèse donc vos
méchants barils?
- Tiens, dis Nanon! je le savons bien! Y a ben près de dix-huit cents.
- Veux-tu te taire, Nanon! Tu diras à ma femme que je suis allé à la campagne. Je
serai revenu pour dîner. Va bon train, Cornoiller, faut être à Angers avant neuf heures.
La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le chien, se coucha l'épaule
meurtrie, et personne dans le quartier ne soupçonna ni le départ de Grandet ni l'objet
de son voyage. La discrétion du bonhomme était complète. Personne ne voyait jamais
un sou dans cette maison pleine d'or. Après avoir appris dans la matinée par les
causeries du port que l'or avait doublé de prix par suite de nombreux armements
entrepris à Nantes, et que des spéculateurs étaient arrivés à Angers pour en acheter,
le vieux vigneron, par un simple emprunt de chevaux fait à ses fermiers, se mit en
mesure d'aller y vendre le sien et d'en rapporter en valeurs du receveur général sur le
trésor la somme nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio.
- Mon père s'en va, dit Eugénie qui du haut de l'escalier avait tout entendu. Le silence
était rétabli dans la maison, et le lointain roulement de la voiture, qui cessa par
degrés, ne retentissait déjà plus dans Saumur endormi. En ce moment, Eugénie
entendit en son coeur, avant de l'écouter par l'oreille, une plainte qui perça les
cloisons, et qui venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine autant
que le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait horizontalement
les balustres du vieil escalier. - Il souffre, dit-elle en grimpant deux marches. Un
second gémissement la fit arriver sur le palier de la chambre. La porte était
entr'ouverte, elle la poussa. Charles dormait la tête penchée en dehors du vieux
fauteuil, sa main avait laissé tomber la plume et touchait presque à terre. La
respiration saccadée que nécessitait la posture du jeune homme effraya soudain
Eugénie, qui entra promptement. - Il doit être bien fatigué, se dit-elle en regardant
une dizaine de lettres cachetées, elle en lut les adresses: A messieurs Farry, Breilman

52
et cie, carrossiers. - A monsieur Buisson, tailleur, etc. - Il a sans doute arrangé toutes
ses affaires pour pouvoir bientôt quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux tombèrent
sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en commençaient une: " Ma chère Annette... "
lui causèrent un éblouissement. Son coeur palpita, ses pieds se clouèrent sur le
carreau. Sa chère Annette, il aime, il est aimé! Plus d'espoir! Que lui dit-il? Ces idées
lui traversèrent la tête et le coeur. Elle lisait ces mots partout, même sur les carreaux,
en traits de flammes. - Déjà renoncer à lui! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois
m'en aller. Si je la lisais, cependant? Elle regarda Charles, lui prit doucement la tête,
la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire comme un enfant qui, même en
dormant, connaît encore sa mère et reçoit, sans s'éveiller, ses soins et ses baisers.
Comme une mère, Eugénie releva la main pendante, et, comme une mère, elle baisa
doucement les cheveux. " Chère Annette! " Un démon lui criait ces deux mots aux
oreilles. - Je sais que je fais peut-être mal, mais je lirai la lettre, dit-elle. Eugénie
détourna la tête, car sa noble probité gronda. Pour la première fois de sa vie, le bien
et le mal étaient en présence dans son coeur. Jusque-là elle n'avait eu à rougir
d'aucune action. La passion, la curiosité l'emportèrent. A chaque phrase, son coeur se
gonfla davantage et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit
encore plus friands les plaisirs du premier amour.
" Ma chère Annette, rien ne devait nous séparer, si ce n'est le malheur qui m'accable
et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prévoir. Mon père s'est tué, sa fortune et
la mienne sont entièrement perdues. Je suis orphelin à un âge où, par la nature de
mon éducation, je puis passer pour un enfant; et je dois néanmoins me relever
homme de l'abîme où je suis tombé. Je viens d'employer une partie de cette nuit à
faire mes calculs. Si je veux quitter la France en honnête homme, et ce n'est pas un
doute, je n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort aux Indes ou en Amérique.
Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la fortune sous les climats les plus meurtriers.
Sous de tels cieux, elle est sûre et prompte, m'a-t-on dit. Quant à rester à Paris, je ne
saurais. Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter les affronts, la froideur, le
dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils du failli! Bon Dieu! devoir deux millions?...
J'y serais tué en duel dans la première semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton
amour, le plus tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le coeur d'un homme ne
saurait m'y attirer. Hélas! ma bien-aimée, je n'ai point assez d'argent pour aller là où
tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser où je puiserais la force nécessaire
à mon entreprise. "
- Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or, je le lui donnerai, dit Eugénie.
Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.
" Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. Si j'ai les cent louis
indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me faire une pacotille. Mais
non, je n'aurai ni cent louis ni un louis, je ne connaîtrai ce qui me restera d'argent
qu'après le règlement de mes dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement à
Nantes, je m'y embarquerai simple matelot, et je commencerai là-bas comme ont
commencé les hommes d'énergie qui, jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus,
riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisagé mon avenir. Il est plus
horrible pour moi que pour tout autre, moi, choyé par une mère qui m'adorait, chéri
par le meilleur des pères, et qui, à mon début dans le monde, ai rencontré l'amour
d'une Anna! Je n'ai connu que les fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas durer.
J'ai néanmoins, ma chère Annette, plus de courage qu'il n'était permis à un insouciant
jeune homme d'en avoir, surtout à un jeune homme habitué aux cajoleries de la plus
délicieuse femme de Paris, bercé dans les joies de la famille, à qui tout souriait au
logis, et dont les désirs étaient des lois pour un père... Oh! mon père, Annette, il est
mort... Eh! bien, j'ai réfléchi à ma position, j'ai réfléchi à la tienne aussi. J'ai bien vieilli
en vingt-quatre heures. Chère Anna, si, pour me garder près de toi, dans Paris, tu
sacrifiais toutes les puissances de ton luxe, ta toilette, ta loge à l'Opéra, nous
n'arriverions pas encore au chiffre des dépenses nécessaires à ma vie dissipée; puis je

53
ne saurais accepter tant de sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour
toujours. "
- Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bonheur!...
Eugénie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de terreur! mais,
heureusement pour elle, il ne s'éveilla pas. Elle reprit:
" Quand reviendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit promptement un
Européen, et surtout un Européen qui travaille. Mettons-nous à dix ans d'ici. Dans dix
ans, ta fille aura dix-huit ans, elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde
sera bien cruel, ta fille le sera peut-être davantage. Nous avons vu des exemples de
ces jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en profiter.
Garde au fond de ton âme comme je le garderai moi-même le souvenir de ces quatre
années de bonheur, et sois fidèle, si tu peux, à ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois
l'exiger, parce que, vois-tu, ma chère Annette, je dois me conformer à ma position,
voir bourgeoisement la vie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage,
qui devient une nécessité de ma nouvelle existence; et je t'avouerai que j'ai trouvé ici,
à Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les manières, la figure, l'esprit et le
coeur te plairaient, et qui, en outre, me paraît avoir... "
- Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se dit Eugénie en voyant la
lettre arrêtée au milieu de cette phrase.
Elle le justifiait! N'était-il pas impossible alors que cette innocente fille s'aperçût de la
froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes filles religieusement élevées,
ignorantes et pures, tout est amour dès qu'elles mettent le pied dans les régions
enchantées de l'amour. Elles y marchent entourées de la céleste lumière que leur âme
projette, et qui rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux de leur
propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de la femme viennent
presque toujours de sa croyance au bien, ou dans sa confiance dans le vrai. Pour
Eugénie, ces mots: " Ma chère Annette, ma bien-aimée ", lui résonnaient au coeur
comme le plus joli langage de l'amour, et lui caressaient l'âme comme, dans son
enfance, les notes divines du Venite adoremus, redites par l'orgue, lui caressèrent
l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore les yeux de Charles lui accusaient
toutes les noblesses de coeur par lesquelles une jeune fille doit être séduite. Pouvait-
elle savoir que si Charles aimait tant son père et le pleurait si véritablement, cette
tendresse venait moins de la bonté de son coeur que des bontés paternelles? Monsieur
et madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies de leur fils, en lui
donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient empêché de faire les horribles calculs
dont sont plus ou moins coupables, à Paris, la plupart des enfants quand, en présence
des jouissances parisiennes, ils forment des désirs et conçoivent des plans qu'ils
voient avec chagrin incessamment ajournés et retardés par la vie de leurs parents. La
prodigalité du père alla donc jusqu'à semer dans le coeur de son fils un amour filial
vrai, sans arrière-pensée. Néanmoins, Charles était un enfant de Paris, habitué par les
moeurs de Paris, par Annette elle-même, à tout calculer, déjà vieillard sous le masque
du jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce monde où, dans une
soirée, il se commet en pensées, en paroles, plus de crimes que la Justice n'en punit
aux Cours d'assises, où les bons mots assassinent les plus grandes idées, où l'on ne
passe pour fort qu'autant que l'on voit juste; et là, voir juste, c'est ne croire à rien, ni
aux sentiments, ni aux hommes, ni même aux événements: on y fait de faux
événements. Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse d'un ami,
savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive; provisoirement, ne
rien admirer, ni les oeuvres d'art, ni les nobles actions, et donner pour mobile à toute
chose l'intérêt personnel. Après mille folies, la grande dame, la belle Annette, forçait
Charles à penser gravement; elle lui parlait de sa position future, en lui passant dans
les cheveux une main parfumée; en lui refaisant une boucle, elle lui faisait calculer la
vie: elle le féminisait et le matérialisait. Double corruption, mais corruption élégante et
fine, de bon goût.

54
- Vous êtes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine à vous apprendre le
monde. Vous avez été très mal pour monsieur des Lupeaulx. Je sais bien que c'est un
homme peu honorable; mais attendez qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mépriserez
à votre aise. Savez-vous ce que madame Campan nous disait? Mes enfants, tant qu'un
homme est au Ministère, adorez-le; tombe-t-il, aidez à le traîner à la voirie. Puissant,
il est une espèce de dieu; détruit, il est au-dessous de Marat dans son égout, parce
qu'il vit et que Marat était mort. La vie est une suite de combinaisons, et il faut les
étudier, les suivre, pour arriver à se maintenir toujours en bonne position.
Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop constamment heureux par ses
parents, trop adulé par le monde pour avoir de grands sentiments. Le grain d'or que
sa mère lui avait jeté au coeur s'était étendu dans la filière parisienne, il l'avait
employé en superficie et devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait encore
que vingt et un ans. A cet âge, la fraîcheur de la vie semble inséparable de la candeur
de l'âme. La voix, le regard, la figure paraissent en harmonie avec les sentiments.
Aussi le juge le plus dur, l'avoué le plus incrédule, l'usurier le moins facile hésitent-ils
toujours à croire à la vieillesse du coeur, à la corruption des calculs, quand les yeux
nagent encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front. Charles
n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la morale parisienne, et
jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience. Mais, à son insu, l'égoisme lui avait été
inoculé. Les germes de l'économie politique à l'usage du Parisien, latents en son coeur,
ne devaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de spectateur oisif il deviendrait acteur
dans le drame de la vie réelle. Presque toutes les jeunes filles s'abandonnent aux
douces promesses de ces dehors; mais Eugénie eût-elle été prudente et observatrice
autant que le sont certaines filles en province, aurait-elle pu se défier de son cousin,
quand chez lui, les manières, les paroles et les actions s'accordaient encore avec les
inspirations du coeur? Un hasard, fatal pour elle, lui fit essuyer les dernières effusions
de sensibilité vraie qui fût en ce jeune coeur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers
soupirs de la conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour, et se
mit complaisamment à contempler son cousin endormi: les fraîches illusions de la vie
jouaient encore pour elle sur ce visage, elle se jura d'abord à elle-même de l'aimer
toujours. Puis elle jeta les yeux sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance
à cette indiscrétion; et, si elle commença de la lire, ce fut pour acquérir de nouvelles
preuves des nobles qualités que, semblable à toutes les femmes, elle prêtait à celui
qu'elle choisissait.
" Mon cher Alphonse, au moment où tu liras cette lettre je n'aurai plus d'amis; mais je
t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitués à prodiguer ce mot, je n'ai pas
douté de ton amitié. Je te charge donc d'arranger mes affaires, et compte sur toi, pour
tirer un bon parti de tout ce que je possède. Tu dois maintenant connaître ma
position. Je n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'écrire à toutes les
personnes auxquelles je crois devoir quelque argent, et tu en trouveras ci-joint la liste
aussi exacte qu'il m'est possible de la donner de mémoire. Ma bibliothèque, mes
meubles, mes voitures, mes chevaux, etc., suffiront, je crois, à payer mes dettes. Je
ne veux me réserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me faire
un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai d'ici, pour cette
vente, une procuration régulière, en cas de contestations. Tu m'adresseras toutes mes
armes. Puis tu garderas pour toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix de cette
admirable bête, j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage que lègue un
mourant à son exécuteur testamentaire. On m'a fait une très comfortable voiture de
voyage chez les Farry, Breilman et Cie, mais ils ne l'ont pas livrée, obtiens d'eux qu'ils
la gardent sans me demander d'indemnité; s'ils se refusaient à cet arrangement, évite
tout ce qui pourrait entacher ma loyauté, dans les circonstances où je me trouve. Je
dois six louis à l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de les lui... "
- Cher cousin, dit Eugénie en laissant la lettre, et se sauvant à petits pas chez elle
avec une des bougies allumées. Là ce ne fut pas sans une vive émotion de plaisir

55
qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en chêne, l'un des plus beaux ouvrages de
l'époque nommée la Renaissance, et sur lequel se voyait encore, à demi effacée, la
fameuse Salamandre royale. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge à glands
d'or, et bordée de cannetille usée, provenant de la succession de sa grand-mère. Puis
elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut à vérifier le compte oublié de
son petit pécule. Elle sépara d'abord vingt portugaises encore neuves, frappées sous le
règne de Jean V, en 1725, valant réellement au change cinq lisbonines ou chacune
cent soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son père, mais dont la
valeur conventionnelle était de cent quatrevingts francs, attendu la rareté, la beauté
desdites pièces qui reluisaient comme des soleils. ITEM, cinq génovines ou pièces de
cent livres de Gênes, autre monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change,
mais cent francs pour les amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux monsieur La
Bertellière. ITEM, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V, frappés en 1729,
donnés par madame Gentillet, qui, en les lui offrant, lui disait toujours la même
phrase: " Ce cher serin-là, ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres! Gardez-le
bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre trésor. " ITEM, ce que son père estimait
le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois carats et une fraction), cent ducats de
Hollande, fabriqués en l'an 1756, et valant près de treize francs. ITEM, une grande
curiosité!... des espèces de médailles précieuses aux avares, trois roupies au signe de
la Balance, et cinq roupies au signe de la Vierge, toutes d'or pur à vingt-quatre carats,
la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont chacune valait trente-sept francs
quarante centimes au poids; mais au moins cinquante francs pour les connaisseurs qui
aiment à manier l'or. ITEM, le napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille, et
qu'elle avait négligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trésor contenait des pièces
neuves et vierges, de véritables morceaux d'art desquels le père Grandet s'informait
parfois, et qu'il voulait revoir, afin de détailler à sa fille les vertus intrinsèques, comme
la beauté du cordon, la clarté du plat, la richesse des lettres dont les vives arêtes
n'étaient pas encore rayées. Mais elle ne pensait ni à ces raretés, ni à la manie de son
père, ni au danger qu'il y avait pour elle de se démunir d'un trésor si cher à son père;
non, elle songeait à son cousin, et parvint enfin à comprendre, après quelques fautes
de calcul, qu'elle possédait environ cinq mille huit cents francs en valeurs réelles, qui,
conventionnellement, pouvaient se vendre près de deux mille écus. A la vue de ses
richesses, elle se mit à applaudir en battant des mains, comme un enfant forcé de
perdre son trop-plein de joie dans les naïfs mouvements du corps. Ainsi le père et la
fille avaient compté chacun leur fortune: lui, pour aller vendre son or; Eugénie, pour
jeter le sien dans un océan d'affection. Elle remit les pièces dans la vieille bourse, la
prit et remonta sans hésitation. La misère secrète de son cousin lui faisait oublier la
nuit, les convenances; puis, elle était forte de sa conscience, de son dévouement, de
son bonheur. Au moment où elle se montra sur le seuil de la porte, en tenant d'une
main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles se réveilla, vit sa cousine et resta béant
de surprise. Eugénie s'avança, posa le flambeau sur la table et dit d'une voix émue: "
Mon cousin, j'ai à vous demander pardon d'une faute grave que j'ai commise envers
vous; mais Dieu me le pardonnera, ce péché, si vous voulez l'effacer. "
- Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux.
- J'ai lu ces deux lettres.
Charles rougit.
- Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je montée? En vérité,
maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tentée de ne pas trop me repentir d'avoir lu
ces lettres, puisqu'elles m'ont fait connaître votre coeur, votre âme et...
- Et quoi? demanda Charles.
- Et vos projets, la nécessité où vous êtes d'avoir une somme...
- Ma chère cousine...
- Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'éveillons personne. Voici, dit-elle en ouvrant
la bourse, les économies d'une pauvre fille qui n'a besoin de rien. Charles, acceptez-

56
les. Ce matin, j'ignorais ce qu'était l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un
moyen, voilà tout. Un cousin est presque un frère, vous pouvez bien emprunter la
bourse de votre soeur.
Eugénie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prévu des refus, et son cousin
restait muet.
- Eh! bien, vous refuseriez? demanda Eugénie dont les palpitations retentirent au
milieu du profond silence.
L'hésitation de son cousin l'humilia; mais la nécessité dans laquelle il se trouvait se
représenta plus vivement à son esprit, et elle plia le genou.
- Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. Mon cousin, de grâce,
une réponse?... que je sache si vous m'honorez, si vous êtes généreux, si...
En entendant le cri d'un noble désespoir, Charles laissa tomber des larmes sur les
mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empêcher de s'agenouiller. En recevant ces
larmes chaudes, Eugénie sauta sur la bourse, la lui versa sur la table.
- Eh! bien, oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne craignez rien, mon cousin,
vous serez riche. Cet or vous portera bonheur; un jour vous me le rendrez; d'ailleurs,
nous nous associerons; enfin je passerai par toutes les conditions que vous
m'imposerez. Mais vous devriez ne pas donner tant de prix à ce don.
Charles put enfin exprimer ses sentiments.
- Oui, Eugénie, j'aurais l'âme bien petite, si je n'acceptais pas. Cependant, rien pour
rien, confiance pour confiance.
- Que voulez-vous? dit-elle effrayée.
- Ecoutez, ma chère cousine, j'ai là... Il s'interrompit pour montrer sur la commode
une caisse carrée enveloppée d'un surtout de cuir. - Là, voyez-vous, une chose qui
m'est aussi précieuse que la vie. Cette boîte est un présent de ma mère. Depuis ce
matin je pensais que, si elle pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-même l'or
que sa tendresse lui a fait prodiguer dans ce nécessaire; mais, accomplie par moi,
cette action me paraîtrait un sacrilège. Eugénie serra convulsivement la main de son
cousin en entendant ces derniers mots. - Non, reprit-il après une légère pause,
pendant laquelle tous deux ils se jetèrent un regard humide, non, je ne veux ni le
détruire, ni le risquer dans mes voyages. Chère Eugénie, vous en serez dépositaire.
Jamais ami n'aura confié quelque chose de plus sacré à son ami. Soyez-en juge. Il alla
prendre la boîte, la sortit du fourreau, l'ouvrit et montra tristement à sa cousine
émerveillée un nécessaire où le travail donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de
son poids. - Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort qui fit partir
un double fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut la terre entière. Il tira deux portraits,
deux chefs-d'oeuvre de madame de Mirbel, richement entourés de perles.
- Oh! la belle personne, n'est-ce pas cette dame à qui vous écriv...
- Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mère, et voici mon père, qui sont votre
tante et votre oncle. Eugénie, je devrais vous supplier à genoux de me garder ce
trésor. Si je périssais en perdant votre petite fortune, cet or vous dédommagerait; et,
à vous seule, je puis laisser les deux portraits, vous êtes digne de les conserver; mais
détruisez-les, afin qu'après vous ils n'aillent pas en d'autres mains...
Eugénie se taisait. - Hé! bien, oui, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grâce.
En entendant les mots qu'elle venait de dire à son cousin, elle lui jeta son premier
regard de femme aimante, un de ces regards où il y a presque autant de coquetterie
que de profondeur; il lui prit la main et la baisa.
- Ange de pureté! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais rien. Le
sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout désormais.
- Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douce que la vôtre?
- Oh! bien plus douce...
- Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons, Charles, couchez-vous, je
le veux, vous êtes fatigué. A demain.

57
Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la reconduisit en
l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de la porte:
- Ah! pourquoi suis-je ruiné? dit-il.
- Bah! mon père est riche, je le crois, répondit-elle.
- Pauvre enfant, reprit Charles en avançant un pied dans la chambre et s'appuyant le
dos au mur, il n'aurait pas laissé mourir le mien, il ne vous laisserait pas dans ce
dénûment, enfin, il vivrait autrement.
- Mais il a Froidfond!
- Et que vaut Froidfond?
- Je ne sais pas; mais il a Noyers.
- Quelque mauvaise ferme!
- Il a des vignes et des prés...
- Des misères, dit Charles d'un air dédaigneux. Si votre père avait seulement vingt-
quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette chambre froide et nue? ajouta-t-il en
avançant le pied gauche. - Là seront donc mes trésors, dit-il en montrant le vieux
bahut pour voiler sa pensée.
- Allez dormir, dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une chambre en désordre.
Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.
Tous deux ils s'endormirent dans le même rêve, et Charles commença dès lors à jeter
quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame Grandet trouva sa fille se
promenant, avant le déjeuner, en compagnie de Charles. Le jeune homme était encore
triste comme devait l'être un malheureux descendu, pour ainsi dire, au fond de ses
chagrins, et qui, en mesurant la profondeur de l'abîme où il était tombé, avait senti
tout le poids de sa vie future.
- Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyant l'inquiétude peinte
sur le visage de sa mère.
Il était facile de voir dans les manières, sur la figure d'Eugénie et dans la singulière
douceur que contracta sa voix, une conformité de pensée entre elle et son cousin.
Leurs âmes s'étaient ardemment épousées avant peut-être même d'avoir bien éprouvé
la force des sentiments par lesquels ils s'unissaient l'un à l'autre. Charles resta dans la
salle, et sa mélancolie y fut respectée. Chacune des trois femmes eut à s'occuper.
Grandet ayant oublié ses affaires, il vint un assez grand nombre de personnes. Le
couvreur, le plombier, le maçon, les terrassiers, le charpentier, des closiers, des
fermiers, les uns pour conclure des marchés relatifs à des réparations, les autres pour
payer des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugénie furent donc
obligées d'aller et de venir, de répondre aux interminables discours des ouvriers et des
gens de la campagne. Nanon encaissait les redevances dans sa cuisine. Elle attendait
toujours les ordres de son maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maison
ou vendu au marché. L'habitude du bonhomme était, comme celle d'un grand nombre
de gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses fruits
gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers, ayant eu quatorze mille
francs de son or, et tenant dans son portefeuille des bons royaux qui lui portaient
intérêt jusqu'au jour où il aurait à payer ses rentes. Il avait laissé Cornoiller à Angers,
pour y soigner les chevaux à demi fourbus, et les ramener lentement après les avoir
bien fait reposer.
- Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.
Nanon lui cria de la cuisine:
- Est-ce que vous n'avez rien mangé depuis hier?
- Rien, répondit le bonhomme.
Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son client au moment
où la famille était à table. Le père Grandet n'avait seulement pas vu son neveu.
- Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons. Savez-vous ce que
vaut l'or à Angers, où l'on en est venu chercher pour Nantes? Je vais en envoyer.

58
- N'en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà suffisamment. Nous sommes
trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de temps.
- Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.
- Dites donc valait.
- D'où diable en serait-il venu?
- Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse. Le banquier
tressaillit de surprise.
Puis une conversation s'établit entre eux d'oreille à oreille, pendant laquelle des
Grassins et Grandet regardèrent Charles à plusieurs reprises. Au moment où sans
doute l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de rente, des
Grassins laissa derechef échapper un geste d'étonnement.
- Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris; et, si vous aviez des
commissions à me donner...
- Aucune, monsieur. Je vous en remercie, répondit Charles.
- Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pour arranger les affaires de la
maison Guillaume Grandet.
- Y aurait-il donc quelque espoir? demanda Charles.
- Mais, s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, n'êtes-vous pas mon neveu?
Votre honneur est le nôtre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?
Charles se leva, saisit le père Grandet, l'embrassa, pâlit et sortit. Eugénie contemplait
son père avec admiration.
- Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, et emboisez-moi bien ces gens-là!
Les deux diplomates se donnèrent une poignée de main, l'ancien tonnelier reconduisit
le banquier jusqu'à la porte; puis, après l'avoir fermée, il revint et dit à Nanon en se
plongeant dans son fauteuil: "Donne-moi du cassis! " Mais trop ému pour rester en
place, il se leva, regarda le portrait de monsieur de La Bertellière et se mit à chanter,
en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse:
Dans les gardes françaises
J'avais un bon papa.
Nanon, madame Grandet, Eugénie s'examinèrent mutuellement et en silence. La joie
du vigneron les épouvantait toujours quand elle arrivait à son apogée. La soirée fut
bientôt finie. D'abord le père Grandet voulut se coucher de bonne heure; et, lorsqu'il
se couchait, chez lui tout devait dormir, de même que, quand Auguste buvait, la
Pologne était ivre. Puis Nanon, Charles et Eugénie n'étaient pas moins las que le
maître. Quant à madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les
désirs de son mari. Néanmoins, pendant les deux heures accordées à la digestion, le
tonnelier, plus facétieux qu'il ne l'avait jamais été, dit beaucoup de ses apophtegmes
particuliers, dont un seul donnera la mesure de son esprit. Quand il eut avalé son
cassis, il regarda le verre.
- On n'a pas plus tôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà vide! Voilà notre histoire.
On ne peut pas être et avoir été. Les écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre
bourse, autrement la vie serait trop belle.
Il fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec son rouet: " Tu dois être lasse, lui dit-
il. Laisse ton chanvre. "
- Ah! ben!... quien, je m'ennuierais, répondit la servante.
- Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis?
- Ah! pour du cassis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que les
apothicaires. Celui qu'i vendent est de la drogue.
- Ils y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit le bonhomme.
Le lendemain, la famille, réunie à huit heures pour le déjeuner, offrit le tableau de la
première scène d'une intimité bien réelle. Le malheur avait promptement mis en
rapport madame Grandet, Eugénie et Charles; Nanon elle-même sympathisait avec
eux sans le savoir. Tous quatre commencèrent à faire une même famille. Quant au
vieux vigneron, son avarice satisfaite, et la certitude de voir bientôt partir le mirliflor

59
sans avoir à lui payer autre chose que son voyage à Nantes, le rendirent presque
indifférent à sa présence au logis. Il laissa les deux enfants, ainsi qu'il nomma Charles
et Eugénie, libres de se comporter comme bon leur semblerait, sous l'oeil de madame
Grandet, en laquelle il avait d'ailleurs une entière confiance en ce qui concernait la
morale publique et religieuse. L'alignement de ses prés et des fossés jouxtant la route,
ses plantations de peupliers en Loire, et les travaux d'hiver dans ses clos et à
Froidfond l'occupèrent exclusivement. Dès lors commença pour Eugénie le primevère
de l'amour. Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son trésor au
cousin, son coeur avait suivi le trésor. Complices tous deux du même secret, ils se
regardaient en s'exprimant une mutuelle intelligence, qui approfondissait leurs
sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les mettant, pour ainsi
dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La parenté n'autorisait-elle pas une
certaine douceur dans l'accent, une tendresse dans les regards: aussi Eugénie se plut-
elle à endormir les souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant
amour. N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de l'amour
et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et de gentils regards?
Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'espérance
ne déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas tour à tour
des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour des
cailloux avec lesquels il essaie de se bâtir un mobile palais, pour des bouquets aussitôt
oubliés que coupés? N'est-il pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie?
L'amour est notre seconde transformation. L'enfance et l'amour furent même chose
entre Eugénie et Charles: ce fut la passion première avec tous ses enfantillages,
d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils étaient enveloppés de mélancolie. En
se débattant à sa naissance sous les crêpes du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs
que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison en ruines. En
échangeant quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette;
en restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'à l'heure où le soleil se
couchait, occupés à se dire de grands riens ou recueillis dans le calme qui régnait
entre le rempart et la maison, comme on l'est sous les arcades d'une église, Charles
comprit la sainteté de l'amour; car sa grande dame, sa chère Annette, ne lui en avait
fait connaître que les troubles orageux. Il quittait en ce moment la passion parisienne,
coquette, vaniteuse, éclatante, pour l'amour pur et vrai. Il aimait cette maison dont
les moeurs ne lui semblèrent plus si ridicules. Il descendait dès le matin, afin de
pouvoir causer avec Eugénie quelques moments avant que Grandet ne vînt donner les
provisions; et, quand les pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se
sauvait au jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal, secret même pour la
mère d'Eugénie, et que Nanon faisait semblant de ne pas apercevoir, imprimait à
l'amour le plus innocent du monde la vivacité des plaisirs défendus. Puis, quand, après
le déjeuner, le père Grandet était parti pour aller voir ses propriétés et ses
exploitations, Charles demeurait entre la mère et la fille, éprouvant des délices
inconnues à leur prêter les mains pour dévider du fil, à les voir travaillant, à les
entendre jaser. La simplicité de cette vie presque monastique, qui lui révéla les
beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu, le toucha vivement. Il avait
cru ces moeurs impossibles en France, et n'avait admis leur existence qu'en
Allemagne, encore n'était-ce que fabuleusement et dans les romans d'Auguste
Lafontaine. Bientôt pour lui Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de Goethe, moins la
faute. Enfin de jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pauvre fille, qui
s'abandonna délicieusement au courant de l'amour; elle saisissait sa félicité comme un
nageur saisit la branche de saule pour se tirer du fleuve et se reposer sur la rive. Les
chagrins d'une prochaine absence n'attristaient-ils pas déjà les heures les plus
joyeuses de ces fuyardes journées? Chaque jour un petit événement leur rappelait la
prochaine séparation. Ainsi, trois jours après le départ de des Grassins, Charles fut
emmené par Grandet au Tribunal de Première Instance avec la solennité que les gens

60
de province attachent à de tels actes, pour y signer une renonciation à la succession
de son père. Répudiation terrible! espèce d'apostasie domestique. Il alla chez maître
Cruchot faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour l'ami
chargé de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les formalités nécessaires pour
obtenir un passeport à l'étranger. Enfin, quand arrivèrent les simples vêtements de
deuil que Charles avait demandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit
sa garde-robe inutile. Cet acte plut singulièrement au père Grandet.
- Ah! vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire fortune, lui
dit-il en le voyant vêtu d'une redingote de gros drap noir. Bien, très bien!
- Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que je saurai bien avoir l'esprit
de ma situation.
- Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux s'animèrent à la vue
d'une poignée d'or que lui montra Charles.
- Monsieur, j'ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superfluités que je
possède et qui pouvaient avoir quelque valeur; mais, ne connaissant personne à
Saumur, je voulais vous prier ce matin de...
- De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.
- Non, mon oncle, de m'indiquer un honnête homme qui...
- Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela là-haut, et je reviendrai vous
dire ce que cela vaut, à un centime près. Or de bijou, dit-il en examinant une longue
chaine, dix-huit à dix-neuf carats.
Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.
- Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boutons, qui pourront
vous servir à attacher des rubans à vos poignets. Cela fait un bracelet fort à la mode
en ce moment.
- J'accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard d'intelligence.
- Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais précieusement dans ma toilette de
voyage, dit Charles en présentant un joli dé d'or à madame Grandet, qui depuis six
ans en désirait un.
- Il n'y a pas de remercîments possibles, mon neveu, dit la vieille mère, dont les yeux
se mouillèrent de larmes. Soir et matin dans mes prières j'ajouterai la plus pressante
de toutes pour vous, en disant celle des voyageurs. Si je mourais, Eugénie vous
conserverait ce bijou.
- Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes, mon neveu,
dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous éviter la peine de vendre cela, je
vous en compterai l'argent... en livres.
Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les écus de six livres doivent être
acceptés pour six francs sans déduction.
- Je n'osais vous le proposer, répondit Charles; mais il me répugnait de brocanter mes
bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver son linge sale en famille, disait
Napoléon. Je vous remercie donc de votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et
il y eut un moment de silence. - Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air
inquiet, comme s'il eût craint de blesser sa susceptibilité, ma cousine et ma tante ont
bien voulu accepter un faible souvenir de moi; veuillez à votre tour agréer des boutons
de manche qui me deviennent inutiles: ils vous rappelleront un pauvre garçon qui, loin
de vous, pensera certes à ceux qui désormais seront toute sa famille.
- Mon garçon! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça... Qu'as-tu donc, ma
femme? dit-il en se tournant avec avidité vers elle, ah! un dé d'or. Et toi, fifille, tiens,
des agrafes de diamants. Allons, je prends tes boutons, mon garçon, reprit-il en
serrant la main de Charles. Mais... tu me permettras de... te payer... ton, oui... ton
passage aux Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garçon, qu'en
estimant tes bijoux, je n'en ai compté que l'or brut, il y a peut-être quelque chose à
gagner sur les façons. Ainsi, voilà qui est dit. Je te donnerai quinze cents francs... en

61
livres, que Cruchot me prêtera; car je n'ai pas un rouge liard ici, à moins que Perrotet,
qui est en retard de son fermage, ne me le paie. Tiens, tiens, je vais l'aller voir.
Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.
- Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard de tristesse mêlée
d'admiration.
- Il le faut, dit-il en baissant la tête. Depuis quelques jours, le maintien, les manières,
les paroles de Charles étaient devenus ceux d'un homme profondément affligé, mais
qui, sentant peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son
malheur. Il ne soupirait plus, il s'était fait homme. Aussi jamais Eugénie ne présuma-t-
elle mieux du caractère de son cousin qu'en le voyant descendre dans ses habits de
gros drap noir, qui allaient bien à sa figure pâlie et à sa sombre contenance. Ce jour-là
le deuil fut pris par les deux femmes, qui assistèrent avec Charles à un Requiem
célébré à la paroisse pour l'âme de feu Guillaume Grandet.
Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et les lut.
- Hé! bien, mon cousin, êtes-vous content de vos affaires, dit Eugénie à voix basse.
- Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, répondit Grandet. Que diable, je ne
te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez dans celles de ton cousin? Laisse-le
donc, ce garçon.
- Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles.
- Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride dans le
commerce. Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit à Eugénie
en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le noyer: " J'avais bien présumé
d'Alphonse, il s'est conduit à merveille. Il a fait mes affaires avec prudence et loyauté.
Je ne dois rien à Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir,
d'après les conseils d'un capitaine au long cours, employé trois mille francs qui lui
restaient en une pacotille composée de curiosités européennes, desquelles on tire un
excellent parti aux Indes. Il a dirigé mes colis sur Nantes, où se trouve un navire en
charge pour Java. Dans cinq jours, Eugénie, il faudra nous dire adieu pour toujours
peut-être, mais au moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que
m'envoient deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer à
mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez pas en balance ma
vie et la vôtre, je puis périr, peut-être se présentera-t-il pour vous un riche
établissement...
- Vous m'aimez?... dit-elle.
- Oh! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d'accent qui révélait une égale
profondeur dans le sentiment.
- J'attendrai, Charles. Dieu! mon père est à sa fenêtre, dit-elle en repoussant son
cousin, qui s'approchait pour l'embrasser.
Elle se sauva sous la voûte, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se retira au pied de
l'escalier et ouvrit la porte battante; puis, sans trop savoir où elle allait, Eugénie se
trouva près du bouge de Nanon, à l'endroit le moins clair du couloir; là Charles, qui
l'avait accompagnée, lui prit la main, l'attira sur son coeur, la saisit par la taille, et
l'appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus, elle reçut et donna le plus pur, le
plus suave, mais aussi le plus entier de tous les baisers.
- Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épouser, lui dit Charles.
- Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle, où Eugénie reprit son ouvrage,
et où Charles se mit à lire les litanies de la Vierge dans le paroissien de madame
Grandet.
- Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.
Dès que Charles eut annoncé son départ, Grandet se mit en mouvement pour faire
croire qu'il lui portait beaucoup d'intérêt; il se montra libéral de tout ce qui ne coûtait
rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et dit que cet homme prétendait vendre ses
caisses trop cher; il voulut alors à toute force les faire lui-même, et y employa de

62
vieilles planches; il se leva dès le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer ses
voliges et en confectionner de très belles caisses, dans lesquelles il emballa tous les
effets de Charles; il se chargea de les faire descendre par bateau sur la Loire, de les
assurer, et de les expédier en temps utile à Nantes.
Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour Eugénie avec une
effrayante rapidité. Parfois elle voulait suivre son cousin. Celui qui a connu la plus
attachante des passions, celle dont la durée est chaque jour abrégée par l'âge, par le
temps, par une maladie mortelle, par quelques-unes des fatalités humaines, celui-là
comprendra les tourments d'Eugénie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce
jardin, maintenant trop étroit pour elle, ainsi que la cour, la maison, la ville: elle
s'élançait par avance sur la vaste étendue des mers. Enfin la veille du départ arriva. Le
matin, en l'absence de Grandet et de Nanon, le précieux coffret où se trouvaient les
deux portraits fut solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clef,
et où était la bourse maintenant vide. Le dépôt de ce trésor n'alla pas sans bon
nombre de baisers et de larmes. Quand Eugénie mit la clef dans son sein, elle n'eut
pas le courage de défendre à Charles d'y baiser la place.
- Elle ne sortira pas de là, mon ami.
- Eh! bien, mon coeur y sera toujours aussi.
- Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.
- Ne sommes-nous pas mariés? répondit-il; j'ai ta parole, prends la mienne.
- A toi, pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre.
Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur d'Eugénie avait
momentanément sanctifié l'amour de Charles. Le lendemain matin le déjeuner fut
triste. Malgré la robe d'or et une croix à la Jeannette que lui donna Charles, Nanon
elle-même, libre d'exprimer ses sentiments, eut la larme à l'oeil.
- Ce pauvre mignon monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le conduise.
A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner Charles à la
diligence de Nantes. Nanon avait lâché le chien, fermé la porte, et voulut porter le sac
de nuit de Charles. Tous les marchands de la vieille rue étaient sur le seuil de leurs
boutiques pour voir passer ce cortège, auquel se joignit sur la place maître Cruchot.
- Ne va pas pleurer, Eugénie, lui dit sa mère.
- Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant Charles sur les
deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez l'honneur de votre père sauf.
Je vous en réponds, moi, Grandet; car, alors, il ne tiendra qu'à vous de...
- Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon départ. N'est-ce pas le plus
beau présent que vous puissiez me faire?
Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait interrompu, Charles
répandit sur le visage tanné de son oncle des larmes de reconnaissance, tandis
qu'Eugénie serrait de toutes ses forces la main de son cousin et celle de son père. Le
notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris
le bonhomme. Les quatre Saumurois, environnés de plusieurs personnes, restèrent
devant la voiture jusqu'à ce qu'elle partît; puis, quand elle disparut sur le pont et ne
retentit plus que dans le lointain: " Bon voyage! " dit le vigneron. Heureusement
maître Cruchot fut le seul qui entendit cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient
allées à un endroit du quai d'où elles pouvaient encore voir la diligence, et agitaient
leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit Charles en déployant le sien.
- Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit Eugénie au
moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
Pour ne point interrompre le cours des événements qui se passèrent au sein de la
famille Grandet, il est nécessaire de jeter par anticipation un coup d'oeil sur les
opérations que le bonhomme fit à Paris par l'entremise de des Grassins. Un mois après
le départ du banquier, Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente
achetée à quatre-vingts francs net. Les renseignements donnés à sa mort par son
inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa défiance lui

63
suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre l'inscription elle-même. Maître
Cruchot pensa que Nanon fut, à son insu, l'instrument fidèle du transport des fonds.
Vers cette époque, la servante fit une absence de cinq jours, sous prétexte d'aller
ranger quelque chose à Froidfond, comme si le bonhomme était capable de laisser
traîner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet,
toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent.
A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements les plus
exacts sur les grandes fortunes de Paris et des départements. Les noms de des
Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient connus et y jouissaient de l'estime
accordée aux célébrités financières qui s'appuient sur d'immenses propriétés
territoriales libres d'hypothèques. L'arrivée du banquier de Saumur, chargé, disait-on,
de liquider par honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour éviter à l'ombre
du négociant la honte des protêts. La levée des scellés se fit en présence des
créanciers, et le notaire de la famille se mit à procéder régulièrement à l'inventaire de
la succession. Bientôt des Grassins réunit les créanciers, qui, d'une voix unanime,
élurent pour liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec François Keller,
chef d'une riche maison, l'un des principaux intéressés, et leur confièrent tous les
pouvoirs nécessaires pour sauver à la fois l'honneur de la famille et les créances. Le
crédit du Grandet de Saumur, l'espérance qu'il répandit au coeur des créanciers par
l'organe de des Grassins, facilitèrent les transactions; il ne se rencontra pas un seul
récalcitrant parmi les créanciers. Personne ne pensait à passer sa créance au compte
de Profits et Pertes, et chacun se disait: " Grandet de Saumur paiera! " Six mois
s'écoulèrent. Les Parisiens avaient remboursé les effets en circulation et les
conservaient au fond de leurs portefeuilles. Premier résultat que voulait obtenir le
tonnelier. Neuf mois après la première assemblée, les deux liquidateurs distribuèrent
quarante-sept pour cent à chaque créancier. Cette somme fut produite par la vente
des valeurs, possessions, biens et choses généralement quelconques appartenant à
feu Guillaume Grandet, et qui fut faite avec une fidélité scrupuleuse. La plus exacte
probité présidait à cette liquidation. Les créanciers se plurent à reconnaître l'admirable
et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circulé
convenablement, les créanciers demandèrent le reste de leur argent. Il leur fallut
écrire une lettre collective à Grandet.
- Nous y voilà, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu; patience, mes petits
amis.
En réponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de Saumur
demanda le dépôt chez un notaire de tous les titres de créance existants contre la
succession de son frère, en les accompagnant d'une quittance des paiements déjà
faits, sous prétexte d'apurer les comptes, et de correctement établir l'état de la
succession. Ce dépôt souleva mille difficultés. Généralement, le créancier est une sorte
de maniaque. Aujourd'hui prêt à conclure, demain il veut tout mettre à feu et à sang;
plus tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd'hui sa femme est de bonne humeur, son
petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis, il ne veut pas perdre un sou;
demain il pleut, il ne peut pas sortir, il est mélancolique, il dit oui à toutes les
propositions qui peuvent terminer une affaire; le surlendemain il lui faut des garanties,
à la fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau! Le créancier ressemble à ce
moineau franc à la queue duquel on engage les petits enfants à tâcher de poser un
grain de sel; mais le créancier rétorque cette image contre sa créance; de laquelle il
ne peut rien saisir. Grandet avait observé les variations atmosphériques des
créanciers, et ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. Les uns se fâchèrent et se
refusèrent net au dépôt - Bon! ça va bien, disait Grandet en se frottant les mains à la
lecture des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins. Quelques autres ne
consentirent audit dépôt que sous la condition de faire bien constater leurs droits, ne
renoncer à aucuns, et se réserver même celui de faire déclarer la faillite. Nouvelle
correspondance, après laquelle Grandet de Saumur consentit à toutes les réserves

64
demandées. Moyennant cette concession, les créanciers bénins firent entendre raison
aux créanciers durs. Le dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes. Ce bonhomme, dit-
on à des Grassins, se moque de vous et de nous. Vingt-trois mois après la mort de
Guillaume Grandet, beaucoup de commerçants, entraînés par le mouvement des
affaires de Paris, avaient oublié leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient que
pour se dire: " Je commence à croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que
je tirerai de cela. " Le tonnelier avait calculé sur la puissance du temps, qui, disait-il,
est un bon diable. A la fin de la troisième année, des Grassins écrivit à Grandet que,
moyennant dix pour cent des deux millions quatre cent mille francs restant dus par la
maison Grandet, il avait amené les créanciers à lui rendre leurs titres. Grandet
répondit que le notaire et l'agent de change dont les épouvantables faillites avaient
causé la mort de son frère, vivaient, eux! pouvaient être devenus bons, et qu'il fallait
les actionner afin d'en tirer quelque chose et diminuer le chiffre du déficit A la fin de la
quatrième année, le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze cent mille
francs. Il y eut des pourparlers qui durèrent six mois entre les liquidateurs et les
créanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref, vivement pressé de s'exécuter,
Grandet de Saumur répondit aux deux liquidateurs, vers le neuvième mois de cette
année, que son neveu, qui avait fait fortune aux Indes, lui avait manifesté l'intention
de payer intégralement les dettes de son père; il ne pouvait pas prendre sur lui de les
solder frauduleusement sans l'avoir consulté; il attendait une réponse. Les créanciers,
vers le milieu de la cinquième année, étaient encore tenus en échec, avec le mot
intégralement, de temps en temps lâché par le sublime tonnelier, qui riait dans sa
barbe, et ne disait jamais, sans laisser échapper un fin sourire et un juron, le mot: "
Ces PARISIENS! " Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï dans les fastes du
commerce. Ils se retrouveront dans la position où les avait maintenus Grandet au
moment où les événements de cette histoire les obligeront à y reparaître. Quand les
rentes atteignirent à 115, le père Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions
quatre cent mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent mille
francs d'intérêts composés que lui avaient donnés ses inscriptions. Des Grassins
demeurait à Paris. Voici pourquoi. D'abord il fut nommé député; puis il s'amouracha,
lui père de famille, mais ennuyé par l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des
plus jolies actrices du théâtre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maître
chez le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite; elle fut jugée à Saumur
profondément immorale. Sa femme se trouva très heureuse d'être séparée de biens et
d'avoir assez de tête pour mener la maison de Saumur, dont les affaires se
continuèrent sous son nom, afin de réparer les brèches faites à sa fortune par les
folies de monsieur des Grassins. Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse
de la quasi-veuve, qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie
Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins à Paris, et y devint, dit-on, un
fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.
- Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant une somme à madame des
Grassins, moyennant sûretés. Je vous plains beaucoup, vous êtes une bonne petite
femme.
- Ah! monsieur, répondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour où il partit de
chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ruine?
- Le ciel m'est témoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier moment pour
l'empêcher d'y aller. Monsieur le président voulait à toute force l'y remplacer; et, s'il
tenait tant à s'y rendre, nous savons maintenant pourquoi.
Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur que n'en a l'homme, et
souffrent plus que lui. L'homme a sa force, et l'exercice de sa puissance: il agit, il va, il
s'occupe, il pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait
Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin dont rien ne la
distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abîme qu'il a ouvert, le mesure et souvent le

65
comble de ses voeux et de ses larmes. Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa
destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des
femmes. Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console. Son bonheur,
amassé comme les clous semés sur la muraille, suivant la sublime expression de
Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main. Les chagrins ne se font
jamais attendre, et pour elle ils arrivèrent bientôt. Le lendemain du départ de Charles,
la maison Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie,
qui la trouva tout à coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut que la chambre de
Charles restât dans l'état où il l'avait laissée. Madame Grandet et Nanon furent
volontiers complices de ce statu quo.
- Qui sait s'il ne reviendra pas plus tôt que nous ne le croyons? dit-elle.
- Ah! je le voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais ben à lui! C'était un ben
doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli, moutonné comme une fille. Eugénie
regarda Nanon.
- Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux à la perdition de votre âme! Ne
regardez donc pas le monde comme ça.
Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un nouveau caractère. Les
graves pensées d'amour par lesquelles son âme était lentement envahie, la dignité de
la femme aimée donnèrent à ses traits cette espèce d'éclat que les peintres figurent
par l'auréole. Avant la venue de son cousin, Eugénie pouvait être comparée à la Vierge
avant la conception; quand il fut parti elle ressemblait à la Vierge mère: elle avait
conçu l'amour. Ces deux Maries, si différentes et si bien représentées par quelques
peintres espagnols, constituent l'une des plus brillantes figures qui abondent dans le
christianisme. En revenant de la messe, où elle alla le lendemain du départ de Charles,
et où elle avait fait voeu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la ville, une
mappemonde qu'elle cloua près de son miroir, afin de suivre son cousin dans sa route
vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y
transportait, de le voir, de lui adresser mille questions, de lui dire: " Es-tu bien? ne
souffres-tu pas? penses-tu bien à moi, en voyant cette étoile dont tu m'as appris à
connaître les beautés et l'usage? " Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer,
assise sur le banc de bois rongé par les vers et garni de mousse grise où ils s'étaient
dit tant de bonnes choses, de niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux en Espagne
de leur joli ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le ciel par le petit espace que
les murs lui permettaient d'embrasser; puis le vieux pan de muraille, et le toit sous
lequel était la chambre de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui
persiste, qui se glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou, comme
eussent dit nos pères, l'étoffe de la vie. Quand les soi-disant amis du père Grandet
venaient faire la partie le soir, elle était gaie, elle dissimulait; mais, pendant toute la
matinée, elle causait de Charles avec sa mère et Nanon. Nanon avait compris qu'elle
pouvait compatir aux souffrances de sa jeune maîtresse sans manquer à ses devoirs
envers son vieux patron, elle qui disait à Eugénie: " Si j'avais eu un homme à moi, je
l'aurais... suivi dans l'enfer. Je l'aurais... quoi... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer
pour lui; mais... rin. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous,
mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de même, tourne
autour de ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui viennent ici flairer le
magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je vois ça, parce que je suis encore fine,
quoique je sois grosse comme une tour; hé! bien, mam'zelle, ça me fait plaisir,
quoique ça ne soye pas de l'amour. "
Deux mois se passèrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone, s'était animée
par l'immense intérêt du secret qui liait plus intimement ces trois femmes. Pour elles,
sous les planchers grisâtres de cette salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et
matin Eugénie ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche
matin elle fut surprise par sa mère au moment où elle était occupée à chercher les

66
traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut alors initiée au terrible
secret de l'échange fait par le voyageur contre le trésor d'Eugénie.
- Tu lui as tout donné, dit la mère épouvantée. Que diras-tu donc à ton père, au jour
de l'an, quand il voudra voir ton or?
Les yeux d'Eugénie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurèrent dans un effroi
mortel pendant la moitié de la matinée. Elles furent assez troublées pour manquer la
grand-messe, et n'allèrent qu'à la messe militaire. Dans trois jours l'année 1819
finissait. Dans trois jours devait commencer une terrible action, une tragédie
bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu; mais, relativement aux acteurs,
plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides.
- Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet à sa fille en laissant son tricot sur ses
genoux.
La pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois que les manches de laine
dont elle avait besoin pour son hiver n'étaient pas encore finies. Ce fait domestique,
minime en apparence, eut de tristes résultats pour elle. Faute de manches, le froid la
saisit d'une façon fâcheuse au milieu d'une sueur causée par une épouvantable colère
de son mari.
- Je pensais, ma pauvre enfant, que, si tu m'avais confié ton secret, nous aurions eu le
temps d'écrire à Paris à monsieur des Grassins. Il aurait pu nous envoyer des pièces
d'or semblables aux tiennes; et, quoique Grandet les connaisse bien, peut-être...
- Mais où donc aurions-nous pris tant d'argent?
- J'aurais engagé mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous eût bien...
- Il n'est plus temps, répondit Eugénie d'une voix sourde et altérée en interrompant sa
mère. Demain matin ne devons-nous pas aller lui souhaiter la bonne année dans sa
chambre?
- Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot?
- Non, non, ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur dépendance. D'ailleurs
j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me repens de rien. Dieu me protégera. Que sa
sainte volonté se fasse. Ah! si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pensé qu'à lui, ma
mère.
Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante à laquelle la mère et la
fille étaient en proie leur suggéra la plus naturelle des excuses pour ne pas venir
solennellement dans la chambre de Grandet. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus
rigoureux de l'époque La neige encombrait les toits.
Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'entendit se remuant dans sa chambre: "
Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi; le froid est si vif que je
gèle sous ma couverture. Je suis arrivée à un âge où j'ai besoin de ménagements.
D'ailleurs, reprit-elle après une légère pause, Eugénie viendra s'habiller là. Cette
pauvre fille pourrait gagner une maladie à faire sa toilette chez elle par un temps
pareil. Puis nous irons te souhaiter le bon an près du feu, dans la salle. "
- Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu commences l'année, madame Grandet? Tu
n'as jamais tant parlé. Cependant tu n'as pas mangé de pain trempé dans du vin, je
pense. Il y eut un moment de silence. Eh! bien, reprit le bonhomme, que sans doute la
proposition de sa femme arrangeait, je vais faire ce que vous voulez, madame
Grandet. Tu es vraiment une bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à
l'échéance de ton âge, quoique en général les La Bertellière soient faits de vieux
ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il après une pause. Enfin, nous en avons hérité, je leur
pardonne. Et il toussa.
- Vous êtes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme.
- Toujours gai, moi...
Gai, gai, gai, le tonnelier
Raccommodez votre cuvier!
ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Oui, nom d'un petit bonhomme, il
fait solidement froid tout de même. Nous déjeunerons bien, ma femme. Des Grassins

67
m'a envoyé un pâté de foies gras truffés! Je vais aller le chercher à la diligence. Il doit
y avoir joint un double napoléon pour Eugénie, vint lui dire le tonnelier à l'oreille. Je
n'ai plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pièces, je puis te dire
cela à toi; mais il a fallu les lâcher pour les affaires. Et, pour célébrer le premier jour
de l'an, il l'embrassa sur le front.
- Eugénie, cria la bonne mère, je ne sais sur quel côté ton père a dormi; il est bon
homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons.
- Quoi qu'il a donc, notre maître? dit Nanon en entrant chez sa maîtresse pour y
allumer du feu. D'abord, il m'a dit: " Bon jour, bon an, grosse bête! Va faire du feu
chez ma femme, elle a froid. " Ai-je été sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour
me donner un écu de six francs qui n'est quasi point rogné du tout! Tenez, madame,
regardez-le donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de même. Il y en
a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais lui, il se fait doux comme votre
cassis, et y rabonit. C'est un ben parfait, un ben bon homme...
Le secret de cette joie était dans une entière réussite de la spéculation de Grandet.
Monsieur des Grassins, après avoir déduit les sommes que lui devait le tonnelier pour
l'escompte des cent cinquante mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il
lui avait avancé afin de compléter l'argent nécessaire à l'achat des cent mille livres de
rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en écus, restant sur le
semestre de ses intérêts, et lui avait annoncé la hausse des fonds publics. Ils étaient
alors à 89, les plus célèbres capitalistes en achetaient, fin janvier, à 92. Grandet
gagnait, depuis deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apuré ses
comptes, et allait désormais toucher cinquante mille francs tous les six mois sans avoir
à payer ni impositions, ni réparations. Il concevait enfin la rente, placement pour
lequel les gens de province manifestent une répugnance invincible, et il se voyait,
après cinq ans, maître d'un capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et
qui, joint à la valeur territoriale de ses propriétés, composerait une fortune colossale.
Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le solde d'un immense service que la
servante avait à son insu rendu à son maître.
- Oh! oh! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le matin comme au feu? se dirent
les marchands occupés à ouvrir leurs boutiques. Puis, quand ils le virent revenant du
quai suivi d'un facteur des Messageries transportant sur une brouette des sacs pleins:
L'eau va toujours à la rivière, le bonhomme allait à ses écus, disait l'un. - Il lui en
vient de Paris, de Froidfond, de Hollande! disait un autre. - Il finira par acheter
Saumur, s'écriait un troisième. - Il se moque du froid, il est toujours à son affaire,
disait une femme à son mari. - Eh! eh! monsieur Grandet, si ça vous gênait, lui dit un
marchand de drap, son plus proche voisin, je vous en débarrasserais.
- Ouin! ce sont des sous, répondit le vigneron.
- D'argent, dit le facteur à voix basse.
- Si tu veux que je te soigne, mets une bride à ta margoulette, dit le bonhomme au
facteur en ouvrant sa porte.
- Ah! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur; il paraît que quand il fait
froid il entend.
- Voilà vingt sous pour tes étrennes, et motus! Détale! lui dit Grandet. Nanon te
reportera ta brouette. - Nanon, les linottes sont-elles à la messe?
- Oui, monsieur.
- Allons, haut la patte! à l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de sacs. En un moment les
écus furent transportés dans sa chambre où il s'enferma. Quand le déjeuner sera prêt,
tu me cogneras au mur. Reporte la brouette aux Messageries.
La famille ne déjeuna qu'à dix heures.
- Ici ton père ne demandera pas à voir ton or, dit madame Grandet à sa fille en
rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis nous aurons le temps de
remplir ton trésor pour le jour de ta naissance...

68
Grandet descendit l'escalier en pensant à métamorphoser promptement ses écus
parisiens en bon or et à son admirable spéculation des rentes sur l'Etat. Il était décidé
à placer ainsi ses revenus jusqu'à ce que la rente atteignît le taux de cent francs.
Méditation funeste à Eugénie. Aussitôt qu'il entra, les deux femmes lui souhaitèrent
une bonne année, sa fille en lui sautant au cou et le câlinant, madame Grandet
gravement et avec dignité.
- Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je travaille pour toi, vois-
tu?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent pour être heureux. Sans argent,
bernique. Tiens, voilà un napoléon tout neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit
bonhomme, il n'y a pas un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton
or, fifille.
- Bah! il fait trop froid; déjeunons, lui répondit Eugénie.
- Hé! bien, après, hein? Ca nous aidera tous à digérer. Ce gros des Grassins, il nous a
envoyé ça tout de même, reprit-il. Ainsi mangez, mes enfants, ça ne nous coûte rien.
Il va bien des Grassins, je suis content de lui. Le merluchon rend service à Charles, et
gratis encore. Il arrange très bien les affaires de ce pauvre défunt Grandet. - Ououh!
ououh! fit-il, la bouche pleine, après une pause, cela est bon! Manges-en donc, ma
femme! ça nourrit au moins pour deux jours.
- Je n'ai pas faim. Je suis toute malingre, tu le sais bien.
- Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre; tu es une La
Bertellière, une femme solide. Tu es bien un petit brin jaunette, mais j'aime le jaune.
L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible peut-être pour un
condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa fille l'attente des
événements qui devaient terminer ce déjeuner de famille. Plus gaiement parlait et
mangeait le vieux vigneron, plus le coeur de ces deux femmes se serrait. La fille avait
néanmoins un appui dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour.
- Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.
A cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants de courage.
- Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures, le déjeuner fut achevé;
mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l'aise pour voir ton petit trésor, dit-il en
regardant Eugénie Petit, ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf
cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins
un. Eh! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce que, vois-
tu, fifille... Hé! bien, pourquoi nous écoutes-tu? Montre-moi tes talons, Nanon, et va
faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon disparut. - Ecoute, Eugénie, il faut que tu
me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pépère, ma petite fifille, hein? Les
deux femmes étaient muettes. - Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te
rendrai six mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. Il ne
faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera bientôt, je te trouverai
un futur qui pourra t'offrir le plus beau douzain dont on aura jamais parlé dans la
province. Ecoute donc, fifille. Il se présente une belle occasion: tu peux mettre tes six
mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près de deux cents
francs d'intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle, ni gelée, ni marée, ni rien de ce
qui tracasse les revenus. Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or, hein, fifille?
Apporte-le-moi tout de même. Je te ramasserai des pièces d'or, des hollandaises, des
portugaises, des roupies du Mogol, des génovines, et, avec celles que je te donnerai à
tes fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de ton joli petit trésor en or. Que dis-
tu, fifille? Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur
les yeux pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour les écus.
Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes: ça va, ça vient, ça sue, ça
produit.
Eugénie se leva, mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, elle se retourna
brusquement, regarda son père en face et lui dit: " Je n'ai plus mon or. "

69
- Tu n'as plus ton or! s'écria Grandet en se dressant sur ses jarrets comme un cheval
qui entend tirer le canon à dix pas de lui.
- Non, je ne l'ai plus.
- Tu te trompes, Eugénie.
- Non.
- Par la serpette de mon père!
Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
- Bon saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit, cria Nanon.
- Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme.
- Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre famille! - Eugénie,
qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en fondant sur elle.
- Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mère souffre beaucoup.
Voyez, ne la tuez pas.
Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme, naguère si
jaune.
- Nanon, venez m'aider à me coucher, dit la mère d'une voix faible. Je meurs.
Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse, autant en fit Eugénie, et ce ne fut pas
sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez elle, car elle tombait en
défaillance de marche en marche. Grandet resta seul. Néanmoins, quelques moments
après, il monta sept ou huit marches, et cria: " Eugénie, quand votre mère sera
couchée, vous descendrez. "
- Oui, mon père. Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère.
- Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor.
- Mon père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas entièrement maîtresse,
reprenez-les, répondit froidement Eugénie en cherchant le napoleon sur la cheminée
et le lui présentant.
Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.
- Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ça! dit-il en faisant
claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent. Vous méprisez donc votre père,
vous n'avez donc pas confiance en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un
père. S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien. Où est votre or?
- Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais je vous ferai fort
humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez assez souvent dit que je
suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire,
et soyez sûr qu'il est bien placé...
- Où?
- C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?
- Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires?
- C'est aussi mon affaire.
- Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire à votre père,
mademoiselle Grandet.
- Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.
- Au moins quand avez-vous donné votre or? Eugénie fit un signe de tête négatif. -
Vous l'aviez encore le jour de votre fête, hein? Eugénie, devenue aussi rusée par
amour que son père l'était par avarice, réitéra le même signe de tête. - Mais l'on n'a
jamais vu pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla crescendo et
qui fit graduellement retentir la maison. Comment! ici, dans ma propre maison, chez
moi, quelqu'un aura pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or est
une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais
quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et même chez les bourgeois, mais donner
de l'or, car vous l'avez donné à quelqu'un, hein? Eugénie fut impassible. A-t-on vu
pareille fille! Est-ce moi qui suis votre père? Si vous l'avez placé, vous en avez un
reçu...
- Etais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait? Etait-ce à moi?

70
- Mais tu es un enfant.
- Majeure.
Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura; puis trouvant enfin
des paroles, il cria: " Maudit serpent de fille! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je
t'aime, et tu en abuses. Elle égorge son père! Pardieu, tu auras jeté notre fortune aux
pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin. Par la serpette de mon père, je
ne peux pas te déshériter, nom d'un tonneau! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes
enfants! Tu ne verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'était à Charles,
que... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi! ce méchant mirliflor m'aurait dévalisé... "
Il regarda sa fille qui restait muette et froide. - Elle ne bougera pas, elle ne sourcillera
pas, elle est plus Grandet que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donné ton or pour rien,
au moins. Voyons, dis? Eugénie regarda son père, en lui jetant un regard ironique qui
l'offensa. Eugénie, vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez, pour y rester,
vous soumettre à ses ordres. Les prêtres vous ordonnent de m'obéir. Eugénie baissa la
tête. Vous m'offensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que
soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous
permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu,
marchez!
Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Après avoir fait un certain
nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans s'apercevoir du froid, Grandet
se douta que sa fille devait être chez sa femme; et, charmé de la prendre en
contravention à ses ordres, il grimpa les escaliers avec l'agilité d'un chat, et apparut
dans la chambre de madame Grandet au moment où elle caressait les cheveux
d'Eugénie dont le visage était plongé dans le sein maternel.
- Console-toi, ma pauvre enfant, ton père s'apaisera.
- Elle n'a plus de père, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi, madame Grandet, qui
avons fait une fille désobéissante comme l'est celle-là? Jolie éducation, et religieuse
surtout. Hé! bien, vous n'êtes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison,
mademoiselle.
- Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en montrant un
visage rougi par la fièvre.
- Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes deux la maison. Tonnerre,
où est l'or, qu'est devenu l'or?
Eugénie se leva, lança un regard d'orgueil sur son père, et rentra dans sa chambre à
laquelle le bonhomme donna un tour de clef.
- Nanon, cria-t-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur un fauteuil au coin de
la cheminée de sa femme, en lui disant: " Elle l'a donné sans doute à ce misérable
séducteur de Charles qui n'en voulait qu'à notre argent. "
Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille et dans son sentiment
pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide, muette et sourde.
- Je ne savais rien de tout ceci, répondit-elle en se tournant du côté de la ruelle du lit
pour ne pas subir les regards étincelants de son mari. Je souffre tant de votre
violence, que si j'en crois mes pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en
avant. Vous auriez dû m'épargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais
causé de chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois innocente
autant que l'enfant qui naît; ainsi ne lui faites pas de peine, révoquez votre arrêt. Le
froid est bien vif, vous pouvez être cause de quelque grave maladie.
- Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au pain et à l'eau
jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son père. Que diable, un chef de famille doit savoir où va
l'or de sa maison. Elle possédait les seules roupies qui fussent en France peut-être,
puis des génovines, des ducats de Hollande.
- Monsieur, Eugénie est notre unique enfant et quand même elle les aurait jetés à
l'eau...

71
- A l'eau? cria le bonhomme, à l'eau! Vous êtes folle, madame Grandet. Ce que j'ai dit
est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au logis, confessez votre fille, tirez-
lui les vers du nez? les femmes s'entendent mieux entre elles à ça que nous autres.
Quoi qu'elle ait pu faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi? Quand elle
aurait doré son cousin de la tête aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous ne
pouvons pas courir après...
- Eh! bien, monsieur? Excitée par la crise nerveuse où elle se trouvait, ou par le
malheur de sa fille qui développait sa tendresse et son intelligence, la perspicacité de
madame Grandet lui fit apercevoir un mouvement terrible dans la loupe de son mari,
au moment où elle répondait; elle changea d'idée sans changer de ton. - Eh! bien,
monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez? Elle ne m'a rien dit, elle
tient de vous.
- Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta, ta, ta, ta, vous me
narguez, je crois. Vous vous entendez peut-être avec elle.
Il regarda sa femme fixement.
- En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'à continuer
ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il m'en coûter la vie, je vous le répéterais
encore: vous avez tort envers votre fille, elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes.
Cet argent lui appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le droit
de connaître nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie, rendez vos bonnes
grâces à Eugénie! ... Vous amoindrirez ainsi l'effet du coup que m'a porté votre colère,
et vous me sauverez peut-être la vie. Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
- Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mère et la fille raisonnent et
parlent comme si... Brooouh! Pouah! Vous m'avez donné de cruelles étrennes,
Eugénie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez! Ce que vous faites vous causera des remords,
entendez-vous. A quoi donc vous sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois
mois, si vous donnez l'or de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera
votre coeur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter? Vous verrez ce que vaut
votre Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il n'a ni coeur
ni âme, puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre fille sans l'agrément des parents.
Quand la porte de la rue fut fermée, Eugénie sortit de sa chambre et vint près de sa
mère.
- Vous avez bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
- Vois-tu, mon enfant, où nous mènent les choses illicites?... tu m'as fait faire un
mensonge.
- Oh! je demanderai à Dieu de m'en punir seule.
- C'est-y vrai, dit Nanon effarée en arrivant, que voilà mademoiselle au pain et à l'eau
pour le reste des jours?
- Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugénie.
- Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la maison mange du
pain sec. Non, non.
- Pas un mot de tout ça, Nanon, dit Eugénie.
- J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
- Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien désagréable d'être veuf
avec deux femmes dans sa maison.
- Je ne te parle pas à toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse. Qu'est-ce que tu as
dans ta casserole que j'entends bouillotter sur le fourneau?
- C'est des graisses que je fonds...
- Il viendra du monde ce soir, allume le feu. Les Cruchot, madame des Grassins et son
fils arrivèrent à huit heures, et s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
- Ma femme est un peu indisposée Eugénie est auprès d'elle, répondit le vieux
vigneron dont la figure ne trahit aucune émotion.

72
Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes, madame des Grassins,
qui était montée faire sa visite à madame Grandet, descendit, et chacun lui demanda:
" Comment va madame Grandet? "
- Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'état de sa santé me paraît vraiment
inquiétant. A son âge, il faut prendre les plus grandes précautions, papa Grandet.
- Nous verrons cela, répondit le vigneron d'un air distrait.
Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue, madame des
Grassins leur dit: " Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. La mère est très
mal sans seulement qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme quelqu'un qui
a pleuré longtemps. Voudraient-ils la marier contre son gré? "
Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pas muets chez Eugénie,
et lui découvrit un pâté fait à la casserole.
- Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a donné un lièvre. Vous mangez
si peu, que ce pâté vous durera bien huit jours; et, par la gelée, il ne risquera point de
se gâter. Au moins, vous ne demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est point sain
du tout.
- Pauvre Nanon, dit Eugénie en lui serrant la main.
- Je l'ai fait ben bon, ben délicat, et il ne s'en est point aperçu. J'ai pris le lard, le
laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben la maîtresse. Puis la servante se sauva,
croyant entendre Grandet.
Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa femme à des heures
différentes dans la journée, sans prononcer le nom de sa fille, sans la voir ni faire à
elle la moindre allusion. Madame Grandet ne quitta point sa chambre, et, de jour en
jour, son état empira. Rien ne fit plier le vieux tonnelier. Il restait inébranlable, âpre et
froid comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses habitudes; mais il
ne bégaya plus, causa moins, et se montra dans les affaires plus dur qu'il ne l'avait
jamais été. Souvent il lui échappait quelque erreur dans ses chiffres.
- Il s'est passé quelque chose chez les Grandet, disaient les Cruchotins et les
Grassinistes. - Qu'est-il donc arrivé dans la maison Grandet? fut une question
convenue que l'on s'adressait généralement dans toutes les soirées à Saumur. Eugénie
allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir de l'église, si madame des
Grassins lui adressait quelques paroles, elle y répondait d'une manière évasive et sans
satisfaire sa curiosité. Néanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher,
soit aux trois Cruchot, soit à madame des Grassins, le secret de la réclusion d'Eugénie.
Il y eut un moment où les prétextes manquèrent pour justifier sa perpétuelle absence.
Puis, sans qu'il fût possible de savoir par qui le secret avait été trahi, toute la ville
apprit que depuis le premier jour de l'an mademoiselle Grandet était, par l'ordre de
son père, enfermée dans sa chambre, au pain et à l'eau, sans feu; que Nanon lui
faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on savait même que la
jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que pendant le temps où son père
était absent du logis. La conduite de Grandet fut alors jugée très sévèrement. La ville
entière le mit pour ainsi dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses duretés, et
l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant. Lorsque sa fille
descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à vêpres, accompagnée de
Nanon, tous les habitants se mettaient aux fenêtres pour examiner avec curiosité la
contenance de la riche héritière et son visage, où se peignaient une mélancolie et une
douceur angéliques. Sa réclusion, la disgrâce de son père, n'étaient rien pour elle. Ne
voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc, le jardin, le pan de mur, et ne reprenait-
elle pas sur ses lèvres le miel qu'y avaient laissé les baisers de l'amour? Elle ignora
pendant quelque temps les conversations dont elle était l'objet en ville, tout aussi bien
que les ignorait son père. Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et l'amour
l'aidaient à patiemment supporter la colère et la vengeance paternelles. Mais une
douleur profonde faisait taire toutes les autres douleurs. Chaque jour, sa mère, douce
et tendre créature, qui s'embellissait de l'éclat que jetait son âme en approchant de la

73
tombe, sa mère dépérissait de jour en jour. Souvent Eugénie se reprochait d'avoir été
la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui la dévorait. Ces remords,
quoique calmés par sa mère, l'attachaient encore plus étroitement à son amour. Tous
les matins, aussitôt que son père était sorti, elle venait au chevet du lit de sa mère, et
là, Nanon lui apportait son déjeuner. Mais la pauvre Eugénie, triste et souffrante des
souffrances de sa mère, en montrait le visage à Nanon par un geste muet, pleurait et
n'osait parler de son cousin. Madame Grandet, la première, était forcée de lui dire: "
Où est-il? Pourquoi n'écrit-il pas? "
La mère et la fille ignoraient complètement les distances.
- Pensons à lui, ma mère, répondait Eugénie, et n'en parlons pas. Vous souffrez; vous
avant tout.
Tout c'était lui.
- Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu m'a protégée
en me faisant envisager avec joie le terme de mes misères.
Les paroles de cette femme étaient constamment saintes et chrétiennes. Quand, au
moment de déjeuner près d'elle, son mari venait se promener dans sa chambre, elle
lui dit, pendant les premiers mois de l'année, les mêmes discours, répétés avec une
douceur angélique, mais avec la fermeté d'une femme à qui une mort prochaine
donnait le courage qui lui avait manqué pendant sa vie.
- Monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma santé, lui répondait-
elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes; mais si vous voulez rendre
mes derniers moments moins amers et alléger mes douleurs, rendez vos bonnes
grâces à notre fille; montrez-vous chrétien, époux et père.
En entendant ces mots, Grandet s'asseyait près du lit et agissait comme un homme,
qui, voyant venir une averse, se met tranquillement à l'abri sous une porte cochère: il
écoutait silencieusement sa femme, et ne répondait rien. Quand les plus touchantes,
les plus tendres, les plus religieuses supplications lui avaient été adressées, il disait: "
Tu es un peu pâlotte aujourd'hui, ma pauvre femme. " L'oubli le plus complet de sa
fille semblait être gravé sur son front de grès, sur ses lèvres serrées. Il n'était même
pas ému par les larmes que ses vagues réponses, dont les termes étaient à peine
variés, faisaient couler le long du blanc visage de sa femme.
- Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne moi-même.
Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de son terrible: ta, ta, ta,
ta, ta! Mais aussi son despotisme n'était-il pas désarmé par cet ange de douceur, dont
la laideur disparaissait de jour en jour, chassée par l'expression des qualités morales
qui venaient fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le génie de la prière semblait
purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure, et la faisait resplendir. Qui
n'a pas observé le phénomène de cette transfiguration sur de saints visages où les
habitudes de l'âme finissent par triompher des traits les plus rudement contournés, en
leur imprimant l'animation particulière due à la noblesse et à la pureté des pensées
élevées! Le spectacle de cette transformation accomplie par les souffrances qui
consumaient les lambeaux de l'être humain dans cette femme agissait, quoique
faiblement, sur le vieux tonnelier dont le caractère resta de bronze. Si sa parole ne fut
plus dédaigneuse, un imperturbable silence, qui sauvait sa supériorité de père de
famille, domina sa conduite. Sa fidèle Nanon paraissait-elle au marché, soudain
quelques lazzis, quelques plaintes sur son maître lui sifflaient aux oreilles; mais,
quoique l'opinion publique condamnât hautement le père Grandet, la servante le
défendait par orgueil pour la maison.
- Eh! bien, disait-elle aux détracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne devenons pas
tous plus durs en vieillissant? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il se racornisse un peu,
cet homme? Taisez donc vos menteries. Mademoiselle vit comme une reine. Elle est
seule, eh! bien, c'est son goût. D'ailleurs mes maîtres ont des raisons majeures.

74
Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, dévorée par le chagrin,
encore plus que par la maladie, n'ayant pas réussi, malgré ses prières, à réconcilier
Eugénie et son père, confia ses peines secrètes aux Cruchot.
- Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et à l'eau?... s'écria le président de
Bonfons, et sans motif; mais cela constitue des sévices tortionnaires; elle peut
protester contre, et tant dans que sur...
- Allons, mon neveu, dit le notaire, laissez votre baragouin de palais. Soyez tranquille,
madame, je ferai finir cette réclusion dès demain.
En entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
- Messieurs, dit-elle en s'avançant par un mouvement plein de fierté, je vous prie de
ne pas vous occuper de cette affaire. Mon père est maître chez lui. Tant que j'habiterai
sa maison, je dois lui obéir. Sa conduite ne saurait être soumise à l'approbation ni à la
désapprobation du monde, il n'en est comptable qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié
le plus profond silence à cet égard. Blâmer mon père serait attaquer notre propre
considération. Je vous sais gré, messieurs, de l'intérêt que vous me témoignez; mais
vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire cesser les bruits offensants qui
courent par la ville, et desquels j'ai été instruite par hasard.
- Elle a raison, dit madame Grandet.
- Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher le monde de jaser est de vous faire
rendre la liberté, lui répondit respectueusement le vieux notaire frappé de la beauté
que la retraite, la mélancolie et l'amour avaient imprimée à Eugénie.
- Eh! bien, ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin d'arranger cette affaire, puisqu'il
répond du succès. Il connaît ton père et sait comment il faut le prendre. Si tu veux me
voir heureuse pendant le peu de temps qui me reste à vivre, il faut, à tout prix, que
ton père et toi vous soyez réconciliés.
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion d'Eugénie, il
vint faire un certain nombre de tours dans son petit jardin. Il avait pris pour cette
promenade le moment où Eugénie se peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros
noyer, il se cachait derrière le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants à
contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre les pensées que
lui suggérait la ténacité de son caractère et le désir d'embrasser son enfant. Souvent il
demeurait assis sur le petit banc de bois pourri où Charles et Eugénie s'étaient juré un
éternel amour, pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son
miroir. S'il se levait et recommençait sa promenade, elle s'asseyait complaisamment à
la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur où pendaient les plus jolies fleurs,
d'où sortaient, d'entre les crevasses, des Cheveux de Vénus, des liserons et une
plante grasse, jaune ou blanche, un sedum très abondant dans les vignes à Saumur et
à Tours. Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron assis par un
beau jour de juin sur le petit banc, le dos appuyé au mur mitoyen, occupé à voir sa
fille.
- Qu'y a-t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en apercevant le notaire.
- Je viens vous parler d'affaires.
- Ah! ah! avez-vous un peu d'or à me donner contre des écus?
- Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille Eugénie. Tout le monde parle
d'elle et de vous.
- De quoi se mêle-t-on? Charbonnier est maître chez lui.
- D'accord, le charbonnier est maître de se tuer aussi, ou, ce qui est pis, de jeter son
argent par les fenêtres.
- Comment cela?
- Eh! mais votre femme est très malade, mon ami. Vous devriez même consulter
monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait à mourir sans avoir été
soignée comme il faut, vous ne seriez pas tranquille, je le crois.
- Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces médecins, une fois qu'ils ont mis le
pied chez vous, ils viennent des cinq à six fois par jour.

75
- Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de vieux amis; il
n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus que moi d'intérêt à ce qui
vous concerne; j'ai donc dû vous dire cela. Maintenant, arrive qui plante, vous êtes
majeur, vous savez vous conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui
m'amène. Il s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-être. Après tout,
vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile. Songez donc à la
situation où vous seriez, vis-à-vis de votre fille, si madame Grandet mourait. Vous
devriez des comptes à Eugénie, puisque vous êtes commun en biens avec votre
femme. Votre fille sera en droit de réclamer le partage de votre fortune, de faire
vendre Froidfond. Enfin, elle succède à sa mère, de qui vous ne pouvez pas hériter.
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'était pas aussi fort en
législation qu'il pouvait l'être en commerce. Il n'avait jamais pensé à une licitation.
- Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot en terminant.
- Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot!
- Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père Grandet et de
connaître la cause de la querelle.
- Elle a donné son or.
- Eh! bien, était-il à elle? demanda le notaire.
- Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras par un
mouvement tragique. - Allez-vous, pour une misère, reprit Cruchot, mettre des
entraves aux concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa
mère?
- Ah! vous appelez six mille francs d'or une misère?
- Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que coûteront l'inventaire et le partage de la
succession de votre femme si Eugénie l'exige?
- Quoi?
- Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-être! Ne faudra-t-il pas liciter, et vendre
pour connaître la véritable valeur? au lieu qu'en vous entendant...
- Par la serpette de mon père! s'écria le vigneron qui s'assit en pâlissant, nous verrons
ça, Cruchot.
Après un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire en lui
disant: " La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs ". - Cruchot, reprit-il
solennellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur l'honneur que ce que
vous me chantez là est fondé en Droit. Montrez-moi le Code, je veux voir le Code!
- Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-je pas mon métier?
- Cela est donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué, dévoré par ma fille.
- Elle hérite de sa mère.
- A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est solide
heureusement. C'est une La Bertellière.
- Elle n'a pas un mois à vivre.
Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un regard effrayant à
Cruchot: " Comment faire? " lui dit-il.
- Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la succession de sa mère. Vous
ne voulez pas la déshériter, n'est-ce pas? Mais, pour obtenir un partage de ce genre,
ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis là, mon vieux, est contre mon intérêt. Qu'ai-je à
faire, moi? ... des liquidations, des inventaires, des ventes, des partages...
- Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me tribouillez les
entrailles. Avez-vous reçu de l'or?
- Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les donnerai. Mon bon ami,
faites la paix avec Eugénie. Voyez-vous, tout Saumur vous jette la pierre.
- Les drôles!
- Allons, les rentes sont à 99. Soyez donc content une fois dans la vie.
- A 99, Cruchot?
- Oui.

76
- Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire jusqu'à la porte de la
rue. Puis, trop agité par ce qu'il venait d'entendre pour rester au logis, il monta chez
sa femme et lui dit: " Allons, la mère, tu peux passer la journée avec ta fille, je vas à
Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage, ma bonne
femme: tiens, voilà dix écus pour ton reposoir de la Fête-Dieu. Il y a assez longtemps
que tu veux en faire un, régale-toi! Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien.
Vive la joie! " Il jeta dix écus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tête pour
la baiser au front. - Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas?
- Comment pouvez-vous penser à recevoir dans votre maison le Dieu qui pardonne en
tenant votre fille exilée de votre coeur? dit-elle avec émotion.
- Ta, ta, ta, ta, ta, dit le père d'une voix caressante, nous verrons cela.
- Bonté du ciel! Eugénie, cria la mère en rougissant de joie, viens embrasser ton père!
il te pardonne!
Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait à toutes jambes vers ses closeries en
tâchant de mettre en ordre ses idées renversées. Grandet commençait alors sa
soixante-seizième année. Depuis deux ans principalement, son avarice s'était accrue
comme s'accroissent toutes les passions persistantes de l'homme. Suivant une
observation faite sur les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a été
consacrée à une idée dominante, son sentiment avait affectionné plus particulièrement
un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession de l'or était devenue sa
monomanie. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice, et
abandonner la direction de la moindre partie de ses biens à la mort de sa femme lui
paraissait une chose contre nature. Déclarer sa fortune à sa fille, inventorier
l'universalité de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?... - Ce serait à se
couper la gorge, dit-il tout haut au milieu d'un clos en en examinant les ceps. Enfin il
prit son parti, revint à Saumur à l'heure du dîner, résolu de plier devant Eugénie, de la
cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir mourir royalement en tenant jusqu'au dernier
soupir les rênes de ses millions. Au moment où le bonhomme, qui par hasard avait
pris son passe-partout, montait l'escalier à pas de loup pour venir chez sa femme,
Eugénie avait apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire. Toutes deux, en
l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le portrait de Charles, en
examinant celui de sa mère.
- C'est tout à fait son front et sa bouche! disait Eugénie au moment où le vigneron
ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or, madame Grandet cria: " Mon
Dieu, ayez pitié de nous! "
Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant endormi. -
Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le trésor et allant se placer à la
fenêtre. - Du bon or! de l'or! s'écria-t-il. Beaucoup d'or! ça pèse deux livres. Ah! ah!
Charles t'a donné cela contre tes belles pièces. Hein! pourquoi ne me l'avoir pas dit?
C'est une bonne affaire, fifille! Tu es ma fille, je te reconnais. Eugénie tremblait de
tous ses membres. - N'est-ce pas, ceci est à Charles? reprit le bonhomme.
- Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce meuble est un dépôt sacré.
- Ta! ta! ta! il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit trésor.
- Mon père?... Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque
d'or, et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise. Eugénie s'élança pour le
ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout à la fois l'oeil à sa fille et au coffret, la
repoussa si violemment en étendant le bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.
- Monsieur, monsieur, cria la mère en se dressant sur son lit.
Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait à soulever l'or.
- Mon père, cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour arriver plus
près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père, au nom de tous les Saints et
de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort sur la croix; au nom de votre salut
éternel, mon père, au nom de ma vie, ne touchez pas à ceci! Cette toilette n'est ni à

77
vous ni à moi; elle est à un malheureux parent qui me l'a confiée, et je dois la lui
rendre intacte.
- Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que toucher.
- Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père, entendez-vous?
- Monsieur, grâce! dit la mère.
- Mon père, cria Eugénie d'une voix si éclatante que Nanon effrayée monta. Eugénie
sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en arma.
- Eh bien? lui dit froidement Grandet en souriant à froid.
- Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mère.
- Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je me perce de
celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement malade, vous tuerez encore
votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure.
Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille en hésitant.
- En serais-tu donc capable, Eugénie? dit-il.
- Oui, monsieur, dit la mère.
- Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable, monsieur, une
fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille alternativement pendant un
instant. Madame Grandet s'évanouit. - Là, voyez-vous, mon cher monsieur? madame
se meurt, cria Nanon.
- Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc! s'écria vivement
le tonnelier en jetant la toilette sur le lit. - Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin.
- Allons, la mère, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien, va: nous avons
fait la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu mangeras tout ce que tu voudras. Ah!
elle ouvre les yeux. Eh! bien, la mère, mémère, timère, allons donc! Tiens, vois,
j'embrasse Eugénie. Elle aime son cousin, elle l'épousera si elle veut, elle lui gardera le
petit coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc! Ecoute, tu
auras le plus beau reposoir qui se soit jamais fait à Saumur.
- Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit d'une voix
faible madame Grandet.
- Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre femme. Il alla à son
cabinet, et revint avec une poignée de louis qu'il éparpilla sur le lit. - Tiens, Eugénie,
tiens, ma femme, voilà pour vous, dit-il en maniant les louis. Allons, égaie-toi, ma
femme; porte-toi bien, tu ne manqueras de rien, ni Eugénie non plus. Voilà cent louis
d'or pour elle. Tu ne les donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein? Madame Grandet et sa
fille se regardèrent étonnées.
- Reprenez-les, mon père; nous n'avons besoin que de votre tendresse.
- Eh! bien, c'est ca, dit-il en empochant les louis, vivons comme de bons amis.
Descendons tous dans la salle pour dîner, pour jouer au loto tous les soirs à deux
sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?
- Hélas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous être agréable, dit la mourante;
mais je ne saurais me lever.
- Pauvre mère, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et toi, ma fille! Il la
serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon d'embrasser sa fille après une brouille! ma
fifille! Tiens, vois-tu, mémère, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela,
dit-il à Eugénie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en parlerai plus,
jamais.
Monsieur Bergerin, le plus célèbre médecin de Saumur, arriva bientôt. La consultation
finie, il déclara positivement à Grandet que sa femme était bien mal, mais qu'un grand
calme d'esprit, un régime doux et des soins minutieux pourraient reculer l'époque de
sa mort vers la fin de l'automne.
- Ca coûtera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues?
- Peu de drogues, mais beaucoup de soins, répondit le médecin qui ne put retenir un
sourire.

78
- Enfin, monsieur Bergerin, répondit Grandet, vous êtes un homme d'honneur, pas
vrai? Je me fie à vous, venez voir ma femme toutes et quantes fois vous le jugerez
convenable. Conservez-moi ma bonne femme; je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans
que ça paraisse, parce que, chez moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'âme.
J'ai du chagrin. Le chagrin est entré chez moi avec la mort de mon frère, pour lequel
je dépense, à Paris, des sommes... les yeux de la tête, enfin! et ça ne finit point.
Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la, quand même il faudrait
dépenser pour ça cent ou deux cents francs.
Malgré les souhaits fervents que Grandet faisait pour la santé de sa femme, dont la
succession ouverte était une première mort pour lui; malgré la complaisance qu'il
manifestait en toute occasion pour les moindres volontés de la mère et de la fille
étonnées; malgré les soins les plus tendres prodigués par Eugénie, madame Grandet
marcha rapidement vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et dépérissait comme
dépérissent la plupart des femmes atteintes, à cet âge, par la maladie. Elle était frêle
autant que les feuilles des arbres en automne. Les rayons du ciel la faisaient
resplendir comme ces feuilles que le soleil traverse et dore. Ce fut une mort digne de
sa vie, une mort toute chrétienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822
éclatèrent particulièrement ses vertus, sa patience d'ange et son amour pour sa fille;
elle s'éteignit sans avoir laissé échapper la moindre plainte. Agneau sans tache, elle
allait au ciel, et ne regrettait ici-bas que la douce compagne de sa froide vie, à laquelle
ses derniers regards semblaient prédire mille maux. Elle tremblait de laisser cette
brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde égoïste qui voulait lui
arracher sa toison, ses trésors.
- Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que dans le ciel, tu le
sauras un jour.
Le lendemain de cette mort, Eugénie trouva de nouveaux motifs de s'attacher à cette
maison où elle était née, où elle avait tant souffert, où sa mère venait de mourir. Elle
ne pouvait contempler la croisée et la chaise à patins dans la salle sans verser des
pleurs. Elle crut avoir méconnu l'âme de son vieux père en se voyant l'objet de ses
soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour descendre au déjeuner; il la
regardait d'un oeil presque bon pendant des heures entières; enfin il la couvait comme
si elle eût été d'or. Le vieux tonnelier se ressemblait si peu à lui-même, il tremblait
tellement devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, témoins de sa faiblesse,
l'attribuèrent à son grand âge, et craignirent ainsi quelque affaiblissement dans ses
facultés; mais le jour où la famille prit le deuil, après le dîner auquel fut convié maître
Cruchot, qui seul connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme
s'expliqua:
- Ma chère enfant, dit-il à Eugénie lorsque la table fut ôtée et les portes
soigneusement closes, te voilà héritière de ta mère, et nous avons de petites affaires à
régler entre nous deux. Pas vrai, Cruchot?
- Oui.
- Est-il donc si nécessaire de s'en occuper aujourd'hui, mon père?
- Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude où je suis. Je ne crois pas
que tu veuilles me faire de la peine.
- Oh! mon père.
- Hé! bien, il faut arranger tout cela ce soir.
- Que voulez-vous donc que je fasse?
- Mais, fifille, ça ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot.
- Mademoiselle, monsieur votre père ne voudrait ni partager, ni vendre ses biens, ni
payer des droits énormes pour l'argent comptant qu'il peut posséder. Donc, pour cela,
il faudrait se dispenser de faire l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se
trouve indivise entre vous et monsieur votre père...
- Cruchot, êtes-vous bien sûr de cela, pour en parler ainsi devant un enfant?
- Laissez-moi dire, Grandet.

79
- Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller. N'est-ce pas, fifille?
- Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse? demanda Eugénie impatientée.
- Eh! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous renonceriez à la
succession de madame votre mère, et laisseriez à votre père l'usufruit de tous les
biens indivis entre vous, et dont il vous assure la nue-propriété...
- Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, répondit Eugénie, donnez-moi
l'acte, et montrez-moi la place où je dois signer.
Le père Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille et l'acte, en
éprouvant de si violentes émotions qu'il s'essuya quelques gouttes de sueur venues
sur son front.
- Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coûtera gros à faire enregistrer, si tu
voulais renoncer purement et simplement à la succession de ta pauvre mère défunte,
et t'en rapporter à moi pour l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais alors tous les
mois une bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de messes
que tu voudrais à ceux pour lesquels tu en fais dire... Hein! cent francs par mois, en
livres?
- Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père.
- Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire observer que vous
vous dépouillez...
- Eh! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait?
- Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en prenant la main de sa fille et
y frappant avec la sienne. Eugénie, tu ne te dédiras point, tu es une honnête fille,
hein?
- Oh! mon père!...
Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras à l'étouffer.
- Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père; mais tu lui rends ce qu'il t'a donné:
nous sommes quittes. Voilà comment doivent se faire les affaires. La vie est une
affaire. Je te bénis! Tu es une vertueuse fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu
voudras maintenant. A demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire épouvanté.
Vous verrez à bien préparer l'acte de renonciation au greffe du Tribunal.
Le lendemain, vers midi, fut signée la déclaration par laquelle Eugénie accomplissait
elle-même sa spoliation. Cependant, malgré sa parole, à la fin de la première année,
le vieux tonnelier n'avait pas encore donné un sou des cent francs par mois si
solennellement promis à sa fille. Aussi, quand Eugénie lui en parla plaisamment, ne
put-il s'empêcher de rougir; il monta vivement à son cabinet, revint, et lui présenta
environ le tiers des bijoux qu'il avait pris à son neveu.
- Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu ça pour tes douze cents francs?
- O mon père! vrai, me les donnez-vous?
- Je t'en rendrai autant l'année prochaine, dit-il en les lui jetant dans son tablier. Ainsi
en peu de temps tu auras toutes ses breloques, ajouta-t-il en se frottant les mains,
heureux de pouvoir spéculer sur le sentiment de sa fille.
Néanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la nécessité d'initier sa fille aux
secrets du ménage. Pendant deux années consécutives il lui fit ordonner en sa
présence le menu de la maison, et recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et
successivement les noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisième
année il l'avait si bien accoutumée à toutes ses façons d'avarice, il les avait si
visiblement tournées chez elle en habitudes, qu'il lui laissa sans crainte les clefs de la
dépense, et l'institua la maîtresse au logis.
Cinq ans se passèrent sans qu'aucun événement marquât dans l'existence monotone
d'Eugénie et de son père. Ce fut les mêmes actes constamment accomplis avec la
régularité chronométrique des mouvements de la vieille pendule. La profonde
mélancolie de mademoiselle Grandet n'était un secret pour personne; mais, si chacun
put en pressentir la cause, jamais un mot prononcé par elle ne justifia les soupçons
que toutes les sociétés de Saumur formaient sur l'état du coeur de la riche héritière.

80
Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de leurs amis
qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Ils lui avaient appris à jouer au whist,
et venaient tous les soirs faire la partie. Dans l'année 1827, son père, sentant le poids
des infirmités, fut forcé de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui disait,
en cas de difficultés, de s'en rapporter à Cruchot le notaire, dont la probité lui était
connue. Puis, vers la fin de cette année, le bonhomme fut enfin, à l'âge de quatre-
vingt-deux ans, pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut
condamné par monsieur Bergerin. En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule
dans le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus
fortement ce dernier anneau d'affection. Dans sa pensée, comme dans celle de toutes
les femmes aimantes, l'amour était le monde entier, et Charles n'était pas là. Elle fut
sublime de soins et d'attentions pour son vieux père, dont les facultés commençaient à
baisser, mais dont l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme
ne contrasta-t-elle point avec sa vie. Dès le matin il se faisait rouler entre la cheminée
de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein d'or. Il restait là sans
mouvement, mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient le voir et la
porte doublée de fer. Il se faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait;
et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la
cour. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l'heure où il fallait recevoir
des fermages, faire des comptes avec les closiers, ou donner des quittances. Il agitait
alors son fauteuil à roulettes jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son
cabinet. Il le faisait ouvrir par sa fille, et veillait a ce qu'elle plaçât en secret elle-même
les sacs d'argent les uns sur les autres, à ce qu'elle fermât la porte. Puis il revenait à
sa place silencieusement aussitôt qu'elle lui avait rendu la précieuse clef, toujours
placée dans la poche de son gilet, et qu'il tâtait de temps en temps. D'ailleurs son vieil
ami le notaire, sentant que la riche héritière épouserait nécessairement son neveu, le
président, si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins et d'attentions: il
venait tous les jours se mettre aux ordres de Grandet, allait à son commandement à
Froidfond, aux terres, aux prés, aux vignes, vendait les récoltes, et transmutait tout
en or et en argent qui venait se réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet.
Enfin arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du bonhomme
fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au coin de son feu, devant la
porte de son cabinet. Il attirait à lui et roulait toutes les couvertures que l'on mettait
sur lui, et disait à Nanon: " Serre, serre ça, pour qu'on ne me vole pas. " Quand il
pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la
porte du cabinet où gisaient ses trésors en disant à sa fille: " Y sont-ils? y sont-ils? "
d'un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique.
- Oui, mon père.
- Veille à l'or, mets de l'or devant moi.
Eugénie lui étendait des louis sur une table, et il demeurait des heures entières les
yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir,
contemple stupidement le même objet; et, comme à un enfant, il lui échappait un
sourire pénible.
- Ca me réchauffe! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une
expression de béatitude.
Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en apparence depuis
quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix, des chandeliers, du bénitier
d'argent qu'il regarda f1xement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le
prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit
un épouvantable geste pour le saisir, et ce dernier effort lui coûta la vie, il appela
Eugénie, qu'il ne voyait pas quoiqu'elle fût agenouillée devant lui et qu'elle baignât de
ses larmes une main déjà froide.
- Mon père, bénissez-moi!... demanda-t-elle.

81
- Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas, dit-il en prouvant par
cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares.
Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant que
Nanon à qui elle pût jeter un regard avec la certitude d'être entendue et comprise,
Nanon, le seul être qui l'aimât pour elle et avec qui elle pût causer de ses chagrins. La
Grande Nanon était une providence pour Eugénie. Aussi ne fut-elle plus une servante,
mais une humble amie. Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître Cruchot
qu'elle possédait trois cent mille livres de rentes en biens-fonds dans l'arrondissement
de Saumur, six millions placés en trois pour cent à soixante francs, et il valait alors
soixante-dix-sept francs; plus deux millions en or et cent mille francs en écus, sans
compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens allait à dix-sept
millions.
- Où donc est mon cousin? se dit-elle.
Le jour où maître Cruchot remit à sa cliente l'état de la succession, devenue claire et
liquide, Eugénie resta seule avec Nanon, assises l'une et l'autre de chaque côté de la
cheminée de cette salle si vide, où tout était souvenir, depuis la chaise à patins sur
laquelle s'asseyait sa mère jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.
- Nanon, nous sommes seules...
- Oui, mademoiselle; et, si je savais où il est, ce mignon, j'irais de mon pied, le
chercher.
- Il y a la mer entre nous, dit-elle.
Pendant que la pauvre héritière pleurait ainsi en compagnie de sa vieille servante,
dans cette froide et obscure maison, qui pour elle composait tout l'univers, il n'était
question de Nantes à Orléans que des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un
de ses premiers actes fut de donner douze cents francs de rente viagère à Nanon, qui
possédant déjà six cents autres francs, devint un riche parti. En moins d'un mois, elle
passa de l'état de fille à celui de femme, sous la protection d'Antoine Cornoiller, qui fut
nommé garde-général des terres et propriétés de mademoiselle Grandet. Madame
Cornoiller eut sur ses contemporaines un immense avantage. Quoiqu'elle eût
cinquante-neuf ans, elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits
avaient résisté aux attaques du temps. Grâce au régime de sa vie monastique, elle
narguait la vieillesse par un teint coloré, par une santé de fer. Peut-être n'avait-elle
jamais été aussi bien qu'elle le fut au jour de son mariage. Elle eut les bénéfices de sa
laideur, et apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa figure indestructible un air de
bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de Cornoiller. "- Elle est bon
teint, disait le drapier. - Elle est capable de faire des enfants, dit le marchand de sel;
elle s'est conservée comme dans de la saumure, sous votre respect. - Elle est riche, et
le gars Cornoiller fait un bon coup ", disait un autre voisin. En sortant du vieux logis,
Nanon, qui était aimée de tout le voisinage, ne reçut que des compliments en
descendant la rue tortueuse pour se rendre à la paroisse. Pour présent de noce,
Eugénie lui donna trois douzaines de couverts. Cornoiller, surpris d'une telle
magnificence, parlait de sa maîtresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher pour
elle. Devenue la femme de confiance d'Eugénie, madame Cornoiller eut désormais un
bonheur égal pour elle à celui de posséder un mari. Elle avait enfin une dépense à
ouvrir, à fermer, des provisions à donner le matin, comme faisait son défunt maître.
Puis elle eut à régir deux domestiques, une cuisinière et une femme de chambre
chargée de raccommoder le linge de la maison,de faire les robes de mademoiselle.
Cornoiller cumula les fonctions de garde et de régisseur. Il est inutile de dire que la
cuisinière et la femme de chambre choisies par Nanon étaient de véritables perles.
Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre serviteurs dont le dévouement était sans
bornes. Les fermiers ne s'aperçurent donc pas de la mort du bonhomme, tant il avait
sévèrement établi les usages et coutumes de son administration, qui fut
soigneusement continuée par monsieur et madame Cornoiller.

82
A trente ans, Eugénie ne connaissait encore aucune des félicités de la vie. Sa pâle et
triste enfance s'était écoulée auprès d'une mère dont le coeur méconnu, froissé, avait
toujours souffert. En quittant avec joie l'existence, cette mère plaignit sa fille d'avoir à
vivre, et lui laissa dans l'âme de légers remords et d'éternels regrets. Le premier, le
seul amour d'Eugénie était, pour elle, un principe de mélancolie. Après avoir entrevu
son amant pendant quelques jours, elle lui avait donné son coeur entre deux baisers
furtivement acceptés et reçus; puis il était parti, mettant tout un monde entre elle et
lui. Cet amour, maudit par son père, lui avait presque coûté sa mère, et ne lui causait
que des douleurs mêlées de frêles espérances. Ainsi jusqu'alors elle s'était élancée
vers le bonheur en perdant ses forces, sans les échanger. Dans la vie morale, aussi
bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une respiration: l'âme a
besoin d'absorber les sentiments d'une autre âme, de se les assimiler pour les lui
restituer plus riches. Sans ce beau phénomène humain, point de vie au coeur; l'air lui
manque alors, il souffre, et dépérit. Eugénie commençait à souffrir. Pour elle, la
fortune n'était ni un pouvoir ni une consolation; elle ne pouvait exister que par
l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir. L'amour lui expliquait l'éternité. Son
coeur et l'Evangile lui signalaient deux mondes à attendre. Elle se plongeait nuit et
jour au sein de deux pensées infinies, qui pour elle peut-être n'en faisaient qu'une
seule. Elle se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis sept ans, sa
passion avait tout envahi. Ses trésors n'étaient pas les millions dont les revenus
s'entassaient, mais le coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus à son lit,
mais les bijoux rachetés à son père, étalés orgueilleusement sur une couche de ouate
dans un tiroir du bahut; mais le dé de sa tante, duquel s'était servie sa mère, et que
tous les jours elle prenait religieusement pour travailler à une broderie, ouvrage de
Pénélope, entrepris seulement pour mettre à son doigt cet or plein de souvenirs. Il ne
paraissait pas vraisemblable que mademoiselle Grandet voulût se marier durant son
deuil. Sa piété vraie était connue. Aussi la famille Cruchot, dont la politique était
sagement dirigée par le vieil abbé, se contenta-t-elle de cerner l'héritière en
l'entourant des soins les plus affectueux. Chez elle, tous les soirs, la salle se
remplissait d'une société composée des plus chauds et des plus dévoués Cruchotins du
pays qui s'efforçaient de chanter les louanges de la maîtresse du logis sur tous les
tons. Elle avait le médecin ordinaire de sa chambre, son grand aumônier, son
chambellan, sa première dame d'atours, son premier ministre, son chancelier surtout,
un chancelier qui voulait lui tout dire. L'héritière eût-elle désiré un porte-queue, on lui
en aurait trouvé un. C'était une reine, et la plus habilement adulée de toutes les
reines. La flatterie n'émane jamais des grandes âmes, elle est l'apanage des petits
esprits, qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère vitale
de la personne autour de laquelle ils gravitent La flatterie sous-entend un intérêt.
Aussi les personnes qui venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle
Grandet, nommée par elles mademoiselle de Froidfond, réussissaient-elles
merveilleusement à l'accabler de louanges. Ce concert d'éloges, nouveaux pour
Eugénie, la fit d'abord rougir; mais insensiblement, et quelque grossiers que fussent
les compliments, son oreille s'accoutuma si bien à entendre vanter sa beauté, que si
quelque nouveau venu l'eût trouvée laide, ce reproche lui aurait été beaucoup plus
sensible alors que huit ans auparavant. Puis elle finit par aimer des douceurs qu'elle
mettait secrètement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à se laisser
traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs. Monsieur le président de
Bonfons était le héros de ce petit cercle, où son esprit, sa personne, son instruction,
son amabilité sans cesse étaient vantés. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il
avait beaucoup augmenté sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille francs de
rente et se trouvait enclavé, comme tous les biens des Cruchot, dans les vastes
domaines de l'héritière. - Savez-vous, mademoiselle, disait un habitué, que les
Cruchot ont à eux quarante mille livres de rente. - Et leurs économies, reprenait une
vieille Cruchotine, mademoiselle de Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu

83
dernièrement offrir à monsieur Cruchot deux cent mille francs de son étude. Il doit la
vendre, s'il peut être nommé juge de paix. - Il veut succéder à monsieur de Bonfons
dans la présidence du tribunal, et prend ses précautions, répondit madame
d'Orsonval; car monsieur le président deviendra conseiller, puis président à la Cour, il
a trop de moyens pour ne pas arriver. - Oui, c'est un homme bien distingué, disait un
autre. Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? Monsieur le président avait tâché de se
mettre en harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer. Malgré ses quarante ans, malgré
sa figure brune et rébarbative, flétrie comme le sont presque toutes les physionomies
judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait avec un jonc, ne prenait point de
tabac chez mademoiselle de Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en
chemise dont le jabot à gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du
genre dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et lui disait: Notre chère
Eugénie! Enfin, hormis le nombre des personnages, en remplaçant le loto par le whist,
et en supprimant les figures de monsieur et de madame Grandet, la scène par laquelle
commence cette histoire était à peu près la même que par le passé. La meute
poursuivait toujours Eugénie et ses millions; mais la meute plus nombreuse aboyait
rnieux, et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles fût arrivé du fond des Indes, il
eût donc retrouvé les mêmes personnages et les mêmes intérêts. Madame des
Grassins, pour laquelle Eugénie était parfaite de grâce et de bonté, persistait à
tourmenter les Cruchot. Mais alors, comme autrefois, la figure d'Eugénie eût dominé le
tableau; comme autrefois, Charles eût encore été là le souverain. Néanmoins il y avait
un progrès. Le bouquet présenté jadis à Eugénie aux jours de sa fête par le président
était devenu périodique. Tous les soirs il apportait à la riche héritière un gros et
magnifique bouquet que madame Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et
jetait secrètement dans un coin de la cour, aussitôt les visiteurs partis. Au
commencement du printemps, madame des Grassins essaya de troubler le bonheur
des Cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond, dont la maison ruinée
pouvait se relever si l'héritière voulait lui rendre sa terre par un contrat de mariage.
Madame des Grassins faisait sonner haut la pairie, le titre de marquise, et, prenant le
sourire de dédain d'Eugénie pour une approbation, elle allait disant que le mariage de
monsieur le président Cruchot n'était pas aussi avancé qu'on le croyait. - Quoique
monsieur de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne paraît pas plus âgé que ne
l'est monsieur Cruchot; il est veuf, il a des enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il
sera pair de France, et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit.
Je sais de science certaine que le père Grandet, en réunissant tous ses biens à la terre
de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il était
malin, le bonhomme.
- Comment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m'écrira pas une fois en
sept ans?...
Pendant que ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait fortune aux Indes. Sa
pacotille s'était d'abord très bien vendue. Il avait réalisé promptement une somme de
six mille dollars. Le baptême de la Ligne lui fit perdre beaucoup de préjugés; il
s'aperçut que le meilleur moyen d'arriver à la fortune était, dans les régions
intertropicales, aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint
donc sur les côtes d'Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce
d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers
marchés où l'amenaient ses intérêts. Il porta dans les affaires une activité qui ne lui
laissait aucun moment de libre. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans
tout l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante encore que
celle d'où il était tombé. A force de rouler à travers les hommes et les pays, d'en
observer les coutumes contraires, ses idées se modifièrent et il devint sceptique. Il
n'eut plus de notions fixes sur le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un
pays ce qui était vertu dans un autre. Au contact perpétuel des intérêts, son coeur se
refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à sa destinée.

84
Charles devint dur, âpre à la curée. Il vendit des Chinois, des Nègres, des nids
d'hirondelles, des enfants, des artistes; il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les
droits de douane le rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait à Saint-
Thomas acheter à vil prix les marchandises volées par les pirates, et les portait sur les
places où elles manquaient. Si la noble et pure figure d'Eugénie l'accompagna dans
son premier voyage comme cette image de Vierge que mettent sur leur vaisseau les
marins espagnols, et s'il attribua ses premiers succès à la magique influence des
voeux et des prières de cette douce fille; plus tard, les Négresses, les Mulâtresses, les
Blanches, les Javanaises, les Almées, ses orgies de toutes les couleurs, et les
aventures qu'il eut en divers pays effacèrent complètement le souvenir de sa cousine,
de Saumur, de la maison, du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait
seulement du petit jardin encadré de vieux murs, parce que là sa destinée hasardeuse
avait commencé; mais il reniait sa famille: son oncle était un vieux chien qui lui avait
filouté ses bijoux; Eugénie n'occupait ni son coeur ni ses pensées, elle occupait une
place dans ses affaires comme créancière d'une somme de six mille francs. Cette
conduite et ces idées expliquent le silence de Charles Grandet. Dans les Indes, à
Saint-Thomas, à la côte d'Afrique, à Lisbonne et aux Etats-Unis, le spéculateur avait
pris, pour ne pas compromettre son nom, le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd
pouvait sans danger se montrer partout infatigable, audacieux, avide, en homme qui,
résolu de faire fortune quibuscumque viis, se dépêche d'en finir avec l'infamie pour
rester honnête homme pendant le restant de ses jours. Avec ce système, sa fortune
fut rapide et brillante. En 1827 donc, il revenait à Bordeaux, sur le Marie-Caroline, joli
brick appartenant à une maison de commerce royaliste. Il possédait dix-neuf cent
mille francs en trois tonneaux de poudre d'or bien cerclés, desquels il comptait tirer
sept ou huit pour cent en les monnayant à Paris. Sur ce brick, se trouvait également
un gentilhomme ordinaire de la chambre de S.M. le roi Charles X, monsieur d'Aubrion,
bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser une femme à la mode, et dont la fortune
était aux îles. Pour réparer les prodigalités de madame d'Aubrion, il était allé réaliser
ses propriétés. Monsieur et madame d'Aubrion, de la maison d'Aubrion de Buch, dont
le dernier Captal mourut avant 1789, réduits à une vingtaine de mille livres de rente,
avaient une fille assez laide que la mère voulait marier sans dot, sa fortune lui
suffisant à peine pour vivre à Paris. C'était une entreprise dont le succès eût semblé
problématique à tous les gens du monde malgré l'habileté qu'ils prêtent aux femmes à
la mode. Aussi madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle presque, en voyant sa
fille, d'en embarrasser qui que ce fût, fût-ce même un homme ivre de noblesse
Mademoiselle d'Aubrion était une demoiselle longue comme l'insecte, son homonyme;
maigre, fluette, à bouche dédaigneuse, sur laquelle descendait un nez trop long, gros
du bout, flavescent à l'état normal, mais complètement rouge après les repas, espèce
de phénomène végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que
dans tout autre. Enfin, elle était telle que pouvait la désirer une mère de trente-huit
ans qui, belle encore, avait encore des prétentions. Mais, pour contre-balancer de tels
désavantages, la marquise d'Aubrion avait donné à sa fille un air très distingué,
l(r)avait soumise à une hygiène qui maintenait provisoirement le nez à un ton de chair
raisonnable, lui avait appris l'art de se mettre avec goût, l'avait dotée de jolies
manières, lui avait enseigné ces regards mélancoliques qui intéressent un homme et
lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement cherché; elle lui avait montré la
manoeuvre du pied, pour l'avancer à propos et en faire admirer la petitesse, au
moment où le nez avait l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tiré de sa fille un
parti très satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, de robes
bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset à haute pression, elle avait obtenu
des produits féminins si curieux que, pour l'instruction des mères, elle aurait dû les
déposer dans un musée. Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait
précisément se lier avec lui. Plusieurs personnes prétendent même que, pendant la
traversée, la belle madame d'Aubrion ne négligea aucun moyen de capturer un gendre

85
si riche. En débarquant à Bordeaux, au mois de juin 1827, monsieur, madame,
mademoiselle d'Aubrion et Charles logèrent ensemble dans le même hôtel et partirent
ensemble pour Paris. L'hôtel d'Aubrion était criblé d'hypothèques, Charles devait le
libérer. La mère avait déjà parlé du bonheur qu'elle aurait de céder son rez-de-
chaussée à son gendre et à sa fille. Ne partageant pas les préjugés de monsieur
d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis à Charles Grandet d'obtenir du bon Charles
X une ordonnance royale qui l'autoriserait, lui Grandet, à porter le nom d'Aubrion, à en
prendre les armes, et à succéder, moyennant la constitution d'un majorat de trente-
six mille livres de rente, à Aubrion, dans le titre de Captal de Buch et marquis
d'Aubrion. En réunissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant
des sinécures, on pourrait réunir cent et quelques mille livres de rente à l'hôtel
d'Aubrion. - Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que l'on va
à la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre, on devient tout ce
qu'on veut être, disait-elle à Charles. Ainsi vous serez, à votre choix, maître des
requêtes au Conseil d'Etat, préfet, secrétaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X
aime beaucoup d'Aubrion, ils se connaissent depuis l'enfance.
Enivré d'ambition par cette femme, Charles avait caressé, pendant la traversée, toutes
ces espérances qui lui furent présentées par une main habile, et sous forme de
confidences versées de coeur à coeur. Croyant les affaires de son père arrangées par
son oncle, il se voyait ancré tout à coup dans le faubourg Saint-Germain, où tout le
monde voulait alors entrer, et où, à l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il
reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en Brézé. Ebloui
par la prospérité de la Restauration qu'il avait laissée chancelante, saisi par l'éclat des
idées aristocratiques, son enivrement commencé sur le vaisseau se maintint à Paris où
il résolut de tout faire pour arriver à la haute position que son égoïste belle-mère lui
faisait entrevoir. Sa cousine n'était donc plus pour lui qu'un point dans l'espace de
cette brillante perspective. Il revit Annette. En femme du monde, Annette conseilla
vivement à son ancien ami de contracter cette alliance, et lui promit son appui dans
toutes ses entreprises ambitieuses. Annette était enchantée de faire épouser une
demoiselle laide et ennuyeuse à Charles, que le séjour des Indes avait rendu très
séduisant: son teint avait bruni, ses manières étaient devenues décidées, hardies,
comme le sont celles des hommes habitués à trancher, à dominer, à réussir. Charles
respira plus à l'aise dans Paris, en voyant qu'il pouvait y jouer un rôle. Des Grassins,
apprenant son retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui parler des
trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les dettes de son père. Il
trouva Charles en conférence avec le joaillier auquel il avait commandé des bijoux
pour la corbeille de mademoiselle d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgré
les magnifiques diamants que Charles avait rapportés des Indes, les façons,
l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune ménage allait encore à plus de deux
cent mille francs. Charles reçut des Grassins, qu'il ne reconnut pas, avec
l'impertinence d'un jeune homme à la mode qui, dans les Indes, avait tué quatre
hommes en différents duels. Monsieur des Grassins était déjà venu trois fois, Charles
l'écouta froidement: puis il lui répondit, sans l'avoir bien compris: " Les affaires de
mon père ne sont pas les miennes. Je vous suis obligé, monsieur, des soins que vous
avez bien voulu prendre, et dont je ne saurais profiter. Je n'ai pas ramassé presque
deux millions à la sueur de mon front pour aller les flanquer à la tête des créanciers de
mon père. "
- Et si monsieur votre père était, d'ici à quelques jours, déclaré en faillite?
- Monsieur, d'ici à quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion. Vous entendez
bien que ce me sera parfaitement indifférent. D'ailleurs, vous savez mieux que moi
que quand un homme a cent mille livres de rente, son père n'a jamais fait faillite,
ajouta-t-il en poussant poliment le sieur des Grassins vers la porte.
Au commencement du mois d'août de cette année, Eugénie était assise sur le petit
banc de bois où son cousin lui avait juré un éternel amour, et où elle venait déjeuner

86
quand il faisait beau. La pauvre fille se complaisait en ce moment, par la plus fraîche,
la plus joyeuse matinée, à repasser dans sa mémoire les grands, les petits
événements de son amour et les catastrophes dont il avait été suivi. Le soleil éclairait
le joli pan de mur tout fendillé, presque en ruines, auquel il était défendu de toucher,
de par la fantasque héritière, quoique Cornoiller répétât souvent à sa femme qu'on
serait écrasé dessous quelque jour. En ce moment, le facteur de poste frappa, remit
une lettre à madame Cornoiller, qui vint au jardin en criant: "Mademoiselle, une lettre!
" Elle la donna à sa maîtresse en lui disant: " C'est-y celle que vous attendez? "
Ces mots retentirent aussi fortement au coeur d'Eugénie qu'ils retentirent réellement
entre les murailles de la cour et du jardin.
- Paris! C'est de lui. Il est revenu.
Eugénie pâlit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait trop vivement pour
pouvoir la décacheter et la lire. La Grande Nanon resta debout, les deux mains sur les
hanches, et la joie semblait s'échapper comme une fumée par les crevasses de son
brun visage.
- Lisez donc, mademoiselle...
- Ah! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est allé par Saumur?
- Lisez, vous le saurez.
Eugénie décacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un mandat sur la maison
madame des Grassins et Corret de Saumur. Nanon le ramassa.
" Ma chère cousine... "
- Je ne suis plus Eugénie, pensa-t-elle. Et son coeur se serra.
" Vous... "
- Il me disait tu!
Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses larmes lui vinrent aux
yeux.
- Est-il mort? demanda Nanon.
- Il n'écrirait pas, dit Eugénie.
Elle lut toute la lettre que voici.
" Ma chère cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le succès de mes
entreprises. Vous m'avez porté bonheur, je suis revenu riche, et j'ai suivi les conseils
de mon oncle, dont la mort et celle de ma tante viennent de m'être apprises par
monsieur des Grassins. La mort de nos parents est dans la nature, et nous devons leur
succéder. J'espère que vous êtes aujourd'hui consolée. Rien ne résiste au temps, je
l'éprouve. Oui, ma chère cousine, malheureusement pour moi, le moment des illusions
est passé. Que voulez-vous! En voyageant à travers de nombreux pays, j'ai réfléchi
sur la vie. D'enfant que j'étais au départ, je suis devenu homme au retour.
Aujourd'hui, je pense à bien des choses auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous
êtes libre, ma cousine, et je suis libre encore; rien n'empêche, en apparence, la
réalisation de nos petits projets; mais j'ai trop de loyauté dans le caractère pour vous
cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oublié que je ne m'appartiens pas; je
me suis toujours souvenu dans mes longues traversées du petit banc de bois... "
Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons ardents, et alla s'asseoir sur
une des marches de la cour.
" ...du petit banc de bois où nous nous sommes juré de nous aimer toujours, du
couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde, et de la nuit où vous m'avez
rendu, par votre délicate obligeance, mon avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont
soutenu mon courage, et je me suis dit que vous pensiez toujours à moi comme je
pensais souvent à vous, à l'heure convenue entre nous. Avez-vous bien regardé les
nuages à neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une amitié
sacrée pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il s'agit, en ce moment, pour
moi, d'une alliance qui satisfait à toutes les idées que je me suis formées sur le
mariage. L'amour, dans le mariage, est une chimère. Aujourd'hui mon expérience me
dit qu'il faut obéir à toutes les lois sociales et réunir toutes les convenances voulues

87
par le monde en se mariant Or, déjà se trouve entre nous une différence d'âge qui,
peut-être, influerait plus sur votre avenir, ma chère cousine, que sur le mien. Je ne
vous parlerai ni de vos moeurs, ni de votre éducation, ni de vos habitudes, qui ne sont
nullement en rapport avec la vie de Paris, et ne cadreraient sans doute point avec mes
projets ultérieurs. Il entre dans mes plans de tenir un grand état de maison, de
recevoir beaucoup de monde, et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et
tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre de ma situation; il vous
appartient de la connaître, et vous avez le droit de la juger. Aujourd'hui je possède
quatre-vingt mille livres de rente. Cette fortune me permet de m'unir à la famille
d'Aubrion, dont l'héritière, jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son
nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa Majesté, et une
position des plus brillantes. Je vous avouerai, ma chère cousine, que je n'aime pas le
moins du monde mademoiselle d'Aubrion, mais, par son alliance, j'assure à mes
enfants une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables: de jour
en jour, les idées monarchiques reprennent faveur. Donc, quelques années plus tard,
mon fils, devenu marquis d'Aubrion, ayant un majorat de quarante mille livres de
rente, pourra prendre dans l'Etat telle place qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous
devons à nos enfants. Vous voyez, ma chère cousine, avec quelle bonne foi je vous
expose l'état de mon coeur, de mes espérances et de ma fortune. Il est possible que
de votre côté vous ayez oublié nos enfantillages après sept années d'absence; mais
moi, je n'ai oublié ni votre indulgence, ni mes paroles; je me souviens de toutes,
même des plus légèrement données, et auxquelles un jeune homme moins
consciencieux que je ne le suis, ayant un coeur moins jeune et moins probe, ne
songerait même pas. En vous disant que je ne pense qu'à faire un mariage de
convenance, et que je me souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me
mettre entièrement à votre discrétion, vous rendre maîtresse de mon sort, et vous
dire que, s'il faut renoncer à mes ambitions sociales, je me contenterai volontiers de
ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez offert de si touchantes images... "
- Tan, ta, ta. - Tan, ta, ti. - Tinn, ta, ta. - Toûn!- Toûn, ta, ti. - Tinn, ta, ta..., etc.,
avait chanté Charles Grandet sur l'air de Non più andrai, en signant: Votre dévoué
cousin, " CHARLES. "
- Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procédés, se dit-il. Et il avait cherché le
mandat, et il avait ajouté ceci:
" P.S. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit mille francs à
votre ordre, et payable en or, comprenant intérêts et capital de la somme que vous
avez eu la bonté de me prêter. J'attends de Bordeaux une caisse où se trouvent
quelques objets que vous me permettrez de vous offrir en témoignage de mon
éternelle reconnaissance. Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette à l'hôtel
d'Aubrion, rue Hillerin-Bertin. "
- Par la diligence! dit Eugénie. Une chose pour laquelle j'aurais donné mille fois ma
vie!
Epouvantable et complet désastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni un cordage, ni
une planche sur le vaste océan des espérances. En se voyant abandonnées, certaines
femmes vont arracher leur amant aux bras d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout
du monde, sur l'échafaud ou dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mobile de
ce crime est une sublime passion qui impose à la Justice humaine. D'autres femmes
baissent la tête et souffrent en silence: elles vont mourantes et résignées, pleurant et
pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au dernier soupir. Ceci est de l'amour,
l'amour vrai, l'amour des anges, l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce
fut le sentiment d'Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta ses regards au
ciel, en pensant aux dernières paroles de sa mère, qui, semblable à quelques
mourants, avait projeté sur l'avenir un coup d'oeil pénétrant, lucide; puis, Eugénie se
souvenant de cette mort et de cette vie prophétique, mesura d'un regard toute sa

88
destinée. Elle n'avait plus qu'à déployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prières
jusqu'au jour de la délivrance.
- Ma mère avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.
Elle vint à pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude, elle ne passa
point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir de son cousin dans ce vieux salon
gris, sur la cheminée duquel était toujours une certaine soucoupe dont elle se servait
tous les matins à son déjeuner, ainsi que du sucrier de vieux Sèvres. Cette matinée
devait être solennelle et pleine d'événements pour elle. Nanon lui annonça le curé de
la paroisse. Ce curé, parent des Cruchot, était dans les intérêts du président de
Bonfons Depuis quelques jours, le vieil abbé l'avait déterminé à parler à mademoiselle
Grandet, dans un sens purement religieux, de l'obligation où elle était de contracter
mariage. En voyant son pasteur, Eugénie crut qu'il venait chercher les mille francs
qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit à Nanon de les aller chercher; mais
le curé se prit à sourire.
- Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille à laquelle toute la
ville de Saumur s'intéresse, et qui, faute de charité pour elle-même, ne vit pas
chrétiennement.
- Mon Dieu! monsieur le curé, vous me trouvez dans un moment où il m'est impossible
de songer à mon prochain, je suis tout occupée de moi. Je suis bien malheureuse, je
n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a un sein assez large pour contenir toutes nos
douleurs, et des sentiments assez féconds pour que nous puissions y puiser sans
crainte de les tarir.
- Eh! bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille, nous nous occuperons de
vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous n'avez que deux voies à suivre,
ou quitter le monde ou en suivre les lois. Obéir à votre destinée terrestre ou à votre
destinée céleste.
- Ah! votre voix me parle au moment où je voulais entendre une voix. Oui, Dieu vous
adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et vivre pour Dieu seul dans le
silence et la retraite.
- Il est nécessaire, ma fille, de longtemps réfléchir à ce violent parti. Le mariage est
une vie, le voile est une mort.
- Eh! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le curé, dit-elle avec une
effrayante vivacité.
- La mort! mais vous avez de grandes obligations à remplir envers la Société,
mademoiselle. N'êtes-vous donc pas la mère des pauvres auxquels vous donnez des
vêtements, du bois en hiver et du travail en été? Votre grande fortune est un prêt qu'il
faut rendre, et vous l'avez saintement acceptée ainsi. Vous ensevelir dans un couvent,
ce serait de l'égoïsme; quant à rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord,
pourriez-vous gérer seule votre immense fortune? vous la perdriez peut-être. Vous
auriez bientôt mille procès, et vous seriez engagée en d'inextricables difficultés.
Croyez votre pasteur: un époux vous est utile, vous devez conserver ce que Dieu vous
a donné. Je vous parle comme à une ouaille chérie. Vous aimez trop sincèrement Dieu
pour ne pas faire votre salut au milieu du monde, dont vous êtes un des plus beaux
ornements, et auquel vous donnez de saints exemples. En ce moment, madame des
Grassins se fit annoncer. Elle venait amenée par la vengeance et par un grand
désespoir.
- Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici monsieur le curé. Je me tais, je venais vous parler
d'affaires, et je vois que vous êtes en grande conférence.
- Madame, dit le curé, je vous laisse le champ libre.
- Oh! monsieur le curé, dit Eugénie, revenez dans quelques instants, votre appui m'est
en ce moment bien nécessaire.
- Oui, ma pauvre enfant, fit madame des Grassins.
- Que voulez-vous dire? demandèrent mademoiselle Grandet et le curé.

89
- Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec mademoiselle
d'Aubrion?... Une femme n'a jamais son esprit dans sa poche.
Eugénie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d'affecter à l'avenir l'impassible
contenance qu'avait su prendre son père.
- Eh! bien, madame, répondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit dans ma poche,
je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le curé, vous savez qu'il est mon
directeur.
- Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'écrit. Lisez.
Eugénie lut la lettre suivante:
" Ma chère femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est à Paris depuis un mois...
- Un mois! se dit Eugénie en laissant tomber sa main.
Après une pause, elle reprit la lettre.
" ...Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler à ce futur vicomte
d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et que tous les bans soient
publiés... "
- Il m'écrivait donc au moment où..., se dit Eugénie. Elle n'acheva pas, elle ne s'écria
pas comme une Parisienne: " Le polisson! " Mais pour ne pas être exprimé, le mépris
n'en fut pas moins complet.
"... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera pas sa fille au fils
d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire part des soins que son oncle et moi nous
avons donnés aux affaires de son père, et des habiles manoeuvres par lesquelles nous
avons su faire tenir les créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent
n'a-t-il pas eu le front de me répondre, à moi qui, pendant cinq ans, me suis dévoué
nuit et jour à ses intérêts et à son honneur, que les affaires de son père n'étaient pas
les siennes. Un agréé serait en droit de lui demander trente à quarante mille francs
d'honoraires, à un pour cent sur la somme des créances. Mais, patience, il est bien
légitimement dû douze cent mille francs aux créanciers, et je vais faire déclarer son
père en faillite. Je me suis embarqué dans cette affaire sur la parole de ce vieux
caïman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la famille. Si monsieur le
vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur, le mien m'intéresse fort. Aussi vais-
je expliquer ma position aux créanciers. Néanmoins, j'ai trop de respect pour
mademoiselle Eugénie, à l'alliance de laquelle, en des temps plus heureux, nous
avions pensé, pour agir sans que tu lui aies parlé de cette affaire... "
Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever.
- Je vous remercie, dit-elle à madame des Grassins, nous verrons cela...
- En ce moment, vous avez toute la voix de défunt votre père, dit madame des
Grassins.
- Madame, vous avez huit mille cent francs d'or à nous compter, lui dit Nanon.
- Cela est vrai; faites-moi l'avantage de venir avec moi, madame Cornoiller.
- Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sang-froid que lui donna la pensée
qu'elle allait exprimer, serait-ce pécher que de demeurer en état de virginité dans le
mariage?
- Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous voulez savoir
ce qu'en pense en sa Somme de Matrimonio le célèbre Sanchez, je pourrai vous le dire
demain.
Le curé partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son père et y passa la
journée seule, sans vouloir descendre à l'heure du dîner, malgré les instances de
Nanon. Elle parut le soir, à l'heure où les habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le
salon des Grandet n'avait été aussi plein qu'il le fut pendant cette soirée. La nouvelle
du retour et de la sotte trahison de Charles avait été répandue dans toute la ville. Mais
quelque attentive que fût la curiosité des visiteurs, elle ne fut point satisfaite. Eugénie,
qui s'y était attendue, ne laissa percer sur son visage calme aucune des cruelles
émotions qui l'agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour répondre à ceux qui
voulurent lui témoigner de l'intérêt par des regards ou des paroles mélancoliques. Elle

90
sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la politesse. Vers neuf heures, les
parties finissaient, et les joueurs quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les
derniers coups de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment où
l'assemblée se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de théâtre qui
retentit dans Saumur, de là dans l'arrondissement et dans les quatre préfectures
environnantes.
- Restez, monsieur le président, dit Eugénie à monsieur de Bonfons en lui voyant
prendre sa canne.
A cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblée qui ne se sentît
ému. Le président pâlit et fut obligé de s'asseoir.
- Au président les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.
- C'est clair, le président de Bonfons épouse mademoiselle Grandet, s'écria madame
d'Orsonval.
- Voilà le meilleur coup de la partie, dit l'abbé.
- C'est un beau schleem, dit le notaire.
Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l'héritière montée sur ses
millions, comme sur un piédestal. Le drame commencé depuis neuf ans se dénouait.
Dire, en face de tout Saumur, au président de rester, n'était-ce pas annoncer qu'elle
voulait faire de lui son mari? Dans les petites villes, les convenances sont si
sévèrement observées, qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle des
promesses.
- Monsieur le président, lui dit Eugénie d'une voix émue quand ils furent seuls, je sais
ce qui vous plaît en moi. Jurez de me laisser libre pendant toute ma vie, de ne me
rappeler aucun des droits que le mariage vous donne sur moi, et ma main est à vous.
Oh! reprit-elle en le voyant se mettre à ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas
vous tromper, monsieur. J'ai dans le coeur un sentiment inextinguible. L'amitié sera le
seul sentiment que je puisse accorder à mon mari: je ne veux ni l'offenser, ni
contrevenir aux lois de mon coeur. Mais vous ne posséderez ma main et ma fortune
qu'au prix d'un immense service.
- Vous me voyez prêt à tout, dit le président.
- Voici quinze cent mille francs, monsieur le président, dit-elle en tirant de son sein
une reconnaissance de cent actions de la Banque de France, partez pour Paris, non
pas demain, non pas cette nuit, mais à l'instant même. Rendez-vous chez monsieur
des Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle, rassemblez-les,
payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et intérêts à cinq pour cent depuis
le jour de la dette jusqu'à celui du remboursement, enfin veillez à faire faire une
quittance générale et notariée, bien en forme. Vous êtes magistrat, je ne me fie qu'à
vous en cette affaire. Vous êtes un homme loyal, un galant homme; je m'embarquerai
sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de la vie à l'abri de votre nom.
Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle indulgence. Nous nous connaissons depuis
si longtemps, nous sommes presque parents, vous ne voudriez pas me rendre
malheureuse.
Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant de joie et d'angoisse.
- Je serai votre esclave! lui dit-il.
- Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un regard froid,
vous la porterez avec tous les titres à mon cousin Grandet et vous lui remettrez cette
lettre. A votre retour, je tiendrai ma parole.
Le président comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet à un dépit amoureux,
aussi s'empressa-t-il d'exécuter ses ordres avec la plus grande promptitude, afin qu'il
n'arrivât aucune réconciliation entre les deux amants.
Quand monsieur de Bonfons fut parti, Eugénie tomba sur son fauteuil et fondit en
larmes. Tout était consommé. Le président prit la poste, et se trouvait à Paris le
lendemain soir. Dans la matinée du jour qui suivit son arrivée, il alla chez des
Grassins. Le magistrat convoqua les créanciers en l'Etude du notaire où étaient

91
déposés les titres, et chez lequel pas un ne faillit à l'appel. Quoique ce fussent des
créanciers, il faut leur rendre justice: ils furent exacts. Là, le président de Bonfons, au
nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les intérêts dus. Le paiement
des intérêts fut pour le commerce parisien un des événements les plus étonnants de
l'époque. Quand la quittance fut enregistrée et des Grassins payé de ses soins par le
don d'une somme de cinquante mille francs que lui avait allouée Eugénie, le président
se rendit à l'hôtel d'Aubrion, et y trouva Charles au moment où il rentrait dans son
appartement, accablé par son beau-père. Le vieux marquis venait de lui déclarer que
sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous les créanciers de Guillaume Grandet
seraient soldés.
Le président lui remit d'abord la lettre suivante:
" MON COUSIN, monsieur le président de Bonfons s'est chargé de vous remettre la
quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle par laquelle je reconnais
les avoir reçues de vous. On m'a parlé de faillite!... J'ai pensé que le fils d'un failli ne
pouvait peut-être pas épouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez
bien jugé de mon esprit et de mes manières: je n'ai sans doute rien du monde, je n'en
connais ni les calculs ni les moeurs, et ne saurais vous y donner les plaisirs que vous
voulez y trouver. Soyez heureux, selon les conventions sociales auxquelles vous
sacrifiez nos premières amours. Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc
plus vous offrir que l'honneur de votre père. Adieu, vous aurez toujours une fidèle
amie dans votre cousine. EUGENIE. "
Le président sourit de l'exclamation que ne put réprimer cet ambitieux au moment où
il reçut l'acte authentique.
- Nous nous annoncerons réciproquement nos mariages, lui dit-il.
- Ah! vous épousez Eugénie. Eh! bien, j'en suis content, c'est une bonne fille. Mais,
reprit-il frappé tout à coup par une réflexion lumineuse, elle est donc riche?
- Elle avait, répondit le président d'un air goguenard, près de dix-neuf millions, il y a
quatre jours; mais elle n'en a plus que dix-sept aujourd'hui.
Charles regarda le président d'un air hébété.
- Dix-sept... mil...
- Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous réunissons, mademoiselle Grandet et moi,
sept cent cinquante mille livres de rente, en nous mariant.
- Mon cher cousin, dit Charles en retrouvant un peu d'assurance, nous pourrons nous
pousser l'un l'autre.
- D'accord, dit le président. Voici, de plus, une petite caisse que je dois aussi ne
remettre qu'à vous, ajouta-t-il en déposant sur une table le coffret dans lequel était la
toilette.
- Hé! bien, mon cher ami, dit madame la marquise d'Aubrion en entrant sans faire
attention à Cruchot, ne prenez nul souci de ce que vient de vous dire ce pauvre
monsieur d'Aubrion, à qui la duchesse de Chaulieu vient de tourner la tête. Je vous le
répète, rien n'empêchera votre mariage...
- Rien, madame, répondit Charles. Les trois millions autrefois dus par mon père ont
été soldés hier.
- En argent? dit-elle.
- Intégralement, intérêts et capital, et je vais faire réhabiliter sa mémoire.
- Quelle bêtise! s'écria la belle-mère. - Quel est ce monsieur? dit-elle à l'oreille de son
gendre, en apercevant le Cruchot.
- Mon homme d'affaires, lui répondit-il à voix basse.
La marquise salua dédaigneusement monsieur de Bonfons et sortit.
- Nous nous poussons déjà, dit le président en prenant son chapeau. Adieu, mon
cousin.
- Il se moque de moi, ce catacouas de Saumur. J'ai envie de lui donner six pouces de
fer dans le ventre.

92
Le président était parti. Trois jours après, monsieur de Bonfons, de retour à Saumur,
publia son mariage avec Eugénie. Six mois après, il était nommé conseiller à la Cour
royale d'Angers. Avant de quitter Saumur, Eugénie fit fondre l'or des joyaux si
longtemps précieux à son coeur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son
cousin, à un ostensoir d'or et en fit présent à la paroisse où elle avait tant prié Dieu
pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps entre Angers et Saumur. Son mari, qui
montra du dévouement dans une circonstance politique, devint président de chambre,
et enfin premier président au bout de quelques années. Il attendit impatiemment la
réélection générale afin d'avoir un siège à la Chambre. Il convoitait déjà la Pairie, et
alors...
- Alors le roi sera donc son cousin, disait Nanon, la Grande Nanon, madame
Cornoiller, bourgeoise de Saumur, à qui sa maîtresse annonçait les grandeurs
auxquelles elle était appelée. Néanmoins monsieur le président de Bonfons (il avait
enfin aboli le nom patronymique de Cruchot) ne parvint à réaliser aucune de ses idées
ambitieuses. Il mourut huit jours après avoir été nommé député de Saumur. Dieu, qui
voit tout et ne frappe jamais à faux, le punissait sans doute de ses calculs et de
l'habileté juridique avec laquelle il avait minuté, accurante Cruchot, son contrat de
mariage où les deux futurs époux se donnaient l'un à l'autre, au cas où ils n'auraient
pas d'enfants, l'universalité de leurs biens, meubles et immeubles sans en rien
excepter ni réserver, en toute propriété, se dispensant même de la formalité de
l'inventaire, sans que l'omission dudit inventaire puisse être opposée à leurs héritiers
ou ayants cause, entendant que ladite donation soit, etc. Cette clause peut expliquer
le profond respect que le président eut constamment pour la volonté, pour la solitude
de madame de Bonfons. Les femmes citaient monsieur le premier président comme un
des hommes les plus délicats, le plaignaient et allaient jusqu'à souvent accuser la
douleur, la passion d'Eugénie, mais comme elles savent accuser une femme, avec les
plus cruels ménagements.
- Il faut que madame la présidente de Bonfons soit bien souffrante pour laisser son
mari seul. Pauvre petite femme! Guérira-t-elle bientôt? Qu'a-t-elle donc, une gastrite,
un cancer? Pourquoi ne voit-elle pas des médecins? Elle devient jaune depuis quelque
temps; elle devrait aller consulter les célébrités de Paris. Comment peut-elle ne pas
désirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari, dit-on, comment ne pas lui donner
d'héritier, dans sa position? Savez-vous que cela est affreux; et si c'était par l'effet
d'un caprice, il serait bien condamnable. Pauvre président!
Douée de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpétuelles méditations et par la
vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui tombent dans sa sphère, Eugénie,
habituée par le malheur et par sa dernière éducation à tout deviner, savait que grâce
à l'entremise de Cruchot le président désirait sa mort pour se trouver en possession de
cette immense fortune, encore augmentée par les successions de son oncle le notaire,
et de son oncle l'abbé, que Dieu eut la fantaisie d'appeler à lui. La pauvre recluse avait
pitié du président. La Providence la vengea des calculs et de l'infâme indifférence d'un
époux, qui respectait, comme la plus forte des garanties, la passion sans espoir dont
se nourrissait Eugénie. Donner la vie à un enfant, n'était-ce pas tuer les espérances de
l'égoïsme, les joies de l'ambition caressées par le premier président? Dieu jeta donc
des masses d'or à sa prisonnière pour qui l'or était indifférent et qui aspirait au ciel,
qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes pensées, qui secourait incessamment les
malheureux en secret. Madame de Bonfons fut veuve à trente-trois ans, riche de huit
cent mille livres de rente, encore belle, mais comme une femme est belle à près de
quarante ans. Son visage est blanc, reposé, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses
manières sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la sainteté d'une
personne qui n'a pas souillé son âme au contact du monde, mais aussi la roideur de la
vieille fille et les habitudes mesquines que donne l'existence étroite de la province.
Malgré ses huit cent mille livres de rente, elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie
Grandet, n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours où jadis son père lui permettait

93
d'allumer le foyer de la salle, et l'éteint conformément au programme en vigueur dans
ses jeunes années. Elle est toujours vêtue comme l'était sa mère. La maison de
Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est
l'image de sa vie. Elle accumule soigneusement ses revenus, et peut-être semblerait-
elle parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un noble emploi de sa
fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la vieillesse et des
écoles chrétiennes pour les enfants, une bibliothèque publique richement dotée,
témoignent chaque année contre l'avarice que lui reprochent certaines personnes. Les
églises de Saumur lui doivent quelques embellissements. Madame de Bonfons que, par
raillerie, on appelle mademoiselle, inspire généralement un religieux respect. Ce noble
coeur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres, devait donc être soumis
aux calculs de l'intérêt humain. L'argent devait communiquer ses teintes froides à
cette vie céleste, et donner de la défiance pour les sentiments à une femme qui était
tout sentiment.
- Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle à Nanon.
La main de cette femme panse les plaies secrètes de toutes les familles. Eugénie
marche au ciel accompagnée d'un cortège de bienfaits. La grandeur de son âme
amoindrit les petitesses de son éducation et les coutumes de sa vie première. Telle est
l'histoire de cette femme qui n'est pas du monde au milieu du monde, qui, faite pour
être magnifiquement épouse et mère, n'a ni mari, ni enfants, ni famille. Depuis
quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle. Les gens de Saumur
s'occupent d'elle et de monsieur le marquis de Froidfond dont la famille commence à
cerner la riche veuve comme jadis avaient fait les Cruchot. Nanon et Cornoiller sont,
dit-on, dans les intérêts d'un marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la Grande Nanon,
ni Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du monde.

Paris, septembre 1833.


*** FIN ***


www.livrefrance.com

quelques paquets de toile à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons. Entrez? Une fille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges, quitte son tricot, appelle son père ou sa mère qui vient et vous vend à vos souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son caractère, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis à sa porte et qui tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possède en apparence que de mauvaises planches à bouteilles et deux ou trois paquets de lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers de l'Anjou; il sait, à une planche près, combien il peut de tonneaux si la récolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de pluie le ruine: en une seule matinée, les poinçons valent onze francs ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale. Vignerons, propriétaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers, sont tous à l'affût d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gelé pendant la nuit; ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse et veulent de l'eau, du chaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaie tour à tour les physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue, l'ancienne Grand-rue de Saumur, ces mots: " Voilà un temps d'or! " se chiffrent de porte en porte Aussi chacun répond-il au voisin: " Il pleut des louis ", en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à la campagne. Là, tout étant prévu, l'achat, la vente, le profit, les commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels. Une ménagère n'achète pas une perdrix sans que les voisins demandent au mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête à sa fenêtre sans y être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc les consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables, noires et silencieuses n'ont point de mystères. La vie est presque toujours en plein air: chaque ménage s'assied à sa porte, y déjeune, y dîne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit étudié. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de province, était-il gaussé de porte en porte. De là les bons contes, de là le surnom de copieux donné aux habitants d'Angers qui excellaient à ces railleries urbaines. Les anciens hôtels de la vieille ville sont situés en haut de cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison pleine de mélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoire était précisément un de ces logis, restes vénérables d'un siècle où les choses et les hommes avaient ce caractère de simplicité que les moeurs françaises perdent de jour en jour. Après avoir suivi les détours de ce chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel est cachée la porte de la maison à monsieur Grandet. Il est impossible de comprendre la valeur de cette expression provinciale sans donner la biographie de monsieur Grandet. Monsieur Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et les effets ne seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point, peu ou prou, vécu en province. Monsieur Grandet, encore nommé par certaines gens le père Grandet, mais le nombre de ces vieillards diminuait sensiblement, était en 1789 un maîtretonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clergé, le tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser la fille d'un riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, où, moyennant deux cents doubles louis offerts par son beaupère au farouche républicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut

2

pour un morceau de pain, légalement, sinon légitimement, les plus beaux vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies. Les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires, le père Grandet passa pour un homme hardi, un républicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes. Il fut nommé membre de l'administration du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir politiquement et commercialement. Politiquement, il protégea les ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés; commercialement, il fournit aux armées républicaines un ou deux milliers de pièces de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies dépendant d'une communauté de femmes que l'on avait réservée pour un dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut monsieur Grandet. Napoléon n'aimait pas les républicains: il remplaça monsieur Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un grand propriétaire, un homme à particule, un futur baron de l'Empire. Monsieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire dans l'intérêt de la ville d'excellents chemins qui menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très avantageusement cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses différents clos, ses vignes, grâce à des soins constants, étaient devenues la tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent la première qualité de vin. Il aurait pu demander la croix de la Légion d'honneur. Cet événement eut lieu en 1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trentesix. Une fille unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée de dix ans. Monsieur Grandet, que la providence voulut sans doute consoler de sa disgrâce administrative, hérita successivement pendant cette année de madame de La Gaudinière, née de La Bertellière, mère de madame Grandet; puis du vieux monsieur La Bertellière, père de la défunte; et encore de madame Gentillet, grand-mère du côté maternel: trois successions dont l'importance ne fut connue de personne. L'avarice de ces trois vieillards était si passionnée que depuis longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler secrètement. Le vieux monsieur La Bertellière appelait un placement une prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que dans les bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur des économies d'après les revenus des biens au soleil. Monsieur Grandet obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité n'effacera jamais, il devint le plus imposé de l'arrondissement. Il exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçons de vin. Il possédait treize métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait muré les croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent vingt-sept arpents de prairies où croissaient et grossissaient trois mille peupliers plantés en 1793. Enfin la maison dans laquelle il demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible. Quant à ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en présumer l'importance: l'une était monsieur Cruchot, notaire chargé des placements usuraires de monsieur Grandet; l'autre, monsieur des Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux Cruchot et monsieur des Grassins possédassent cette profonde discrétion qui engendre en province la confiance et la fortune, ils témoignaient publiquement à monsieur Grandet un si grand respect que les observateurs pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de l'ancien maire d'après la portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il n'y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir communiqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé à tirer de ses capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme celui du

3

en sus du bail. Personne ne le voyait passer sans éprouver un sentiment d'admiration mélangé de respect et de terreur. mais à onze pour cent. Il possédait un moulin dont le locataire devait. Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de chapons. Si d'abord quelques particularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à la moquerie. . mystérieux. Pour quelques personnes. le père Grandet doit avoir cinq à six millions. qui n'échappent point à ses coreligionnaires. " Monsieur Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. pour qu'ils le fournissent de légumes.voluptueux. depuis 1793 jusqu'en 1817. impassible. où chacun. Quelque Parisien parlait-il des Rothschild ou de monsieur Laffitte. nous avons ici deux ou trois maisons millionnaires. et se couchait tranquillement. lorsqu'après une partie de boston. la fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil patriotique... de poulets. Financièrement parlant. les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi riches que monsieur Grandet. il y aura du vin cette année. Quant aux fruits. Monsieur Grandet inspirait donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne devait jamais rien à personne.Le père Grandet prend beaucoup de merrain. de beurre et de blé de rente. sagement serrée. . devinait avec la précision d'un astronome quand il fallait fabriquer pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinq cents. quant à monsieur Grandet. du joueur ou du courtisan. ses gestes. mais avec un effroyable prélèvement d'intérêts. méthodique. Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement poli de ses griffes d'acier? A celui-ci maître Cruchot avait procuré l'argent nécessaire à l'achat d'un domaine. qui. envisager longtemps sa proie. avait toujours des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denrée à recueillir. ses locataires. il ne connaît pas lui-même sa fortune! " En 1816 les plus habiles calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme à près de quatre millions. lentement vendue. Aussi plus d'un négociant. y engloutissait une charge d'écus. puis il ouvrait la gueule de sa bourse. mais. Sa fameuse récolte de 1811. à celui-là monsieur des Grassins avait escompté des traites. des mouvements furtifs. les gens capables disaient-ils: " Le père Grandet?. le père Grandet a mis ses gants fourrés: il faut vendanger. soit pendant les soirées dans les conversations de la ville. En ses moindres actes. pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son poinçon à deux cents francs quand les petits propriétaires donnaient le leur à cinq louis. avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses plus légers mouvements. après l'avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets de l'instinct chez les animaux. La Grande Nanon. ou quelque entretien sur les vignes. disait-on. Si le Parisien leur jetait en souriant une dédaigneuse affirmation. la moquerie et le ridicule s'étaient usés. il en récoltait une telle quantité qu'il en faisait vendre 4 . ils se regardaient en hochant la tête d'un air d'incrédulité. le clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays. Monsieur Grandet s'était arrangé avec les maraîchers. monsieur Grandet avait pour lui l'autorité de la chose jugée. venir chercher une certaine quantité de grains et lui en rapporter le son et la farine. avides. on venait à parler de monsieur Grandet. comme le serpent qui digère. sauter dessus. vieux tonnelier. Il s'écoulait peu de jours sans que le nom de monsieur Grandet fût prononcé soit au marché. Aussi. boulangeait elle-même tous les samedis le pain de la maison. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes les actions de cet homme. monsieur Grandet tenait du tigre et du boa: il savait se coucher. répondaient monsieur Cruchot ou monsieur des Grassins s'ils entendaient le propos. son vêtement. cent mille francs de ses propriétés. froid. vieux vigneron. mais. comme terme moyen. qui ne manquait pas une seule spéculation. il était présumable qu'il possédait en argent une somme presque égale à celle de ses biens-fonds.Vous êtes plus habile que je ne le suis. se blottir. certaines habitudes indéfinissables. plus d'un aubergiste disait-il aux étrangers avec un certain contentement: " Monsieur. lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille livres. " L'hiver sera rude. il avait dû tirer par an. Ce langage secret forme en quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. d'oeufs. quoiqu'elle ne fût plus jeune. son unique servante. je n'ai jamais pu savoir le total ". Sa parole.

Depuis la Révolution. Quand. il exprimait ses idées par de petites phrases sentencieuses et dites d'une voix douce. il lui répondait: " Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma femme. Toujours vêtu de la même manière. lui duraient vingt mois et. l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose. Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les vieilles truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs. le flux de mots où il noyait sa pensée. D'ailleurs. surtout quand il était au logis. je ne veux pas. Il parlait peu. Au physique. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de cuir. un gilet de velours à raies alternativement jaunes et puce. auquel il promettait une indemnité. à grands pans. et semblait économiser tout. Les manières de cet homme étaient fort simples. Il n'allait jamais chez personne. et se formait en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans ses entreprises. " Il ne disait jamais ni oui ni non. se tenait le menton dans la main droite en appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche. celle de sa fille. le rangeaient par complaisance dans son bûcher et recevaient ses remerciements. Cette figure annonçait une finesse dangereuse. son manque apparent de logique attribués à un défaut d'éducation étaient affectés et seront suffisamment expliqués par quelques événements de cette histoire. son front. et n'écrivait point. plein de rides transversales. Son nez. trapu. il mangeait du gibier. pleine de malice. sa seule héritière. et le paiement de leurs chaises à l'église. son visage était rond. Ses seules dépenses connues étaient le pain bénit. une cravate noire et un chapeau de quaker. les réparations de ses bâtiments et les frais de ses exploitations. ne manquait pas de protubérances significatives. Lui parlait-on? il écoutait froidement. tout en lui. ses lèvres n'offraient aucune sinuosité. l'incohérence de ses paroles. sa fille Eugénie. qu'il avait réduite à un ilotisme complet. disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. quatre phrases exactes autant que des formules algébriques lui servaient habituellement à embrasser. l'étamage de ses casseroles. gros par le bout. Généralement. ne voulait ni recevoir ni donner à dîner. Il méditait longuement les moindres marchés. il les posait sur le bord de son chapeau à la 5 . d'ailleurs. une culotte courte de gros drap marron à boucles d'argent. ayant des mollets de douze pouces de circonférence. carré. une probité sans chaleur. ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic. " Sa femme. tanné. il ne faisait jamais de bruit. son menton était droit. monsieur Grandet avait-il un caractère de bronze. supportait une loupe veinée que le vulgaire disait. Aussi. un large habit marron. ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or. Il avait six cents arpents de bois récemment achetés qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin. et ses dents étaient blanches. je ne puis pas. aussi solides que ceux des gendarmes. malgré sa tenue circonspecte. il portait en tout temps des bas de laine drapés. Grandet était un homme de cinq pieds. Ses gants. le bonhomme bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une discussion. non sans raison. marqué de petite vérole. la lumière.une grande partie au marché. Attitude. Néanmoins. boutonné carrément. démarche. nous verrons cela. quoique de moeurs faciles et molles en apparence. même le mouvement. les gages de la Grande Nanon. Il ne dérangeait rien chez les autres par un respect constant de la propriété. manières. la toilette de sa femme. qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il était depuis 1791. Depuis cette acquisition seulement. où il se contraignait moins que partout ailleurs. le langage et les habitudes du tonnelier perçaient. Ce bredouillement. époque à laquelle il attira les regards. après une savante conversation. était en affaires son paravent le plus commode. des rotules noueuses et de larges épaules. à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce: " Je ne sais pas. et ses fermiers le lui charroyaient en ville tout débité. pour les conserver propres. son adversaire lui avait livré le secret de ses prétentions en croyant le tenir. malgré la douceur de sa voix. l'acquittement des impositions.

et valant trois millions. disputait vivement le terrain à la financière et tentait de réserver le riche héritage à son neveu le président. colonel de la garde nationale. tandis que son rival n'y était reçu que les dimanches. venait très assidûment faire la partie de madame Grandet. étangs. député. remarquable par son parc. une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien. Le magistrat protègeait ceux qui le nommaient monsieur le président. L'ancien tonnelier rongé d'ambition cherchait. dignitaire du chapitre de Saint-Martin-de-Tours. valant sept mille livres de rente. Mademoiselle Grandet épousera-t-elle monsieur le président ou monsieur Adolphe des Grassins? A ce problème. Il est maire d'un arrondissement. les anciens du pays prétendaient que les Grandet étaient trop avisés pour laisser sortir les biens de leur famille. A cela les Cruchotins et les Grassinistes répondaient: " D'abord les deux frères ne se sont pas vus deux fois depuis trente ans. Plus instruits. La terre de Froidfond. d'Angers à Blois inclusivement? Au commencement de 1818. Ceux-là répliquaient que l'abbé Cruchot était l'homme le plus insinuant du monde. formaient un parti. " Ils sont manche à manche ". et qu'à moins d'avoir un neveu du pape dans sa manche. possédait le domaine de Bonfons (Boni Fontis). mère d'un fils de vingt-trois ans. et qui. forêts. espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselle Eugénie. il renie les Grandet de Saumur. alliés à vingt maisons de la ville. Puis. Le plaideur assez mal avisé pour l'appeler monsieur Cruchot s'apercevait bientôt à l'audience de sa sottise. ses fermes. présents et futurs des Grandet. pouvait leur inculquer certaines idées qui la feraient. et prétend s'allier à quelque famille ducale par la grâce de Napoléon. il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son oncle l'abbé Cruchot. et. l'abbé. comme jadis à Florence les Médicis. comme les Médicis. Il signait déjà C. Madame des Grassins. Monsieur des Grassins le banquier favorisait rigoureusement les manoeuvres de sa femme par de constants services secrètement rendus au vieil avare. disait un bel esprit de Saumur. les Cruchot avaient leurs Pazzi. Depuis sa nomination de président au tribunal de Première Instance de Saumur. mademoiselle Eugénie Grandet de Saumur serait mariée au fils de monsieur Grandet de Paris. leurs alliés fidèles. d'ailleurs. Du côté des Cruchot. occupait passionnément les diverses sociétés de Saumur. et que femme contre moine la partie se trouvait égale. qu'Adolphe était un bien gentil cavalier. de Bonfons. disaient-ils. Monsieur le président était âgé de trente-trois ans. réussir. juge au tribunal de commerce. pour gendre quelque pair de France. qui tous deux passaient pour être assez riches. dont le prix était la main d'Eugénie Grandet. un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main. monsieur Grandet de Paris a de hautes prétentions pour son fils. plus liée avec les femmes de la maison Grandet que les Cruchot. Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. fut mise 6 . tôt ou tard. ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons. et arrivait toujours à temps sur le champ de bataille. riche marchand de vin en gros. leurs cousins. Saumur ne savait rien de plus sur ce personnage. et travaillait à faire prévaloir Bonfons sur Cruchot. bien appuyé par son frère le notaire.même place. le Talleyrand de la famille. " Que ne disait-on pas d'une héritière dont on parlait à vingt lieues à la ronde et jusque dans les voitures publiques. les Cruchotins remportèrent un avantage signalé sur les Grassinistes. les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa fille ni à l'un ni à l'autre. D'autres répliquaient que monsieur et madame des Grassins étaient nobles. Les plus sensés faisaient observer que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entrées à toute heure au logis. Ceux-ci soutenaient que madame des Grassins. par un geste méthodique. rivière. son admirable château. avait porté le bonnet rouge. à qui trois cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passés. Ces trois des Grassins avaient également leurs adhérents. Ce combat secret entre les Cruchot et les des Grassins. soutenus par bon nombre de cousins. Ces trois Cruchot. puissamment riches. mais il favorisait de ses plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de Bonfons. Le plus considérable des trois premiers était le neveu de monsieur Cruchot.

Puis. Peu de personnes connaissent l'importance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou. en chêne massif. silencieuse. aidés par leurs adhérents. et saisi de la magnifique pensée d'arrondir le marquisat de Froidfond en y réunissant tous ses biens. des pariétaires jaunes. brune. était solidement maintenue par le système de ses boulons qui figuraient des dessins symétriques. les curieux pouvaient apercevoir. froide. représentant les quatre Saisons. située en haut de la ville. petite. le salon. Par la petite grille. Cette affaire eut du retentissement à Nantes et à Orléans. Ces murs étaient ceux du rempart sur lequel s'élevaient les jardins de quelques maisons voisines. le souspréfet. de forme oblongue et du genre de ceux que nos ancêtres nommaient jacquemart. La salle est à la fois l'antichambre. Une grille carrée. Ce marteau. ses forêts. après les formalités. sous escompte. frêle en apparence. ressemblait à un gros point d'admiration. et qu'un long usage avait effacée. humides. dont les entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. un antiquaire y aurait retrouvé quelques indices de la figure essentiellement bouffonne qu'il représentait jadis. desséchée. le président Cruchot. destinée à reconnaître les amis. Monsieur Grandet alla voir son château par l'occasion d'une charrette qui y retournait. la boisaient de haut en bas.en vente par le jeune marquis de Froidfond obligé de réaliser ses capitaux. des convolvulus. là entraient les fermiers. de la Touraine et du Berry. était planchéiée. homme solvable. la pièce la plus considérable était une salle dont l'entrée se trouvait sous la voûte de la porte cochère. le boudoir. le paya. qui. pour ainsi dire. à moulures antiques. Ce bas-relief était surmonté d'une plinthe saillante. Cette pièce. pierre blanche particulière au littoral de la Loire. construits en tuffeau. et un petit cerisier assez haut déjà. Au-dessus du cintre régnait un long bas-relief de pierre dure sculptée. occupait le milieu de la porte bâtarde et servait. sur laquelle s'élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasard. quelques marches dégradées par lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs épais. le cabinet. il revint à Saumur. Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot: la maison à monsieur Grandet. elle est le théâtre de la vie domestique. au fond d'une voûte obscure et verdâtre. mais à barreaux serrés et rouges de rouille. son plafond se composait de poutres apparentes également peintes en gris. Au rez-de-chaussée de la maison. le curé. au temps des guerres civiles. du plantain. en l'examinant avec attention. et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Les deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été. des panneaux gris. le coiffeur du quartier venait couper deux fois l'an les cheveux de monsieur Grandet. de motif à un marteau qui s'y rattachait par un anneau. La porte. la salle à manger. Un vieux cartel de cuivre incrusté d'arabesques en écaille ornait le manteau de la cheminée en pierre blanche. Maître Cruchot. Après avoir jeté sur sa propriété le coup d'oeil du maître. des liserons. sur lequel était une glace verdâtre dont les côtés. le garçon meunier. l'abbé Cruchot. le foyer commun. il valait mieux vendre à monsieur Grandet. au grand étonnement de Saumur. fendue de toutes parts. là. figures déjà rongées et toutes noires. et d'exploiter les peupliers de ses prairies. il décida de couper à blanc ses bois. Le beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé vers l'oesophage de monsieur Grandet. coupés en 7 . et si molle que sa durée moyenne est à peine de deux cents ans. Le notaire conclut avec le jeune homme un marché d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites sans nombre à diriger contre les adjudicataires avant de rentrer dans le prix des lots. et frappait sur la tête grimaçante d'un maître-clou. mal sculpté. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculées de l'architecture française et quelque ressemblance avec le porche d'une geôle. et abritée par les ruines des remparts. certain d'avoir placé ses fonds à cinq. pleins de suintements et de touffes d'arbustes malingres. dont les deux croisées donnaient sur la rue. comme la maison. cette maison pâle. pour remplir de nouveau son trésor presque vide. surent empêcher la vente par petits lots.

biseau pour en montrer l'épaisseur, reflétaient un filet de lumière le long d'un trumeau gothique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur servaient de bobèches, et dont la maîtresse-branche s'adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal formait un chandelier pour les petits jours. Les sièges de forme antique étaient garnis en tapisseries représentant les fables de La Fontaine; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les couleurs passées et les figures criblées de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espèces de buffets terminés par de crasseuses étagères. Une vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de cette table, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par des rubans de bois doré, où les mouches avaient si silencieusement folâtré que la dorure en était un problème. Sur la paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter l'aieul de madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellière, en lieutenant des gardes françaises, et défunt madame Gentillet en bergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par des cordons de soie à glands d'église. Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait été comprise dans l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur des patins, afin d'élever madame Grandet à une hauteur qui lui permît de voir les passants. Une travailleuse en bois de merisier déteint remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugénie Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur station d'hiver à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait qu'on allumât du feu dans la salle, et il le faisait éteindre au trente et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur réservait en usant d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées ou les soirées les plus fraîches des mois d'avril et d'octobre. La mère et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière, que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour avoir de la lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle à sa fille et à la Grande Nanon, de même qu'il distribuait dès le matin le pain et les denrées nécessaires à la consommation journalière. La Grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable d'accepter le despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait à monsieur et à madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nommée à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet depuis trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de gages, elle passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante livres, accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat des longues et persistantes économies de la Grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire du pain pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au dur servage par lequel il avait été acquis. A l'âge de vingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait repoussante; et certes ce sentiment était bien injuste: sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde; mais en tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait

8

alors à se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le coeur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement. Nanon faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle allait laver le linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules; elle se levait au jour, se couchait tard; faisait à manger à tous les vendangeurs pendant les récoltes, surveillait les halleboteurs; défendait, comme un chien fidèle, le bien de son maître; enfin, pleine d'une confiance aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse année de 1811, dont la récolte coûta des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet résolut de donner sa vieille montre à Nanon, seul présent qu'elle reçut jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnât ses vieux souliers (elle pouvait les mettre), il est impossible de considérer le profit trimestriel des souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La nécessité rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer comme on aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre au cou un collier garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait pas; elle participait gaiement aux profits hygiéniques que procurait le régime sévère de la maison où jamais personne n'était malade. Puis la Nanon faisait partie de la famille: elle riait quand riait Grandet, s'attristait, gelait, se chauffait, travaillait avec lui. Combien de douces compensations dans cette égalité! Jamais le maître n'avait reproché à la servante ni l'alberge ou la pêche de vigne, ni les prunes ou les brugnons mangés sous l'arbre. " Allons, régale-toi, Nanon ", lui disait-il dans les années où les branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient obligés de donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse n'avait récolté que de mauvais traitements, pour une pauvresse recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet était un vrai rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tête étroite de Nanon ne pouvaient contenir qu'un sentiment et une idée. Depuis trente-cinq ans, elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du père Grandet, pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant: " Que voulez-vous, ma mignonne? " Et sa reconnaissance était toujours jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre créature n'avait jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparaître un jour devant Dieu plus chaste que ne l'était la Vierge Marie elle-même, Grandet, saisi de pitié, disait en la regardant: " Cette pauvre Nanon! " Son exclamation était toujours suivie d'un regard indéfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps à autre, formait depuis longtemps une chaîne d'amitié non interrompue, et à laquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié, placée au coeur de Grandet et prise tout en gré par la vieille fille, avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce pitié d'avare, qui réveillait mille plaisirs au coeur du vieux tonnelier, était pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi: " Pauvre Nanon! " Dieu reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix et à leurs mystérieux regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en recevaient néanmoins aucun contentement. De là cette autre phrase: " Qu'est-ce que les Grandet font donc à leur Grande Nanon pour qu'elle leur soit si attachée? Elle passerait dans le feu pour eux! " Sa cuisine, dont les fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette, froide, véritable cuisine d'avare où rien ne devait se perdre. Quand Nanon avait lavé sa vaisselle, serré

9

les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond, qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant. La description des autres portions du logis se trouvera liée aux événements de cette histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle où éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par avance la nudité des étages supérieurs. En 1819, vers le commencement de la soirée, au milieu du mois de novembre, la Grande Nanon alluma du feu pour la première fois. L'automne avait été très beau. Ce jour était un jour de fête bien connu des Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se préparaient-ils à venir armés de toutes pièces, pour se rencontrer dans la salle et s'y surpasser en preuves d'amitié. Le matin, tout Saumur avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnées de Nanon, se rendant à l'église paroissiale pour y entendre la messe, et chacun se souvint que ce jour était l'anniversaire de la naissance de mademoiselle Eugénie. Aussi, calculant l'heure où le dîner devait finir, maître Cruchot, l'abbé Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils d'arriver avant les des Grassins pour fêter mademoiselle Grandet. Tous trois apportaient d'énormes bouquets cueillis dans leurs petites serres. La queue des fleurs que le président voulait présenter était ingénieusement enveloppée d'un ruban de satin blanc, orné de franges d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les jours mémorables de la naissance et de la fête d'Eugénie, était venu la surprendre au lit, et lui avait solennellement offert son présent paternel, consistant, depuis treize années, en une curieuse pièce d'or. Madame Grandet donnait ordinairement à sa fille une robe d'hiver ou d'été, selon la circonstance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle récoltait au premier jour de l'an et à la fête de son père, lui composaient un petit revenu de cent écus environ, que Grandet aimait à lui voir entasser. N'était-ce pas mettre son argent d'une caisse dans une autre, et, pour ainsi dire, élever à la brochette l'avarice de son héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son trésor, autrefois grossi par les La Bertellière, en lui disant: " Ce sera ton douzain de mariage. " Le douzain est un antique usage encore en vigueur et saintement conservé dans quelques pays situés au centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie, sa famille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse où se trouvent, suivant les fortunes, douze pièces ou douze douzaines de pièces ou douze cents pièces d'argent ou d'or. La plus pauvre des bergères ne se marierait pas sans son douzain, ne fût-il composé que de gros sous. On parle encore à Issoudun de je ne sais quel douzain offert à une riche héritière et qui contenait cent quarante-quatre portugaises d'or. Le pape Clément VII, oncle de Catherine de Médicis, lui fit présent, en la mariant à Henri II, d'une douzaine de médailles d'or antiques de la plus grande valeur. Pendant le dîner, le père tout joyeux de voir son Eugénie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié: " Puisque c'est la fête d'Eugénie, faisons du feu! ce sera de bon augure." - Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la Grande Nanon en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers. - Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madame Grandet en regardant son mari d'un air timide qui, vu son âge, annonçait l'entière servitude conjugale sous laquelle gémissait la pauvre femme. Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement: " Elle a vingt-trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientôt s'occuper d'elle. " Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'oeil d'intelligence. Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros

10

cette femme qui. puisque c'est la naissance d'Eugénie. cette noblesse d'âme constamment méconnue et blessée par Grandet. Sublimité perdue! Grandet se croyait très généreux envers sa femme. des madame Grandet. une résignation d'insecte tourmenté par des enfants. elle portait un grand fichu de cotonnade blanche. stipulait-il toujours des épingles pour elle en vendant ses récoltes de l'année. il y a bien des gens qui auraient cassé la bouteille. dans le courant de l'hiver. elle usait peu de souliers.os. par sa dot et ses successions. prends un petit verre de cassis pour te remettre. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses. un chapeau de paille cousue. et son menton affectait la forme dite en galoche. Les philosophes qui rencontrent des Nanon. Sortant peu du logis. et manqua de tomber en descendant. 11 . un gros front. une vague ressemblance avec ces fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. . Mais. lui rendait. toi? . dit Grandet à Nanon en la voyant toute pâle. veux-tu quelque chose? " . s'était toujours sentie si profondément humiliée d'une dépendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de son âme lui interdisait de se révolter. dominaient la conduite de cette femme. Enfin. il ne manquait jamais.Grande bête. Aussi Grandet. Les quatre ou cinq louis offerts par le Hollandais ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet formaient le plus clair des revenus annuels de madame Grandet. les aiguilles et la toilette de sa fille. Nanon alla chercher une bouteille de cassis dans la chambre de monsieur Grandet.Monsieur.Tiens. Hier. C'était une excellente femme. Cette fierté sotte et secrète.Ma foi. dit madame Grandet.C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis. qu'elle n'avait jamais demandé un sou. pour la première fois. une vraie La Bertellière. la faisaient universellement plaindre et respecter. Quoique ridicule en apparence. . de dire à sa femme: " Et toi. sa bouche était ridée. je l'ai bien gagné. .Mon ami. .Non. dit Nanon. un bon coeur. comme si leur bourse était commune: " As-tu quelques sous à me prêter? " et la pauvre femme. Eugénie a failli s'y fouler le pied. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine verdâtre. Une douceur angélique. de gros yeux. une piété rare. heureuse de pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui représentait comme son seigneur et maître. qu'elle s'était accoutumée à faire durer près d'une année. ni fait une observation sur les actes que maître Cruchot lui présentait à signer. la mère. . où. et offrait. mais je me serais plutôt cassé le coude pour la tenir en l'air. et que tu as manqué de tomber. Ses dents étaient noires et rares. elle ne voulait jamais rien pour elle. son mari lui disait souvent. c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas. après avoir boutonné son gousset. saisi parfois d'un remords en se rappelant le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six francs à sa femme. puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins. avait apporté au père Grandet plus de trois cent mille francs. un gros nez. une inaltérable égalité d'âme. répondait madame Grandet animée par un sentiment de dignité maternelle. . est-ce que tu te laisserais choir comme une autre. lui dit son maître. L'abbé Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle n'avait pas été trop mal. et elle le croyait. quand elle avait reçu ses cinq louis. au premier aspect. des Eugénie ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du caractère de la Providence? Après ce dîner. et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. . A ma place.T'es-tu fait mal? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt.Elle a raison. Lorsque Grandet tirait de sa poche la pièce de cent sous allouée par mois pour les menues dépenses. il fut question du mariage d'Eugénie. le fil. nous verrons cela. quelques écus sur l'argent des épingles. Vous auriez dû la faire raccommoder depuis longtemps.

Vos vendanges sont-elles finies? demanda le président de Bonfons à Grandet. de vous souhaiter.Ne vous gênez pas. leur dit Nanon en sentant les fleurs. croyait ainsi faire sa cour. mit la bobèche à chaque piédestal.Faites. Comme vous y allez les jours de fête. répondit madame Grandet.C'est-y vous. . sa fille et les deux chandelles.Non! non! ça me connaît. laissa sa femme. dit: " Puisque c'est la fête d'Eugénie.Mais. avec une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. 12 . je rafistole moi-même une marche de mon escalier. répondit l'ancien tonnelier. vous autres. . messieurs. je vais vous raccommoder votre marche. l'alluma. grassouillet. répondit le président. . prit des mains de Nanon une chandelle neuve entortillée d'un bout de papier. et sifflait à tue-tête en souvenir de ses jeunes années. et la continuation de la santé dont vous jouissez? " Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur. .Je le crois. Nanon ouvrit la porte. mettre le pied dans le coin. . sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vives flammes. partout! Par la porte du couloir qui allait à la cuisine. . . L'abbé Cruchot. allumons les flambeaux! " Il ôta soigneusement les branches des candélabres. et alla dans le fournil chercher des planches.. . monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la petite grille. Quant à maître Cruchot. Le président. sa fille et sa servante. il embrassa la jeune fille tout bonnement sur les deux joues. mademoiselle. à figure de vieille femme joueuse. " En replaçant la lumière devant le cartel. . et dit: " Comme ça nous pousse. Vous ne savez pas. répondit l'abbé Cruchot armé de son bouquet. . L'abbé baisa la main d'Eugénie. tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fête. en regardant alternativement ses amis. Grandet. dit Grandet en rentrant. cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis. il l'embrassa des deux côtés du cou. qui se reflétait sous la voûte.Excusez. monsieur le président! . .Ah! vous êtes des fêteux. faites. dit en avançant ses pieds bien chaussés dans de forts souliers à agrafes d'argent: "Les des Grassins ne sont pas venus?" . je suis à vous! Je ne suis pas fier. à perruque rousse et plate. aujourd'hui que vous venez de naître. puisque c'est la naissance d'Eugénie. la ficha dans le trou. Grandet prit la chandelle. avec mademoiselle. dit Grandet. . petit homme dodu. dit Grandet. profitant de l'obscurité.Oui. ça! Tous les ans douze mois. qui ressemblait à un grand clou rouillé. à l'endroit où elle est encore solide. dit sentencieusement le président en riant tout seul de son allusion que personne ne comprit. les trois Cruchot frappèrent à la porte.Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans l'escalier. Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escalier vermoulu. une suite d'années heureuses. l'assura. qui ne quittait jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui semblait drôle.Partout! lui dit le vieux vigneron en se levant pour se promener de long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement plein d'orgueil comme son mot.Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer sa face trouée comme une écumoire. monsieur Grandet. Madame et mademoiselle Grandet se levèrent. puis. serrant l'héritière par les coudes.Hé! bien.Pas encore. permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entrée de la salle. dit alors à Eugénie: " Me permettez-vous. Le président. et la lueur du foyer. des clous et ses outils. Charbonnier est maire chez lui. il vit alors la Grande Nanon. et vint s'asseoir à côté de sa femme.

vous aurez du beau monde. Les propriétaires. et avait des soirées.Mais. dit le prêtre à l'oreille de l'avare. véritable marchandise de pacotille. donnait le ton à la ville de Saumur. malgré l'écusson sur lequel un E. faisait venir ses modes de Paris. puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire: " Parez-moi cette botte-là! " Madame des Grassins jeta les yeux sur les bocaux bleus où étaient les bouquets des Cruchot. vous le savez bien. En ce moment. ma foi. s'avança vers Eugénie. jettent l'argent par les fenêtres. monsieur. G. en s'avançant dans le couloir. En l'ouvrant.Serait-il en marché? pensa Cruchot. en saisit une.assise à son feu. Puis il présenta une petite caisse que son domestique portait. Grandet revint vers le président et lui dit: " Avez-vous vendu votre récolte? " . et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez grande pour nous tous. et lui offrit une boîte à ouvrage dont tous les ustensiles étaient en vermeil. Elle tourna les yeux sur son père. Elles sont comme ces dernières roses de l'arrière-saison. Madame des Grassins embrassa très affectueusement Eugénie. Eugénie eut une de ces joies inespérées et complètes qui font rougir. dit Grandet d'un ton qui fit frémir le président. dans deux ans il sera meilleur. ancien quartier-maître dans la garde impériale. hé bien. conservait malgré sa considération pour Grandet. ma fille! " dont l'accent eût illustré un acteur. Son mari. où il était allé faire son Droit. dit-il à Eugénie après avoir salué madame Grandet. 13 . . veux-tu bien éteindre ton feu. . mais qui venait de dépenser à Paris. ayant une lumière et se préparant à filer là. dit-il. l'embrassa sur les deux joues. en cherchant leurs cadeaux avec la bonne foi jouée d'une femme moqueuse. se sont juré de tenir les prix convenus. . je la garde. blanches et roses.Ne les vaux-tu pas bien? Ils sont de la côte d'Adam tout comme toi. se sont conservées jeunes encore à quarante ans. . mais dont les pétales ont je ne sais quelle froideur. pâle et frêle. mais tenons-nous bien. Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives. et monsieur Grandet dit un " Prends.Nanon. ta lumière. et leur arrivée interrompit une conversation commencée entre madame Grandet et l'abbé. Monsieur des Grassins offrit à Grandet une prise de tabac. ils reviendront. . timide en apparence. fleur nouvellement apportée en Europe et fort rare. " Un grand jeune homme blond. ayant d'assez bonnes façons. grâce au régime claustral des provinces et aux habitudes d'une vie vertueuse. lui serra la main.Mademoiselle. comme pour savoir s'il lui était permis d'accepter.Non. S'ils s'en vont. dodues. l'abbé Cruchot laissa la société s'asseoir en cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec Grandet. secoua les grains tombés sur le ruban de la Légion d'honneur attaché à la boutonnière de son habit bleu. Elle se mettait assez bien. " . je ne sais en vérité ce que l'on peut vous souhaiter. qui. grièvement blessé à Austerlitz et retraité. s'il rentre dans ma cave? répliqua le vigneron. gothique assez bien gravé pouvait faire croire à une façon très soignée. Les trois Cruchot restèrent stupéfaits en voyant le regard joyeux et animé lancé sur Adolphe des Grassins par l'héritière à qui de semblables richesses parurent inouïes. vous êtes toujours belle et sage. dit-il au vigneron en lui tenant la main et affectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasait toujours les Cruchot. et dont le parfum s'affaiblit. Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fenêtre la plus éloignée des des Grassins: " Ces gens-là. huit ou dix mille francs en sus de sa pension. . un coup de marteau annonça la famille des Grassins. l'apparente franchise des militaires. . et qui contenait une bruyère du Cap. dont la vue fait plaisir. trembler d'aise les jeunes filles. Grandet. Dans cette conjoncture délicate. et lui dit: " Adolphe s'est chargé de vous présenter mon petit souvenir. tressaillir. et cette année les Belges ne l'emporteront pas sur nous. Si maintenant le vin est bon.Bonjour. pour ne pas se mêler à la fête.Qu'est-ce que cela fait.Oui.

Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les plumes roses. Hé! ma fille ne sera ni pour les uns ni pour les autres. faites votre loto général. celle d'Adolphe. chiffrés. celle de mon frère et celle de mon neveu montent en somme à onze cent mille francs. . La jolie madame des Grassins avait réussi à mettre son fils à côté d'Eugénie. serrée par des preuves d'amitié dont elle était la dupe. tout sera pour nous un jour. N'est-ce pas d'ailleurs une scène de tous les temps et de tous les lieux. . se trouvait traquée. Ne pouvait-il inventer une petite bêtise qui eût du prix? . . qui ne tirait pas un numéro sans faire une remarque. l'Argent dans toute sa puissance. " A huit heures et demie du soir. mademoiselle Nanon. cette petitesse jointe à de si grands intérêts. Je n'ai rien vu de si joli nulle part. pensa l'abbé en regardant le président dont les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à la mauvaise grâce de sa physionomie brune. dit le père Grandet. et ils ont une fille: ils peuvent offrir ce qu'ils voudront! héritière et cadeaux.Je n'ai jamais de ma vie été si contente. l'abbé. va ton train. toi ou ton mari. mais vivaces. L'ancien tonnelier. et se disait intérieurement: " Ils sont là pour mes écus. accoutumées qu'elles étaient à s'en passer.. . la toilette fraîche de madame des Grassins. la tête martiale du banquier. deux tables étaient dressées. dit gaiement madame des Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causée à Eugénie. mais tous pensaient aux millions de monsieur Grandet. mais ramenée à sa plus simple expression? La figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles. exprimé par une seule physionomie? Les doux sentiments de la vie n'occupaient là qu'une place secondaire.Je lui donne mieux que des ciseaux. ils animaient trois coeurs purs.Nous allons faire votre partie. Encore. Ils viennent s'ennuyer ici pour ma fille. . ma fortune. Affreuse condition de l'homme! il n'y a pas un de ses bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. montra sa fille et Adolphe. . Les des Grassins en ont tout au plus la moitié. elles n'estimaient les choses de la vie qu'à la lueur de leurs pâles idées.. froissés à leur insu. nous pouvons deux tables.C'est Adolphe qui l'a rapportée de Paris et qui l'a choisie. si tu es jamais en procès. assis dans son coin. dominait ce drame et l'éclairait. N'était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi. vous en auriez bien le moyen. Les acteurs de cette scène pleine d'intérêt. le notaire. qui ne jouait jamais à aucun jeu.Va. ces deux enfants en seront. dit madame des Grassins. Le notaire. .Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à votre fille. cette jeune fille qui. ceux de Nanon. damnée intrigante! se disait le président. combien d'ignorance dans leur naïveté! Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de Grandet. le secret de leur existence. lui dit madame des Grassins à l'oreille. accompagnés par le bruit du rouet de la Grande Nanon. tout contribuait à rendre cette scène tristement comique. dit l'abbé. le président. mal éclairé par deux chandelles. répondit Grandet. et de jetons en verre bleu. votre affaire ne sera jamais bonne. et qui n'étaient sincères que sur les lèvres d'Eugénie ou de sa mère. et tous ces gens-là me servent de harpons pour pêcher! " Cette gaieté de famille. Nanon. lui dit l'héritière.Allons. ces rires.Mais nous sommes tous réunis.Nous allons vous aider. Leurs sentiments. dans ce vieux salon gris.Mon neveu est une cruche. et ne prisaient ni ne méprisaient l'argent. en tirant d'énormes profits. madame Grandet. semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les met et qu'ils ignorent. regardait l'abbé d'un air calme en se disant: " Les des Grassins ont beau faire. en faisaient des exceptions curieuses dans cette réunion de gens dont la vie était purement matérielle. . Au moment où madame Grandet gagnait un lot de seize sous. semblaient écouter les plaisanteries du vieux notaire.Puisque c'est la fête d'Eugénie. munis de cartons bariolés. mets les tables. le plus considérable qui eût jamais été ponté dans cette 14 . d'Eugénie et de sa mère. quoique vulgaire en apparence.. .

. . .Faisons les mises. et lui dit: " Madame Grandet. s'écria doucement madame Grandet. Ce coup de marteau me paraît malveillant. répondit monsieur des Grassins. en lui demandant à haute voix deux sous pour sa mise: " Veux-tu te taire.Voilà bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture d'une lettre qu'il tenait à la main. Avant de s'asseoir. Nanon prit une des deux chandelles. puis. En ce moment. dit Eugénie.Est-ce quelqu'un de Saumur. monsieur.Il ne peut venir que de Paris. . Peste! la diligence du Grand Bureau n'est jamais en retard. où les joueurs agités reprirent leurs places. et y fit un si grand tapage que les femmes sautèrent sur leurs chaises.. Il apporte des paquets qui doivent peser au moins trois cents kilos. Grandet se retourna brusquement vers sa femme. . présenta le dos au feu. ce sera sans doute votre cousin Grandet. dit Nanon. Tous les joueurs se regardèrent. dit le notaire.salle. . monsieur a peut-être besoin de quelque chose. dit monsieur des Grassins. dit Eugénie. monsieur des Grassins? lui dit sa femme.Mais. dit le notaire en tirant sa vieille montre épaisse de deux doigts et qui ressemblait à un vaisseau hollandais. mais sans continuer le jeu. . dont le pas et celui du facteur retentirent dans les escaliers.Si nous y allions. Les autres personnes étaient faites aux façons despotiques du bonhomme.Ce ne peut être qu'un de vos parents. Néanmoins. dit Adolphe à sa voisine. grand nigaud! " lui dit-elle à l'oreille. Veulent-ils casser notre porte? .Vous avez sans doute froid. lui dit Grandet. poussée par un vague sentiment de peur. . un coup de marteau retentit à la porte de la maison. et les femmes firent une révérence cérémonieuse. j'ai vu que monsieur Grandet était contrarié. un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur de Nucingen. . sa mère lui marcha sur le pied. Grandet! s'écria sa femme qui. laissez donc monsieur se reposer. il était suivi du voyageur qui depuis quelques instants excitait tant de curiosités et préoccupait si vivement les imaginations. Les hommes se levèrent pour répondre par une inclination polie.Non. Grandet rentra sans la Grande Nanon.Oui.Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbé Cruchot. . allez à votre loto. que son arrivée en ce logis et sa chute au milieu de ce monde peut être comparée à celle d'un colimaçon dans une ruche. c'est un voyageur.Mademoiselle. .Quel diable est-ce? s'écria Grandet.Il a une langue. dit madame Grandet. ou à l'introduction d'un paon dans quelque obscure bassecour de village. et que la Grande Nanon riait d'aise en voyant madame empochant cette riche somme. peut-être ne serait-il pas content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires. . mon père. qui portait deux malles énormes et traînait des sacs de nuit. " Puis il tira vivement la porte de la salle. le jeune étranger salua très gracieusement l'assemblée. dit le président. et alla ouvrir accompagnée de Grandet. . s'élança vers la porte de la salle..Peut-on cogner comme ça. Adolphe ne continua pas. . Laissez-moi m'entendre avec monsieur. leva l'un de ses 15 . . quand ces deux demandes et ces deux réponses furent échangées. il est neuffe-sheures. L'inconnu fut seul surpris de cette scène.Nanon ne revient pas. répondit sévèrement le vigneron. En effet. vous arrivez peut-être de. l'inconnu se leva. .Asseyez-vous auprès du feu. .Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi. A sa voix. A peine fut-il permis à monsieur des Grassins d'apercevoir la figure d'un jeune homme accompagné du facteur des Messageries.Grandet. .

et qu'il devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. et y affecter l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme élégant abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce. par une grande dame qu'il nommait Annette. peut-être. Et. produisait en ce moment un singulier contraste avec les bons provinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaient passablement. qui. sans songer au loto. et que tous étudiaient pour se moquer de lui. je n'ai besoin de rien.J'étais sûre que c'était le cousin. Charles emporta donc le plus joli costume de chasse.pieds pour chauffer la semelle de ses bottes. pensait madame des Grassins en lui jetant de petites oeillades. et où. Il emporta sa jolie toilette d'or.. Aussi. Monsieur Charles Grandet. beau jeune homme de vingt-deux ans. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement. d'y faire époque. De temps en temps.. en s'entendant interpeller. Ceci veut une explication. de pailletés. Il emporta toutes les variétés de cols et de cravates en faveur à cette époque. de doubles. prit un petit lorgnon suspendu par une chaîne à son col. jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent. qui tombait en province pour la première fois. à reflets d'or. chasser à courre dans les forêts de son oncle. l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il y avait sur la table et les personnes qui y étaient assises. " . et d'y importer les inventions de la vie parisienne. ajouta-t-il en regardant Grandet.Quarante-sept. à châle ou droits de col. Charles comptait rencontrer cent personnes chez son oncle. . puis force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. à col renversé. le plus joli fusil.Monsieur vient de la Capitale? demanda madame des Grassins. et qui voyageait maritalement. de couleur scarabée. Peut-être monsieur Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. j'ai dîné à Tours. il était venu dans le coupé de la diligence retenu pour lui seul. depuis la cravache qui sert à commencer un duel. de chinés. en Ecosse. Marquez donc. Monsieur Charles. Enfin. madame. il est trop amusant pour le quitter. Il emporta sa collection de gilets les plus ingénieux: il y en avait de gris. ennuyeusement. Quelques jours avant cette soirée. eut la pensée d'y paraître avec la supériorité d'un jeune homme à la mode. de blancs. sur cent d'entre eux. Il emporta ses colifichets de dandy... la grande dame que. Charles. je vous remercie. la jeune héritière lança de furtifs regards à son cousin. A vingt-deux ans. pour tout expliquer d'un mot. sans oublier une ravissante petite écritoire donnée par la plus aimable des femmes. la plus jolie gaine de Paris. assez content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée pour aller au-devant de son Annette. il voulait passer à Saumur plus de temps qu'à Paris à se brosser les ongles. son père lui avait dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. madame des Grassins. ma tante. et la femme du banquier put facilement y découvrir un crescendo d'étonnement ou de curiosité. Ce fut enfin une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il était possible de la faire. je vous en prie. Vous jouez au loto. y vivre enfin 16 . présent de sa mère. à boutons d'or. se trouvaient tous les instruments aratoires dont se sert un jeune homme oisif pour labourer la vie. " .etc. je ne suis même point fatigué. pour lui du moins. victime de quelques soupçons auxquels besoin était de sacrifier momentanément son bonheur. de noirs. cria le vieil abbé. et lui dit après avoir tout vu: " Oui. observa tour à tour le cousin de Paris et Eugénie. lorgna fort impertinemment madame des Grassins. de boutonnés jusqu'en haut.. ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris. de désespérer l'arrondissement par son luxe. n'est-ce pas votre numéro? Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme. le plus joli couteau. et dit à Eugénie: " Ma cousine. les jeunes gens sont encore assez voisins de l'enfance pour se laisser aller à des enfantillages. saisie par de tristes pressentiments. s'en rencontrait-il bien quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait Charles Grandet. Il emporta deux habits de Buisson et son linge le plus fin. continuez votre jeu. ajouta-t-il.

son teint. soit à Saumur. négligemment abandonnée au hasard dans une poche. Elle enviait les petites mains de Charles. et laissait voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un second gilet blanc. les solives du plancher. et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond. laissait le temps y imprimer ses teintes grises et vieilles. Elle respirait avec délices les parfums exhalés par cette chevelure si brillante. il ne savait pas le trouver à Saumur. tous incomplets. il avait fait la toilette de voyage la plus coquette. Sa montre. aussi plissées que leurs pantalons. et à prendre garde au prix d'une paire de gants. pour employer le mot qui dans ce temps résumait les perfections spéciales d'une chose ou d'un homme. et de le garder au fond de leurs armoires. soit dans la personne. et donner une harmonie de fatuité à toutes ces niaiseries. le ton des boiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer l'Encyclopédie méthodique et le Moniteur. de manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Afin de débuter convenablement chez son oncle. et avait pris pour la lire l'unique flambeau de la table. Maintenant. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitôt qu'ils se les étaient attachées au cou. auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue. où l'on arrive insensiblement à ne plus s'habiller les uns pour les autres. la plus adorable. soit qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes par des oeillades pleines d'ironie: " Voilà comme ils sont à Paris. soit dans la mise. si vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et du jeune Parisien. et ne songeaient plus depuis longtemps à éviter ni les roupies. s'associèrent néanmoins à l'étonnement de leurs voisins. aussi flétries que l'étaient leurs habits râpés. il crut l'y voir dans un grand hôtel. soit qu'ils éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment général. si toutefois cette image peut résumer les impressions que le jeune élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse 17 . la fraîcheur et la délicatesse de ses traits. mais. se rattachait par une courte chaîne d'or à l'une des boutonnières. il y avait changé de linge. Enfin. le coup sûr et Annette. Un Parisien. A Tours. crut voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique. sans se soucier de ses hôtes ni de leur plaisir. La négligence générale des autres costumes. s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac. en le sachant en ville. aussitôt les joueurs de loto levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité qu'ils en eussent manifesté pour une girafe. ni les petites galettes noires qui parsemaient le jabot de leurs chemises rousses. la plus simplement recherchée. était entièrement inconnu. Une redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille. Enfin. " Tous pouvaient d'ailleurs observer Charles à loisir. Il maniait agréablement une canne dont la pomme d'or sculpté n'altérait point la fraîcheur de ses gants gris. Le Parisien prenait-il son lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle. où il ne s'était informé de lui que pour demander le chemin de Froidfond. L'énorme quantité de linge qui leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois. Eugénie à qui le type d'une perfection semblable.de la vie de château. sa casquette était d'un goût excellent. où des dessins brodés en soie noire enjolivaient les coutures. à cols recroquevillés et à plis jaunâtres. soit à Froidfond. et grimaçaient. un Parisien de la sphère la plus élevée pouvait seul et s'agencer ainsi sans paraître ridicule. sans craindre de déplaire au maître du logis. comme le sont les toilettes de province. semblaient usées. que soutenait d'ailleurs un air brave. Il y avait en eux une parfaite entente de mauvaise grâce et de sénilité. racornies. voir parfaitement le vif éclat que l'élégance du voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle et des figures qui composaient le tableau de famille. l'air d'un jeune homme qui a de beaux pistolets. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de ces jolis gants fins. L'horreur de la mode était le seul point sur lequel les Grassinistes et les Cruchotins s'entendissent parfaitement. Leurs figures. Grandet était absorbé dans la longue lettre qu'il tenait. Monsieur des Grassins et son fils. sans fraîcheur. Son pantalon gris se boutonnait sur les côtés. essayez de vous représenter les Cruchot. un coiffeur venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains. si gracieusement bouclée.

. la vue de son cousin fit sourdre en son coeur les émotions de fine volupté que causent à un jeune homme les fantastiques figures de femmes dessinées par Westall dans les Keepsake anglais. Madame des Grassins dit alors à voix basse: " Gardons nos sous et laissons le loto.Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre.Ton père voit tout. 18 . et dont la vie s'était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue silencieuse plus d'un passant par heure. Si nous achetions de la bougie?. . va falloir me donner des draps pour faire le lit à ce monsieur. il n'y fera pas attention. Il lui avait plus surgi d'idées en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde. . qui revenaient pensant avoir tout fait.Serait-il convenable que son neveu ne pût boire un verre d'eau sucrée? D'ailleurs. dit madame Grandet en hochant la tête. mais qu'elle était travaillée par un poignant désir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de son cousin. afin de la rendre. pour obvier à un oubli. son mépris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir à la riche héritière et qu'il trouvait évidemment ou sans valeur ou ridicule. Charles tira de sa poche un mouchoir brodé par la grande dame qui voyageait en Ecosse. . Nanon. légère comme un oiseau. oui. la façon dont il prenait son lorgnon. et mit triomphalement le tout sur un coin de la cheminée. tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins lui plaisait si fort. . puis l'assemblée se remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu. et gravées par les Finden d'un burin si habile. dit-elle. son impertinence affectée. y prit également un verre de cristal à six pans. Nanon achètera aussi bien du sucre que de la bougie. Les manières de Charles. ses gestes. La Grande Nanon entra et dit tout haut: " Madame. Les numéros se tiraient fort lentement. quitta la salle pour aller aider sa mère et Nanon. sans en rien dire à son père. un flacon antique où étaient gravés des amours. répondit madame des Grassins en venant prendre place près de Charles. Si elle avait été questionnée par un confesseur habile. dit-elle.Mais. Eugénie regarda son cousin pour savoir s'il allait bien réellement s'en servir. qu'on a peur. Eugénie. va vite. Elle alla.Mais ton père? . jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une chandelle. Eugénie se croyait déjà seule capable de comprendre les goûts et les idées de son cousin. et détermina Nanon à monter. à ravauder la garde-robe de son père. que dira ton père? Cette objection terrible fut proposée par madame Grandet en voyant sa fille armée d'un sucrier de vieux Sèvres rapporté du château de Froidfond par Grandet.Oui. mue par une de ces pensées qui naissent au coeur des jeunes filles quand un sentiment s'y loge pour la première fois. En effet. que tout était à faire.. pour y placer quoi que ce fût.Maman.occupée à rapetasser des bas. de faire envoler ces apparitions célestes. autant que possible. Elle donna l'idée à la Grande Nanon de bassiner les draps avec la braise du feu. Nanon hésitait. . et recommanda bien à Nanon de changer le napperon tous les matins.Et où prendras-tu donc du sucre? Es-tu folle? . elle lui eût sans doute avoué qu'elle ne songeait ni à sa mère ni à Nanon. en soufflant sur le vélin. qu'avant de s'endormir elle dut rêver longtemps à ce phénix des cousins. .Tiens. enfin. une petite cuiller dédorée. mais bientôt le loto fut arrêté. . élégante et propre. Elle convainquit sa mère de la nécessité d'allumer un bon feu dans la cheminée. " Chacun reprit ses deux sous dans la vieille soucoupe écornée où il les avait mis.Maman. elle arriva fort heureusement pour prouver à sa mère et à Nanon. tirer de sa bourse l'écu de cent sous qu'elle avait reçu pour ses dépenses du mois. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant les heures perdues pour l'amour. pour y tout prévoir. " Madame Grandet suivit Nanon. elle couvrit elle-même la vieille table d'un napperon. un gros tas de bois dans le corridor Elle courut chercher dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertellière. elle connaissait son maître.

le notaire et le président dirent des mots plus ou moins malicieux. . L'abbé regarda malicieusement la mère. et il s'engagea naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses confidences. vous verrez que l'on peut encore s'y amuser. dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait voulu rendre dégagé. votre tante est une dévote qui ne sait pas coudre deux idées. pour la ville de Saumur et pour monsieur. pour qui tout plaisir semble ou un vol ou une faute. si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir. dit en riant le gros et grand banquier. monsieur.Vous êtes bien courageux. bon Dieu! Votre oncle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins. commune.Oui. monsieur. monsieur.. mais l'abbé les regarda d'un air fin et résuma leurs pensées en prenant une pincée de tabac. de quitter les plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Saumur. Sans paraître y prêter la moindre attention. Notre salon est le seul dans Saumur où vous trouverez réunis le haut commerce et la noblesse: nous appartenons aux deux sociétés. j'ai eu le plaisir d'être votre vis-àvis à un bal donné par monsieur le baron de Nucingen. que deviendriez-vous. A cette observation.. dit-elle.Je l'entends. sans éducation. et lui obéit. l'abbé Cruchot avait su deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins. . je ne sais si vous avez conservé quelque souvenir de moi. où. comment l'entendez-vous. se dit en lui-même Charles Grandet en répondant aux minauderies de madame des Grassins. est également considéré par les uns et par les autres. . . ma femme.Monsieur. dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois: " Monsieur. les femmes mettent tant de réserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles leur communiquent la friande concupiscence particulière à ceux des ecclésiastiques. dit-il. après quelques moments de causerie coquette et de plaisanteries sérieuses. cette femme ". qui ne veulent se rencontrer que là parce qu'on s'y amuse.Monsieur est votre fils? demanda-t-il à madame des Grassins. par habitude. Charles se trouvait si dépaysé dans cette salle.. Charles se trouvait l'objet des attentions de madame des Grassins. que tu veux accaparer monsieur. parfaitement. l'adroite provinciale put-elle lui dire sans se croire entendue des autres personnes qui parlaient de la vente des vins. surpris de se voir l'objet des attentions de tout le monde. je le dis avec orgueil. Ainsi.Il me semble. Mon mari.Ha! çà. nous tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici. . et votre cousine est une petite sotte. puisque c'est ma fête! Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la première plaisanterie que sa jeune maîtresse eût jamais faite.Mais va donc. Nanon. sans dot. Elle lui lança une véritable oeillade de province. et qui passe sa vie à raccommoder des torchons. et offrant sa tabatière à la ronde: " Qui mieux que madame. dans le sens le plus favorable pour vous. ajouta le rusé vieillard en se tournant vers Charles. pourrait faire à monsieur les honneurs de Saumur? " . Il existait chez elle et chez Charles un même besoin de confiance. Si vous restiez chez monsieur Grandet. Il répondit avec grâce à l'espèce d'invitation qui lui était adressée. qui lui faisait des agaceries. . il aperçut enfin une image à demi effacée des figures parisiennes. si loin du vaste château et de la fastueuse existence qu'il supposait à son oncle. lui dit-elle. pour madame. " " Elle est très bien. qu'en regardant attentivement madame des Grassins. . monsieur. répondit Charles. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur. Aussi. Pendant qu'Eugénie et sa mère s'efforçaient d'embellir la chambre destinée par monsieur Grandet à son neveu. et. 19 .Parfaitement. vous ferez très certainement autant de plaisir à mon mari qu'à moi. monsieur l'abbé? demanda monsieur des Grassins.

il tient de sa mère. Grandet. Madame des Grassins interrogea l'abbé par un regard d'une étonnante profondeur. Pourquoi n'ai-je pas obéi aux préjugés sociaux? Pourquoi ai-je cédé à l'amour? Pourquoi ai-je épousé la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. O mon malheureux fils! mon fils! Ecoute.. Je ravis à mon fils et son nom que j'entache et la fortune de sa mère. Mes vins emmagasinés éprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent l'abondance et la qualité de vos récoltes. Dans la position où j'étais.Que voulez-vous. chacun pourra se peindre la contenance affectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici: " Mon frère.Il faut venir en province.Vous étiez donc bien jeune à Paris? reprit Charles en s'adressant à Adolphe. mon notaire. la malédiction de nos enfants est épouvantable. monsieur. m'emportent mes dernières ressources et ne me laissent rien. Les banqueroutes réunies de mon agent de change et de Roguin. se mettant la main dans son gilet. dit-il en continuant. la préoccupation dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre.. qui tâchaient d'en conjecturer le contenu par les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme. Je me suis tenu sur le bord du gouffre jusqu'au dernier moment. Te voilà donc le père de Charles! il n'a point de parents du côté maternel. ou. par bonheur. mon frère. voici bientôt vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus. L'inattention du père Grandet. n'échappèrent ni au notaire ni au président. pour mieux dire. Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frère. il n'y aurait pas autant de douleurs que j'en mets dans cette lettre. D'ailleurs. après avoir eu des fils bientôt licenciés en droit. il ne te donnera jamais de chagrin. je ne le contrariais jamais: il ne me maudira pas. Mon mariage a été l'objet de notre dernière entrevue.Il paraît que j'aurai beaucoup de succès à Saumur. tu sais pourquoi. que les derniers flots de ma vie s'épanchaient dans cet adieu. car je pleurerais. je n'existerai plus. pour trouver des femmes de trente et quelques années aussi fraîches que l'est madame. . mes mains suppliantes se sont jointes en pensant à toi. mon frère. J'ai la douleur de devoir près de quatre millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d'actif. ce malheureux enfant que j'idolâtre. Quand tu tiendras cette lettre en tes mains. après laquelle nous nous sommes quittés joyeux l'un et l'autre. vos succès sont d'hier. Il faut y tomber. alors fortement éclairée par la chandelle. Il m'aimait bien. Il ne sait rien de cela. Il ignorait. Nous nous sommes dit adieu tendrement. se disait Charles en déboutonnant sa redingote. ils peuvent appeler de la nôtre. Pauvre enfant! accoutumé aux jouissances du luxe. me devinerait-il donc? . tu verras. moi probe. Charles. je ne suis pas venu t'implorer pour moi. . Grandet. si je t'écrivais avec mon sang et mes larmes. à la prospérité de laquelle tu applaudissais alors. je serais mort. Certes je ne pouvais guère prévoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille. il est doux. nous les envoyons à Babylone aussitôt qu'ils sont sevrés.Oh! le vieux scélérat! se dit en elle-même madame des Grassins. il ne connaît aucune des privations auxquelles nous a condamnés l'un et 20 . dit l'abbé. j'étais si bon pour lui. mais la leur est irrévocable. madame. Le vigneron maintenait difficilement le calme habituel de sa physionomie. je ne souffrirais plus. mais pour mon fils! Sache-le bien. Dans trois jours. je te confie Charles en mourant.. espérant surnager toujours. Il me semble être encore au jour où les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises pour vous voir danser au bal. dans un linceul d'infamie. mais je souffre et vois la mort d'un oeil sec. . Grandet. je saignerais. Pour moi. tu es mon aîné. et jetant son regard à travers les espaces pour imiter la pose donnée à lord Byron par Chantrey. ajouta l'abbé en se tournant vers son adversaire femelle. Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui serviras de père. Paris dira: " Monsieur Grandet était un fripon! " Je me coucherai. D'ailleurs. d'ailleurs tes biens ne sont peut-être pas assez considérables pour supporter une hypothèque de trois millions. je n'ai pas voulu survivre à la honte d'une faillite. tu me dois ta protection: fais que Charles ne jette aucune parole amère sur ma tombe! Mon frère.

. . l'assemblée se leva. j'avais bien le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mère.Hé! bien. mais les paiements de ma fin du mois avaient absorbé toutes mes ressources. dit l'abbé. et que tu acceptes. Fais-le renoncer à ma succession en temps utile. il a de l'honneur. Sois un père pour lui.l'autre notre première misère. qu'il parte. il mourrait plutôt que de ne pas te rendre les premiers fonds que tu lui prêteras. et où je suis déjà. . J'ai mon fils. .Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras. . et chacun fit la révérence suivant son caractère.Les dames ne sauraient se compromettre avec moi. Les impôts nous avalent tout. A ces mots. répondit-elle sèchement. tu le tuerais. Folie! je reviens à mon malheur. madame? dit l'abbé Cruchot à madame des Grassins.Nous ne voulons pas être indiscrets. qu'il aille aux Indes! Mon frère. peut lui rendre la fortune que je lui emporte. nous vous souhaitons le bonsoir. Ne l'arrache pas tout à coup à sa vie oisive. mon neveu. Ah! je voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup dans les cieux près de sa mère. Dame. " . Je tâche de prouver par la bonne foi qui préside à mes affaires qu'il n'y a dans mes désastres ni faute ni improbité. " Victor-Ange-Guillaume GRANDET. et vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. . mais un bon père.Vous êtes-vous réchauffé? . mon frère. En ce moment Eugénie et madame Grandet rentrèrent. Grandet! sinon tu te créerais des remords. . et sentira bien qu'il ne doit pas se joindre à mes créanciers. Pendant que Charles voyage.Oui. . et. . ce ne sera pas un appartement de mirliflor! mais vous excuserez de pauvres vignerons qui n'ont jamais le sou. Que toutes les bénédictions de Dieu te soient acquises pour la généreuse tutelle que je te confie. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne. mon père. Je n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant. car tu lui en prêteras. j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main.Tout est-il arrangé là-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant son calme. et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. seul. je n'en doute pas. où sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant déjà que son neveu couchait chez lui.Vous causez donc? dit le père Grandet en pliant avec exactitude la lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. L'abbé emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver à quelques pas en avant de la caravane. A demain. Et le voilà ruiné. Je te l'ai donc envoyé pour que tu lui apprennes convenablement et ma mort et son sort à venir. je suis obligé de dresser mon bilan. qui nous a sauvés tous deux. mon cher oncle! . dit le banquier. Charles est un jeune homme probe et courageux: tu lui feras une pacotille. le travail. lui dit son mari. qui pour lui voudrait sortir un moment du tombeau. Révèle-lui les dures conditions de la vie que je lui fais. et son domestique n'était pas arrivé. 21 . Mais c'est une prière superflue. Si j'avais pu sauver quelques valeurs. Oui. à celui de Charles.Très bien. Il regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses émotions et ses calculs.Merci. . s'il me conserve sa tendresse. tous ses amis le fuiront. monsieur l'abbé. Vous pouvez avoir à jaser avec votre neveu. et. dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui. je demanderais éternellement vengeance à Dieu de ta dureté. qui m'eût réchauffé.Hé! bien. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu.Donne donc le bras à monsieur Cruchot. Oui. s'il veut écouter la voix de son père. Je lui demande à genoux de renoncer aux créances qu'en qualité d'héritier de sa mère il pourrait exercer contre moi. Ah! si mon enfant ne trouvait ni secours ni tendresse en toi. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde où nous devons aller tous un jour. Nanon va vous conduire à votre chambre. mais le temps me manque. Madame des Grassins n'avait pas prévu l'incident qui devait faire finir prématurément la soirée. Grandet. si vous êtes fatigué..

me faisait la cour. auquel on sait ce que parler veut dire. il m'a promis de venir dîner après-demain chez moi. Ce jeune homme ne tardera pas à s'apercevoir qu'Eugénie est une niaise. madame. même quand il s'agirait de l'empire du Grand Mogol. sa mère la fagote si mal! J'espère.Ne devons-nous pas. mon ami.Ah! si vous vouliez. dit monsieur des Grassins.Oui. et les du Hautoy. le bonhomme est cachottier. paniers. jaune comme un coing. j'en conviens. Nous sommes à un âge.Il est clair. .. alors. ce jeune homme.. . les trois Cruchot s'en retournèrent chez eux. ni Adolphe lui-même ne voudrait pas de cent millions achetés à ce prix. .Et.. A moins que ce cousin ne soit amouraché d'une Parisienne... en se servant de ce génie d'analyse que possèdent les provinciaux pour étudier sous toutes ses faces le grand événement de cette soirée. votre fils Adolphe va rencontrer en lui le rival le plus. madame. . de petites coquetteries sans conséquence. Eugénie sera pour le Parisien.Je vous assure.Vous voilà chez vous. Cela n'estil pas clair? Si ce jeune homme. mais je lui pardonne d'honorer préférablement à la vieillesse la beauté. Dieu merci.. Seulement. Adieu. que vous nous ferez l'honneur de venir. . messieurs. pourvu qu'elle se mette bien ce jour-là! Par jalousie. ajouta-t-elle en arrêtant le cortège pour se retourner vers les deux Cruchot. .Cela ne dirait rien.Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de vilaines choses. une fille sans fraîcheur. madame. mais nous sommes en province. je le sais. l'un et l'autre.. dit le notaire. . je voulais dire les Liaisons Dangereuses. . ce soir. .Laissez donc. ce jeune homme.Mettez-vous toujours auprès d'Eugénie.. monsieur l'abbé? Entendez-vous ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivée à l'âge de trente-neuf ans..Madame. madame.. . reprit-il. il ne penserait pas à sa cousine.Et que voulez-vous que je veuille. L'avez-vous examinée? elle était.. je l'ai invité à dîner.. en tout bien tout honneur. bien entendu. Pour un ecclésiastique. avec une réputation sans tache. .. Il faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnière. madame. pour la compromettre. . . Mais vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui. je n'ai point parlé de cent millions. . je ne voudrais pas.. que monsieur Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans des intentions extrêmement matrimoniales.Et je ne m'en suis pas gênée. vendanges sont faites! Il vous faut dire adieu à mademoiselle Grandet.. dit l'abbé.Vous l'avez peut-être déjà fait remarquer au cousin. il fera de lui-même une comparaison qui. quelques bonnes mères se dévouent ainsi pour le bonheur et la fortune de leurs enfants. qui est très bien. vous avez en vérité des idées bien incongrues.Mais. dit en riant l'abbé. Fi! cela est digne de Faublas. . qui changeait les positions 22 ..D'abord. . La tentation eût été peut-être audessus de nos forces à l'un et à l'autre. monsieur l'abbé. madame. monsieur l'abbé. tâcher de nous être agréables les uns aux autres. monsieur l'abbé. je crois qu'une honnête femme peut se permettre. reprit-elle. . le cousin ne serait pas tombé comme une bombe. . qu'il vous lorgnait d'un air un peu plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant. .Des Grassins... Après avoir salué les trois des Grassins. qui font partie de ses devoirs en société. madame. disait le président de sa grosse voix.Vous croyez? .. et vous n'aurez pas grand'chose à dire à ce jeune homme contre sa cousine.. avec la belle demoiselle du Hautoy. Je voulais simplement vous.Ah! ce livre est infiniment plus moral. et qui. lui dit-il en lui serrant le bras. répondait le notaire. A Paris.Vous avez donc lu Faublas? . .Il est très bien. Permettez que je me mouche..Non.

dit madame Grandet. bien jaune de ton. Vous les entendrez peut-être tous ici vous disant que je suis riche: monsieur Grandet par-ci. Nanon. Allons.Je vais vous montrer le chemin. Mais en hiver la bise n'en sifflait pas moins par là très rudement. les chandelles? " . vous serez libre comme l'air. elles le prirent pour une expression amicale. Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir qui séparait la salle de la cuisine. que monsieur Grandet. à qui cette pièce servait de cabinet. puis nous dînons. Mais je n'ai pas le sou. à cinq heures.respectives des Cruchotins et des Grassinistes. et Charles de penser à sa cousine? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuations perfides. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la nécessité d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun. que. Si vous voulez voir la ville ou les environs. son dégrisement alla rinforzando. n'avait la permission d'y venir. vieillie en boutique et si pareille à de la chandelle. et nous buvons un verre de vin blanc.Que diable mon père m'envoie-t-il faire ici? se disait-il. Ces deux créatures champêtres s'entendaient. Là. Vous verrez peut-être bientôt par vous-même ce que coûte un écu quand il faut le suer. leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Ne devaient-ils pas mutuellement empêcher Eugénie d'aimer son cousin. Sa tante et sa cousine. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous amènent ici. et je travaille à mon âge comme un jeune compagnon. là 23 . mon neveu. nous mangeons un fruit. On n'y pénétrait en effet que par la chambre de Grandet. aux médisances pleines d'éloges. Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée. sans doute. il aperçut trois portes peintes en rouge étrusque et sans chambranles.J'espère. dit le bonhomme. j'ai. apparentes. je crois. Ici. Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voûte. . nous prendrons demain un moment convenable. ne s'aperçut pas de cette magnificence. . incapable d'en soupçonner l'existence au logis. A midi. nous déjeunons à huit heures. une bougie d'Anjou. et détacha dans l'écurie un chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une laryngite. que vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin. des portes perdues dans la muraille poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées. Personne. vers lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures. aux calomnies doucereuses. et. Quand Charles vit les murs jaunâtres et enfumés de la cage où l'escalier à rampe vermoulue tremblait sous le pas pesant de son oncle. monsieur Grandet par-là! Je les laisse dire. le bonhomme voulait y rester seul comme un alchimiste à son fourneau. étaient si bien façonnées à cet escalier. Arrivé sur le premier palier. ferma la salle. était évidemment murée. à peine la chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable. ne devinant pas la cause de son étonnement. comme les Parisiens. ce serait difficile. Nanon alla verrouiller la grande porte. un rien de pain sur le pouce. . et y répondirent par un sourire agréable qui le désespéra. quelque cachette avait été très habilement pratiquée. terminées en façon de flammes comme l'était à chaque bout la longue entrée de la serrure. Il se croyait dans un juchoir à poules. Cet animal d'une notable férocité ne connaissait que Nanon.Ma chère tante. emporté toutes mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit. pas même madame Grandet. malgré les bourrelets mis aux portes de la salle. Vous m'excuserez si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et qui donnait entrée dans la pièce située au-dessus de la cuisine. aux dénégations naïves qui allaient constamment tourner autour de lui pour le tromper? Lorsque les quatre parents se trouvèrent seuls dans la salle. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre ovale fermait ce couloir du côté de l'escalier afin de tempérer le froid qui s'y engouffrait. ainsi qu'à ma jeune cousine. monsieur Grandet dit à son neveu: " Il faut se coucher. mais s'il vous manquait quelque chose. qui n'a pour tout bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. L'unique croisée d'où elle tirait son jour était défendue sur la cour par d'énormes barreaux en fer grillagés. vous pourrez appeler Nanon. Voilà l'ordre.

un ben parfait monsieur. les marins de la garde? C'est-y salé? Ca va-t-il sur l'eau? . où. dit Grandet en la poussant par les épaules. . monsieur. 24 . Nanon. venait le vieux tonnelier choyer. Ha! ha! ces dames vous ont fait du feu. un ben doux. frère de monsieur Grandet de Paris? " . il regarda sérieusement la Grande Nanon et lui dit: " Ah çà! ma chère enfant. était l'appartement des deux époux qui occupaient tout le devant de la maison.Mais. quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien endormies. froids sur les lèvres mais certes chaleureux au coeur de la fille. sur des chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui semblaient avoir plus de quatre angles. et du mystérieux cabinet par un gros mur. Lui seul avait la clef de ce laboratoire. puisque tu l'as dans la tête. Sans elle. les calculs. elles rentrèrent dans leurs chambres. Si vous aviez besoin de sortir. chez qui l'on entrait par une porte vitrée. En voici la clef. Puis. couver. armée d'une bassinoire. voyant toujours Grandet prêt à tout. quand Nanon ronflait à ébranler les planchers. .s'emmagasinaient les titres de propriété. votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous dire un seul mot.Vous voilà chez vous.En voilà bien d'une autre! dit monsieur Grandet. mais prends garde de mettre le feu. La chambre du maître était séparée de celle de sa femme par une cloison. mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi dans les marins de la garde impériale? . je le veux bien. L'entrée de la chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte à fleurs d'or et à dessins antiques.Tenez. à une bourrée près.Allons. dans la haute mansarde située audessus de sa chambre. les contrevents discrets. cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. Le père Grandet avait logé son neveu au second étage. Les murs étaient épais. après avoir dit à Charles quelques mots d'adieu. va. Bonsoir. sur une cheminée en pierre de liais cannelée dont le seul aspect donnait froid. sur le maigre tapis de lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient comme si elles allaient tomber. quand le chien-loup veillait et bâillait dans la cour. dit-on. chez un ben aimable.Ma foi. les reçus. au bout du palier.Oh! oh! oh! oh! dit Nanon. l'ancien maire de Saumur. Puis l'avare descendit en grommelant de vagues paroles. quoi que c'est que ça. Quand Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier. vous appelleriez Nanon. s'il lui prenait fantaisie d'aller et de venir. monsieur. de manière à pouvoir l'entendre. de manière que les gens d'affaires. . sur une table de nuit ouverte dans laquelle aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs. Là. dit-elle. cuver. Charles demeura pantois au milieu de ses malles. les draps sont humides. . mon neveu. En ce moment la Grande Nanon apparut. cercler son or. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle d'Eugénie. Prenez-vous mon neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise. Après avoir jeté les yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune à bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes. reprit-il. suis-je bien chez monsieur Grandet.Vous allez mettre ça pour vous coucher.Oui. là se faisaient nuitamment et en secret les quittances. elles se donnèrent le baiser du soir. là pendaient les balances à peser les louis.Oui. . pouvaient imaginer qu'il avait à ses ordres une fée ou un démon. dit le père Grandet à Charles en lui ouvrant sa porte. caresser. sans doute. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles? . il consultait des plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où il chiffrait ses produits à un provin. Dormez bien. et ce monsieur est vraiment mignon comme une femme. puis. . achevées par les vers.

contemplant Charles.Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant. et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui rehaussa la timide candeur de son visage. Mais qu'est-ce que vingt écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu en faire du feu? " En songeant aux conséquences de ce testament de douleur. Ignorant l'art 25 .. Semblable à toutes les femmes timides. bien faite. et se demanda ce que faisait son cousin pour avoir les mains si mollement blanches. où la fleur leur exprime des pensées. il vient une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme. voulez-vous vous taire! Laissez-moi coucher. Le désir d'avoir tout le temps nécessaire pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. quand une fille entrevoit le sentiment de la nature. . pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet.Sainte Vierge! qu'il est gentil. elle connut le bonheur d'avoir une robe fraîche. occupation qui désormais allait avoir un sens. rêvant de fleurs. Quand sa toilette fut achevée. . où les palpitations du coeur communiquent au cerveau leur chaude fécondance. et fondent les idées en un vague désir. et commença l'oeuvre de sa toilette. l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. se dit Eugénie en interrompant ses prières qui ce soir-là ne furent pas finies. donnez donc ça à l'église. sans pouvoir ajouter foi à ses paroles. . en évitant que les cheveux ne s'échappassent de leurs tresses. Elle entendait. et. en accordant la simplicité des accessoires à la naïveté des lignes. pour la première fois de sa vie. Psch! à demain les affaires sérieuses.Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant.Sainte Vierge! le beau devant d'autel que ça ferait pour la paroisse. Elle se laça droit. tandis que ça vous la fera perdre. . de damas. Je suis trop bon chrétien pour vous la refuser en m'en allant. elle faisait alors la morte. . et si ma robe vous plaît tant. mon cousin. et s'étonna de ne compter que sept heures. Elle lissa d'abord ses cheveux châtains. et vous pourrez en faire ce que vous voudrez. ils sourient. puisque Nanon y a. l'amour n'est-il pas la lumière du coeur? Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. pour la première fois de sa vie. comme Eugénie rêva d'amour. Dans la pure et monotone vie des jeunes filles. les ongles si bien façonnés. Mon père n'est pas un niais. Oh! que vous êtes donc gentil comme ça. Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Grandet était peut-être plus agité que ne l'était son frère au moment où il le traça. jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeusetés! Quand les enfants commencent à voir. Si la lumière est le premier amour de la vie.. de paraître à son avantage. pour employer l'expression dont elle se servait. Nanon resta plantée sur ses pieds.. vous sauverez votre âme. Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait fait mettre à son cabinet. et qui la rendait attrayante. de tabis. Nanon. tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec le plus grand soin. Il rêve déjà ce monsieur. elle avait étudié le caractère de son seigneur. elle regarda ses beaux bras ronds. Matinale comme toutes les filles de province. Nanon. Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers.Allons. elle avait. vous sauverez votre âme. elle sourit comme elle souriait enfant. sans passer d'oeillets. De même que la mouette prévoit l'orage. Enfin souhaitant. disait Nanon qui s'endormit habillée de son devant d'autel.Bonsoir. par la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison. Mais mon cher mignon monsieur. Bonsoir. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde. elle entendit sonner l'horloge de la paroisse. j'arrangerai mes affaires demain. . disait je ne sais quelle ganache grecque. elle se leva de bonne heure. et se disait: " Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant? Jolie succession! Je n'ai pas vingt écus à donner. En se lavant plusieurs fois les mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau. mon voyage doit avoir un but.J'aurais cette robe d'or?. fit sa prière. à d'imperceptibles signes.

s'y attachait. Elle avait une tête énorme. vue mélancolique. . à moitié tombée de vétusté. qui désormais se plut à regarder ce pan de mur. le jardin étroit et les hautes terrasses qui le dominaient. en se détachant de son rameau. par le défaut de mouvement. sablées et séparées par des carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d'une bordure en buis. Telle était la pensée d'Eugénie. pensée humble et fertile en souffrances. avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pour n'y point laisser de traces. sans s'apercevoir de la fuite des heures. et s'y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer. bornée. néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque rouge. A un bout. Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage. ses fleurs pâles. inexplicable. La pauvre fille ne se rendait pas justice. au bas de la terrasse. De là. qui enveloppe l'être moral. Elle se leva brusquement. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'âme. courait le long de la maison et finissait sur un bûcher où le bois était rangé avec autant d'exactitude que peuvent l'être les livres d'un bibliophile. rougis. s'assit à sa fenêtre. d'où tombaient des Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la gorge des pigeons. en s'y portant tout entière. de célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir pour Eugénie. contempla la cour. auparavant si ordinaires pour elle. aux murs. un couvert de tilleuls. Enfin les huit marches qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin. Mille pensées confuses naissaient dans son âme. des framboisiers.de remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet. Eugénie appartenait bien à ce type d'enfants fortement constitués. Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets. Le pavé de la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses. ses formes étaient ennoblies par cette suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens. brouis par la saison. et dont les beautés paraissent vulgaires. auxquelles se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. ses clochettes bleues et ses herbes fanées. étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme le tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades. et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la nature. à l'autre. et des yeux gris auxquels sa chaste vie. un immense noyer qui inclinait ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. mais. qu'embrassait une vigne aux pampres flétris. imprimait une lumière jaillissante. Eugénie se croisa bonnement les bras. le tortueux sarment gagnait le mur. mais qui avait détruit le velouté de la peau. Eugénie trouva des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses. Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour sonore. mais qui n'était pas dépourvue des mystérieuses beautés particulières aux endroits solitaires ou à la nature inculte. Les traits de son visage rond. comme un nuage envelopperait l'être physique. Auprès de la cuisine se trouvait un puits entouré d'une margelle. mais à laquelle se mariaient à leur gré des plantes grimpantes.Je ne suis pas assez belle pour lui. aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Son nez était un peu trop fort. Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague. mais il s'harmoniait 26 . jadis frais et rose. et y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil. si elle ressemblait à la Vénus de Milo. ou mieux la crainte. composaient ce jardin que terminait. et à poulie maintenue dans une branche de fer courbée. Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de bois pourri. donnait une réponse aux secrètes interrogations de la jeune fille. par les herbes. De chaque côté de la porte à claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris. Trois allées parallèles. et se dire des injures à lui-même. le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias. Quand le soleil atteignit un pan de mur. est une des premières vertus de l'amour. Les murs épais présentaient leur chemise verte. ondée de longues traces brunes. qui serait restée là. pendant toute la journée. comme ils le sont dans la petite bourgeoisie. se mit devant son miroir. mais la modestie.

ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement tranchées dans le lointain des lacs tranquilles. Tenez. . et courut à Nanon qui trayait la vache. Pour la première fois. il eût vu sous un front calme un monde d'amour. cet homme. et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison. laquelle en sa qualité de premier ministre de Grandet prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et de sa mère. " Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier. En s'apercevant enfin du froid dénûment de la maison paternelle. et. et la bonne fille allant. fais donc de la crème pour le café de mon cousin.Et qui me donnera du bois pour le four. Naïve et vraie. de la farine. Elle se mit à marcher à pas précipités en s'étonnant de respirer un air plus pur. et ils durent se déployer d'autant plus vivement. et commandait le regard. mais.Mais. dans la coupe des yeux. balayant la salle. amoureux d'un si rare modèle. dans l'habitude des paupières. . reposait l'âme. dont les lèvres à mille raies étaient pleines d'amour et de bonté. elle se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de ses impressions. il peut vous en donner. communiquait le charme de la conscience qui s'y reflétait. mademoiselle. . Le col avait une rondeur parfaite. Il porte du linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé. il ne fera pas attention à moi.Nanon. Aussitôt Eugénie descendit. mais elle était belle de cette beauté si facile à reconnaître. le je ne sais quoi divin. la pauvre fille concevait une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de son cousin. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir la galette. Le corsage bombé. que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. de sentir les rayons du soleil plus vivifiants. il manquait sans doute un peu de la grâce due à la toilette. soigneusement voilé.Il ne se lève pas. le voilà qui descend pour voir aux provisions. du bois. Je l'ai vu. Ses traits. et dont s'éprennent seulement les artistes. où se cueillent les marguerites avec des délices plus tard inconnues. mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir. elle eut dans le coeur de la terreur à l'aspect de son père.avec une bouche d'un rouge de minium. grande et forte. sans savoir encore ce qu'était l'amour: " Je suis trop laide. Eugénie. . qu'ayant atteint sa vingt-troisième année. pour fêter votre cousin? Demandez-lui du beurre. bordée de lueur comme une jolie fleur éclose. non sans raison peutêtre. et de la farine. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie. tout épouvantée en entendant trembler l'escalier sous le pas de son père. il est votre père. moi.Nanon. et du beurre? dit Nanon. ni de ses sentiments. et d'y puiser une chaleur morale.. il aurait fallu s'y prendre hier. ma bonne Nanon. Elle éprouva un besoin passionné de faire quelque chose pour lui: quoi? elle n'en savait rien. dit Nanon qui partit d'un gros éclat de rire.. fais-nous donc de la galette. ce peintre. ces lignes vierges souvent dues aux hasards de la conception. Faut-il pas le voler. venant. Vous ne l'avez pas vu dans sa chambrelouque de soie et d'or. colorée. Le seul aspect de son cousin avait éveillé chez elle les penchants naturels de la femme. il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de ces 27 . allumant son feu. pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de Nanon. eût trouvé tout à coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore. attirait le regard et faisait rêver. Eugénie était encore sur la rive de la vie où fleurissent les illusions enfantines. Eugénie se sauva dans le jardin. les contours de sa tête que l'expression du plaisir n'avait jamais ni altérés ni fatigués. Je ne peux pas faire de la crème. n'avait donc rien du joli qui plaît aux masses. et se crut coupable d'une faute en lui taisant quelques pensées. pour les connaisseurs. mignon. Votre cousin est mignon. la non-flexibilité de cette haute taille devait être un charme. enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie. mais vraiment mignon. Aussi se dit-elle en se mirant. qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël. elle se trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses désirs. une vie nouvelle. Elle éprouvait déjà les effets de cette profonde pudeur et de cette conscience particulière de notre bonheur qui nous fait croire. Cette physionomie calme. vit en lui le maître de son sort. .

Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu? .Eh! bien. le bonhomme était venu pour mesurer les vivres nécessaires à la consommation de la journée. moi. exprime l'accompagnement du pain. mais alors tu nous feras une tarte aux fruits. cria-t-elle par la croisée. Malgré la baisse du prix. la plus précieuse des denrées coloniales. Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d'oeil presque paternel. et tu nous cuiras au four tout le dîner. savent ruser pour arriver à leurs fins. . non. Enfin. Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette. ça ne mange ni frippe. même la plus niaise. après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien. dit l'implacable Nanon. tu en prendras à ta suffisance. comprendront la portée de cette locution. . bien enfariné. quand Nanon lui dit: " Nous sommes cinq aujourd'hui. L'obligation de le ménager.Voyez donc. En Anjou. dis-lui que tu ne connais point la manière de cirer le maroquin.Mêle-toi de ce qui te regarde. . monsieur. le bonhomme allait se diriger vers son fruitier. Avec quoi que ça se nettoie donc? Faut-il y mettre de votre cirage à l'oeuf? . tiens. avec quoi donc qu'il sucrera son café? . Quel cuir. Le père Grandet revint chargé de ses fruits. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez aveint que six morceaux de sucre. Nanon. il en restera. frippe vulgaire. . dans leur enfance. répondit Grandet.C'est vrai. . par ainsi. répondit Grandet. . Il ouvrit la mette où était la farine. oui.Pas une miette.Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon. Ils sont quasiment comme des filles à marier. tu n'allumeras pas deux feux. . . monsieur. en fermant néanmoins les armoires de sa Dépense. Grandet prit un gros pain rond. tu verras que ça ne mange point de pain. .Ha! çà. . et qui sent bon.Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien. D'ailleurs. dit Grandet en entendant la voix de sa fille. et en rangea une première assiettée sur la table de la cuisine. la frippe. je crois que l'oeuf gâterait ce cuir-là. . répondit-il mélancoliquement. . lui en donna une mesure. " . je ferai une galette aux enfants. votre neveu. dit Nanon. . . m'en faut huit.Quien! s'écria Nanon. Qu'est-ce qui te passe donc par la tête? Es-tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux de sucre. prise sous l'Empire. Nanon. et il allait le couper. la plus distinguée des frippes.Ca mangera donc de la frippe. mot du lexique populaire.querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en hiver. Muni de ses clefs. et ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé. les jolies bottes qu'a votre neveu. il valait toujours six francs la livre.Non. est-ce pas que vous voulez de la galette? . depuis le beurre étendu sur la tartine. D'ailleurs. nous aurons une galette.Nanon.Allons. aux yeux du tonnelier. c'est du maroquin. il achètera lui-même à 28 . vous n'avez pas besoin de me le dire.Il faudra du bois pour chauffer le four.Mademoiselle. pas plus que vous n'y pensez vous-même. lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire: Monsieur. .Vous vous passerez de sucre. donnez-moi donc alors de la farine et du beurre. le sucre était toujours. ni pain. à votre âge! J'aimerais mieux vous en acheter de ma poche. lui dit Nanon. je ne t'ai jamais vue comme ça. répondit Eugénie. cria la cuisinière. monsieur. mais ton pain pèse six livres.Avec deux morceaux. et tous ceux qui. moulé dans un de ces paniers plats qui servent à boulanger en Anjou.Non. pour lui. était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les femmes. jusqu'aux confitures d'alberge. je m'en passerai.Eh! bien. ces jeunes gens de Paris. .Mademoiselle. ont léché la frippe et laissé le pain.

ajoutez deux fois autant sur les côtés.Drôle! dit le maître. combler.Maître Cruchot..? . monsieur. tu nous feras du bouillon de volaille..Voir quelque chose. Nanon! ils mangent. calculez ce que que que dou. Est-ce que nous ne vivons pas de morts? Qu'est-ce donc que les successions? Le père Grandet n'ayant plus d'ordre à donner. . quinze cents.. les fermiers ne t'en laisseront pas chômer.Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire. .. .. répondit l'ouvrier après avoir fini.. Vous êtes de mes amis... donnent a. ce qu'ils trouvent. voyez ce qu'un peuplier prend de terrain.Oui.Saumur et t'apportera de quoi illustrer ses bottes. Ah! c'est-il drôle. in. ce.. le père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à la place. cent fois trente-d..C'est donc bon à manger.Faudra que j'aille à la boucherie. dit Cruchot pour aider son ami. . mille bottes de ce foin-là valent environ six cents francs... elles sentent l'eau de Cologne de madame.. Quand le père Grandet allait voir quelque chose. je vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise de planter des peupliers dans de bonnes terres. .. ca.. me.. . a. tous les sens! .... le notaire savait par expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui.. les rangées du milieu autant Alors.. trois ce.Eh! bien..Monsieur. .... dit-elle au second voyage de son maître qui avait fermé le fruitier. Grandet était arrivé aux magnifiques prairies qu'il possédait au bord de la Loire. criat-il à un ouvrier. di.. Cruchot! dit Grandet au notaire.Trente-deux pieds de perte. et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrêt paternel et souverain.. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.. doublé de taffetas rose. Avez-vous eu du bonheur?... .C'est-y vrai.. ouze cents francs par an pen. tou.. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer des corbeaux.. ca. Tiens.. Couper vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes.Venez. mangeaient cinq. avec les in.Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra Grandet. que ça mange les morts? . tiens. mé..... me.. mé.Quatre fois huit pieds..eux pie.. inq cents de foin.. vint embrasser sa fille. pieds me man. 29 . et. com.Pas du tout. intérêts com. niveler les emplacements autrefois pris par les peupliers.... dites dou.. Donc il l'accompagna. tu trouves drôle de mettre à des bottes plus d'argent que n'en vaut celui qui les porte. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage pour le rendre brillant.. . pas vrai? Or.. ouze cents à cause des trois à quatre cents francs de regain.. répondit le bonhomme sans être la dupe de la promenade matinale de son ami.. dit-il au notaire.Tu es bête.. est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu par semaine à cause de votre. dit Grandet à Cruchot....... puis. composés que que que vouous saaavez. voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant le déjeuner.. " Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue. J'avais sur cette ligne trois cents peupliers..Di... . tira sa montre. mesure avec ta toise dans tou. . et où trente ouvriers s'occupaient à déblayer. il prit son chapeau... dit maître Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. mettons mille bottes de foin. comme tout le monde. . Jean.. Eh! bien.. dit la servante en portant les bottes à son nez. et les vendre trente francs! Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel de sa vie. ca. man.. pendant quarante ans do. ce. ou.... .. pen. et lui dit: " Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai quelque chose à y faire. .

Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les terres maigres.. après avoir fait son apparition accoutumée à la Bourse. so. l'un des négociants les plus estimés de Paris.O-u-i. tu combleras les trous. Depuis la veille. reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d'un mouvement de sa loupe..Mon Dieu! dit le notaire. reprit-il.. Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie.Vous. Je vais bientôt avoir un contrat à dresser. ouvez aaannoncer ça.. fille dans la Loire que de la dooonner à son cououousin: vous pou.Eh! bien. désormais la souffrance allait donc les corroborer. Grandet. Jean. père Grandet. mystère si profond.. lui répondit Cruchot. Monsieur Grandet. Achetez-en vite. lui avait dit: " Où en sont les fonds? " . Les fonds sont à quatre-vingts francs cinquante centimes.. quoi? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui mettait le journal sous les yeux en lui disant: . ils se nourriront aux frais du gouvernement. monsieur. moi. Il est à regretter que cet homme honorable ait cédé à un premier moment de désespoir. Mais non. Hé! bien. pou.... je serai franc. si joyeuse pour elle. etc. qui voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande. A quelques pas du logis... En les mettant dans la rivière. jeter ma fi.Je le veux bien! ça ne ne ne fera que que que soixante mille francs. elle y respira la mélancolie que les temps et les choses y avaient imprimée. fi. ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger mouvement qui valait le plus ironique des sourires. voyez-vooous. La considération dont jouissait monsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu'il eût sans doute trouvé des secours sur la place de Paris. dit Grandet en se dressant sur ses ergots. il y a encore vingt pour cent à gagner en deux ans. Eh! bien.. cinq mille livres de rente pour quatre-vingt mille francs.Lisez cet article. .Vous ne voulez pas m'écouter. dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet. mon vieux camaaaarade. il n'est question que de votre neveu dans tout Saumur..Va pour soixante mille francs. et je vous dirai ce que vooous.. son agent de change et son notaire. qui regardait le sublime paysage de la Loire sans écouter les calculs de son père.. Les faillites de messieurs Roguin et Souchet. elle s'attachait à Charles par tous les liens de bonheur qui unissent les âmes. Aucun des enseignements de l'amour ne lui manquait. Eugénie.. outre les intérêts à un excellent taux. N'est-il pas dans la noble destinée de la femme d'être plus touchée des pompes de la misère que des splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu s'éteindre au fond du coeur de son père? de quel crime Charles était-il donc coupable? Questions mystérieuses! Déjà son amour naissant. Il avait envoyé au président de la Chambre des Députés sa démission. savoir.. elle devança son père et l'attendit à la porte après y avoir frappé.. l'ont ruiné.. .Je le savais. Il y a perte. s'enveloppait de mystères. . . onde. ou. répondit Grandet en se frottant le menton.. se réalisèrent et formèrent un faisceau de fleurs qu'elle vit coupées et gisant à terre. vous avez fait venir un gendre de Paris. voooulez sa. elle la trouva d'un aspect triste. Mais Grandet. J'aimerais mieux... où tu planteras les peupliers que j'ai achetés. deux mille peupliers de quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. dit le vieux vigneron au notaire. J'ai trouvé ça. vous êtes so.. excepté du côté de la Loire. bonne heure pooour me dire ça. reprit le vigneron sans bégayer... Elle revint tremblant sur ses jambes. dit le notaire. " . et s'était également démis de ses fonctions de juge au tribunal de commerce. prêta bientôt l'oreille aux discours de Cruchot en l'entendant dire à son client: " Hé! bien. . . répondit ironiquement le tonnelier. . Les lointaines espérances qui pour elle commençaient à poindre dans son coeur fleurirent soudain. orti de bo. je. laissez jaaser le mon. s'est brûlé la cervelle hier.Nous verrons cela. 30 . et en arrivant à la vieille rue sombre.

Qu'il est gentil les yeux fermés! Je suis entrée. Je n'ai jamais souffert ainsi. . qui n'avait pas osé faire cette question. . assez comme cela. monsieur.Vous pouvez manger.Ce mot glaça maître Cruchot. il ne possède pas un sou. En entrant. la vie des célèbres soeurs hongroises.Et son fils. qui. Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et froide réagit sur madame Grandet. pauvre... qui ne se sentirait pas de pitié pour ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort? . qui comprit tout et alla rassurer le président de Bonfons. Elle ne répondit pas. Le père prit ses gants au bord de son chapeau. dit Eugénie après un moment. dit Grandet. 31 . et sortit.Mon oncle?. . . . et je causerai avec mon neveu de ses affaires. dit Cruchot. Ah bien oui! personne. dare dare. n'avait pas été plus intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa mère. les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les autres. . s'épanche dans le corps entier d'une femme. mademoiselle Eugénie. dit la servante. pour les grandes Indes. . m'ame Grandet.. Son coeur se serra. j'espère. Mais à la vérité. comme il se serre quand. mon enfant. si joyeux hier.Il ne sait rien encore. . pourquoi pleures-tu? lui dit son père en lui lançant un de ses regards de tigre affamé qu'il jetait sans doute à ses tas d'or.Adieu.. Madame Grandet. au cou de laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur que nous cause un chagrin secret. ouvrit la croisée et lui fit respirer le grand air. se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait peut-être imploré vainement les millions du Grandet de Saumur.. Madame Grandet.Hé! ben. malgré son impassibilité de notaire. la compassion. .Je ne te parle pas. il dort comme s'il était le roi de la terre. Quant à toi. s'écria Eugénie quand elle fut seule avec sa mère. Nanon! tiens ta langue. . Tu ne le verras plus.Son père s'est brûlé la cervelle. et se tricotait des manches pour l'hiver. si c'est pour ce mirliflor que tu pleures. il s'éveillera toujours assez tôt aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles. pour la première fois.Jusqu'à mon retour vous ne lui parlerez de rien. attachées l'une à l'autre par une erreur de la nature. l'enfant dort comme un chérubin. . Il partira. regarda son mari. Eugénie cessa de manger. monsieur Grandet. les mit avec son calme habituel. toujours ensemble dans cette embrasure de croisée. et dormant ensemble dans le même air.. reprit Grandet. qui regarda sa fille avec cette intuition sympathique dont sont douées les mères pour l'objet de leur tendresse. voyant sa fille pâlir. . dit Eugénie. Grandet trouva le déjeuner prêt. dit Nanon qui descendit les escaliers quatre à quatre.Oui.Tu ne connaissais pas ton oncle. La pauvre fille pleura.Mais. était déjà sur son siège à patins. j'étouffe. . .Ah! maman. et devina tout. excitée par le malheur de celui qu'elle aime. .Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le bonhomme s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. répondit Grandet avec le même calme. Madame Grandet. .Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet. dit le vieillard en continuant. je l'ai appelé.Je suis mieux. dit Nanon d'un accent doux. ensemble à l'église. Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours dissimuler ses sentiments.Laisse-le dormir. Je suis obligé d'aller faire aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serai revenu à midi pour le second déjeuner.

pour toute réponse. le mignon. . Mets-en beaucoup. mademoiselle? . répondit la vieille servante. interrogea sa mère par un regard. et il me les a donnés pour m'être agréable. Elle aurait bien voulu mettre à sac toute la maison de son père. . ma chère maman! " Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel. En voyant les oeufs. pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens. et. pourquoi? Il te plaît.Achètes-en. mais qui dérogeait terriblement aux habitudes invétérées de la maison. Elle prit les plus vertes feuilles de la vigne. la bouteille de vin 32 .Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eugénie pour l'appuyer contre son sein. nous recevrons ses coups à genoux. . arrangea son raisin aussi coquettement que l'aurait pu dresser un vieux chef d'office. La mère et la fille s'assirent en silence. Le déjeuner de midi s'y faisait debout.Nanon. elle dit à voix basse: " L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal. dans la cuisine. et lui dit: " Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux.Il est à ses prés. Elle fit main basse. en me donnant de la bougie. . . sautait.Je cours.Oui. maman. Eugénie eut l'envie de lui sauter au cou. mon enfant. . . n'est-il pas notre plus proche parent? " . le coquetier.Eh! bien. il plaît à Nanon. Elle allait. elle marcha légèrement le long du corridor pour ne point éveiller son cousin. et l'apporta triomphalement sur la table. l'autre sur son petit fauteuil..Et où voulez-vous que j'en prenne? . Oppressée de reconnaissance pour l'admirable entente de coeur que lui avait témoignée sa mère. oui. elle alla chercher quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre sur des cordes dans le grenier.Quoi que vous voulez encore.Le fermier de la Lande en avait dans son panier. A ces mots. Après deux heures de soins. Madame Grandet ne répondit que par un sourire. donne-lui du café bien fort.Mal.Le malheur veille pendant qu'il dort. en scruta les secrètes pensées. et un verre de vin. .Ah! pour midi. il est capable de nous battre. mettons la table pour son déjeuner. je les lui ai demandés. et les disposa en pyramide parmi des feuilles. l'un des fauteuils mis devant le couvert de son cousin. flétri par de longues douleurs. la mère en fit autant en lui disant: " Tu es folle! " Mais elle se plut à justifier la folie de sa fille en la partageant. Elle jeta son ouvrage. elles reprirent leur ouvrage. En voyant la table placée auprès du feu. . se dit-elle. ne doit-il pas rester ici. mais ton père a ses raisons. après un moment de silence. Eugénie appela Nanon. . Nanon mit sa coiffe et sortit. sur les poires comptées par son père. " . Mais monsieur Fessard m'a déjà demandé si les trois Mages étaient chez nous. venait.Hé! bien. Eugénie donna du linge. toutes deux.Si ton père s'aperçoit de quelque chose. Eugénie lui baisa la main en disant: " Combien tu es bonne. puis. la jeune fille releva la tête. elle réussit à préparer un déjeuner très simple. Le trouves-tu bien? demanda Eugénie. Madame Grandet leva les yeux au ciel. Nanon revint avec deux oeufs frais. ce serait bien naturel. j'ai entendu dire à monsieur des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris. pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois son ouvrage pour aller voir bouillir le café. pour aller écouter le bruit que faisait son cousin en se levant. trottait. peu coûteux. un fruit ou du beurre. Toute la ville va savoir nos déportements. l'une sur sa chaise à patins. tu auras bien de la crème pour midi. en voyant les deux assiettées de fruits. dit madame Grandet. reprit Eugénie. et ne put s'empêcher d'écouter à sa porte la respiration qui s'échappait en temps égaux de ses lèvres. mais il avait les clefs de tout. nous devons les respecter. il nous battra.Et si monsieur me rencontre? . Chacun prenait un peu de pain.

le pain.Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette. nous vous donnerons les poulets à la coque. . il n'était encore que onze heures. . s'écria-t-elle. si vous aviez du beurre? Hein. .Quelquefois le dimanche après vêpres. mon cousin. Mais c'est délicieux. répondit Eugénie en le regardant. mais je voulais ranger mes affaires. Il entra de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse.. Aussi Charles. excepté pendant les vendanges.Moi. une volaille. s'il venait à entrer en ce moment. Le Parisien! il avait mis autant de coquetterie à sa toilette que s'il se fût trouvé au château de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il tira la plus délicieuse montre plate que Bréguet ait faite. que je me laisserai faire. j'ai été matinal. et le sucre amoncelé dans une soucoupe. perfectionné par une femme à la mode. élégants. voir des comédiens! Mais. Eugénie et sa mère prirent des chaises et se mirent près de lui devant le feu. et qui causa une joie triste à Eugénie. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille possèdent une influence vraiment magnétique. mais il est onze heures. si ton père vient. nous allons sur le pont. Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se pose sur son divan. ou voir les foins quand on les fauche. et logeons tous à l'abbaye de Noyers.Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières. quand il fait beau.. ma cousine? .Oui. mais vous? dit madame Grandet. menus. Tiens. .Tenez.Venez vous asseoir. dit madame Grandet.Avez-vous un théâtre? . monsieur. . j'ai si mal vécu en route. et aborda sa tante fort gaiement. élevé par une mère gracieuse.Un perdreau. Eugénie ne put retenir une larme.blanc.Vous devez avoir faim. dit Eugénie. Cependant.Avez-vous bien passé la nuit. je prendrai tout sur moi. Il est vrai que Charles.Oh! des oeufs frais. mettez-vous à table. .Oh! ma bonne mère. qui.Aller au spectacle. Heureusement. . un rien. . ma chère enfant. . Eugénie.. se disait Eugénie.Mais je ne déjeune jamais avant midi. dit madame Grandet.Vous ne vous promenez jamais? . Nous allons alors aider Nanon. autant que la plus sensible grisette de Paris en prend à voir jouer un mélodrame où triomphe l'innocence.Sois tranquille. Nanon! s'écria Eugénie. Eugénie trembla de tous ses membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son père.Toujours. . parfaitement. . avait des mouvements coquets. dit madame Grandet.Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles. descendit enfin.Bien.Mais donne du beurre.. en se voyant l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante. je mangerais volontiers quelque chose. ne put-il se soustraire à l'influence des 33 . le moment où je me lève. semblable aux gens habitués au luxe. . mon cher monsieur. . ma chère tante? et vous. dit Charles. . un perdreau. dit la servante. ne savez-vous pas que c'est un péché mortel? . s'écria madame Grandet. . Eh! bien. ne pensait déjà plus à son perdreau. . dit Nanon en apportant les oeufs. .Matinal?. afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le retour du bonhomme. je ne t'ai pas assez aimée! Charles. D'ailleurs. Il avait pris en plaisanterie le désastre de ses châteaux en Anjou. La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait plaisir. Aussi regardait-elle souvent la pendule. monsieur. . comme le sont ceux d'une petite-maîtresse. après avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant. qui aurait voulu payer un perdreau de tout son pécule. lui dit sa tante.

A Paris.Enfant. de l'exquise harmonie des traits de ce pur visage. je n'ai probablement pas assez d'esprit pour me moquer des autres. . ma fille. Ah! bien. que ton père s'est chargé de parler à monsieur. de la clarté magique de ses yeux..Vous avez une bien jolie bague. de caresses.C'est moi qui le ferai. je vous garantis que ma tante aurait bien raison. Et il goba fort agréablement sa mouillette beurrée.Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom. dit Eugénie. et ce défaut me fait beaucoup de tort. dit madame Grandet en regardant sa fille.Chut! dit madame Grandet à Eugénie.Ah! bien. Et il montrait un pot oblong. mon neveu.. il faudrait bien y passer sa vie.Dites Charles. ma chère cousine. bordé d'une frange de cendre.Oh! mon cousin. . qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux tonnelier. le beau travail. dit le jeune Grandet.sentiments qui se dirigeaient vers lui en l'inondant pour ainsi dire. .C'est du café boullu. en contemplant Eugénie. qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il. A ce mot. . Tu sais. vous voulez vous moquer d'une pauvre petite provinciale. .Ce que vous dites. . Madame Grandet se dressa comme une biche effrayée.. vous y feriez faire bien des péchés d'envie aux hommes et de jalousie aux femmes. Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. .Si vous me connaissiez. Ce compliment étreignit le coeur d'Eugénie. entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur était bien connu. 34 . un regard qui semblait sourire. quoiqu'elle n'y comprît rien. faïencé à l'intérieur. Il s'aperçut. Non. en en laissant quelques morceaux sur la nappe. et le fit palpiter de joie. dit Eugénie. Nanon. " Cette phrase veut dire: " Le pauvre garçon est bête comme un rhinocéros. froisse tous les sentiments. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que je ferais le café? . .Ma foi. dit Eugénie. où scintillaient de jeunes pensées d'amour. . vous sauriez que j'abhorre la raillerie. .Oh! il y a gros d'or. Vous êtes bien arriérés! Je vous apprendrai à faire du bon café dans une cafetière à la Chaptal. s'écria Eugénie. Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal. en terre brune.Voyez. dit Nanon en apportant le café. la raillerie me respecte. oui.Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant. . si vous étiez en grande loge et en grande toilette à l'Opéra. . et où le désir ignorait la volupté. Jamais je ne ferai de café comme ça. dit Nanon. Ce fut une peur panique de laquelle Charles s'étonna. ma mère. . verni. sans pouvoir se l'expliquer.Voilà papa. annonce un bon coeur.Qu'avez-vous donc. Là. je laisserai du moins quelque trace bienfaisante de mon passage ici. ma cousine. Nanon emporta l'assiette aux oeufs. s'il y a tant d'affaires que ça. on trouve moyen de vous assassiner un homme en disant: " Il a bon coeur. qui allait parler.. ma cousine? . . " Mais comme je suis riche et connu pour abattre une poupée du premier coup à trente pas avec toute espèce de pistolet et en plein champ. elle flétrit le coeur. et au fond duquel tombait le café en revenant à la surface du liquide bouillonnant. . est-ce mal de vous demander à la voir? Charles tendit la main en défaisant son anneau. madame Grandet et Eugénie.Eh! bien. qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce malheureux jeune homme. Elle ôta la soucoupe au sucre. dit Nanon. . de son innocente attitude. les trois femmes se turent et le contemplèrent d'un air de commisération qui le frappa. Il jeta sur Eugénie un de ces regards brillants de bonté.Ah! ma chère tante. et Eugénie rougit en effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin. .

qui peut connaître les afflictions par lesquelles Dieu veut nous éprouver? lui dit sa tante.Oh! si on ne les arrête pas. Grandet tira de son gousset un couteau de corne à grosse lame. n'est-ce pas? Je suis allée chercher ces jolies grappes-là pour vous " . . mon neveu? lui dit le bonhomme. mon oncle? Depuis la mort de ma pauvre mère.Tu ne manges pas. En ce moment. Nanon! dit le bonhomme.Mais voilà mon père. très bien. et lui dit: " Où donc avez-vous pris tout ce sucre? " . Charles ayant goûté son café. prit un peu de beurre..Nanon est allée en chercher chez Fessard. examina sa femme qui pâlit. Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée. soutient de ses faibles bras une échelle de soie. Le père Grandet aperçut les morceaux de sucre. en lui disant: " Goûte donc à ma conserve. de baisers. vous en mangerez. . votre café s'adoucira. le trouva trop amer. .Le sucre.Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu. mon neveu.Fête?. .. alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier. c'est fort bien! dit-il sans bégayer. L'amant récompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau bras meurtri dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes. jeta son regard clair sur la table. Monsieur Grandet entra. répondit le maître de la maison. Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles. Quand vous aurez fini. but le reste de son vin blanc et ouvrit la porte. elles mettront Saumur au pillage pour vous. tandis que Charles ne devait jamais être dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa cousine. ayez du courage! 35 . . Quand le chat court sur les toits. il n'y en avait pas. (à ces deux mots. la Parisienne qui. dit Eugénie. coupa une tartine. et chercha le sucre que Grandet avait déjà serré. pour faciliter la fuite de son amant.Venez. .. . . . papa! Mon cousin. il se pencha vers l'oreille de la pauvre vieille. et prit une poire. . voilà les bêtises qui commencent.. vos jolies mains blanches.Que voulez-vous dire. L'avare fit claquer la lame de son couteau. ma femme? La pauvre ilote s'avança. dit Grandet. Je vois avec peine..Ta! ta! ta! ta! dit Grandet.Qu'est-ce que ces mots signifient. Voilà des mains faites pour ramasser des écus! Vous avez été élevé à mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les portefeuilles où nous serrons les billets de commerce. nous irons ensemble dans le jardin. j'ai à vous dire des choses qui ne sont pas sucrées. sur Charles. Eugénie offrit audacieusement à son père du raisin. Mauvais! mauvais! .. Il lui montra les espèces d'épaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des bras. à l'expression duquel le jeune homme ne put se tromper. Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène muette offrait à ces trois femmes: Nanon avait quitté sa cuisine et regardait dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. se dit Charles.Mon cousin. coupa piteusement un morceau de pain. et guérie par le plaisir.. Charles sucrait son café.Eh! bien?.Mettez du lait. mon oncle. c'est bien.Que voulez-vous. . ne montre pas plus de courage que n'en déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. et la mit sur la table en contemplant son père d'un air calme. . il vit tout. . et fit trois pas.Mon neveu. Eugénie apporta le verre.. mon neveu. sa voix mollit) il n'y a pas de malheur possible pour moi. l'étendit soigneusement et se mit à manger debout.Donne-moi mon verre. les souris dansent sur les planchers. incapable de soupçonner le régime et les moeurs de cette maison. Certes. je veux être pendu si je comprends un seul mot.

éternellement mêlés à cette heure suprême.Pauvre jeune homme! dit madame Grandet. excitées par une invincible curiosité à épier les deux acteurs de la scène qui allait se passer dans le petit jardin humide. En ce moment le pauvre jeune homme.. . . .Il t'a ruiné. mon garçon.Allons bien. Mais ce n'est rien. et il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle vérité. . sa mère et Nanon vinrent dans la cuisine. détails pittoresques qui devaient rester gravés dans son souvenir..Il faut laisser passer la première averse. " Vous avez perdu votre père! " ce n'était rien à dire.. Tiens.L'accent de la jeune fille avait glacé Charles. Ce n'est encore rien. Mais: " Vous êtes sans aucune espèce de fortune! " tous les malheurs de la terre étaient réunis dans ces paroles. elle commença à juger son père. tu te consoleras. Ton père est bien mal. tu es sans argent.Oui. mon oncle. reprit Grandet à haute voix. qui suivit son terrible parent en proie à de mortelles inquiétudes. Les pères meurent avant les enfants. le tour de l'allée du milieu. bien beau. mon pauvre garçon. qui avait emprunté le journal de Cruchot. mais il éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou. pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que peut l'être le rire. . saisies de pitié. mon pauvre neveu.Jamais! jamais! mon père! mon père! .Il fait bien chaud. pour la troisième fois. . trouva l'escalier. ce n'est rien. les dégradations des murs. Il pleure. . les feuilles pâles qui tombaient.. . . le voilà sauvé. Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur la plus sainte des douleurs. Quoique assourdis. j'ai de mauvaises nouvelles à t'apprendre. dit Grandet en rentrant dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs places.Oui.Les chevaux et la voiture sont inutiles. notre âme s'attache fortement aux lieux où les plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Et le bonhomme de faire. se dit Grandet.Mon père? . des chevaux de poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays. les sanglots de Charles retentissaient dans cette sonore maison..Eh! bien. ne cessa que vers le soir. encore dans l'âge où les sentiments se produisent avec naïveté. qui semblait sortir de dessous terre. Grandet n'était pas embarrassé pour apprendre à Charles la mort de son père. mais pourquoi. Grandet. Nanon! cria-t-il. sans écouter son oncle.. répondit Grandet en regardant Charles qui resta muet et dont les yeux devinrent fixes. sans savoir si Charles l'écoutait. lis. encore enfant. Aussi Charles examinait-il avec une attention particulière les buis de ce petit jardin. il s'est brûlé la cervelle. dont le sable craquait sous ses pieds. et se répercutaient dans les échos. Il est mort. Ses yeux m'effrayaient. Charles. et se jeta en travers sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer à son aise loin de ses parents.Pourquoi suis-je ici? dit Charles. tu devines. . Mais ce jeune homme n'est bon à rien. monta dans sa chambre. reprit l'oncle. il s'occupe plus des morts que de l'argent. Eugénie. il y a quelque chose de plus grave.Qu'est-ce que cela me fait! Où est mon père. fondit en larmes. se sauva dans la cour. et travaillaient d'une main tremblante après s'être essuyé les yeux. où l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. mit le fatal article sous les yeux de Charles. et sa plainte profonde. ajouta-t-il en se tournant vers son oncle qui demeurait immobile. mon père? Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une horrible façon. . Dès ce moment. Les trois femmes. Mais ce n'est rien. mais. les bizarreries des arbres fruitiers.. dit Grandet en aspirant une forte partie d'air. . Les journaux glosent de cela comme s'ils en avaient le droit. 36 ..Oui. par une mnémotechnie particulière aux passions. après s'être graduellement affaiblie. Dans les grandes circonstances de la vie.

Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y pesèrent de tout leur poids.J'y pensais. et se posa au milieu de la salle.Mon frère ne m'a pas consulté. Le voleur de grand chemin est préférable au banqueroutier: celui-là vous attaque. jusqu'à. oui.. que tu voudrais me contrarier? Songe. il décampera d'ici. . il doit quatre millions. Eugénie sauta d'un bond au cour de son père.Ta. comment mon oncle avait-il eu à lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui puisse avoir autant de millions? (Le père Grandet se caressait le menton. où.Qu'est-ce que c'est donc qu'un million..Mais a-t-il de l'argent pour aller là? . .Qu'est-ce que c'est. Probe autant qu'une fleur née au fond d'une forêt est délicate. je ne veux pas qu'il révolutionne ma maison. .Allons.Ma mère n'y est pour rien.Dame! dit le tonnelier. mon neveu par-là... mais c'est deux millions de pièces de vingt sous. mon père? demanda-t-elle avec la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il désire. madame Grandet. dit madame Grandet. Je ne vous donne pas MON argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle. sans lui faire connaître la distinction qui existe entre une faillite involontaire et une faillite calculée.C'est cela.. d'ailleurs. nous dirons des neuvaines pour lui. dit-il avec son calme habituel. .. souriait.. Eugénie. quand ce mirliflor aura pleuré son soûl..Je lui paierai son voyage.Il va partir pour les Grandes Indes. Charles ne nous est de rien. .. et notre frère serait damné. .. et. croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici? 37 .Deux millions? dit Grandet. dit-il à sa femme en haussant les épaules. ta.Ce doit être un bien grand péché. tu sais ce que c'est qu'un napoléon. Ah! çà. . .. il n'a ni sou ni maille. Eugénie. vous êtes bon. reprit Grandet en interrompant sa fille. il risque sa tête. .Eh! bien. Des gens ont donné leurs denrées à Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur et de probité. ta. que sa conscience harcelait un peu. son père a fait faillite. selon le voeu de son père. s'écria le père. toujours dépenser de l'argent. . j'espère. mon père.)Mais que va devenir mon cousin Charles? . vous n'avez donc pu empêcher ce malheur? .Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Eugénie. le fils de votre frère ne devrait pas manquer chez vous de. . que de faire faillite? demanda Eugénie. . le fils de mon frère parci.Ah! çà. vous pouvez vous défendre. vous! Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet.Faire faillite. il tâchera de faire fortune. il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté pour le parent malheureux.Fatale exclamation! Le père Grandet regarda sa femme. . et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Enfin Charles est déshonoré.Est-ce parce que tu es majeure.Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui demanda-t-elle. reprit-il. ni ses raisonnements captieux.. elle ne connaissait ni les maximes du monde.. mais l'autre. reprit le père. voilà tes litanies.Ah! mon père. Eugénie et le sucrier. Eh! bien.Maman. mon père. . ta. C'est moi qui. répondit la mère. jusqu'à Nantes.. et il faut cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs. .Mon père. ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce explication que son père lui donnait à dessein de la faillite. dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques. et sa loupe semblait se dilater. dit Eugénie. . puis il a tout pris. c'est commettre l'action la plus déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorer l'homme. il en faut cinquante mille pour faire un million. . . . est un vol que la loi prend malheureusement sous sa protection. Faire faillite. que vous n'allez pas continuer vos prodigalités. .

Mon père. Eugénie était sublime. en resta là de ses calculs. Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voix de sa fille. dit-elle. prenez courage! Votre perte est irréparable: ainsi songez maintenant à sauver votre honneur.. C'était une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugénie et de sa mère comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner à lui-même. vraie.Quand il récolte quatorze cents pièces de vin. disait mon oncle. si l'on frappe. puis tout bas à l'oreille: " Prends garde. reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille. vous deux.Ah! c'est vrai. cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute chose. . qui s'en vont aujourd'hui. maman.En ce moment une plainte sourde.L'aimer! reprit Eugénie. je ne sais pas ce que cela fait. .Mon honneur?. elle était femme. dit Grandet.Laissez-moi. dit madame Grandet. aperçut sa tante et sa cousine. combien de louis a-t-on d'une pièce de vin? . quelquefois deux cents. et causer avec lui de tout ça. mon enfant. Il partit.J'ai perdu mon père. sans calcul. il a dû bien souffrir. Il poussa un cri déchirant et se cacha le visage dans ses mains. .. Plongé dans les larmes. .. Quand Grandet eut tiré la porte. même quand elle console. tu l'aimerais ". le coeur palpitant. . et pleure comme une Madeleine. . il poussait des plaintes inarticulées. Eugénie. Il est étendu comme un veau sur son lit. va voir là-haut s'il ne se tue pas. Ca l'aura gêné. Toutes deux. laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez à mon père. Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir l'expression de cette douleur jeune.Nous prierons bien pour lui. La porte était ouverte. . ton père ne me dit jamais ses affaires.Ma foi. Avec cet instinct. je crois. a fait faillite.Peut-être. jamais la fille n'avait senti de contrainte en présence de son père.Mais alors papa doit être riche. sans arrière-pensée.Maman. Aussi madame Grandet jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de maternité.. Le jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Ha! çà. Elles descendirent. nous descendrons. le mignon! dit Nanon en revenant. Ah! si tu savais ce que mon père a dit! Charles se retourna. Avant cette matinée. que c'est une vraie bénédiction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil jeune homme? . depuis quelques heures. nous aurions travaillé tous deux à le réparer. retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie et sa mère. Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces paroles les espérances d'un coeur à son insu passionné. à ce que j'ai entendu dire. Eugénie voulait tromper la douleur de son cousin en l'occupant de lui-même. mais. cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un mouvement brusque. . plus lugubre que toutes les autres.. froidement embrassé. Les sanglots lui coupèrent la parole. et il s'assit sur son lit en se croisant les bras. ma cousine.Nanon. .Allons donc le consoler bien vite. Puis j'irai voir Cruchot. . Résignez-vous à la volonté de Dieu. Je vous laisse. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond il y a deux ans. mon pauvre père! S'il m'avait confié le secret de son malheur. . Je vais tourner autour de nos Hollandais. elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées. et. . .Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs.Mon cousin. que son mot avait rendues pâles. dit Eugénie. ne comprenant plus rien à la fortune de son père. Eugénie et sa mère respirèrent à leur aise. montèrent à la chambre de Charles. Mon Dieu! mon bon père! je comptais si bien le revoir que je l'ai.Comme il aime son père! dit Eugénie à voix basse. reprirent en silence 38 . pas de bêtises. .. .Il ne m'a tant seulement point vue.

tout y va de travers. jamais un spectacle si dramatique n'avait frappé l'imagination de ces deux créatures incessamment plongées dans le calme et la solitude.Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous. vous pouvez facilement secourir Charles. les vins baisseront.Oui. Où est-il donc. nous porterons le deuil de mon oncle. ses rasoirs enrichis d'or. par contraste peut-être. J'ai vu cela. depuis que ce mirliflor a mis le pied dans ma maison. Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie. Les billets sont faits. que les gens de Saumur. ne pensant plus à son neveu. la colère. Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme. en joignant à cette somme l'argent de 39 . . . . je les ai tous attrapés.Vous avez mille pièces cette année. par le regard furtif qu'elle jeta sur le ménage du jeune homme. il regardait le temps. Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Vers quatre heures. si l'épiderme n'en eût pas été tanné comme du cuir de Russie. .leurs places près de la croisée. Jamais un événement si grave. peutêtre! D'ailleurs je n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Ses deux mille arpents de forêts coupés à blanc lui avaient donné six cent mille francs. Dans trois mois. il monta promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds publics.Qu'a donc ton père? dit-elle à sa fille. Le premier désir de cette adorable fille était de partager le deuil de son cousin. et pas plus tard que demain. groupés en ce moment sur la place. répondit madame Grandet. répondit madame Grandet. Je sais. que tu connais. mon père. dit-il sans bégayer. ajouta-t-il en se tournant vers elle. Je ne veux pas de ces choses-là. Affaire faite. et travaillèrent pendant une heure environ sans se dire un mot. en auraient frémi s'ils les eussent entendus. comment je dois me conduire. je me suis promené sur la place. . ce garçon.Oui. il se frotta les mains à s'en emporter la peau. fifille. répondit Eugénie. ses ciseaux. devant leur auberge. Enfin son secret lui échappa. . lui. . Une peur panique eût fait tomber les vins de cinquante pour cent. est venu à moi. moitié comptant Je suis payé en or. Chose. Cette échappée d'un luxe vu à travers la douleur lui rendit Charles encore plus intéressant. .Il pleure son père.Maman. Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier. voilà six louis pour toi. ce regard des jeunes filles qui voient tout en un clin d'oeil.Eh! bien. Il était un peu père. mais si profondément ironique. . Notre Belge était désespéré. si tu bronches.Non. vous n'avez pas à y fourrer le nez. Il se promenait. un coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet. le retrouvait logé au coeur et dans les calculs de sa fille. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle. est-il descendu? . Eugénie tirait ses points avec une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les fécondes pensées de sa méditation.Ah! çà. et ameutés par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet. mademoiselle Grandet. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées.Eh! bien. la stupéfaction de Balthazar en apercevant le Mane-TekelPharès ne sauraient se comparer au froid courroux de Grandet qui. que fait-il donc? .Ton père décidera de cela. ne m'en parle plus. Je ferai pour mon neveu ce qu'il sera convenable de faire. sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Eugénie avait aperçu.Ma femme. je ne les en ai pas empêchés. dit Eugénie. Les propriétaires de tous les bons vignobles gardent leur récolte et veulent attendre. L'étonnement. Notre vin est vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin. à mon âge. mon ami. . il prend notre récolte à deux cents francs la pièce. Le vigneron entra joyeux. de faire des noces et des festins. sinon je t'envoie à l'abbaye de Noyers avec Nanon voir si j 'y suis. les jolies bagatelles de sa toilette. en ayant l'air de bêtiser. Après avoir ôté ses gants. mon père? dit Eugénie. . Quant à toi.

plus hardie que sa mère. . Eugénie.Il dit qu'il ne veut pas manger. répondit Nanon. qui étaient à soixante-dix francs.Mais le deuil d'un frère est indispensable. . lui répliqua son maître. et voir s'il veut prendre quelque chose. Nanon filait. voyez-vous. Cette soirée fut semblable en apparence à mille soirées de leur existence monotone. Eugénie travailla sans lever la tête.. où se fulminèrent de terribles imprécations contre l'ancien maire.Eh! bien. mais subitement éveillés. et le bruit de son rouet fut la seule voix qui se fît entendre sous les planchers grisâtres de la salle. le dîner était servi. . j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en bon or. dit-elle.Hé! bien. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits. abîmé dans des calculs dont les résultats devaient. . où donc est mon neveu? .Dame. voilà de la bougie. Les vingt pour cent à gagner en peu de temps sur les rentes. Un père est un père. " . . étonner Saumur.Mais. . il pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. vous ne savez quoi vous inventer pour dépenser de l'argent. En ce moment. . Sous la voûte et à la dernière marche de l'escalier. . ses revenus de l'année dernière et de l'année courante. Personne ne vint ce jour-là visiter la famille. Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire.Ne faut rien user.Bah! il ne pleurera pas toujours. je ferai cette affaire. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde. . vous êtes sans lumière. Mauvais. et ne se servit point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille. et l'Eglise nous ordonne de. voui. il voguait sur cette longue nappe d'or. 40 .Achetez votre deuil sur vos six louis. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la mort de son frère était annoncée. le lendemain. mais ce fut certes la plus horrible. cela me suffira.Tiens! s'écria-t-il. mon neveu. ses généreux penchants endormis. Où diable a-t-on pêché de la bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des oeufs à ce garçon-là.Autant d'économisé.ses peupliers. Voulez-vous boire un petit verre de vin? Le vin ne coûte rien à Saumur.En vérité. Mais faut prendre notre mal en patience. Le dîner fut étrangement silencieux. du courage. tous les propriétaires de vignobles des hautes et moyennes sociétés de Saumur étaient chez monsieur des Grassins. Je suis un bon parent. Couchons-nous. Madame Grandet tricota ses manches. étaient à tout moment froissés. Pour obéir au besoin de bavarder sur leurs intérêts communs. le tentaient.Nous n'usons point nos langues. Grandet marcha vers la cheminée. Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. vous avez du chagrin. Allons. Pour la première fois dans sa vie. comprimés. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à descendre. madame Grandet. on y offre du vin comme dans les Indes une tasse de thé. Ca n'est pas sain. de la faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu. en entendant. répondit Grandet en se réveillant de ses méditations. dit Grandet en continuant. dit-elle en montrant ses dents blanches et grosses comme des amandes pelées. . Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre la conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme. Oui. les gémissements de son neveu. mauvais! faut voir clair à ce que l'on fait.. . .Mon bon ami. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures. c'est naturel. outre les deux cent mille francs du marché qu'il venait de conclure. dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée. pleurez. Vous me donnerez un crêpe. La faim chasse le loup hors du bois. Grandet disait en luimême: " Puisque je toucherai mes intérêts à huit. En deux ans. sans les écouter. il faut que nous prenions le deuil. la ville entière retentissait du tour de force de Grandet. monta deux marches.

En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris effrayées qui rentrent dans leurs trous. - Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme en entrant dans la chambre de sa femme. - Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la pauvre mère. - Que le diable emporte ton bon dieu! répliqua Grandet en grommelant. Les avares ne croient pas à une vie à venir, le présent est tout pour eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle, où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique et les moeurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant, le cercueil est une transition peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par delà le requiem, a été transposé dans le présent. Arriver per fas et nefas au paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier son coeur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est la pensée générale! pensée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les lois, qui demandent au législateur: " Que paies-tu? " au lieu de lui dire: " Que penses-tu? " Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple, que deviendra le pays? - Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier. - Mon ami, je prie pour toi. - Très bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons. La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses leçons, craint de trouver à son réveil le visage irrité du maître. Au moment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint la baiser au front. - Oh! bonne mère, dit-elle, demain je lui dirai que c'est moi. - Non, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas. - Entends-tu, maman? - Quoi? - Hé! bien, il pleure toujours. - Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau est humide. Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la vie de la riche et pauvre héritière dont le sommeil ne fut plus aussi complet ni aussi pur qu'il l'avait été jusqu'alors. Assez souvent certaines actions de la vie humaine paraissent, littérairement parlant, invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte de lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons mystérieusement conçues qui les ont nécessitées? Peut-être la profonde passion d'Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plus délicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie, et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les dénouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches qui soudent secrètement un fait à un autre dans l'ordre moral. Ici donc le passé d'Eugénie servira, pour les observateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de son irréflexion et à la soudaineté des effusions de son âme. Plus sa vie avait été tranquille, plus vivement la pitié féminine, le plus ingénieux des sentiments, se déploya dans son âme. Aussi, troublée par les événements de la journée, s'éveilla-t-elle, à plusieurs reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au coeur: tantôt elle le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant de faim. Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation. Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour, d'un pied léger, auprès de son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. La bougie avait brûlé dans la bobèche du flambeau. Charles, vaincu par la nature, dormait habillé, assis dans un fauteuil la tête renversée sur le lit; il rêvait comme rêvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugénie

41

put pleurer à son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbré par la douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui tout endormis semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la présence d'Eugénie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie. - Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni l'heure qu'il était, ni le lieu où il se trouvait. - Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous vous fatiguez en restant ainsi. - Cela est vrai. - Hé! bien, adieu. Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence ose seule de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le Vice. Eugénie qui, près de son cousin, n'avait pas tremblé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille reproches. " Quelle idée va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. " C'était précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire. L'amour franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour. Quel événement pour cette jeune fille solitaire, d'être ainsi entrée furtivement chez un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en amour, équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles! Une heure après, elle entra chez sa mère, et l'habilla suivant son habitude. Puis elles vinrent s'asseoir à leurs places devant la fenêtre, et attendirent Grandet avec cette anxiété qui glace le coeur ou l'échauffe, le serre ou le dilate suivant les caractères, alors que l'on redoute une scène, une punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques l'éprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme descendit, mais il parla d'un air distrait à sa femme, embrassa Eugénie, et se mit à table sans paraître penser à ses menaces de la veille. - Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gênant. - Monsieur, il dort, répondit Nanon. - Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton goguenard. Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrent madame Grandet, qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme... Ici peut-être est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou, dans la Bretagne, le mot bonhomme déjà souvent employé pour désigner Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses, aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce titre ne préjuge rien sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses gants, et dit: " Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot. " - Eugénie, ton père a décidément quelque chose. En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent et veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité. Il ne s'appuie que sur deux sentiments: l'amour-propre et l'intérêt; mais l'intérêt étant en quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et l'intérêt sont deux parties d'un même tout, l'égoïsme. De là vient peut-être la prodigieuse curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tient par un fil à ces personnages qui s'attaquent à tous les sentiments humains, en les résumant tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir social se résoudra sans argent? Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus.

42

Imposer autrui, n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer? Oh! qui a bien compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées? Cet agneau, l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain. Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours: de là, sa clémence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens, pour les tordre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer, espérer, pâlir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier, au fond de sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur. Son neveu l'avait occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort, sans qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient être placés pour trois ans, il n'avait plus qu'à gérer ses biens; il fallait donc un aliment à son activité malicieuse, et il l'avait trouvé dans la faillite de son frère. Ne se sentant rien entre les pattes à pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et se montrer excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonté doit être comparée au besoin qu'éprouvent les joueurs de voir bien jouer une partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui étaient nécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait décidé de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir même la comédie dont le plan venait d'être conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il lui en coûtât un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. En l'absence de son père, Eugénie eut le bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aimé cousin, d'épancher sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l'une des sublimes supériorités de la femme, la seule qu'elle veuille faire sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de lui laisser prendre sur lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter la respiration de son cousin; savoir s'il dormait, s'il se réveillait; puis, quand il se leva, la crème, le café, les oeufs, les fruits, les assiettes, le verre, tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l'objet de quelque soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour écouter le bruit que faisait son cousin. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint jusqu'à la porte. - Mon cousin? - Ma cousine. - Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre? - Où vous voudrez. - Comment vous trouvez-vous? - Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim. Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un épisode de roman. - Eh! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votre chambre, afin de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la légèreté d'un oiseau. Nanon, va donc faire sa chambre. Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait le moindre bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle le voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle, jeune comme son amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne et indulgente mère, voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir compagnie au malheureux: la charité chrétienne n'ordonnait-elle pas de le consoler? Ces deux femmes puisèrent dans la religion bon nombre de petits sophismes pour se justifier leurs déportements. Charles Grandet se vit donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres. Son coeur endolori sentit vivement la douceur de cette amitié veloutée, de cette exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent déployer en se trouvant libres un moment dans la région des souffrances, leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie se mit à ranger le linge, les objets de toilette que son cousin avait apportés, et put s'émerveiller à son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la main,

43

des perdreaux tués dans le parc. qu'elle était moins attendue.Hé! bien. quelque jour nous reconnaîtrons tes services. dit Grandet. nous verrons cela demain. les yeux du Parisien se mouillèrent-ils de larmes. . Un coup de marteau rappela les deux femmes à leurs places. ta. Cette douce émotion fut d'autant plus délicieuse pour Charles au milieu de son immense chagrin. Cornoiller. pièce à pièce. et fais-moi souvenir d'aller à la cave chercher du bon vin. je régale deux Cruchot. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour onze francs.Allons. dit le bonhomme. Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde. ta. mais leurs yeux exprimèrent un même sentiment. donne-lui cent sous. dit Grandet. dit madame Grandet. c'est tué depuis deux jours. en lui jetant un bon regard. .et qu'elle tenait longtemps sous prétexte de les examiner. ses regards et le son de sa 44 . .Décidément il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. depuis notre mariage. d'où il apportait un lièvre. . . il connaissait assez la société de Paris pour savoir que dans sa position il n'y eût trouvé que des coeurs indifférents ou froids. emportez. Charles vint dans la salle. ce sera pour le dîner.Madame. au moment où Eugénie et sa mère avaient fini de mettre un couvert pour six personnes. le garde. répondit-il. ton père donne à dîner. Eugénie lui apparut dans toute la splendeur de sa beauté spéciale. tenez. ça? . des anguilles et deux brochets dus par les meuniers. tu es un bon diable.Tiens. Ses gestes. qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier. . . . Voici la troisième fois que. .Fais un bon dîner. je n'ai besoin que de trois francs. Prends-moi cela. Il décampa. gardez le reste. dit-elle. Après le déjeuner. dit-elle. mon cousin descendra.. elles purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver à l'ouvrage quand Grandet entra. s'il les eût rencontrées sous la voûte. . je suis trop pressé aujourd'hui. que le bonhomme fit sur le pouce.Ta. après avoir ainsi repris. dit Eugénie. Charles ne vit pas sans un attendrissement profond l'intérêt généreux que lui portaient sa tante et sa cousine. dit-elle en lui glissant dix francs dans la main.Ma femme. sa contenance. Est-ce bon à manger. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours.Ma femme. ta. où que je trouverai du lard et des épices? . haut le pied. auquel l'indemnité promise n'avait pas encore été donnée. et où le maître du logis avait monté quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les provinciaux avec amour. il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupçons. reprit le garde qui avait préparé sa harangue afin de faire décider la question de ses appointements. je sais ce que tu veux dire. Quand elle regarda son cousin.Oh! c'est des larmes de reconnaissance. Il partit. et il admira dès lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la veille Aussi.Oui. monsieur Grandet. ça ira tout de même. il lui prit la main et la baisa. Allez. Le jeune homme était pâle. dit Nanon. mon cher généreux monsieur.Eh! bien. mais au moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui lui inondait le coeur. donne six francs à Nanon. qu'avez-vous encore? demanda-t-elle. comme leurs âmes se fondirent dans une même pensée: l'avenir était à eux. l'argent qu'il avait donné. Vers quatre heures.Nanon. Eugénie se tourna brusquement vers la cheminée pour prendre les flambeaux. Nanon. arriva de Froidfond. . . Par bonheur. . dit-il à madame Grandet. il vient comme marée en carême. quand Eugénie prit des mains de Nanon le bol de faïence plein de café à la crème pour le servir à son cousin avec toute l'ingénuité du sentiment. Cornoiller n'eut rien à dire.Eh! eh! ce pauvre Cornoiller.. elle était bien rouge encore. monsieur Grandet. Nanon.Eh! bien donc.

. et le voile étendu sur ses traits par la peine lui donnait cet air intéressant qui plaît tant aux femmes. si d'heureuses circonstances. Bonne nuit. Il ne jouait pas la douleur. on. président. on. qu'en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur insu.. Si le maire de Saumur eût porté son ambition plus haut.. vous devriez aller vous serrer dans votre portefeuille. les Cruchot à dîner. Quand on se leva de table. Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme et qui passait pour naturel. de moment en moment. l'orphelin se mit dans un coin. madame Grandet ne parla pas plus que de coutume... l'eussent envoyé dans les congrès où se traitaient les affaires des nations. La misère enfante l'égalité. Néanmoins. mon neveu. ils résolurent d'aller dès le soir même chez leur client. à s'élancer avec elle dans les champs de l'Espérance et de l'Avenir où elle aimait à s'engager avec lui. Peut-être aussi le malheur l'avait-il rapproché d'elle. Lorsque. et qu'il s'y fût servi du génie dont l'avait doté son intérêt personnel. Charles n'était plus ce riche et beau jeune homme placé dans une sphère inabordable pour elle. Il embrassa Eugénie. pré. di.. on.. et les deux femmes sortirent. s'y tint muet. il regarda sournoisement sa femme.. en semblable occurrence.. aussi bien que la surdité dont il se plaignait par les temps de pluie. Si le politique vigneron eût donné son dîner dans la même pensée qui coûta la queue au chien d'Alcibiade. A cinq heures précises. la ville de Saumur était plus émue du dîner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait été la veille par la vente de sa récolte qui constituait un crime de haute trahison envers le vignoble. Les des Grassins apprirent bientôt la mort violente et la faillite probable du père de Charles. mais trop supérieur à une ville de laquelle il se jouait sans cesse. vouoouous di. le contraignait à quitter ses tristes pensées. le bonhomme n'aurait fait qu'une pauvre figure. employa l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes. le président C. disiiieeez que la faaaaiiillite.. pré. en le faisant arriver vers les sphères supérieures de la société. di.. Là commença la scène où le père Grandet. devint. car le pauvre dandy déchu.. le bonhomme put présumer que Charles ne pouvait rien entendre. peut-être devient-il nécessaire de donner l'histoire du bégayement et de la surdité de Grandet. Charles et Eugénie s'entendirent et se parlèrent des yeux seulement.. de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement la peau. En ce moment. Eugénie l'en aima bien davantage... il est sept heures et demie. il ne faisait aucun cas de Saumur.Mon.. après son départ. de Bonfons et son oncle le notaire arrivèrent endimanchés jusqu'aux dents. La femme a cela de commun avec l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. il aurait été peut-être un grand homme. sorti de Saumur. ma fille. afin de prendre part à son malheur et lui donner des signes d'amitié. peut-être aussi serait-il également probable que. le surnom de vieux chien. en sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance.. mais un parent plongé dans une effroyable misère.. tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé à inviter.Madame Grandet. et qui lui valait souvent. Eugénie muette. en faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels il s'empêtrait à plaisir. il souffrait véritablement. qui n'engendrent plus transplantés hors des climats où ils naissent. Personne. " . Peut-être en est-il des esprits comme de certains animaux. le regard doux et caressant de sa cousine venait luire sur lui. . dans l'Anjou.. Les convives se mirent à table et commencèrent par manger notablement bien.Faites. en cette conjoncture. Charles silencieux. Ici. calme et fier. et devait être plongé dans ses écritures. ce que nous avons à dire serait du latin pour vous.. Grandet était grave. sieur le pré. mais. Charles dit à sa tante et à son oncle: " Permettez-moi de me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue et triste correspondance. n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement le français angevin que le 45 .. nul doute qu'il n'y eût été glorieusement utile à la France. si fatigant pour les deux Cruchot. . plus qu'en aucun autre moment de sa vie.voix eurent une tristesse pleine de grâce.

voy.. Pour la seconde fois. . un homme est déshonoré. . peu. Deuxièmement. dit le président en humant sa prise de tabac. liquident. déconfiture? ... de parler comme devait parler le damné Juif. Or.Monsieur de Bon. de lui faire constamment perdre de vue la sienne. ce serait bien.Voooouous di. il ne voulait pas endosser la responsabilité de ses idées.. l'emploi de la surdité. du bredouillement.. Que sa faillite devient imminente. di. Mais s'il y perdit pécuniairement parlant. ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se plaindre pendant le cours de sa vie commerciale.... malgré toute sa finesse. s'il est cache.J'écoucoute.. comment se déclare une faillite? . des liquidateurs. depuis trois ans. Le président put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme. D'abord. a la faculté.. oui. répondit Grandet. dont il est justiciable (suivez bien). et. par exemple.rusé vigneron. différent. dûment enregistré. pas plus cher. pen.. mais en liquidant. car c'est votre nom. à sa maison de commerce..... et des ambages incompréhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses idées. plus que celle dont il s'agissait. et baragouinait si bien en cherchant ses mots.Premièrement. en l'occupant à exprimer ses pensées.. .. . d'achever lui-même les raisonnements dudit Juif.. répondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur tout en paraissant lui prêter la plus grande attention... il en recueillit les fruits. pê.... 46 . à la requête des créanciers. dan-dans ce. Si vous sauviez votre nom.... dit le président en interrompant son oncle. on frère.... défunt monsieur votre frère à Paris. et laisser en doute ses véritables intentions. .ons.... dit Grandet. il y gagna moralement une bonne leçon...Sublime. Bon. victime de son humanité... Car. Aussi le bonhomme finit-il par bénir le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire commercial. appliquait sa main à son oreille en guise de cornet. il voulait rester maître de sa parole. Grandet nommait Cruchot neveu de monsieur de Bonfons. chées pa... qu'arriverait-il? .Oui. de nommer.. ses représentants. di.. pê. peu.Oui.. puis. dit monsieur C. pas... Jadis.. . peuvent.. .. .. ...Est menacé d'une déconfiture. ou. s'il n'est pas mort.Alors la famille du décédé... s'écria le notaire. je n'y ai jamais pen. i.. ou. Ecoutez! ... Bonfons. reprit le magistrat.. aucune affaire n'exigea.. si le négociant ne dépose pas de bilan.Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. d'être enfin le Juif et non Grandet..Quand un homme considérable et considéré. Il y a de l'honneur au fond de nos provinces. si aucun créancier ne requiert du tribunal un jugement qui déclare le susdit négociant en faillite. sous prétexte de mieux entendre. voy.. pensé. pen. comme l'était. vous seriez un homme.. il reste honnête homme. di. .. ou le négociant. Liquider n'est pas faire faillite. Cela se voit tous les jours.. Or. . le tribunal de commerce..CCaaaa s' aappelle dé.. oûte pas. dans la discussion.. Peut-être voulez-vous liquider les affaires de votre frère? demanda le président. si çaâââ ne coû. .disiez donc que les faiiiillites peu... de Bonfons. Le tonnelier sortit de ce combat bizarre. que fait le négociant lui-même ou son fondé de pouvoirs. et. son hoirie.. ou. que Grandet.. être empê..Mais une liquidation peut encore se faire. enfourchant l'idée du père Grandet ou croyant la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer.Mon.Oui. plus tard. . comprenez-vous? En faisant faillite.Ah! Grandet. par un jugement. i. se crut obligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les idées que paraissait chercher le Juif. ertains cas... il avait été dupé par un Israélite qui. di. par le dépôt du bilan au greffe du tribunal. par.. dé.. ou ses amis. même sans le secours du tribunal de commerce..C'est bien di..

Bon. dire qu'onooon pou. majeures à Froidfond et des inté. Eh! bien mon vieil ami. en en deux endroits. qu. no. s'écria le notaire. ré. . qu'en quelques mois de temps. fa. prends rien. en ai beau. paie. Quand il n'y a pas eu de déclaration de faillite et que vous tenez les titres de créances. parent. Qu'est-ce qu'un billet? J'en. dois re. co. et il a de très bonnes intentions. dit le président. pa. pou.Allons donc. a. j'é. co. pensait en lui-même le vigneron. frère se no. si. ma. co. bi.Mais. il aime son ne. chose co. liquidation pou. no noommait Grandet tou.. . aurez ez bien davantage en liquidant qu'en lai. monsieur Grandet.Et si quelqu'un partait pour Paris. faut ve. poour ne pas se ru. ve. et en. . Cé. ré. moi. mon ffr. intérêts de mon ne. neveu.. pe. ou. erra.Juste! dit le président. dit le président. nommez des li. Il a bien vendu sa ré. au. aaassemblez-vous. né. pe. Je.Parce que. no. Je. où je ne cooompre. que j'ai. j'en. chooo. voyez-vous! Mes proovins! mes fooossés. c'est sûr et certain. signé. fâ. petit oiseau. né. moi. par ci. J'ai des aaafaires ma. il y a ddddonc à boire et à manger dan. Grandet est un bon pa. ouvait rachechecheter les bi.. au. à mon âââge.. répondit le vigneron. fons. bi. Le grain s'aama. Ne déclarez pas la fa. voyez-vous. Ca. li. faillite. capables de dévouement pour vous. j'aime. ma. aux ré. aumur. récoltes. lui disait. décidez-vous donc! . bi. ces choooses-là. em. Voous dites que. rui... Je n'ai jamais fait de bi. c'e.. que cho. et payer intégralement par arrangement. masse. reprit le bonhomme. comme ça: " Monsieur Grandet de Saumur pa. de tooous les di. et le président lui répéta sa phrase. ouver à la fois en. et..J'é. ve. et c'e. fâ.. répéta Grandet en refaisant un cornet de sa main. billets. pas non. je ne sais rien. cé. aaa se ssse touche. l'on pourra racheter les créances pour une somme de. embrrrrououillllami gentes de.. pour li. de toooutes ce.Mi. ça s'essscooompte. no. i.Mais. de vieux amis. en. ne. ma maison pooour des em. c'es. li. Quoi? Quelque.Oui. ne dis pa. monsieur de Bon.. décider. enfin. Il aime son frère. On ne peut pas se trooou. Je. lui disait. . out comme moi. écoutez-moi donc. je. in. entendu di. liquider. c'est aaavec le grain qu'on pai. beaucoup reçu. Hein! pas vrai? . éé. je. neveu. ne. ne. cette li. ra. nez. . faut voir avant de se dé. neige.. j'écoute. répliqua le vieux vigneron. pourrait dans tooous llles cas. récolte. L'on peut acquérir les billets sur la place. fre. affaire ooonénéreuse. Je suis d'avis. de. mon. det. que je devrais. être sooous tous llles ra. l'appliqua sur son oreille. je n en ai Jamais Si. af. ruiner. Et. que je sais. Bon. téressantes. né. Voous au. té. li. Et. 47 .Ceertainement. pe. Comprenez-vous? Grandet se fit un cornet de sa main. dans tout cela. liquidateurs.. . Voilllà tooout ce qu. j'ai mes aaaffaires. " Hein! pas vrai? . y cherchait le plus fort créancier de votre frère Guillaume. rapports très avanvantatageuse aux in. connais pas llles malins de Paris. alors.Et je vous entends. laissant les gens de justice y mettre le né. suis à Sau. ester i. Je doi. Ha! ha! l'on mène les chiens bien loin en leur montrant un morceau de lard. à moins d'être. Je ne comprends pas la né. . Aavant tout. veiller aux. J'ai en. en. Aaalors Grandet ve. ce. moyennant tant pour cent. min. et. li. di.. veiller au grain. det. abandonner ma. det de Saumur par là. ne peut. neige. Mais faut voir. li. lai. ici. Je ne puis pas a. être à Paris. ne peut. pa. diaâblles. minute. . vous avez des amis. in. j'ai. Je ne co. Qui ne. je ne.Comme né. ne.Certainement. pour arrêter la déclaration de faillite. vous devenez blanc comme neige. En toute af. ici pour ve. . cria le président. il faut connaître les ressources et les charges.. ru.

. .Bentham. vous ne pouvez pas vous déranger. di. dit le président.Oui. je suis fooorcé de son. je. . ni. je ne veux pas m'en.. va.Ouais! fit le bonhomme. attendu qu'il est notoire que.. n'ayant 48 .. va. faut que j'é.. ne peut. se..Vooous le no. Jérémie Ben. ne peut. et tout s'arrange avec un supplément de paiement que vous ajoutez aux valeurs de la liquidation.. . selon Bentham. je. Il s'agit en ce moment d'un mandat important. votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à personne. . en... soumise aux variations habituelles qui régissent les choses commerciales. valent. qui. affaires sont les affaires. on sens. si vous possédez les titres de toutes les créances dues par la maison Grandet. nommez Jé. entendez-vous bien ce terme?) sur la place à tant pour cent de perte. leur entrée et leurs salutations empêchèrent Cruchot d'achever sa phrase. je suis d'avis que vous pourrez racheter votre frère pour vingt-cinq du cent.. reprit le président en se posant comme pour résumer la discussion. avez dé. selon Ben.. Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham sur l'usure.Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. dit Grandet.. . la marchandise-billet.Laissez-moi vous expliquer tout ceci. Le notaire fut content de cette interruption. .C'est vrai. la première fois de ma vie que je.. va. ne peux pas. Hé! bien je vous offre d'aller à Paris (vous me tiendriez compte du voyage. l'argent est une marchandise. pau. ca.. .. a. Bien. les créanciers n'ayant été contraints par aucune violence à les donner. le tribunal ordonne. et que ce qui représente l'argent devient également marchandise. si l'un de vos amis a passé par là.. vous n'êtes pas jurisconsulte. . . ne.Bien. va. no. songer à de. Les créanciers seraient. et ne sais rien de ce que vou. je... j'é. ne. a. la succession de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte. J'y vois les créanciers. ne. vous venez de dire. décliqué là. a. Bentham. qui. il fau. se. j'étudie çççâ. je.Hé! bien. no. Notre cher ami doit le définir congrûm. . vous m'a. néanmoins. un Anglais. ne.Cela est juste.. entends. et sa loupe indiquait un orage intérieur. Jé. s'il les a rachetés. que c'est di. . je n'ai pas d'aaargent. ne.Mais nooouous verrons cela. abonde ou manque sur la place. . Je. je dis bien. afin de rentrer dans les titres de créances. dit le notaire en riant. Ainsi. Ce publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de réprobation les usuriers était une sottise. que vooous. . Jé. Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins. mon oncle. En droit. j'atermoie.Mon neveu?.J'ai la tête ca. ne valent pas. ni.Attendu qu'en principe. Si.Ces Anglais ont qué. Mais. Mais d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler des créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait les lois de la stricte probité. difficile. je leur parle. Cela pooooosé. di. comme tel ou tel article. qu'elle est chère ou tombe à rien. si les effets de votre frère se négocient (négocient. .. ni le temps.. Qui. vou.. ne seraient pas. Je. dit le tonnelier. je suis un pau.Je. Vooous comprenez? . quelquefois du bon. Ben. Je m'een. sans que. nez..En équité. si les effets de mon frère. . ni. fau. cassée de ce que. fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant. Ben. Voilà la.. je ne. répondit le président. Non.Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse. se.Oui. répéta le bonhomme. vous compre. la. (tiens! que je suis bête. en.Hé! bien. portant telle ou telle signature. reprit le président. . ni le temps.. c'est une misère). . dé.. puis. les a. a.Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les affaires. pardon). déjà Grandet le regardait de travers. . pauvre vigneron. n'est-ce pas? Cela me paraît clair. qué. engager sans.

et je ne veux placer qu'à quatre-vingts francs.. Il profita donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le président par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre. mais n'en dites rien 49 .. nous avons appris l'affreux malheur arrivé dans votre famille.. su. m'en.... L'envie d'avoir la fille t'aveugle. -Nous verrions donc à tâ. Je veux me mettre dans la rente. s'écria le banquier en regardant sa femme. Ces paroles. lui offre de partir sur-le-champ pour Paris.. puis elle regarda fort ironiquement les deux Cruchot.. surprirent étrangement les trois des Grassins. et ne souffrira pas que son nom reçoive la plus légère atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie.. ne vooou.. Parce que. qui pendant le chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant presque d'un fratricide.J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le président. . Je suis un vieux militaire. Notre vieil ami. Vous vous connaissez à ça. pas vrai? . m'engager à quelque chose que je.. tâcher de nous aaaarranger tou.. n'en déplaise à monsieur le président.Eh! dit madame des Grassins. Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots. Mon neveu le président..Tu t'es bien suffisamment montré. très bien.Ah! je le savais bien. bien cher.. voyez-vous. po. il tremblait instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire. possibilités relatives et sans m'en. Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler cette commission à leurs adversaires coûte que coûte.. oudrais pas faire. Laisse-moi maintenant conduire la barque. pour lui éviter les tracas d'une affaire toute judiciaire.Mais ceci. reprit des Grassins. afin de transiger avec les créanciers et les satisfaire convenablement. je.. Il n'acheva pas. calculs d'intérêts? Je dois aller à Paris pour mes affaires.Pardieu! Eh! bien. je. Motus! Je veux jouer ce jeu-là sans qu'on n'en sache rien. Grandet saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et l'attira dans un coin. et veut un négociant consommé.. . Je paierais volontiers pour y aller.. tâ. .. lui dit-il. tous deux dans les po. Puis il y a des anguilles sous roche.. . j'aurais donc quelque mille livres de rente à lever pour vous? .. Ne faut-il pas se connaître aux comptes de retour. madame des Grassins? Grandet a de l'honneur jusqu'au bout des cheveux. ... mon neveu. mais c'est un plaisir que d'être à Paris. dit le notaire en interrompant le banquier.. Diable! il n'y faut pas aller comme une corneille qui abat des noix. Vous me concluriez un marché pour la fin du mois. que la mort de monsieur Grandet junior. confirmées par l'attitude du vigneron.. Que te disais-je en route... moi. sub.Aaalors llle su. compte liquider les dettes de la maison Grandet de Paris... bi. aide seulement à la manoeuvre.. . Il y a de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien.Pas grand'chose pour commencer.. " . le désastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frère. dit-on à la fin des mois.. Encore ne se serait-il pas tué s'il avait eu l'idée d'appeler son frère à son secours. mais assez de dévouement comme ça.. il entendait monsieur des Grassins disant au vieux tonnelier en lui tendant la main: " Grandet...pas encore entendu le père Grandet exprimant la moindre velléité de payer quoi que ce fût. et je pourrais alors me charger de. répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement la main.. qui se caressait le menton. mille tonnerres! sublime. dit Grandet en bégayant. po. qui prirent une mine piteuse. débours. Cette mécanique baisse. je la dis rudement: cela est. sublime est bi... est une affaire purement commerciale. mon brave Grandet. nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons à ce triste événement. Est-ce bien ton rôle de compromettre ta dignité de magistrat dans une pareille. monsieur le président me demandait naturellement les frais du voyage. je ne sais pas déguiser ma pensée. ajouta-t-il en remuant sa loupe. Grandet.Il n'y a d'autre malheur. j'ai quelques milliers de francs de rente à faire acheter. qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles.

Oui. . comme dit le le président Cruchot. Des Grassins dit après une pause en frappant sur l'épaule de Grandet: " Il fait bon avoir de bons parents comme ça. Ni les uns ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s'était rendu coupable Grandet le matin envers le pays vignoble. mais avec précaution. lui répliqua sa mère. à quelle heure? . A onze heures. messieurs. mon petit: Eugénie n'en sera pas moins ta femme. Es-tu bête..Nous allons vous quitter. Si mon oncle le permet.. Et.Voilà qui est entendu. pour connaître ce qu'ils pensaient sur les intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire. je suis un bon pa.. ambre des dédélibérations. de se colérer.Nous irons plus tard. En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de Grandet se répandit dans trois maisons à la fois. il appela Nanon. . Grandet. dit le vigneron en se frottant les mains... . avec tout ton esprit?. . Les deux partis restèrent encore quelques instants en présence.. de quelle couleur sont les atouts. Les êtres collectifs..Eh! bien. qu'il avait commencé par maudire en apercevant de la lumière dans sa chambre. allant. Grandet remonta dans son laboratoire. apport à ce que vouvous savez. de se passionner pour le météore du moment. quand les des Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot. Moi-même. où Nanon l'entendit remuant. fouillant. je je vais me rereretirer dans ma cham. Cornoiller doit se trouver à ma porte avec le berlingot de Froidfond. et tiens-toi tranquille. Ayant dit. répondit Grandet. sans que ça paraisse. .Bien.aux Cruchot. et se sondèrent mutuellement. Ecoute-le venir afin de l'empêcher de cogner. D'ailleurs. Il est dans le caractère français de s'enthousiasmer. les peuples. ni sa fille. avant le dîner.Ne lâche pas le chien et ne dors pas. seraient-ils donc sans mémoire? Quand le père Grandet eut fermé sa porte. Les lois de police défendent le tapage nocturne. j'ai commencé par être le président de Bonfons. Chacun pardonnait à Grandet sa vente faite au mépris de la foi jurée entre les propriétaires. s'écria le magistrat quand il vit les des Grassins éloignés.. .. mon oncle.J'ai bien vu que ça te contrariait. .Venez-vous chez madame d'Orsonval avec nous? dit des Grassins au notaire. pour mon pauvre neveu. mais le vent était aux des Grassins. j'ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir. oui. . hein? " . . Au milieu de la 50 . Laisse-les s'embarquer sur un nous verrons du père Grandet.A cinq heures. Il ne voulait évidemment réveiller ni sa femme. dit à haute voix des Grassins. pour les bâtons flottants de l'actualité. et je le prouverai bien si si ça ne coûte pas. mais en vain. et nous nous y rendrons d'abord. J'aimais mon frère. . nous y verrons en même temps. Si j'avance mon départ. Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. il faut mettre en ordre quelques affaires. répondit le président. et il ne fut plus question dans toute la ville que de ce dévouement fraternel. " .Tais-toi donc.. et dis-lui d'entrer tout bellement. Je partirai demain en poste. Adolphe dit à son père: " Ils fument joliment. Puisque vous allez à Paris. en vantant une générosité dont on ne le croyait pas capable. en admirant son honneur. raa. mon fils... et j'ai fini par être tout simplement un Cruchot. bien.Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons. nous avons à travailler ensemble. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me mettre en route.. ils peuvent encore nous entendre. pensa tristement le magistrat dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuyé par une plaidoirie. ça les taquinerait.Au revoir donc. et surtout ne point exciter l'attention de son neveu. venant. parent. dit madame des Grassins. et je viendrai prendre vos dernières instructions à. ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent l'Ecole de Droit.. lui dit le banquier en l'interrompant heureusement avant qu'il achevât sa phrase.

dit Grandet à son garde in partibus. Une bande lumineuse. se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en rapporter en valeurs du receveur général sur le trésor la somme nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio. se coucha l'épaule meurtrie. Eugénie entendit en son coeur. Qu'est-ce que ça pèse donc vos méchants barils? . D'abord une vive lumière qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu. dis Nanon! je le savons bien! Y a ben près de dix-huit cents. par un simple emprunt de chevaux fait à ses fermiers. Soudain elle s'enveloppa d'une coiffe. ça porterait trois mille. . Pardé! quoi qu'il y a donc à craindre pour vos gros sous?.Je ne le savais point. .Mon père enlèverait-il mon cousin? se dit-elle en entrouvrant sa porte avec assez de précaution pour l'empêcher de crier. crut avoir entendu la plainte d'un mourant. Un second gémissement la fit arriver sur le palier de la chambre. la glaça de terreur. Va bon train. . elle la poussa. et le lointain roulement de la voiture. avant de l'écouter par l'oreille. vos fermiers ont choisi pour vous leurs meilleurs chevaux. Je serai revenu pour dîner. . qui entra promptement. La porte était entr'ouverte. espèce de pelisse à capuchon. quelque vague et insouciant qu'il fût. et pour elle ce mourant était Charles: elle l'avait quitté si pâle. fine autant que le tranchant d'un sabre. . monsieur. une plainte qui perça les cloisons. La voiture partit. reprit le garde.Bien. notre maître? ah! ben.nuit. dit le père Grandet. Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre deux barreaux de la rampe. Breilman 51 . La respiration saccadée que nécessitait la posture du jeune homme effraya soudain Eugénie.Il doit être bien fatigué. mais de manière à voir ce qui se passait dans le corridor. La discrétion du bonhomme était complète.D'ailleurs nous irons vite. Prends garde de heurter le chandelier. le vieux vigneron. ça pèse-t-i! dit à voix basse la Nanon. En ce moment.Non.Mon père s'en va. dit Eugénie qui du haut de l'escalier avait tout entendu.Cornoiller.Veux-tu te taire. bien. Le bonhomme et Nanon étaient accouplés par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur épaule droite et soutenait un câble auquel était attaché un barillet semblable à ceux que le père Grandet s'amusait à faire dans son fournil à ses moments perdus. ne retentissait déjà plus dans Saumur endormi. se dit-elle en regardant une dizaine de lettres cachetées. . dit-elle en grimpant deux marches. Eugénie.Oh! rien. Après avoir appris dans la matinée par les causeries du port que l'or avait doublé de prix par suite de nombreux armements entrepris à Nantes. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison pleine d'or.Tiens. . et qui venait de la chambre de son cousin. . et voulut sortir. passait par la fente de la porte et coupait horizontalement les balustres du vieil escalier.Il souffre. puis elle se rassura bientôt en entendant les pas pesants de Nanon et sa voix mêlée au hennissement de plusieurs chevaux. et que des spéculateurs étaient arrivés à Angers pour en acheter. . elle en lut les adresses: A messieurs Farry. qui cessa par degrés.Ca.Bien. La voiture est solide? . . préoccupée de son cousin. faut être à Angers avant neuf heures. sa main avait laissé tomber la plume et touchait presque à terre. . et personne dans le quartier ne soupçonna ni le départ de Grandet ni l'objet de son voyage. as-tu pris tes pistolets? . Charles dormait la tête penchée en dehors du vieux fauteuil.. Nanon verrouilla la grande porte. . dont le regard. Tu ne leur as pas dit où j'allais? . si désespéré! peut-être s'était-il tué. Cornoiller. lâcha le chien.Sainte Vierge! monsieur.. Tout à coup son oeil rencontra celui de son père.Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! répondit le bonhomme. Nanon! Tu diras à ma femme que je suis allé à la campagne. Le silence était rétabli dans la maison.

je ne saurais. et je commencerai là-bas comme ont commencé les hommes d'énergie qui. Eh! bien. Il est plus horrible pour moi que pour tout autre. Son coeur palpita. Sous de tels cieux. Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter les affronts. je n'aurai ni cent louis ni un louis. Hélas! ma bien-aimée. Si je veux quitter la France en honnête homme. la posa sur le dos du fauteuil. j'irai chercher la fortune sous les climats les plus meurtriers.A monsieur Buisson. en traits de flammes.Il a sans doute arrangé toutes ses affaires pour pouvoir bientôt quitter la France.. bercé dans les joies de la famille. riches. choyé par une mère qui m'adorait. il est mort. lui prit doucement la tête. j'ai réfléchi à la tienne aussi. Si j'ai les cent louis indispensables au passage.. Je suis orphelin à un âge où. Oh! mon père. Ses yeux tombèrent sur deux lettres ouvertes. donner. même sur les carreaux. la curiosité l'emportèrent. son coeur se gonfla davantage et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit encore plus friands les plaisirs du premier amour. ma pauvre Anna. le fils du failli! Bon Dieu! devoir deux millions?. elle baisa doucement les cheveux. ses pieds se clouèrent sur le carreau. sans s'éveiller. par la nature de mon éducation. recevoir un dernier baiser. Je viens d'employer une partie de cette nuit à faire mes calculs. Pour la première fois de sa vie. ta toilette. etc. Je dois m'en aller. mais je lirai la lettre. même en dormant. .Je sais que je fais peut-être mal. à mon début dans le monde. ai rencontré l'amour d'une Anna! Je n'ai connu que les fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas durer. je n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort aux Indes ou en Amérique. Elle lisait ces mots partout. A chaque phrase. et qui. il aime.. je n'aurai pas un sou pour me faire une pacotille. et il se laissa faire comme un enfant qui. Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs. Depuis ce matin. n'avaient pas un sou. . des Indes. le dédain qui attendent l'homme ruiné. puis je 52 . Eugénie détourna la tête. surtout à un jeune homme habitué aux cajoleries de la plus délicieuse femme de Paris. je m'y embarquerai simple matelot. j'ai réfléchi à ma position. un baiser où je puiserais la force nécessaire à mon entreprise. Mais non. . ta loge à l'Opéra. carrossiers. jeunes. cependant? Elle regarda Charles. je n'ai point assez d'argent pour aller là où tu es. ses soins et ses baisers. Chère Anna.. J'ai néanmoins. et sont revenus. si. Eugénie releva la main pendante. Mon père s'est tué.. Oui. je ne lirai pas cette lettre. " .et cie. " lui causèrent un éblouissement. le plus tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le coeur d'un homme ne saurait m'y attirer. dans Paris. j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or.. " Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. car sa noble probité gronda. Si je n'ai rien. je le lui donnerai. plus de courage qu'il n'était permis à un insouciant jeune homme d'en avoir. et je dois néanmoins me relever homme de l'abîme où je suis tombé. pour me garder près de toi. Ces mots qui en commençaient une: " Ma chère Annette. " Chère Annette! " Un démon lui criait ces deux mots aux oreilles. Si je la lisais. dit-elle. m'a-t-on dit. et. il est aimé! Plus d'espoir! Que lui dit-il? Ces idées lui traversèrent la tête et le coeur.. la froideur. nous n'arriverions pas encore au chiffre des dépenses nécessaires à ma vie dissipée. je ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le règlement de mes dettes à Paris. Comme une mère. j'irai tranquillement à Nantes. connaît encore sa mère et reçoit. à qui tout souriait au logis. sa fortune et la mienne sont entièrement perdues. Sa chère Annette. dit Eugénie. et dont les désirs étaient des lois pour un père. tu sacrifiais toutes les puissances de ton luxe. J'ai bien vieilli en vingt-quatre heures. . Quant à rester à Paris. ma chère Annette. comme une mère. et ce n'est pas un doute. Annette. Jusque-là elle n'avait eu à rougir d'aucune action. je puis passer pour un enfant. " Ma chère Annette. elle est sûre et prompte. Aussi n'y retournerai-je point. La passion.Déjà renoncer à lui! Non. chéri par le meilleur des pères. pensa-t-elle. le bien et le mal étaient en présence dans son coeur. Ton amour. si ce n'est le malheur qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prévoir. j'ai froidement envisagé mon avenir.Pauvre Charles.. moi. rien ne devait nous séparer. tailleur. J'y serais tué en duel dans la première semaine.

Charles fit un mouvement. déjà vieillard sous le masque du jeune homme. où l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on voit juste. Mettons-nous à dix ans d'ici. voir juste. les larmes qui baignaient encore les yeux de Charles lui accusaient toutes les noblesses de coeur par lesquelles une jeune fille doit être séduite. en outre. Je ne saurais toutefois l'exiger. il ne s'éveilla pas. me paraît avoir. je dois me conformer à ma position. vois-tu. pour voir juste. Sainte Vierge! Oh! bonheur!. la figure. lui caressèrent l'oreille. la plupart des enfants quand. ni les nobles actions. ta fille le sera peut-être davantage. D'ailleurs. " . ma chère Annette. pour avoir cessé de lui écrire. où les bons mots assassinent les plus grandes idées.ne saurais accepter tant de sacrifices. ou dans sa confiance dans le vrai. la grande dame. provisoirement. Elles y marchent entourées de la céleste lumière que leur âme projette. et qui rejaillit en rayons sur leur amant. Néanmoins. heureusement pour elle. parce que. l'esprit et le coeur te plairaient. Pour toi. sans arrière-pensée. sachons en profiter.. ni aux hommes.. dans une soirée. ni même aux événements: on y fait de faux événements. Charles était un enfant de Paris.. elle lui faisait calculer la vie: elle le féminisait et le matérialisait. à ton pauvre ami. ta fille aura dix-huit ans. qui devient une nécessité de ma nouvelle existence. et qui. Elle le justifiait! N'était-il pas impossible alors que cette innocente fille s'aperçût de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes filles religieusement élevées. elle lui parlait de sa position future. les notes divines du Venite adoremus. plus de crimes que la Justice n'en punit aux Cours d'assises. en présence des jouissances parisiennes. il se commet en pensées. tout est amour dès qu'elles mettent le pied dans les régions enchantées de l'amour. à tout calculer. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours. mais corruption élégante et fine. par Annette elle-même. Les erreurs de la femme viennent presque toujours de sa croyance au bien. ma bien-aimée ". en lui refaisant une boucle. redites par l'orgue. elle sera ta compagne. ces mots: " Ma chère Annette. la belle Annette. elle en eut froid de terreur! mais. dans son enfance. il faut peser. et donner pour mobile à toute chose l'intérêt personnel. et surtout un Européen qui travaille. lui résonnaient au coeur comme le plus joli langage de l'amour. et là. savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive. se dit Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase. en lui donnant tous les plaisirs de la fortune. chaque matin. l'avaient empêché de faire les horribles calculs dont sont plus ou moins coupables. Eugénie sauta de joie. et sois fidèle. Elle reprit: " Quand reviendrai-je? je ne sais. Nous avons vu des exemples de ces jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles. Après mille folies. ignorantes et pures. voir bourgeoisement la vie. cette tendresse venait moins de la bonté de son coeur que des bontés paternelles? Monsieur et madame Guillaume Grandet. Pour Eugénie. Pouvaitelle savoir que si Charles aimait tant son père et le pleurait si véritablement. en lui passant dans les cheveux une main parfumée. ni aux sentiments. et je t'avouerai que j'ai trouvé ici. le monde sera bien cruel. en paroles.Il devait être bien fatigué. chez mon oncle. Dans dix ans. Double corruption. à Saumur. ton espion. " .. en satisfaisant toujours les fantaisies de leur fils. La prodigalité du père alla donc jusqu'à semer dans le coeur de son fils un amour filial vrai. forçait Charles à penser gravement. Donc je dois penser au mariage. à Paris. ne rien admirer. la bourse d'un ami. ils forment des désirs et conçoivent des plans qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournés et retardés par la vie de leurs parents. et la chiffrer au plus vrai. elles le colorent des feux de leur propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Le climat des Indes vieillit promptement un Européen. 53 . et lui caressaient l'âme comme. c'est ne croire à rien. une cousine dont les manières. habitué par les moeurs de Paris. ni les oeuvres d'art. Là. si tu peux. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce monde où. de bon goût.Il la quitte. Garde au fond de ton âme comme je le garderai moi-même le souvenir de ces quatre années de bonheur.

etc. Les germes de l'économie politique à l'usage du Parisien. et entendre. elle prêtait à celui qu'elle choisissait.. Mon cher Alphonse. je t'enverrai d'ici. latents en son coeur. mais Eugénie eût-elle été prudente et observatrice autant que le sont certaines filles en province. quand chez lui. Charles était un homme trop à la mode. La voix. il est une espèce de dieu. lui disait-elle. elle se jura d'abord à elle-même de l'aimer toujours. perdus au jeu. suffiront. Puis elle jeta les yeux sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance à cette indiscrétion. une procuration régulière. les suivre. et tu en trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il m'est possible de la donner de mémoire. pour tirer un bon parti de tout ce que je possède. J'aurai bien de la peine à vous apprendre le monde. je n'ai pas douté de ton amitié. les manières. il avait été trop constamment heureux par ses parents. Charles. en cas de contestations. Presque toutes les jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors. et veux partir pour les Indes. l'égoisme lui avait été inoculé.Cher cousin. Je viens d'écrire à toutes les personnes auxquelles je crois devoir quelque argent. mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitués à prodiguer ce mot. la figure paraissent en harmonie avec les sentiments. lui fit essuyer les dernières effusions de sensibilité vraie qui fût en ce jeune coeur. obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me demander d'indemnité. les paroles et les actions s'accordaient encore avec les inspirations du coeur? Un hasard. et compte sur toi. et. trop adulé par le monde pour avoir de grands sentiments. si elle commença de la lire. quand les yeux nagent encore dans un fluide pur. Le grain d'or que sa mère lui avait jeté au coeur s'était étendu dans la filière parisienne. et qu'il n'y a point de rides sur le front. Savez-vous ce que madame Campan nous disait? Mes enfants. il est au-dessous de Marat dans son égout. ce fut pour acquérir de nouvelles preuves des nobles qualités que. pour cette vente. l'avoué le plus incrédule. et se sauvant à petits pas chez elle avec une des bougies allumées. aussitôt que de spectateur oisif il deviendrait acteur dans le drame de la vie réelle. à la corruption des calculs. parce qu'il vit et que Marat était mort. Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la morale parisienne. Là ce ne fut pas sans une vive émotion de plaisir 54 . A cet âge. semblable à toutes les femmes. ne devaient pas tarder à y fleurir. s'ils se refusaient à cet arrangement. comme la bague d'usage que lègue un mourant à son exécuteur testamentaire. fatal pour elle. je crois. On m'a fait une très comfortable voiture de voyage chez les Farry. à son insu. Je n'ai plus rien. la fraîcheur de la vie semble inséparable de la candeur de l'âme. mais ils ne l'ont pas livrée. Personne ne voudrait donner le prix de cette admirable bête. aidez à le traîner à la voirie. l'usurier le moins facile hésitent-ils toujours à croire à la vieillesse du coeur. Tu dois maintenant connaître ma position. Vous avez été très mal pour monsieur des Lupeaulx. le regard. Mais. Tu m'adresseras toutes mes armes.. mais attendez qu'il soit sans pouvoir. " Mon cher Alphonse. et il faut les étudier. les derniers soupirs de la conscience. au moment où tu liras cette lettre je n'aurai plus d'amis. dit Eugénie en laissant la lettre. il l'avait employé en superficie et devait l'user par le frottement. Je sais bien que c'est un homme peu honorable. Je te charge donc d'arranger mes affaires. détruit. à payer mes dettes. Breilman et Cie. Mais Charles n'avait encore que vingt et un ans. Puissant. évite tout ce qui pourrait entacher ma loyauté. et jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience. j'aime mieux te l'offrir. Je ne veux me réserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me faire un commencement de pacotille.Vous êtes niais. ne manque pas de les lui. aurait-elle pu se défier de son cousin. et se mit complaisamment à contempler son cousin endormi: les fraîches illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage. tant qu'un homme est au Ministère. Ma bibliothèque. Aussi le juge le plus dur. Je dois six louis à l'insulaire. pour ainsi dire. mes voitures. adorez-le. " . dans les circonstances où je me trouve.. Puis tu garderas pour toi Briton. pour arriver à se maintenir toujours en bonne position. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour. alors vous le mépriserez à votre aise. La vie est une suite de combinaisons. mes chevaux. tombe-t-il. mes meubles..

j'ai à vous demander pardon d'une faute grave que j'ai commise envers vous. le napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille. vit sa cousine et resta béant de surprise. afin de détailler à sa fille les vertus intrinsèques. Elle remit les pièces dans la vieille bourse. les économies d'une pauvre fille qui n'a besoin de rien. A la vue de ses richesses. ce que son père estimait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois carats et une fraction). la beauté desdites pièces qui reluisaient comme des soleils. ITEM. Elle sépara d'abord vingt portugaises encore neuves. en tenant d'une main la bougie. trois quadruples d'or espagnols de Philippe V. donnés par madame Gentillet. si vous voulez l'effacer. cent ducats de Hollande.Et quoi? demanda Charles. les convenances. Charles se réveilla. après quelques fautes de calcul. et dont chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids. Puis elle pesa fort orgueilleusement cette bourse. lui disait toujours la même phrase: " Ce cher serin-là. acceptez- 55 . qui. mais cent francs pour les amateurs d'or. pouvaient se vendre près de deux mille écus. comme un enfant forcé de perdre son trop-plein de joie dans les naïfs mouvements du corps. . frappés en 1729. trois roupies au signe de la Balance. la fameuse Salamandre royale. Mais elle ne pensait ni à ces raretés. en 1725. non. qu'elle possédait environ cinq mille huit cents francs en valeurs réelles. mais Dieu me le pardonnera. puisqu'elles m'ont fait connaître votre coeur. cinq génovines ou pièces de cent livres de Gênes..qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en chêne. ma mignonne. ce petit jaunet. " ITEM. et cinq roupies au signe de la Vierge. pourquoi suis-je montée? En vérité. à demi effacée.Chut. maintenant je ne le sais plus. Voici. puis. de l'autre sa bourse. des espèces de médailles précieuses aux avares. fabriqués en l'an 1756.. La misère secrète de son cousin lui faisait oublier la nuit. ITEM. Eugénie. conventionnellement. Au moment où elle se montra sur le seuil de la porte. Charles. et bordée de cannetille usée.. Mais. et qu'elle avait négligemment mis dans sa bourse rouge. elle était forte de sa conscience. autre monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change. pas si haut. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge à glands d'or. une grande curiosité!.. chut. Ainsi le père et la fille avaient compté chacun leur fortune: lui. mon cousin. je suis tentée de ne pas trop me repentir d'avoir lu ces lettres. pour aller vendre son or. Eugénie s'avança. ce sera la fleur de votre trésor. attendu la rareté. Charles rougit. pour jeter le sien dans un océan d'affection. Elles lui venaient du vieux monsieur La Bertellière. votre âme et. frappées sous le règne de Jean V.. Ce trésor contenait des pièces neuves et vierges. elle songeait à son cousin. provenant de la succession de sa grand-mère. et se plut à vérifier le compte oublié de son petit pécule. toutes d'or pur à vingt-quatre carats. et parvint enfin à comprendre.Comment cela s'est-il fait? reprit-elle. la prit et remonta sans hésitation. et valant près de treize francs. la clarté du plat. ITEM.Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux. valant réellement au change cinq lisbonines ou chacune cent soixante-huit francs soixante-quatre centimes. la richesse des lettres dont les vives arêtes n'étaient pas encore rayées. lui disait son père. mais dont la valeur conventionnelle était de cent quatrevingts francs.. mais au moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment à manier l'or.J'ai lu ces deux lettres. et sur lequel se voyait encore. de son dévouement. " . ITEM.Et vos projets. posa le flambeau sur la table et dit d'une voix émue: " Mon cousin. de véritables morceaux d'art desquels le père Grandet s'informait parfois. et qu'il voulait revoir. en les lui offrant. n'éveillons personne. . ni à la manie de son père. de son bonheur.Ma chère cousine. elle se mit à applaudir en battant des mains. dit-elle en ouvrant la bourse.. ni au danger qu'il y avait pour elle de se démunir d'un trésor si cher à son père. . ce péché. la magnifique monnaie du Grand-Mogol. qui. la nécessité où vous êtes d'avoir une somme.. . . l'un des plus beaux ouvrages de l'époque nommée la Renaissance. vaut quatre-vingt-dix-huit livres! Gardez-le bien. . comme la beauté du cordon.

. cette action me paraîtrait un sacrilège. Chère Eugénie. Eugénie sauta sur la bourse. vous êtes fatigué. non. Jamais ami n'aura confié quelque chose de plus sacré à son ami..Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grâce. mais détruisez-les. sera tout désormais. Mais vous devriez ne pas donner tant de prix à ce don. j'ignorais ce qu'était l'argent. un de ces regards où il y a presque autant de coquetterie que de profondeur. En entendant le cri d'un noble désespoir. Ne craignez rien. .Non. vous me l'avez appris. l'ouvrit et montra tristement à sa cousine émerveillée un nécessaire où le travail donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de son poids.Oh! bien plus douce.Eh! bien. L'hésitation de son cousin l'humilia. ce n'est qu'un moyen. un jour vous me le rendrez. . dit-elle en abaissant ses paupières.Ange de pureté! entre nous. nous nous associerons. . la sortit du fourreau. .. je le veux. . je devrais vous supplier à genoux de me garder ce trésor. vaut la terre entière. une réponse?. Un cousin est presque un frère. Charles put enfin exprimer ses sentiments. elle vendrait elle-même l'or que sa tendresse lui a fait prodiguer dans ce nécessaire. n'est-ce pas?. vous refuseriez? demanda Eugénie dont les palpitations retentirent au milieu du profond silence.Oh! la belle personne. ni le risquer dans mes voyages. voilà tout. que je sache si vous m'honorez. n'avait pas prévu des refus. qui en fait quelque chose.. En entendant les mots qu'elle venait de dire à son cousin. l'argent ne sera jamais rien.Oui. Cependant. deux chefs-d'oeuvre de madame de Mirbel. mais. dit-il en souriant. Cette femme est ma mère.. En recevant ces larmes chaudes.Ecoutez.. si elle pouvait sortir de sa tombe. Voilà ce qui. je puis laisser les deux portraits. Ce matin. la lui versa sur la table. couchez-vous. à vous seule.les. . Eugénie. rien pour rien. richement entourés de perles. Eugénie.. et. . et son cousin restait muet. si je n'acceptais pas. Eugénie. vous pouvez bien emprunter la bourse de votre soeur. Le sentiment. Allons. oui... Charles laissa tomber des larmes sur les mains de sa cousine.Non. . j'aurais l'âme bien petite..Eh! bien. Eugénie se taisait. . une chose qui m'est aussi précieuse que la vie. Cet or vous portera bonheur. pendant laquelle tous deux ils se jetèrent un regard humide. il lui prit la main et la baisa. Depuis ce matin je pensais que. vous êtes digne de les conserver. voyez-vous. qu'il saisit afin de l'empêcher de s'agenouiller. enfin je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. mon cousin. accomplie par moi. n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. et voici mon père. pour vous. n'est-ce pas cette dame à qui vous écriv.Que voulez-vous? dit-elle effrayée. .Oui. . elle lui jeta son premier regard de femme aimante. Mon cousin. et elle plia le genou. 56 .Hé! bien. je ne veux ni le détruire. d'ailleurs. autant femme que jeune fille. pour moi. confiance pour confiance. qui sont votre tante et votre oncle... mais la nécessité dans laquelle il se trouvait se représenta plus vivement à son esprit. Eugénie serra convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots.Ce que vous admirez n'est rien. Il s'interrompit pour montrer sur la commode une caisse carrée enveloppée d'un surtout de cuir. Avait-elle la voix aussi douce que la vôtre? . vous serez riche.Vous ressemblez à votre mère. Soyez-en juge. ma chère cousine. . afin qu'après vous ils n'aillent pas en d'autres mains. Il alla prendre la boîte. Cette boîte est un présent de ma mère. reprit-il après une légère pause. . si vous êtes généreux.Là.. oui. Si je périssais en perdant votre petite fortune. A demain. vous en serez dépositaire.. . Il tira deux portraits. si. cet or vous dédommagerait. . de grâce. Charles. j'ai là. dit-il en poussant un ressort qui fit partir un double fond.

. . Madame Grandet et Eugénie furent donc obligées d'aller et de venir. Il avait laissé Cornoiller à Angers. je le crois.Pauvre enfant. les uns pour conclure des marchés relatifs à des réparations. madame Grandet trouva sa fille se promenant. . et sa mélancolie y fut respectée. qui la reconduisit en l'éclairant. Savez-vous ce que vaut l'or à Angers.Là seront donc mes trésors.Des misères. Le jeune homme était encore triste comme devait l'être un malheureux descendu. le plombier. répondit le bonhomme. L'habitude du bonhomme était. Grandet ayant oublié ses affaires. mais il a Noyers. dit-il en montrant le vieux bahut pour voiler sa pensée. sur la figure d'Eugénie et dans la singulière douceur que contracta sa voix. il ne vous laisserait pas dans ce dénûment. il n'aurait pas laissé mourir le mien. le maçon. Vers cinq heures du soir. et qui. enfin.Mangez tranquillement. ma femme. et tenant dans son portefeuille des bons royaux qui lui portaient intérêt jusqu'au jour où il aurait à payer ses rentes. Nous causerons. avait senti tout le poids de sa vie future. . avant le déjeuner. comme celle d'un grand nombre de gentilshommes campagnards. au fond de ses chagrins. . . Tous deux ils s'endormirent dans le même rêve. 57 . Le couvreur. où l'on en est venu chercher pour Nantes? Je vais en envoyer. de répondre aux interminables discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon apporta la soupe. .. Quand ils furent tous deux sur le seuil de la porte: . pour ainsi dire. Charles se retira.Mon père ne reviendra que pour le dîner. Leurs âmes s'étaient ardemment épousées avant peut-être même d'avoir bien éprouvé la force des sentiments par lesquels ils s'unissaient l'un à l'autre. le charpentier.Mais il a Froidfond! . Grandet revint d'Angers.Je reviens d'Angers. . les terrassiers. de boire son mauvais vin et de manger ses fruits gâtés. il vint un assez grand nombre de personnes.Allez dormir. des fermiers. des closiers.Et que vaut Froidfond? . Le lendemain matin. dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une chambre en désordre. Si votre père avait seulement vingtquatre mille livres de rente. Nanon lui cria de la cuisine: . dit Charles d'un air dédaigneux. Il était facile de voir dans les manières. Chacune des trois femmes eut à s'occuper.Je ne sais pas. J'ai faim. les autres pour payer des fermages ou recevoir de l'argent.Rien. dit le banquier. ayant eu quatorze mille francs de son or. en compagnie de Charles. pour y soigner les chevaux à demi fourbus. Le père Grandet n'avait seulement pas vu son neveu. Des Grassins vint prendre les ordres de son client au moment où la famille était à table.Bah! mon père est riche. . et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire. une conformité de pensée entre elle et son cousin. dit Eugénie en voyant l'inquiétude peinte sur le visage de sa mère. reprit Charles en avançant un pied dans la chambre et s'appuyant le dos au mur. il vivrait autrement.Quelque mauvaise ferme! . Nanon encaissait les redevances dans sa cuisine.Est-ce que vous n'avez rien mangé depuis hier? . et les ramener lentement après les avoir bien fait reposer. . répondit-elle. Grandet.Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin.Ah! pourquoi suis-je ruiné? dit-il. Charles resta dans la salle.Il a des vignes et des prés. dit-il.. habiteriez-vous cette chambre froide et nue? ajouta-t-il en avançant le pied gauche. en mesurant la profondeur de l'abîme où il était tombé. et Charles commença dès lors à jeter quelques roses sur son deuil. Elle attendait toujours les ordres de son maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maison ou vendu au marché.

. puis. Eugénie et Charles. elle dormait. dit-il à Charles. répondit Charles. Ne vous nommez-vous pas Grandet? Charles se leva. Charles et Eugénie n'étaient pas moins las que le maître. dit beaucoup de ses apophtegmes particuliers. " . Nanon elle-même sympathisait avec eux sans le savoir. tout à vous. Puis une conversation s'établit entre eux d'oreille à oreille. . Quant au vieux vigneron. Néanmoins.Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis? . D'abord le père Grandet voulut se coucher de bonne heure. Nanon. mangeait. . quand Auguste buvait. chez lui tout devait dormir. Quant à madame Grandet. pâlit et sortit. après l'avoir fermée. pendant laquelle des Grassins et Grandet regardèrent Charles à plusieurs reprises. La soirée fut bientôt finie. la Pologne était ivre.Y aurait-il donc quelque espoir? demanda Charles. la famille. de même que.D'où diable en serait-il venu? . en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse: Dans les gardes françaises J'avais un bon papa.. Puis Nanon. Eugénie contemplait son père avec admiration. Le malheur avait promptement mis en rapport madame Grandet. pendant les deux heures accordées à la digestion.Dites donc valait. lorsqu'il se couchait. et. monsieur. On ne peut pas être et avoir été. Tous quatre commencèrent à faire une même famille. dit le bonhomme. Le banquier tressaillit de surprise. Lorsque Nanon vint avec son rouet: " Tu dois être lasse. mon neveu. Quand il eut avalé son cassis. . Eugénie s'examinèrent mutuellement et en silence.. je m'ennuierais. dont un seul donnera la mesure de son esprit. réunie à huit heures pour le déjeuner.N'en envoyez pas. et emboisez-moi bien ces gens-là! Les deux diplomates se donnèrent une poignée de main. Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de temps. saisit le père Grandet. adieu. Il fut jovial et clément. quien. s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué. et la certitude de voir bientôt partir le mirliflor 58 . et. si vous aviez des commissions à me donner. le tonnelier.Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes. l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'à la porte. .Monsieur Grandet. mon bon des Grassins. répondit la servante. Celui qu'i vendent est de la drogue.Ils y mettent trop de sucre. Au moment où sans doute l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de rente. Laisse ton chanvre. il se leva. madame le fait ben mieux que les apothicaires.On n'a pas plus tôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà vide! Voilà notre histoire.Je suis allé cette nuit à Angers. lui répondit Grandet à voix basse. autrement la vie serait trop belle. ça ne sent plus rien. marchait suivant les désirs de son mari. Je vous en remercie. regarda le portrait de monsieur de La Bertellière et se mit à chanter. Les écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre bourse. Le lendemain. il y en a déjà suffisamment. plus facétieux qu'il ne l'avait jamais été. l'embrassa. . . . je pars pour Paris. ..Allons..Remerciez-le mieux que ça. des Grassins laissa derechef échapper un geste d'étonnement. je ne dis pas non. buvait.Mais. .Ah! pour du cassis. Monsieur va pour arranger les affaires de la maison Guillaume Grandet. répondit le bonhomme. . son avarice satisfaite. .Aucune. il regarda le verre.Ah! ben!. il revint et dit à Nanon en se plongeant dans son fauteuil: "Donne-moi du cassis! " Mais trop ému pour rester en place. n'êtes-vous pas mon neveu? Votre honneur est le nôtre. lui ditil. madame Grandet. . La joie du vigneron les épouvantait toujours quand elle arrivait à son apogée. offrit le tableau de la première scène d'une intimité bien réelle.

cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison en ruines. qui approfondissait leurs sentiments et les leur rendait mieux communs. ils se regardaient en s'exprimant une mutuelle intelligence. le toucha vivement. afin de pouvoir causer avec Eugénie quelques moments avant que Grandet ne vînt donner les provisions. en les mettant. N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de l'amour et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'espérance ne déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas pour des riens. pour ainsi dire. il se sauvait au jardin. Complices tous deux du même secret. Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son trésor au cousin. éclatante.sans avoir à lui payer autre chose que son voyage à Nantes. tous deux en dehors de la vie ordinaire. et les travaux d'hiver dans ses clos et à Froidfond l'occupèrent exclusivement. L'alignement de ses prés et des fossés jouxtant la route. sa chère Annette. d'avancer dans la vie? L'amour est notre seconde transformation. pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés? N'est-il pas avide de saisir le temps. Il aimait cette maison dont les moeurs ne lui semblèrent plus si ridicules. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal. à les voir travaillant. coquette. La parenté n'autorisait-elle pas une certaine douceur dans l'accent. Les chagrins d'une prochaine absence n'attristaient-ils pas déjà les heures les plus joyeuses de ces fuyardes journées? Chaque jour un petit événement leur rappelait la prochaine séparation. d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils étaient enveloppés de mélancolie. quand les pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers. trois jours après le départ de des Grassins. Charles fut emmené par Grandet au Tribunal de Première Instance avec la solennité que les gens 59 . dans cette cour muette. vaniteuse. plus intimes. pour des cailloux avec lesquels il essaie de se bâtir un mobile palais. assis sur un banc moussu jusqu'à l'heure où le soleil se couchait. pour l'amour pur et vrai. quand. imprimait à l'amour le plus innocent du monde la vivacité des plaisirs défendus. sous l'oeil de madame Grandet. éprouvant des délices inconnues à leur prêter les mains pour dévider du fil. car sa grande dame. en laquelle il avait d'ailleurs une entière confiance en ce qui concernait la morale publique et religieuse. En se débattant à sa naissance sous les crêpes du deuil. et que Nanon faisait semblant de ne pas apercevoir. Il descendait dès le matin. L'enfance et l'amour furent même chose entre Eugénie et Charles: ce fut la passion première avec tous ses enfantillages. Enfin de jour en jour ses regards. qui s'abandonna délicieusement au courant de l'amour. Charles comprit la sainteté de l'amour. et n'avait admis leur existence qu'en Allemagne. Ainsi. le rendirent presque indifférent à sa présence au logis. en restant dans ce jardinet. En échangeant quelques mots avec sa cousine au bord du puits. Il quittait en ce moment la passion parisienne. encore n'était-ce que fabuleusement et dans les romans d'Auguste Lafontaine. à les entendre jaser. Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l'amour. Charles demeurait entre la mère et la fille. moins la faute. ses paroles ravirent la pauvre fille. son coeur avait suivi le trésor. elle saisissait sa félicité comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du fleuve et se reposer sur la rive. une tendresse dans les regards: aussi Eugénie se plutelle à endormir les souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour. le père Grandet était parti pour aller voir ses propriétés et ses exploitations. La simplicité de cette vie presque monastique. ses plantations de peupliers en Loire. comme on l'est sous les arcades d'une église. Bientôt pour lui Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de Goethe. ainsi qu'il nomma Charles et Eugénie. qui lui révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu. Puis. occupés à se dire de grands riens ou recueillis dans le calme qui régnait entre le rempart et la maison. Il laissa les deux enfants. secret même pour la mère d'Eugénie. et. libres de se comporter comme bon leur semblerait. Il avait cru ces moeurs impossibles en France. ne lui en avait fait connaître que les troubles orageux. après le déjeuner.

Enfin. des agrafes de diamants. Je vous remercie donc de votre complaisance.Donnez-moi cela. dont les yeux se mouillèrent de larmes. lui répondit Charles. répondit Charles. Mais.Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux s'animèrent à la vue d'une poignée d'or que lui montra Charles.Non... dix-huit à dix-neuf carats. oui.Ah! vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire fortune. Il alla chez maître Cruchot faire faire deux procurations. . . je vous en compterai l'argent. je veux te payer ton passage. il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa garde-robe inutile. permettez-moi de vous offrir ces deux boutons. mon garçon. . mais il me répugnait de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. ne connaissant personne à Saumur.... reprit-il en serrant la main de Charles. Soir et matin dans mes prières j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous.. .. . dit la vieille mère. tu me permettras de. mon oncle. monsieur. voici le dé de ma mère. . disait Napoléon. et je reviendrai vous dire ce que cela vaut. mais. Grandet se gratta l'oreille. toutes les superfluités que je possède et qui pouvaient avoir quelque valeur. Allons. Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les écus de six livres doivent être acceptés pour six francs sans déduction. .. fifille. veuillez à votre tour agréer des boutons de manche qui me deviennent inutiles: ils vous rappelleront un pauvre garçon qui.. qui pourront vous servir à attacher des rubans à vos poignets. ma cousine et ma tante ont bien voulu accepter un faible souvenir de moi. reprit Charles en le regardant d'un air inquiet. ton passage aux Indes. tiens. Or de bijou. pour vous éviter la peine de vendre cela. pour y signer une renonciation à la succession de son père. . Qu'as-tu donc.. dit-il en examinant une longue chaine. .J'accepte sans hésiter..Il n'y a pas de remercîments possibles. ah! un dé d'or. . Et toi. dit Charles en présentant un joli dé d'or à madame Grandet. Je te donnerai quinze cents francs. je le gardais précieusement dans ma toilette de voyage. l'une pour des Grassins. en disant celle des voyageurs. . Puis il fallut remplir les formalités nécessaires pour obtenir un passeport à l'étranger. Répudiation terrible! espèce d'apostasie domestique. j'ai réuni mes boutons. dit-elle en lui jetant un regard d'intelligence. ton. et il y eut un moment de silence.de province attachent à de tels actes. l'autre pour l'ami chargé de vendre son mobilier.. qui depuis six ans en désirait un. te payer. très bien! . lui dit-il en le voyant vêtu d'une redingote de gros drap noir. Cet acte plut singulièrement au père Grandet. mon neveu. D'autant. vois-tu.Mon garçon! mon garçon. mes anneaux. Bien. Si je mourais. à un centime près.Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes. dit Grandet en ouvrant la porte. Ainsi.. Cela fait un bracelet fort à la mode en ce moment. comme s'il eût craint de blesser sa susceptibilité. quand arrivèrent les simples vêtements de deuil que Charles avait demandés à Paris.Je n'osais vous le proposer. qu'en estimant tes bijoux. . je prends tes boutons.. Il faut laver son linge sale en famille. Oui.Monsieur. .Ma cousine. en livres.. garçon. Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or. que je saurai bien avoir l'esprit de ma situation. de m'indiquer un honnête homme qui. il y a peut-être quelque chose à gagner sur les façons.. j'irai vous estimer cela là-haut. je voulais vous prier ce matin de. .Mon cher oncle. Mais.Je vous prie de croire. dit Charles. loin de vous. mon cousin. en 60 . Eugénie vous conserverait ce bijou.. mon neveu.Ma tante. voilà qui est dit. pensera certes à ceux qui désormais seront toute sa famille. mon neveu. ma femme? dit-il en se tournant avec avidité vers elle.De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.. je n'en ai compté que l'or brut. faut pas te dénuer comme ça.

Il le faut. ta. qui est en retard de son fermage. il s'est conduit à merveille. Elle se sauva sous la voûte. . il faudra nous dire adieu pour toujours peut-être. peut-être se présentera-t-il pour vous un riche établissement. mon neveu. . je puis périr. pourquoi fourres-tu le nez dans celles de ton cousin? Laisse-le donc.Vous m'aimez?. dit Charles. tiens. s'occupa de lui trouver un emballeur. Il a dirigé mes colis sur Nantes. la saisit par la taille. Ce jour-là le deuil fut pris par les deux femmes. le maintien. mon cousin. Charles.Hé! bien. Au second déjeuner. Charles dit à Eugénie en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le noyer: " J'avais bien présumé d'Alphonse. Ma chère cousine.livres. le plus suave. Quand les deux amants furent seuls dans le jardin.. en le voyant. . employé trois mille francs qui lui restaient en une pacotille composée de curiosités européennes. l'attira sur son coeur. Je ne puis songer à mon retour avant plusieurs années. ce garçon. et il m'annonce avoir. il s'était fait homme. êtes-vous content de vos affaires. Que diable. lui dit Charles. dit Eugénie à voix basse. qui s'approchait pour l'embrasser.Oh! je n'ai point de secrets. dit-elle. que Cruchot me prêtera.Ta. . sans trop savoir où elle allait... sentant peser sur lui d'immenses obligations. puise un nouveau courage dans son malheur. Il a fait mes affaires avec prudence et loyauté. et où Charles se mit à lire les litanies de la Vierge dans le paroissien de madame Grandet.Chère Eugénie. elle reçut et donna le plus pur. ne mettez pas en balance ma vie et la vôtre. . les paroles de Charles étaient devenus ceux d'un homme profondément affligé. il voulut alors à toute force les faire lui-même.J'attendrai. Dès que Charles eut annoncé son départ. dit Eugénie en lui jetant un regard de tristesse mêlée d'admiration.Quien! dit Nanon. puis. à moins que Perrotet. je vais l'aller voir. ta. . où Eugénie reprit son ouvrage. effrayés. Charles reçut des lettres de Paris. Charles l'y suivit. Aussi jamais Eugénie ne présuma-telle mieux du caractère de son cousin qu'en le voyant descendre dans ses habits de gros drap noir. . où se trouve un navire en charge pour Java. répondit-il avec une profondeur d'accent qui révélait une égale profondeur dans le sentiment. répondit Grandet. dit-elle en repoussant son cousin. .Oh! oui. tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride dans le commerce. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient deux de mes amis sont un bien petit commencement. il peut t'épouser.Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis. il se montra libéral de tout ce qui ne coûtait rien. car je n'ai pas un rouge liard ici. qui assistèrent avec Charles à un Requiem célébré à la paroisse pour l'âme de feu Guillaume Grandet. Tiens. Je ne dois rien à Paris. Dans cinq jours. mais au moins pour longtemps. nous faisons tous nos prières. ne me le paie. et dit que cet homme prétendait vendre ses caisses trop cher. . elle se retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante. desquelles on tire un excellent parti aux Indes. à l'endroit le moins clair du couloir. Les deux amants. Grandet se mit en mouvement pour faire croire qu'il lui portait beaucoup d'intérêt. . et les lut. et l'appuya doucement sur lui. Depuis quelques jours. les manières. mais aussi le plus entier de tous les baisers. dit-il en baissant la tête. d'après les conseils d'un capitaine au long cours. je ne te dis pas les miennes.. . ma fille. Il ne soupirait plus. Eugénie ne résista plus. et y employa de 61 . mit ses gants et sortit. qui l'avait accompagnée. mais qui. là Charles. Eugénie. bien.Vous vous en irez donc. Dieu! mon père est à sa fenêtre. tous mes meubles sont bien vendus. qui allaient bien à sa figure pâlie et à sa sombre contenance. un cousin est mieux qu'un frère. lui prit la main.Ne fais donc jamais de ces questions-là. Il prit son chapeau. se sauvèrent dans la salle. . Eugénie se trouva près du bouge de Nanon.

Pour ne point interrompre le cours des événements qui se passèrent au sein de la famille Grandet.A toi. eut la larme à l'oeil. lui dit sa mère. A dix heures et demie. j'ai ta parole. par une maladie mortelle. alors. mon coeur y sera toujours aussi.. et où était la bourse maintenant vide. Eugénie. fermé la porte. N'est-ce pas le plus beau présent que vous puissiez me faire? Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier. Celui qui a connu la plus attachante des passions. Le dépôt de ce trésor n'alla pas sans bon nombre de baisers et de larmes. le précieux coffret où se trouvaient les deux portraits fut solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clef. et agitaient leurs mouchoirs blancs. Malgré la robe d'or et une croix à la Jeannette que lui donna Charles. elle n'eut pas le courage de défendre à Charles d'y baiser la place. revenez riche. la maison. Le matin. .Ne va pas pleurer. Tous les marchands de la vieille rue étaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer ce cortège. car. qui s'en va sur mer. signe auquel répondit Charles en déployant le sien. Eugénie et sa mère étaient allées à un endroit du quai d'où elles pouvaient encore voir la diligence. Heureusement maître Cruchot fut le seul qui entendit cette exclamation. il se leva dès le matin pour raboter. Nanon avait lâché le chien.Ah! mon oncle. . il ne tiendra qu'à vous de.Ne sommes-nous pas mariés? répondit-il. . je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu. Nanon elle-même. restèrent devant la voiture jusqu'à ce qu'elle partît. prends la mienne. planer. il se chargea de les faire descendre par bateau sur la Loire. moi. Charles répandit sur le visage tanné de son oncle des larmes de reconnaissance. de les assurer. . car lui seul avait bien compris le bonhomme. vous adoucissez l'amertume de mon départ. libre d'exprimer ses sentiments.Mon neveu. dit Grandet sous la porte de l'auberge. les heures s'enfuyaient pour Eugénie avec une effrayante rapidité.Ah! Charles. quand elle disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain: " Bon voyage! " dit le vigneron. Que Dieu le conduise. Le lendemain matin le déjeuner fut triste. Quand Eugénie mit la clef dans son sein. la ville: elle s'élançait par avance sur la vaste étendue des mers. Depuis le baiser pris dans le couloir. pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre.vieilles planches. partez pauvre. Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente achetée à quatre-vingts francs net. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce jardin. tandis qu'Eugénie serrait de toutes ses forces la main de son cousin et celle de son père.Eh! bien. dit-elle d'un accent peu grondeur. . . en embrassant Charles sur les deux joues. dit Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles. et de les expédier en temps utile à Nantes. Les renseignements donnés à sa mort par son inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa défiance lui 62 . Parfois elle voulait suivre son cousin. celui-là comprendra les tourments d'Eugénie. auquel se joignit sur la place maître Cruchot. Enfin la veille du départ arriva. ce n'est pas bien. vous trouverez l'honneur de votre père sauf. environnés de plusieurs personnes. qu'il avait interrompu. Un mois après le départ du banquier.Elle ne sortira pas de là. Les quatre Saumurois. en l'absence de Grandet et de Nanon. Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur d'Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de Charles. clouer ses voliges et en confectionner de très belles caisses. il est nécessaire de jeter par anticipation un coup d'oeil sur les opérations que le bonhomme fit à Paris par l'entremise de des Grassins.. ajuster. celle dont la durée est chaque jour abrégée par l'âge. ainsi que la cour. maintenant trop étroit pour elle. puis. mon ami. . par le temps. et voulut porter le sac de nuit de Charles.Ce pauvre mignon monsieur. Je vous en réponds. . .Ma mère. Le notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet. dans lesquelles il emballa tous les effets de Charles. Grandet. la famille se mit en route pour accompagner Charles à la diligence de Nantes. . par quelques-unes des fatalités humaines.

et ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. de laquelle il ne peut rien saisir. l'instrument fidèle du transport des fonds. mes petits amis. suffit donc pour éviter à l'ombre du négociant la honte des protêts. le bourreau! Le créancier ressemble à ce moineau franc à la queue duquel on engage les petits enfants à tâcher de poser un grain de sel. Grandet de Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous les titres de créance existants contre la succession de son frère. comme si le bonhomme était capable de laisser traîner quelque chose. demain il pleut. et le notaire de la famille se mit à procéder régulièrement à l'inventaire de la succession. biens et choses généralement quelconques appartenant à feu Guillaume Grandet. tout va bien au logis. il ne veut pas perdre un sou. Bientôt des Grassins réunit les créanciers. dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu. Quand ces louanges eurent circulé convenablement. plus tard il se fait ultra-débonnaire. L'arrivée du banquier de Saumur. en les accompagnant d'une quittance des paiements déjà faits. Les Parisiens avaient remboursé les effets en circulation et les conservaient au fond de leurs portefeuilles. son petit dernier a fait ses dents. les deux liquidateurs distribuèrent quarante-sept pour cent à chaque créancier. possessions. Ce dépôt souleva mille difficultés. et de correctement établir l'état de la succession. comme chacun sait. Premier résultat que voulait obtenir le tonnelier. Cette somme fut produite par la vente des valeurs. les renseignements les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des départements. il est mélancolique. Aujourd'hui sa femme est de bonne humeur. mais le créancier rétorque cette image contre sa créance. Vers cette époque. Généralement. Personne ne pensait à passer sa créance au compte de Profits et Pertes.suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre l'inscription elle-même. ne renoncer à aucuns. A la Banque de France se trouvent. il ne peut pas sortir. à la fin du mois il prétend vous exécuter. demain il veut tout mettre à feu et à sang. facilitèrent les transactions. il ne se rencontra pas un seul récalcitrant parmi les créanciers. Neuf mois après la première assemblée. à son insu. . après laquelle Grandet de Saumur consentit à toutes les réserves 63 . les créanciers demandèrent le reste de leur argent. et chacun se disait: " Grandet de Saumur paiera! " Six mois s'écoulèrent. sous prétexte d'aller ranger quelque chose à Froidfond. En ce qui concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet. d'une voix unanime. patience. Grandet avait observé les variations atmosphériques des créanciers. le surlendemain il lui faut des garanties. Les noms de des Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient connus et y jouissaient de l'estime accordée aux célébrités financières qui s'appuient sur d'immenses propriétés territoriales libres d'hypothèques. Maître Cruchot pensa que Nanon fut. l'espérance qu'il répandit au coeur des créanciers par l'organe de des Grassins. chef d'une riche maison. la servante fit une absence de cinq jours. de liquider par honneur la maison Grandet de Paris. Le crédit du Grandet de Saumur. et leur confièrent tous les pouvoirs nécessaires pour sauver à la fois l'honneur de la famille et les créances.Bon! ça va bien. conjointement avec François Keller. chargé. l'un des principaux intéressés. disait-on. sous prétexte d'apurer les comptes. La plus exacte probité présidait à cette liquidation. toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent. et se réserver même celui de faire déclarer la faillite. La levée des scellés se fit en présence des créanciers. le créancier est une sorte de maniaque. Aujourd'hui prêt à conclure. Les créanciers se plurent à reconnaître l'admirable et incontestable honneur des Grandet.Nous y voilà. Quelques autres ne consentirent audit dépôt que sous la condition de faire bien constater leurs droits. disait Grandet en se frottant les mains à la lecture des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins. il dit oui à toutes les propositions qui peuvent terminer une affaire. Nouvelle correspondance. qui. et qui fut faite avec une fidélité scrupuleuse. Il leur fallut écrire une lettre collective à Grandet. En réponse aux propositions contenues dans cette lettre. Les uns se fâchèrent et se refusèrent net au dépôt . élurent pour liquidateurs le banquier de Saumur.

Il est inutile de parler de sa conduite. se moque de vous et de nous. est un bon diable. un fort mauvais sujet. puis il s'amouracha. et l'exercice de sa puissance: il agit. il pense. et. En toute situation. les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Le dépôt eut lieu. une des plus jolies actrices du théâtre de Madame. disait Grandet en prêtant une somme à madame des Grassins.demandées. Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins. madame. Bref. avaient oublié leurs recouvrements Grandet. il ne pouvait pas prendre sur lui de les solder frauduleusement sans l'avoir consulté. Les Cruchot triomphèrent. lui avait manifesté l'intention de payer intégralement les dettes de son père. Ils se retrouveront dans la position où les avait maintenus Grandet au moment où les événements de cette histoire les obligeront à y reparaître. vivaient. étaient encore tenus en échec. il courait à sa ruine? . " Le tonnelier avait calculé sur la puissance du temps. Adolphe rejoignit des Grassins à Paris. il va. il attendait une réponse. Moyennant cette concession. le père Grandet vendit. de temps en temps lâché par le sublime tonnelier. elle descend jusqu'au fond de l'abîme qu'il a ouvert. Monsieur le président voulait à toute force l'y remplacer. mais ennuyé par l'ennuyeuse vie saumuroise. Je vous plains beaucoup. moyennant sûretés. D'abord il fut nommé député. entraînés par le mouvement des affaires de Paris. le mesure et souvent le 64 . dit-on. qui riait dans sa barbe. qu'elle maria fort mal sa fille. s'il tenait tant à s'y rendre. Quand les rentes atteignirent à 115. et souffrent plus que lui. Grandet répondit que le notaire et l'agent de change dont les épouvantables faillites avaient causé la mort de son frère. disait-il. que j'ai tout fait jusqu'au dernier moment pour l'empêcher d'y aller. les femmes ont plus de causes de douleur que n'en a l'homme. qui avait fait fortune aux Indes. Sa femme se trouva très heureuse d'être séparée de biens et d'avoir assez de tête pour mener la maison de Saumur. L'homme a sa force. et ne disait jamais. sans laisser échapper un fin sourire et un juron. le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze cent mille francs. Des Grassins demeurait à Paris. Voici pourquoi. afin de réparer les brèches faites à sa fortune par les folies de monsieur des Grassins. . et y devint. il avait amené les créanciers à lui rendre leurs titres. il s'occupe. vivement pressé de s'exécuter. nous savons maintenant pourquoi. Vingt-trois mois après la mort de Guillaume Grandet. Les créanciers. Ce bonhomme. elle fut jugée à Saumur profondément immorale. lui père de famille. et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque chose et diminuer le chiffre du déficit A la fin de la quatrième année. Grandet de Saumur répondit aux deux liquidateurs. le mot: " Ces PARISIENS! " Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï dans les fastes du commerce. entre Grandet et les liquidateurs. Ainsi faisait Charles. elle reste face à face avec le chagrin dont rien ne la distrait. non sans quelques plaintes. moyennant dix pour cent des deux millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet. qui rejoignirent dans ses barillets les six cent mille francs d'intérêts composés que lui avaient donnés ses inscriptions. vers le neuvième mois de cette année. et il y eut recrudescence du quartier-maître chez le banquier. des Grassins écrivit à Grandet que. eux! pouvaient être devenus bons. et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie Grandet pour son fils. beaucoup de commerçants. dont les affaires se continuèrent sous son nom. vers le milieu de la cinquième année. Mais la femme demeure. . il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. répondit la pauvre dame. A la fin de la troisième année. diton à des Grassins. Il y eut des pourparlers qui durèrent six mois entre les liquidateurs et les créanciers. avec le mot intégralement. Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve. qui pouvait croire que le jour où il partit de chez vous pour aller à Paris. que son neveu. ou n'y pensaient que pour se dire: " Je commence à croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que je tirerai de cela. vous êtes une bonne petite femme.Ah! monsieur. de Florine. retira de Paris environ deux millions quatre cent mille francs en or.Votre mari n'a pas de bon sens. qui.Le ciel m'est témoin.

si différentes et si bien représentées par quelques peintres espagnols. soir et matin. jadis si monotone. Depuis ce jour. puis le vieux pan de muraille.. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. ou. constituent l'une des plus brillantes figures qui abondent dans le christianisme.. moins ce qui la console. Avant la venue de son cousin. aimer. que ce vieux Cornoiller. elle causait de Charles avec sa mère et Nanon. mais. Pour elles. rapport à mes rentes. quoique ça ne soye pas de l'amour. mam'zelle. Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce statu quo. de lui dire: " Es-tu bien? ne souffres-tu pas? penses-tu bien à moi. venait encore. afin de suivre son cousin dans sa route vers les Indes. se dévouer. . Elle s'initiait à sa destinée. et pour elle ils arrivèrent bientôt. " Deux mois se passèrent ainsi.Ah! je le voudrais voir ici. sera toujours le texte de la vie des femmes. Croiriez-vous. mademoiselle. rin. . quoi. assise sur le banc de bois rongé par les vers et garni de mousse grise où ils s'étaient dit tant de bonnes choses. suivant la sublime expression de Bossuet. Je m'accoutumais ben à lui! C'était un ben doux. Sentir. Elle pensait à l'avenir en regardant le ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser. un ben parfait monsieur. qui se glisse dans toutes les pensées. l'étoffe de la vie. qui la trouva tout à coup bien vide. amassé comme les clous semés sur la muraille. Eugénie devait être toute la femme. et devient la substance. parce que je suis encore fine... hé! bien..Qui sait s'il ne reviendra pas plus tôt que nous ne le croyons? dit-elle. ça me fait plaisir. excepté pour Eugénie. Les chagrins ne se font jamais attendre. quoique je sois grosse comme une tour. la beauté de mademoiselle Grandet prit un nouveau caractère.. répondit Nanon. Eugénie regarda Nanon. Ces deux Maries. s'était animée par l'immense intérêt du secret qui liait plus intimement ces trois femmes. chez le libraire de la ville. où elle alla le lendemain du départ de Charles. la dignité de la femme aimée donnèrent à ses traits cette espèce d'éclat que les peintres figurent par l'auréole. et où elle avait fait voeu d'aller tous les jours.Sainte Vierge. Cette vie domestique. elle restait pensive sous le noyer. Charles vivait. en vous faisant la cour? Je vois ça.comble de ses voeux et de ses larmes. mademoiselle. dans le vaisseau qui l'y transportait. une mappemonde qu'elle cloua près de son miroir. de niaiseries. comme eussent dit nos pères. elle prit. quand il fut parti elle ressemblait à la Vierge mère: elle avait conçu l'amour. elle qui disait à Eugénie: " Si j'avais eu un homme à moi. allait. ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main. de le voir. Eugénie pouvait être comparée à la Vierge avant la conception. et le toit sous lequel était la chambre de Charles. . elle était gaie. quasiment joli. vous avez les yeux à la perdition de votre âme! Ne regardez donc pas le monde comme ça. je l'aurais. le matin. moutonné comme une fille. Son bonheur. Ainsi faisait Eugénie. j'aurais voulu m'exterminer pour lui. souffrir. tout comme ceux qui viennent ici flairer le magot de monsieur. afin de pouvoir se mettre un peu. en voyant cette étoile dont tu m'as appris à connaître les beautés et l'usage? " Puis.. Quand les soi-disant amis du père Grandet venaient faire la partie le soir. elle voulut que la chambre de Charles restât dans l'état où il l'avait laissée. Nanon avait compris qu'elle pouvait compatir aux souffrances de sa jeune maîtresse sans manquer à ses devoirs envers son vieux patron.. elle dissimulait. A l'insu de son père. Les graves pensées d'amour par lesquelles son âme était lentement envahie. En revenant de la messe. l'amour vrai qui persiste. suivi dans l'enfer. mais. où ils avaient bâti les châteaux en Espagne de leur joli ménage. la maison Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde. Enfin ce fut l'amour solitaire. de lui adresser mille questions. qu'est un bon homme tout de même. Un dimanche matin elle fut surprise par sa mère au moment où elle était occupée à chercher les 65 . sous les planchers grisâtres de cette salle. Le lendemain du départ de Charles. pendant toute la matinée. Soir et matin Eugénie ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Je l'aurais. tourne autour de ma jupe. Enfin.

minime en apparence.Mais. Oui. Il y eut un moment de silence. je pense. Cette pauvre fille pourrait gagner une maladie à faire sa toilette chez elle par un temps pareil.Toujours gai. " .Mais où donc aurions-nous pris tant d'argent? . D'ailleurs.Non. ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur dépendance. pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot? . nom d'un petit bonhomme. que sans doute la proposition de sa femme arrangeait. gai.Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet à sa fille en laissant son tricot sur ses genoux. Il aurait pu nous envoyer des pièces d'or semblables aux tiennes. eut de tristes résultats pour elle. .traits de Charles dans ceux du portrait. il fait solidement froid tout de même. Tu es vraiment une bonne femme. quelle langue! comme tu commences l'année. non. ta.. nous aurions eu le temps d'écrire à Paris à monsieur des Grassins. Dans trois jours l'année 1819 finissait. je ne me repens de rien.Ta. Faute de manches. et ces deux femmes demeurèrent dans un effroi mortel pendant la moitié de la matinée. Eugénie viendra s'habiller là. Des Grassins 66 . gai. peut-être. quand il voudra voir ton or? Les yeux d'Eugénie devinrent fixes. dès qu'elle l'entendit se remuant dans sa chambre: " Grandet. Ah! si vous aviez lu sa lettre. fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus rigoureux de l'époque La neige encombrait les toits. Eh! bien. Hein! pas vrai? cria-t-il après une pause. ma mère. ta.J'aurais engagé mes propres. et. Le lendemain matin. vous n'auriez pensé qu'à lui.. dit la mère épouvantée. Puis nous irons te souhaiter le bon an près du feu. D'ailleurs j'ai pris mon parti. Je suis arrivée à un âge où j'ai besoin de ménagements. .. La pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois que les manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'étaient pas encore finies. dit gravement la pauvre femme. quoique Grandet les connaisse bien. reprit-elle après une légère pause. ma femme.Je pensais. répondit Eugénie d'une voix sourde et altérée en interrompant sa mère. ni sang répandu. Ce fait domestique. reprit le bonhomme. que. ma pauvre enfant. ma fille. Nous déjeunerons bien. nous en avons hérité. le froid est si vif que je gèle sous ma couverture. et n'allèrent qu'à la messe militaire. Dieu me protégera. je vais faire ce que vous voulez. ta. la terreur flagrante à laquelle la mère et la fille étaient en proie leur suggéra la plus naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre de Grandet.Il n'est plus temps. ni poignard. . dans la salle. je leur pardonne. une tragédie bourgeoise sans poison.. premier janvier 1820. Que diras-tu donc à ton père.Vous êtes gai ce matin. Que sa sainte volonté se fasse. Dans trois jours devait commencer une terrible action. . D'ailleurs monsieur des Grassins nous eût bien. au jour de l'an. Et il toussa. . si tu m'avais confié ton secret. Demain matin ne devons-nous pas aller lui souhaiter la bonne année dans sa chambre? ... . monsieur. madame Grandet? Tu n'as jamais tant parlé. Elles furent assez troublées pour manquer la grand-messe. le tonnelier Raccommodez votre cuvier! ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Enfin. Cependant tu n'as pas mangé de pain trempé dans du vin. madame Grandet. le froid la saisit d'une façon fâcheuse au milieu d'une sueur causée par une épouvantable colère de son mari. quoique en général les La Bertellière soient faits de vieux ciment.Tu lui as tout donné. Madame Grandet dit à son mari. J'ai bien fait. mais. plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides. moi. Gai. Madame Grandet fut alors initiée au terrible secret de l'échange fait par le voyageur contre le trésor d'Eugénie. relativement aux acteurs. et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à l'échéance de ton âge. .

La famille ne déjeuna qu'à dix heures. . Nanon te reportera ta brouette. Ils étaient alors à 89. après cinq ans.Oui. répondit le vigneron. Il concevait enfin la rente.Ouin! ce sont des sous. elle a froid. Bah! nous nous en tirerons. de Froidfond. placement pour lequel les gens de province manifestent une répugnance invincible. depuis deux mois. Puis. bon an.m'a envoyé un pâté de foies gras truffés! Je vais aller le chercher à la diligence. Le secret de cette joie était dans une entière réussite de la spéculation de Grandet.. Je n'ai plus d'or. dit madame Grandet à sa fille en rentrant de la messe. il m'a dit: " Bon jour.Ici ton père ne demandera pas à voir ton or. de Hollande! disait un autre. si ça vous gênait.. un ben bon homme. . .Ah! le vieux renard. . par la diligence. mais il a fallu les lâcher pour les affaires. . il se fait doux comme votre cassis.Nanon. et qui. lui envoyait. je puis te dire cela à toi.. le bonhomme allait à ses écus. je le croyais sourd. Et. En un moment les écus furent transportés dans sa chambre où il s'enferma. 67 . ni réparations. cria la bonne mère.Allons. il paraît que quand il fait froid il entend. . . et motus! Détale! lui dit Grandet. joint à la valeur territoriale de ses propriétés. dit le facteur à voix basse. .Voilà vingt sous pour tes étrennes. tout de même. Quand le déjeuner sera prêt.Il se moque du froid. D'ailleurs tu feras la frileuse. pensa le facteur. après avoir déduit les sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante mille francs d'effets hollandais. grosse bête! Va faire du feu chez ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pièces. maître d'un capital de six millions grossi sans beaucoup de soins. ce matin. . Il doit y avoir joint un double napoléon pour Eugénie. qu'il court dès le matin comme au feu? se dirent les marchands occupés à ouvrir leurs boutiques. et y rabonit. Reporte la brouette aux Messageries.Si tu veux que je te soigne. notre maître? dit Nanon en entrant chez sa maîtresse pour y allumer du feu. C'est un digne homme. et lui avait annoncé la hausse des fonds publics.. restant sur le semestre de ses intérêts. trente mille francs en écus. il est bon homme.Eh! eh! monsieur Grandet. D'abord. Il y en a qui. les linottes sont-elles à la messe? . je ne sais sur quel côté ton père a dormi.D'argent. il est toujours à son affaire. mets une bride à ta margoulette. . . vint lui dire le tonnelier à l'oreille. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le solde d'un immense service que la servante avait à son insu rendu à son maître. Monsieur des Grassins. son plus proche voisin.Eugénie. fin janvier.Oh! oh! où va donc le père Grandet. pus y deviennent vieux. et allait désormais toucher cinquante mille francs tous les six mois sans avoir à payer ni impositions. pus y durcissent. C'est un ben parfait. " Ai-je été sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un écu de six francs qui n'est quasi point rogné du tout! Tenez. mais lui. disait l'un. dit le bonhomme au facteur en ouvrant sa porte. haut la patte! à l'ouvrage. quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des Messageries transportant sur une brouette des sacs pleins: L'eau va toujours à la rivière. tu me cogneras au mur. madame. disait une femme à son mari.Quoi qu'il a donc. Puis nous aurons le temps de remplir ton trésor pour le jour de ta naissance. . il l'embrassa sur le front. à 92. composerait une fortune colossale. cria-t-il en la chargeant de sacs. il avait apuré ses comptes. . lui dit un marchand de drap. je vous en débarrasserais. . douze pour cent sur ses capitaux. et pour le surplus qu'il lui avait avancé afin de compléter l'argent nécessaire à l'achat des cent mille livres de rente. s'écriait un troisième. pour célébrer le premier jour de l'an. monsieur.Il lui en vient de Paris. ma femme. . Grandet gagnait. et il se voyait.Il finira par acheter Saumur. les plus célèbres capitalistes en achetaient. regardez-le donc? Oh! le brave homme.

parce que. ma foi. Que distu. une femme solide. dit-il en regardant Eugénie Petit. Quand je te marierai.. ce qui sera bientôt. La fille avait néanmoins un appui dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour. il n'y a pas un grain d'or ici. sa fille en lui sautant au cou et le câlinant. Sans argent. Il arrange très bien les affaires de ce pauvre défunt Grandet. fifille. Tu devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour les écus. en trois ans tu auras rétabli la moitié de ton joli petit trésor en or. moi. .Ote tout cela. je l'ai fait venir de Paris. le déjeuner fut achevé. Il va bien des Grassins. le mignon. mais j'aime le jaune.Ecoute. non. Je te ramasserai des pièces d'or. je n'en ai plus. Ecoute donc. fifille. et tu en auras tous les six mois près de deux cents francs d'intérêts. tu le sais bien. mes enfants.Hé! bien. cela est bon! Manges-en donc. Nanon disparut. tu es une La Bertellière. fifille. après avoir fait quelques pas vers la porte.Ah! ah! mon enfant. . Tu es bien un petit brin jaunette. sans impôts. ça vient. Il faut de l'argent pour être heureux. Le merluchon rend service à Charles. fifille? Apporte-le-moi tout de même. . pour lui. Il se présente une belle occasion: tu peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement. dit-il en baisant sa fille sur les joues. fifille? Lève donc le nez.. hein. Eh! bien. A cette pensée. madame Grandet gravement et avec dignité. et gratis encore. .. voistu. ma femme! ça nourrit au moins pour deux jours. Tu ne le refuseras pas à ton pépère. dit Grandet à Nanon quand. Tu possèdes. je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Ce gros des Grassins.Pour lui. des génovines. Nanon. voistu?. Il n'y a que toi qui as de l'or. .. elle jetait à sa mère des regards flamboyants de courage. pourquoi nous écoutes-tu? Montre-moi tes talons. Il était décidé à placer ainsi ses revenus jusqu'à ce que la rente atteignît le taux de cent francs. après.Ououh! ououh! fit-il. valeur intrinsèque. " 68 . ce franc pour compléter la somme.Bah! il fait trop froid. Il ne faut plus penser au douzain. ma petite fifille. ça sue. ça ne nous coûte rien.Je n'ai plus d'or. . . je souffrirais mille morts. Méditation funeste à Eugénie. il faut que tu me donnes ton or. cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs. je travaille pour toi. ça produit. avec celles que je te donnerai à tes fêtes. déjeunons. Tiens. des roupies du Mogol. regarda son père en face et lui dit: " Je n'ai plus mon or. je suis content de lui. Montre-moi ton or. hein? Les deux femmes étaient muettes. voilà un napoléon tout neuf. Nom d'un petit bonhomme.Je n'ai pas faim. bernique. mais laisse-nous la table. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron. L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible peut-être pour un condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa fille l'attente des événements qui devaient terminer ce déjeuner de famille. Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes: ça va. lui répondit Eugénie.Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre. il nous a envoyé ça tout de même. . Eugénie se leva. va le chercher. cela fait six mille francs moins un. dit le bonhomme. et. elle se retourna brusquement. et quarante de ce matin. mais. la bouche pleine. Ainsi mangez. ni gelée. Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or. ni réparations.Grandet descendit l'escalier en pensant à métamorphoser promptement ses écus parisiens en bon or et à son admirable spéculation des rentes sur l'Etat. ni marée. Allons. plus le coeur de ces deux femmes se serrait. des portugaises. Hé! bien. Aussitôt qu'il entra. Je suis toute malingre. ni grêle. je veux ton bonheur. . après une pause. . Eugénie. Je te rendrai six mille francs en livres. hein? Ca nous aidera tous à digérer. ni rien de ce qui tracasse les revenus. et tu vas les placer comme je vais te le dire. et va faire ton ouvrage. moi. je te donnerai. vers onze heures. J'en avais. des hollandaises. Nous serons plus à l'aise pour voir ton petit trésor. se disait-elle. les deux femmes lui souhaitèrent une bonne année. reprit-il.

. Je meurs. quand votre mère sera couchée.C'est un secret inviolable. lui dit Grandet. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes. Où est votre or? . reprenez-les.Au moins quand avez-vous donné votre or? Eugénie fit un signe de tête négatif. . ta. . ne la tuez pas. je vous aime et vous respecte. Elle ne tarda pas à venir.Non. dit la mère d'une voix faible. Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme.Eugénie. .Ma fille. hein? Eugénie. devenue aussi rusée par amour que son père l'était par avarice.. . S'il n'est pas tout pour vous. A-t-on vu pareille fille! Est-ce moi qui suis votre père? Si vous l'avez placé. . Voyez.Etais-je libre. ma mère souffre beaucoup. . Grandet resta seul. il monta sept ou huit marches. .Nanon. Comment! ici.Non.. cria Nanon.Cette affaire doit être mauvaise. Eugénie. d'en faire ce que bon me semblait? Etait-ce à moi? 69 . si vous me faites des présents dont je ne sois pas entièrement maîtresse. ta colère me fera mourir.Grandet. réitéra le même signe de tête. mademoiselle Grandet.Par la serpette de mon père! Quand le tonnelier jurait ainsi.Tu te trompes. . " . J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire. . ..Elle est excellente. vous en avez un reçu. et cria: " Eugénie. Vous l'aviez encore le jour de votre fête. car elle tombait en défaillance de marche en marche. il n'est rien. donner je ne sais quoi.Où? . Pas seulement ça! dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent.Je crois bien que je ne te donnerai plus rien.Monsieur. mais je vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père. . . vous allez me dire où est votre trésor. Vous m'avez assez souvent dit que je suis majeure. oui ou non. Néanmoins. .. dit Grandet d'une voix qui alla crescendo et qui fit graduellement retentir la maison. dit la pauvre femme. après avoir rassuré sa mère.Mais l'on n'a jamais vu pareil entêtement. quelques moments après..Bon saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit. répondit froidement Eugénie en cherchant le napoleon sur la cheminée et le lui présentant.Mon père. N'avez-vous pas vos secrets? . malgré votre colère. car vous l'avez donné à quelqu'un.C'est aussi mon affaire. dit la fille aux genoux de madame Grandet. hein? Eugénie fut impassible. . vous descendrez. et je ne puis pas la dire à mon père. mon père. vous ne mourez jamais dans votre famille! . ta. quelqu'un aura pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or est une chose chère. Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.Tu n'as plus ton or! s'écria Grandet en se dressant sur ses jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui. et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez elle. mais donner de l'or. ta.Mon père. Vous méprisez donc votre père. ne puis-je avoir mes affaires? . je ne l'ai plus. naguère si jaune. autant en fit Eugénie. pour que je le sache. dans ma propre maison. si vous ne pouvez pas la dire à votre père. vous autres. qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en fondant sur elle. vous n'avez donc pas confiance en lui. dit-elle. cela se voit chez les grands seigneurs et même chez les bourgeois. .Ne suis-je pas le chef de ma famille. . venez m'aider à me coucher. . et soyez sûr qu'il est bien placé.Ta. les planchers tremblaient. ni vol pareil. chez moi.Oui. Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse.

non.Je ne savais rien de tout ceci. . dit le tonnelier. et. Est-ce bien vous et moi. que si j'en crois mes pressentiments. et tu en abuses. Grandet se douta que sa fille devait être chez sa femme. " Madame Grandet trouva. Votre fille vous aime. Mais. . Par la serpette de mon père. vous êtes chez moi. Et il vint s'asseoir sur un fauteuil au coin de la cheminée de sa femme.Elle ne bougera pas. videz-moi toutes deux la maison. Voyons.Majeure. Vous auriez dû m'épargner en ce moment.Mais tu es un enfant. tu auras jeté notre fortune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin. ma pauvre enfant. ainsi ne lui faites pas de peine. et apparut dans la chambre de madame Grandet au moment où elle caressait les cheveux d'Eugénie dont le visage était plongé dans le sein maternel. vous soumettre à ses ordres. Vous m'offensez dans ce que j'ai de plus cher. . Vous m'avez entendu. . qui avons fait une fille désobéissante comme l'est celle-là? Jolie éducation. " Il regarda sa fille qui restait muette et froide. et tes enfants! Tu ne verras rien arriver de bon de tout cela. ton père s'apaisera.Console-toi. mademoiselle. . nom d'un tonneau! mais je te maudis. Le froid est bien vif. Je souffre tant de votre violence. qu'est devenu l'or? Eugénie se leva. en lui disant: " Elle l'a donné sans doute à ce misérable séducteur de Charles qui n'en voulait qu'à notre argent. je ne peux pas te déshériter. cria-t-il. jura.. je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. dis? Eugénie regarda son père. que. du moins. tu sais bien que je t'aime.Voulez-vous me priver de ma fille. éteins le feu de la salle. Abasourdi par la logique de sa fille. Elle restera dans sa chambre au pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son père. Quoi! ce méchant mirliflor m'aurait dévalisé. il grimpa les escaliers avec l'agilité d'un chat. je ne veux vous voir que soumise.. vous n'êtes pas dans votre chambre. Grandet pâlit. lança un regard d'orgueil sur son père. elle est plus Grandet que je ne suis Grandet. . et rentra dans sa chambre à laquelle le bonhomme donna un tour de clef. . je la crois innocente autant que l'enfant qui naît. Que diable. marchez! Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Elle égorge son père! Pardieu.Si vous la voulez garder. moi qui ne vous ai jamais causé de chagrin. charmé de la prendre en contravention à ses ordres. Eugénie est notre unique enfant et quand même elle les aurait jetés à l'eau. . il cria: " Maudit serpent de fille! ah! mauvaise graine. emportez-la. Tu n'as pas donné ton or pour rien. puis trouvant enfin des paroles.. Allez dans votre chambre. 70 . puis des génovines. sans s'apercevoir du froid.. répondit-elle en se tournant du côté de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards étincelants de son mari. Vous devez. pour y rester. reprit-il. . des ducats de Hollande. elle ne sourcillera pas. monsieur. Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous permette d'en sortir. entends-tu? Si c'était à Charles. Tonnerre.. dans le danger qui menaçait sa fille et dans son sentiment pour elle. muette et sourde. assez de force pour demeurer en apparence froide. Les prêtres vous ordonnent de m'obéir. ce n'est pas possible.. où est l'or. révoquez votre arrêt. je le pense. Eugénie.Elle n'a plus de père. un chef de famille doit savoir où va l'or de sa maison.. Allons. ton cousin. monsieur? dit madame Grandet en montrant un visage rougi par la fièvre. Hé! bien. en prison. Eugénie baissa la tête.Monsieur. madame Grandet. en lui jetant un regard ironique qui l'offensa. Elle possédait les seules roupies qui fussent en France peut-être. . toi.Nanon. au moins. trépigna. en prison. et religieuse surtout. chez votre père. Après avoir fait un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige. vous pouvez être cause de quelque grave maladie.Je ne la verrai ni ne lui parlerai.

. dit Eugénie. A quoi donc vous sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois mois. Ce que j'ai dit est dit. . madame Grandet. tu m'as fait faire un mensonge. elle changea d'idée sans changer de ton. où nous mènent les choses illicites?. puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre fille sans l'agrément des parents. Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans. hein! nous ne pouvons pas courir après.. Tiens ta margoulette ou je te chasse. Nanon? dit tranquillement Eugénie. mais vous verrez. Non. ta. répondit le vieux vigneron dont la figure ne trahit aucune émotion. et. .Vois-tu. ta. monsieur. Cet argent lui appartenait. pleurez! Ce que vous faites vous causera des remords. Il regarda sa femme fixement. confessez votre fille. si vous voulez me tuer. tirezlui les vers du nez? les femmes s'entendent mieux entre elles à ça que nous autres.C'est-y vrai. .Il viendra du monde ce soir. . ou par le malheur de sa fille qui développait sa tendresse et son intelligence.. Quoi qu'elle ait pu faire.Je ne te parle pas à toi. dit Nanon effarée en arrivant. . il est en pleine mer.A l'eau? cria le bonhomme. A-t-elle peur de moi? Quand elle aurait doré son cousin de la tête aux pieds. monsieur. que voilà mademoiselle au pain et à l'eau pour le reste des jours? .Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta. je vous le répéterais encore: vous avez tort envers votre fille.. . je crois. . rendez vos bonnes grâces à Eugénie! . . Ma fille.... . .. je vous en supplie. .Vous avez bien du courage pour votre fille. 71 . Vous amoindrirez ainsi l'effet du coup que m'a porté votre colère. lui dit-elle. Je vous le dis. Oui.J'aurai la goule morte. ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez? Elle ne m'a rien dit.Je décampe. elle tient de vous. rendez-moi ma fille. Quand la porte de la rue fut fermée. Vous vous entendez peut-être avec elle. . ta. lui dit Nanon. vous me narguez. Les Cruchot.En vérité. Nanon.Ma femme est un peu indisposée Eugénie est auprès d'elle. la mère et la fille raisonnent et parlent comme si. madame des Grassins et son fils arrivèrent à huit heures. elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. vous n'avez qu'à continuer ainsi. cria-t-il..Eh! bien. allume le feu. mon enfant. au moment où elle répondait. et Dieu seul a le droit de connaître nos bonnes oeuvres.Qu'est-ce que cela fait. elle n'a pu qu'en faire un bel usage. je ne la mangerai point.Vous voilà donc veuf. si vous donnez l'or de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre coeur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter? Vous verrez ce que vaut votre Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. à l'eau! Vous êtes folle. non. Eugénie. . et vous me sauverez peut-être la vie.. oui. monsieur Grandet. vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au logis. . Monsieur.Oh! je demanderai à Dieu de m'en punir seule. C'est bien désagréable d'être veuf avec deux femmes dans sa maison.. Ma maison n'est pas tenable.Eh! bien. entendez-vous.C'est des graisses que je fonds. Brooouh! Pouah! Vous m'avez donné de cruelles étrennes.Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la maison mange du pain sec. monsieur. et s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille. Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouillotter sur le fourneau? . la perspicacité de madame Grandet lui fit apercevoir un mouvement terrible dans la loupe de son mari. Il n'a ni coeur ni âme. monsieur.Pas un mot de tout ça. dût-il m'en coûter la vie. monsieur? Excitée par la crise nerveuse où elle se trouvait. . Eugénie sortit de sa chambre et vint près de sa mère. . dit-il.

n'étaient rien pour elle.Mais. qui était montée faire sa visite à madame Grandet.Je l'ai fait ben bon. . le secret de la réclusion d'Eugénie. et se montra dans les affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais été. dit Eugénie en lui serrant la main. soit à madame des Grassins. et ne reprenaitelle pas sur ses lèvres le miel qu'y avaient laissé les baisers de l'amour? Elle ignora pendant quelque temps les conversations dont elle était l'objet en ville. Quand il passait. disaient les Cruchotins et les Grassinistes. et il ne s'en est point aperçu. elle y répondait d'une manière évasive et sans satisfaire sa curiosité. le jardin. et lui découvrit un pâté fait à la casserole. le vigneron vint voir constamment sa femme à des heures différentes dans la journée. Puis.Nous verrons cela. dit-elle.Pauvre Nanon. Néanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher. Mais une douleur profonde faisait taire toutes les autres douleurs. répondit le vigneron d'un air distrait. Cornoiller m'a donné un lièvre. et. Madame Grandet ne quitta point sa chambre. se souvint de ses trahisons. la disgrâce de son père. Il y eut un moment où les prétextes manquèrent pour justifier sa perpétuelle absence.Qu'est-il donc arrivé dans la maison Grandet? fut une question convenue que l'on s'adressait généralement dans toutes les soirées à Saumur. son état empira. que Nanon lui faisait des friandises. croyant entendre Grandet. . Vous mangez si peu. tout sur mes six francs. il ne risquera point de se gâter. Chacun lui souhaita le bonsoir. La conduite de Grandet fut alors jugée très sévèrement. et l'excommunia. Ne voyait-elle pas la mappemonde. le petit banc. par l'ordre de son père. mais il ne bégaya plus. sa mère. Quand les Cruchot furent dans la rue. toute la ville apprit que depuis le premier jour de l'an mademoiselle Grandet était. du tout. il faut prendre les plus grandes précautions. L'état de sa santé me paraît vraiment inquiétant. vous ne demeurerez pas au pain sec.Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes. j'en suis ben la maîtresse. le laurier. les lui apportait pendant la nuit. mademoiselle. si madame des Grassins lui adressait quelques paroles. Nanon vint en chaussons à pas muets chez Eugénie. de ses duretés. . Puis la servante se sauva. Il continua d'aller et venir selon ses habitudes. Il restait inébranlable. madame des Grassins leur dit: " Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. Eugénie allait aux offices sous la conduite de Nanon. .Il s'est passé quelque chose chez les Grandet. J'ai pris le lard. et l'on savait même que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que pendant le temps où son père était absent du logis. Au moins. La ville entière le mit pour ainsi dire hors la loi. et. par la gelée. dit la bonne fille. chacun se le montrait en chuchotant. . Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à vêpres. tous les habitants se mettaient aux fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche héritière et son visage. sans prononcer le nom de sa fille. âpre et froid comme une pile de granit. Chaque jour. .Tenez. C'est que ça n'est point sain du tout. pas bien du tout. sans feu. qui s'embellissait de l'éclat que jetait son âme en approchant de la 72 . de jour en jour. et chacun lui demanda: " Comment va madame Grandet? " . tout aussi bien que les ignorait son père. Voudraient-ils la marier contre son gré? " Lorsque le vigneron fut couché. Souvent il lui échappait quelque erreur dans ses chiffres. soit aux trois Cruchot. Religieuse et pure devant Dieu. que ce pâté vous durera bien huit jours. le pan de mur. Sa réclusion. Pendant quelques mois. sa conscience et l'amour l'aidaient à patiemment supporter la colère et la vengeance paternelles. sans la voir ni faire à elle la moindre allusion. La fille a les yeux rouges comme quelqu'un qui a pleuré longtemps. accompagnée de Nanon. A son âge. La mère est très mal sans seulement qu'elle s'en doute. papa Grandet. Au sortir de l'église. ben délicat. douce et tendre créature. enfermée dans sa chambre. madame des Grassins. au pain et à l'eau. causa moins. où se peignaient une mélancolie et une douceur angéliques. sans qu'il fût possible de savoir par qui le secret avait été trahi. Rien ne fit plier le vieux tonnelier. descendit.

Vous aurez un jour besoin d'indulgence. il n'avait plus osé se servir de son terrible: ta. ma mère. sa mère dépérissait de jour en jour. . faisaient couler le long du blanc visage de sa femme. pendant les premiers mois de l'année.Monsieur. Quand. il disait: " Tu es un peu pâlotte aujourd'hui. et ne répondait rien. triste et souffrante des souffrances de sa mère. montrez-vous chrétien. Grandet s'asseyait près du lit et agissait comme un homme. Quand les plus touchantes. quoique faiblement. Mais la pauvre Eugénie. sur ses lèvres serrées. cet homme? Taisez donc vos menteries. un imperturbable silence. les mêmes discours. la première. répétés avec une douceur angélique. les plus religieuses supplications lui avaient été adressées.Eh! bien.Que Dieu vous pardonne. domina sa conduite. sur le vieux tonnelier dont le caractère resta de bronze. Madame Grandet. disait-elle aux détracteurs du bonhomme. son mari venait se promener dans sa chambre. et n'en parlons pas. quelques plaintes sur son maître lui sifflaient aux oreilles. mais avec la fermeté d'une femme à qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait manqué pendant sa vie. Depuis la maladie de sa femme.Mes enfants. amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure. elle venait au chevet du lit de sa mère. elle lui dit. et la faisait resplendir. Nanon lui apportait son déjeuner. rendez vos bonnes grâces à notre fille. qui sauvait sa supériorité de père de famille. chassée par l'expression des qualités morales qui venaient fleurir sur sa face. ta! Mais aussi son despotisme n'était-il pas désarmé par cet ange de douceur. ta. ta. je ne regrette point la vie. dont la laideur disparaissait de jour en jour. voyant venir une averse. . . " L'oubli le plus complet de sa fille semblait être gravé sur son front de grès. Le génie de la prière semblait purifier. en leur imprimant l'animation particulière due à la noblesse et à la pureté des pensées élevées! Le spectacle de cette transformation accomplie par les souffrances qui consumaient les lambeaux de l'être humain dans cette femme agissait. quoique l'opinion publique condamnât hautement le père Grandet. Si sa parole ne fut plus dédaigneuse. Vous souffrez. Elle est seule. Elle était tout âme. Dieu m'a protégée en me faisant envisager avec joie le terme de mes misères. vous avant tout.Pensons à lui. disait madame Grandet. eh! bien. quoique calmés par sa mère. D'ailleurs mes maîtres ont des raisons majeures. aussitôt que son père était sorti. soudain quelques lazzis. Les paroles de cette femme étaient constamment saintes et chrétiennes. c'est son goût. est-ce que nous ne devenons pas tous plus durs en vieillissant? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il se racornisse un peu. Qui n'a pas observé le phénomène de cette transfiguration sur de saints visages où les habitudes de l'âme finissent par triompher des traits les plus rudement contournés. Tout c'était lui. la servante le défendait par orgueil pour la maison. se met tranquillement à l'abri sous une porte cochère: il écoutait silencieusement sa femme. Tous les matins. époux et père. Ces remords. dont les termes étaient à peine variés. Souvent Eugénie se reprochait d'avoir été la cause innocente de la cruelle. mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et alléger mes douleurs. disait-elle. monsieur. Il n'était même pas ému par les larmes que ses vagues réponses. était forcée de lui dire: " Où est-il? Pourquoi n'écrit-il pas? " La mère et la fille ignoraient complètement les distances. au moment de déjeuner près d'elle. ma pauvre femme. les plus tendres. l'attachaient encore plus étroitement à son amour. 73 . Mademoiselle vit comme une reine. . Sa fidèle Nanon paraissait-elle au marché. qui. mais. En entendant ces mots. ta. pleurait et n'osait parler de son cousin. et là.tombe. en montrait le visage à Nanon par un geste muet. de la lente maladie qui la dévorait. . répondait Eugénie. comme je vous pardonne moi-même. je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma santé. lui répondaitelle quand il lui avait fait la plus banale des demandes.

. confia ses peines secrètes aux Cruchot. et flottait sans doute entre les pensées que lui suggérait la ténacité de son caractère et le désir d'embrasser son enfant. je dois lui obéir. . S'il se levait et recommençait sa promenade. je vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Vous devriez même consulter monsieur Bergerin. d'où sortaient. de jeter son argent par les fenêtres. s'écria le président de Bonfons. à réconcilier Eugénie et son père. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu de temps qui me reste à vivre. n'ayant pas réussi. d'entre les crevasses. il faut. et tant dans que sur. Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron assis par un beau jour de juin sur le petit banc. . de l'intérêt que vous me témoignez. une fois qu'ils ont mis le pied chez vous.. et desquels j'ai été instruite par hasard. je le crois.. Sa conduite ne saurait être soumise à l'approbation ni à la désapprobation du monde. restait pendant quelques instants à contempler les longs cheveux de sa fille. .Eh! bien.. la mélancolie et l'amour avaient imprimée à Eugénie.Allons.Ah! ah! avez-vous un peu d'or à me donner contre des écus? . il ne s'agit pas d'argent. . Blâmer mon père serait attaquer notre propre considération. madame. . dévorée par le chagrin. messieurs. des Cheveux de Vénus. mon neveu.Qu'y a-t-il pour votre service. le charbonnier est maître de se tuer aussi. la meilleure manière d'empêcher le monde de jaser est de vous faire rendre la liberté.Non. En entendant parler d'elle. ils viennent des cinq à six fois par jour. . Je vous sais gré.Eh! mais votre femme est très malade. Il connaît ton père et sait comment il faut le prendre. un soir. je ferai finir cette réclusion dès demain.Comment cela? . des liserons et une plante grasse.Enfin. .Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces médecins. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer.Elle a raison. elle peut protester contre. il se cachait derrière le tronc de l'arbre. dit madame Grandet. encore plus que par la maladie. 74 . dit le notaire. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de bois pourri où Charles et Eugénie s'étaient juré un éternel amour. . Le lendemain. laissez votre baragouin de palais. madame Grandet. . Si elle venait à mourir sans avoir été soignée comme il faut. Soyez tranquille. il vint faire un certain nombre de tours dans son petit jardin. ce qui est pis. . vers la fin du printemps.D'accord. mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire cesser les bruits offensants qui courent par la ville. .Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et à l'eau?. maître Cruchot? dit-il en apercevant le notaire. un sedum très abondant dans les vignes à Saumur et à Tours. que ton père et toi vous soyez réconciliés. mais cela constitue des sévices tortionnaires.Mademoiselle. il n'en est comptable qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié le plus profond silence à cet égard. vous ne seriez pas tranquille. occupé à voir sa fille. jaune ou blanche. le dos appuyé au mur mitoyen. à tout prix. Mon père est maître chez lui.Messieurs.Je viens vous parler d'affaires. elle est en danger de mort. pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son miroir. elle s'asseyait complaisamment à la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur où pendaient les plus jolies fleurs. non. suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion d'Eugénie. puisqu'il répond du succès. mon ami. ou. et sans motif. mais de votre fille Eugénie. dit-elle en s'avançant par un mouvement plein de fierté. Tant que j'habiterai sa maison. Il avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie se peignait.. . lui répondit respectueusement le vieux notaire frappé de la beauté que la retraite. malgré ses prières. ma fille. Tout le monde parle d'elle et de vous. laisse à monsieur Cruchot le soin d'arranger cette affaire.De quoi se mêle-t-on? Charbonnier est maître chez lui. Eugénie sortit de sa chambre.

une dizaine.Non.Allons. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amène. ne la rudoyez pas.Ah! vous appelez six mille francs d'or une misère? . Cruchot? . j'ai donc dû vous dire cela. .. pour obtenir un partage de ce genre. qui n'était pas aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en commerce.Par la serpette de mon père! s'écria le vigneron qui s'assit en pâlissant. . répondit le notaire. Votre fille sera en droit de réclamer le partage de votre fortune.. mon vieux. Qu'ai-je à faire. Cruchot. et. mettre des entraves aux concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa mère? .Deux. vous savez vous conduire. jurez-moi sur l'honneur que ce que vous me chantez là est fondé en Droit. vous n'avez pas envie de tuer votre femme. Avez-vous reçu de l'or? . vis-à-vis de votre fille. vous ferez comme vous l'entendrez. Cruchot! . Après tout. .Elle n'a pas un mois à vivre. quatre cent mille francs peut-être! Ne faudra-t-il pas liciter. dans tout Saumur. des liquidations. des inventaires. elle succède à sa mère.. il n'y a pas. tué. de qui vous ne pouvez pas hériter. faites la paix avec Eugénie.A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme. des ventes.Oui. .Elle a donné son or. . savez-vous ce que coûteront l'inventaire et le partage de la succession de votre femme si Eugénie l'exige? .Quoi? .Cruchot. Grandet. marcha. Nous sommes de vieux amis. Montrez-moi le Code. Mon bon ami. Le tonnelier se frappa le front. Soyez donc content une fois dans la vie. Ne parlons plus de cela.. mais j'ai quelques vieux louis. . C'est une La Bertellière.Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras par un mouvement tragique.Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur. pour une misère. . . puisque vous êtes commun en biens avec votre femme. je veux voir le Code! . des partages. Après un moment de silence ou d'agonie. je vous les donnerai. Il n'avait jamais pensé à une licitation. n'est-ce pas? Mais.Enfin. un homme qui prenne plus que moi d'intérêt à ce qui vous concerne. dévoré par ma fille. . vous ne voulez pas me tromper. trahi.Mon pauvre ami. est contre mon intérêt. Il s'agit de quelque chose de plus grave pour vous. allez.Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père Grandet et de connaître la cause de la querelle. Cruchot. de faire vendre Froidfond. . dit Cruchot en terminant. Ce que je vous dis là.Mais savez-vous ce qu'elle a fait. 75 .A 99. .Elle hérite de sa mère.Eh! bien. ne sais-je pas mon métier? . peut-être. ou trois. nous verrons. . arrive qui plante. le bonhomme regarda le notaire en lui disant: " La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs ". était-il à elle? demanda le notaire.Les drôles! . les rentes sont à 99.Cela est donc bien vrai. Vous devriez des comptes à Eugénie. Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme. nous verrons ça. reprit-il solennellement. Enfin. Vous me tribouillez les entrailles. je l'aime.. moi? . revint.. Songez donc à la situation où vous seriez.Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la succession de sa mère. reprit Cruchot. vous êtes majeur. jetant un regard effrayant à Cruchot: " Comment faire? " lui dit-il.Nous verrons. Elle est solide heureusement. Je serai dépouillé. Vous ne voulez pas la déshériter.. elle vous est trop utile. et vendre pour connaître la véritable valeur? au lieu qu'en vous entendant. . . Maintenant.Allez-vous. tout Saumur vous jette la pierre. . Voyez-vous. si madame Grandet mourait.Eh! mon vieil ami.

et abandonner la direction de la moindre partie de ses biens à la mort de sa femme lui paraissait une chose contre nature.Ta. . la mère. Au regard que jeta son mari sur l'or. se donnaient le plaisir de voir le portrait de Charles. sur les ambitieux.N'est-ce pas. Eugénie avait apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire. Puis. Eugénie tremblait de tous ses membres.Du bon or! de l'or! s'écria-t-il. Au moment où le bonhomme.. . nous verrons cela. mon père. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un. . en l'absence de Grandet. cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui. et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise. Beaucoup d'or! ça pèse deux livres. dit le père d'une voix caressante. Enfin il prit son parti. Soyez gentilles toutes deux. en examinant celui de sa mère. au nom de votre salut éternel. ta. mon père. Depuis deux ans principalement.Ta! ta! ta! il a pris ta fortune. ceci est à Charles? reprit le bonhomme. La vue de l'or. inventorier l'universalité de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?. monsieur. au nom du Christ.Monsieur. ta. cria la mère en rougissant de joie. ma bonne femme: tiens. Suivant une observation faite sur les avares. ta. il monta chez sa femme et lui dit: " Allons. la repoussa si violemment en étendant le bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère. Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait à soulever l'or. qui est mort sur la croix. qui par hasard avait pris son passe-partout. de l'amadouer afin de pouvoir mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les rênes de ses millions. trop agité par ce qu'il venait d'entendre pour rester au logis.. viens embrasser ton père! il te pardonne! Mais le bonhomme avait disparu.Ce serait à se couper la gorge. tu vas mieux.Bonne femme. sur tous les gens dont la vie a été consacrée à une idée dominante. mon père. .. Il se sauvait à toutes jambes vers ses closeries en tâchant de mettre en ordre ses idées renversées. dit-il tout haut au milieu d'un clos en en examinant les ceps. tu peux passer la journée avec ta fille.. de la cajoler. je vas à Froidfond. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice. au nom de tous les Saints et de la Vierge. ta. son avarice s'était accrue comme s'accroissent toutes les passions persistantes de l'homme. Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le trésor et allant se placer à la fenêtre. qui avait tout à la fois l'oeil à sa fille et au coffret. Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque d'or.Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire jusqu'à la porte de la rue. . madame Grandet cria: " Mon Dieu.Comment pouvez-vous penser à recevoir dans votre maison le Dieu qui pardonne en tenant votre fille exilée de votre coeur? dit-elle avec émotion. . . au nom de ma vie.. . faut te rétablir ton petit trésor. Eugénie s'élança pour le ressaisir. Vive la joie! " Il jeta dix écus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tête pour la baiser au front. Grandet commençait alors sa soixante-seizième année. portez-vous bien.C'est tout à fait son front et sa bouche! disait Eugénie au moment où le vigneron ouvrit la porte.Mon père. la possession de l'or était devenue sa monomanie. . .Oui. Déclarer sa fortune à sa fille. revint à Saumur à l'heure du dîner. mais le tonnelier. Ce meuble est un dépôt sacré. fifille! Tu es ma fille. son sentiment avait affectionné plus particulièrement un symbole de sa passion. Toutes deux. cria la mère en se dressant sur son lit.Mon père?. ne touchez pas à ceci! Cette toilette n'est ni à 76 . résolu de plier devant Eugénie. . ce n'est pas à moi. Hein! pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire. ayez pitié de nous! " Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant endormi. C'est le jour de notre mariage.Bonté du ciel! Eugénie. je te reconnais. Ah! ah! Charles t'a donné cela contre tes belles pièces. . n'est-ce pas? . soyez joyeuses. régale-toi! Amusez-vous. montait l'escalier à pas de loup pour venir chez sa femme. voilà dix écus pour ton reposoir de la Fête-Dieu.

. ma fille! Il la serra.Elle le ferait comme elle le dit.Monsieur. Eugénie. grâce! dit la mère.Eh bien? lui dit froidement Grandet en souriant à froid. faut-il des drogues? . .Là. . pour jouer au loto tous les soirs à deux sous. mais je ne saurais me lever.Tiens.Mon Dieu.Pauvre mère. ou vous me déshonorez. Prends donc! s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit. répondit le médecin qui ne put retenir un sourire. un régime doux et des soins minutieux pourraient reculer l'époque de sa mort vers la fin de l'automne. dit le tonnelier. remue donc! Ecoute.Pourquoi la regardais-tu. dit-il en baisant la main de sa femme. Il alla à son cabinet. Madame Grandet s'évanouit. Faites vos farces! Hein. vous tuerez encore votre fille. . Voilà cent louis d'or pour elle. Va donc serrer cela. il déclara positivement à Grandet que sa femme était bien mal. . Grandet tint son couteau sur le nécessaire. tu ne manqueras de rien. va: nous avons fait la paix.Toi. mon cher monsieur? madame se meurt. fifille? Plus de pain sec. Elle aime son cousin. . Soyez donc raisonnable. ma fille. ni Eugénie non plus. . va chercher monsieur Bergerin.En serais-tu donc capable. Allons. Tu ne les donneras pas. mon père. . Pas vrai. et je dois la lui rendre intacte.vous ni à moi. . ma femme. monsieur. ce n'est rien.Hélas! je le voudrais bien.Reprenez-les. . entendez-vous? . Et toi. tu auras le plus beau reposoir qui se soit jamais fait à Saumur. mémère. j'embrasse Eugénie. pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit d'une voix faible madame Grandet. dit la mourante. vivons comme de bons amis. tu mangeras tout ce que tu voudras. . dit-il en maniant les louis. allons donc! Tiens. vois. cria le tonnelier. la mère. nous ne faisons qu'un maintenant. . ma femme? . .Peu de drogues. la mère.Mon père. hein? Madame Grandet et sa fille se regardèrent étonnées. ne nous brouillons pas pour un coffre. Allons. puisque cela peut vous être agréable. je me perce de celui-ci. La consultation finie. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement malade. nous n'avons besoin que de votre tendresse. ma pauvre femme. dit-il à Eugénie en lui montrant le coffret. Monsieur Bergerin. . . ne crains rien. cria Nanon. Eugénie? dit-il. .Tiens. voilà pour vous. Ah! elle ouvre les yeux. ceux-là. Mon père. c'est pis que toucher. . Nanon. monsieur. si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or. elle est à un malheureux parent qui me l'a confiée. dit la mère. tu ne sais pas combien je t'aime. Va. vois-tu. une fois dans votre vie. tiens. Mais vis longtemps.Eh! bien.Allons. ne la détruisez pas. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en arma.Monsieur.Je ne le ferai plus. Je ne t'en parlerai plus. dit-il en empochant les louis. jamais. plus. monsieur. . timère. l'embrassa. . Allez maintenant. cria Eugénie d'une voix si éclatante que Nanon effrayée monta. cria Nanon. Descendons tous dans la salle pour dîner. Eh! bien. si c'est un dépôt? Voir. mais qu'un grand calme d'esprit.Oui. ma femme. et regarda sa fille en hésitant.Mon père. mémère. Tu vas voir. porte-toi bien. arriva bientôt. c'est ca. elle lui gardera le petit coffre. mais beaucoup de soins. elle l'épousera si elle veut. Le tonnelier regarda l'or et sa fille alternativement pendant un instant. Oh! comme c'est bon d'embrasser sa fille après une brouille! ma fifille! Tiens. égaie-toi. et revint avec une poignée de louis qu'il éparpilla sur le lit. voyez-vous. 77 . blessure pour blessure. .Ca coûtera-t-il cher? dit le bonhomme. le plus célèbre médecin de Saumur. Eugénie.Mon père. ma pauvre femme. vous m'assassinez! dit la mère.

et craignirent ainsi quelque affaiblissement dans ses facultés. enfin! et ça ne finit point.Hé! bien. à Paris. Elle tremblait de laisser cette brebis. blanche comme elle. malgré les soins les plus tendres prodigués par Eugénie. J'ai du chagrin. et ne regrettait ici-bas que la douce compagne de sa froide vie. chez moi. et nous avons de petites affaires à régler entre nous deux. si l'on peut sauver ma femme. témoins de sa faiblesse. Agneau sans tache. sauvez-la. 78 . mon père? . enfin il la couvait comme si elle eût été d'or. . où sa mère venait de mourir. monsieur votre père ne voudrait ni partager. Chaque jour elle s'affaiblissait et dépérissait comme dépérissent la plupart des femmes atteintes. dit-il à Eugénie lorsque la table fut ôtée et les portes soigneusement closes. il faudrait se dispenser de faire l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise entre vous et monsieur votre père.Mon enfant. dont la succession ouverte était une première mort pour lui. seule au milieu d'un monde égoïste qui voulait lui arracher sa toison. Donc. pas vrai? Je me fie à vous. oui. Conservez-moi ma bonne femme. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude où je suis. Grandet. Le vieux tonnelier se ressemblait si peu à lui-même. Le lendemain de cette mort. Cruchot. pour en parler ainsi devant un enfant? . êtes-vous bien sûr de cela. Elle était frêle autant que les feuilles des arbres en automne. vous êtes un homme d'honneur. tu le sauras un jour. une mort toute chrétienne. te voilà héritière de ta mère. je l'aime beaucoup. .Que voulez-vous donc que je fasse? . des sommes. . fifille. Dites-lui donc.. à cet âge. il faut arranger tout cela ce soir.Oh! mon père. quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux cents francs. voyez-vous. . parce que. ça ne me regarde pas. tout se passe en dedans et me trifouille l'âme. n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822 éclatèrent particulièrement ses vertus. monsieur. où elle avait tant souffert. par la maladie. ni payer des droits énormes pour l'argent comptant qu'il peut posséder.Ma chère enfant. venez voir ma femme toutes et quantes fois vous le jugerez convenable. il tremblait tellement devant sa fille. sans que ça paraisse. pour cela. la conduite du bonhomme s'expliqua: . répondit Grandet. ses trésors. Elle ne pouvait contempler la croisée et la chaise à patins dans la salle sans verser des pleurs. l'attribuèrent à son grand âge.Mais. ni vendre ses biens. malgré la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour les moindres volontés de la mère et de la fille étonnées. à laquelle ses derniers regards semblaient prédire mille maux. . il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures entières. Cruchot? .Est-il donc si nécessaire de s'en occuper aujourd'hui. elle s'éteignit sans avoir laissé échapper la moindre plainte. lui dit-elle avant d'expirer. elle allait au ciel. Le chagrin est entré chez moi avec la mort de mon frère.Laissez-moi dire. qui seul connaissait le secret de son client. mais le jour où la famille prit le deuil. après le dîner auquel fut convié maître Cruchot. Elle crut avoir méconnu l'âme de son vieux père en se voyant l'objet de ses soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour descendre au déjeuner.. Ce fut une mort digne de sa vie. Adieu. sa patience d'ange et son amour pour sa fille.Oui. .Enfin. Eugénie trouva de nouveaux motifs de s'attacher à cette maison où elle était née. fifille. Les rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles que le soleil traverse et dore.Cruchot.Oui. que Nanon et les Cruchotins. Malgré les souhaits fervents que Grandet faisait pour la santé de sa femme. pour lequel je dépense.. il n'y a de bonheur que dans le ciel.Mademoiselle.. madame Grandet marcha rapidement vers la mort. monsieur Bergerin.. les yeux de la tête. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la peine. Pas vrai. .

. Vers la troisième année il l'avait si bien accoutumée à toutes ses façons d'avarice. vers midi. C'est dit. Néanmoins le vieillard. . Le père Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille. au lieu de signer cet acte qui coûtera gros à faire enregistrer. tu pourrais payer autant de messes que tu voudrais à ceux pour lesquels tu en fais dire.. dit le notaire. Pendant deux années consécutives il lui fit ordonner en sa présence le menu de la maison. Je te ferais alors tous les mois une bonne grosse rente de cent francs. sentit la nécessité d'initier sa fille aux secrets du ménage. dit-il en les lui jetant dans son tablier. donnez-moi l'acte. Le lendemain. Aussi. Ce fut les mêmes actes constamment accomplis avec la régularité chronométrique des mouvements de la vieille pendule.Je t'en rendrai autant l'année prochaine. oui. veux-tu ça pour tes douze cents francs? .Tais-toi. fifille? . ajouta-t-il en se frottant les mains. A demain donc. hein? . Eugénie. .. et laisseriez à votre père l'usufruit de tous les biens indivis entre vous. et recevoir les redevances. de ses fermes. mon enfant. monsieur Cruchot. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses breloques. . Vous verrez à bien préparer l'acte de renonciation au greffe du Tribunal. mais tu lui rends ce qu'il t'a donné: nous sommes quittes. c'est dit.Va. qu'il lui laissa sans crainte les clefs de la dépense.. fut signée la déclaration par laquelle Eugénie accomplissait elle-même sa spoliation.Eh! mon Dieu. Cruchot. la contenance de ses clos. . il monta vivement à son cabinet.. revint. Cependant. le vieux tonnelier n'avait pas encore donné un sou des cent francs par mois si solennellement promis à sa fille. mon ami. et montrez-moi la place où je dois signer. j'aimerais mieux ça. dit-il. La profonde mélancolie de mademoiselle Grandet n'était un secret pour personne. il faudrait signer cet acte par lequel vous renonceriez à la succession de madame votre mère. il est de mon devoir de vous faire observer que vous vous dépouillez. et lui présenta environ le tiers des bijoux qu'il avait pris à son neveu. tu donnes la vie à ton père. que faut-il que je fasse? demanda Eugénie impatientée. 79 . . à la fin de la première année. Je te bénis! Tu es une vertueuse fille. il les avait si visiblement tournées chez elle en habitudes. N'est-ce pas. si tu voulais renoncer purement et simplement à la succession de ta pauvre mère défunte.. heureux de pouvoir spéculer sur le sentiment de sa fille. petite. jamais un mot prononcé par elle ne justifia les soupçons que toutes les sociétés de Saumur formaient sur l'état du coeur de la riche héritière. Hein! cent francs par mois. s'écria Grandet en prenant la main de sa fille et y frappant avec la sienne. dit-elle. qu'est-ce que cela me fait? . mais. quand Eugénie lui en parla plaisamment. Voilà comment doivent se faire les affaires.. Il l'embrassa avec effusion. Cruchot. La vie est une affaire. me les donnez-vous? .Fifille. qui aime bien son papa. Vois. mon père.Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites. sa fille et l'acte.Oui. la serra dans ses bras à l'étouffer. en éprouvant de si violentes émotions qu'il s'essuya quelques gouttes de sueur venues sur son front.Mademoiselle. tu es une honnête fille.Je ferai tout ce qu'il vous plaira.Mais.Tiens.Eh! bien. si chacun put en pressentir la cause. malgré sa parole. Fais ce que tu voudras maintenant. .. Cinq ans se passèrent sans qu'aucun événement marquât dans l'existence monotone d'Eugénie et de son père. ne put-il s'empêcher de rougir.. dit le notaire.Oh! mon père!.O mon père! vrai. et l'institua la maîtresse au logis. et t'en rapporter à moi pour l'avenir. tu ne te dédiras point. . Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller. Il lui apprit lentement et successivement les noms. dit-il d'un accent plein d'ironie. et dont il vous assure la nue-propriété. quoique robuste encore. dit-il en regardant le notaire épouvanté. en livres? . répondit Eugénie.

si Charles Grandet ne revenait pas. . pour qu'on ne me vole pas. et Charles n'était pas là. serre ça. fut forcé de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale. à l'âge de quatrevingt-deux ans. et veillait a ce qu'elle plaçât en secret elle-même les sacs d'argent les uns sur les autres. 80 . comme à un enfant. et lui disait. pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. le président. En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le monde. et. pour ainsi dire. et disait à Nanon: " Serre.Mon père.Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. et ce dernier effort lui coûta la vie. aux terres. se ranimèrent à la vue de la croix.Oui. Il le faisait ouvrir par sa fille. Dans l'année 1827. sans doute plein d'or. comme un enfant qui. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l'heure où il fallait recevoir des fermages. . Ils lui avaient appris à jouer au whist. " Quand il pouvait ouvrir les yeux. et sa loupe remua pour la dernière fois. et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis. mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient le voir et la porte doublée de fer. au moment où il commence à voir. Il attirait à lui et roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui. morts en apparence depuis quelques heures. toujours placée dans la poche de son gilet. du bénitier d'argent qu'il regarda f1xement. ou donner des quittances.Veille à l'or. sentant que la riche héritière épouserait nécessairement son neveu. Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer.. contemple stupidement le même objet. qu'il ne voyait pas quoiqu'elle fût agenouillée devant lui et qu'elle baignât de ses larmes une main déjà froide. allait à son commandement à Froidfond. vers la fin de cette année. aux vignes. il fit un épouvantable geste pour le saisir. pendant lesquels la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruction. vendait les récoltes. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour son vieux père. Eugénie lui étendait des louis sur une table. bénissez-moi!. aux prés. l'amour était le monde entier. Aussi la mort de cet homme ne contrasta-t-elle point avec sa vie. Grandet fut condamné par monsieur Bergerin. plus près de son père. mets de l'or devant moi. à ce qu'elle fermât la porte.. comme dans celle de toutes les femmes aimantes.Ca me réchauffe! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude. son père. Dès le matin il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet. et venaient tous les soirs faire la partie. devant la porte de son cabinet. des chandeliers. Il restait là sans mouvement. Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ. et transmutait tout en or et en argent qui venait se réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet. il appela Eugénie. il lui échappait un sourire pénible. et qu'il tâtait de temps en temps. . Il agitait alors son fauteuil à roulettes jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. il entendait le bâillement de son chien dans la cour. sentant le poids des infirmités. demanda-t-elle. Eugénie se tint. mon père. Dans sa pensée. de s'en rapporter à Cruchot le notaire. Enfin arrivèrent les jours d'agonie. au grand étonnement du notaire. où toute sa vie s'était réfugiée. il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors en disant à sa fille: " Y sont-ils? y sont-ils? " d'un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu'elle lui avait rendu la précieuse clef. en cas de difficultés. . D'ailleurs son vieil ami le notaire. dont les facultés commençaient à baisser. Il voulut rester assis au coin de son feu. dont la probité lui était connue. et. le bonhomme fut enfin. Puis. Il se faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait. redoubla de soins et d'attentions: il venait tous les jours se mettre aux ordres de Grandet. mais dont l'avarice se soutenait instinctivement. ses yeux. et serra plus fortement ce dernier anneau d'affection. faire des comptes avec les closiers.

le chercher. sous votre respect. surpris d'une telle magnificence. mais une humble amie. En sortant du vieux logis. . . En moins d'un mois. et le gars Cornoiller fait un bon coup ". . dit-il en prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares. . elle narguait la vieillesse par un teint coloré. il n'était question de Nantes à Orléans que des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. forte. qui possédant déjà six cents autres francs. dit-elle. 81 . qui fut nommé garde-général des terres et propriétés de mademoiselle Grandet. madame Cornoiller eut désormais un bonheur égal pour elle à celui de posséder un mari.. L'estimation totale de ses biens allait à dix-sept millions. qui fut soigneusement continuée par monsieur et madame Cornoiller. si je savais où il est. par une santé de fer.Elle est riche. Aussi ne fut-elle plus une servante. ce mignon. une cuisinière et une femme de chambre chargée de raccommoder le linge de la maison. Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison. Il est inutile de dire que la cuisinière et la femme de chambre choisies par Nanon étaient de véritables perles. Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre serviteurs dont le dévouement était sans bornes.de faire les robes de mademoiselle. Un de ses premiers actes fut de donner douze cents francs de rente viagère à Nanon. ". depuis la chaise à patins sur laquelle s'asseyait sa mère jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin. Cornoiller. nous sommes seules. ne reçut que des compliments en descendant la rue tortueuse pour se rendre à la paroisse. . sous la protection d'Antoine Cornoiller. disait un autre voisin.Elle est capable de faire des enfants. et il valait alors soixante-dix-sept francs. j'irais de mon pied.. ayant sur sa figure indestructible un air de bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de Cornoiller. Devenue la femme de confiance d'Eugénie. disait le drapier. Nanon. Eugénie apprit par maître Cruchot qu'elle possédait trois cent mille livres de rentes en biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur. mademoiselle. Ses gros traits avaient résisté aux attaques du temps. à fermer.Elle est bon teint.Aie bien soin de tout. assises l'une et l'autre de chaque côté de la cheminée de cette salle si vide. n'ayant que Nanon à qui elle pût jeter un regard avec la certitude d'être entendue et comprise. elle passa de l'état de fille à celui de femme. dit le marchand de sel. qui pour elle composait tout l'univers. . Puis elle eut à régir deux domestiques. Les fermiers ne s'aperçurent donc pas de la mort du bonhomme. Nanon. six millions placés en trois pour cent à soixante francs. des provisions à donner le matin. Tu me rendras compte de ça là-bas. La Grande Nanon était une providence pour Eugénie. et apparut grosse. Quoiqu'elle eût cinquante-neuf ans. Pour présent de noce. devenue claire et liquide. le seul être qui l'aimât pour elle et avec qui elle pût causer de ses chagrins.Nanon. Le jour où maître Cruchot remit à sa cliente l'état de la succession. dans cette froide et obscure maison. Peut-être n'avait-elle jamais été aussi bien qu'elle le fut au jour de son mariage. et. Madame Cornoiller eut sur ses contemporaines un immense avantage. Eugénie lui donna trois douzaines de couverts. Eugénie resta seule avec Nanon. parlait de sa maîtresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher pour elle. Grâce au régime de sa vie monastique.Il y a la mer entre nous. Pendant que la pauvre héritière pleurait ainsi en compagnie de sa vieille servante. Elle eut les bénéfices de sa laideur. Cornoiller cumula les fonctions de garde et de régisseur.. tant il avait sévèrement établi les usages et coutumes de son administration. Après la mort de son père. elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante.Oui. comme faisait son défunt maître. devint un riche parti. grasse. Elle avait enfin une dépense à ouvrir. sans compter les arrérages à recevoir. plus deux millions en or et cent mille francs en écus. qui était aimée de tout le voisinage. elle s'est conservée comme dans de la saumure.Où donc est mon cousin? se dit-elle. où tout était souvenir.

reprenait une vieille Cruchotine. son amabilité sans cesse étaient vantés. sa première dame d'atours. par sa foi dans l'avenir. ouvrage de Pénélope. que si quelque nouveau venu l'eût trouvée laide. sans les échanger. Depuis sept ans. la fortune n'était ni un pouvoir ni une consolation. Aussi les personnes qui venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet. ce reproche lui aurait été beaucoup plus sensible alors que huit ans auparavant. un principe de mélancolie. et la plus habilement adulée de toutes les reines. mais les deux portraits suspendus à son lit. C'était une reine.Savez-vous. Monsieur le président de Bonfons était le héros de ce petit cercle. mademoiselle de Gribeaucourt. froissé. Ce concert d'éloges. que les Cruchot ont à eux quarante mille livres de rente. où son esprit. cette mère plaignit sa fille d'avoir à vivre. entrepris seulement pour mettre à son doigt cet or plein de souvenirs. la fit d'abord rougir.Et leurs économies. Sa pâle et triste enfance s'était écoulée auprès d'une mère dont le coeur méconnu. Pour elle. Elle se plongeait nuit et jour au sein de deux pensées infinies. L'un faisait observer que. Il ne paraissait pas vraisemblable que mademoiselle Grandet voulût se marier durant son deuil. Elle avait le médecin ordinaire de sa chambre. son oreille s'accoutuma si bien à entendre vanter sa beauté. son instruction. Un monsieur de Paris est venu 82 . elle est l'apanage des petits esprits. nommée par elles mademoiselle de Froidfond. Ses trésors n'étaient pas les millions dont les revenus s'entassaient. dont la politique était sagement dirigée par le vieil abbé. maudit par son père. et ne lui causait que des douleurs mêlées de frêles espérances. Eugénie commençait à souffrir. qui pour elle peut-être n'en faisaient qu'une seule. nouveaux pour Eugénie. un chancelier qui voulait lui tout dire. L'héritière eût-elle désiré un porte-queue. mettant tout un monde entre elle et lui. L'amour lui expliquait l'éternité. il existe une aspiration et une respiration: l'âme a besoin d'absorber les sentiments d'une autre âme. mais le coffret de Charles. depuis sept ans. sa passion avait tout envahi. Aussi la famille Cruchot. mademoiselle. se contenta-t-elle de cerner l'héritière en l'entourant des soins les plus affectueux. l'air lui manque alors. Cet amour. Elle s'habitua donc par degrés à se laisser traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs. . Ainsi jusqu'alors elle s'était élancée vers le bonheur en perdant ses forces. duquel s'était servie sa mère. elle ne pouvait exister que par l'amour. son chambellan. puis il était parti. réussissaient-elles merveilleusement à l'accabler de louanges. le seul amour d'Eugénie était. il souffre. par la religion. Puis elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait secrètement aux pieds de son idole. Le premier. mais les bijoux rachetés à son père. Eugénie ne connaissait encore aucune des félicités de la vie. la salle se remplissait d'une société composée des plus chauds et des plus dévoués Cruchotins du pays qui s'efforçaient de chanter les louanges de la maîtresse du logis sur tous les tons. dans les vastes domaines de l'héritière. sa personne. point de vie au coeur. on lui en aurait trouvé un. mais le dé de sa tante. son grand aumônier. son chancelier surtout. et que tous les jours elle prenait religieusement pour travailler à une broderie. lui avait presque coûté sa mère. et dépérit. Son coeur et l'Evangile lui signalaient deux mondes à attendre. La flatterie n'émane jamais des grandes âmes. Elle se retirait en elle-même. pour elle. qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent La flatterie sous-entend un intérêt. Sans ce beau phénomène humain. comme tous les biens des Cruchot. avait toujours souffert. Dans la vie morale.A trente ans. Sa piété vraie était connue. mais insensiblement. . que Bonfons valait au moins dix mille francs de rente et se trouvait enclavé. aussi bien que dans la vie physique. étalés orgueilleusement sur une couche de ouate dans un tiroir du bahut. de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. elle lui avait donné son coeur entre deux baisers furtivement acceptés et reçus. aimant et se croyant aimée. Après avoir entrevu son amant pendant quelques jours. En quittant avec joie l'existence. il avait beaucoup augmenté sa fortune. Chez elle. tous les soirs. et lui laissa dans l'âme de légers remords et d'éternels regrets. son premier ministre. et quelque grossiers que fussent les compliments. disait un habitué.

comme autrefois. hormis le nombre des personnages. ne prenait point de tabac chez mademoiselle de Froidfond. comme autrefois.Comment. Mais alors. Le baptême de la Ligne lui fit perdre beaucoup de préjugés. mademoiselle? Monsieur le président avait tâché de se mettre en harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer. Il parlait familièrement à la belle héritière. il a des enfants. Sa pacotille s'était d'abord très bien vendue. il se mettait en jeune homme. il eût donc retrouvé les mêmes personnages et les mêmes intérêts. . et prend ses précautions. Au commencement du printemps. son coeur se refroidit. mais il est marquis.. et en chemise dont le jabot à gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre dindon. se contracta. aussi bien qu'en Europe. il a trop de moyens pour ne pas arriver. Nanon. et de ressaisir une position plus brillante encore que celle d'où il était tombé. 83 . A force de rouler à travers les hommes et les pays. le titre de marquise. d'acheter et de vendre des hommes. prenant le sourire de dédain d'Eugénie pour une approbation. et en supprimant les figures de monsieur et de madame Grandet. elle allait disant que le mariage de monsieur le président Cruchot n'était pas aussi avancé qu'on le croyait. flétrie comme le sont presque toutes les physionomies judiciaires. . La meute poursuivait toujours Eugénie et ses millions. dans les régions intertropicales. et cernait sa proie avec ensemble. il ne paraît pas plus âgé que ne l'est monsieur Cruchot. Madame des Grassins. d'en observer les coutumes contraires. Madame des Grassins faisait sonner haut la pairie.. y arrivait toujours en cravate blanche. Si Charles fût arrivé du fond des Indes. et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans tout l'éclat d'une haute fortune. ses idées se modifièrent et il devint sceptique. badinait avec un jonc. la scène par laquelle commence cette histoire était à peu près la même que par le passé. puis président à la Cour. Au contact perpétuel des intérêts. en remplaçant le loto par le whist.Il veut succéder à monsieur de Bonfons dans la présidence du tribunal. Pendant que ces choses se passaient à Saumur. disait-elle. Le bouquet présenté jadis à Eugénie aux jours de sa fête par le président était devenu périodique. car monsieur le président deviendra conseiller. persistait à tourmenter les Cruchot. disait un autre. c'est un homme bien distingué. il est veuf. Il n'eut plus de notions fixes sur le juste et l'injuste. il sera pair de France. il ne m'écrira pas une fois en sept ans?. s'il peut être nommé juge de paix. en joignant à son commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l'amenaient ses intérêts. Charles faisait fortune aux Indes.Quoique monsieur de Froidfond ait cinquante ans. Charles eût encore été là le souverain. Néanmoins il y avait un progrès. Il doit la vendre. Tous les soirs il apportait à la riche héritière un gros et magnifique bouquet que madame Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal. et lui disait: Notre chère Eugénie! Enfin. dit un soir Eugénie en se couchant. c'est vrai. en voyant taxer de crime dans un pays ce qui était vertu dans un autre. avait l'intention de s'enter sur les Froidfond. Il me l'a souvent dit. malgré sa figure brune et rébarbative. Il était malin. . répondit madame d'Orsonval. mais la meute plus nombreuse aboyait rnieux. et. Il vint donc sur les côtes d'Afrique et fit la traite des nègres. se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à sa destinée. madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des Cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond. aussitôt les visiteurs partis. Malgré ses quarante ans. et jetait secrètement dans un coin de la cour. dont la maison ruinée pouvait se relever si l'héritière voulait lui rendre sa terre par un contrat de mariage.Oui. la figure d'Eugénie eût dominé le tableau. le bonhomme.dernièrement offrir à monsieur Cruchot deux cent mille francs de son étude. Il porta dans les affaires une activité qui ne lui laissait aucun moment de libre. il s'aperçut que le meilleur moyen d'arriver à la fortune était. pour laquelle Eugénie était parfaite de grâce et de bonté. en réunissant tous ses biens à la terre de Froidfond. Ne trouvez-vous pas. . Je sais de science certaine que le père Grandet. Il avait réalisé promptement une somme de six mille dollars.

à bouche dédaigneuse. Sur ce brick. le spéculateur avait pris. pour l'instruction des mères. le pseudonyme de Sepherd. parce que là sa destinée hasardeuse avait commencé. gros du bout. des nids d'hirondelles. âpre à la curée. espèce de phénomène végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que dans tout autre. En 1827 donc. elle avait obtenu des produits féminins si curieux que. lui avait enseigné ces regards mélancoliques qui intéressent un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement cherché. des enfants. Si la noble et pure figure d'Eugénie l'accompagna dans son premier voyage comme cette image de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols. les Négresses. belle encore. les Almées. à la côte d'Afrique.Charles devint dur. le roi Charles X. Aussi madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle presque. de Saumur. elle avait tiré de sa fille un parti très satisfaisant. elle occupait une place dans ses affaires comme créancière d'une somme de six mille francs. elle aurait dû les déposer dans un musée. son homonyme. et les aventures qu'il eut en divers pays effacèrent complètement le souvenir de sa cousine. l(r)avait soumise à une hygiène qui maintenait provisoirement le nez à un ton de chair raisonnable. Il possédait dix-neuf cent mille francs en trois tonneaux de poudre d'or bien cerclés. se trouvait également un gentilhomme ordinaire de la chambre de S. Carl Sepherd pouvait sans danger se montrer partout infatigable. avide. mais complètement rouge après les repas. qui voulait précisément se lier avec lui. sur le Marie-Caroline. Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion. se dépêche d'en finir avec l'infamie pour rester honnête homme pendant le restant de ses jours. au moment où le nez avait l'impertinence de rougir. C'était une entreprise dont le succès eût semblé problématique à tous les gens du monde malgré l'habileté qu'ils prêtent aux femmes à la mode. Au moyen de manches larges. Cette conduite et ces idées expliquent le silence de Charles Grandet. L'habitude de frauder les droits de douane le rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Eugénie n'occupait ni son coeur ni ses pensées. la marquise d'Aubrion avait donné à sa fille un air très distingué. en voyant sa fille. résolu de faire fortune quibuscumque viis. l'avait dotée de jolies manières. avait encore des prétentions. elle lui avait montré la manoeuvre du pied. d'un corset à haute pression. fluette. ses orgies de toutes les couleurs. de corsages menteurs. en homme qui. la belle madame d'Aubrion ne négligea aucun moyen de capturer un gendre 84 . il était allé réaliser ses propriétés. monsieur d'Aubrion. pour ne pas compromettre son nom. les Javanaises. audacieux. desquels il comptait tirer sept ou huit pour cent en les monnayant à Paris. Monsieur et madame d'Aubrion. des artistes. flavescent à l'état normal. et les portait sur les places où elles manquaient. bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser une femme à la mode. enfin. et s'il attribua ses premiers succès à la magique influence des voeux et des prières de cette douce fille. dont le dernier Captal mourut avant 1789. de la maison d'Aubrion de Buch. elle était telle que pouvait la désirer une mère de trente-huit ans qui. Il allait à SaintThomas acheter à vil prix les marchandises volées par les pirates. de robes bouffantes et soigneusement garnies. pour l'avancer à propos et en faire admirer la petitesse. et dont la fortune était aux îles. du banc. Enfin. à Saint-Thomas. sa fortune lui suffisant à peine pour vivre à Paris. lui avait appris l'art de se mettre avec goût. Dans les Indes. sur laquelle descendait un nez trop long. réduits à une vingtaine de mille livres de rente. à Lisbonne et aux Etats-Unis. plus tard. Pour réparer les prodigalités de madame d'Aubrion. pour contre-balancer de tels désavantages. des Nègres. fût-ce même un homme ivre de noblesse Mademoiselle d'Aubrion était une demoiselle longue comme l'insecte. il revenait à Bordeaux. du baiser pris dans le couloir. les Blanches. Il se souvenait seulement du petit jardin encadré de vieux murs. de la maison. maigre. Avec ce système. pendant la traversée. il fit l'usure en grand. les Mulâtresses. avaient une fille assez laide que la mère voulait marier sans dot.M. sa fortune fut rapide et brillante. mais il reniait sa famille: son oncle était un vieux chien qui lui avait filouté ses bijoux. Mais. d'en embarrasser qui que ce fût. Il vendit des Chinois. joli brick appartenant à une maison de commerce royaliste. Plusieurs personnes prétendent même que.

En femme du monde. monsieur. monsieur. Charles avait caressé. préfet. déclaré en faillite? . vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de rente. ils se connaissent depuis l'enfance. un nom. il reparaissait en comte d'Aubrion. secrétaire d'ambassade. toutes ces espérances qui lui furent présentées par une main habile. " . dans le titre de Captal de Buch et marquis d'Aubrion. L'hôtel d'Aubrion était criblé d'hypothèques. vivant en bonne intelligence. et à succéder. D'ailleurs. à votre choix. la joaillerie solide et futile du jeune ménage allait encore à plus de deux cent mille francs. . ambassadeur. son enivrement commencé sur le vaisseau se maintint à Paris où il résolut de tout faire pour arriver à la haute position que son égoïste belle-mère lui faisait entrevoir. En débarquant à Bordeaux. que l'on va à la cour. il se voyait ancré tout à coup dans le faubourg Saint-Germain. son mariage prochain. sa fortune. En réunissant leurs fortunes. le vint voir pour lui parler des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les dettes de son père.si riche. disait-elle à Charles. Monsieur des Grassins était déjà venu trois fois. saisi par l'éclat des idées aristocratiques. où tout le monde voulait alors entrer. à réussir. hardies. et moyennant des sinécures. Annette conseilla vivement à son ancien ami de contracter cette alliance. Enivré d'ambition par cette femme. pendant la traversée. à en prendre les armes. Charles X aime beaucoup d'Aubrion. apprenant son retour. Charles reçut des Grassins. Annette était enchantée de faire épouser une demoiselle laide et ennuyeuse à Charles. Au commencement du mois d'août de cette année. et sous forme de confidences versées de coeur à coeur.Monsieur. Des Grassins. Croyant les affaires de son père arrangées par son oncle. elle avait promis à Charles Grandet d'obtenir du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait. l'argenterie. on devient tout ce qu'on veut être. à dominer.Et quand on a cent mille livres de rente. Ainsi vous serez. mademoiselle d'Aubrion et Charles logèrent ensemble dans le même hôtel et partirent ensemble pour Paris. que le séjour des Indes avait rendu très séduisant: son teint avait bruni. une famille. et où. son père n'a jamais fait faillite. et dont je ne saurais profiter. ajouta-t-il en poussant poliment le sieur des Grassins vers la porte. Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indifférent. d'ici à quelques jours. Ne partageant pas les préjugés de monsieur d'Aubrion sur la noblesse. et qui lui en montrait les dessins. Charles l'écouta froidement: puis il lui répondit. Je n'ai pas ramassé presque deux millions à la sueur de mon front pour aller les flanquer à la tête des créanciers de mon père. des soins que vous avez bien voulu prendre. Je vous suis obligé. La mère avait déjà parlé du bonheur qu'elle aurait de céder son rez-dechaussée à son gendre et à sa fille. avait tué quatre hommes en différents duels. Charles respira plus à l'aise dans Paris. d'ici à quelques jours. à Aubrion. Ebloui par la prospérité de la Restauration qu'il avait laissée chancelante. et où elle venait déjeuner 85 .Et si monsieur votre père était. avec l'impertinence d'un jeune homme à la mode qui. je me nommerai le comte d'Aubrion. qu'il ne reconnut pas. sans l'avoir bien compris: " Les affaires de mon père ne sont pas les miennes. les façons. Il trouva Charles en conférence avec le joaillier auquel il avait commandé des bijoux pour la corbeille de mademoiselle d'Aubrion. Sa cousine n'était donc plus pour lui qu'un point dans l'espace de cette brillante perspective. lui Grandet. à porter le nom d'Aubrion. madame. ses manières étaient devenues décidées. Malgré les magnifiques diamants que Charles avait rapportés des Indes. dans les Indes. à l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde. moyennant la constitution d'un majorat de trentesix mille livres de rente. comme les Dreux reparurent un jour en Brézé. et lui promit son appui dans toutes ses entreprises ambitieuses. Il revit Annette. comme le sont celles des hommes habitués à trancher. en voyant qu'il pouvait y jouer un rôle. Charles devait le libérer. maître des requêtes au Conseil d'Etat. Eugénie était assise sur le petit banc de bois où son cousin lui avait juré un éternel amour. car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre. on pourrait réunir cent et quelques mille livres de rente à l'hôtel d'Aubrion. au mois de juin 1827.

. ne veux-je pas trahir une amitié sacrée pour moi. Il s'agit. .. quand il s'en est allé par Saumur? . Le soleil éclairait le joli pan de mur tout fendillé. rien n'empêche. Vous êtes libre. avec plaisir. les petits événements de son amour et les catastrophes dont il avait été suivi. dit Eugénie. et nous devons leur succéder. D'enfant que j'étais au départ. par votre délicate obligeance. Vous m'avez porté bonheur. le succès de mes entreprises. la plus joyeuse matinée. est une chimère. L'amour. " Ma chère cousine. de la salle grise. je le crois. Je n'ai point oublié que je ne m'appartiens pas. ma cousine. n'est-ce pas? Aussi. j'ai réfléchi sur la vie. je l'éprouve. Elle lut toute la lettre que voici. auquel il était défendu de toucher. En ce moment. par la plus fraîche.quand il faisait beau.. la réalisation de nos petits projets. " . La pauvre fille se complaisait en ce moment. Oui. pensa-t-elle. à repasser dans sa mémoire les grands. et garda la lettre pendant un moment. vous le saurez. " . Il en tomba un mandat sur la maison madame des Grassins et Corret de Saumur. de ma chambre en mansarde. et je me suis dit que vous pensiez toujours à moi comme je pensais souvent à vous. et je suis libre encore. .Ah! Nanon.. remit une lettre à madame Cornoiller.Paris! C'est de lui. pourquoi revient-il par Paris. en ce moment..Lisez donc. " Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons ardents. les deux mains sur les hanches. mais j'ai trop de loyauté dans le caractère pour vous cacher la situation de mes affaires. Il est revenu. " . je suis devenu homme au retour. de par la fantasque héritière. Rien ne résiste au temps. n'osa plus lire la lettre. Aujourd'hui mon expérience me dit qu'il faut obéir à toutes les lois sociales et réunir toutes les convenances voulues 86 ... du couloir. qui vint au jardin en criant: "Mademoiselle. je ne dois point vous tromper.Lisez. . presque en ruines. et alla s'asseoir sur une des marches de la cour. quoique Cornoiller répétât souvent à sa femme qu'on serait écrasé dessous quelque jour. d'une alliance qui satisfait à toutes les idées que je me suis formées sur le mariage. .Il n'écrirait pas. et j'ai suivi les conseils de mon oncle. mon avenir plus facile. et de grosses larmes lui vinrent aux yeux. en apparence. Eugénie décacheta la lettre en tremblant.du petit banc de bois où nous nous sommes juré de nous aimer toujours. . ces souvenirs ont soutenu mon courage. je suis revenu riche. mademoiselle. J'espère que vous êtes aujourd'hui consolée. Elle palpitait trop vivement pour pouvoir la décacheter et la lire. malheureusement pour moi. le facteur de poste frappa. et la joie semblait s'échapper comme une fumée par les crevasses de son brun visage. je me suis toujours souvenu dans mes longues traversées du petit banc de bois.Il me disait tu! Elle se croisa les bras.. vous apprendrez. le moment des illusions est passé. Aujourd'hui. une lettre! " Elle la donna à sa maîtresse en lui disant: " C'est-y celle que vous attendez? " Ces mots retentirent aussi fortement au coeur d'Eugénie qu'ils retentirent réellement entre les murailles de la cour et du jardin. Eugénie pâlit. " Ma chère cousine. dont la mort et celle de ma tante viennent de m'être apprises par monsieur des Grassins. La Grande Nanon resta debout. pour moi. ma chère cousine. La mort de nos parents est dans la nature. à l'heure convenue entre nous.Est-il mort? demanda Nanon. et de la nuit où vous m'avez rendu. " Vous. Et son coeur se serra. dans le mariage. Avez-vous bien regardé les nuages à neuf heures? Oui.. Nanon le ramassa. Oui. je pense à bien des choses auxquelles je ne songeais pas autrefois. non. Que voulez-vous! En voyageant à travers de nombreux pays.Je ne suis plus Eugénie..

" . et payable en or. .Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procédés. de mes espérances et de ma fortune. priant et se souvenant jusqu'au dernier soupir. n'est-ce pas me mettre entièrement à votre discrétion. . et ne cadreraient sans doute point avec mes projets ultérieurs. avec quelle bonne foi je vous expose l'état de mon coeur. peut-être. sans doute. et vous dire que. ni de votre éducation. et que je me souviens encore de nos amours d'enfant. jeune personne de dix-neuf ans. En vous disant que je ne pense qu'à faire un mariage de convenance. Ce fut le sentiment d'Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. Cela. les idées monarchiques reprennent faveur. mesura d'un regard toute sa 87 . ta. Nous nous devons à nos enfants. Une chose pour laquelle j'aurais donné mille fois ma vie! Epouvantable et complet désastre.. en pensant aux dernières paroles de sa mère.Tan. qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris. est beau. certaines femmes vont arracher leur amant aux bras d'une rivale. qui. mais moi. se dit-il. " . je me souviens de toutes. la tuent et s'enfuient au bout du monde. avait chanté Charles Grandet sur l'air de Non più andrai. semblable à quelques mourants. comprenant intérêts et capital de la somme que vous avez eu la bonté de me prêter.. et il avait ajouté ceci: " P. Il est possible que de votre côté vous ayez oublié nos enfantillages après sept années d'absence. en signant: Votre dévoué cousin. " CHARLES. ma chère cousine. ta. de recevoir beaucoup de monde. pourra prendre dans l'Etat telle place qu'il lui conviendra de choisir.Tinn. et veux vous faire arbitre de ma situation.par le monde en se mariant Or. ni de vos habitudes. que sur le mien. ni une planche sur le vaste océan des espérances. m'apporte en mariage son nom.Toûn!. ti. l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. dont l'héritière. Aujourd'hui je possède quatre-vingt mille livres de rente.Tan. et une position des plus brillantes. D'autres femmes baissent la tête et souffrent en silence: elles vont mourantes et résignées. ta. Donc... l'amour vrai. il vous appartient de la connaître. un titre. ma chère cousine. Non. quelques années plus tard. je me contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez offert de si touchantes images. même des plus légèrement données. . avait projeté sur l'avenir un coup d'oeil pénétrant. influerait plus sur votre avenir. déjà se trouve entre nous une différence d'âge qui. ta. Elle jeta ses regards au ciel. ta. Je ne vous parlerai ni de vos moeurs.Par la diligence! dit Eugénie. ta. Je vous avouerai. que je n'aime pas le moins du monde mademoiselle d'Aubrion. mon fils. mais. la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa Majesté. J'attends de Bordeaux une caisse où se trouvent quelques objets que vous me permettrez de vous offrir en témoignage de mon éternelle reconnaissance. ni mes paroles. Vous voyez. Il entre dans mes plans de tenir un grand état de maison.. ta. ma chère cousine. vous rendre maîtresse de mon sort. rue Hillerin-Bertin. ti. " .Tinn. ta. sur l'échafaud ou dans la tombe. et vous avez le droit de la juger. etc.. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit mille francs à votre ordre. En se voyant abandonnées.S. . j'assure à mes enfants une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables: de jour en jour. je serai plus franc. l'amour des anges. pleurant et pardonnant. ayant un coeur moins jeune et moins probe. le mobile de ce crime est une sublime passion qui impose à la Justice humaine. Et il avait cherché le mandat. Ceci est de l'amour. puis. Eugénie se souvenant de cette mort et de cette vie prophétique. lucide. Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette à l'hôtel d'Aubrion. je n'ai oublié ni votre indulgence. ayant un majorat de quarante mille livres de rente. s'il faut renoncer à mes ambitions sociales. ne songerait même pas. devenu marquis d'Aubrion. par son alliance. et auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis. et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et tranquille. Cette fortune me permet de m'unir à la famille d'Aubrion. Le vaisseau sombrait sans laisser ni un cordage.Toûn.

mademoiselle. dit-elle en pleurant. ou quitter le monde ou en suivre les lois. Le mariage est une vie. mais elle retrouva le souvenir de son cousin dans ce vieux salon gris. . Ecoutez. je n'ai d'autre refuge que l'Eglise. vous me trouvez dans un moment où il m'est impossible de songer à mon prochain. Je vais dire adieu au monde et vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite. la mort promptement. Ce curé.Que voulez-vous dire? demandèrent mademoiselle Grandet et le curé. Croyez votre pasteur: un époux vous est utile. et des sentiments assez féconds pour que nous puissions y puiser sans crainte de les tarir. et vous l'avez saintement acceptée ainsi. Ah! voici monsieur le curé. parent des Cruchot.Oh! monsieur le curé.Mon Dieu! monsieur le curé. En ce moment. le voile est une mort.Eh! bien. Contre son habitude. sur la cheminée duquel était toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins à son déjeuner. tendre au ciel. . Eugénie crut qu'il venait chercher les mille francs qu'elle donnait mensuellement aux pauvres. ainsi que du sucrier de vieux Sèvres.Madame. . Oui. je venais vous parler d'affaires. était dans les intérêts du président de Bonfons Depuis quelques jours. mademoiselle. nous nous occuperons de vous. vous ne le devez pas. Vous aimez trop sincèrement Dieu pour ne pas faire votre salut au milieu du monde. ce serait de l'égoïsme. D'abord. je viens vous parler d'une pauvre fille à laquelle toute la ville de Saumur s'intéresse. 88 . monsieur. .Il est nécessaire. ne vit pas chrétiennement. N'êtes-vous donc pas la mère des pauvres auxquels vous donnez des vêtements. Vous auriez bientôt mille procès. . et dit à Nanon de les aller chercher. Obéir à votre destinée terrestre ou à votre destinée céleste. Cette matinée devait être solennelle et pleine d'événements pour elle. dit-elle. du bois en hiver et du travail en été? Votre grande fortune est un prêt qu'il faut rendre. . et qui. . je suis tout occupée de moi.Mademoiselle. Je suis bien malheureuse. .Oui. . . . dans un sens purement religieux. elle ne passa point par le couloir. elle a un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs. revenez dans quelques instants. de l'obligation où elle était de contracter mariage. et vous seriez engagée en d'inextricables difficultés. en nous occupant de cette fille. vous devez conserver ce que Dieu vous a donné.destinée. Elle venait amenée par la vengeance et par un grand désespoir. monsieur le curé. . Je vous parle comme à une ouaille chérie.Ah! votre voix me parle au moment où je voulais entendre une voix. Vous ensevelir dans un couvent. vous n'avez que deux voies à suivre. Elle n'avait plus qu'à déployer ses ailes. . faute de charité pour elle-même. la mort. mademoiselle.La mort! mais vous avez de grandes obligations à remplir envers la Société. je vous laisse le champ libre. Dieu vous adresse ici. madame des Grassins se fit annoncer. Souffrir et mourir. fit madame des Grassins.Eh! bien. Si vous voulez faire votre salut. de longtemps réfléchir à ce violent parti. votre appui m'est en ce moment bien nécessaire. dit Eugénie. dit-elle avec une effrayante vivacité. pourriez-vous gérer seule votre immense fortune? vous la perdriez peut-être. quant à rester vieille fille. ma fille. En voyant son pasteur.Ma mère avait raison. Elle vint à pas lents de son jardin dans la salle. Je me tais.Aujourd'hui. et auquel vous donnez de saints exemples. mais le curé se prit à sourire. dont vous êtes un des plus beaux ornements. dit le curé. Nanon lui annonça le curé de la paroisse. le vieil abbé l'avait déterminé à parler à mademoiselle Grandet. et vivre en prières jusqu'au jour de la délivrance. ma pauvre enfant. et je vois que vous êtes en grande conférence.

". Après une pause. nous verrons cela. mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son père et y passa la journée seule. son mariage avec mademoiselle d'Aubrion?.. . malgré les instances de Nanon.Un mois! se dit Eugénie en laissant tomber sa main. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur..Eh! bien. il est bien légitimement dû douze cent mille francs aux créanciers. Je suis venu lui faire part des soins que son oncle et moi nous avons donnés aux affaires de son père. le mien m'intéresse fort. Néanmoins. Elle n'acheva pas. je ne comprends pas..... Jamais le salon des Grandet n'avait été aussi plein qu'il le fut pendant cette soirée. Mais quelque attentive que fût la curiosité des visiteurs. se dit Eugénie. ne laissa percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions qui l'agitaient. en des temps plus heureux. à moi qui.Monsieur le curé.Je vous remercie. serait-ce pécher que de demeurer en état de virginité dans le mariage? .. Lisez. parlez devant monsieur le curé.. Le curé partit. elle ne fut point satisfaite. le mépris n'en fut pas moins complet. . Aussi vaisje expliquer ma position aux créanciers. . " .. dit Eugénie avec un noble sang-froid que lui donna la pensée qu'elle allait exprimer. et des habiles manoeuvres par lesquelles nous avons su faire tenir les créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Elle parut le soir. Quoique tout Paris parle de son mariage. Une femme n'a jamais son esprit dans sa poche. Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever. il est à Paris depuis un mois. Mais. pendant cinq ans. qui s'y était attendue. à un pour cent sur la somme des créances. . " .. elle ne s'écria pas comme une Parisienne: " Le polisson! " Mais pour ne pas être exprimé. Un agréé serait en droit de lui demander trente à quarante mille francs d'honoraires. le marquis d'Aubrion ne donnera pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Eugénie. et que tous les bans soient publiés. . Elle 89 . et je vais faire déclarer son père en faillite. que les affaires de son père n'étaient pas les siennes. Ce mariage est loin de se faire. pour agir sans que tu lui aies parlé de cette affaire. patience. voici ce que des Grassins m'écrit. dit madame des Grassins.Cela est vrai.. . et j'ai fait des promesses au nom de la famille. vous avez huit mille cent francs d'or à nous compter. dit-elle à madame des Grassins.En ce moment. Eugénie rougit et resta muette.. . nous avions pensé. répondit-elle avec ironie.. j'ai trop de respect pour mademoiselle Eugénie. . j'ai sans doute l'esprit dans ma poche.Ne sais-je pas le retour de votre cousin. vous avez toute la voix de défunt votre père. me suis dévoué nuit et jour à ses intérêts et à son honneur. Elle sut prendre une figure riante pour répondre à ceux qui voulurent lui témoigner de l'intérêt par des regards ou des paroles mélancoliques. à l'alliance de laquelle. Eugénie lut la lettre suivante: " Ma chère femme. madame Cornoiller. faites-moi l'avantage de venir avec moi.Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler à ce futur vicomte d'Aubrion. Je me suis embarqué dans cette affaire sur la parole de ce vieux caïman de Grandet. Parlez.Eh! bien.Il m'écrivait donc au moment où. lui dit Nanon. Si vous voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme de Matrimonio le célèbre Sanchez. je pourrai vous le dire demain. elle reprit la lettre. La nouvelle du retour et de la sotte trahison de Charles avait été répandue dans toute la ville. vous savez qu'il est mon directeur.. " Là. mademoiselle. madame.Madame... Ce petit impertinent n'a-t-il pas eu le front de me répondre. à l'heure où les habitués de son cercle arrivèrent. mais elle prit le parti d'affecter à l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son père. sans vouloir descendre à l'heure du dîner. Charles Grandet arrive des Indes..Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue..

. monsieur le président. .Vous me voyez prêt à tout.Voici quinze cent mille francs. non pas demain. n'était-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son mari? Dans les petites villes. Le président pâlit et fut obligé de s'asseoir. dit le notaire. enfin veillez à faire faire une quittance générale et notariée. aussi s'empressa-t-il d'exécuter ses ordres avec la plus grande promptitude. de là dans l'arrondissement et dans les quatre préfectures environnantes. Le magistrat convoqua les créanciers en l'Etude du notaire où étaient 90 . Eugénie tomba sur son fauteuil et fondit en larmes.Monsieur le président. et se trouvait à Paris le lendemain soir. J'ai dans le coeur un sentiment inextinguible. au président de rester. il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblée qui ne se sentît ému. dit mademoiselle de Gribeaucourt. A votre retour. . bien en forme. monsieur. se payaient et discutaient les derniers coups de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. . et ma main est à vous.Restez. qu'il devait mademoiselle Grandet à un dépit amoureux. il y eut un coup de théâtre qui retentit dans Saumur. qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle des promesses. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle indulgence. Jurez de me laisser libre pendant toute ma vie. en face de tout Saumur. mais à l'instant même. chacun fit son calembour. capital et intérêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'à celui du remboursement. Au moment où l'assemblée se leva en masse pour quitter le salon. et les joueurs quittaient leurs tables. tous voyaient l'héritière montée sur ses millions. Oh! reprit-elle en le voyant se mettre à ses genoux. Chacun dit son mot. Nous nous connaissons depuis si longtemps. Le président comprit. . vous la porterez avec tous les titres à mon cousin Grandet et vous lui remettrez cette lettre. dit Eugénie à monsieur de Bonfons en lui voyant prendre sa canne. Vers neuf heures.C'est un beau schleem. je n'ai pas tout dit.sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la politesse. Je ne dois pas vous tromper. Le président prit la poste. lui dit Eugénie d'une voix émue quand ils furent seuls. Dans la matinée du jour qui suivit son arrivée. les parties finissaient. .Au président les millions. Dire. payez tout ce que sa succession peut devoir. . de ne me rappeler aucun des droits que le mariage vous donne sur moi. . Vous êtes magistrat. Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant de joie et d'angoisse. comme sur un piédestal. Rendez-vous chez monsieur des Grassins. L'amitié sera le seul sentiment que je puisse accorder à mon mari: je ne veux ni l'offenser. Mais vous ne posséderez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service. je m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de la vie à l'abri de votre nom. monsieur le président. s'écria madame d'Orsonval. partez pour Paris. il alla chez des Grassins. non pas cette nuit. les convenances sont si sévèrement observées.Voilà le meilleur coup de la partie. je tiendrai ma parole.Je serai votre esclave! lui dit-il.C'est clair. un galant homme. dit l'abbé. nous sommes presque parents. monsieur. dit le président. sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle. le président de Bonfons épouse mademoiselle Grandet. dit-elle en tirant de son sein une reconnaissance de cent actions de la Banque de France. rassemblez-les. Le drame commencé depuis neuf ans se dénouait. Quand monsieur de Bonfons fut parti. ni contrevenir aux lois de mon coeur. . Vous êtes un homme loyal. Tout était consommé. je sais ce qui vous plaît en moi. je ne me fie qu'à vous en cette affaire. reprit-elle en lui jetant un regard froid. lui. afin qu'il n'arrivât aucune réconciliation entre les deux amants. . vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.Quand vous aurez la quittance. A cette parole.

. au nom de mademoiselle Grandet. Soyez heureux.Rien.Il se moque de moi. le président se rendit à l'hôtel d'Aubrion. .Nous nous annoncerons réciproquement nos mariages. vous aurez toujours une fidèle amie dans votre cousine. à qui la duchesse de Chaulieu vient de tourner la tête. dit le président. monsieur le président de Bonfons s'est chargé de vous remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle par laquelle je reconnais les avoir reçues de vous. dit le président en prenant son chapeau.. . lui dit-il.Nous nous poussons déjà. je n'en connais ni les calculs ni les moeurs.Dix-sept. elle est donc riche? . . dit madame la marquise d'Aubrion en entrant sans faire attention à Cruchot. oui. Quoique ce fussent des créanciers. " Le président sourit de l'exclamation que ne put réprimer cet ambitieux au moment où il reçut l'acte authentique. . j'en suis content. EUGENIE.. ce catacouas de Saumur. répondit le président d'un air goguenard. près de dix-neuf millions. leur paya le capital et les intérêts dus. Oui. et y trouva Charles au moment où il rentrait dans son appartement. répondit Charles. J'ai pensé que le fils d'un failli ne pouvait peut-être pas épouser mademoiselle d'Aubrion.En argent? dit-elle. . Adieu. . Là. et ne saurais vous y donner les plaisirs que vous voulez y trouver.. de plus. mais elle n'en a plus que dix-sept aujourd'hui. dit Charles en retrouvant un peu d'assurance. 91 . mon cousin. .Elle avait. Charles regarda le président d'un air hébété.Mon homme d'affaires.Intégralement. Eh! bien. Le paiement des intérêts fut pour le commerce parisien un des événements les plus étonnants de l'époque. sept cent cinquante mille livres de rente. J'ai envie de lui donner six pouces de fer dans le ventre.déposés les titres..Quel est ce monsieur? dit-elle à l'oreille de son gendre. il faut leur rendre justice: ils furent exacts.. le président de Bonfons. intérêts et capital. et je vais faire réhabiliter sa mémoire. mon cher ami. ajouta-t-il en déposant sur une table le coffret dans lequel était la toilette.Hé! bien. .D'accord. . c'est une bonne fille. Voici. Les trois millions autrefois dus par mon père ont été soldés hier. madame. mon cousin. il y a quatre jours. . je ne puis donc plus vous offrir que l'honneur de votre père. et chez lequel pas un ne faillit à l'appel. . Je vous le répète. en nous mariant.Quelle bêtise! s'écria la belle-mère. Mais. en apercevant le Cruchot. La marquise salua dédaigneusement monsieur de Bonfons et sortit. Nous réunissons. nous pourrons nous pousser l'un l'autre.Dix-sept millions. une petite caisse que je dois aussi ne remettre qu'à vous. Le président lui remit d'abord la lettre suivante: " MON COUSIN. .. . On m'a parlé de faillite!. Pour rendre votre bonheur complet.. Le vieux marquis venait de lui déclarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous les créanciers de Guillaume Grandet seraient soldés.Mon cher cousin. ne prenez nul souci de ce que vient de vous dire ce pauvre monsieur d'Aubrion. lui répondit-il à voix basse.Ah! vous épousez Eugénie. mademoiselle Grandet et moi. rien n'empêchera votre mariage. . accablé par son beau-père. Quand la quittance fut enregistrée et des Grassins payé de ses soins par le don d'une somme de cinquante mille francs que lui avait allouée Eugénie. reprit-il frappé tout à coup par une réflexion lumineuse. Adieu. mil. selon les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours. monsieur.. vous avez bien jugé de mon esprit et de mes manières: je n'ai sans doute rien du monde.

Le président était parti. Pauvre président! Douée de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpétuelles méditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui tombent dans sa sphère. entendant que ladite donation soit. devint président de chambre. Elle a toutes les noblesses de la douleur. mais comme une femme est belle à près de quarante ans. un cancer? Pourquoi ne voit-elle pas des médecins? Elle devient jaune depuis quelque temps. ainsi que les huit mille francs de son cousin. dit-on. encore belle. il était nommé conseiller à la Cour royale d'Angers. encore augmentée par les successions de son oncle le notaire. Dieu. Il attendit impatiemment la réélection générale afin d'avoir un siège à la Chambre. pieuse et bonne. le punissait sans doute de ses calculs et de l'habileté juridique avec laquelle il avait minuté. mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que donne l'existence étroite de la province. Son mari. au cas où ils n'auraient pas d'enfants..Il faut que madame la présidente de Bonfons soit bien souffrante pour laisser son mari seul. qui secourait incessamment les malheureux en secret. Cette clause peut expliquer le profond respect que le président eut constamment pour la volonté. et enfin premier président au bout de quelques années. meubles et immeubles sans en rien excepter ni réserver. . la Grande Nanon.Alors le roi sera donc son cousin. reposé. Donner la vie à un enfant. Son visage est blanc. de retour à Saumur. Comment peut-elle ne pas désirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari. Malgré ses huit cent mille livres de rente. en toute propriété. Avant de quitter Saumur. et si c'était par l'effet d'un caprice. que Dieu eut la fantaisie d'appeler à lui. savait que grâce à l'entremise de Cruchot le président désirait sa mort pour se trouver en possession de cette immense fortune. une gastrite. calme. et de son oncle l'abbé. elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet. comme la plus forte des garanties. la sainteté d'une personne qui n'a pas souillé son âme au contact du monde. Pauvre petite femme! Guérira-t-elle bientôt? Qu'a-t-elle donc. pour la solitude de madame de Bonfons.. qui respectait. Il mourut huit jours après avoir été nommé député de Saumur. elle devrait aller consulter les célébrités de Paris. etc. La Providence la vengea des calculs et de l'infâme indifférence d'un époux. mais comme elles savent accuser une femme. Les femmes citaient monsieur le premier président comme un des hommes les plus délicats. publia son mariage avec Eugénie. se dispensant même de la formalité de l'inventaire. La pauvre recluse avait pitié du président. riche de huit cent mille livres de rente. sans que l'omission dudit inventaire puisse être opposée à leurs héritiers ou ayants cause. habituée par le malheur et par sa dernière éducation à tout deviner. l'universalité de leurs biens. comment ne pas lui donner d'héritier. qui voit tout et ne frappe jamais à faux. Eugénie fit fondre l'or des joyaux si longtemps précieux à son coeur. madame Cornoiller. . les joies de l'ambition caressées par le premier président? Dieu jeta donc des masses d'or à sa prisonnière pour qui l'or était indifférent et qui aspirait au ciel. dans sa position? Savez-vous que cela est affreux. Madame de Bonfons fut veuve à trente-trois ans. Eugénie. monsieur de Bonfons. Six mois après. Trois jours après. et les consacra. avec les plus cruels ménagements. Néanmoins monsieur le président de Bonfons (il avait enfin aboli le nom patronymique de Cruchot) ne parvint à réaliser aucune de ses idées ambitieuses. il serait bien condamnable. en de saintes pensées. la passion sans espoir dont se nourrissait Eugénie. la passion d'Eugénie. ses manières sont simples. disait Nanon. Il convoitait déjà la Pairie. n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours où jadis son père lui permettait 92 . bourgeoise de Saumur. le plaignaient et allaient jusqu'à souvent accuser la douleur. Sa voix est douce et recueillie. qui vivait. son contrat de mariage où les deux futurs époux se donnaient l'un à l'autre. n'était-ce pas tuer les espérances de l'égoïsme. accurante Cruchot. à qui sa maîtresse annonçait les grandeurs auxquelles elle était appelée. à un ostensoir d'or et en fit présent à la paroisse où elle avait tant prié Dieu pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps entre Angers et Saumur. qui montra du dévouement dans une circonstance politique. et alors.

Depuis quelques jours. ni famille. Eugénie marche au ciel accompagnée d'un cortège de bienfaits. Madame de Bonfons que. septembre 1833. La grandeur de son âme amoindrit les petitesses de son éducation et les coutumes de sa vie première. . est l'image de sa vie.Il n'y a que toi qui m'aimes. et donner de la défiance pour les sentiments à une femme qui était tout sentiment. dit-on. qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres. disait-elle à Nanon. Elle accumule soigneusement ses revenus.d'allumer le foyer de la salle. devait donc être soumis aux calculs de l'intérêt humain. faite pour être magnifiquement épouse et mère. Telle est l'histoire de cette femme qui n'est pas du monde au milieu du monde. Ni la Grande Nanon. L'argent devait communiquer ses teintes froides à cette vie céleste. sans cesse ombragée. on appelle mademoiselle. Nanon et Cornoiller sont. La maison de Saumur. ni enfants.livrefrance. un hospice pour la vieillesse et des écoles chrétiennes pour les enfants.com 93 . maison sans soleil. et l'éteint conformément au programme en vigueur dans ses jeunes années. mais rien n'est plus faux. La main de cette femme panse les plaies secrètes de toutes les familles. inspire généralement un religieux respect. n'a ni mari. témoignent chaque année contre l'avarice que lui reprochent certaines personnes. Elle est toujours vêtue comme l'était sa mère. une bibliothèque publique richement dotée. sans chaleur. dans les intérêts d'un marquis. Ce noble coeur. Les gens de Saumur s'occupent d'elle et de monsieur le marquis de Froidfond dont la famille commence à cerner la riche veuve comme jadis avaient fait les Cruchot. De pieuses et charitables fondations. et peut-être sembleraitelle parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un noble emploi de sa fortune. il est question d'un nouveau mariage pour elle. mélancolique. par raillerie. qui. Paris. Les églises de Saumur lui doivent quelques embellissements. ni Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du monde. *** FIN *** www.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful