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Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs,...

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Halbwachs, Maurice (1877-1945). Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs,.... 1925.

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TRAVAUX PUBLIÉS

DE L'ANNÉE SOUS LA DIRECTION Fondateur : ÉMILE

SOCIOLOGIQUE DE M. MARCEL DURKHEIM

MAUSS

LES

CADRES

SOCIAUX
DE

LA

MÉMOIRE
PAR

MAURICE

HALBWACHS
do Strasbourg.

Professeur à l'Université

PARIS
LIBRAIRIE
108,

FÉLIX

ALCAN
VIe

BOULEVARD SAINT-GERMAIN,

.

DE LA MÉMOIRE LES CADRES SOCIAUX .

in-8°. tique morale. graphiques texte. avec deux plans et trois hors in-8°... Recherches sur la ouvrière hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles contemporaines. Un volume La Théorie moyen. vol.DU MÊME AUTEUR A LA La Classe MÊME LIBRAIRIE et les niveaux de vie. Le Calcul des probabilités à la portée de tous (en collaboration avec M. Fréchet. Prix. un vol. de l'homme Essai sur Quetelet et la statis- Les Expropriations et le prix des terrains à Paris (1860-1900). 18 fr. à la Faculté des professeur Sciences de l'Université de Strasbourg). Travaux de l'Année sociologique. Un vol. Dunod. Société nouvelle de librairie et d'édition Un (Rieder). . in-12. in-12.

MARCEL MAUSS Fondateur : EMILE DURKHEIM LES CADRES DE SOCIAUX LA MÉMOIRE PAR MAURICE Professeur HALBWACHS à l'Université de Strasbourg LIBRAIRIE PARIS FÉLIX 1925 ALCAN Tous droits de reproduction et d'adaptation réservés .TRAVAUX PUBLIÉS SOUS DE LA L'ANNÉE DIRECTION DE SOCIOLOGIQUE M.

.

et enfin en France. en 1731. Chiffre en blanc). nous y avons lu une histoire singulière. p. c'est parce qu'il permet de comprendre en quel sens on peut dire que la mémoire dépend de l'entourage social. nous dit : 1. « On écrivit à son sujet un article dans le Mercure de France. ni d'où elle venait. dernièrement. soit des phoques. et que nous ne connaissons que de seconde main. et paraissait des images qui représentaient émue quand on lui montrait soit des huttes et des barques du pays des Esquimaux. Magasin 1849. Elle assurait qu'elle avait deux fois traversé de larges étendues de mer. l'avait fait embarquer 1. Elle n'avait gardé les détails aucun' souvenir de son enfance. et un petit opuscule en 1755 (dont il ne nous (le dernier ce récit. mais que le maître. près de Châlons. un enfant possède beaucoup de souvenirs. l'auteur Pittoresque. celle d'une jeune fille de neuf ou dix ans qui fut trouvée dans les bois. Comme références. comme esclave à une clairement qu'elle avait appartenu maîtresse qui l'aimait beaucoup. Si nous reproduisons ce récit. septembre 173. 18. un ancien volume du Magasin pittoresque. dont nous ne savons s'il est authentique. soit des cannes à sucre et d'autres proElle croyait se rappeler assez duits des îles d'Amérique. que de là elle avait été transportée aux Antilles. on supposa qu'elle était née dans le nord de l'Europe et probablement chez les Esquimaux.AVANT-PROPOS Comme nous feuilletions. En rapprochant donnés par elle aux diverses époques de sa vie. " indique pas le titre) auquel nous avons emprunté . ne pouvant la souffrir. A neuf ou dix ans. On ne put savoir où elle était née.

Comptons. Cet exemple n'est qu'un cas limite. et que. ou d'autres hommes nous les rappellent. transporté un pays où on ne parle pas sa langue. Pour que quelques souvenirs incertains il faut que. ce qui l'a impressionné. et de sectionner d'abord tous les liens qui le rattachent à la société de ses semblables. dans la société et incomplets reparaissent. où ni dans l'aspect des gens et des lieux. dans une journée. il ait perdu la faculté de se souvenir dans la seconde de tout ce qu'il a fait. de tout sans peine. grand nombre de nos souvenirs nous reviennent lorsque nos parents. ni dans les coutumes. On est assez étonné lorsqu'on lit les traités de psychologie où il est traité de la mémoire. pour . que l'homme y soit considéré comme un être isolé. Mais si nous examinions d'un peu plus près de quelle façon nous nous souvele plus nons. normalement. Cependant c'est dans la société que. dans s'il était brusquement séparé des siens. nous reconnaîtrions que. comme on dit. et. où il se trouve à présent. nos amis. nous ne faisons appel à notre mémoire que pour répondre à des questions que les autres nous posent. Il semble que. le nombre de souvenirs que nous avons évoqués à l'occasion de nos rapports directs et indirects avec d'autres hommes. et qu'il se rappelait dans la première. l'homme acquiert ses souvenirs.VIII LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE récents et même assez anciens. qu'il se les rappelle. il soit nécessaire de s'en tenir à l'individu. du même coup. pour comprendre nos opérations mentales. d'ailleurs. très certainement. Que lui en resterait-il. il ne retrouverait ce moment ? rien de ce qui lui était familier jusqu'à L'enfant a quitté une société pour passer dans une autre. le plus souvent. on lui montre tout au moins des autour de lui le images qui reconstituent [un moment groupe et le milieu d'où il a été arraché. ou que nous supposons qu'ils pourraient nous poser. Nous verrons que. Il semble que. qu'il les reconnaît et les localise.

et il est possible de mesurer l'action de ces cadres. à celui où il vivrait s'il n'était en contact et en rapport avec aucune société. et que les groupes dont je fais partie m'offrent à chaque instant les moyens de les à condition que je me tourne vers eux et que reconstruire. nous nous plaçons à leur point de vue. à dans la à peu près tel que nous le reproduisons. On comprendra que notre étude s'ouvre par un et même deux chapitres consacrés au rêve 1. Le premier chapitre. Mais pourquoi vrai d'un grand nombre de nos souvenirs ne le serait-il pas de tous ? Le plus souvent. et c'est dans la mesure se replace dans ces cadres et où notre pensée individuelle participe à cette mémoire qu'elle serait capable de se souvenir. en janvier-février Revue Philosophique. ou dans quelque réduit de mon esprit où j'aurais seul accès. au moins en partie. où ils se conservent. paru sous forme d'article. et nous nous envisageons comme faisant partie du même groupe ce qui est ou des mêmes groupes qu'eux. 1923. j'adopte au moins temporairement Mais pourquoi n'en serait-il pas ainsi dans tous les cas ? C'est en ce sens qu'il existerait une mémoire collective et des cadres sociaux de la mémoire. c'est que les autres m'incitent à me souvenir. si je me souviens. Mais. lorsque nous expliquions ainsi la mémoire d'un indiI.AVANT-PROPOS IX y répondre. . A ce moment. que la mienne s'appuie sur la leur. Dans ces cas au moins. que leur mémoire vient au secours de la mienne. le rappel des souvenirs Il n'y a pas à chercher où ils sont. il n'est plus capable et il n'a plus besoin d'ailleurs de s'appuyer sur ces cadres de la mémoire collective. qui a été le point de départ de notre recherche. puisqu'ils me sont rappelés du dehors. leurs façons de penser. en observant ce que devient la mémoire individuelle lorsque cette action ne s'exerce plus. si l'on remarque que l'homme qui dort se trouve pendant quelque temps dans un état d'isolement qui ressemble. n'a rien de mystérieux. dans mon cerveau.

psychiques. de leur rappel. Mais ils n'expliqueraient point la mémoire elle-même. ou dans d'autres consciences. traînerait derrière lui toute la Chaque esprit individuel suite de ses souvenirs. dans les mêmes termes. ne reparaît pas tel quel. ne tournions-nous pas dans un cercle ? Il fallait. à situer les souvenirs des uns par rapport à ceux des autres. si l'on veut. que tout semble indiquer qu'il ne se conserve pas. et ne disparaîtrait le passé ne se détruirait qu'en apparence. il importe fort peu de savoir s'il reparaît dans ma conscience. poser de nouveau. en réalité. Ainsi. Or. Si le passé reparaît.X LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE vidu par la mémoire des autres. après l'acquisition des souveavant de rendre compte nirs on étudie leur conservation. Mais ce que nous appelons prêtent mutuellement les cadres collectifs de la mémoire ne seraient que le résuldes souvenirs individuels tat. s'il ne se conservait pas ? quoi reparaît-il sans raison que. en tant qu'états cation. Mais il fallait montrer qu'en dehors du rêve. que les diverses mémoires s'entr'aident et se secours. mais qu'on . la somme. puisqu'ils la supposeraient. Ils serviraient. en effet. dans la théoCe n'est point apparemment rie classique de la mémoire. si l'on ne veut pas expliquer la conservation des souvenirs par des processus cérébraux (explien effet. L'étude du rêve nous avait apporté déjà des arguments très sérieux contre la thèse de la subsistance des souvenirs à l'état inconscient. pour redevenir conscients lorsqu'on se les rappelle. subsistent dans l'esprit à l'état insconscient. assez obscure et qui soulève de grosses objections). Pour? Reparaîtrait-il. peut-être. le passé. expliquer alors comment les et le même problème semblait se autres se souviennent. à les mieux classer après coup. la combinaison de beaucoup de membres d'une même société. On peut admettre maintenant. il semble bien qu'il n'y ait pas d'autre alternative que d'admettre que les souvenirs.

il restait à envisager directement et en ellemême la mémoire collective. nous avons pourquoi. viendraient s'inles instrusérer. Elle relève de la psycho-physiologie. famille. Les deux d'ailleurs seulement sont non problèmes mais n'en font qu'un. bien que l'individu se souvient en se plaçant au point de vue du groupe. Mais cette " résonance » des impressions ne se confond pas du tout avec ce entend communément qu'on des souvenirs. C'est au point de vue du groupe. que les individus. nous nous I. pitres de ce livre. obligés de nous limiter. il existe d'autres sociétés encore. Certes. lorsqu'ils utilisent toujours des cadres sociaux. en dehors de toute influence sociale. Bien entendu. Il fallait d'autre part. comme la psychologie a le sien. Il ne suffisait pas en effet de montrer se souviennent. comme. et où nous Après cette étude. Elle varie par la conservation d'individu à individu. ou des groupes qu'il fallait se placer.critique. dans les trois derniers chapitres. et des classes sociales. et que la mémoire du groupe se réalise et se manifeste dans les mémoires C'est individuelles. et qu'ils sont au contraire précisément ments dont la mémoire collective se sert pour recomposer une image du passé qui s'accorde à chaque époque avec les de la société. sans doute. On peut dire aussi solidaires. en bonne partie. nous ne contestons nullement ne duque nos impressions rent quelque temps et quelquefois longtemps après qu'elles se sont produites. qu'ils ne sont pas non plus de simples formes vides où les souvenirs. C'est à cette démonspensées dominantes tration que sont consacrés les troisième et quatrième chadu passé. et d'autres formes de mémoire sociale. du présent 1. d'espèce à espèce. Mais. que les cadres collectifs de la mémoire ne sont de souvenirs pas constitués après coup par combinaison individuels. qui a son domaine. venus d'ailleurs. qui traitent de la reconstruction et de la localisation des souvenirs.AVANT-PROPOS XI le reconstruit en partant montrer. posions cependant les bases d'une théorie sociologique de la mémoire. sociologique . traité de la mémoire collective ou des traditions de la des groupes religieux.

Nous y idées d'y développer quelques ou entrevues ailleurs. le mieux d'aborder nous permettaient l'étude. et essayé que nous avions exprimées raison que notre chapitre sur les autres en étendue. . C'est sans en sommes doute pour cette dernière les classes sociales dépasse avons retrouvé.XII LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE tenus à celles qui nous paraissaient les plus à celles aussi dont nos recherches antérieures importantes.

» Il précise. etc. ne se mêlerait-il pas des souvenirs ? Pourtant. mais d'une particulière intensité ». Demandons-nous de nos rêves. cette proposition paraît moins évidente. . et. que les songes sont précisément des souvenirs que nous ne reconnaissons de la vie religieuse. parmi les illusions s'intercalent des souvenirs que nous prenons pour des réalités. les plus comrêve. 79. ce qu'il entend par « rêves se rapportant à des événements passés » : il s'agit de « remonter le cours du temps ». en somme. ceux-là mêmes qui supposent de l'activité. p. aux raisonnements. nous revoyons ce que nous avons vu ou fait à l'état de veille. certaine dépense d'énergie spirituelle. En les plus divers. et ces sortes de rêves sont fréquents tiennent une place assez considérable dans notre vie nocturne. d'évoquer « des souvenirs comme on en a pendant le jour. dit Durkheim 1. Pourquoi. pendant notre et jeunesse. nos rêves se rapportent à des événements passés .CHAPITRE LE RÊVE ET LES PREMIER IMAGES-SOUVENIRS « Bien souvent. peuvent se présenter. d' « imaginer qu'on a vécu pendant son sommeil une vie qu'on sait écoulée depuis longtemps ». Au premier abord. A cela on répondra peut-être que toute la matière de nos rêves provient de la mémoire. aux émotions. Les formes élémentaires HALBWACHS. avant-hier. cette remarque ne surprend point. I pas sur I. si. lorsqu'on examine les faits de plus près. hier. aux réflexions. . les états psychologiques une pliqués. dans la suite.

qui se rapportent ou qui soient purement fictifs. Nous le au réveil d'en retrouver établir (et c'est croyons sans peine. et cela seulement que peut signifier : « remonter le cours du temps » et « revivre » une partie de sa vie. avec notre passé se reproduisent sans aucun mélange d'éléments toutes leurs particularités. ce rêve est le souvenir exact. pendant le rêve même ? Alors l'illusion aussitôt. non pas seulement : ce rêve s'explique par mais : ce que j'ai fait ou vu dans telles circonstances. au lieu d'un étudiant. à d'autres scènes. je me vois devant une table autour de laquelle sont des jeunes gens : l'un parle . au réveil. c'est un de mes parents. il est possible la nature et l'origine. et quand j'aurai fait ce . mais il y a comme une activité latente de l'eset qui est comme prit qui intervient pour le démarquer. C'est cela. qui n'a aucune raison de se trouver là. Ce simple détail suffit pour m'empêcher de rapprocher ce rêve du souvenir dont il est la reproduction. juste assez importants pour que nous ne soyons pas mis en défiance. mais que. Mais n'aurai-je pas le droit. Par exemple. à d'autres événements. la reproduction pure et simple de ce que j'ai fait ou vu à tel moment et en tel lieu. posé en ces termes. mais. Mais supposons que telle avec quelques changements scène passée se reproduise. le problème ne se résout-il pas aussitôt par l'absurde. ou plutôt ne se pose-t-il même pas. souvenir précis et concret . dans beaucoup de cas.2 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE le moment. si bien qu'au réveil nous puissions dire. c'est que des événements complets. Mais ce qu'il faudrait bien ce qui est affirmé dans le passage que nous avons cité). et l'on cesserait de rêver. très faibles. Mais ne sommes-nous pas trop exigeants ? Et. tomberait pas. une défense inconsciente du rêve contre le réveil. tant la solution en est évidente ? Si l'on évoquait en rêve des souvenirs comment ne les reconnaîtrait-on à ce point circonstanciés. des scènes entières de dans le rêve tels quels. Le souvenir est là.

alors que ce contact est interenvahissent notre rompu. cette dissociation entre le souvenir et la reconnaissance se réalisé : le rêve pourrait être à cet égard une expérience « cruciale ». D'autre inconcevable souvenir part. soit évoqué sans que nous le reconnaissions ? La question est de savoir si. et même il y en a où l'on recommence plusieurs fois. Cela revient à dire que nous ne pourrions revivre noire. Supposons que le passé se conserve sans changement et sans lacunes au fond de la mémoire. en fait. si elle nous révéque le souvenir non reconnu se produit quelquefois pendant le sommeil. si bien qu'au moment longs.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 3 de dire que ce rêve n'était qu'un souvenir î rapprochement. nous resterons en contact avec les réalités du présent. à intervalles de veille plus ou moins le même rêve. même vaguement nous réveillereconnu. tout se passe comme si nous reconnaissions d'avance ceux de nos rêves qui ne sont ou tendent à n'être que des souvenirs réalisés. nous ne pourrons des éléments de notre passé. pendant le sommeil. et qu'en fait passé dans le sommeil sans le reconnaître. puisque nous les modifions inconsciemment afin d'entretenir notre illusion. supposons que les souvenirs conscience : comment les reconnaîtrions-nous comme des lait . point ne pas y reconnaître Mais. exactement où il reparaît on a vaguement conscience que ce n'est qu'une répétition : et pourtant on ne se réveille pas. Il y a au moins une conception de la mémoire d'où il résulterait que le souvenir peut se reproduire sans être reconnu. rait-il ? Il y a bien des cas où. on a le sentiment qu'on rêve. au moment où nous les évoquerons. Mais d'abord pourquoi un souvenir. qui reproduit son intégralité. Certains seulement d'entre ces souvenirs la veille reparaîtront pendant comme. tout en continuant à rêver. c'est-à-dire qu'il nous soit possible à tout instant de revivre n'importe quel événement de notre vie. est-il vraiment qu'un proune partie de notre passé en prement dit.

Il nous a été possible. nous détachons ce passage : « Je n'ai pas. puisqu'ils était revoit à distance mais tel qu'il s'est déroulé lorsqu'il le présent. tel sentiment. tel détail d'un événement de la veille qui était entré dans notre rêve. LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE souvenirs ? Il n'y a plus de présent auquel nous puissions sont le passé non pas tel qu'on le les opposer . Kaploun nous a écrit : « Il n'est jamais arrivé que je rêve toute une scène vécue. dans mes rêves — que j'ai notés systématiquement pendant une période — revécu des périodes de vie de la veille sous une forme identique : j'ai retrouvé parfois des sentiments. — Ainsi rien ne à ce que des souvenirs exercent s'oppose. il n'y a rien en eux qui révèle qu'ils ne se présentent pas à nous pour la première fois. de se masquer ou de se défigurer. pour ne pas être reconnus. si l'on veut. Le résultat a été nettement négatif. M.4. c'est-à-dire contenaient des scènes complètes de notre passé. Henri Piéron. En rêve. un souvenir. dans le réel d'où sont tirés les éléments intégrés dans la scène rêvée. Nous nous . théoriquement. telle attivent. mais jamais nous n'avons réalisé en rêve sommes adressé à quelques personnes qui leurs visions s'étaient exercées à observer nocturnes. sans qu'ils aient besoin. part d'éléments puisés dans le réel vécu récemment. le plus soutelle pensée. la part d'addidues au fait que le rêve est une tions et de modifications scène qui se tient. est considérablement plus grande que la ou. sur nous une sorte d'action hallucinatoire pendant le sommeil. Depuis un peu plus de quatre années (exactement depuis janvier 1920) nous avons examiné nos rêves du point de afin de découvrir s'ils vue qui nous intéresse. » D'une lettre que nous a adressée M. de retrouver tude.

2. de ses rêves ce qu'il appelle un souvenir-image. Le cocher ayant fouetté trop vigoureusement les chevaux. Nous avons lu. le célèbre chirurgien depuis professeur à l'Université de Prague 2. Toutefois il y a des exceptions : un rêve peut reproduire un événement aussi exactement que la mémoire (vollständig) pendant la veille. aucun rêve de ce genre. sans y rencontrer exactepossible de descriptions ment ce que nous cherchions. Bergson nous a dit qu'il rêvait beaucoup. Voici comment Delboeuf rapporte le rêve qui lui a été raconté par son ami et ancien Gussenbauer. ceux-ci s'emportèrent. Calkins mentionne ment un événement sion de citer un exemple deux rêves qui reproduisaient exactede la veille. en rêve. qu'il avait eu parfois le sentiment que. se rappelait aucun cas où il eût. Le sommeil et les rêves. Die Traumdeutung. Ire édition. Delboeuf. p. collègue. en un certain passage. présente une pente rapide et une courbe dangereuse. Delboeuf nous parle d'un de ses collègues d'Université (actuellement professeur à Vienne) : celui-ci. le plus grand nombre qu'il nous a été de rêves. des épisodes plus ou moins modifiés. 1880. 1. . et qu'il ne M.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 5 des images. sans plus ». au réveil. reconnu dans un Il a ajouté. et moi-même j'aurai l'occa- que je connais de la reproduction » Freud ne exacte en rêve d'un événement de l'enfance. C'est la règle générale. il était redescendu dans son passé : nous reviendrons plus tard sur cette réserve. 13. paraît avoir observé directement Examinons ces exemples. Dans un chapitre sur la « Litteratur » des problèmes du rêve 1 Freud écrit : « Le rêve ne reprosommeil duit que des fragments du passé. p. Revue philosophique. 640. dans le profond. a refait une dangereuse excursion en voiture dans laquelle il n'a échappé à un accident que par miracle : tous les détails s'y trouvaient Miss reproduits. 1900. « Il avait un jour parcouru en voiture une route qui relie deux localités dont j'ai oublié les noms qui. toutefois. enfin.

et que rapporté par Foucault. On peut se demander " Foucault. Paris. en rêve. études et observations. ou de se briser contre les rochers qui se dresM. » Il résulte de ce texte que Freud l'a très mal compris. non pas hallucinatoire. etc. à se rappeler l'accident. et présentait Enfin l'obsession cessa de se produire. arrivé à cet endroit. p. mais elle était alors moins vive. 210. Cette confusion est Nous pouvons substituer la même situation. en rêve. Après le réveil l'image restait dans l'esprit. même. Freud ne pouvait d'ailleurs connaître 1. . revoit pendant une vingtaine de nuits le même événement : « Je voyais le corps posé sur une » table et les médecins comme au moment de l'opération.6 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et voiture et voyageur manquèrent cent fois de rouler dans un précipice. L'image revenait aussi quelquefois dans la journée. Dernièrement bauer rêva qu'il refaisait le même trajet. ou en a gardé un souvenir inexact : car le professeur en question refait sans doute en rêve le même trajet (il ne nous dit pas d'ailleurs s'il est en voiture. mais encore extrêmement vive. 1906. Il se borne. et. il se rappela dans ses moindres détails l'accident dont il avait failli être victime. mais non la même excursion où il échapperait de nouveau au même accident. une fois arrivé an lieu où il s'est produit. Le tableau imaginatif était toujours le un souvenir exact de l'événement. Gussensaient de l'autre côté du chemin.). dans la même voiture. Or. dans ou de participer aux mêmes éveillé. c'est tout autre chose que de rêver qu'on se souvient d'un événement de la veille. d'assister événements que quand on était au moins étrange. Le rêve. à cet exemple celui-ci qui est également de seconde main. ayant été très affecté par une opération où il a dû tenir les jambes du patient auquel on ne pouvait administrer le chloroforme. A peine commençait-il à s'endormir que la même vision le réveillait. et de se retrouver. Il s'agit d' «un médecin qui.

ou plutôt. 259) d'après Abercrombie.. Du moment. dans employé de Glascow en qualité de des principales banques se présenta. vue en un lieu et à un moment déterminé. d'après dit Abercrombie. en effet. après le moment où il s'est produit. 1852. était à son bureau. London. C'est ainsi qu'il y a lieu de distinguer du souvenir d'une personne. telle que l'imagination a pu la reconstruire (si on ne l'a pas revue). Boismont. lorsqu'un individu le paiement réclamant d'une somme de six livres sterling. il n'appartient plus à la série reproduit plusieurs ductions successives des événements chronologique qui n'ont eu lieu qu'une fois . sans qu'on puisse dire qu'on évoque alors un souvenir proprement dit. si bien que nous n'avons plus affaire à mais à une ou à plusieurs reprol'événement lui-même. plus à un événement qu'on n'a vu qu'une fois. Nous pouvons rapprocher de cette observation celle que rapporte « Un de une Brierre mes de amis. l'image de cette personne. caissier. Brierre de Boismont. qu'un souvenir s'est fois. à ce souvenir (en admettant qu'il subsiste tel quel dans la mémoire) se superposent une ou plusieurs mais celles-ci ne correspondent représentations. powers. Inquiries concerning 11e édit. Abercrombie. ou telle qu'elle résulte de plusieurs souvenirs successifs de la même personne. et avant qu'on l'ait revu en rêve pour la première fois. ne s'est pas imposé assez fortement à la pensée du sujet pour que se substitue au souvenir une image peut-être reconstruite en partie. . mais il était si bruyant 1. the intellectual p. Nous n'avons pu consulter que la 12e édition. Des hallucinations (3e édition. 1841 (la 1re édition est de 1830).LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 7 si le fait en question. dans son livre. puisqu'on l'a revu plusieurs fois en pensée. II y avait plusieurs personnes avant lui qui attendaient et surtout si insupporleur tour . de l'événement qui ont pu alimenter de celui qui le revoit plus quelque temps l'imagination tard en songe. Une telle image peut reparaître en rêve.

8 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE qu'un des assistants pria le par son bégayement caissier de le payer pour qu'on en fût débarrassé. se mit au lit. que le bègue se présentait. ni l'autre n'étaient proprement des souvenirs. A la fin de l'année. Il a dû supposer. les jours précédant le rêve. c'est que le caissier ait pu se rappeler en rêve un détail qui n'avait laissé sur le moment aucune impression dans son esprit. Mais il y a des hasards plus étranges. évoqué. que le fait ainsi imaginé en rêve ait été reconnu exact. qu'il avait négligé d'inscrire un paiement. Or. c'est-à-dire mois après. et qu'il n'avait savoir qu'il n'avait le pas même remarqué. Il est naturel que cette image. dans Abercrombie table huit ou neuf cette affaire]. nous voyons que ce que l'auteur surtout extraordinaire. et bientôt tous les détails de cette affaire se retracèrent fidèlement à son esprit. de B. position qui le préoccupait. il s'y trouvait toujours une erreur de six livres. il reconnut en effet que cette somme n'avait point été portée sur son journal et qu'elle répondait exactement à l'erreur ». Il se réveille la pensée pleine ce de son rêve. auquel il a plusieurs fois réfléchi. s'est rappelé cette scène qui l'avait souvent frappé : le souvenir. et avec l'espérance qu'il allait découvrir si inutilement. Cela n'explique pas. la balance des livres ne put être établie . est devenu une simple image. vaincu par la fatigue. Mais voici ce qui a pu se passer. nous reportant au texte d'Abercrombie. évidemment. Le caissier. il revint chez lui. d'autre part. Mais ni l'une. pas inscrit paiement. trouve . Mon ami passa inutilement plusieurs nuits et plusieurs jours à chercher la cause ce déficit . qu'il cherchait Après avoir examiné ses livres. il y a. Celui-ci et sans fit droit à la demande avec un geste d'impatience prendre note de cette affaire [au lieu de ce dernier membre : et ne pensa plus à de phrase. et rêva qu'il était à son bureau. et cette supse soient rejointes dans le rêve. Voilà tout ce que dit B.

correspond à peu près à ce qu'il laisse prévoir : un de ses collègues lui raconta qu'il avait vu en rêve. à raison de près de 4 rêves par nuit . (c'est elle qui se désigne ainsi) rêva deux fois le détail exact d'un événement qui précédait immédiatement (le rêve). De telles conditions sont quelque peu anormales. en note. ou «mémoire. Il reste le rêve dont Freud a eu connaissance. il est vrai : «il est inexact de l'appeler. S. non consciente ». «souvenir ignoré ». » Mais ne discutons pas des termes et des définitions. p. C'est un cas de l'espèce la plus simple d'imagination mécanique. ce que Miss Calkins entend par « le détail exact d'un événement ». d'une part. The American Journal of Psychology. d'autre l'événement part en quoi consistait qui précédait... le second observateur. Ce qui importe.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 9 de Miss Calkins 1. Malheureusement. 1893. vol. sur un grand nombre de rêves. 323. jusqu'ici. peu de temps auparavant. pendant 46 nuits. sans en noter du même genre a duré de six à que ceux qui nous occupent. c'est que les rêves auxquels il est fait allusion sont bien ceux que nous avons recherchés en vain aucun d'eux ne nous est décrit. » Elle ajoute. et enfin s'il n'y a eu réellement aucun intervalle entre l'événement et la nuit où elle a rêvé. a observé. Quant à l'observation Mais tout ce qu'elle nous en dit se réduit à ceci : « C. Il faudrait d'ailleurs que nous sachions.. parmi tous ceux qu'il a décrits. elle est directe. 170 rêves. en peu de temps.. Il n'indique point la page de son livre où il est rapporté. L'enquête huit semaines. son ancien en une attitude Il était couché inattendue. comme fait Maury. C'est d'autant plus regrettable que cette enquête a porté. Celui-là seul. Miss Calkins a pris des notes pendant 55 nuits. Statistics of dreams. précepteur auprès d'une servante (qui était demeurée à la maison 1. . La mémoire se distingue de l'imagination en ce est rapporté consciemment au passé et que l'événement au moi. V. sur 205 rêves..

un pont. mais ne se rappelait pas son aspect : il retrouva effectivement cet homme.10 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE où jusqu'à ce que ce collègue eût eu onze ans). semblable à l'image de son rêve. que la scène se soit reproduite dans tous ses détails. ou plutôt une association d'idées d'un caractère plus général. enfant. Le frère du rêveur. encore qu'un peu vieilli. 129. op. 2: « raconte ceci J'ai passé mes premières années Maury à Meaux. cit. cette fois. je me trouve en rêve transporté aux jours de mon en» Il y voit un fance. « Il en possédait un souvenir net. trois ans. Le fait.. Freud. I. 2. —Un de ses amis lui a raconté que. Mais il interroge une vieille domestique. qui dormait cependant dans la chambre de la servante 1. L'endroit se passait la scène apparaissait en rêve. à un événement dont le rêveur n'avait témoin qu'une fois. Le rêveur savait qu'il avait connu quelqu'un de ce nom. « Une nuit. 1878. il rêva qu'il rencontrait vingt-cinq près de cette ville un inconnu. p. Le sommeil et les rêves. qui lui apprend que c'était bien ainsi que s'appelait le gardien du pont que son père a bâti. Le couple lui faisait boire de la bière pour et ne se préoccupait pas du plus petit.. et s'appelait T. et qui lui dit son nom. n'en est pas moins intéressant. point de retourner à Montbrison. 92. âgé de l'enivrer. 4e édition. Il ne dit point. On peut le rapprocher d'exemples du même genre. il n'a aucun souvenir qui se rattache à ce nom. lui confirma la réalité de ce que celui-ci avait vu en songe. » Freud ne nous indique pas si cette représenà une nuit tation était un souvenir défini qui se rapportait été déterminée. Au réveil. et je me rendais souvent dans un village voisin » Son père y construisait nommé Trilport. p. s'il est exact. ans plus tôt. qui lui dit qu'il était un ami de son père. homme qui porte un uniforme.. pris chez d'autres auteurs. sur le où il avait vécu. plus âgé. car il avait alors six ans. et jouant dans ce village de Trilport. .

miner avec une attention afin d'être en mesure de la reconnaître plus tard.. p. il s'agit de souvenirs d'enfance. même mouvement. Plusieurs enseignes multicolores années s'écoulent. je remarquai le numéro de la maison. et y cherche en vain « la rue des et de la boutique rêvée ». » Comme il sait qu'il rêve. et l'autre blanc. « Ce fut celle d'un bonnetier. Il se trouve à Francfort où il était allé déjà « durant ses plus jeunes ans ». Je lus plusieurs fois le nom du marchand afin de le bien retenir . il se met à exaextrême l'une des boutiques. Tous ces rêves ont un caractère commun . en face de l'église de Sainte-Gudule. et qu'il se souvient. entièrement oubliés depuis un temps I. ornée à son sommet d'un chiffre enlacé. ainsi que la forme ogivale d'une petite porte. me promenais tranquillement. l'un rouge. J'y remarquai d'abord pour enseigne deux bras croisés. « si exactement pareille à celle de mon ancien rêve qu'il me semblait avoir fait un retour de six ans en arrière et ne m'être point encore éveillé ». Je commença vaguement de découvrir la cause de cette impression m'efforçai recherches singulière. Il découvre la maison. « Tout un ensemble d'indéfinissables à s'emparer de mon esprit. Il entre dans la Judenréminiscences gasse. .. Paris. La rue où il se trouve est bien la rue de son rêve : mêmes enseignes capricieuses. seignes bigarrées allongeaient leurs grands bras au-dessus des passants. 1867. parcourant une rue des plus bordée de nombreuses boutiques dont les envivantes. et surmontés en guise de couronne d'un énorme bonnet de coton rayé. en rêve. de n'avoir jamais été à Bruxelles. » Et il se rappelle alors ses inutiles à Bruxelles. Les rêves et les moyens de les diriger.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS II 1 raconte de Saint-Denis qu'une nuit il se vit en Hervey « Je rêve à Bruxelles. faisant saillie sur la rue. même public. 27. » Quelques mois après il visite Bruxelles.

une parcelle de notre reparaissent. ou parce que nous savons qu'éveillés nous possédons sur eux une certaine prise. Si nous ne nous rappelons rien de cette période mémoire de veille. ou nous livrer à une enquête et à une vérificonstater cation correspondent pour qu'ils objective. parce de retrouver. et. dans nos songes.12 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et que nous ne pouvons pas ressaisir pendant indéterminé. Or. à des images trop mal définies. dans les cas où ils c'est bien une partie. Tout cela ne fait cependant point partie de notre expérience des souvenirs que nous ne nous étonnons pas familière. produits admettre faudrait que les souvenirs de notre enfance se sont stéréotypés. la veille. mêlés à nos songes. il de notre activité imaginative. mais ce ne sont pas des scènes complètes qui reparaissent. qu'ils sont récents. le tableau d'une rue. bien à des réalités anciennement perçues. un nom. dès le début. pour offrir quelque prise à la mémoire proprement dite ? La vie consciente des tout à bien des égards de l'état petits enfants se rapproche d'esprit d'un homme qui rêve. de Saint-Denis. comme dit Hervey dont notre conscience n'a plus rien connu à partir du moment où ils se sont gravés « sur les tablettes de notre contester que. et demeurent. plus lointain passé qui remonte à la surface ? Nous ne sommes pas convaincus que ces réminiscences d'enfance correspondent bien à ce que nous appelons des souvenirs. des clichés-images. et il faut nous aider de la mémoire des autres. d'une maison. même après que le rêve les a évoqués . si nous en conservons si peu de souvenirs. un visage. celui de l'enfance et celui du rêve. à l'état ». parce qu'en somme il y a toutes raisons pour qu'ils entrent dans les Au contraire. à l'état de fragments. c'est peut-être pour cette raison même : les deux domaines. n'est-ce point parce que ce que nous en pourrions retrouver se réduit à des impressions trop vagues. qu'ils sont. Comment . sans doute. ils reviennent.

Ce qu'il faudrait savoir. 1908. dans le second rêve cité par Maury. Il ne nous dit pas. ou les bras. La ressemblance entre l'image du rêve et le visage réel. Nous avons vérifié ce test négatif pour l'âge de six ans. puisqu'à cet âge on ne perçoit guère que l'aspect général des objets 1. c'est à quel âge exactement il l'a vue. que. il s'est reporté à son dessin : mais. dans la première assez précises pour que le enfance. lorsqu'il reparaît. il lui a semblé qu'il se trouvait exactement dans le même état que lorsqu'il rêvait six ans auparavant : cette sûreté de mémoire ne laisse pas de En réalité. C'est à sept ans seulement. cela à ce que l'image elle-même est assez brumeuse ? de Saint-Denis croit s'être assuré que la maison vue ans. qu'entre l'impression d'enfance et l'image du rêve il y ait eu une étroite exactement celleressemblance. Voir Année psychologique. Il est donc bien peu vraisemblable que nous ayons pu. former des perceptions qu'elles nous ont laissé. ans. c'est-à-dire qu'il remarque par exemple sur un dessin qu'il manque un oeil. d'ailleurs. Si « durant ses plus jeunes ans » signifie vers cinq ou six la personne ressemble à ce point à son image. lorqu'il l'a revue. . si tient-il n'est traits tout de même pas une identité : en vingt-cinq ne peuvent point ne pas se transformer : peutsouvenir Hervey en réalité était bien telle que la maison vue en rêve. d'après Binet. XIV. ou la bouche. soit luimême aussi précis qu'on nous le dit. dès son réveil. 1. qu'un enfant peut indiquer des lacunes de figure. à ce qu'il reconnaît être un homme.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 13 ce petit nombre de souvenirs exceptés. que celle-ci ait reproduit là. il paraît invraisemblable qu'il ait pu alors en garder un souvenir aussi détaillé. les être. opposent le même obstacle à nos regards : ce sont les seules périodes dont les événements ne soient point compris dans la série chronologique où prennent place nos souvenirs de la veille. c'est-à-dire des souvenirs véritables. nous admettons surprendre. parce que. il en a dessiné les détails avec un grand soin. tout de suite. mais non que l'une et l'autre aient été des reproductions détaillées de la maison.

soit sur ce que nous voyons la nuance que nous projetions I. avec tous ses détails. et. le fait soient comme présents. 141. On ne peut dire qu'il y a ici juxtaposition d'un souvenir réel.14 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Tout se passe comme dans ces rêves où l'on revoit ce qu'on Et certes a vu ou cru voir au cours de rêves antérieurs. et du sentiment que nous avons à présent de notre moi. l'objet. et qui n'a prise d'ordinaire que sur ce qui se place dans sur cela seulement qui peut être son champ. trop précis. en songe. ou qu'on entend » (op. quand bien même se représenterait visage. mais ces deux éléments se fondent. du moment que nous-même nous nous apparaissons en rêve le tableau d'ensemble tel que nous sommes aujourd'hui. comme un miroir qui n'aurait point d'âge. qu'il se réduise à refléter. est modifié. p. Miss Calkins remarque que. cit. c'est que nous y intervenons téristiques toujours. le « sentiment de l'identité personnelle peut disparaître On imagine qu'on est un autre. un fait vu autrefois. altérés pour que nous les regardions Sans doute on pourrait concevoir que notre personne non mais qu'elle s'évanouisse passe à l'arrière-plan. et comme nous ne pouvons nous représenter à nous-même autre que nous ne sommes. à nous un D'ailleurs. et alors il y a un second moi qu'on voit dit : « Je crus un jour.— Mais. cit. il faut bien que le visage. Maury être devenu femme. explicitement. être enceinte. relativement. p. ce sont des représentations trop grosses. soit que nous agissions. les images qui se succèdent alors 1.. " (op. ou qu'on est le double de soi-même. dans certains cas.. note). le souvenir est encore plus dénaturé. que notre rôle devienne à ce point passif qu'il soit en définitive négligeable. puisqu'on se représente les faits tels qu'un autre aurait pu les voir seulement . soit que nous réfléchissions. un objet. et que notre un instrument mémoire est. qui plus est. presque entièrement. c'est-à-dire localisé. il faudrait expliquer pourquoi ces images ne se reproduila mémoire de la veille ne les sent qu'en rêve. alors. 335). pourquoi Cela tient sans doute à ce que atteint pas directement. Mais un des traits caracdu rêve.

et il lui demande comment il se fait qu'il se trouve là 1. Ibid.. n'avait pas le sens commun.—Miss Calkins dit que «dans les 375 cas observés par elle et un autre sujet. nous la remarquons.. En tout cas. nous en avons au moins le sentiment. se voit Serguéieff. ou le caractère du rêve. une semaine s'était écoulée depuis le décès de M. 2. ou une personne qu'ils n'avaient pas vue depuis bien des années. Mais. Le sommeil 2. terreur. curiosité. et les rêves. 331. il avait pu revenir en ce monde. ayant été enterré. on le devine. Maury. 1. et dans laquelle se mêlaient des théories vitalistes récemment étudiées. Très instructifs à cet égard sont deux exemples. intérêt. L. p.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 15 particulière de notre disposition du moment.. etc. Il remarque ailleurs. Op. quand je le vis très distinctement en rêve. à propos de rêves où apparaissent des personnes qu'on sait être mortes : « Il y a quinze ans. et ses conditions générales de vie n'étaient point changées 3. p.. gêne. M. il n'y a aucun exemple d'un rêve où ils se soient vus dans un autre moment que le temps la maison où il ou elle présent. 166. 46. 3. et je lui demandai avec une vive curiosité comment. que j'avais il a le sentiment qu'il rêve. et cependant il le revoit. une autre fois. p. » Cette fois. m'en donna une explication qui. il est convaincu qu'il ne rêve pas. l'âge apparent du rêveur n'était en rien diminué en vue d'éviter un anachronisme . incroyables que nous causons avec des personnes que nous savons mortes. . même si nous ne cherchons pas à résoudre la contradiction.. le sujet quel que fût l'endroit avait bien son âge actuel. étonnement. L. aveugle depuis nombre d'années. Sa présence me surprit beaucoup. rapportés par Maury. Quand le rêve évoquait avaient passé leur enfance. inquiétude. qu'en songe nous ne nous étonnons pas des plus contradictions. cit. etc.

Paris. Physiologie de la veille et du sommeil. » Alors seulement. sa personnalité actuelle intervenait. en vue d'exécuter un ordre qui suppose chez elle des facultés anormales. 907 et suiv. On pourrait rapprocher de cet exemple le cas si curieux. et cela suffidépouillons entièrement rait que les images du rêve. mais qu'on les oublie régulièrement lorsqu'on cesse de rêver. lorsI. et lui rappelle qu'étant aveugle il est absolument incapable de un escadron. si tels étaient précisément ceux où le sentiment de la personnalité actuelle disparaît tout à tel qu'il a été. use d'un subterfuge. .16 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE au Palais d'hiver 1. et où l'on revit le passé exactement il faudrait dire qu'il y a en effet des rêves où des souvenirs se réalisent. qui lui dit « Mais son service le lendemain. C'est bien ce qu'entend M. Revue philosophique. — Ainsi. Serguéieff S. N'y en a-t-il pour reproduisaient passé. nous nous souvenons au réveil. si elles un tableau de notre presque identiquement tout de même différentes des souvenirs. c'est-à-dire en tout dernier lieu. 2e vol. dès le début et dans tout le cours du rêve. Le sommeil et le système nerveux.. jusqu'ici. pour des raisons peut-être en partie accidentelles. Il obéit et rencontre son colonel. n'ai eu Je je pas temps procurer vous prêterai un des chevaux de mon écurie. fussent des rêves dont pas d'autres ? Et.. 1892. — Le médecin vous exemptera de service. n'y en a-t-il point dont la nature est telle que nous ne pouvons pas nous en souvenir ? Or. II s'entretient avec lui et l'invite à regagner Alexandre son régiment. — Mais ma santé est fort chancelante. fait. Bergson (De la simulation inconsciente dans l'état d'hypnotisme. qu'il pourra reprendre — le de me un cheval. décrit par M. il fait part au colonel d'un obstacle radical. outre tous ceux dont nous ne nous souvenons point. Il n'en a pas moins eu dès le commander d'une impossibilité. d'une femme en état d'hypnose qui. novembre 1886). L'empereur en rêve à Pétersbourg. Bergson. nous n'avons parlé que Mais. jamais en rêve nous ne nous de notre moi actuel. c'est-à-dire début le sentiment que. p. parce qu'elle sent très bien qu'elle ne les possède pas.

Heerwagen Friedr. Au reste les questions étaient posées en des termes bien vagues. si petit soit-il. d'une part nous aurions ainsi la preuve qu'on se souvient des rêves du sommeil profond. étant donnée la rapidité les rêves. en rêve. Il est vrai qu'on peut répondre : entre le moment où on commence à réveiller quelqu'un. dans Statistische Untersuchungen über Träume und Schlaf. plus « lucide ». lorsque Hervey de Saint-Denis. dans le sommeil profond.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 17 qu'il attribue au sommeil léger les rêves dont on se souvient. 2 . Or. Philos. quand on dort ordinairement d'un sommeil léger. dans ceux-ci que dans les rêves du sommeil léger 1. Si on fait tenir ainsi dans une durée infinitésimale des rêves d'une durée apparente très longue. jugeant du de son sommeil par le plus plus ou moins de profondeur ou moins de difficulté qu'il éprouve à s'y arracher. 1889. en réalité. et celui où il est réveillé effectivement. HALBWACHS. V. pour que se soient produits dans cet intervalle. « plus suivi ». il avec laquelle se déroulent suffit. et qui ont défilé devant son regard en quelques instants. Studien de Wundt. d'autre part rien n'indique qu'il y ait plus de souvenirs. plusieurs pour se produire jours et même plusieurs semaines. en même temps. Jusqu'à quel point a-t-il 1.. le rêve est plus « vif ». les rêves rapportés à tort au sommeil profond qui a précédé. les souvenirs deviennent l'objet unique ou au moins un objet possible de nos rêves. et des souvenirs plus exacts. en effet. beaucoup de temps. entre le sommeil correspond à un état intermédiaire profond et la veille. Mais les femmes feraient exception. d'une enquête qui a porté sur près de 500 sujets. dans le sommeil profond. il s'écoule un intervalle de temps. assisté à des événements qui demanderaient. conclut qu'on a des rêves plus vifs et qu'on se les rappelle mieux. et incline à croire que. remarque que. que nous atteignions jamais les rêves du sommeil profond proprement dit. Cependant. et. qui rien ne prouve. Mais il faut peutêtre se défier des observations classiques où le sujet croit avoir.

au réveil. D' autres sont des souvenirs simplement les uns et les autres il y a bien des interà prouver le contraire. écoulées entre le moment où j'avais commencé à m'assoupir où j'avais été' tiré d'un rêve déjà formé. 1919. p. Nantes. » sur la rapidité des rêves. au moins en général. maintenant.. ajoute le même auteur2. Le rêve. Delage ne croit pas. 266. 460 et suiv. c'est-à-dire l'état et celui depuis tamment de veille absolue jusqu'à celui du sommeil complet. à la « rapidité fulgurante " des rêves. Parmi nos rêves. j'ai de mes retrouvé toute la filière qu'avait suivie l'association idées durant une période de cinq à six minutes. Kaploun dit qu'il lui a été qu'une vue schématique donné « de constater plusieurs fois non seulement qu'oit ne rêve pas plus vite qu'on ne pense en veille. En tout cas nous sommes loin des quelques secondes que dure le réveil. il y en a qui sont des combinaisons dont nous ne pourd'images fragmentaires. dans Delage (Yves). que ses souvenirs ne remontaient jamais au delà d'un laps de cinq à six minutes ». d'où l'on Ainsi. très grand nombre de fois.18 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE assisté aux événements. I. Hervey de Saint-Denis eu l'occasion de réveiller souvent une perdit: qu'ayant sonne qui rêvait tout haut. tout en dormant. Op. il est facile d'en opposer d'autres qui tendraient sur des données raisonner moins discutables. rions que par un effort d'interprétation souvent incertain retrouver l'origine. mais que le rêve est relativement lent ». Sa. Kaplourt. « Un observé. jusqu'à quel point m'en a-t-il eu ? M. 2. des points de repère. p. Psychologie générale tirée de l'étude du rêve. 1261 Voir aussi la critique du « rêve de Maury ». M. On pourrait. Entre démarqués. aux observations conclut qu'on ne se rappelle point les rêves du sommeil profond. si bien qu'elle lui fournissait ainsi. vitesse lui semble être « à peu près celle de l'action réelle 1 ». 1920. il avait « consen l'interrogeant aussitôt sur ce qu'elle venait de rêver. dans une ou plusieurs régions de notre mémoire. . cit. p.

purs.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 19 Pourquoi ne supposerait-on pas que la série ne se termine point là. au présent. ne se soustrait le moins du monde aux lois de la gravitation. si vagues soientdans le rêve. n'intervenant dans lequel les images pour régler l'ordre ce sont des sensations se succèdent. dans un' rêve. qu'ensuite vient une des souvenirs purs catégorie de rêves qui contiendraient ceci en disant que et simples (réalisés) ? On interpréterait ce qui empêche le souvenir de reparaître intégralement. organiques. en réalité. à la limite. quand bien même on pourrait classer ainsi les images des rêves. On peut dire du souvenir. sauter d'un ordre de faits à un autre dont la nature est toute différente. qu'au delà de ces souvenirs démarqués il y en a d'autres qui ne le sont pas. rien n'autoriserait à admettre insensibles de la catégorie qu'on passe par des transitions des rêves à celle des souvenirs. se confond pour nous avec le présent. alors même qu'elle ne touche le sol qu'avec les pointes. ou autre chose : il n'est pas en partie un souvenir. médiaires. et donne l'impression qu'elle va s'envoler. tel qu'on le définit dans cette conception. qui. mais il n'y a pas. tandis car un souvenir même incomplet. On ne peut donc pas conclure. qu'il y a des rêves qui sont des souvenirs purs. Passer des uns aux autres. et nous maintienelles. lorsqu'on l'évoque. de ce qu'il y a des rêves qui ressemblent plus que d'autres à nos souvenirs. s'oppose à tout le reste comme le passé que le rêve. Le rêve n'échappe pas plus à cette condition qu'une danseuse. qu'il ne comporte pas de degrés : un état est un souvenir. dans toutes ses parties. ce serait. Sans doute il y a des souvenirs incomplets. il reste et il ne reste que l'ordre chronologique ancien suivant lequel la série des souvenirs se déroulera à nouveau. . Mais. pénètrent pourtant nent en contact avec le monde extérieur : que ce contact rien d'extérieur se réduise de plus en plus. mélange de souvenirs incomplets avec d'autres éléments. en partie autre chose.

Mais ces cases sont aussi celles dans des soulesquelles s'opère. et on y arrive « en l'occupant par un travail qui produit un vide.. en même temps que ses ce c'est bien mémoire. et qui précéderait immédiatement "Tout motif rythmique disparaît. . Ainsi « les cases » dans lesquelles nous répartissons les images à l'état de veille doivent disparaître. 934. dit-il.. Revue de Métaphysique et de Morale. continue des souvenirs où « l'évocation fertile ». défini le mode d'organisation des images 2. qu'il n'a réussi. simples Il semble qu'on assiste à la disdantes et extériorisées. M. l'évocation venirs. il faut « brider l'énergie de veille ». dont les parties agissent vigoureusement avant de disparaître. Les éléments de ce système (notion de l'orientation. pour que devienne possible un nouveau mode de systématisation. location du système latent particulier (conscience du réel à l'état de veille). celui du rêve 2. il serait l'esprit consistait dans l'évocation il fallût détourner de s'endormir bien étrange qu'avant non seulement du présent et des souvenirs son attention mais aussi de toute immédiats qui nous le représentent. espèce de souvenirs. indépenobjectives. entraînement. p. 1904.. un appauvrissement : une mélodie. l'activité des souvenirs.20 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE par excellence de Si. Delacroix a très heureusement de nos songes : " une multitude désagrégée de systèmes psychiques. perceptions. 180. M. croit avoir observé qu'au qui se réalise.. Kaploun on traverse un état de rêverie début de l'assoupissement et est facile.. l'activité de la Or. à l'état de veille. p. Ensuite le même auteur signale un état image rythmique singulier. cit. à saisir qu'après un long le vrai rêve. dans le sommeil profond. des personnes qui nous entourent. ou que en quelque sorte leur dernière nous avons vues) jettent lueur 1 ». ou quelque autre ». Mais.Op. et on se trouve le spectateur passif d'une floraison incessante et rapide d'images nettement et courtes. et suspendre. » La structure logique du rêve. Il semble donc que le système général des percepI. ensuite.

LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 21 tions et des souvenirs de la veille soit un obstacle à l'entrée dans le rêve. Je suis avec un jeune homme qui ressemble à un de mes étudiants. ni la veille. Nous transcrivons ici un rêve où il nous semble que ce désaccord apparaît clairement : « Rêve triste. je songe à ses parents. si s'expliquait bien que. — Au réveil. je suis encore si triste et préoccupé que je cherche comment je pourrais l'aider à se sauver (s'il se trouvait en une telle situation). réveillé. veille. . et qu'ils ne. et je m'efforçais en vain de trouver dans l'une ce que j'avais vu dans l'autre. dans une salle qui est comme l'antichambre d'une prison. si l'on reste parfois au réveil. je voudrais bien qu'il s'échappe. etc. auxquels ne correspond aucun souvenir de la veille). Pourtant. (tels qu'il m'est arrivé souvent d'en voir en rêve. et je dois rédiger avec lui (?) On m'a dit : inscrivez le plus de détails que vous pourrez. Je suis son avocat. je sais en même temps que dans la ville où je suis en réalité je n'ai jamais visité de tels quartiers. ni le dans un état intermédiaire qui n'est exactement rêve. quelques instants. » Cet état sans doute par l'intensité émotive du rêve. Je m'imagine que je suis dans une grande ville. j'étais encore sous l'empire du sentiment éprouvé en songe. Je me croyais donc à la fois dans deux villes différentes. c'est que l'on n'arrive pas à écarter les cases dans lesquelles se sont distribuées les dernières images vues en songe. Je le plains. si nous hésitons parfois à rentrer dans la Inversement. et que les cadres de la pensée éveillée ne s'accordent pas avec celles du rêve. Il doit être pendu pour je ne sais quel crime. et je me transporte en pensée dans des quartiers étendus où il y a de grands massifs de maisons percées de galeries. avec restaurants. toujours les mêmes. sont pas indiqués sur le plan. dont l'une était celle de mon rêve.

en effet. par égard pour un second moi. dans les deux cas. Maury et Freud. poursuit sans doute un monologue intérieur : mais en même temps il crée un monde physique et social où de nouvelles lois.22 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Entre la pensée du rêve et celle de la veille il y a en effet cette différence fondamentale que l'une et l'autre ne se développent pas dans les mêmes cadres. pas là . de nouvelles convend'ailleurs sans cesse. aux données littérales du rêve. oubliant les lois physiques aussi bien que les conventions sociales. qui n'ont de sens que pour lui. qui changent tions apparaissent. dont les conceptions sont du reste très éloignées. Mais. Or les inter- . Freud n'en reste que toutes ces contradictions. et il y a une logique du rêve qui expliSans doute. les paroles. lorsque Freud prête aux visions des songes la valeur de signes dont il cherche le sens dans les préoccupations cachées du sujet. le sujet vit dans un milieu qui lui est propre. pour se représenter en rêve de ses désirs. qui exerce sur ce théâtre intérieur une sorte de censure. il imagine même que le sujet. Lorsque Maury menrapproche le rêve de certaines formes de l'aliénation tale. il ne dit au fond pas autre chose.. Mais ce qui est sans intérêt pour nous ne l'est certainement pas pour celui qui songe. Si l'on s'en tient. il s'efforce de rendre compte du contenu apparent du rêve par les préoccupations cachées du dormeur . où des relations s'établissent entre les personnes. Sorti du monde réel. les objets. et dont il faut tromper la surveillance et déjouer les soupçons : de là viendrait le caractère symbolique des songes. le rêveur. doit cependant en dissil'accomplissement muler la nature. on est frappé de leur insignifiance et de leur incohérence. comme l'aliéné. C'est ce que paraissent avoir bien vu deux auteurs. il a le sentiment que.

pour rattacher tel événement de la du rêve. au réveil. qu'un objet n'est qu'en un endroit. Il y aurait dès lors entre de monde du rêve et de la veille un tel désaccord qu'on ne comprend même pas comment on peut garder. qu'une action n'a qu'un résultat. puisque personne ni aucune force physique ne s'y oppose. sans quoi les hommes pas au milieu des choses. au moment où il s'arrête. quelconque reproduite. mais n'avons plus affaire qu'à nous-même lors tout langage exprime et toute forme représente tout ce que nous avons à ce moment dans l'esprit.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 23 et qu'il propose sont à la fois très compliquées prétations très incertaines : il faut. il laisse entendre prétation relations entrevoit encore bien d'autres possibles. dans l'un. entière exactement trouverait-il qu'une parole n'a ne se retrouveraient . le moindre souvenir de ce qu'on a fait et pensé dans l'autre. précisément parce que nous ne sommes plus qu'un avec les objets extérieurs. ni avec les autres en rapport : dès hommes. et ne s'entendraient aux pas entre eux. qu'il et qu'il me les passe sous silence que parce qu'il faut se C'est dire que. faire intervenir des associaveille et tel incident et d'ailleurs tions d'idées souvent bien inattendues. trois et quatre systèmes d'interet. dans le rêve se substituent réalités des symboles auxquels ne s'appliquent plus toutes ces règles. nous entendons place dans cette série d'images-fantômes qu'on appelle le rêve ? C'est comme si on voulait fondre. Freud : il superpose ne s'en tient pas en général à une traduction les uns aux autres deux. l'ordre des faits réels soumis aux lois physiques et sociales. un souvenir de nos gardons-nous. tandis borner: qu'à l'état de veille les sont ce qu'elles sont. avec un ordre de faits soumis au pur arbitraire de l'individu. tandis images que nous percevons que chacune ne représente qu'une personne. Comment un souvenir de la un souvenir complet d'une scène veille. sens. Mais comment inversement.

retenue par la mémoire on ne sait pourquoi : tels ces lacs minuscules demeurés dans les rochers après que la mer s'est retirée. et qui lorsqu'à travers elle on peu à peu devient transparente. lorsque. l'ont précédée. et dans un autre. Dans l'image elle-même. semble un monde clos : nous ne comprenons pas. rien ne se distingue qui s'y rattache. on réussit à voir au delà de l'écran. d'abord opaque. distingue les contours d'objets ou d'événements qui. elle est le premier anneau de toute une chaîne d'autres images . quelquefois elle se détache sur un temps vide : ni avant.24 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ces visions fugitives et incohérentes rêves ? Comment accès dans la conscience éveillée ? trouvent-elles Quelquefois. alors s'impose à nous le sentiment profond de ce qu'il y a de paradoxal dans un tel acte die mémoire. plus ou moins cohérent. En tout cas. on suit vaguement les traces de ce qui s'est développé dans la conscience à partir d'elle. ni après. si. Nous le comprenons aussi peu que . avant. et quand tous les chemins et ce qui l'accompagne. on garde dans l'esprit une image déterminée d'un rêve. après. qui le traversent pénétrer y ramènent. quand on y est enfermé. Mais on n'a aucun moyen de les ressaisir. L'image. Cependant. non plus que dans ce qui la suit. Lorsque. au réveil. derrière l'écran qui la sépare du passé. Comment alors passe-t-on de ceci à cela ? L'image ce qui forme avec elle un tableau mais dont les parties se tiennent et se soutiennent. on sait qu'elle n'est on n'aperçoit plus rien. on n'avait aucun point d'appui pour se trans: entre l'image et ce porter ainsi à un moment antérieur qui précède (et c'est pour cela qu'elle nous apparaissait n'existait aucun rapport intelcomme un commencement) ligible. n'est séparée que de ce qui précède : elle ouvre toute une histoire. dans notre rêve. qu'on puisse en sortir. qu'il demeure au fond de la mémoire bien des souvenirs. quelquefois. dans l'image elle-même. malgré tout. point née de rien : on a le sentiment.

on sait qu'elles vont petit à petit disparaître. lorsque nous évoquons nos rêves ? Les psychologues qui ont essayé de décrire les visions du sommeil reconnaissent que ces images sont à ce point instables qu'il faut les noter dès le réveil : sinon. On les fixe donc. qu'on le connaîtra . en les considérant à peu près comme des objets extérieurs que l'on perçoit. pour qui semble assujetti à se mouvoir dans le premier : cela est aussi obscur pour nous que l'existence d'une nouvelle dimension de l'espace. on risque de substituer au rêve ce qui n'en est qu'une reconstruction et sans doute. mais la perception qu'on en a eue alors. on a l'impression qu'une suite d'images. au moment où on les . de même qu'une substance colorante dans un liquide qu'on vient de remuer. Lorsqu'au réveil on se retourne ainsi vers le rêve. sont demeurées en suspens dans l'esprit. tout imprégné. et c'est à ce moment qu'on les fait entrer dans la conscience de la veille. pour une raison ou une autre. Mais est-ce bien la mémoire qui intervient. on évoquera non point les images telles qu'elles apparaissaient au réveil. à bien des égards. Et on pourra croire que la mémoire atteint le rêve : en réalité. c'est indirectement. quand on se les rappellera. en quelque sorte.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 25 le passage d'un plan dans un autre. Désormais. L'esprit en est encore. en somme. une déformation. certaines parties du rêve qu'on n'avait pas fixées ainsi dès le réveil reparaissent. ou même plus tard. Voici. inégalement vives. ce qui paraît se passer. on sent qu'une partie d'entre elles ont déjà disparu. ne s'était pas tourné de leur côté. Mais le processus sera le même : elles étaient demeurées présentes à l'esprit qui. et l'on s'apercevra que si. c'est une image de la veille que la mémoire de la veille reproduira. Sans doute il arrive qu'au milieu de la journée qui suit le rêve. Si l'on ne se hâte point de fixer sur elles son attention. et qu'aucun effort ne permettrait de les ressaisir. de ce qu'on en par l'intermédiaire a pu fixer ainsi.

la première consiste simplement en ceci. définitivement. elles ne provoquent de familiarité pas en nous ce sentiment qui accompagne la perception d'objets ou de personnes avec lesquels nous sommes en rapports fréquents 1. Car un soutenir n'est-il pas cela même : une image rapportée au passé. on le reconnaît. Mais il n'en est pas de même des scènes du rêve dans leur ensemble : chacune d'elles nous paraît au contraire. actuelle. M. C'est exact. qu'il y avait au réveil certaines images qui dans l'esprit et qui n'étaient flottaient pas des souvenirs. et indirectement dans la période de sommeil précédente. La seconde est un acte de mémoire pareil aux autres : on acquiert un souvenir.26 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE aperçoit. il faut un peu insister. nous ne voyons pas que les images du rêve. et enfin on le localise au moment du réveil. puissent entrer dans l'une ou l'autre de ces catégories. où on l'a acquis. mais sans pouvoir dire à quel moment précis:. proposée par M. et dont chacun a une date. p. durant laquelle on sait qu'on a fait ce rêve. dans le processus au terme duquel on possède ce qu'on peut appeler le souvenir d'un rêve. elles disparaîtront aussi. 84 et 133. car elles ne sont apparues qu'une fois : quand nous les apercevons. dans le rêve comme dans la veille. Sur ce dernier point. à des états psychologiques reproduits entre les souvenirs- . cit. Mais ce ne I. et qui cependant subsiste ? Toutefois. Ce ne sont pas des souvenirs-habitudes. c'est-à-dire que nous comprenons tout ce que nous voyons. dit que nous « reconnaissons » les objets et les personnes. qui correspondent états qui ne se sont produits qu'une fois. si nous acceptons qui correspondent plus ou moins fréà des quemment. DU le conserve. deux phases très distinctes. et les souvenirs-images. Bergson la distinction habitudes ou souvenus-mouvements.. entièrement nouvelle. on ne fait pas l'effort nécessaire pour les fixer. en rêve. on l'évoque. telles qu'elles se présentent au réveil. op. c'est-à-dire peut être localisé à un moment défini de notre passé. Il y a donc lieu de distinguer. Kaploun.

Sans doute. ici. nous n'aurons aucun la date. de ces points de repère. ne nous mettent pas seulement en rapport avec notre propre nous reportent à une passé. qu'elles se sont produites au cours de la nuit qui vient de s'écouler. bien d'autres vestiges que ceux que nous découvrons en nous-mêmes. Mais à quel moment ? Nous ne savons. sont disposés dans un ordre immuable au fond de notre mémoire. nous les localisons après coup. eiffet dans des cadres immobiles qui ne sont pas notre oeuvre exclusive et qui s'imposent à nous du dehors. mais dans un état de la société dont il époque. nous pouvons dire. et (comme il arrive exceptionque nous les évoquions nellement) cependant après plusieurs jours. et les moins nettement (ce sont d'ailleurs reflètent les événements localisés). mais surtout lorsqu'ils de notre vie. de simples états affectifs qu'ils reproduisent les plus rares. alors même Nous . De même que nous précisons nos sensations en nous guidant sur celles des autres. autour de nous. elles ne sont pas « localisées à un moment défini de notre passé ». ou plusieurs semaines. si la suite des images du passé aussi objective que la suite de ces images actuelles ou virtuelles que nous appelons les c'est qu'elles se rangent en objets du monde extérieur. Si nous avons le sentiment (peut-être illusoire) que nos souvenirs (j'entends ceux qui se rapportent à la vie conssciente de la veille). à cet égard. nous semble. nous replacent existe.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 27 car sont cependant pas non plus des souvenirs-images. au moment où nous nous réveillons. et les images du rêve. C'est pourquoi nous ne nous rappelons échapperaient pas de la même manière ceux-ci. Supposons que nous négligions de définir les limites de temps entre lesquelles elles se sont produites. sans de la veille nous lesquels tant de souvenirs d'événements aussi. moyen d'en retrouver manquons en effet. Les souvenirs. de même nous complétons nos souvenirs en nous aidant.

pas plus que de ce que nous ne découvrons point non plus dans nos rêves des sensations véritables telles que celles que nous éprouvons quand nous ne dormons pas. De même. événement dans le pays où s'est écoulée notre jeunesse. Il n'y a pas à s'en étonner. tel que ceux que nous nous rappelons à l'état de veille. Ainsi s'expliquerait savoir que dans nos rêves ne s'introduise jamais un souvenir réel et complet. mais ils se conservaient autres. Au contraire. ce fait qui a retenu notre attention.28 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE au moins en partie. si la série des images de nos rêves ne contient . de profession. fois. il ne nous reste qu'un un voyage bien petit nombre de souvenirs. du moins dans l'ordre où le rêve nous les présente. l'interentre telle période de notre existence et valle s'élargit le moment présent. que nous passions d'une famille dans une autre. Ce n'est pas seulement parce qu'à mesure que le temps s'écoule. la rencontre et soudaine d'un ami d'enfance a pour effet de réveiller « rafraîchir » notre mémoire : nos souvenirs n'étaient pas dans la mémoire des abolis . et dans l'aspect inchangé des choses. profondément de périodes entières de notre passé. qui réclament un certain degré d'attention réfléchie. quelquedes événements anciens disparaissent. de la mémoire des autres. que beaucoup de souvenirs nous échappent : mais nous ne vivons plus au milieu des mêmes personnes : bien des témoins qui auraient pu nous rappeler Il suffit. pour que. que nous changions de lieu. Il n'est pas étonnant que nous ne puissions évoquer de la même manière des images que nous sommes seuls à percevoir. que quelque grand tel qu'une guerre ou une révolution transforme le milieu social qui nous entoure. et qui s'accordent avec l'ordre des relations naturelles dont nous et les autres avons l'expérience. mais que nos rêves soient fabriqués avec de souvenirs des fragments ou confondus trop mutilés avec d'autres pour que nous puissions les reconnaître.

soin de me faire oublier quelques instants mes souffrances. l'attendrissement souvenirs. soulève au moins la mémoire d'envisager En effet nous évoquons deux quelquefois objections. on ne voit guère qu'une nuance. c'est que. sans qu'ils du monde aient soumis à une élaboration été. en ils défileraient sous son regard ou ils l'envahiraient tout éveillé réclamant lorsque aussi peu d'effort de sa part que les objets réels. et. quand elle se tourne vers eux. mais en vue de goûter le plaisir purement désintéressé de revivre en pensée une période écoulée de notre existence. l'esprit se détend. Les souvenirs seraient aussi étrangers à la conscience tendue vers le présent. nous les avons traversés pour la première fois. dit Rousseau. non point pour y retrouver qu'il nous peut être utile de connaître.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 29 dits. quelconque. je me distrais de mes malheurs présents en songeant aux les doux divers événements de ma vie. et en particulier extérieur. et ne les envisage plus sous l'angle . des ainsi entendus. le se partagent les regrets. et les repentirs. déposés le long de notre durée suivant un ordre qu'on ne peut pas non plus et qui réapparaissent tels qu'ils étaient lorsque modifier. pour se soupas des souvenirs proprement et venir. Et on voit aussi. » des images passées Or on voit souvent dans l'ensemble ainsi en contact la partie avec lesquelles nous entrerions de notre moi. dans l'intervalle. « Souvent. se sentir en rapports avec une société d'hommes qui peut garantir la fidélité de notre mémoire. toutes conditions qui ne sont évidemment pas remplies quand nous dormons. dans les souvenirs états sinon immobiles. celle qui échappe le plus à la plus intime Cette façon l'action de la société. il faut être capable de raisonner et de comparer. toute activité prit qui se souvient rêver et se souvenir. des événements notre passé. C'est d'ailleurs parce qu'on croit que les souvenirs sont ainsi donnés une fois pour toutes qu'on refuse à l'esEntre intellectuelle. du moins immuables.

des repérages sur les cartes géographiques. lorsque nous. où nous les avons nommés. ou des . instruments a prise grâce auxquels notre intelligence sur les données du passé dont il ne nous resterait sans eux indistincte. réflexion. nom.30 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE volontiers On admettrait que c'est une faculté pratique. Alors on ne voit pas en des images de nos quoi les souvenirs se distingueraient rêves. des mots nécessairement généraux. forme. des dates. qui intervient ce: serait simplement la faculté de se laisser impressionner sans réagir. il y a bien des sentiments et des pensées que nous n'avons jamais communiqués à personne. si tout souvenir est lié (alors même qu'elles n'en constituent point des personnes le contenu) à des images qui représentent autres que nous-mêmes ? Sans doute nous pouvons nous rappeler bien des événements dont nous seuls avons été les témoins. spéciale. Mais nous ne gardons un souvenir précis des objets vus au cours d'une promenade solitaire que dans la mesure où nous les avons localisés. heu. et. surtout. l'aspect de pays que nous avons: parcourus. Un explorateur qu'une vague réminiscence est bien obligé de prendre des notes sur les diverses étapes de son voyage . dans la rêverie comme dans le souvenir . nous réfugions dans notre passé. ou en réagissant juste assez pour que cette impression devienne consciente. Or tout cela. peut-on dire que nous nous évadons de la société pour nous enfermer dans notre «moi» ? Comment cela serait-il possible. ce sont les. et. et on ne comprend point pourquoi ils ne s'y introduiraient pas. inutilisée tant que l'on est préoccupé surtout d'agir. où nous avons déterminé leur forme. Mais l'acte qui évoque le souvenir est-il bien celui qui en nous-même ? nous fait rentrer le plus complètement Notre: mémoire est-elle bien notre domaine propre. et dont nous conservons seuls le secret. où ils ont été l'occasion pour nous de quelque réflexion. tout seuls.

Il n'y a point de voie interne directe qui nous permette d'aller à la rencontre d'une douleur ou d'une joie abolies. lui échapperaient de la vie nocturne. plupart des apparitions Qu'on ne nous reproche pas de nous en tenir à ce qu'il y a de plus extérieur dans les souvenirs. une vertu joué un rôle dans notre vie. Certes. qui représentent interne évanoui. dont les images d'abord. en quelque sorte. et de nous arrêter à la surface de la mémoire. des états d'âme autrefois vécus. toutes ces indications ne tirent leur valeur de forme impersonnelle que de et à reproduire un état ce qu'elles aident à retrouver elles ne possèdent elles-mêmes un alévocatrice. sur ces visages effacés et ces glissent avec indifférence rien. les lambeaux de ses souvenirs. autrement. avant de les rapprocher. ou bien il s'agit d'inconnus. Si nous voulions faire abstraction des personnes et des objets. Il ne faut pas se: figurer que l'aspect de celui En . fantômes insaisissables au même titre que ceux de nos songes dès qu'ils ne sont plus sous notre regard. Dans la tristesse le poète cherche d'Olympio. qu'elles des parents. comme la ses souvenirs qui. aux haies de la route. recherche pensée et de l'activité. qui ne nous rappellent est pas moins vrai que le souvenir des sentiments ne peut se détacher des circonstances où nous les avons éprouvés.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 31 voilà les clous avec lesquels il fixe croquis schématiques. et immuables se retrouvent d'autant permanentes plus facilement que ce sont comme des cadres généraux de la nous irions en vain à la. qui sont restés accrochés aux arbres. et alors chacune de ces images s'anime et devient le point de perspective d'où nous apercevons brusquement une ou plusieurs périodes de notre et alors nos regards passé . ont sont des amis. Il n'en toilettes démodées. Quand on feuillette point ou bien les personnes bum de photographies. et d'en faire surgir la passion d'autrefois en sa réalité. aux barrières.

et que nous pouvons les reconstituer au moins en partie. par exemple. il ne suffirait pas des images. ni les souvenirs ne se intermédiaire. ajoutés à ceux qui les ont prédemeureraient cédés. qu'il remonte et s'approche de la surface. de détendre les ressorts de la et de nous laisser redescendre dans pensée rationnelle le passé. C'est dans la mesure où ils ont été liés à des images de signification sociale. . que nous gardons quelque prise sur nos anciennes dispositions internes. comme si l'esprit ne pouvait présenteraient tourner son attention vers le passé sans le déformer. dès qu'il se sont produits. Il y a une conception de la mémoire d'après laquelle les états de conscience. celle. dans le passé. Entre eux et «le plan ou la pointe du présent » il faudrait se représenter que l'esprit se déplace. comme si le souvenir se transformait. Il n'y aurait qu'un moyen d'évoquer les « souvenirs purs » : ce serait de quitter le présent. demeurées telles que lorss'étaient fixées dans une forme d'existence qu'elles Entre le plan qui devait les enfermer pour toujours. tout ce qu'on constate. couramment et que nous nous représentons par le fait seul que nous sommes membres de la société. et qu'il suffit de « tourner la tête de ce côté-là » pour les ressaisir. c'est que l'esprit. des « grands chars gémissants qui reviennent le soir ». En réalité.32 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE purement personnel de nos anciens états de conscience se conserve au fond de la mémoire. idées et réflexions actuelles pour reconstituer le tableau des jours écoulés. changeait d'aspect. acquièrent en quelque sorte un droit indéfini à subsister : ils tels quels. se corà mesure rompait sous l'action de la lumière intellectuelle. à l'état pur. ou de « la barrière où l'aumône avait vidé nos bourses ». En tous cas. jusqu'à ce que nous entrions en contact avec ces réalités d'autrefois. de ces souvenirs et le présent il y aurait une région où ni les perceptions.

c'est qu'il fait converger vers cet intervalle tous ceux de ses éléments qui doivent lui d'en relever et d'en dessiner le contour et la permettre rien. à mesure aussi s'impose à eux l'obligation termes point impropres pour les traduire. Blondel HALBWACHS. On a expliqué ainsi le caractère inexact des descriptions que certains malades font de ce qu'ils ressentent : à mesure que en eux certaines sensations organiques qui s'intensifient existent à peine. Mais il en est de même dans (Ch. puisque une preuve. ou pas du tout chez les hommes nord'user de maux. La conscience morbide. .LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 33 dans la mémoire. de serrer de plus en plus près les contours de son état de conscience. quelquefois on se sert de comparaisons . on se contente le plus souvent des termes généraux du langage courant . mais que. parce qu'il n'y en a qui leur soient adaptés 1. en associant des mots qui désignent des idées générales. Lorsqu'on exprime ce qu'on pense ou ce qu'on sent. et qu'on rien ne nous en apporte peut sans qu'il soit nécessaire qu'on les reproduise. 1914. 3 1. expliquer d'admettre qu'ils sont demeurés ? L'acte (car c'est bien un acte) par lequel l'esprit s'efforce de sa mémoire nous de retrouver un souvenir à l'intérieur l'inverse de celui par lequel il tend à paraît précisément extérioriser ses états internes actuels.). et en tout cas. Mais. trace. du passé lui-même. La difficulté dans l'un et l'autre cas est en effet inverse également. Sous l'influence des idées et façons de penser générales. entre l'impression et l'expression. il n'atteint à quoi bon supposer que les souvenirs subsistent. la conscience individuelle de détourner son attention prend l'habitude et qui ne peut se de ce qu'il y a en elle d'exceptionnel traduire sans peine dans le langage courant. on s'efforce. Alors. s'oriente vers un intervalle de passé avec lequel il n'entre jamais en contact. il y a toujours un écart. tout autre.

incolores . n'est Nous sentons bien qu'il y a des éléjamais qu'approchée. soyons surpris de ce que ce vide se comble brusquement. que nous croyions perdu. quand nous nous souvenons. loin de n'y retrouver que ce que nous y cherchions. puisque nous entrons avec lui en contact aussi immédiat qu'avec les objets extérieurs. soit telle nuance des façon à retrouver un figures ou des événements passés. de qui mesure le défaut d'adaptation sociale aux conditions de notre vie conla compréhension sciente personnelle d'autrefois. il nous découvre en lui bien des détails dont nous n'avions plus aucune idée ? Mais . telle période de notre existence. des dessins ébauchés. nous avons au contraire retrouver ce passé inchangé. nous partons du présent. et que. soit tel détail. semblent revivre sous notre regard intérieur : ce ne sont pas des schèmes abstraits. en général. se découvre au moment où nous nous y attendions le moins ? Au cours d'une rêverie triste ou heureuse. comment nous alors. du langage et des points de repère adoptés par la société. des êtres transl'illusion de parents.34 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE d'autres cas. de ce qu'un souvenir. de nos états Mais cette reconstruction de conscience d'autrefois. ments personnels de nos impressions anciennes que nous ne pouvons évoquer par une telle méthode. telles pensées d'autrefois. avec notre disposition qui s'accordent actuelle. que quelquefois expliquer. telles figures. Il y a un vide dans l'impression. et. c'est-à-dire de tous les moyens d'expression et nous les combinons de qu'elle met à notre disposition. aux conditions de la vie normale.. Il y a un vide dans grand nombre des conqui mesure le défaut d'adaptation l'expression. sciences individuelles Inversement. du système d'idées générales qui est toujours à notre portée. parce que nous nous retrouvons nous-même dans l'état où nous le traversions. que nous en pouvons faire le tour. Comment douter de sa réalité.

qui ne durera qu'autant que notre surexcitation passaaffective du moment ? Lorsqu'on gère ou notre disposition en imagination se laisse aller à reproduire une suite d'événements dont la pensée nous attendrit sur nous-même ou sur les autres. C'est donc du fond de nous-mêmes. qui et nous reprocherait nous presserait de le reconnaître. nos désirs. Alors. on ait moins de peine à abolir par la pensée celles qui tiennent la place du décor disparu de nos petites ou aujourd'hui grandes passions.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 35 Cette fois ce n'est plus de notre esprit que partirait l'appel au souvenir : c'est le souvenir qui ferait appel à nous. les par un échange réciproque. il arrive que l'ébranlement communiqué à notre organisme psychophysique. mais qui gardent les traces et peut-être le souvenir du même passé. ces contrastes. donne l'illusion nos réflexions. que nous nous avancerions Mais d'où vient cette sorte de sève qui gonfle certains leur donner l'apparence de nos souvenirs. surtout lorsqu'on est revenu dans les lieux où ils se sont déroulés. sensible surtout à l'instabilité des choses. ? Est-ce la vie d'autrefois qu'ils ont conservée. et. de la jusqu'à vie réelle. nous que nous repassons réellement par les émotions anciennes. soit qu'on en croie saisir des vestiges sur les façades des maisons qui nous ont vu passer autrefois. seuls. soit qu'on remarque surtout à quel point tout a changé. communiquée. aux émotions images que nous reconstruisons empruntent actuelles ce sentiment de réalité qui les transforme à nos d'un couloir . ou n'est-ce pas une vie nouvelle que nous leur avons du fond mais une vie d'emprunt. chargés d'ans en même temps que nous. que les souvenirs vers eux. nos regrets. combien il est peu resté de l'ancien aspect qui nous était familier. aux troncs des arbres. comme nous engaoù. nous pourrions viendraient à notre rencontre ou ger. par ces ressemblances. dans les regards des vieillards. tirée du présent. de l'avoir oublié. et qu'alors.

nos états images. Cependant. n'est vrai : tout ce qu'on peut dire. Il y a des maladies ou exaltations et qui consistent en ceci : qu'on appelle paramnésies. qu'on les a déjà éprouvés. revit comme présents. Plus généralement. on peut se croire à l'époque où on y arrivait pour la première fois. c'est que les souvenirs. rencontre les autres lorsque et s'y incorporent. interrompant .36 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE yeux en objets encore existants. et cependant on naît comme si on les avait déjà vues. mais il faut maintenant de la mémoire. du même coup dépouillés de leur aspect d'états trouvent actuels. tandis que les sentiments à ces images. alors que les rêves sont des illusions coupées peut-être (si l'on ne rêve pas touoù la conscience est vide. due. L'illusion voulons examiner est l'inverse de celle-ci : il s'agit être dans une ville ou s'imaginant si. qu'alors. Ainsi nous croyons en même temps que le passé dans le présent. on la première fois une personne. s'identifient avec d'à présent. imitent quelquefois nos sentiments actuels viennent à leur illuJusqu'à quel point le passé peut-il faire réellement sion ? Arrive-t-il que les souvenirs imposent à la conscience le sentiment de leur réalité comme certaines images halluavec des sencinatoires que nous en venons à confondre ? Nous avons abordé ce problème à propos du le poser dans toute son étenrêve. n'y jours) par des intervalles le cours des états de conscience a-t-il pas. et que nous quittons le présent pour ni l'un ni l'autre redescendre dans le passé. en s'attachant et se les émotions qui les ont autrefois accompagnées. sations pour la première fois dans une ville. et repasser par les mêmes sentiments de d'étonnement sans s'apercevoir curiosité. revenant on arrive pour les reconque nous de savoir voit où l'on a déjà été.

si nous consil'imagination dérons ceux où. Il reste à savoir si ce qui se reproduit est bien le souvenir lui-même. On prétend que. nous évoquons un souvenir qui a bien gardé son intégrité primitive. volontairement ou non. ou une image déformée qu'on lui a petit à petit substituée. que leurs réflexions suivent un autre cours. de nos sensations même. pour expliquer qu'ils évoquent plus souvent que les autres un nombre peut-être plus grand de souvenirs.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 37 pendant la veille. la mémoire se réveille à mesure que leurs sensations s'émoussent. il nous paraît inconcevable qu'on prenne le souvenir d'une perception ou d'un sentiment pour cette perception ou ce sentiment lui-même. et que notre esprit. où joue sans doute le principal rôle. précis et complets. c'est-àdire dont nous n'avons pas tiré déjà d'autres épreuves. Bien au contraire les souvenirs sont d'autant plus nets. stimulé par toutes les excitations qui lui viennent du dehors. que nous sommes plus engagés dans le monde réel. a le plus de res- . Si nous écartons ces cas. Ce n'est pas que ces souvenirs. ne prouve que l'affaiblissement soit une condition favorable au rappel des souvenirs. le rôle de réducteurs. Mais cela n'arrive Rien. chez les vieillards. que nos sens sont plus actifs. point. imagés et colorés. et lui paraissent plus plus intenses. sans que fléchisse d'ailleurs en eux le sentiment de la réalité. et qui nous font confondre le passé revécu avec la réalité ? Or il y a certainement eu des hommes qui désiraient se procurer des illusions de ce genre. surgis pendant la veille. des illusions déterminées par la mémoire. Mais il suffit. on pourrait concevoir s'atténuent que nos sensations et s'affaiblissent assez pour que les images du passé. se heurtent à nos perceptions actuelles vis-à-vis d'eux. Car qui joueraient. Les mystiques qui se remémorent leurs visions paraissent revivre leur passé. et qui ont cru y parvenir. s'imposent à l'esprit réelles que le présent. de remarquer que leur intérêt se déplace.

enfermé dans un cachot. dès qu'il réfléchira. à la merci de ses ennemis. des que des musiques. Tout ne se réduit pas. lumières éblouissent et stupéfient ses sens. et de les opposer à celles-ci. Il sera placé. et que tout ce qui s'est passé depuis qu'il ne l'est plus n'est qu'un songe. puisque nous ne les évoquons que lorsque nous sommes capables de les reconnaître. mais tout entière est là. auquel. Cependant. c'est-à-dire qu'il faudra le maintenir en un état tel qu'il soit incapable aussi bien de percevoir exactement ce qui l'entoure que le temps où l'on a voulu qu'il se d'évoquer exactement croie transporté. et dispose pleinement de toutes ses forces. dans la chambre de son palais où il avait coutume de reposer. puisqu'elles se confondraient. à quelle condition obtiendra-t-on qu'il ne découvre pas tout de suite cette machination ? Il faudra qu'on ne lui laisse pas le loisir de se reconnaître. Voltaire aurait pu. des parfums. La faculté de se souvenir est en rapport étroit avec l'ensemble des facultés de l'esprit éveillé : elle diminue en même temps que celles-ci fléchissent. Ce n'est pas en effet dans le spectacle qu'il . par une fantaisie cruelle. pendant son sommeil. on ne se souviendrait pas. et si elle n'intervenait l'intelligence point. par exemple. il sera plus éloigné de confondre cette fiction qu'on veut lui faire prendre pour son état présent avec la réalité de son passé telle que la lui représentera sa mémoire. dans le cas de la mémoire. imaginer un roi déchu. Dès que son attention pourra se fixer. à une simple lutte entre des sensations et des images . celui qui l'a réduit en esclavage voudrait donner pour quelque temps l'illusion qu'il est encore roi. On préviendrait ainsi tout conflit possible entre les représentations de la veille et du souvenir. Il n'est donc pas étonnant que nous ne confondions pas nos souvenirs avec des sensations réelles. dans un de ses Contes.38 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE sort. et où il retrouvera au réveil les objets et les visages accoutumés.

il n'est déterminé réel (dans la mesure où il peut l'être) que quand l'esprit tout entier est tendu vers lui. c'est-à-dire qu'on lorsqu'on est sorti du champ étroit qu'il délimitait. il faut que l'on possède. Tant que ce tableau reste en quelque sorte suspendu en l'air. Un souvenir non reconnu n'est qu'une connaissance incomplète. Alors même qu'un souvenir surgit d'une façon I. et qu'on a voit sa place et son rôle dans cet ensemble. ce n'est à vrai dire ni une perception. d'une sorte de plan Que cette représentation implicite ou schéma général où les images 1 qui se succèdent dans notre esprit prendraient place. soit une condition plus nécessaire encore de la mémoire que de la percepse tion. presque exactement aujourd'hui. ni représentation d'une société où notre vie s'écoule. On ne sait ce qu'il est que lorsqu'on l'a replacé dans son entourage. la reconnaissance et la localisation précèdent son image. Kaploun (Psychologie générale tirée de l'étude du rêve. tion. une opération purement sensible. 1919.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 39 idenqu'il a vu. c'est ce qui résulte de ce que les sensations d'elles-mêmes avant produisent que nous les ayons rattachées à nos perceptions antérieures. autrefois. un ensemble. Le souvenir n'est complet. un principe de distincqu'il trouverait tique. qui n'imni comparaison. avant que nous les ayons éclairées de la lumière de notre réflexion. » En effet pour reconnaître et localiser. s'est représenté l'ensemble dont il fait partie. jalonné par des points de repère. «le système général de son passé ». 83. ni représenpliquerait tation d'un temps à périodes définies. qu'il s'agisse du passé ou du présent. . § 86) « un souvenir ne revient pas d'abord détaché du passé. Mais pour penser une série. ni un souvenir. pour être reconnu et localisé après coup . P. à l'état latent. c'est une de ces images du rêve qui dans le passé nous éloignent cepensans nous transporter dant du monde actuel et de la réalité. D'après M. ni idées générales. Nous le voyons venir. ne suffirait pas. tandis desque le plus souvent la réflexion précède l'évocation souvenirs 1.

incomplet : et il est sans doute l'occasion pour nous de réfléchir. Pour qu'on se les rappelle. pas plus que nos autres états de conscience. faut bien qu'ils renaissent en personne. mais les cadres logiques. ce n'est pas une de ces images fugitives qui traversent l'esprit sans y laisser de traces. n'échappent faut les replacer dans un qui font partie de notre seau. où il imagine que le . surtout de ceux où il nous semble que notre personnalité. on peut se demander si. plutôt qu'un souvenir. Si la mémoire des sentiments existe. mais dont les souvenirs ne s'accommodent pas. qu'une répétition Il n'en est pas de même des sentiments. si on les détache des émotions qui ont pu leur être jointes. c'est qu'ils ne meurent pas tout entiers. mais tant que cette réflexion n'a pas eu lieu. isolé. Mais les sentiments. Dans le rêve. un état de celle-ci s'est exprimé d'une manière unique et inimitable. Peut-être devrions-nous étudier ici plus particulièrement le souvenir des sentiments. dans un passage à cette loi : pour s'en souvenir. Rousreprésentation de l'Emile. spatiaux. d'êtres et d'idées de la société. au contraire. à le « localiser » . et un moment. il. temporels.40 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE soudaine. de façon à le mieux reconnaître et. et qu'il subsiste quelque chose de notre passé. ne se distingue guère d'une pensée ou d'une sensation nouvelle : le présent ressemble tellement ici au passé que tout se passe comme si le souvenir n'était et non une réapparition de l'état ancien. comme on dit. il y a bien de temps en temps une ébauche de systématisation . où peuvent éclore les pensées les plus chimériques. il ensemble de faits. Le souvenir d'une pensée ou d'une sensation. il se présente d'abord à l'état brut. où se déroulent les visions du sommeil sont très instables. A peine peut-on parler de cadres : c'est plutôt une atmosphère spéciale. et non sous les traits de quelque substitut.

des rapports entre les aspects de la nature matérielle et les sentiments ou les situations humaines 1. comme lui. Mornet. c'est que leur imagination du livre avait créés. des tableaux les remsauvages et solitaires. ouvrit la société du XVIIIe siècle à une compréhension élargie de la nature. à l'occasion de la Nouvelle Héloïse. Par un curieux paradoxe. 1907. de lacs siasme. d'ailleurs. . On a montré que l'ébranlement tal qui. plissait des personnages que l'auteur et qu'ils s'habituaient à trouver. fut déterminé en réalité et d'abord par l'élément proprement romanesque de ce roman lui-même. capable d'éprouver lui attribue que des sensations : pour que le sentiment de maître l'heure la nature s'éveille. attendrissement et enthoude montagnes. les faits grands et menus de sa I. suivant l'ordre de leur succession. n'est-ce pas parce que l'auteur nous y raconte. il faudra qu'il puisse associer le tableau sous les yeux avec le souvenir d'événequ'il a maintenant ments où il a été mêlé et qui s'y rattachent : mais ces événements le mettent en rapport avec des hommes : la nature ne parle donc à notre coeur que parce qu'elle toute pénétrée d'humanité. de forêts. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre. Si. J. et s'il a vibré au contact dés choses. c'est qu'en elles et autour d'elles il découvrait des êtres capables de sentir et qu'on sentimenpouvait aimer. l'auteur qui s'est présenté au XVIIIe siècle comme l'ami de la nature et l'ennemi de la société est aussi celui qui a appris aux hommes à répandre la vie sociale sur un champ de nature plus étendu. est. tristesse ou ennui. les Confessions sont à ce point évocatrices. pour notre imagination. et que si les lecteurs de Rousseau purent contempler sans aversion.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 41 et l'enfant sont tous deux dans la campagne à où le soleil se lève. Le sentiment de la nature en France de J. déclare que l'enfant n'est pas et ne devant la nature des sentiments. avec sympathie. Paris.

Ces différences mêmes s'expriment quoi différent par rapport à la société : Rousseau sent qu'il a poussé plus loin que les autres certains vices et certaines vertus. nous directement rien de lui-même. c'est le jugement que tel de ceux qu'il a fréquentés aurait porté sur semblable aux autres. . indique en termes généraux les sentiments qui en firent le prix pour lui. c'est un ensemble de données détachées de la vie sociale de son temps. les personnes et que. en lui. lorsqu'il a précisé ainsi tout ce qui pouvait l'être. et. Certes. d'y préparer la place qu'occunotre esprit d'une manière génépera le passé. pour les connaître. ou ce qu'il pensait des autres. c'est sur lui que nous sommes toujours rejetés : mais comme. pour que nous sachions que tout ce qui demeurait de ce passé. Mais. c'est ce que les. hors ce point de vue. ils Quant à ses sentiments. nous est maintenant accessible ? Mais ce qu'il nous livre. d'orienter rale vers telle période de ce passé. de regarder autour de nous ou en nous. nous nomme et nous décrit les lieux. c'est bien n'atteignons par l'idée seule qu'il s'est faite des hommes au milieu ou loin desquels il a vécu. que nous pouvons nous faire une idée de ce qu'il a été lui-même. c'est en quoi il s'apparaît d'eux. quand les souvenirs il ne sera apparaissent. certaines idées et certaines illusions. de plus en plus il nous impose son point de vue sur cette société. partant du présent. ces moyens mis en oeuvre. à partir d'elle.42 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE vie. il suffit qu'il nous. Nous nous en tenons aux moyens qui nous permettent. qu'il nous suffit. tout ce qui s'en pouvait retrouver. n'existaient où il les décrivait : déjà plus au moment comment donc en connaîtrions-nous rien d'autre que le tableau qu'il nous en présente. et où il les a reconstitués sans avoir sous les yeux un modèle ? On pourrait nous objecter que nous n'avons pas le droit de réduire l'opération de la mémoire à une telle reconstruction. autres pensaient de lui.

si passant ainsi en revue toute la suite des d'ailleurs. des des traits et mois. de les faire sortir les uns des autres. traits et caractères sociaux qui prennent place dans la série de nos états internes. en même temps que de ce de notre moi. à la fois plus durables et plus impersonnels en serait-il Comment autrement. une date ou un lieu . de faire dévier notre pensée et notre réflexion risquerait attention : il vaut mieux être alors passif. et ne sommes-nous pas frappés au contraire de ce qu'à mesure que nos souvenirs sont plus précis et nombreux. actes et des événements qui ont rempli des années. Au au courant de nos souvenirs. qui viennent toutes seules à la rencontre de questions que nous n'avons pas même le temps de poser. lieu d'utiliser Toute semble préférable que nous les laissions dormir. dès jours écoulés. ce n'est pas eux que nous replamais ce sont ces çons dans un cadre général et extérieur. il s'y engage et La série des souvenirs s'y écoule de son propre mouvement. adopter l'attiet écouter les réponses tude d'un simple spectateur. est continue.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 43 péniblement plus nécessaire de les rattacher peut-être les uns aux autres. Quoi d'étonnant. mais pour s'y confondre ? En d'autres termes. de tout ce qui nous intéresse de la vie des groupes ou des sociétés dont mous faisons partie ? Est-ce une raison pour croire que nous ne puissions aborder notre passé que par ce biais. On suppose qu'une fois que le flot des souvenirs a pénétré dans le canal que nous lui avons ouvert. non pour s'en détacher. il à ce moment nos facultés intellectuelles. On dit volontiers que nous nous laissons aller au fil de la mémoire. nous y retrouvons des caractères par lesquels ils dépassent le moment consià les replacer dans des ensembles déré. à chaque moment. et qui n'est connu qui se passe à l'intérieur que de nous. puisque nous prenons conscience. par un travail de l'esprit comparable à nos raisonnements. et nous invitent ? plus généraux.

qu'il s'agisse de l'image d'une personne connue. en sont détachées . Mais alors quelle différence y aurait-il entre un de ces souvenirs. d'une attitude. le non pas reconstruire le revivre. passé. c'est en lui-même et pour ce qu'il est. Si l'on entend. précisément. parce qu'elle ne se rattache . et un seul. mais en outre. à condition de l'isoler de nos autres états. à ce qu'il est et qu'il s'identifierait pour notre groupe. nous nous abstenons de réfléchir sur eux. Mais. que les divers événements du passé devraient apparaître à nouveau dans notre conscience. non en raison et par le moyen de ses rapports avec les autres. en d'autres termes. lorsque nous évoquons ainsi nos souvenirs. c'est que les images qui le composent. par : se souvenir. que nous le penserions abstraitement. et d'envisager chacun d'eux isolément. contester en effet que chacun d'eux a occupé en réalité un moment. parce qu'elle est seule. bien qu'elles appartiennent au passé. que nous l'évoquons. d'un sentiment. Il y aurait.44 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE à ce moment pour nous une signification acquiert qu'il ne saurait avoir pour les. de la durée ? S'il est conservé dans la mémoire et s'il peut réapparaître tel qu'il a été. et qui sont manifestement détachées de la série de celles que conserve la mémoire ? Et pourquoi les souvenirs ne provoqueraient-ils pas les mêmes illusions que les rêves ? Ce qui fait précisément que le rêve est confondu avec la réalité. d'un lieu ou d'une partie d'un lieu où on a été autrefois. et telles images qui reparaissent en rêve. et isolément. d'une parole. et même exclusivement. Alors même qu'on n'admettrait pas qu'il comment y a de l'un à l'autre une solution de continuité. Il faut pourtant choisir ici entre deux conceptions. elle s'impose à nous. c'est bien un à un au contraire. C'est par réflexion. une continuité des souvenirs qui serait incompatible des avec la discontinuité cadres de la réflexion ou de la pensée discursive. autres. et on croit à sa réalité.

nous sentons bien intérêt se concentrent suivant les grandes que d'autres sont là. l'apparition de l'un à la suite de l'autre. exactement détachent sur un tableau dont la composition générale nous est connue. Si. non plus un rappel à l'existence. pour expliquer ceptions. qui s'ordonnent et les principaux directions points de repère de notre comme telle ligne. mais une représentation. Il perceptions. Il est donc possible de choisir aussi entre deux concomment on passe pourquoi. sur l'un d'eux. générales. en effet. En d'autres termes. et qui ne suppose pas. pour que nous nous rappelions une suite d'événements. pour que des représentations et successifs se produisent dans un ordre donné. Mais si nous ne revivons pas le passé. lorsqu'on se souvient. des souvenirs. effectivement transporte alors que les mêmes raisons qui ont et on comprendrait déterminé jadis la succession de ces moments. telle figure se mémoire. tandis que nous allons à la recherche des représentations qui s'y conforment. tant qu'il ne s'agit ou de raisonnements anciens et qu'on pas de réflexions et des représentations une activité rationnelle reproduirait. qu'à laisser puisque nous serions en eux. par exemple . il faudrait qu'on se à l'époque où il se sont déroulés. il faut que l'idée de cet nous ayons sans cesse présente à l'esprit ordre. nous n'aurions libre jeu à la spontanéité interne qui fait sortir les uns des autres. Puisque nous n'examinerions pas ces états du dehors. distincts d'événements Or. c'est-à-dire à nos en rien à nos représentations et au tableau d'ensemble de notre passé. si nous il faut expliquer ce qui est nous bornons à le reconstruire. Ils ne se présentent en est tout autrement et notre Alors même que notre attention pas isolément. d'un souvenir à l'autre. des mêmes expliquer la réapparition. états. on reviadmettre vait les événements passés.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 45 de la veille. pussent être invoquées pour dans le même ordre.

la douleur. de même que nos déplacements. déterminée.46 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ceux qui ont occupé pour nous le premier mois de la guerre. Ou bien. et. à proximité de tels parents. qui n'a peutproduit. ou encore à l'endroit où à la ville où nous avons dû nous rendre pour il habitait. des funérailles. parents et aux amis du mourant. de tels amis. être laissé de traces qu'en nous. etc. quand Paris était menacé. nous ne pourrons pas l'évoquer isolément. Alors. le voir avant sa fin. après qu'il s'est un fait qui n'intéresse que nous. par exemple qu'il y avait sur la table une lettre de lui inachevée. pour l'évoquer mieux lui-même. bien entendu. etc. ou plus concret et inditenu peu auparavant viduel. aux traits généraux de son caractère et de son existence . et qu'on retrouvait encore sa présence dans l'ordre ou le désordre qui y régnait. mais nous dans l'événement. nous songerons à son âge. que nous nous rappelions aussi tel ou tel détail plus intime. mais ce . telle qu'on se la représente dans notre société. des derdu deuil. ? Et il faut que nos souvenirs s'accordent avec ces dates. par exemple qu'il nous avait tel propos. songerons d'abord à la succession de la maladie. il faut que nous nous posions des questions comme cellesau moment où on ci : où étais-je avant la mobilisation. demandonsnous comment nous nous représentons. si nous voulons nous rappeler la d'une intensité et d'une nuance tristesse. ce qui n'empêchera pas. ou encore aux niers moments. à sa profession. ressentie par nous. si l'on reproche à cet exemple d'être choisi pour mettre au premier plan des faits d'une portée générale. doivent s'accorder avec la distribution générale des lieux. nos séjours ici et là.. ou loin d'eux. mais il nous faudra prendre un détour : nous ne partirons point de ce qu'il y a de plus personnel de notre réaction affective.. la mort d'une personne qui nous est proche. a appris l'issue de la bataille de Charleroi. qui ont une signification sociale.

ou après ? Mais c'est précisément parce qu'il n'y a guère entre les images du rêve qu'un lien de succession chronologique que. à une logique spéciale : en tout cas. il n'en reste pas moins vrai qu'elles occupent de la durée. Il semble au contraire que celles que nous nous rappelons nous cachent les autres.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 47 détail ne prendra toute sa valeur que quand nous nous en le lieu et la date. elles nous échappent. les unes à l'occasion rêve. et nous pourrions les retrouver seulement : qu'avonsdes autres. pour la plus grande partie. car. et qu'il faille nous écarter des unes. elles ne sont point replacées dans le même temps et dans le même espace que les objets que nous percevons quand nous sommes éveillés. Mais si les images se disposaient mémoire les unes à la suite des autres au fur et à mesure il en serait de même des images du de leur production. par hasard. il : or. On ne se rend pas compte de tout le travail d'esprit qu'exige On croit qu'il suffit qu'il fasse le rappel d'un souvenir. de pour que l'apparition partie d'une série chronologique sur la scène de la conceux qui l'ont précédé l'appelle science. modifier l'orientation de nos pensées. les oublier. en nous demandant nous rêvé avant. Nous rêvons beaucoup . on rêve bien de détails insigniresterait insignifiant fiants. qu'elles s'associent. or combien de personnes croient qu'elles ne rêvent jamais ! Et combien de nos rêves dont nous ne nous rappelons que quelques lorsdétails ! Or les images du rêve obéissent peut-être. qui détermine à chaque moment du monde et de la société. et elles ne sont point rattachées à l'ensemble de nos idées. mais on ne s'en souvient pas. et que nous y penserons représenterons dans ses rapports avec l'événement . c'est bien ce qui résulte du rêve. et qu'elles dans la se succèdent. pour retrouver. en lui-même. Si nous ne notre conception les situons point dans le temps de la veille. une autre . A quel point cela serait insuffisant.

ses quartiers. Pendant le rêve.meminisse jacet. Il faut donc que. qui nous aident à leur d'autres ! Ainsi nous allons vers nos tour à en découvrir en quelque sorte autour d'eux des souvenirs en décrivant de plus en plus rapprochées. ni rien qui paraisse en rapport avec notre rêve ? Au contraire. IV. nous nous guidions sion dans le temps. dit-il. c'est que. ses rues. que de souvenirs surgissent. Ce passage nous a été obligeamment signalé par M. De natura rerum. ses maisons. que nous rangeons nos souvenirs dans l'ordre où tout indique qu'ils ont dû se produire. . si nous pouvons parcourir pensée toutes les parties de l'espace où se sont encadrés sur d'autres les événements les plus récents de notre expérience. rapports que de succespour passer d'un souvenir à l'autre.. s'il n'en est pas de même des images de la veille. Pradines. lorsque nous évoquons une ville. qu'elle a conduits. Lucrèce avait déjà observé ce fait. de la même manière Comment nous rappellerions-nous en telles images vues en rêve. oppose à une théorie. si Résumons I. Ce fait. c'est souque la série chronologique vent après bien des allées et venues entre tels points de repère au cours desquelles nous retrouvons les uns et les autres. . si nous nous en rappelons un si grand nombre. courbes concentriques et loin soit donnée d'abord.. languetque sopore. sans trouver en aucun d'eux quelque amorce de ces images. dont beaucoup nous semblaient à jamais disparus. 746. La mémoire est à ce point inerte et assoupie que le rêveur ne se rappelle pas quelquefois qu'une personne qui lui apparaît vivante est morte depuis longtemps. c'est que nous sommes incapables de revivre notre passé pendant le rêve 1.48 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE série des tableaux de notre vie nocturne. s'il n'y a réellement pas dans notre vie de lacune que nous ne puissions combler. de succession toute cette analyse et les résultats où elle nous Elle repose tout entière sur un fait.

la enfance. la théorie de M. les avait transformés l'image. Or. alors de qu'il n'est plus tendu vers le présent. et. qui. on était fondé à supposer qu'entre l'événement et le rêve l'esprit avait réfléchi. qu'ils s'y introduisent oeuvre des images qui ont toute c'est à l'état de fragments. et où l'esprit. sur ses soules avait une ou venirs. comme la personnalité actuelle et non celle d'autrefois est activement mêlée au rêve. sous patibilité le nom d'images-souvenirs. et dans tous les rêves imaginables. enfin. qui reparaissait sait aussi vraisemblable que des souvenirs de la première l'avait précédée et en avait dans le songe ? L'un paraisOn invoquait. 4 Les uns étaient . nous rencontrions nous a-t-il semblé. Dans d'autres cas. conservé au fond de notre mémoire. Au reste dans tous ces cas. Bergson. est-ce le souvenir qui été l'occasion. il ne se peut pas que l'aspect général des événements et des personnes reproduites ne s'en trouve pas altéré. Ceci est une conséquence tellement nécessaire de sa conHALBWACHS. n'admet pas qu'il y ait une incomsi marquée entre le souvenir et le rêve. l'apparence de membres détachés des nous. et qui traverseraient sait de représentations certainement trop vagues chez l'enfant pour qu'elles aient pu donner lieu à des souvenirs véritables. l'autre. oubliés pendant certains rêves : mais il s'agisveille. jamais une scène complète d'autrefois ne reparaît aux yeux de la conscience durant le sommeil. scènes réellement vécues par : jamais un événement accomet sans mélange d'élépagné de toutes ses particularités. est-ce plusieurs fois. du fait qu'il évoqués en images. ments étrangers.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 49 nos songes mettent bien en de souvenirs. Ici. Nous avons examiné les exemples qui prouveraient le contraire. désigne notre passé lui-même. devrait tout naturellement redescendre. qui. ou incomtrop inexactement plètement rapportés pour qu'on pût en saisir le sens. et que l'activité la veille se relâche.

Bergson. on remarque toutefois : « Quand on dort profondément. envisageant la première des deux mémoires sous forme d'imagesqu'il distingue. sa place et sa date. 2... à tout moment. et souvenirs. 1922. » Mais rien ne prouve qu'on puisse passer ainsi par transition insensible du rêve au souvenir-image. de passages où le même auteur. 3. . sont les images de la rêverie ou du rêve. avec tous leurs détails et jusqu'à leur coloration affective. Paris.' encore : « Un être humain qui rêverait son existence au lieu de la vivre tiendrait sans doute ainsi sous son regard. L'Energie spirituelle. 78 et suiv. tiques —que nous avons alors une vision beaucoup plus étendue et plus détaillée de notre passé 1. il faut pouvoir s'abstraire de l'action présente. il faut savoir attacher du prix à l'inutile. de mon d'après lui. « Pour évoquer le passé sous forme d'image. 7e édition. Paris. 2e édition. il faut vouloir rêver. la multitude infinie des détails de son histoire passée*. Ibid. mais il n'en reste pas grand'chose au réveil. 115 1900. p. le moi des rêves. Ibid. constatant qu'en fait les souvenirs-images ne reparaissent pas dans les rêves. » C'est qu'en effet. laisserait à chaque fait. à chaque geste. Matière et Mémoire. p. » Plus loin. la rapproche du rêve. » Et.. En se reproduisant dans la conscience (ces images-souvenirs) ne vont-elles pas dénaturer le caractère pratique de la vie. p. que M. mêlant le rêve à la réalité ? Sans doute ce sont (les des images emmagasinées par la mémoire spontanée) images de rêve 3. celle qui enregistrerait. p. 4. Bergson. J'incline à croire — mais pour des et par conséquent hypothéraisons surtout théoriques. fait des songes d'une autre nature. Comment le I.50 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ception de la mémoire. reproduites telles quelles. 169. tous les événements de notre vie quotidienne. Et il ne manque point. c'est « la totalité passé »2. d'autre part. plus loin : « Ces images passées. 110.

c'est rêver éveillé. nouveau. l'esprit procède de même. puisque rêver. que nous voyons pour la première fois. s'il nous donne le continuée ? Quand spectacle d'une création incessamment M. cohérent. il sait bien que le mot rêver désigne deux opérations différentes. si délibéré soit-il. c'est qu'il a toujours les caractères d'un fait présent. quand nous y pensons. L'opération de la mémoire et rationsuppose en effet une activité à la fois constructive nelle de l'esprit dont celui-ci est bien incapable pendant le sommeil . des groupes. dont nous reconnaissons à chaque instant le plan d'ensemble et les grandes directions. sont en rapport avec tout un ensemble de notions que beaucoup d'autres que nous possèdent. une fois éveillé. avec des raisonnements aussi et des idées. ce rapprochement. des lieux. Bergson rapproche les deux termes : rêve et rêverie. Tout souvenir. si bien qu'on ne comprend même pas comment. et. il apercevra que celle-ci se développe dans des cadres sans rapport avec ceux de la pensée nocturne. même ceux de pensées et de sentiments inexprimés. elle ne s'exerce que dans un milieu naturel et social ordonné. Pourtant. puisque se souvenir. dans les deux cas. c'est se souvenir pendant le sommeil. si personnel même ceux soit-il. d'après lui.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 51 avec de tels souverêve. ou plutôt qu'on ne se souvient que de ce qu'on en a pu fixer aussitôt après le réveil. n'en reste pas moins une conQue l'esprit s'observe lorsqu'il passe de la veille au rêve. . c'est-à-dire avec fusion. mais il estime que le langage a raison. des événements dont nous seuls avons été les témoins. même à la limite. avec des personnes. Nous avons montré qu'en effet. on peut se souvenir de ses rêves. des dates. du rêve à la pensée de la veille. puisque. des mots et formes du langage. se confondrait-il nirs. si ce qui nous frappe. et si l'on veut parler en toute rigueur il faut dire qu'on ne s'en souvient pas.

Ce n'est pas dans la mémoire. subsiste tel quel. et de regagner en étendue ce qu'elle perd en cohérence et en précision. il n'y a pas non plus de raison d'admettre que tout ce que nous avons vécu. c'est dans la vie nocturne. lisant. Mais. à ceux qui l'enon dit quelquefois que nous le rattachons souvenirs : en réalité. capables d'entrer dans toute espèce de combinaisons. géographiques. les images ne sont plus que des matériaux bruts. données d'expérience familières. débarrassée des limitations de la veille. biographiques. courante et façons de voir tiques. Sans doute elles se déroulent : mais suivant un ordre chronologique . dans les êtres au milieu desquels nous vivons. loin d'être alors élargie. sinon par métaphore. et quand nous le précisons en le locaen somme.52 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et morale des sociétés dont nous toute la vie matérielle faisons ou dont nous avons fait partie. Mais. dans les objets. Quand nous évoquons un souvenir. c'est-à-dire. en réalité sur le jeu désordonné dès modifications corporelles. quand nous le complétons. notions polihistoriques. que l'esprit est le plus éloigné de la société. c'est parce que d'autres tourent en rapport avec celui-ci subsistent autour de nous. la conscience paraît alors réduite et rétrécie : détachées presque entièsingulièrement rement du système des représentations sociales. puisque le souvenir doit ainsi être reconstruit. c'est dans le rêve. ou en nous-mêmes : points de repère dans l'espace et le temps. on ne peut pas dire. c'est là seulement qu'elle aura le plus de chance de le trouver. Si la psychologie purecherche un domaine où la conscience ment individuelle se trouve isolée et livrée à elle-même. que nous sommes en mesure de déterminer avec une précision croissante ce qui n'était d'abord que le schéma vide d'un événement d'autrefois. et que notre présent traîne derrière lui tout notre passé. et entre elles il ne s'établit que des rapports fondés sur le hasard. qu'à l'état de veille nous le revivons . vu et fait.

C'est que le rêve ne repose que sur luimême. dont les parties matériaux superposées glissent l'une sur l'autre. . il y a autant de différence qu'entre un tas de mal dégrossis. édifices voisins. et les murs d'un édifice maintenus par toute une et étayés d'ailleurs ou renforcés par ceux des armature. et la série des souvenirs. ou ne restent en équilibre que par accident.LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS 53 entre la file des images successives du rêve. alors que nos souvenirs s'appuient sur ceux de tous les autres. et sur les [grands cadres de la mémoire de la société.

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. l'homme cesse d'être en contact avec la société de ses semblables. pi 67. La psychanalyse. I. S'il entre ces deux mondes. et. 160-192. Die' Traumdeutung. 1re édition.CHAPITRE LE LANGAGE ET LA II MÉMOIRE Nous disions dans le chapitre précédent que. dans les passages de Freud que nous avions traduits. si n'existait aucune communication pour coml'esprit ne disposait pas des mêmes instruments prendre ce qu'il aperçoit dans l'un et dans l'autre. et il ne serait pas en mesure de raconter ses songes. Examinons de ce point de vue l'analyse détaillée d'un rêve assez complexe qu'on trouve dans un ouvrage de Freud 1 : nous n'en retiendrons que les parties qui nous au moment et nous nous arrêterons d'ailleurs intéressent. et peut-être peut attribuer petits enfants. 1900. Alcan. 1924. Paris. il doit y avoir un grand nombre de notions communes au rêve et à la veille. On trouvera un exposé du rêve en question. N'allions-nous pas trop loin. il ne leur et aux situations prêterait pas le même sens que lorsqu'il les rencontre pendant la veille. même dans le sommeil. p. dans le livre du Dr Ch. aux personnes à peu près les mêmes noms. Ce chapitre était écrit quand nous l'avons lui II nous a permis du moins de rendre avec plus d'exactitude un certain nombre d'expressions. Blondel. il ne donnerait pas aux objets. il se consciente qu'on dans le rêve au genre d'activité réduirait aux tout à certains animaux. lorsqu'il rêve. qui suit de très près le texte de Freud et reproduit tout l'essentiel de son analyse. une partie des croyances et des conventions dès groupes au milieu desquels il vit ne s'imposent-elles pas encore à lui ? Sans doute.

prends aussitôt à part. Je lui dis : « Si tu as encore des douleurs. pour répondre à sa lettre. Nous devinons immédiatement l'infection. souffre et je la regarde. » Je m'inquiète Elle paraît pâle et bouffie : je me dis qu'il y a là quelque chose d'organique.. pour se justifier. il est pâle.. c'est vraiment ta faute ».. une jeune femme qu'il croyait hystérique.. c'est-à-dire Freud raconte qu'il avait traité poursuit son interprétation. du de l'acide propionique..56 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE où les hypothèses de l'auteur nous paraissent un peu avenbien en deçà du point jusqu'où Freud turées. qui ne voyaient pas d'un bon oeil Le même soir. de la triméthylamine et le poison d'où vient longtemps. et j'examine l'intérieur de sa gorge. où ils reçoivent Irma est là : « Je la beaucoup d'invités. elle va avoir de la dysenterie s'évacuera ». il écrit l'hisle traitement. La nuit suivante. L'ami Otto lui a fait. mais n'est pas tout s'est laissé influencer à fait bien. Elle répond : « Si tu savais comme je maintenant dans le cou. propylène. l'estomac et le corps. et lui faire des reproches de ce qu'elle n'a pas encore accepté « la solution ». il boîte et n'a pas de barbe. c'est une infection. d'un ton qui lui déplaît.. M. qu'elle va mieux. et confirme. Il croit qu'Otto par des parents de la malade. dans un grand hall. on interrompit tement. je suis comme dans un étau. le docteur toire de la maladie d'Irma M. dit : « Il n'y a aucun doute. mais cela ne fait rien. il reçoit la visite d'un jeune collègue. qui lui dit. non sans que Freud eût essayé de faire accepter à la malade « une solution » qu'elle refusa.. Je la conduis près de la fenêtre. à un ami commun. en rêve. Otto. Mon ami Otto est maintenant aussi à côté d'elle.. il n'y a pas une injection avec un composé propylique. Là-dessus. précédemment Leurs deux familles étaient intimement liées. paraît qui reprend l'examen tout autre que d'ordinaire . Le docteur M. J'appelle vite le docteur M. il se voit... Comme elle le traiétait presque entièrement guérie. (dont je crois ...

et qu'à propos d'elle il pense. c'est qu'Irma maladie organique. qui expliquent qu'il la tutoie.. de les passer ensuite en revue et de les comparer : on s'apercevra que. comme nous le verrons. et qui ne pouvaient provenir que du milieu social de la veille. ce qu'en donne qui nous intéresse. c'est un cas de conavec toutes les règles et principes science professionnelle.. à sa femme. était atteinte d'une ment n'a pas réussi. qu'il met en cause : toutes données collectives. qu'ils se rapportent de notre exisd'amis. dans la voir d'entre eux. la plus porte sur les autres (le docteur M. que la seringue n'était pas propre.. voyages. c'est tout un ensemble de notions médicales. la personnalité écoutée de leur cercle . On ne fait la formule imprimée Il est vraisemblable pas si à la légère de telles injections. à telles particularités tence professionnelle. études. qui permettraient suivant à tels groupes de parents. maladroite l'intervention Mais.. à sa fille . de collègues. c'est moins l'explication et dont l'auteur que certaines données qu'on y retrouve. qui ne et dont Freud se moque. et. occupations. Il suffit d'ailleurs de noter ses rêves. connaissent pas l'hystérie. encore. Otto et d'autres collègues. distractions.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 57 en caractères gras). à tel ordre de faits. chimiques. à tels ou tels lieux qui ont une signification sociale définie. on ne peut contester la réalité. Freud lui-même.) .. » ce rêve comme la réalisation d'un Freud interprète établir que si le traitevoeu : dégager sa responsabilité. etc. sentiments. les jugements que chacun les rivalités qui s'y développent. notre . entrent des notions d'un caractère plupart de les classer plus ou moins général. etc. qui définissent une profession . qui ont pénétré dans la conscience isolée du rêveur. C'est le groupe dont font avec partie Irma. le docteur M. Otto. et la ce sont les relations intimes entre la famille d'Irma sienne. expliquer qu'elle aille plus mal par et imprudente d'Otto.

et Irma celle-ci. vieillards. Cependant. . une malade morte d'intoxication. pas directement la représentante de ces autres personnes sacrifiées au cours du qui devient travail de condensation. sans barbe. marchands. p. celle-ci présente les symptômes relève puisque qu'on chez Irma pendant le rêve 1. en d'autres termes. qui est hystérique dans son rêve. au moins à l'état latent. cit. quartiers certaines régions. le même rêve entre à la fois dans plusieurs de ces catégories. Elles se cachent derrière Irma. Elle lui paraît pâle. est pâle. gens du monde. comme elle : en réalité il a remplacé. en outre. des pensées de les reconnaître. savants. 182. Le docteur M. il en veut d'ailleurs en ce moment à l'un et à l'autre : le docteur M. dans notre conscience. et l'image paraît moins précis. enfin à telles ou telles catégories d'êtres humains. L'analyse qu'a donnée Freud du rêve que nous avons reproduit plus haut nous permet déjà de le reconnaître: Voici d'abord Irma : la manière dont elle se tient. mais c'est une raison de plus pour croire que les images du rêve ne sont point comme auoù nous ne retrouverions tant de créations individuelles que nous. de les rattacher qui nous permettraient à d'autres qui nous sont familières. " La plaque diphtéritique d'Irma rappelle les inquiétudes causées à Freud en vient à représenter par sa propre fille.. » Blondel.. plus lâche. enfants. Irma par son amie. lui rappelle une de ses amies. Bien entendu. op. derrière les images de nos rêves. grâce à la similitude des prénoms. accoudée à la fenêtre. Il y aurait donc. dans le rêve qu'à l'état de veille. etc. comme la femme de Freud : n'a-t-il pas substitué sa femme à Irma ? Mais Irma se confond aussi avec sa fille aînée. dans la bouche du docteur M. il met. derrière laquelle se dissimule à son tour. des paroles qui lui ont été dites par un autre de ses collèI. il boite (dans le rêve) : ces deux derniers traits se rapportent au frère aîné de Freud . Toutes ces personnes qui se révèlent ainsi à l'analyse d'Irma n'interviennent dans le rêve. certains. maison. est donc son frère. de le rapport entre la pensée les comprendre.58 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ou certaines rues d'une ville..

de tels faits et de telles situations de la veille. le même jour. derrière l'image . Tel pourrait être aussi le point de départ de ce que j'ai enfin. j'y suis. Réveillé. on a monté des meubles dans notre : des hommes portaient sur leurs épaules les appartement des planches. Mais il me revient aussi que. aéronautique. au hasard venir trop récent. ou tel autre qui s'est reproduit dans le rêve. et je l'emporte sur mon épaule. en rêve. où l'on portait en procession et où l'on dressait des arbres. je me souviens que j'ai lu. Et il se pourrait. qui sont tout prêts l'un dans l'autre. gues : nouvelle substitution. qu'aucune de ces imaginé en songe. fort différente. on pourrait conclure qu'il y a effectivement. semble-t-il . C'est bien cela. la veille. Je me vois. et nous découvrirons que le même détail se rapporte aussi à quelque autre scène de la veille. des mâts. dressé pour quelque opération C'est terminé. pour que nous attribuions une telle rencontre. Toutefois. pièces démontées d'une armoire. c'est celui-ci. des pins. et ils sont nombreux. il s'agit d'un geste trop expressif. et qu'un détail plus insiait encore. derrière un même nom. deux explications ne fût exacte. et qui lui échappe en ce moment. c'est cette lecture qui explique mon rêve. dans le Rameau d'Or de Frazer. Souvent. des histoires de fêtes de mai. réfléchissons-y quelque temps. au réveil. un événement des jours précédents dont notre rêve reproduit tel détail : nous ne nous y trompons pas. où l'on ne sait si.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 59 Ainsi. d'une nuance de sentiment trop et surtout d'un soudéfinie. il faut chercher plusieurs personnages. Mais il en est d'ailleurs à se transformer de même de la plupart des événements et des objets de nos songes. des ais. nous retrouvons sans peine. d'une image trop pittoresque. Et nous demeurerons perplexe. De ces cas. ou celui-là. gnifiant orienté la pensée du rêveur de ce côté. auprès d'un mât ou d'un poteau.

faits pour être dressés et portés : les mêmes propriétés appartiennent à d'autres matériels de destination beaucoup dispositifs variée : piquets sur un champ de course. je me trouve parlé hier de la métempsychose avec des ouvriers en pays de montagne. » Il devait y avoir dans l'esprit une représentation schématique qui se réalise sous la forme successivement d'un escalier en boyau et d'un trou ou d'une crevasse de montagne. On en trouverait ment. parce que c'est un concurrent. sur une plateforme : il y a un trou que n'entoure aucune barrière. Dans les exemples que nous avons déjà étudiés. ou dans plusieurs parties d'un même rêve. croix dans une église. tandis que je suis mon âme. avec peut-être telle particularité physique. surde : je suis sur la plateforme de l'orgue.60 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE aperçue en rêve. qui regarde sur un abîme. qu'un symbole. une notion plus ou moins générale. et sept vaches montaient la preuve dans certains rêves qui se suivent immédiateI. dans son sommeil: «Il me semblait que j'étais debout sur le bord d'un de ce fleuve. qui ne suffisent pas à l'individualiser sinon un homme de la même profession que le rêveur. . et que leurs diagnostics ne concordent pas quelquefois : mais plusieurs individus répondent à cette description. mais ? Qu'est-ce qu'Otto. et que l'image elle-même. il y a des gens qui semblent d'un autre âge (second empire ?) Je suis obligé de descendre dans une sorte de boyau. parce qu'elle se borne à figurer la notion. et un ouvrier se penche au-dessus. tel trait de caractère. dans une église. parce qu'elle se confond en partie avec elle. Les appareils d'aviation que j'ai vus en rêve offraient simplement l'aspect d'agrès. concrète ou se réalise sous des formes assez différentes. potence. Plus tard. que représente Irma. Par exemple : « rêve ababstraite. Otto n'est ici qui n'est pas un portrait. échafaudages. tiré par quelqu'un qui me dit qu'il est (ou je pense qu'il est) mon corps. belles et fleuve . En bas. un médecin que celui-ci considère sans bienveillance. La Bible nous raconte ce que le Pharaon vit. qui le rejoint (j'ai avec un de mes amis). ressemble plus à un symbole simplifié qu'à une peinture vivante et qui ne reproduirait qu'un seul aspect des choses 1. où la même idée. aussi bien qu'arbres et mâts : mon rêve n'est que la transposition imagée d'une pensée qui comprenait peut-être toute cette catégorie d'objets. si ce n'est une malade en général.

réflexions. sortaient d'une seule pleins. pour qu'elles s'y soient traduites pas symbolique. » Des idées de fécondité. ou dans un état de demi-somnolence. que nous passions insensiblement tandis que nous dormons. point parce qu'il a vu. et ce n'est rien n'individualise vraiment nécessairement Freud) qu'il (comme l'expliquerait cachée que dans son esprit une préoccupation portait Joseph se serait borné à lui révéler. Qu'il se mêle. d'un événement. de richesse. beaucoup de et sans cesse. par hasard. et l'idée de la disette. aux images de nos rêves. et d'une merveilleuse tige. dans les instants qui précèdent Lorsqu'on le sommeil. de pensées pures et simples à des c'est ce qui explique images. ou si nous luttons encore confusément contre le sommeil. l'idée de la l'idée de l'abondance richesse et l'idée de la pauvreté se soient succédé dans sa sous cette forme pensée. Si nous nous réveillons brusquement alors. Nous nous apercevons rien d'autre alors que celle-ci n'était d'une pensée que la conscience n'atteignait que la figuration plus. en un acte ou un événement réel. une telle scène). Il suffit que. il arrive qu'une pensée. et plus loin : « Je vis un songe : sept épis beauté. on ne sait pas très bien si on a raisonné ou suivi une idée ou même en rêve. peut-être. que. ce n'est Certainement. d'une nature qui viennent tout de suite à donne des fruits en abondance si le Pharaon a eu ce rêve. parfois. d'un marais ». va s'endormir. lorsque nous nous endormons. de même que certains corps ne brillent à nos yeux qu'au . l'esprit. et se transposer à demi. et inversement. etc. paraisse se détacher de la suite de nos réflexions. les jours précédents des vaches monter dans un pâturage (sauf leur nombre..LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 61 dans les pâturages qui paissaient pleines d'embonpoint. quelquefois nous ressaisissons cette pensée au moment où l'image allait se dissiper et s'évanouir. pensée d'un acte. alors qu'étant éveillé on s'absorbait en quelque méditation.

quand la pensée est trop abstraite pour se fondre avec l'image jusqu'à se perdre en elle. et que l'angoisse était la cause. Cependant. pendant le rêve. Entre la vision du cauchemar et l'impression organique pénible il y a pénétration réciproque : quelquefois. tion sur le vif : « Cela commence pas une sorte de calcul appliqué à mes comme si je me posais le problème : bouger mouvements. qu'elle devait exister avant le rêve. le caractère symbolique de l'image se découvre quelquefois. quand nous nous réveillons ou terrifiant. et le rêve. Il est plus difficile de retrouver. il brusquement après un rêve douloureux nous reste un sentiment d'angoisse. et par lesquelles on a voulu expliquer les monstres et génies malfaisants rencontrés dans les superstitions figureraient populaires. On a remarqué souvent qu'un sentiment ou une sensation organique peut. se développer en une série d'images qui le symbolisent : les figures difformes qui peuplent quelquefois nos cauchemars. que j'ai traité d'algèbre . Voici deux forme. disparaît en général en même temps que les scènes dans le rêve lui-même. lorsqu'elle s'efforçait on peut saisir cette opéraexemples où. une pensée dont le rêve n'a été que la figuration : la pensée. au réveil. qui l'ont illustrée. nos oppressions et nos malaises. Et la solution se présente sous la forme de celle » d'un problème ces jours-ci. nous semble-t-il. et nous apercevons en même temps les éléments de sensation dont la pensée s'est emparée. jusqu'à ce que nous nous apercevions que l'angoisse tient à un état organique pénible. etc. de façon à écarter cependant telle couverture. plus instable que le sentiment. le moins possible. de même qu'elle lui survit.62 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE moment où nous ne percevons plus le foyer lumineux qui les éclaire. l'effet. qui nous semble causé par le rêve. et auxquels elle a tenté d'imposer sa de s'extérioriser.

nous le dominons : notre pensée s'élève. je ne sais comment. lorsqu'ils décrivaient leurs rêves. en tout cas dans l'espace. c'est d'abord qu'ils se sont bornés. peut-être est-ce parce que le sentiment que j'étais en un heu défini. nous nous élevions. d'autre part mes sensations. Autre exemple : « J'ai passé la matinée à corriger des épreuves. te sentiment de ma position dans le lit. » L'idée d'une pensée qui s'élève ne peut être qu'une idée. prime par l'image d'un acte ou d'une opération à ce point bizarre. Eveillé. comme si le contenu de nos songes se ramenait à des séries d'images telles que celles qui défilent dans notre esprit quand nous sommes L'attitude intellectuelle .LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 63 de la veille (recherche d'un problème) avait pénétré dans le rêve : mais ce n'était qu'une elle ne s'encadrait attitude. elle aussi. détachée d'ailleurs. et si j'ai pris la figure au sérieux. à raconter simplement ce qu'ils ont vu ou fait. pas dans un ensemble de nocomme lorsque je réfléchissais à ce tions mathématiques problème durant la veille. Si les psychologues n'ont pas remarqué d'ordinaire la et la pensée toute place considérable que la réflexion nue occupent dans notre vie nocturne. Il a suffi qu'une autre notion. du tableau où elle est comprise dans la conscience de l'homme éveillé. Et voilà que. sophe idéaliste Nous examinons ensemble mon point de vue. pour que l'une et que leur combinaison s'exet l'autre se pénètrent. toujours plus haut. Si elle s'est ainsi figurée. le long de la pente du toit. Je rêve que je lis mon article avec un philoet que nous échangeons nos réflexions. et nous grimpons. soudain. la rencontre. j'aurais l'un à replacé l'une et l'autre dans les cadres (extérieurs l'autre. ces deux notions se sont fondues comme elles l'ont pu : d'où cette métaphore vécue. nous passons au travers. jusqu'à une lucarne . Détachées de leur cadre. mais simultanés et juxtaposés) qui enferment d'une part mes pensées. se trouvait en même temps dans ma pensée.

comme les images du rêve : elles mansont incohérentes. Mais. à les lire. que le monde de mais à côté des images illusoires. déjà. tactiles.64 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE éveillés et que nous percevons le monde sensible. la réflexion. et. pendant la nuit. olfactives. et pourquoi supposons-nous qu'entre ces scènes. Cependant. dans vives et assez nettement dessinées. la veille. il y a dans le l'intervalle rêve des représentations mal définies. comme s'il lui était donné. quent de logique (ou du moins elles obéissent à une logique en même temps que de couleur et assez déconcertante). de réagir aux excitations venues du dehors. dans toutes ses parties. il ne peut parvenir à sa conscience que de vagues impressions visuelles. surtout. le raisonnement. ce sont psychologiques. puisque ce sont des pensées : de tous les états du rêve aussi bien que de la veille. organiques. elles qu'il est le plus difficile de se rappeler. si bien que ce qui nous reste d'un rêve. et non une continuité de pensée ? C'est que. le lien plus ou moins logique qui les rattache nous Mais les pensées du rêve aide cependant à les reconstituer. ce sont des scènes comparables à celles de la veille. que l'homme endormi se borne à vivre une autre existence. Pourquoi nous les rappelons-nous moins facilement au réveil. trop rudimentaires pour apporter avec elles une notion bien . entre les tableaux qui les composent. de dessin. lorsque son appareil nerveux a cessé. de celles-ci. A défaut de vivacité sensible. on s'est trop aisément figuré que lorsque l'homme a fermé les yeux. il n'y a eu que des lacunes. Il semble. quelquefois. de se dédoubler : le monde du rêve serait aussi coloré et aussi sensible. nous avons de la peine à nous rappeler le cours de nos pensées pendant la veille. qui imitent le jeu de la pensée. d'une façon ou de l'autre. La littérature du rêve consiste presque tout entière en histoires de ceux que nous préd'événements qui ne diffèrent sente la veille que par leur incohérence et leur étrangeté. ou engagées en elles.

. c'est-à-dire le moyen de s'actualiser . Quand cette jonction s'opérera entre le souvenir et la sensation. Bergson. sens. Ainsi les souvenirs ressembleraient à ces ombres qui viennent de tous côtés. j'aurai un rêve 1 ». Les impressions offriraient à corporelle correspondante ces images un corps. dit M. nullement liées les unes aux autres. qui aspirent à se lester de couleur. de matérialité enfin. viendraient automatiquement. de sonorité. ceux-là seuls y réussiront qui pourront s'assimiler la poussière colorée que j'aperçois. Et il en est sans doute de même de ces souvenirs-fantômes. se pressent autour de la fosse creusée par Ulysse. 5 . qui. façon « Parmi les souvenirs-fantômes. A la rencontre de ces impressions discontinues. comme dit M. et qui n'ont en elles-mêmes aucun du fond de la mémoire. de plus. Bergson. ces ombres tirent en réalité toute leur substance des croyances religieuses a apporqu'Ulysse tées avec lui du monde des vivants. 102-1031 HALBWACHS. les images qui s'accordent avec elles. aussi qu'elles se succèdent d'une incohérente. L'énergie spirituelle. Les éléments de sensation qui pénètrent en nous pendant le sommeil leur donnent peut-être plus de consistance. s'harmoniseront que j'entends. Si le rêve résultait en effet d'une rencontre et d'une jonction entre le souvenir conservé tel quel dans la mémoire I. Mais ils tirent leur être et leur vie des idées ou des rudiments d'idées que nous apportons du monde de la veille. l'état affectif général que mes impressions organiques composent. Seulement. et qui. Bergson. ainsi s'expliquerait et que des images nous apparaissent.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 65 de l'objet ou de l'ensemble d'objets dont elles émanent. du fond de l'Erèbe. p. peuvent le mieux « s'insérer dans l'attitude « ». et cherchent à boire le sang des victimes pour reprendre quelque apparence de vie. les bruits du dehors et du dedans avec etc.

pendant le des images que nous reconnaîrêve. au réveil. science. à tous ceux des souvenirs qui s'accommodent d'un cadre. au fond de la mémoire. Allons plus loin. Dira-t-on que. taches colofavorables. toutes les appellations intelligibles qu'on leur applique sont le fait de la pensée de la veille. parmi les images du rêve de souvenirs proprement c'est-à-dire qu'on puisse. ouvrent l'accès de la conrées mouvantes. Pour expliquer comment des sensations . S'il ne subsiste rien de ces cadres dans la conscience de l'homme endormi. méconnaissables parce qu'ils correspondent à des notions trop familières. précisément parce qu'ils affluent en grand nombre à la conscience. tions générales qu'on leur attribue. Mais pourquoi se brisent-ils de cette manière. mais seulement des fragments de souvenirs. et résultent de ses cadres. il faudrait que. c'est qu'ils n'entrent pas dans ces cadres. seulement. nous dit-on. dont le sens. c'est qu'ils : toutes les dischronologique toutes les significatinctions logiques qu'on y introduit. nous apparaissent trions comme des souvenirs. arbitraires et mal liées. puisque ces impressions bruits confus. si bien que leurs membres épars se groupent un peu au hasard : dans ces associations nouvelles. ils perdraient leur originalité individuelle : ainsi s'expliquerait que nous ne les identifions plus. elles n'en présentent pas moins dans la plupart des cas et dans le détail un sens immédiatement saisissable. nous l'avons vu. on ne trouve point dits.aussi large. Or. et non pas. on forment une continuité ne comprend point pourquoi les visions du rêve nous rend'entre voient l'image au moins de certains eux.66 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et un rudiment de sensation. Car. les souvenirs se brisent. reconnaître et localiser. c'est-à-dire suivant les divisions mêmes auxquelles la vie sociale : et la pensée commune nous a accoutumés ? Ce qui définit les souvenirs conservés. Les conditions sont des plus nous comprendrions vagues.

c'est donc une période de notre passé Or le passé ne se reproduit qui devrait se reproduire. à des pensées abstraites. les mouvements par lesquels la perception se continue » qui président à la sélection des images. Mais comment une image en peut-elle appeler une autre ? Si le corps n'intervient plus il faut invoquer l'ordre de rapports qu'on étudie dans la théorie de l'association des idées. Mais. dit-il ailleurs. qui accompagnent donc ou suivent ces impressions vagues. « et qui serviront de cadre commun à la et aux images remémorées ». qui barre la route impression à la série ouverte parla précédente. il n'y a pas de rapport : c'est une suite discontinue ou de mouvements entre lesquels il n'y a d'impressions ces rêves aucun lien direct.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 67 vagues. plus diffus sans doute. opérerait jusqu'à ce qu'une nouvelle évoque une nouvelle image. M. du simple rapprochement Toutes les liaisons de la se dégagent bien des rapports. Dira-t-on à l'extrême le que nous restreignons sens du terme : souvenir-image. qu'on peut raconter ensuite comme autant d'histoires ? On dira que l'image évoquée par une impression appelle à sa suite d'autres images : le rôle de l'impression : celle-ci. Alors comment s'expliquent bien liés. qui expliquent des souvenirs dans le rêve. par suite. . Mais. puisque ces images sont des souvenirs (au sens de souvenirs-images). pas en rêve. entre la reproduction ces impressions. et que. Bergson invoque les modifidans le corps. « Ce cations physiques qu'elles produisent d'imitation sont. qu'un grand nombre de ces souvenirs correspondent à des perceptions accompagnées à des jugements. Ce sont de même perception les mouvements. et. une fois est de mettre en mouvement l'imagination librement. entre ces mouvements successifs. Il n'y a entre eux que des rapports chronologiques : à partir de chacun d'eux. filtrées à travers' nos sens pendant le sommeil •appellent les souvenirs. de souvenirs de ce genre. de réflexion. éveillée.

Il y a cependant. Mais les notions de la veille. et laisser en route une partie de réduite . crée de toutes pièces tout ce qu'il trouve d'intelou dans cette igible dans ce déroulement kaléidoscopique danse tourbillonnante de formes. que sur images du rêve qui ne nous apparaissent. de mouvements. s'y éparpiller. sous de souvenirs. qui tantôt se détachent de nous. mais encore d'exercer une mais cependant réelle. pendant la veille. le son et la figure de notre sensibilité du moment. revient à dire que ces notions demeurent dans notre esprit pendant le sommeil. en pénétrant dans la conscience endormie. pendant le sommeil. et-à les sentir à notre portée. bien des différences : ceux-ci proviennent certainement de ceux-là. se reproduiraient pendant le rêve. en effet. sont l'objet retient l'aspect original de chacun des événements et de veille. sur les peut-être.68 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE en ce sens. tantôt se confondent avec le mouvement. forme leur succession. et il n'y a pas lieu de poser que l'esprit. Il faut cependant choisir entre deux thèses : ou bien ces notions familières d'objets et de rapsans cesse dans la vie des groupes. quelque occasion favorable. ports qui interviennent et que nous sommes libres de nous rappeler à chaque insde celle qui d'une mémoire distincte tant. Mais c'est cela même que nous nous efforçons d'établir. un fond à demi effacé de notions Cela schématiques. action. à mesure qu'ils se produisent : et alors il faut maintenir qu'entre les souvenirs conservés par la deuxième mémoire il ne peut exister que des relations chronologiques : or c'est bien cette catégorie de souvenirs qu'a en vue » qui M. la forme. entre les cadres de la veille et du rêve. Ou bien les notions générales ont la vertu exceptionnelle non seulement de se trouver toujours à la disposition de notre pensée. Bergson lorsqu'il parle de ces « souvenirs-fantômes doivent attendre. doivent s'y réfracter. de figures. de sons. que-nous continuons à en faire usage. pour reparaître.

s'il situe les objets par rapport à lui et même les uns par rapport aux autres. et qui veulent régler sur ceux des leurs mouvements et leurs déplacements autres membres de leur groupe. à en distinguer les diverses ce que parties et à en embrasser l'ensemble : reconnaît-il signifient : en avant. fermée par des blocs massifs de pierre rouge découpés en relief : il fallait descendre encore pour trouver la porte de ce qui avait été la chambre à coucher du maréchal de Saxe. dans un laboratoire. au fond. etc. et qui perdent une partie de leurs contours. un côté. tourner. il subsiste bien des lacunes dans ces tableaux. ? Le rêveur de rêve où des comprend tout cela. avancer. etc. le long de. Quelquefois c'est parce que nous savons où nous sommes. très longue. Bien souvent. etc. Plus bas il y avait comme une vaste ouverture de puits. qui faisait un détour brusque derrière une usine en briques rouges. Voici un fragment termes semblables se multiplient : « Je venais de traverser une grande ville. en haut. je sortais de vastes quartiers bas qui m'éloignaient de la gare. lorsqu'on observe ce que devienles cadres nent en rêve le temps et l'espace. et je suivais une route assez populeuse (cafés. suivant une pente qui descendait.). .. » Seulement si le rêveur comprend qu'il change de direction ou d'altitude.. c'est-à-dire et en accord les pensées en contact qui maintiennent d'hommes séparés par la distance. à gauche. à droite. Nous ne savons pas bien ce que peut être l'espace pour un être qui n'a pas appris des autres à s'y orienter. en arrière. On s'en aperçoit déjà. et bien des incohérences. et faisait un nouveau détour si soudain qu'en me retournant je faillis tomber en arrière.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 69 leur contenu ou de leur forme : telles des figures géométriques tracées sur une surface où la craie glisse. dans un restaurant dans un salon. un angle. qu'une vague idée de l'aspect et de la disposition intérieure de telles pièces ou de telles salles flotte dans notre imagination.

Toutes ces confusions et ces incohérences viennent de ce que nous d'enne possédons pas. Cette sensation d'espace suffirait à un homme isolé et qui ne vivrait que dans le présent : elle lui permettrait de se tenir debout. Psychologie du raisonnement. à peu près comme si" on allumait une: torche dans la nuit les formes les plus voisines. ou bien. 1. étant descendu de l'impériale à ciel ouvert d'un omnibus. Il suffit. dans un escalier. et y remontant parce que nous y avons oublié quelque chose. Peut-être le rêveur sort-il encore plus complètement du temps que de l'espace de la veille. dans lequel nous localisons grossièrement quelques objets. d'un pays). d'en trouver de fort différentes. pour que nous ne nous sentions pas perdus. ni régler ses allées et venues sur les leurs. nous étonnons pas de passer de plain-pied d'un café dans une chapelle. p. ouvrant une porte. une représentation semble de l'espace (d'une ville. arrivé à un palier. d'autres exemples: chez Rignano. de faire quelques pas sans avoir le vertige. dé constater que l'impériale est couverte.70 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE nous ne savons pas où nous sommes. non plus qu'unc de l'endroit où nous sommes réellement et représentation de l'ensemble plus ou moins étendu dont il fait partie. de nous trouver dans la rue. et sur la position des principaux points de repère de la société. et revenant sur nos pas. ou sur un échafaudage. et quelques gestes utiles sans trop tâtonner : en revanche. 410 sq. etc. En général on ignore à quel moment. Il en est de même du temps. encore. ayant traversé une enfilade de pièces. dans le rêve. nous ne dirons Voir 1920. et juste assez pour entrevoir sans qu'on sache d'ailleurs d'un pays où. ou. réduit à elle. en quel endroit familier on est placé. . il ne pourrait ni expliquer aux autres où il s'est dirigé. et nous ne d'ailleurs. que nous nous voyions en rêve dans un « coin d'espace » dont nous ou plutôt apprécions vaguement l'étendue et l'orientation.

qui désigne. plutôt qu'une du temps. c'est l'enchaîne-ment des faits réels au milieu desquels nous replaçons expliquent de clarté. au cours du de la succession : n'est-on pas capable rêve. on est. c'est tout l'ensemble nous apporte la mémoire de la veille. en on sait remarquant que midi est passé depuis longtemps. en rêve. on nepense qu'à cette date. l'acte ou l'événement division auquel on la rattache d'une façon quelquefois arbitraire : comme si. du rêve lui-même ? Non seulement on se rappelle alors ce qui vient de se passer. des points de repère quemanque. ou tel acte de la vie quotidienne. et on ne la replace point parmi les autres : c'est une formule. le sentiment de se souvenir. mais du jour. et qu'on y tient compte de ce qu'ils viennent de dire ou de faire. et songe plus à anticiper l'avenir qu'à évoquer le passé ? Cependant on a bien. alors que la pensée est tout entière absorbée par le présent. même s'il arrive qu'on pense a une date particulière. et qui la situation En revanche. si on le sait. Peut-on même dire qu'on se représente tout au moins là succession chronologique dès divers événements d'un rêve. ou dans une chambre que là lumière électrique inonde pour déjeuner. si l'on se met à table . puisqu'une scène se déroule où prennent part' plusieurs personnages. que c'est le soir. mais. Mais. quand on rêve : ou bien. événements fictifs qui ont dû se passer autrefois. qu'elle soit choisie au hasard. analogue à un nom propre. historique. à un examen. évoque le temps auquel il correspond : si on se voit sur une route au coucher du soleil. c'est que tel éclairage. ce qui présente.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 71 pas même de l'année ou de la semaine. à propos d'un fait. ou qu'elle corresponde à un événement ou à une fête. la nuit ou le milieu de la journée. d'une figure. ou simplement à un rendez-vous. on se souvient on imagine même des qu'on les a vus antérieurement. on éprouvait le besoin de lui pour corser une situation. à une obligation. attribuer une date fictive.

c'est cette force de cohésion qui tient étroitement ces fragments du cadre spatial et temporel rapprochés pendant la veille ? Nous avons là une occasion peut-être unique de mesurer l'intervalle qui sépare un esprit dominé . et qui ne se situe en un point donné du temps par rapport à rien : détermination toute négative. nouveau ou remémoré : on comprend et après. Si nous croyons toujours être dans le présent. on retrouve bien des éléments dans le rêve. et qui se ramène à ceci que. Or. il s'agit d'un présent imaginaire. n'est-ce pas que ce qui lui manque alors. on pense à des événements ou à des personnages historiques qui à un autre siècle : mais toutes ces données appartiennent temporelles ne se raccordent pas entre elles : elles sont discontinues. on a même le sentiment d'un passé lointain. d'autres où ils se ralentissent et où on est en un état d'attente et d'impatience. arbitraires. non plus que de nous transporter ni dans dans l'avenir. n'étant point capable de revivre par l'imagination ou la mémoire une période quelconque de notre passé. Ainsi. mais fragmentaires et bizarrement découpés. on distingue des pébien ce que c'est qu'avant riodes où les événements se précipitent.72 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE d'ordinaire un fait. ni de percevoir. comme la pensée du rêve n'est capable ni de se souvenir (c'est-à-dire de revivre le passé intégralement). nous ne sommes ni dans l'avenir. c'est-à-dire blables puissions situer par rapport aux autres divisions et périodes du temps. mais ne prennent point place dans un espace et un temps où nous pourrions les localiser et les coordonner. Les images du rêve sont spatiales et temporelles. quelquefois fausses. quand nous rêvons. tels les morceaux irréguliers du dessin d'une porcelaine brisée. le passé : mais nous ne sommes pas non plus dans le présent dans un moment que nous et nos semréel. des cadres de l'espace et du temps où nous rangeons nos perceptions et nos souvenirs pendant la veille.

on la perçoit encore. L'espace. tionne toute notre vie psychique puisque. il répond qu'il ne rêvait pas. Or. le dormeur poursuive cependant une sorte de monologue silencieux. le temps.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 73 et discipliné par l'ensemble des notions élaborées par le et partiellement groupe. qu'il ne parle pas. d'autre part : ses traits sont calmes. mais bien reconnaissable. amortie et brisée. Nous sommes donc amenés à nous demander quel est le rôle du langage dans le rêve. Quelquefois. On a souvent observé qu'un homme qui dort parle tout haut. et les autres cadres qui éclairent et ordonnent en quelque mesure nos visions nocturnes sont autant d'images déformées et tronquées des notions qui aux hommes éveillés de se comprendre. un membre de phrase. ses lèvres ne bougent pas : elle se réveille. articule des mots et des syllabes quelquefois : mais il ne s'ensuit pas que. Et nous pouvons vérifier aussi à quel point l'action de la conscience collective est et condiforte. non plus. lorsqu'on le réveille au moment où il vient de prononcer un mot. ni des mouvements des lèvres. à quel point elle s'exerce en profondeur. et raconte qu'elle était en proie à un affreux cauchemar. jusque dans l'isolement du rêve. plus ou moins perceptibles quand on ne perçoit du dehors ni des sons proférés. et qu'on lui demande à quoi il rêvait. sur son visage on ne remarque aucune crispation. et un esprit momentanément affranchi d'une telle influence. mais. permettent les hommes pensent en commun par le moyen du langage. sa respiration régulière. De ces faits on ne peut conclure que l'homme parle toujours quand il dort. ou il raconte un rêve qui ne avec ce qu'il disait. . présente aucun rapport apparent Une personne dort.

et les répète ou les mots. ou de quelque réflexion qu'il poursuit. Si.74 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE éveillé. en effet. les cris. nos propres cris. est-il possible d'atteindre par l'observation directe. la pensée qu'ils traduisaient pour lui-même et non pour les autres.. à travers les formes colorées et mouvantes présentées à la conscience pendant la nuit ? Nous avons dit qu'il se mêle à ces formes bien des réflexions. Mais il n'est pas certain. on saurait et il y aurait bien des que lé rêveur a parlé intérieurement. des propositions. les chants. et qu'on passe queldes unes aux autres. un nom ou un ensemble de mots. des Propos d'Alain. qu'on parle^en ? En d'autres termes. ces voix que nous croyons entendre sont sans doute souvent notre voix même. évoque des dès phrases. on provoquait un rêve qui développât l'idée évoquée par le mot. 1917. d'ailleurs. sans que rien le traduise au dehors. sous ses yeux. L'homme . dans les rêves. »L'auteur. d'ailleurs. nos propres chants. I. quand il est sorti d'un état de distraction de phrase ou des échapper sans le savoir des lambeaux si on les lui répète. à l'occasion dès objets qui passent profère mentalement. si bien qu'on quefois insensiblement ne peut dire ensuite avec assurance si on a pensé à un acte. pendant qu'on dort. Quatre-vmgt-un chapitres sur l'esrit et les passions. révèlent aux auditeurs le sens qu'il y attachait. Peut-on invoquer. maintenant. p. Paris. il peut très bien n'en pas interjections. parle intérieurement. lès cas où l'on s'entend. Peut-être aussi ceux où l'on entend"parler les autres. où il a laissé et. retrouver le sens. 45. raisons de croire que cette parole intérieure a donné naissance aux: images du rêve : mais il ne s'ensuivrait pas qu'il en soit ainsi de tous nos rêves. après avoir prononcé à l'oreille du rêveur mentalement. ce langage mental comme une trame ordinairement invisible. il était établi qu'on ne de le répéter comprend le sens d'un mot qu'à condition et si. quand il les prononce réellement. « Disons seulement que. que ces mots. 1 où lé Fou a sentiment rêve parler. qui courrait.

s'il semble qu'elle se précipitent sur chacune d'elles empêcher de fixer assez longtemps notre attention. si lès images du rêve défilent avec une extrême comme pour nous rapidité. Visual images. Mind. n'est-ce point la même ? chose que parler mentalement Jusqu'ici. et. lorsqu'on se rappelle une série d'événements vus en rêve. penser qu'on parle. « Les rêves sont essentiellement des processus visuels (visualing achiedes liaisons entre des mots vements). auxquelles ne correspondent d'ailleurs ni des images visuelles (de mots imprimés par exemple) ou auditives (à supposer qu'il y ait de telles images): nous ne nous en représentons pas moins ces mots : or. July 1922. . quand les formes perdent de leur éclat. words and dreams. en des liaisons entre des images (Traumdeutung. n'est-ce point parce que la parole intérieure se précipite elle-même ? On est quelquefois étonné. VI). à une vision. si la succession de ces images elles-mêmes s'expliquait par une succession de mots ou de sons articulés. et Freud remarque qu'ils transforment ch. Mais. exerce-t-elle quelque influence sur le cours de nos songes ? Il est possible et même vraisemblable qu'un homme qui rêve qu'il parle. qu'on voyait et qu'on parlait réellement. nous comprendrions mieux certains caractères du rêve 1. 1. à une conversation. D'abord. il semble qu'il n'en demeure et! schématique. Joshua C. on a cru qu'on agissait. plus dans l'esprit qu'une représentation elle-même se résout alors. que leurs contours s'effacent. Gregory. cette représentation en une série de mots ou de phrases. Il est possible qu'un homme qui dort parle intérieurement sans que estrien le révèle au dehors : mais cette parole intérieufe elle continue. . mais le langage intérieur se réduit-il parle intérieurement à ces quelques paroles dont il prend conscience. nous ne sommes pas très avancés. lorsqu'elle se déroule. » (verbal connexions). et qui se perdent en général au milieu d'une foule d'images surtout visuelles qui forment la matière principale de nos rêves ? Certes.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 75 ou si à un événement. quelquefois.

soudain. Kussmaul. d'autres cas. et parfois aussi de ce que telle figure se métamorsi bien que le rêve ressemble à phose sans transition. et pourquoi. quelque course haletante d'un objet à un autre. de la parole. telle qu'on l'observe chez que la volubilité certains maniaques. cours d'une conversation dont on est préoccupé de combler les lacunes possibles. ils présenlogiques particulières. de gestes qu'il est possible de raconter ensuite comme des histoires détachées.76 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de ce que les images sortent en quelque façon les unes des de ce qu'un tableau se complète autres instantanément. on saute brusquement d'un thème à un autre. trad. mais nous les fondons de telle sorte qu'ils une impression de nouveauté. nous l'avons montré précédemment. qui. d'une image à une autre entre lesquels on ne découvre aucun Malgré leur incohérence. pourquoi le rêve se construit souvent autour d'un thème central dans qu'il développe. tels quels. où l'on réfléchit. Les troubles de la parole. du rêveur les construit suivant des règles L'imagination En tout cas. tent d'un bout à l'autre un sens suivi. détache un moment de l'image pour reprendre conscience de soi. 1884. produisent I. ou même au certains paraphasiques. une suite d'événements. p. est symétrique dans le rêve : comment ne pas penser que celui-ci n'est de celui-là ? peut-être que la transposition ferait comprendre aussi bien Un tel rapprochement pourquoi certaines parties de nos rêves forment des tableaux bien liés. 244. sans ces où la pensée se retourne vers ce qu'elle périodes d'arrêt où l'on se vient de passer en revue. bien des rêves offrent rapport. de paroles.. fr. . dans l'ordre du délire visuel et auditif de la parole. sodes de notre passé : les éléments de l'histoire viennent peut-être de notre mémoire. Mais rien ne donne mieux l'idée de ce rythme accéléré. Ce ne sont pourdes épitant pas. Il y a un délire verbal 1.

— On conçoit dominante de l'église serve de cadre aux autres. une suite de que nous répétions intérieurement mots. Ainsi. qui s'organisent . qui se balance dans le vide. en effet. et avec qui s'organisent elle ? Mais. nous rappellerions-nous les lorsque l'une paraît. Mais soudain une passerelle s'étend en travers de l'église. si légère qu'on ne l'aurait pas aperçue. et quelquefois se brise. il y a des personnes : quelques-unes d'entre elles franchissent la balustrade de pierre.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 77 en appelle à sa suite image initiale les unes avec les autres. puisque ces images successives sont distinctes. il suffit. Mais comment qui se transforme. Je rêve. liées toutefois. et n'évoque que les images qui y peuvent entrer. chiques qu'il se constitue. ou se livrer à quelque acrobatie ? Peut-être sur laquelle elles vont y a-t-il une corde tendue. en particulier. science ou dans le corps du rêveur un point d'attache 1 pour elles ? D'après M. telle un jubé. Je me demande ce qu'elles vont faire. pourquoi Dira-t-on d'autres qu'une précédentes ? Dira-t-on dans celles subsistent une certaine continuité que certains éléments de celles-ci qui viennent après. ce qui assure entre elles toutes ? C'est donc que le rêve se développe dans un certain cadre. si ces personnes ne s'y étaient pas engagées. et il y I. par exemple. les plus sensibles et qui durent le plus longtemps corresle cadre éphépondent les images stables. parce qu'elles doivent s'accorder avec celle-ci. que je suis dans une cathédrale. expliquer d'images. toutes les images qui dans le rêve s'accompagnent de mouvements s'évoquent dans le corps : mouvements d'articulaqui les prolongent ou modifications cérébrales tion. quand nous dormons un mot. En l'air. tandis que d'autres s'il n'y a pas dans la conparaissent que pour disparaître. cadre mobile. qui les Il est naturel d'admettre qu'aux mouvements préparent. que certaines images ou parties et même certaines pensées ou attitudes psyne générales se fixent ainsi. et qui semblent entre elles. invisible. se succèdent comme autant de tableaux qui correspondent situations ou à des pensées très différentes. d'ailleurs. qui constituent mère de nos rêves. danser ? En voici une. peut-être même une ou plusieurs phrases : nos pensées s'orienteront dans le même sens que nos paroles. sur la galerie qui fait le tour de l'église. qui que la représentation à des distincts. Bergson. Sont-elles folles ? vont-elles se jeter dans le vide.

p. jardin. sont atteints de sons et de syllabes. Rignano. et immédiatement après disparaissent. Psychologie du raisonnement. et qu'il s'est rappelés au réveil. elle correspondrait désordre du langage intérieur. dans la phrase. tourbillonne dans l'esprit . les aliénés se livrent à des centaines. comme unités L'achoppement dans leur structure. kilomètre. supplantées par un autre 1é. p. ils soient à leur place. cit. rime. d'ailleurs. cit. loto ». . 240 sq. 280 — « Classiques sont les trois rêves de Maury dans s'associent et se succèdent par simple association des lesquels les événements noms respectifs : pélerinage. et qui. On a signalé chez certains maniaques « une confusion de pensées telle que la construction des phrases n'est même plus possible. se désagrèorganiques. Ne se produitil pas. op. pelle. 2.. kilos. puisqu'une par les autres. lobélia. sans que. les prerépétés. allitération. des syllabes : les mots. des perturbations du langage telles que celles qui ont de bonne heure attiré l'attention chez les aphasiques ? La paraphasie : les mots sont réveillés dans la mémoire par une parenté de signification ou de forme. mais incomplets. L'homme qui dort échappe au contrôle de la société. Pelletier. Chardin. Gilolo. On trouverait. Rien ne l'oblige à s'exprimer corcherche pas à se faire comprendre rectement. 1920. Kussmaul. de rêves. op. au Quant à l'incohérence des rêves. Lopez.. à des milliers de rapprochements . Un mélange insensé de mots reliés par assonance. pourront reproduire miers comme un écho affaibli et brisé. 421-422. il gent dans leurs articulations arrive même qu'il s'introduise dans le mot des syllabes dans certaines qui n'y appartiennent pas 2. Kussmaul. ils s'expliqueront mal d'autres mots ou d'autres phrases. bien des exemples de mots défordescriptions més que le rêveur croyait prononcer correctement. 1. dans le sommeil. des pensées surgissent éveillées par un mot. une rime. p.78 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE aura entre les images de notre rêve la même continuité par qu'entre les mots : quant aux détails. Janin .

et qu'à cette images nous pourrions il n'est plus condition seule nous nous les représentons. nombre il en est un qui les enveloppe tous et dans lequel toutes de ces images doivent prendre place : c'est le sentiment Nous assistons ou prenons part à toutes identité. que nous sentons à chaque instant qu'à ces appliquer des noms. ces images. conscience qu'il conserve rattache. A côté de ces cadres plus ou moins durables qui nous perde découper les visions d'une nuit en un petit mettent et en quelque sorte derrière eux. du rêveur. en un certain sens. intérieurement. pourquoi n'aurions-nous pas le sentiment que des êtres. . notre l'être que nous sommes au ces scènes. la même impression d'extériorité que les objets apporteraient vus pendant la veille ? Pourquoi ne nous confondrionsnous pas avec elles. par les paroles que nous prononçons du moins. nous restons toujours au centre de ces scènes imagées. et la difficile que la personnalité d'expliquer et de lui-même. autoque nous exerçons sur matique à la fois et constructive. on ne voit pas pourquoi nous mais démarquées et impersonnelles. visuelles ou auditives qui s'appelleraient sans intermédiaire. c'est qu'il y a un élément commun à tous nos rêves : ce ne peut être un élément des images elles-mêmes. et nous nous distinguons Or. objets ou personnes autres que nous. comme un fil continu. à nous-mêmes ? Si nous gardons ainsi se sont substitués dans le sommeil la notion de notre moi. c'estrà-dire des objets qui moment actuel. tirées peut-être quels. de tableaux. nous. de la mémoire. ce de l'activité ne peut être que le sentiment continue.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 79 Un autre caractère du rêve enfin demeure assez énigsi l'on suppose qu'il se réduit à des images matique. si. comme les rêves ne se confondent nous apparaissent. tant d'événements rattache seule. tels pas avec de simples souvenirs personnels reproduits des images. Si l'on suppose que celles-ci sont évoquées ou.

mêle aux représentations et en règle la succession. Mais il est privé en même temps d'une partie des lumières qu'il en recevait. et que son intelligence est faite d'idées (presque toutes en partie verbales) ou qui lui viennent de son entourage humain immédiat lointain. c'est qu'il nous semble ligence rudimentaire que nous ne comprenons nos rêves que dans la mesure où nous pouvons les formuler à l'aide de mots. du de quelque-unes des propriétés les plus caractéristiques rêve. que l'homme est dressé à comprendre ce qu'il voit et ce qu'il éprouve par la discipline sociale. d'après nous. si c'est par lui surtout que nous essayons la succession des images du rêve. savoir que les hommes endormis rendrait compte ne cessent point de parler intérieurement. pendant le sommeil cette discipline se relâche extrêmement . si nous ne nous sentions pas en même temps disposés à les répéter. C'est pourquoi il ne peut se rappeler. l'individu échappe à la pression de ces groupes. comme il résulte du chapitre précédent. telles ou telles périodes ou . nous sentons que ces mots sont à notre disposition : comment cela serait-il possible. sous la forme de suites cohérentes d'événements bien localisés. en effet. pour nous. c'est qu'il d'expliquer équivaut en somme. Ainsi notre hypothèse. Il n'est plus sous leur contrôle.80 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et de tableaux sans autre rapport apparent que celui-là. pas défini jusqu'à présent. et qui. Certes. et où. si l'on observe les conditionne. Mais en quoi consiste exactement ce langage mental. et si nous ne nous les représentions pas sous une forme quelconque ? On s'expliquera pour quelle raison nous insistons à ce point sur la part d'intelligence compréhensive qui se du rêve. par conséquent. ni du dehors ? Nous ne l'avons. à tout ce qu'il entre d'inteldans le rêve. qui n'est perçu ni du dedans (au moins de façon claire et consciente). Mais si nous lui attribuons une telle influence.

6 bizarres . c'est-à-dire les interpréter à l'aide des notions communes aux hommes de notre groupe. en ce qu'elles ne s'accompagnent de vraisemblance pas d'un sentiment ou de cohérence. sommeil. même dans le que la sienne. Nous ne créons pas de toutes pièces les hommes et les objets non plus que les situations du rêve : ils sont à notre de la veille. en particulier à coml'aptitude prendre au moins dans le détail ce que nous voyons. nous les reconnaissons encore. mais si des événements ou des figures entièrement inattendus. ou monstrueuses à nous dans le se présentent sommeil.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 81 scènes de sa vie passée. HALBWACHS. Bien plus. en ce qu'en particulier le temps et le lieu où nous situons ces formes et incidents nocturnes ne sont point replacés dans le temps et l'espace de la veille. et pouvons en rendre compte au réveil. puisque nous leur attribuons un sens. l'action de la société se fait sentir. Pourtant. ce qui a frappé nos regards ou modifié nos sens alors que nous étions en contact avec nos semblables. peut s'appuyer collective. que la mémoire de l'homme éveillé. Non seulement nous reconnaissons les objets habituels. mais sous d'autres formes. sur l'expérience et. En d'autres termes. la mémoire de l'homme endormi ne fonctionne plus avec le même degré de précision. dans la vie psychologique que poursuit l'homme endormi. dans l'état d'isolement nous enferme. par elles. c'est-à-dire empruntés expérience où le sommeil que nous revoyons. C'est donc qu'une partie au moins des habitudes de pensée de la vie sociale subsistent dans. non seulement nous revoyons ces images. Mais cette reconnaissance ou cette compréhension se distinguent de ce qu'elles sont pendant la veille. bien plus stable et mieux organisée et bien plus étendue il nous semble que. les visages familiers. la vie du rêve. mais nous les reconnaissons. qui dispose de toutes ses facultés intellectuelles. et elle ne peut s'appliquer à des ensembles de souvenirs aussi complexes.

a combattu cette . Précisons notre point de vue.. d'après lui. capables de scander la phrase écoutée et d'en marquer les principales articulations ». Donc.. c'est. parce qu'elles sont liées les unes et les autres aux mêmes dû corps. ou reconqu'est-ce que comprendre naître ? Cela signifie que nous pouvons. mouvements si cette conversation n'est pas simplement pour moi un c'est que les impressions auditives en bruit. sion des images du rêve. si je comprends"une phrase qu'on m'adresse. les de pures fictions. en particulier ments et fonctions diverses des yeux. Ainsi. Bergson : les images d'après lui ne conception sont point comparables à des molécules qui s'attireraient en raison de leurs affinités 1. Il faudrait alors admettre que les l'une l'autre. d'après lui. et des sensations correspondantes Grundriss der Psychologie. que ces états complexes s'associent. " assi» auxquelles ils sont soumis se ramènent sans doute milations ». si bien que. de son côté.82 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ou de la société. succespossible d'expliquer. de même que des images se purement succèdent sur l'écran d'un cinématographe. n'en ayant perçu que le commencement. qu'un tableau images s'évoquent directement visuel se complète d'autres purement par l'adjonction éléments de même nature. et les « fusions ». Mais ces phénomènes élémentaires se rapprochent des mouvements envisagés sous leur aspect psychique. je I. organisent moi « des mouvements naissants. la. 1911. si les éléments des uns et des autres ne se prêtaient point à de tels rapprochements. « complications de deux images à des liaisons entre des mouvements. ou appelle à sa suite un autre tableau visuel. après coup. 10e édition. en examinant s'il serait dans une autre hypothèse. Si des images sont associées à d'autres images et paraissent les évoquer. Wundt. c'est-àdécrire comme nous décrivons dire qu'elles offrent prise à l'expression verbale : et cela ne peut guère rien signifier d'autre. reproche aux théoriciens de l'association des idées d'oublier associés résultent eux-mêmes de phénoque les états psychiques : on ne comprendrait mènes élémentaires pas. M. l'association du jeu des visuelles ne serait jamais directe ou immédiate : elle résulterait tendances élémentaires des mouvequi accompagnent ces images. Lorsqu'il s'agit de visions à ce point flottantes et instables. Si je comprends une conversation.

même que quelqu'un qui n'est pas musicien pourra assister son oreille. non plus que d'un mot que nous entendons à un mot que nous attendons. c'est-à-dire qu'on se mettra en état de comprendre les phrases et les mots qui frappaient d'abord notre oreille comme un bruit confus. ni le besoin de l'apprendre. on peut entendre longtemps: parler autour de soi une langue étrangère : si on n'a ni le désir. paroles. du moins. qu'on réussira à construire ce schème moteur. Nous n'avons envisagé jusqu'ici que les « images ver- . ! Alors on recherchera ces mots et ces formes dans la suite continue des sons. au contraire. voque en nous l'audition et par des moyens en somme artificiels. ce. n'est pas parce que les impressions auditives évoquent directement le souvenir d'autres impressions auditives. et la grammaire de cette langue. Ce n'est pas et à l'aide des réactions naturelles que prospontanément. de on n'y fera pas attention. aussi bien que de l'influence de la société. avant d'entendre progrès on fera. Après tout. nous ne pourrions passer d'un mot entendu à un autre mot entendu. mais c'est parce que je me sens capable d'articuler les mots correspondants. on a déjà lu ce qu'on entend. Si ce schème ne se déroulait pas dans notre conscience. ou parce qu'on vous les a fait répéter un à un. et on les retrouvera bien plus fréquemment et bien plus vite. des. conférence ou d'assister à une conversation en langue étrangère. c'est du dehors. M. Que de à bien des concerts sans perfectionner une si.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 83 devine ce qui suit. Bergson appelle ce sentiment : schème moteur de la parole entendue. par la lecture. Nous nous demanderons maintenant si les mouvements la parole entendue se qui « scandent » ainsi intérieurement produisent naturellement. c'est-à-dire à une image ou à un souvenir auditif. ou. si l'on a déjà appris. les mots et les expressions essentielles. en dehors de l'action de la volonté. d'une habitude acquise.

et d'images synthétiques à traduire ces images en les transposant sous forme vocale. descriptifs. Mais d'où I. du Che-King. tous les caractères chinois ne sont des idéogrammes au sens strict du mot. M. dit M. Parlant des primitivement ou auxiliaires dans les vieilles chansons expressions redoublées. si ces images. soit composées ». « Pour être des dessins. les mouvements nous reproduirions telles formes. Bergson aussi en modiadmet que toutes ces images se prolongent fications corporelles. Y parvient-on par le seul fait au fur et à mesure qu'ils se reproque. ou repasserions sur leurs entre eux ? On pourrait admettre contours. quand nous entendons ou nous nous figurons que nous entendons 2. bales auditives qui jouent un rôle en somme secondaire dans l'ensemble des images du rêve. Un homme qui aurait vécu jusqu'à tout présent dans un monde constitué autrement tel que le nôtre serait. les unes des autres. quand il s'agit des images auditives non verbales.. comme les images verbales auditives. Nous entendons par là. en souligner les traits saillants.84 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE 1» des psychologues. ne s'impose-t-il Mais. s'organisent en effet que nous ayons acquis l'habitude de nous représenter intérieurement. il y découvre une disposition très marquée « à saisir les réalités sous forme et particulières au plus haut degré. que. spontanément. pour notre compte.. à propos de chaque objet ou de chaque tableau. celui qui entendait parler dans une langue qu'il Pour distinguer ces tableaux. le même genre d'explication pas. les plus nombreuses ? Certes. Granet. il faut les décomposer. Ce qui est surtout c'est se fait sans que l'image remarquable. ou des représentations symboliques soit simples. et leurs parties Ignorait. le sentiment que nous éprouvons des paroles. Mais peut-on parler ici de schème moteur ? Il le faut bien. et des images visuelles. Il ajoute que « la gesticulation figurait aux yeux l'image que la voix dessinait oralement ». Mais il y en a pas nécessairement un bon nombre qui sont ou des dessins véritables. se présentent à nous d'abord sous la forme confuse d'une continuité. Peut-être certains systèmes d'écriture et de langage n'ont-ils pas une autre origine 2. tout à l'heure. une sorte de dessin simplifié qui en reproduirait le schéma. que cette transposition . en présence d'un flux dans le même embarras d'images. ou gestes ébauchés par lesquels duisent.

tiennent-ils compte suffisamment de ce que les modes d'actions de l'homme sont déterminés non pas seulement par sa nature organique. p. comment s'est-elle formée ? Peut-on négliger ici l'influence des leçons qu'à cet égard nous donne sans cesse. Revue philosophique. leur langue impose aux Chinois une immense variété d'images toutes faites à l'aide desquelles ils sont forcés de se représenter les choses . et des combinaisons ou oppositions de couleurs avec ? Quand les philosophes lesquels elle nous a familiarisés pragmatistes disent que l'homme ne perçoit que les objets ou les aspects de la réalité qui intéressent son action c'est-à-dire sur lesquels il peut agir. la société ? N'est-ce pas elle qui. 1. mais une image. ils partent de données intuitives très particulières et nettement déterminées une image à . loin de partir de données personnelles. et nous aide. 1920. c'est elle aussi qui nous aide à comprendre et à voir 1. de Granet. comme les lignes suivant lesquelles cette décomposition s'opère nous sont indiquées par la société. 2 articles. des assemblages de traits. dans des spectacles analogues. Quelques particularités la langue et de la pensée chinoise.. sur leurs ressemblances et leurs qui attire notre attention différences. mais par son emploi traditionnel.. même lorsqu'il s'agit d'images visuelles. Granet.. vient . s'il est vrai qu'on ne voit réellement un tableau que lorsqu'on le comprend. à retrouver dans les ensembles naturels qui frappent nos yeux des formes. non seulement par le pouvoir évocateur du mot pris en lui-même. Au reste. note. elle se trouve définie de la façon la plus expresse. les Chinois voient tous les mêmes données particulières : témoin l'extraordinaire homogénéité de leur poésie et de leur peinture ». ibid. tout un héritage de pensées. 194. et de bonne heure. par les dessins artificiels qu'elle met sous nos yeux (quand bien même elle ne nous enseignerait pas à les reproduire). On peut dire que. » Toute la vertu mimique du geste aurait passé dans le mot articulé.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 85 cette habitude. les mots jouent un rôle plus grand que traduite perde en rien de sa complexité. p. nous apprend à manier les objets. mais à un degré bien plus élevé par les habitudes de la vie sociale ? Dès lors. 117. et de telle façon que le son qui la reproduit est lui-même non pas un signe. « Tandis que nos langues nous transmettent mais nous laissent remarquablement libres pour enregistrer les sensations. et qu'on ne le comprend qu'à condition de le décomposer. à nous en servir. quand ils évoquent par la tradition l'aide d'un mot.

est toujours astreint. verbale. puisqu'en dehors de la parole l'enfant ne dispose que de moyens d'expression très rudimentaires. et qu'on a rattaché les mots. et qu'on définit quelquefois : l'abolition des souvenirs verbaux? Il y a sans doute d'autres cas où des mots. à les comprendre. le plus souvent. et. qu'on groupe sous le nom d'aphasie. avant de les voir. c'est-à-dire que lorsqu'on que lorsqu'à chaque mouvement simple on a fait correspondre un mot. ou ébauque les représentations ches de gestes. Ainsi. pour les comprendre. .86 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE les dessins schématiques. de décrire un tableau avec des mots que de le figurer avec des traits ou des mouvements. manque la reconnaissance ou la connaissance Nous pourrions nous demander par exemple si l'enfant qui ne sait pas encore parler peut distinguer et identifier les de l'enfant n'est qu'ébauchée. de les décrire. de se rendre compte de ce qu'il perçoit et de ce qu'il pense. Mais la psychologie D'ailleurs. Bien plus. Au contraire. mais on ne voit réellement leurs évolutions est capable de les décrire. (toutes faites sur l'existence réelle et distincte de telles images). de quelque espèce d'image qu'il auditive ou visuelle réserves s'agisse. lorsqu'on apprend un mouvement un peu complexe. l'esprit à exécuter Mais la meilleure verait-elle vérification de cette thèse ne se trou- pas dans l'étude de ces troubles si curieux et qui ont été l'objet de tant de recherches. il ne suffit l'attitude et les gestes d'un escrimeur ou pas d'observer d'un danseur. nous le verrons. il est bien difficile. à se sentir tout au moins en mesure de les reproduire. dans l'aphasie. de façon à reproduire les rapports qui lient en fait ces gestes élémentaires. qu'on les a organisés. car il est plus simple. objets. ou d'en indiquer les caractères essentiels à l'aide de mots.

périphrases . en même temps que l'intelligence. ende pas un trouble ou un affaiblissement et. etc. mène. En outre. . nous ne devenons pas incapables. tion. mouvements de la main au moyen desquels on les écrit. et à auditives. Puisque la parole ne se conçoit qu'à l'intérieur d'une société. expriment. des images visuelles.. un centre de l'idéaOr. nous aurons en même temps démontré que dans la mesure où il cesse d'être avec les autres. comme on distinguait. d'évoquer nous pourrons dire que la mémoire en général dépend de la parole. plus précisément. ils usent de capables de parler spontanément troublée. au moins en partie. d'autre part. mais qu'ils les prononcent. entendue comme la perte des souvenirs des mots. il était concevable qu'une lésion . si. qu'elle porte sur les souvenirs des sons qui les évoquent ou qui les ou des des caractères imprimés qui les traduisent. motrices assigner à chaque catégorie d'images un centre distinct. ils ont vécu jusqu'à présent dans la société. il arrive qu'ils peuvent ne comprennent pas les mots.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 87 les souvenirs : des mots ne disparaissent pas intégralement ces malades quelquefois écrire . cation en contact devient et en communimoins capable un homme Or on peut se demander en premier heu si l'aphasie. par le langage. on était amené à distinguer ou d'articulation. conceptions semblaient devoir s'opposer très nettement sur la localisation de à cet égard. en avec les autres hommes. de se souvenir. nous oublions les mots. Si la perte relation continue et soient ou l'altération du langage leur rend plus ou moins difficile et de reconnaître des souvenirs de toute nature. ils ont appris à parler. Si l'on insistait c'est-à-dire sur l'aspect physiologique du phénol'aphasie. souvent la parole est seulement etc. de penser et d'enchaîner nos idées suivant traîne ou n'entraîne les conventions Deux admises autour de nous. ou de l'intelligence. tactiles. ils ont été mis.

compréhension. l'aphasie de Broca. encore sont reproduits dans Moutier. Paris. Les aphasies sensorielles pures. Marie refuse le nom d'aphasie. on conservait les souvenirs dont le centre n'était pas lésé. il suppose la conservation ne l'affirme d'une manière absolue que pour certaines catégories d'aphasie. Paris. Moeli. dit-il. 74. découverte par Kussmaul et localisée par Déjerine. dans chacune ces formes. un centre idéogène . n'est rien d'autre . deux centres supérieurs distincts qu'il appelle « naming » et « proposides tioning centres » . Déjerine. l'affaiblissement lectuel est. d'après la théorie il convenait des localisations. Grasset. si bien que. et la surdité verbale pure (avec conservation de l'écriture spontanée et de l'écriture assez. sont la cécité verbale pure. centre de l'idéation Ainsi. Déjerine distingue : 1° l'aphasie de Broca : « altération du côté de la parole articulée ». Séméiologie des affections du système nerveux. : notamment dans celui de Baginski (1871). un centre d'idéation. un centre d'élaboration ainsi que dans concepts .. la plus fréquente de toutes. et on disposait de toutes ses facultés si le centre d'idéation n'était intellectuelles. ceux de Brissaud. Dans le schéma de Wernicke Tous ces schémas et d'autres (1903) on ne trouve pas de centre d'idéation. Goldscheider. 1914. comprises sous cette rubrique. dans celui de Kussmaul (1876). p. que l'aphasie de l'intelligence 2. avec paraphasie ou jargonaphasie. il peut y avoir « intelligence parfaite ». Or. Dans presque tous les schémas imaginés pour rendre compte de la fonction on trouve un centre d'idéation des centres et de leur rapport. etc. Telle est la théorie classique dont a maintenu Déjerine En particulier. 3 mais a conservé : la lecture mentale est normale. 3° l'aphasie sensorielle «dont la cécité verbale et la surdité verbale sont des reliquats ». plus marqué que chez l'aphasique 1.88 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE pût détruire un ou plusieurs centres d'images sans que le fût atteint. il reconnaît que « l'inteldans les aphasies sensorielles ou de compréhension. d'après copie) décrite par Lichtheim. 1908. proprement de pas touché 1. Mais. 32 sq. remarquons que cette vaà laquelle Pierre que l'anarthrie. 2. Dans l'aphasie motrice pure 3. d'abord.. avec prédominance [de l'altération] 2° l'aphasie motrice pure : le sujet ne peut prononcer les mots. de multiplier les formes à la destruction distinctes de l'aphasie qui correspondaient d'un ensemble d'images seulement. rare . dans celui de Broadbent (1879). enfin 4° l'aphasie totale. ainsi que leurs images motrices d'articulation l'évocation ou de spontanée des images auditives » . il soutient tout l'essentiel. En revanche. dans celui de Charcot (1885). riété intelligence est presque toujours touchée. p. du langage. en général. dans celui de Lichtheim (1884). un centre principal de la construction des idées . de tous les modes 3.

Déjerine. sain ». du « lanou l'un et l'autre . etc. où le malade perd la compréhension de la et langage intérieur sont toujours lecture. pour Déjerine. leur permettent de s'ouvrir en peu de temps à une quantité de courants et leur horizon social et par conséde pensée collective.. C'est pourquoi l'abolition marqué de l'intelligence à déchiffrer les mots imprimés ne lui paraît pas l'aptitude : conception porter atteinte à nos facultés intellectuelles d'autant que le même auteur. manuels d'école. p. l'explique par le fait que « ces malades se trouvent séparés de tout commerce avec leurs semblables ». il n'entend au même sens de l'intelligence pas trouble ou diminution était que Broca et Trousseau : pour ceux-ci. Or la lecture. tout en reconnaissant qu'il y 1. il est vrai...LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 89 est moins expressive que souvent la mimique moteur. signalant plus singulière chez les sujets atteints de l'intelligence l'affaiblissement d'aphasie sensorielle. Déjerine. par le fait qu'elles s'accompagnent de 1». Dans la cécité verbale pure. dans l'aphasie totale. livres d'histoire. au contraire « les altérations du langage naturel (troubles de la mimique en particulier) ne se rencontrent que dans des cas d'aphasie de nature très d'un déficit complexe. op. met les hommes en rapport avec leur groupe de bien des manières : affiches. au moins chez ceux qui lisaient avant leur maladie. et la mimique est parfaite ». une altération » n'entraîne un pas nécessairement gage conventionnel intellectuel affaiblissement . sera bien réduit. l'intelligence altérée lorsque le sujet perdait le pouvoir de lire. et que. journaux. si toutes ces portes se quent intellectuel ferment devant Mais surtout. . « intelligence intacts. 74. « le chez l'homme est souvent plus marqué que dans intellectuel déficit l'aphasie sensorielle ou motrice ».. ou d'écrire. eux. romans populaires. Mais (et c'est notre seconde observation sur la thèse de Déjerine). cit.

p. Mais on peut envisager l'aphasie d'un tout autre point de vue. cette thèse en semble que nous traduirons exactement à un ouvrier qui ne sait plus se comparant l'aphasique servir de certains outils.90 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE a un déficit intellectuel dans beaucoup de ces cas.. elle est rarissime». les diverses formes tranchées d'abolition des souvenirs que l'école classique distinguait. incapable de s'acquitter d'un homme affaibli. d'articulation : là où on constate la disparition des souvenirs d'une catégorie. au heu de partir de la théorie des localisations. Il ne peut plus se tenir au courant de rien 1». si même à la longue elles diminuent. mais l'effet de la suppression des images du langage. on recherche.Le trouble. D'après M. I. de sa tâche par d'autres l'ouvrier. soutient que c'est là non pas la cause. Ibid. 204. serait sensoriel et consisterait dans l'incapacité connaître ou d'imaginer les mots écrits ou entendus : mais au début au moins. Il n'est donc pas possible de constituer en entités cliniques telle ou telle forme d'aphasie (sauf. presque toujours la mémoire présente d'autres altérations.. souvenirs des mouvements auditives. Le cerveau et la pensée. mais dont les forces demeurent d'abord ce qu'elles étaient. donne l'impression faute d'exercer ses forces. qui n'abandonne pas tout à fait la théorie la « surdité verbale ne se rencontre à l'état pur que tout à des localisations. resterait intacte. Il nous l'intelligence. moyens. dans les faits. et non avec des images de mots. . p. Paris. Piéron lui-même. on constate d'abord qu'il n'est pas exact que l'oubli porte seulement sur une catégorie bien déterminée de souvenirs. pure alexie) de variétés individuelles. Si. 2. 1923. et que. il les perd en effet. fait exceptionnellement. sous sa forme primide retive. 2 : il existe tant la cécité verbale ou peut-être. les souvenirs des diverses espèces dans leur disparition. Si elles paraissent cependant c'est que amoindries. 105. « Le sujet pense avec des images d'objets. images visuelles. d'une solidarité ou témoignent.

c'est l'inlangage intérieur en général qui se trouve atteinte. Que l'on telligence considère.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 91 si capricieuses. Kussmaul. sens surgissent complètement étrangers et incompréhensibles 2». et l'aphasie de Wernicke (dont l'aphasie de Broca n'est qu'une variété. « l'aphasie de Wernicke résultant de l'altération de tout le langage intérieur. C'est la thèse de Pierre Marie. avec mélange d'anarthrie) . rien n'est moins démontré que l'existence d'images motrices d'articulation » . à côté du trouble principal.. il est inexact de dire qu'elle résulte de la perte des images sensorielles ».. telle catégorie de mots . etc. « le langage qui disparaît. Dans ces deux cas. a beau compliquer les qu'on schémas primitifs. qui résulte de la perte du langage extérieur.. de l'incompréhension de la parole (ou surdité verbale) : ce n'est pas un symptôme proprement sensoriel. 2.. la paraphasie : on ne peut dire que le sujet soit incapable de prononcer des mots. la fonction n'est-ce attentive ? Mais qui fléchit. les parties du corps. L'aphasie. Mais si.D'autre part un malade à qui l'on montre divers objets.. On sait que Pierre Marie distingue : et qui n'est pas une l'anarthrie. on est obligé de s'en tenir à un seul cadre. M.1. sans qu'on puisse y distinguer quelques grandes catégories 1. comme dit Pierre Marie. 240. sans doute ce qu'on appelle quand son attention faiblit. par exemple. dès 1897. mais « les idées ne répondent plus à leurs images vocales. des troubles accessoires qui n'en seraient que le retend'affinités tissement. puis. pas l'intelligence il en est de même. en nommera correctement quelques-uns . Mais. Car « le malade perçoit ordiI. cit. . t. sont entièrement distincts des troubles aphasie . etc. Bergson avait déjà aperçu et inles insuffisances de la théorie classique. Foix. p. ce n'est pas telle ou telle forme du si. et imaginer. op. dans l'aphasie. il se produit l'intoxication par le mot : un des mots qu'il vient de prononcer s'impose à lui. ajoute Pierre Marie. Voir aussi Pierre diqué très nettement Marie. Neurologie. si bien qu'au lieu de mots conformes au des mots d'un sens contraire. est pris dans son ensemble ». présentée pour la première fois dans trois articles de la Semaine médicale de 1906 : Révision de la question de l'aphasie. dans Matière et Mémoire. et il le répète désormais pour désigner n'importe quel objet. « ces troubles anarthriques résultant de la perte du langage intérieur.

» . Or. Dira-t-on que cet homme est atteint de surdité verbale. que nous attribuons aux mots et aux phrases une signification.cit. puisque ces altéet rations du langage produisent un trouble permanent profond de l'intelligence. nairement tous les mots isolés. Nous reviendrons dernière remarque 1. Citons aussi. plus spécialement sur cette didactiquement apprises ». parce qu'il ne comprend point l'interlocuteur parlant trop vite. » Bien plus.. employant des mots aux syllabes trop nombreuses ? Evidemment non. c'est l'ensemble qui lui échappe. mais nous sentons. cette comparaison proposée par Moutier.92 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de la phrase l'ordre de la même spéde Wernicke ils frappent les choses l'ensemble de l'intelligence. faisant des phrases trop longues. d'une part on construit des hypothèses (puisque.. et on complique inutilement l'étude de ces faits. de ces réactions et ébranlements physiques. lorsque nous parlons. nous ne savons pas en quoi consiste le mécanisme cérébral du langage. « les troubles de l'aphasie limités au langage.p. ne sont pas strictement I. Mais les faits psychiques s'expliquent par des faits psychiques. Lorsqu'on parle de réactions motrices consécutives à des représentations. d'autre part on détourne son attention de ce qu'on pourrait appeler l'aspect psychique de ces faits dont l'aspect matériel ou physique nous échappe. 211. parlant difficilement [Moutier ne dit pas : incapable de parler] la langue indigène. dans le même sens. lorsqu'on y mêle des considérations d'un autre ordre. de mouvements ou d'ébranlements nerveux qui prolongent des images. Si on ne s'en à traest pas aperçu tout d'abord. c'est qu'on s'obstinait duire en langage physiologique l'activité et les troubles de la mémoire. nous ne connaissons presque rien par observation directe). et ceci est beaucoup plus de intellectuelle que de l'audition compréhension cialisée. De toute cette discussion il résulte. op. que le langage n'est pas simplement un instrument de la pensée.. qu'il conditionne tout l'ensemble de nos fonctions intellectuelles.«L'aphasique est dans la situation d'un homme en pays étranger.

vation linguistique due à un membre quelconque du groupe soit immédiatement adoptée. Or l'aphasie de ce genre. soit que la langue soit incesde décrets : samment modifiée par une série ininterrompue c'est-à-dire les hommes d'esprit seuse pour se prêter 1. consiste en un ensemble de déviations si l'on reconnaît son existence. et que toute déviation individuelle de l'usage provoque une réaction »1. qui n'est d'ailleurs concevable d'une société. ce qui le montre. Linguistique trop lent et de mémoire trop paresà une pareille gymnastique mentale. bien qu'elle n'ait aucune réalité en dehors de la somme de ces individus. d'autre part. extérieure à chacun d'eux . c'est aux réactions du groupe fait partie. que cette signification Nous comprenons les autres. et c'est d'ailleurs pour cette raison que nous nous comprenons nous-même : le langage consiste donc en une certaine attitude de l'esprit. fictive ou réelle : c'est la foncqu'à l'intérieur tion collective par excellence de la pensée.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 93 que notre esprit n'est pas vide et nous sentons. a dit M. nous savons qu'ils nous comprennent. elle est cependant. Meillet. . En effet. un fait «Le langage». historique et linguistique générale. dans une cherche la cause d'un tel trouble lorsqu'on ou dans une perturbation lésion cérébrale. il entre exactement . nel que les autres membres leur attribuent. psychique du malade. c'est qu'il ne dépend d'aucun d'entre eux de la changer. soit que chaque innoindéterminé. et qui s'étonne de ce qu'un dont l'aphasique de ses membres n'attache plus aux mots le sens conventionOn se trompe. et. est conventionnelle. 1921. «est éminemment dans la définition social. de par sa généralité. 230. limitée à la conscience individuelle Supposons une société dans laquelle le sens des mots soit et change sans cesse. une langue existe indépendamqu'a proposée Durkheim ment de chacun des individus qui la parlent. Meillet. p. et.

. par rapport au groupe. seraient. mais. des tendances de toute nature. Inversement. celles qu'éveillerait la perception de cet objet ou de cet acte. n'éveille presque jamais l'image de l'objet ou de. Un candidat qui. grande résistance. se trouble au point de perdre momentanément la mémoire des mots. à un examen. les expressions et les phrases d'une langue.. 236 sq. il y aurait dans l'esprit de tout homme normal vivant en société une fonction de décomposition. et à créer des termes nouveaux pour désigner des objets familiers. Ibid. soit entendu. de redes images. 2. soit prononcé. où ils ne sont plus soutenus les uns par les autres. il en viendrait vite à modifier le sens des termes qu'il emploie. ne subiscontinue des habitudes linguistiques sait pas la contrainte du groupe. sociales. Meillet : « le mot. d'ailleurs assez faibles. . seulement. Or ce trouble non par une lésion mais par des causes évidemment s'explique cérébrale. C'est un trouble intellectuel qui s'explique par une altération profonde des rapports entre l'individu et le groupe. ou de l'un et l'autre. Une image aussi peu évoquée. « sont exposés à subir l'action des influences diverses qui tendent à en modifier le sens ". et aussi peu est par là même sujette à se modifier sans précisément. p. à bien des égards. dans les mêmes conditions qu'un aphasique. » Un tel. présente les mêmes symptômes qu'un aphasique. En d'autres termes.. en effet. qui lui permet composition et de coordination d'accorder son expérience et ses actes avec l'expérience I. Comme le dit encore M. puisqu'elle pourrait se produire chez un sujet à cet égard parfaitement sain 2. 1 La cause de l'aphasie ne se trouve donc pas dans une lésion cérébrale.. du jour où les forces qui les pressaient en quelque sorte les uns contre les autres ne s'exercent plus. l'acte dont il est le signe. ou d'un ensemble de notions didactiques. homme serait. Les mots. l'aphasique.94 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE dans le groupe après une absence et ceux qui rentreraient momentanée. dans le même si l'individu état que.

complexes. Salut d'une mouche. « très intelligents. comment il apprécie " l'intelligence générale » : le malade connaît la valeur exacte des pièces de monnaie. soit que n'eussent pas jugé intéressant de pousser les observateurs l'enquête en ce sens. et a su tirer un parti inattendu de ceux qu'on connaissait donc pas déjà. soit que les sujets ne s'y fussent guère prêtés. et les actes des membres de son groupe. Nous n'hésiterons 1. cit. mais sans oubli. Or. Il copie correctement le modèle simple de traits assemblés. Dans une des descriptions les plus détaillées à cet égard qu'a publiées Moutier. p. on dit que l'homme est aphadisparaît sique. plutôt que. La copie du modèle complexe est exécutée très maladroitement. se dérègle. D'autre part. 655. pied de nez. par exemple. l'auteur a précisément étudié chez ces aphasiques le rôle des mots et des autres modes dans l'évocation de représentation et la coordisymbolique nation des images ou souvenirs visuels : c'est dire qu'en vue de la solution du problème qui nous intéresse il a utilisé de nouveaux tests. déprimés » (à mesure que la guérison progresse). fonction Dans . parce que le symptôme le plus marqué de cette perne peut plus se servir des c'est que l'homme turbation. Head a pu étudier onze des jeunes aphasiques par blessure de guerre. Head. tout cela est bien exécuté militaire. Jusqu'à présent.. Nous avons trouvé une confirmation précieuse de cette si remarquables thèse dans les observations d'aphasiques de guerre qui ont été publiées par M.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 95 les cas où cette s'affaiblit ou exceptionnels de façon durable. capture Op. M. et plus capables qu'eux de s'analyser et de se prêter à des épreuves assez longues et queladmises quefois. mots. voici. La mimique est satisfaisante. on possédait fort peu de renseignements (ou précis sur la façon dont les aphasiques accomplissent un peu complexes n'accomplissent pas) ces opérations des conventions l'intelligence pratiques qui supposent dans leur groupe 1. très différents à cet égard des aphasiques ordinaires atteints de dégénération artérielle. c'est-à-dire euphoriques gens atteints en pleine santé.

était exécutée dans les conditions suivantes : d'abord l'observateur se plaçait face au sujet et exécutait les mouvements sans dire un mot . Sur neuf sujets qui se trompaient plus ou moins dans le premier cas. D'après M. local sur la surface externe du cerveau non seulement produisent des manifestations cérébrales moins graves et étendues [que le ramollissement en suite de trombose]. Head Henry. tous deux face au miroir. était fait oralement. » 2. deux se trompaient un légèrement. Head. et l'observateur. Mais cette incapacité pas directement de l'oubli des mots ? C'est ce que M. 1920. on obtenait à peu près les mêmes résultats que lorsque le sujet ou le dessin reproduisant le geste. ou lorsque. Head a essayé d'établir de la manière que voici. etc..96 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE à rapporter ici en détail quelques-unes de ses expériences 2. Or. non dans le second. qui s'était trompé complètement cas. Brain. On savait déjà qu'un aphasique est souvent incapable certains mouvements de reproduire plus ou moins comquelqueplexes qu'on exécute devant lui. un très légèrement. et on l'expliquait des images ou souvenirs corresponfois par la disparition ne résulte-t-elle dants.. et l'observateur se plaçait derrière lui. lorsque le commandement au sujet une carte sur sans dire un mot. dans le second. et le même dessin reflété dans un miroir : qu'on lui montrait il se trompait dans le premier cas. puis le sujet était devant un miroir. July. « les changements de structure produits par un choc p. 87-165. Enfin. se trompait. mais donnent mieux occasion à l'apparition d'une perte de. L'épreuve « de l'oeil et de l'oreille ». quatre correctement les mouvements dans le second. on montrait laquelle il était indiqué en caractères imprimés. se refléI. fonction sous forme dissociée. quand il s'agissait d'imiter « en miroir 2». un ne les reproduireproduisaient sait qu'imparfaitement. Aphasia and kindred disorders of speech. on a constaté qu'en général l'épreuve donnait de bien meilleurs résultats. un dessin reproduisant le geste à exécuter. quand on présentait ensuite au sujet. de face. dans le premier mais seul. . moins. qui consister à faire reproduire par le malade des gestes tels que : touchez votre oreille droite avec votre main gauche. Il en était de même.

Sans doute. Head. M. et le diriger seuls paraissent ne point le savoir : même côté (les aphasiques sémantiques c'est pourquoi ils ne reproduisent pas « en miroir ») et. ainsi (jargon : l'articulation syntactique sont altérés). et sémantique (le sujet ne reconnait que l'accord grammatical entière des mots et des phrases. Alors. ne comprend pas le but pas la signification ne comprend pas qu'on lui donne final d'une action qu'on lui dit d'accomplir. c'est-à-dire l'exprimer d'une manière conventionnelle : il faut ou le représenter au moins formuler des mots tels que : droite. normal ». les mouvements un sujet en face de moi essaie d'imiter de ma main droite ou gauche mise en contact avec un la parole interne de mes yeux ou une de mes oreilles. nominale (emde trouver les mots. C'est. Mais « quand matique. dans le domaine visuel.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 97 dans un miroir. soit oralement. Head distingue quatre catégories de sujets suivant que l'aphasie est verbale soit par écrit). du 2. qu'il garde le entre ses mouvements et sentiment familier de la correspondance symétrique leur reflet (mais certains animaux le possèdent) HALBWACHS. mais du « manque de mots ». » D'une manière générale « tout acte de l'aspect nominal de la pensée qui exige l'intervention est mal ou de l'expression symbolique [conventionnelle] 1. il faut au préalable comprendre le geste. son bras est en quelque distinguer 2 sorte attiré par le bras de l'observateur. on peut en conclure d'exécuter ou de reproduire le geste. 1 D'après M. l'imitation est autoreproduit taient il n'y a rien à comprendre. phase une langue étrangère que que c'est comme si je traduisais je ne sais pas bien. Les observations ci-dessus valent donc surtout pour les apha(bien que ceux-ci se tromsiques verbaux et pour les aphasiques syntactiques pent quelquefois. ne réussissent aucune de ces un ordre). A supposer qu'il sache qu'il doit lever le même bras. ou gauche. lorsqu'ils reproduisent oral ou imprimé. en effet. aussi. mais ne peuvent exécuter un ordre vement. quand que l'incapacité elle existe. Les sujets de la dernière catégorie moins grad'aphasie nominale se trompent épreuves. défaut de compréhension ploi incorrect des mots et le rythme de la phrase. et traduire en quelque mesure le geste vu en langage intérieur. 7 est une de l'acte . résulte non pas de la destruction des images. quand ils exécutent un ordre oral ou imprimé). il n'a pas besoin de la droite de la gauche. Ceux qui sont atteints « en miroir ». déclare à ce propos un des sujets. « J'ai toujours dit. des mots. (difficulté de leur valeur nominale). lorsque le sujet le geste vu dans le miroir. l'analogue de l'écholalie.

et surtout. enfin. de Mourgue. British of PsychoJournal Revue neurologique. et que. parce qu'il ne peut pas « renverser un schéma spatial ?» Bornons nous à répondre un ordre qu'un que. il n'y et la compréhension d'un dessin. Le qu'il a bien voulu nous communiquer. à ce que les a pas grande différence. qu'il recompose. et qui consiste en ce que le même sujet est lui est donné oralement l'ordre. ou sa reproduction. qu'il s'agit là de deux opérations entièrement différentes.. et. Delacroix ne mentionne pas la l'espace dont il décèle la lacune. Delacroix. Dira-t.. en d'autres termes. Il dit. il faut qu'il analyse. avec eux. et de van Woerkom. » contre-épreuve imaginée par Head.98 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE à titre de contre-épreuve. mais il faut qu'il ait une vision dans l'espace . ou. il sait à la fois trois choses : qu'il lui vient du dehors. d'imitation Entre l'idée claire d'un geste ou d'un ensemble de gestes. 106. Disorders of symbolic thinking. et qu'il pourrait l'exécuter. ce n'est pas seulement parce que les mots lui manquent. il n'est pas nécessaire que le sujet placé en face du médecin se dise qu'il doit transposer les mouvements perçus de la droite à la gauche".on cependant à son attention. pour s'orienter sur l'espace. p. et Journal logy. C'est pourquoi. Et c'est pourquoi. Delacroix que nous décrivons autrement ces faits. à condition qu'il en saisisse le sens. on exécuté ». Ce chapitre était terminé la partie du livre de M. il faut qu'il puisse renverser un de l'espace et de l'orientation schéma spatial. qu'il découpe. Une telle de langage ou se présenter sans langage. verbale. » Plus opération peut se compliquer et Mourgue. qui est consacrée à l'aphasie. suppose beaucoup moins langage que manide l'atlas spatial. exécuté par un La formule autre. du moment sujet comprend oral ou écrit. Nous verrons d'ailleurs qu'il y a des raisons de penser qu'elle est non seulement dans l'espace. 1921. dit : « Sans contester aucunement ci-dessus. ou un geste qu'un autre exécute. 1919. sur les épreuves 1. chez les adultes. orientation. réel ou dessiné. les mots articulés ou écrits. c'est aussi. le test de loin encore : « Comme le disent très bien van Woerkom intérieur Head. de Psychologie. constate que les mêmes sujets exécutent le commandement oral ou imprimé : en effet. le sujet ne peut que très difficilement indiquer par écrit le geste. c'est-à-dire qu'il y reconnaisse une convention. Parlant du test imaginé par Head et Langage. on peut les interpréter que Head. C'est la fonction de construire dans pulation — Mais M. M. plus bas : « Dans le test du miroir de Head. les symboles nécessaires leur sont alors donnés. reproduit par lui-même. suffit donc à faire comprendre au sujet ce genre d'inversion. que le symbolisme spatial suppose un ensemble de conventions Mais comment former des conventions sans mots ? . On peut s'attendre avant que nous ayons pu lire. mais nécessaire. 1921.. même lorsqu'il le voit reflété dans un miroir : « écrire nécessite l'interpolaun acte tion de mots dans ce qui aurait été autrement non verbale 1 ». si le sujet ne peut formuler le geste qu'il voit. que celui qui Or l'effort le donne le comprend aussi. » Et il renvoie aux articles. de transposition est le mêmei qu'il se représente un geste qu'il va faire. Il le geste proposé semble bien dès lors que ce qui lui manquait pour comprendre c'était les mots nécessaires pour le formuler. suffisante. capable d'exécuter lorsqu'il ou par écrit.

LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 99 aphasiques éprouvent quelque peine à dessiner. ou de la position des traits et des lettres l'un par rapport à l'autre.» Nous pouvons. Mais il était intéressant d'inviter à dessiner en quelque sorte le schème lui-même : c'est ce que M. p. Et cela est conservé d'autant qu'ils ont souvent plus remarquable intacte la faculté d'écrire sous la dictée ou spontanément. Matière et mémoire. supposer que ce qui manque au sujet. simplifié. mais le sujet a perdu « l'habitude d'en compléter culations de l'objet aperçu. au heu d'une tendance motrice à le dessiner. c'est-à-dire d'une perte de la reconnaissance visuelle limitée aux caractères de l'alphabet. alors même qu'ils peuvent les reproduire sans les voir. l'image ou le souvenir détaillé et concret du modèle ? M. Head a imaginé.). il résulte bien que les sujets ne réussissent pas à dessiner certains objets parce qu'ils ne se les représentent pas sous forme schématique. A l'un d'eux. Head. sponles aphasiques tanément. Ils en commencent le dessin en un point quelconque. remarquait que souvent ils ne sont point capables de « saisir ce qu'on pourrait appeler le mouvement des lettres quand ils essaient de les copier. parlant des malades atteints de cécité verbale. qu'ils n'ont plus dans l'esprit. qu'il s'agisse d'un dessin de mots (par exemple : une barre pour un i. vérifiant à tous moments s'ils restent d'accord avec le modèle ». Bergson. c'est la notion même du schème. Ce ne sont donc pas les images correspondantes qui ont disde démêler les artiparu. en soient Mais pourquoi ? Est-ce parce même presque incapables. quand ils dessinent. etc. d'indiquer sur une feuille de papier la position relative des objets I. 99 . c'est-à-dire la perception visuelle par une tendance motrice à en dessiner le schème1. un rond pour un O. par exemple. De plusieurs observations dispersées dans l'étude de M. on demanda.

p. tandis qu'elle était au milieu de la chambre. Il n'y réussit pas.100 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE dans la salle où était son lit. Un autre sujet commençait à dessiner un plan de sa chambre. tels que ma machine à peser et ma machine relative. et pouvait décrire une à une les images qui lui apparaissaient lorsqu'il la tête de gauche à droite par exemple. la Si on lui permettait très exactement ». de la porte et des autres meubles. ou le foyer par rapport à la porte. Head dessina alors un rectangle au milieu de la feuille. Mais il tournait ne lui était pas possible de « les réduire à une formule ». il échouait complètement. de peu plusieurs détails. toutefois de dire : « le feu est là. sont. mais indiquait à écrire. » Ibid. les yeux fermés. 97. p. Il lui manquait la notion du plan schémasymbolique tique. et sans doute des mots qui lui eussent permis de fixer la position relative des objets. en dessinant un rectangle. Dans le groupe des « aphasiques sémantiques » (voir ci-dessus. du foyer. M. porte est là ». Ensuite. commençait excellent les bien. à indiquer l'emplacement fenêtre. de plus il plaçait sa chaise à côté du foyer. « Il oubliait la table en face de lui. il est certain qu'il peut les voir I. et Ainsi. avec exactitude : mais il était incapable d'en marquer l'emplacement sur la feuille. mais le remplissait de détails en élévation : il n'était donc point capable de se représenter abstraitement des positions et des distances dans un plan. d'importance . aucun sujet ne pouvait L'un d'eux. il donnait ces indications « Il sait très bien où ils. du lavabo. Mais si on lui demandait de dire comment le lavabo était placé par rapport au foyer.. de la commode. tout d'abord. » Il put retrouver alors la position des autres lits. et plusieurs détails. Un troisième sujet « n'éprouvait pas de de la difficulté. quel point de repère choisir. à l'occasion d'objets dont il gardait d'ailleurs le souvenir 1. et lui dit : « C'est là qu'est votre ht. quand. mais oubliait fenêtres et les portes . il ne savait par où commencer. note 1) dessiner le plan d'une chambre familière. 147. dessinateur avant sa blessure. il se rappe: sans doute il se représenlait bien les objets environnants tait ce qu'il voyait lorsqu'il était couché. on fixait son attention sur son ht.

ceux de M. et des aphasiques de guerre observés par Pierre Marie et Foix 3. p. de cécité psyA la différence des aphasiques atteints chique (cas d'ailleurs rares). « C'est. comme ceci ». c'est la faculté de se représenter schématiquement des distances et situations relatives dans le plan. Ibid. « comme un homme qui saute d'une chose à la sui- I. soumêmes qui s'orientent parfaitement vent. Bergson. même après des mois d'exercice. Un de ces sujets se rappelle bien l'aspect de quelques-uns des édifices qui se trouvent sur son chemin. expliquer comment ils se proposent d'aller d'un endroit à un autre. parce qu'il lui manque aussi les mots qui le lui permettraient. dit-il. les plus atteints. il nous dit que le mouceuxvement de la rue les trouble beaucoup. qui perdent souvent le sens de l'orientation au point qu'ils ne peuvent. et il marque une ligne épaisse entre deux points avec son crayon. perte du souvenir des directions simples ». les images des objets ne sont certainement pas détruites. mais il ne peut plus désigner les rues qu'il doit suivre. 98. 146. mais non des uns par rapport aux autres. p. 3. Head trouvent leur chemin sans difficulté : à propos seulement de deux ou trois. ne peuvent point. dans tous ces cas. Les aphasies de guerre. mais il ne peut exprimer leur position relative 1 ».. Ainsi. puisqu'il peut les décrire et même les dessiner telles qu'il les voit : il indique leur emplacement par rapport à lui. chez qui «on a constaté souvent des troubles de l'orientation : difficulté à se guider dans les rues. 2. par petits morceaux que je dois exprimer ce que je veux dire. c'est-à-dire que le sujet n'a pas perdu la faculté de les reconstruire. il a même gardé le souvenir de la distance qui les sépare . Pourtant. Revue neurologique.. s'orienter dans leur propre chambre 2. Ce qui lui manque. pour y réussir.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 101 dans son esprit. février-mars 1917 . Matière et mémoire. dans une pièce. Il faut que je saute..

liques de formes. des schèmes plus généraux encore : représentations symbode distances et de durées. entendu ou lu les mots. p. c'est que je ne possède pas assez de noms. et des phrases et propositions qu'ils forment. les images les formuler verbalement. comme les éléments d'un langage ou qui constitueraient système de signes à la fois abstrait et visuel. un mot. mais je ne peux pas exprimer. d'attitudes. ce qu'ils savent. D'autres aussi bien de marquer l'heure en déplaçant les aiguilles que de la lire.102 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Je peux voir. s'éparpillent. de la pensée s'étaient c'est comme si les articulations vante. si bien que chacune ne représe dispersent. 134-135. mais. au contraire. ou quand nous étions là). « Ce n'est pas la connaissance du temps qui leur manque (ils peuvent dire : c'est quand vous mangez. évoque d'ordinaire d'autres mots. Quand on ne dispose plus de mots. eux-mêmes. . mais les moyens symbomême pour eux-mêmes. Mais s'agit-il de régler ainsi une horloge sur commandement dès qu'ils ont écrit ou imprimé ? Certains le peuvent. Ils confondent la grande aiguille et la petite. Ibid.. M. alors même qu'ils ont quelque difficulté pas tout de suite les (parce qu'ils ne trouvent sont nettement incapables mots) à lire l'heure. » Il est donc capable tiquement encore d'évoquer les images. sente qu'elle-même . S'agit-il de machila régler d'après une autre ? C'est un acte d'imitation nale. En réalité. lorsqu'il comment les aphasiques règlent une horloge. » liques d'exprimer. que tous les aphasiques accomplissent correctement. En d'autres termes. pour qu'il se les repréil lui faudrait sente d'ensemble et dans leurs rapports. des mots Il y a d'ailleurs peut-être heu de distinguer. Praje n'ai plus de noms 1. rompues. Head a a examiné réussi à isoler ce genre de symboles. ou bien ne I.

ne seulement d'exécuter un ordre ou de répondre s'excas. il faut qui l'interrogent qu'il se détache de lui-même. que sa pensée s'extériorise. c'est ce cadre sans lequel il ne peut répondre en termes imperlui-même. et qu'on les comprend isolément ou en gros.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 103 savent entre moins un quart. il semble bien que. pas distinguer ou bien ne savent pas que la petite aiguille doit être à une au nombre de minutes distance de l'heure proportionnelle : ils" comprennent les noms qui désignent qui s'y ajoutent les heures. lorsqu'ils capable. la conscience. et bien interprétés nous laissent que parce qu'elle Toutes ces observations qui manque à l'aphasique le pouvoir de les replacer dans un cadre. dont le sujet n'est plus symbolique Dans le premier cas. ne suffisent pas à recréer la représentation de l'heure. et dont le sujet n'est pas toujours ni entièrement capable. les sujets réussissaient et les puisque sont parvenus du dehors à. la difficulté de point de plique très souvent par l'espèce d'inversion vue qu'impliquent et l'ordre et la demande. n'ont était été compris là. sonnels et plus ou moins objectifs à une question précise supposer que ce ce sont moins les souvenirs que qui lui est posée par le milieu social : pour que la réponse soit adaptée à la demande. même quand on les entend. mots. ce qu'elle ne peut qu'au moyen d'un de ces modes de représentation Certes. pour cela. Pour qu'on puisse sortir de soi et se placer . cette notion restait intacte. non aphasique d'un ordre écrit ou parlé. or. En tout qu'un symbolique il est rare qui font défaut dans l'aphasie. comprenne pas la signification mais même ne comprenne pas que c'est un ordre. à lire l'heure. l'exécution la réponse. mais n'ont plus l'idée de la convention par Ainsi dans le second cas. mots. il faut en effet que le sujet se place au même point de vue que les membres de son groupe . et et quart. les laquelle on les représente.

à peine a-t-il besoin de se distinguer de l'observateur. il ne peut . que. aux hommes d'une société s'ils veulent se indispensable comprendre entre eux. Si le sujet imite « en miroir » des gestes qu'il ne c'est sans doute parce que directement. quelque altération de ce pouvoir se découvre. se représenter l'ordre des situations sous forme impersonnelle : une telle notion. alors même qu'il garde le souvenir des objets isolés. ou qu'il en pourrait recevoir : en réalité. S'il n'est point capable de lire l'heure. au-dessus et au delà des images particulières. sans doute. il faut se placer au point de vue des membres du groupe. peut reproduire dans un cas il n'a pas besoin de distinguer. et des rapports qui existent entre nous et eux : c'est un premier degré de représentation à la fois symbolique et sociale. qui se confond avec lui dans la double image solidaire renvoyée par la glace. même lorsqu'il saisit le sens des mots. par un effort de réflexion. lorsqu'ils parlent des lieux et des positions dans d'espace. des autres. des maisons et monuments isolés. il ne réussit pas à les situer l'un par rapport à l'autre. il faut avoir l'idée momentanément distincte de soi. la droite de l'observateur et sa gauche. ce qui lui est difficile ou impossible.104 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE à la place d'un autre. de façon à n'intervenir que pour Dans tous les exemples un très petit nombre d'actions. étudiés ci-dessus. être très affaibli et rétréci. et à en marquer l'emplacement sur un plan qu'il dessine. de régler correctement l'horloge lorsqu'on l'y invite oralement ou par écrit. décidément le dépasse : il n'est les sensations qui lui viennent plus capable d'accorder des objets sensibles avec celles qu'en reçoivent les autres. Si. pour comtemps résulte d'une convention prendre celle-ci. et qui ne disparaît mais qui peut jamais entièrement. c'est qu'il lui faudrait. mais c'est aussi parce que. c'est que le rapport entre la position des aiguilles et les divisions du sociale. le plus bas. ou. dans ce même cas.

Parlant de ces « formes dissociées de la pensée et de l'expression ». par exemple. de garder le grand. telle que celle des trois au sujet trois papiers de grandeur inégale. plus sociale. n'est qu'une manifestation particulière d'une incapacité plus étendue : tout le symbolisme nécessaire fondement de l'intelligence conventionnel. Elle consiste à remettre et à lui dire. Le sujet. Plus on étudie les aphasiques. Head a symboliques fait observer qu'elles nous révèlent « non les éléments. La marche qu'il adopte n'est pas un élément de sa méthode normale de marcher " de marche. mais un autre mode . conditionné par le fait qu'il ne peut poser une partie de son pied sur le sol. de jeter le moyen. plus on s'aperçoit que la diversité de leurs aptitudes ou inaptitudes. comme il en est incapable. M. il ne réussit pas. Supposons maintenant que la marche lui ait été enseignée . il y réussirait sans doute. suivant que la blessure affecte son talon ou son orteil. il n'en saisisse plus le sens soit que. ou s'il possédait un troisième bras. Suivant la comparaison qu'il propose : « Quand un homme a reçu un grave choc au pied.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 105 à leur place 1. tanlorsqu'on dis qu'on lui donne ces ordres qu'il devra exécuter plus tard. les entend. après quelque temps. lui fera signe de commencer. lorsqu'il et l'enchaînement. Mais il est bien obligé de se représenter l'un des trois gestes comme s'il devait être accompli par une autre personne (par un autre lui-même) et. on observe qu'il marche d'une manière particuhère. s'explique par les modes variables de dislocation. destruction et conservation partielle de ces cadres. On le voit bien dans certaines épreuves classiques. mais les composants en lesquels le processus psychique complet très ingénieuse peut être séparé ». de marcher. c'est qu'il a perdu le pouvoir d'associer ses mou1. et des catégories où on peut les ranger. La perte des mots. tout d'abord il peut être entièrement incapable Mais. et de donner le petit à l'observateur. lui est devenu plus ou moins étranger. papiers. soit se mettre qu'il ne les trouve plus ou ne les forme plus à volonté. s'efforce d'esquisser à l'avance le geste qu'il doit exécuter : s'il n'y avait que deux papiers et deux gestes. s'il ne peut plus marcher comme par ceux qui l'entourent les autres.

qu'il puisse lire des phrases lorsqu'on ne l'astreint pas à les décomposer en mots.106 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE vements et d'assurer son équilibre comme eux : si on lui demande de marcher comme les autres. pour nous expliquer qu'il était né au mois de juin. en faisant appel à d'autres muscles. Un sujet ne pourra indiquer la valeur des pièces de monnaie. ne le lui commande pas. ou les écrire sans articles ni conjonctions. ni faire un plan. d'écrire. les dernières lettres du mois de juillet. En réalité l'intelligence n'est pas atteinte tout entière. sur un calendrier. et non autrement ? dans l'affaiblissement de l'intelliL'aphasie consiste-t-elle gence générale ? On l'a cru également. Ce trouble se caractérised'une certaine catégorie d'images. . de dessiner. t-il par la disparition ou visuelles ? On l'a cru verbales ou autres. c'est-à-dire en s'inspirant d'un autre plan. mais fera correctement le change . mais il se présente des combinaisons d'aptitudes et inaptitudes assez étranges. cachait avec sa main. ni déchiffrer une phrase. spontanément. pour qu'il réussisse à marcher par ses propres moyens. Nous avons vu à la Salpétrière un sujet qui ne pouvait lire et qui. qui ne vaut d'ailleurs que pour lui. un autre oublie les nomI. Head dit qu'un aphasique incapable de lire peut montrer une carte imprimée qui correspond à une des couleurs qu'on lui présente. auditives longtemps. non seulement il s'en révèlera incapable. qui paraisfallait les prononcer ou saient absents en effet lorsqu'il à certaines conditions. ni dessiner. à d'autres points d'appui. mais encore il faudra qu'il oublie qu'on lui a commandé d'imiter ses semblables. soit capable de lire. l'examen des aphasiques ménage aux C'est pourquoi observateurs plus d'une surprise. ni dire l'heure. de s'orienter dans c'est-à-dire quand on l'espace et le temps. les comprendre en se conformant 1? ces conditions ne s'imposent plus reparaissent quand N'est-il pas remarquable que le même sujet qui ne peut ni copier un texte. lorsqu'on le lui demande. Mais comment se fait-il que les mots.

un autre encore peut écrire son nom et son adresse. où le champ c'est-à-dire des états les plus caractéristiques de la mémoire se rétrécit. et quelquefois humilié. Tel est le résultat pour fixer et retrouver certain où nous conduit l'étude du rêve et de l'aphasie. il il s'afflige. Il intense à leurs paroles : il manifeste. bien qu'il vive dans la maison de celle-ci . L'aphasique sait bien que ceux qui l'entouet qui lui parlent sont des hommes comme lui. si bien que la comparaison du rêve et de l'aphasie nous permet de mettre en lumière deux aspects de ces cadres. mais ne peut plus jouer au bridge . rent . et comme deux sortes d'éléments dont ils sont composés. façons très différentes. Dans les deux cas. mais non ceux de sa mère. s'altèrent. des sentiments de timidité. bien des des souvenirs qu'elle détermine. tandis que d'autres ont gardé pour eux toute leur valeur. d'inquiétude. mais non la règle d'addition . mais de deux déforment. un autre est au-dessus de la moyenne aux échecs. il se sent diminué. degrés dans la réduction Mais il est rare qu'un aphasique oublie qu'il fait partie d'une société. prête une attention vis-à-vis d'eux. En résumé.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 107 et de soustraction bres. il n'y a pas de mémoire possible en dehors en société se servent des cadres dont les hommes vivant leurs souvenirs. un officier. Il y a bien des formes différentes d'aphasie. ces cadres se se détruisent en partie. qui suivait les mouvements l'intelligence du front d'un ne pouvait sur une grande carte (ce qui implique certain nombre de représentations con- ventionnelles) et les membres suivre (bien qu'il comprît les mots de phrase) une conversation sur le même plus comprendre sujet. C'est qu'en effet ils ne peuvent certaines conventions.

reste donc en contact avec la mémoire collective et sous son contrôle. parce qu'il n'arrive pas à tenir ou à reconquérir sa place dans le groupe social. Sur un certain nombre de points de détail. qu'il se sent le pouvoir de les nommer. et leur prête une identité définie. circonstances. dans un pays étranger. bien qu'il sache qu'elles existent. l'homme conserve l'usage de la parole. mais connaît l'histoire pas oublié sa propre histoire. les images qui se succèdent dans l'esprit du rêveur. pendant le sommeil. et n'a pas la langue. identifier et s'élever à cette forme de représentation sociale qu'est une notion. se rappeler les événements principaux de son propre et le revivre en passé (à la différence des amnésiques). Il s'efforce de se faire comprendre des autres. Mais un grand nombre de notions courantes lui manquent. et de les comprendre. Il peut. D'où il résulte que. Il est comme un homme qui. chacune prise à part. Bien plus. Au contraire. c'est-à-dire que l'esprit comprend ce qu'elles représentent. il reconnaît les personnes. ne parle de ce pays. Il ne peut plus. il y a un certain nombre de conventions dont il ne comprend et qu'il plus le sens. s'efforce en vain de s'y conformer. sont « reconnues ». dans certaines sa pensée avec celle des autres. en général. même quand il dort.108 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE s'irrite. celle qui retient les événements et garde le souvenir des personnes. du sentiment qu'il en saisit le sens : des imagés d'objets défilent devant ses yeux sans qu'il mette un nom sur eux. un schème ou un symbole d'un geste ou d'une chose. le contact est interrompu entre sa pensée et la mémoire collective. en tant que la parole est un instrument de compréhension. c'est-à-dire sans qu'il en reconnaisse la nature et le rôle. quelque mesure. chez lui. Toute une partie de sa mémoire. Un mot entendu ou lu ne s'accompagne pas. Il distingue . Plus précisément. qu'il en saisit le sens. alors même qu'il ne réussit pas à en donner aux autres une idée suffisamment détaillée.

ni profondeur. ni cohérence. on ne crût s'accordassent. mais que leurs à l'ordre où se suivent pensées se suivent conformément les pensées de la société. I. mais il n'évoque pas. ne se souvient plus des conventions qui fixent. et les groupe en représentations plus complexes de personnes et d'événements. « Et qui doute que. . et qu'on veillât en solitude. édition Havet. qu'ils pussent rêver en compagnie 1. tous ces détails est éveillé. et qu'il ne s'y conforme pas. n'ont ni consistance. il faudrait que l'esprit des rêveurs ne se borne pas à opérer sur des notions empruntées au milieu social. En d'autres termes la condition du rêve semble bien être telle que le rêveur. et il y aurait donc là comme une ébauche de vie sociale. si on rêvait en compagnie.. comprises elles-mêmes dans des notions plus complexes encore. On peut supposer qu'un homme éveillé se trouve au milieu de rêveurs qui diraient tout haut ce qu'ils voient en rêve : il les comprendrait. La société. en effet.LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE 109 les choses et les actes. à propos de chacun d'eux. et que par hasard les songes ce qui est assez ordinaire. 228. et à faire en sorte. pense par ensembles : elle rattache ses notions les unes aux autres. Ceux qu'il construit. constituent caractéristiques qui. Or le rêveur imagine bien des hommes et des faits qui ressemblent à ceux de la veille. les choses renversées? » Pascal a barré cet alinéa qu'il avait ajouté à l'article 8. le sens aussi des objets et des images envisagés isolément. et se place au point de vue de la société pour les distinguer. lorsqu'il pour lui la personnalité des hommes et la réalité des faits. note. la place relative des lieux et des événements ainsi que des personnes. Le rêveur ne peut pas sortir de lui-même en ce sens qu'il 1. p. au gré de sa fantaisie. De deux monologues de rêveurs il ne réussirait pas à faire un dialogue. tout en observant les règles qui déterminent le sens des mots. dans l'espace et le milieu social. Pour cela. ni stabilité. comme dit Pascal. Il est vrai que l'homme éveillé ne réussirait pas à mettre d'accord la suite des pensées d'un rêveur avec celles d'un autre. effectivement. t.

et jusqu'à quel point le malade reconnaît les personnes. d'ordinaire. le même groupe de faits ou de caractères ne pourra-t-il pas être envisagé comme l'un ou comme l'autre ? Il n'en est pas moins vrai que s'il arrive qu'on perde contact avec la mémoire collective de deux manières aussi différentes. et que ces deux aspects de la mémoire. Les aphasiques moins atteints. si l'on reconnaît en gros les images qui se succèdent dans et le rêve. entre un objet isolé et un ensemble. régions et périodes. et que leurs relations avec les autres hommes assez ne doivent se réduisent. faute de mots. on n'en a cependant qu'une vue superficielle confuse : il entre dans nos rêves tant de contradictions. D'autre part. nous l'avons montré. il doit bien exister. des lieux et des personnes. n'est plus le souvenir des événements comcapable de reconstituer celle-ci. nous nous y affranchissons à tel point des lois physiques et des règles sociales» qu'entre les idées que nous nous faisons des objets même isolés. et.110 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE n'est pas capable d'envisager du point de vue collectif ces ensembles. du fait qu'ils ne peuvent. . qui sont au premier plan de la mémoire de la société. garder qu'un sentiment vague des temps. Au reste. dans deux systèmes de conventions qui. il est bien difficile de savoir si la mémoire des événements subsiste. raconter leur passé. il n'existe qu'un rapport assez aurions à l'état lointain. Dans les cas n'en sont pas moins étroitement d'aphasie très prononcée. s'imposent en même temps aux hommes. qui se préet dans le rêve. Le rêveur. et les notions que nous en de veille. où est la limite. groupes d'objets et d'images en général. entre une notion simple et une notion complexe. suivant les points de vue. hommes et faits. mais qui peuvent aussi se manifester séparément. sentent ainsi dissociés dans l'aphasie solidaires. et même se renforcent en s'associant. est toute Hâtons-nous d'ajouter que cette distinction relative.

qui occupent une durée et une étendue spatiale appréciables : c'est qu'il a oublié les conventions qui permettent à l'homme éveillé d'embrasser dans sa pensée de tels ensembles. : c'est qu'il a retenu les d'en comprendre la signification à l'homme éveillé de nommer conventions qui permettent les objets. .LE LANGAGE ET LA MÉMOIRE III plexes. d'aillaisse passer tous les souvenirs tant soit leurs. puisqu'il peu complexes. c'est-à-dire images fragmentaires. Les conventions verbales constituent le cadre à la fois le plus élémentaire et le plus stable de la mémoire collective : cadre singulièrement lâche. et de les distinguer les uns des autres au moyen donc de leurs noms. En revanche il est capable d'évoquer des et de les reconnaître. et ne retient que des détails isolés et des éléments discontinus de nos représentations.

.

sans l'attente d'un réveil de souvenirs. à été vive. Que demeuet à ce moment rait-il en nous. En réalité. que nous espérons. HALBWACHS. C'est bien parce que nous sentons quel écart subsiste entre le souvenir vague d'aujourd'hui et l'impression de notre enfance qui. et toute la série des traits. Rien que d'y penser. nous le savons. Il nous semble lire un livre nouveau. ou le font pénétrer au coeur d'une situation. nous croyons nous retrouver dans l'état d'esprit où nous étions alors. Or. même. voici ce qui se passe. descriptions. et d'une sorte de la intérieur. ou tout au moins remanié. Il doit y manquer bien des pages. un paysage. 8 . en relisant le livre. les diverses. avec leurs proportions par rapport à l'ensemble. parfois le souvenir visuel d'une gravure. et faire renaître celle-ci. quelques types plus ou moins bien caractérisés. propos et réflexions qui gravent progressivement dans l'esprit du lecteur une figure. avant ce moment. émouvants tels épisodes particulièrement pittoresques. ce n'est pas sans une certaine curiosité. de nos impressions d'autrefois ? La notion générale du sujet. rajeunissement que nous en commençons lecture. indications. des développements. nous nous sentions bien incapables de reproduire par la pensée toute la suite des événements dans leur détail. parties du récit. précise et forte. ou drôles. le plus souvent. compléter celui-là. ou même d'une page ou de quelques lignes. et que nous n'avons plus ouvert depuis.CHAPITRE LA RECONSTRUCTION III DU PASSÉ Lorsque nous tombe entre les mains un des livres qui firent la joie de notre enfance.

et. notre imagination ressaisit. n'auraient pu accompagner qu'il s'agit d'un livre écrit pour des enfants. et. et que nous allons d'abord ce sont les idées et réflexions examiner. racontée par des enfants. d'autre part. on doit y avoir ajouté. au fur et à mesure que nous avançons. mais sous une Tout se passe comme lorsqu'un nouvelle. schématiques ou des lées d'une grande partie de leur prestige . nouvelle des ombres et de la lumière éclairé : la distribution que. une bonne partie de ce qui paraissait s'en être écoulé. et dont nous sommes bien assuré qu'elles Nous supposons la première. suggérées par la nouvelle lecture. ce n'est pas une histoire est une grande personne. bien qu'il s'adresse à dans son récit. nous ne compreà elles communiquaient ni pourquoi nons plus comment un tel élan.114 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE détails autrefois. nous le savons bien. les actions des personnages et leurs" discours de façon à ce que l'enfant comprenne et s'intéresse. Il est donc inévitable que. nous étions incapables alors d'y remarquer. s'exprimant comme une grande personne. plus ces fictions sont dépouilet moins vivantes. mais de façon aussi à lui offrir un tableau vraisemblable du monde et de la société où il se trouve et où il est appelé à vivre. Pourtant. car notre intérêt ou notre réflexion s'exerce sur une quantité d'aspects de l'action et des personnages que. il ait introduit . sans doute. ces moins nous paraissent histoires extraordinaires. forme restées ce qu'elles étaient Ce qui est le plus apparent. L'auteur qui arrange et combine les faits. objet est autrement ou lorsqu'il est vu sous un angle différent. au moins qu'il des enfants. Notre mémoire. tout en change à ce point les valeurs des parties soient nous ne pouvons dire qu'elles les reconnaissant. en même qui y étaient se porte temps. et où il ne se trouve point de développements trop abstraits et qui dépassi c'est une histoire ou un récit sent leur portée. de voyage raconté à des enfants.

il conduit insensiblement à ce qu'il ne connaît son lecteur de ce qu'il connaît et aux imaginapas. qui et courante. et il l'oblige à lire beaucoup de mots et de phrases dont il ne comprend que très incomouvre plètement le sens. simplement parce qu'elles s'imposent à eux avec la nécessité des choses naturelles. S'il sait son métier. et qu'ils ne posent plus ou ne se posent plus de Plus tard seulement l'existence même de ces questions. une explication et il faudra. mais à laquelle les enfants ne est commune sont point capables ni n'ont le désir ou le besoin de se hausser. On a souvent remarqué à quel point les enfants et explications les plus déconceracceptent les situations tantes.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 115 toute une conception des hommes et y ait sous-entendu de la nature qui ne lui est sans doute point propre. de proche en proche. avec les faits de la nature. dans ce qu'ils voient ou dans ce dont on leur parle pour la première fois. et une tempête. Il suffit donc. leur : pour le moment ils se contentent . lorsqu'un fait ou un objet réellement nouveau leur est présenté. qu'on les fasse rentrer dans des catégories connues. la succyclone. de chaque fait. catégories apporter de retrouver. Il fait appel aux expériences de l'enfant. les plus choquantes pour la raison. tions courantes et. une forme nouvelle ou une nouvelle combinaison de réalités familières. il lui ainsi de nouveaux horizons. La passivité et l'indifférence des enfants est bien plus marquée lorsqu'il s'agit des lois que quand on les met en contact Une éruption un volcanique. que ce qu'il comprend suffise à l'entraîner toujours plus loin et plus avant. Peu importe : l'essentiel est que son lecteur ne se laisse point arrêter par ce qui lui échappe. les étonnera. même les phénomènes les plus et coutumes de la société. la pluie. fréquents. pour que leur curiosité soit satisfaite. Mais il ne le pas moins d'emblée à un niveau où celui-ci transporte ne se serait pas élevé tout seul.

Au contraire ils acceptent sans difficulté la diversité des usages et des même conditions sociales. les traits physiques font partie de la personne. Ce sont des espèces définies. et que tout ce qu'on lui dit de la société n'est. et. ils multiplient point des détails dont se peuvent charger les réponses . Rousseau ne s'est pas trompé.116 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE les cession des saisons. leur uniforme. admetau même titre que les espèces animales. qui passe à l'arrière- . un boucher. comme on naît renard ou loup. et posséder en même temps les qualités idéales qu'il prête à chacun d'eux. Dès qu'on leur parle d'une institution pôts. tout en un système rudimentaire. cet ordre des relations sociales. la végétation. Or. frappent l'imagination de l'enfant. un cocher. fants ce qu'est un étranger. et l'on sent que cela ne les intéresse pas. un riche. Le costume. n'y appliquent-ils Il est bien difficile d'expliquer aux enpas leur attention. ils veulent assez claire et assez qu'on leur en donne une explication les questions et ne se fatiguent complète . lorsqu'il considérait que l'enfant n'est qu'un petit sauvage. ils écoutent plus distraitement. diverses formes de la vie animale. suffisent à la déterminer. dans ces apparences concrètes. dans ces figures extérieures. un soldat. pour lui. bien plus ils rattachent. un boulanger. un pauvre. un outelle que les imvrier. par ce qu'il y a de matériel dans leur activité. pour lui. L'enfant croit qu'il lui suffirait de porter les armes et les bottes d'un trappeur ou la casquette d'un officier de marine pour s'identifier avec l'un ou l'autre. et. les tribunaux. par leur costume et pittoresque. L'enfant trait volontiers qu'on naît soldat ou cocher. qui doit être mis à l'école de la nature. peut-être. Mais toute la réalité de ces situations et métiers s'épuise. ce qu'ils ont appris et observé à cet égard. les étonnent . le commerce. Les distinctions l'intéressent sous une forme que si elles se traduisent Un moine. la marche du soleil. sociales ne que mots vides de sens.

nous ne nous contentons pas de les accepter. sous une quantité d'aspects toujours changeants. n'ayant que des critères avec rien. leurs attitudes. tandis que les enfants. ces réflexions sont hors de saison. y parvienne siasme et l'intérêt passionné dont il a cependant gardé le souvenir. car l'auteur n'a pas écrit une étude de moeurs ou un roman psychologique pour des grandes personnes. dans les dispositions d'auet retrouve exactement l'enthoutrefois. nous ne pouvons manquer d'être frappés de ce qu'il y a de démodé et de désuet dans leur costume. dans le sens où l'inclinait courante. à quelle catégorie sociale ils appartiennent. et des variations qu'elle comporte ? Mais cela est sans doute le plus grand obstacle à ce que l'adulte. nous confrontons décrit avec nos idées et nos expériences de grandes personnes. et si leurs avec leur condition. leur langage. . Certes. d'avoir égèrement idéalisé les hommes et leurs relations. Mais nous remarl'opinion en eux. de ce qu'est sa situation dans son groupe. paroles et leurs actes s'accordent Comme vingt et trente ans se sont écoulés depuis que nous lisions ce livre. et nous ne lui reprochons pas de s'être inspiré simplement de ce qui se disait et se faisait dans les milieux relativement cultivés de son pays et de son temps. Dès que nous sommes mis en présence des personnages. mais nous examinons jusqu'à quel point ils sont « ressemblants ». ne les confrontent ce qu'on leur en dit. Comment en serait-il autrement l'occasion de tous ses contacts avec ses sempuisqu'à blables il prend conscience. et essaie de se remettre. est peut-être ce qui préoccupe et intéresse le plus l'homme adulte. Plus préciséquons ce qu'il y a de conventionnel les grandes personnes qu'on nous ment. Nous nous en doutons bien. mais un récit d'aventures pour des enfants. en le feuilletant.LA RECONSTRUCTION DU PASSE 117 plan chez l'enfant. et s'en tiennent à d'enfants. lorsqu'il emprunte à l'enfant un volume de Jules Verne par exemple.

méthodes. en particulier sur la société. demande pas si tel effet n'est point forcé. après la destruction de Troye la Grande ». Si vraiment nous voulons vivre au XVe siècle. non plus l'image d'une société : les figures. la difficulté n'est pas tant dans ce qu'il faut savoir que dans ce qu'il faut ne plus savoir. qu'à Ainsi. mais aussi sur les faits de la nature. oublier le système du monde de Laplace pour ne croire qu'à la science de saint Thomas. tel caractère telle réflexion banale et plate. et ne les oblige à parler et agir comme ils font.118 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ce qui nous empêcherait surtout. il ne se l'auteur. et les situations des dans pays. en laissant défiler nos yeux et dans notre pensée les paroles écrites ce qu'elles évoquent immédiatement. les actes et les situations des acteurs lui paraissent aussi naturelles que les figures des arbres et des bêtes. qui n'a choisi ses personnages. Il n'y cherche pas artificiel. de Dante et de ces cosmographes du Moyen âge qui nous enseignent la création en des royaumes par les fils de sept jours et la fondation Priam. toutes les acquisitions qui font de nous des modernes ! Nous devons oublier que la terre est ronde et que les étoiles sont des soleils. trefois. que de choses il faudrait oublier ! L'enfant ne juge pas d'un livre comme d'une oeuvre d'art.. De même. devant et tout vrir les . que de choses nous devons oublier : sciences. pour se faire contemporain des hommes d'autrefois. il ne cherche pas à chaque instant quelles intentions dirigent il ne s'arrête pas aux invraisemblances. pour relire un livre dans la même disposition que quand on était enfant. Comme le dit Anatole France dans la préface de sa Vie de Jeanne d'Arc : « Pour sentir l'esprit d'un temps qui n'est plus. de redécouimpressions qu'elles durent graver en nous auserait tout l'ensemble de nos idées actuelles. et non des lampes suspendues à une voûte de cristal. Bien plus.. il entre sans aucune difficulté le dessein de l'auteur.

ce qui est ancien. Alors. que nous l'ayons souvent feuilleté. dans l'intervalle. Mais le cas où nous nous en ce que le souvenir est unique. plaçons est privilégié. ont déplacé celui qui nous restait de la première. cette d'écarter Suffirait-il. et que tous ces souvenirs. masse de notions acquises depuis l'enfance. et même entièà différentes rement relu plusieurs fois.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 119 à se mettre à leur place. il ne reparaît pas. Mais aussi elle ne le gêne point. gissent les souvenirs d'autrefois nous me le lisions pas aujourd'hui pour la seconde fois seulement. il seule fin d'aider l'enfant suffit qu'ils aient le degré de réalité nécessaire pour que du lecteur puisse se poser sur eux. il devrait reparaître. Elle pèse sur à s'en dégager» l'adulte au contraire. on remonterait ainsi à la lecture initiale. on pourrait tures correspond un souvenir original. par contraste. et si nettement différencié de la lecture actuelle. à les oublier successivement. ce livre. pour que sur? Supposons que. provisoirement cependant. et qu'elle n'a point pris place dans . de temps en temps. parce qu'ils sont enchevêtrés les uns dans les autres. et que si on réussissait à les refouler tous. dire qu'à chacune de ces lecépoques. joints à la lecture dernière. s'il parvenait d'autrefois en son l'impression reparaîtrait-elle peut-être intégrité. qu'il est facile d'éliminer de ce mélange d'actuel et d'ancien ce qui est actuel. Sans doute. et. n'avait pas fait sur nous dès le début une telle impression que nous y avons repensé souvent depuis. Toute l'imagination de l'adulte lui sociale et psychologique l'expérience manque. mais que cela est d'ailleurs bien impossible. nous éprouvons assez vivement le sentiment du déjà vu : mais nous ne sommes pas sûrs que l'épisode ou la gravure qui nous paraît à ce point familière. et qu'on ne peut plus les distinguer. disparue jusqu'à présent derrière les autres. Si donc: le souvenir était là. Pourtant. et de retrouver.

n'en comprendrait pas. une conception de la vie et du monde ? En tout cas notre imagination était alimentée par des spectacles.120 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE des notions qui nous accompagnent toujours. Il faudrait connaître avec précision notre entourage d'autrefois. tout au moins. ses habitudes. quand il nous semble que nous ne retrouvons qui y point dans ce livre bien des détails et des particularités étaient autrefois. Si nous possédions un journal où quotidiennement auraient été inscrits tous nos faits et gestes. Peut-on dire que nous avions. Il ne suffit pas d'oublier appris depuis : mais il faudrait conaître exactement ce que nous savions alors. dès ce moment. pour se faire une juste idée de la façon dont nous étions capables de réagir à tel récit. nos lectures antérieures. En effet. ce qui peut se ramener à ce qu'il connaît. nous pourrions étudier cette période définie de notre enfance l'ensemble . ses expériences. ce qui a traversé notre esprit quand ce récit était entièrement nouveau pour lui. des figures. qui ne sont pas ceux de l'adulte. celles qui ont immédiatement précédé ou accompagné celle-là. Est-ce donc que le souvenir (celui à une lecture et à une impression unique. Il ne suffirait pas d'observer des enfants de même âge que celui où nous étions alors pour retrouver notre état d'esprit disparu. parce que nous nous sommes mis en mesure de les évoquer quand nous le voudrions. et lui ouvrait tout un monde tout ce que nous avons ignoré. qui correspondrait et à laquelle on n'a jamais plus repensé) en réalité n'est pas là ? Il y aurait bien (nous en avons obscurément le sentiment) un moyen de nous rappeler. mais sans lesquels il ne comprendrait pas ce qu'il lit. L'esprit de l'enfant a ses cadres. à ce moment même. des objets qu'il faudrait connaître. nos intérêts et nos goûts à l'époque où l'on mettait entre nos mains un tel ouvrage. ses modèles. nous ne sommes pas victimes d'une illusion. plus exactement que maintenant.

que nous avons lu telle description de chasse en traîneau. sans cesse reproduits. à ces pierres qu'on trouve enplutôt. un soir de Noël. ni leur aspect ne laisserait deviner. on les comparerait castrées dans certaines maisons romaines. plus que nous disposerons d'un plus grand nombre de témoignages écrits ou oraux. Une telle reconstitution du passé ne peut jamais être Elle le sera d'autant qu'approchée. en cachette. ment l'impression qui dut être la nôtre lorsque nous pénétrâmes dans tel ou tel domaine de fiction. parce qu'ils ont été engagés successivement dans des systèmes de notions très différents. les menues branches de nos et reconstruire ainsi exactenotions contemporaines. mais assez épais. ou tel passage. dans nos jeux. nous gardons quelques souveet à travers lesquels se pernirs. par Que tel détail extérieur exemple que nous lisions ce livre le soir. De chaque époque de notre vie. pétue. comme par l'effet d'une filiation continue. que nous avons demandé des explications sur tel terme. et qui. jusqu'à une heure très avancée. le sentiment de notre identité. seulement parce qu'elles portent encore en traits effacés les vestiges de vieux caractères. aux diverses époques de notre vie.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 121 en quelque sorte du dehors. rassembler en un faisceau fragile encore. précisément parce que ce sont des répétitions. ils ont perdu leur forme et leur aspect d'autrefois. certifient leur ancienneté que ni leur forme. mais. qu'avec de petits amis nous reproduisions. Bien entendu. Ce ne sont pas les vertèbres intactes d'animaux fossiles qui permettraient à eux seuls de reconstituer l'être dont ils firent jadis partie . . nous soit rappelé. un tel travail suppose qu'il nous reste une idée au moins confuse de ce que nous étions alors intérieurement. telle scène ou imitions tels personnages du récit. qui sont entrées comme matériaux dans des édifices d'âges très éloignés. Mais.

comme ils subsistent tous alors au qu'ils reparaissent. et qu'on nous avait permis de veiller. alors. ils. Si le temps écoulé joue cependant un rôle. de même que. Si c'est parce qu'ils subsistent tels quels. Comment en serait-il autrement. on ne voit pas en quoi leur éloignement dans le temps constituerait un obstacle à leur retour à la conscience. pour nous replacer exactement dans notre ancien état d'âme. il nous faudrait évoquer en même temps. et qu'ainsi s'explique la difficulté plus grande qu'il y a à l'évoquer. pour restituer en sa réalité un événement historique. Mais. parce qu'on y saisit sur le vif. dans ce cas. On dira peut-être que. Bergson : « S'il faut. pour que ma volonté se manifeste sur un point donné de . de l'un à l'autre. toutes les influences qui s'exerçaient alors sur nous. devraient être tous également capables de resurgir. qu'en règle générale un souvenir s'affaiblit à mesure qu'il recule dans le passé. et sans exception. Comme le dit M. nous semble-t-il. du dedans aussi bien que du dehors. les conditions qui favorisent ou qui empêchent le rappel des souvenirs. se recrée une impression originale qui doit être assez voisine de ce que nous ressentîmes alors. de toute façon. et des événements du récit. il faudrait tous ceux qui en ont été les tirer de leurs tombeaux acteurs et les témoins ? Nous avons insisté sur cet exemple. mais qu'il ne s'ensuit pas du tout qu'il ne subsiste pas à l'état inconscient.122 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE alors qu'il neigeait dehors. La mémoire n'est pas tenue de passer d'une façon continue. par la convergence des circonstances extérieures. Mais. ce n'est qu'une reconstruction. l'intervalle est trop grand entre l'impression qu'on cherche à évoquer. même degré. et non parce que nous possédons la faculté de les reproduire à l'aide de nos notions actuelles. et le moment actuel. puisque. ce n'est point parce que s'augmente la masse des souvenirs interposés. si les souvenirs sont des images aussi réelles les unes que les autres.

en revanche il lui est utile. et si c'est en vertu d'une poussée interne propre à chacune d'elles qu'elles tendent à reparaître. notre rétine et notre nerf visuel sont impressionnés de la même façon . . » Mais pour quoi.. de sauter par-dessus de temps qui sépare la situation actuelle d'une antérieure elle s'y transporte situation ainsi analogue. de devenir présents. cependant. il n'y a pas plus de raison pour que les plus anciennes se dérobent que pour que. de plusieurs objets de même densité jetés au fond de l'eau. ce sont les mêmes pages. les mêmes gravures . On dira qu'il faut du moins que la situation présente se prête à leur évocation. Comme le dit encore M. p. 158-159. Bergson : « Les fournissent aux souvenirs impuisappareils sensori-moteurs sants. enfin. du fait seulement qu'ils sont anciens. de se matérialiser. d'un seul bond 1 ». d'autre part nous détournons notre attention de toutes idées et notions que nous ne possédions pas 1. Si les souvenirs sont des images simplement juxtaposées dans le temps. dans le cas que nous avons envisagé. le moyen de prendre corps.. est la même . qui reproduit ou ébauche en phonations à demi conscientes les mots lus. la parole intérieure.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 123 l'espace. Matière et mémoire. l'intervalle pour éclairer cette action. que ma conscience franchisse un à un ces interméou ces obstacles diaires dont l'ensemble ce constitue qu'on appelle la distance dans l'espace. ceux qu'on a jetés les premiers y restent seuls tandis que les autres remontent. les influences du dehors qui viennent sont les mêmes . c'est-à-dire inconscients. certains souvenirs seraient-ils dans " le cadre » ou de empêchés de s'introduire passer à travers « la fissure » (suivant les termes dont se sert le grand psychologue) que leur présentent ou que leur ouvrent les dits appareils sensori-moteurs ? Les conditions. paraissent favorables : c'est le même livre.

tâtonnante. si les souvenirs ne se réproduisent pas. telle autre notion. Les appareils sensori-moteurs. mais de représentations psydans l'hypothèse où chiques. Bergson reviendrait alors à ceci : si certains souvenirs ne reparaissent pas. Ils sont là. Tout ce qu'il y a de psychique dans le souvenir. Or notre prise sur lui est incomplète. de parler ici. aujourd'hui. qui n'aurait pu s'exercer autrefois. et de celle de système de notions. c'est qu'il dépend d'une très petite variation dans l'état cérébral qu'ils demeurent dans l'ombre. si bien que nous faisons tout notre possible pour que. qui ne l'occupent Nous plus. ne s'exerce aucune influence. ne contribuent pas directement à produire ou à reproduire l'état passé. ou plus que très partiellement. Les modifications qui s'y sont dans une large mesure l'effet du hasard. physiologiques.124 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE alors. incertaine. pouvons substituer à la notion d'attitude physique. pour laisser passer le souvenir. ce n'est point parce qu'ils sont trop anciens et qu'ils se sont lentement évanouis . mais doit être supposé donné d'avance. Mais peuten termes être n'est-ce là qu'une manière d'exprimer. c'est tel autre souvenir. du dedans. C'est donc que nous n'avons à notre organisme nerveux et pas réussi à communiquer cérébral exactement l'attitude qu'il avait alors. produisent On pourra donc toujours soutenir que. système sensori-moteur. mais ils étaient encadrés autrefois dans un système de notions qu'ils ne retrouvent plus aujourd'hui. C'est l'obstacle qui doit s'écarter. Le rôle du corps est purement négatif. sur notre cerveau et nos nerfs. comme quelque chose de « tout fait » et d'achevé. La pensée de M. que ce qui manque. tel ensemble de sentiments et d'idées qui occupaient alors notre conscience. se place M. L'image ne reparaît cependant pas. non plus Cependant il n'est pas indifférent de modifications corporelles. mais ils ne réussissent pas à franchir ou à con- . Bergson. ne dérive pas du corps. dans l'inconscient.

puisque les unes et les autres sont faites de la même matière. est derrière actuelles nais. d'éliminer. il y a incompatibilité psychique. pour et que la barrière. qu'il sorte de compromis. Mais. soient entièrement arrêtés et interceptés par une semblable barrière entre certains Certes. valles de distraction relative. on conçoit que ce sont des représentations entre celles-ci et celles-là. les pages : « Voici un épisode. et les notions actuelles. ou une gravure. au même titre. et que. aider. partant de cette notion. étendue au moins. et que j'avais oubliée. » Nous cela s'accorde bien avec la notion générale que nous avions gardée du livre. comme une s'établisse. aspects de ces souvenirs. Cela est d'autant plus vraisemblable que nous nous efforçons de réduire la résistance que les notions opposent aux états anciens. fût renversée. Mais nous l'avons vu. s'il s'y trouvait d'ailleurs qu'une partie du souvenir réussît à passer. sur une certaine que le reste suivît. Nous nous disons il est vrai. C'est donc qu'en réalité ces souvenirs ne subsistent en tournant pas. où nous échappons à la pression de nos idées d'adultes : c'est-à-dire qu'il y a dans cette barrière des lacunes. difficile d'admettre que les s'ils se sont réellement souvenirs. d'ailleurs. il y a bien des interd'oublier celles-là.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 125 tourner l'obstacle. conservés. et il n'est pas en notre pouvoir de les Supposons maintenant que l'obstacle ne soit pas le corps. nous aurions été peut-être capables d'imaginer la gravure que je reconentendons par là que . par où il ne serait pas possible que nous n'apercevions point ce qui rien d'autre : il suffirait elle. des ouvertures et des fentes. mais l'ensemble des notions actuellement qui occupent Il devient notre conscience. y. et que. par moments. Nous n'avons à aucun moment l'impression de nous retrouver exactement dans l'état d'esprit d'autrefois. il n'en est rien.

A l'âge gination l'homme où l'on s'intéresse aux récits est à la fois plus active sensible de l'enfant fait. plus lent à s'émouvoir. qui. sera question. Si elle ne le reproduit Ce n'est pas pas. ou l'épisode. reconstruire. dans un livre. ver : c'est. L'homme fait. bien plutôt. ne l'est plus du actuelles : celles-ci. et plus libre que chez . en ce sens que nous n'avons jamais perdu la faculté de le reproduire. et par toutes les nuances et formes extrêmes d'impatience. il ne sent plus en lui l'exubérance de forces de l'enfant et se croit qui n'a pas le besoin ni l'idée de se limiter. en est l'équivalent. dans certains du moins à en dessiner cas. le schéma. Il n'est donc pas nécessaire que le souvenir soit demeuré. se qu'elle fasse obstacle à un souvenir réel qui voudrait montrer': c'est qu'entre les conceptions d'un adulte et d'un enfant il y a trop de différences. combisystème de nos représentations nées avec telles notions anciennes dont le livre lui-même nous apporte une riche provision. à se passionner pour des histoires imaginaires qui le font passer par des alternatives de crainte. en effet. à l'appétit d'aventures qui se serait emparé de lui à douze ans . d'un lorsqu'il ne cédera pas tout de suite voyage périlleux à entreprendre. toujours présent. puisque la conscience actuelle possède en elle-même et retrouve autour d'elle les moyens de le fabriquer. d'émotions dont il est capable. l'imad'aventure. sinon à recréer un souvenir. qu'il y avait là un souvenir nous est resté pour une raison ou l'autre. La nature le dispose. Ce qui était vrai du corps. pour l'esprit. d'espoir. c'est que ces moyens sont insuffisants. savoir qu'on n'en peut tirer un souvenir. Mais reproduire n'est pas retrouou.126 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE encore. détaché qui. suffisent.

et. Il est sans que son attention en effet à ce moment de son développement physique et mental où ce qui l'intéresse passionnément. puisqu'il imaginait sans peine une prodigalité excessive de la nature et une extension indéfinie des forces de l'homme de par l'intervention A présent. et même les hommes sauvages. qui observe tout et ne perd jamais la tête. limitée de ce côté. s'embourbe avec eux dans un chariot au coeur des forêts australiennes. son imagination est déjà pouvoirs surnaturels. Mais elle ne l'est pas d'un autre. il le recommence. sans fatigue et et sa curiosité soient ralenties. pas encore dans quelles limites les nécessités de la vie sociale enferment des individus. fait naufrage en même temps qu'eux et tombe entre les mains des sauvages : à chaque étape. il n'avait pas une juste idée ni de ce qu'il y a de nécessaire et de brutal dans le jeu des forces naturelles. quand le récit est terminé. entre Les rapports l'activité . aux prises avec les intempéries. les qualités et vertus qu'elles exigent de lui. Plus tôt. à l'époque où il croyait aux contes. Il sait ce dont est capable un homme isolé au milieu de la nature. le major silencieux. il oublie les précédentes. le savant tantôt distrait. ni de la limitation des forces physiques de l'homme. expansif. les bêtes Il ne sait sauvages. c'est la lutte de l'homme contre les forces de la nature. sarcastique. attend comme eux sur un arbre géant que la crue qui couvre la plaine d'une nappe d'eau indéfinie soit terminée. se conduit déjà comme un héros : il les suit sans hésiter dans toutes leurs pérégrinations. les engins et instruments qu'il y emploie. C'est pourquoi l'enfant s'identifie sans peine avec les acteurs de l'histoire : il est et presque en même temps le capitaine successivement du navire. qui organise et doit tantôt joyeux et tout prévoir.LA RECONSTRUCTION DU PASSE 127 en même temps plusieurs actions. chargé de responsabilités. à seize ans. capable de poursuivre d'entrer dans plusieurs caractères. et le jeune homme qui.

d'organiser des expéditions et des soit qu'un homme riche soit capable de fonder explorations. navires. des fermes. qui. etc. paraissent au contraire à l'enfant posséder leur fin en euxmêmes. de même deviennent que l'homme n'est jamais représenté que comme une activité vers tel aspect des choses.128 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE l'homme et les choses. que comme « l'homme certaines choses ». à s'identifier avec les personnages du livre. dans des pays neufs et non défrichés. comme si étroitement à leur activité et à leurs émotions. Quant à la richesse. dans l'esprit d'un enfant de douze ans s'établit une conception originale des hommes et du monde. il les apprécie exclusivement d'après l'ordre de qualités qui comptent le plus à ses yeux La notion sociale de classe n'est entre lui et les hommes. phénomènes naturels. et même des villes.. tournée de Les choses . à s'intéresser aussi passionnément qu'eux à leurs entreprises. auprès de l'enfant. pays. qu'elles « quelque chose de l'homme ». pour l'adulte. voyageurs. soit qu'elle permette de loind'entreprendre tains et coûteux voyages. des exploitations. associées aux bêtes. il y voit le moyen d'étendre l'action de l'homme qualités ouvrier sur les choses. Celles-ci. paraît en général dès qu'il est devenu lui-même membre adulte d'un groupe où les ouvriers ne sont pas admis. pas encore venue s'interposer et ne l'oblige au premier rang l'ordre des pas à mettre que la société apprécie le plus. à partager tous leurs sentiments. Ainsi. sont la condition et comme le support des rapports des hommes entre eux. qui le prépare à comprendre d'emblée un récit d'aventure ou de voyage bien composé. arbres. l'intéressent et vivent à ses yeux parce qu'elles sont pour lui à la fois des obstacles et des auxiliaires : elles font de la société enfantine au partie même titre que les grandes personnes. C'est pourquoi un d'un prestige qui disjouit. à envisager les choses.

. il distingue sans doute les diverses catégories d'artisans d'après leur genre d'activité. Pour retrouver ses impressions d'enfance il ne suffit donc point que celui-ci se dégage. d'ouvriers. nous nous représentons ce qui. et souvent impossible. et des dangers dont elles nous menacent. évidemment. c'est que. Voilà quelques-uns de traits généraux qui distinguent le point de vue de l'enfant et celui de l'adulte. plus qu'il ne les distingue. c'est le plus souvent qu'on projette sur la nature des idées et des images qui sont le produit de la vie sociale. c'est-à-dire qu'au delà de l'utilité qu'elles présentent pour nous. s'il croit lui-même revivre son enfance en la racontant. Tantôt se porte son attention sur leurs caractères purement physiques. il a gardé la faculté de HALBWACHS. celui-ci définit chaque espèce d'hommes par leur situation dans la société . de l'action que nous pouvons exercer sur elles. est étranger à l'homme : vue abstraite encore. et auxquelles l'enfant est.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 129 Tout autre est le point de vue de l'adulte . tout aussi étranger. plus que les autres. mais. Si un grand écrivain ou un grand artiste nous donne l'illusion d'un fleuve qui remonte vers sa source. l'appellation Quant tantôt il ne les apprécie tant qu'en qu'elles repréa pu sentent une richesse : toutes celles que l'homme s'approprier perdent du même coup leur aspect pittoresque pour acquérir les caractères plus ou moins abstraits d'une valeur économique. dans la nature. par un effort violent. il les rapproche et les confond sous commune aux choses. et semblable à celle où s'élève la science. S'il s'y mêle le sentiment de la beauté des choses. Notions économiques et notions scientifiques passent ainsi au premier plan. et même renouveler sa sensibilité qui n'est plus à la mesure des impressions spontanées et pleines du premier âge. de cet ensemble d'idées qui lui viennent de la société : il lui faudrait réintroduire en lui les notions de l'enfant.

. il y avait un était le vaste vestibule. chez l'énfant et l'adulte. tout un mondé disparu. Un mis en communication bâtiments. des images dominantes finissent par se graver plus profondément que les autres dans notre esprit. Bien qu'à dix ou douze ans on n'ait encore qu'une idée vague de la société au sens large. en outre. Pour nous. dans tel jardin. en lui et autour de lui. On habité dans on passe la plus grande partie de la journée un appartement. à leur nature physique et sensible. aussi bien que des suggestions répétées de notre entourage. par lequel on communiquait .. enfants. cela tient en partie. dans ce cadre étroit. J'ai cependant le sentiment très net que dans une vieille maison composée de deux nous habitions l'un avec l'autre. nous l'avons vu. et le cerclé des amis d'école ou de jeu. lés conditions extérieures et sociales où l'un et l'autre sont placés sont trop différentes pour qu'un adulte puisse se refaire à volonté une âme d'enfant. dans telles rues . Dans Wahrheit und Dichtung Goethe déjà âgé évoque ses impressions d'enfance. c'est un adulte qui recrée. notre endroit favori A côté de la porte. dans certaines chambres. par l'effet du contact sommes avec tels objets. on n'en tels que la fafait pas moins partie de groupes restreints. telles personnes. et il entre dans ce tableau plus de fiction que de vérité. Ainsi. mille. dit-il. il se produit. des événements sensahabituel où nous tionnels. s'oriente ainsi des sens opposés. l'on confond assez souvent dire par les autres avec ses proCe qu'on à entendu pres souvenirs. se rappeler ce qui vous est arrivé aux premiers temps de votre enfance. Si la pensée.130 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE voir et de s'émouvoir comme autrefois. Mais ce n'est pas un enfant qui se survit à lui-même . une plus jeune soeur et moi. direcgrand treillis de bois. Mais. si bien que par suite de leur niveau inégal on passait de l'une à l'autre par des marches. « Quand on veut. escalier en tourelle conduisait à des chambres qui n'étaient pas de plain-pied.

tions. 134. son esprit établit la balance de ses souvenirs passés. le pont du Mein. p. dans la » Et il décrit la chambre belle saison. la chambre du jusqu'aux deuxième étage. Jusqu'à quel point. eh définitive. note. et la façon habituelle — mais rien de plus. si tout ce dont il se souvient était reproduit avec la même pauvreté de détails avec laquelle il s'en souvient. à la vision de méthodique répondent-ils ou à là conception claire et toute en relief de l'enfant. et tous les recoins obscurs de la vieille demeure qui inspiraient aux enfants une terreur Tel est l'horizon de ses premières années. l'écrivain ? Ce que l'on garde souvent dans la mémoire. d'une maison où l'on a vécu. qui né quittait pas son fauteuil.. la place du Römer. l'ordre de la description. 148. sur les jardins voisins qui s'étendaient murs de la ville. un aspect méridional. Les femmes plusieurs là pour coudre et tricoter . et l'impression qu'en ressentit sa famille. Cette sorte de cage maisons. derrière la maison. Nous sommes incapables de nous rappeler la cent millième partie de ce qui nous est arrivé pendant notre enfance. que bien peu de souvenirs 1... p. l'entrée de Frédéric II . cela donnait aux rues.. Tel est le cadre où s'est écoulée toute une période de sa vie dont il ne lui reste.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 131 libre. de sa grand'mère. » Samuel Butler. c'est moins la disposition des 1. et d'où il regardait se coucher le soleil. tement avec Se rencontrait la rue dans et l'air bonne. voir ci dessous. trad. Il ne se rappelle que quelques incidents ça et là. se rappelle les deux ou trois dernières répétidont la chose à lieu ou dont il agit lui-même. la netteté de contour des images. comment il fut amené à s'intéresser à des événements plus' importants.. etc. fr. " Un homme de quatre-vingts ans se rappelle un bien petit nombre des événements qui ont été uniques dans sa vie. la cuisinière y s'asseyaient épluchait sa salade : à travers là grille on se parlait d'une maison voisine à l'autre .. excepté ceux des quinze derniers jours. Pour ce qui est des incidents qui se sont souvent répétés. d'ailleurs.. qui ne couvriraient guère qu'un espace dé six semaines ou de deux mois en tout. où il apprenait ses leçons. Puis il découvre la ville. superstitieuse. le tremblement de terre de Lisen Saxe et en Silésie. La vie et l'habitude. la vue qu'on avait. Il rapporte les événements domestiques les plus marquants.

il peut aimer d'une prédilection culière sa maison. L'importance qu'il attache au cercle plus restreint où se meut sa personne physique partipeut être grand. il est vrai. il y a un monde limité s'est éveillée. tel coin de rue. ne sent pas le besoin de replacer ce petit monde dans le grand : son imagination et sa sensibilité s'y épanouissent à l'aise. L'enfant. son quartier . et. sa rue. tels meubles. elle n'a point franchi les limites. dans beaucoup de tribus on ne se représente pas l'espace comme un miprimitives. aux environs de la maison. pendant une longue période. s'identifie avec tel clan de la tribu. parce qu'ils éveillent d'habitude chez l'enfant des impressions vives. et se trouvent associés dans son esprit avec certaines per- . et se contrediraient quelquefois. au contraire. dans l'espace où la conscience de l'enfant et dont. et d'au delà aussi s'exercent sur lui bien des influences. Quoi qu'il en soit. Pour l'adulte. si on voulait les mettre en rapports. mais on distingue ses parties par les qualités de nature mystique qu'on leur attribue : telle région. ses préoccupations. De même les différentes chambres d'une maison. Quand nous parlons d'ailleurs d'un cadre spatial. la maison où il habite. et de l'ensemble luiproportions même : le cadre spatial qui enferme la pensée de l'adulte est donc beaucoup plus vaste. telle direction est sous l'empire de tel esprit. nous n'entendons rien qui ressemble à une figure géométrique. et il a une idée des de la partie à l'ensemble. tels recoins. ne se rejoindraient peut-être pas. tel jardin. lieu homogène. pendant longtemps. Les sociologues ont montré que. les endroits de la ville où il se rend le plus souvent constituent aussi comme un cadre : mais il sait que ce n'est qu'une partie définie d'un plus vaste ensemble. ce n'est pourtant toutes ses point pour lui le monde clos auquel se rapportent ses émotions : son activité pensées.132 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE pièces telle que l'on pourrait la marquer sur un plan d'architecte que des impressions qui. s'exerce au delà.

car toute sa vie y était enfermée. diminue vite : la maison disloquée. puisque sa pensée s'est arrêtée au cadre qui la délide la place mitait. en même temps qu'ils la limitent. à d'autres lieux. sociale de l'enfant. lui permettra d'évoquer aurait beaucoup plus de raison de s'attrister. à ses yeux. L'enfant qui subsiste. et. avec ses jeux. qui se rattachent à des réflexions au delà du domicile : qui s'étendent de sa demeure elle-même il a chance de garder un souvenir ailleurs plus ou moins riche. il en est un peu de même pour l'adulte. la famille il ne peut plus compter dispersée ou éteinte. le grand cadre. et de tout ce qui s'y rattache : image d'ailleurs suspendue dans le vide. et ce sont tous ses souvenirs qui y étaient attachés : le nombre de ceux qui y ont vécu avec lui. un petit cadre dans un grand.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 133 sonnes de sa famille. parce que son imagination les a animés et transfigurés. ce cadre disparu. que sur lui-même pour conserver l'image du foyer. teront. Quand celuici quitte une maison où il a longtemps vécu. tous les souvenirs qui s'y rattachaient risquent aussi de se dissoudre : cependant. uniques ou répétés. il lui semble : derrière lui une partie de lui-même qu'il abandonne de fait. et qu'il n'a connu cet ensemble que quand elle n'existait déjà plus. mais de la vie tous ces aspects familiers font partie intégrante réduite à peu près à la vie familiale . Sans doute. puisque la maison était. comme l'adulte n'enferme pas sa pensée aux limites de sa demeure. lorsqu'il où il a passé de quitte assez jeune encore la maison longues années. avec des événements déterminés. puisqu'il n'a qu'une idée très imparfaite qu'elle occupait dans l'ensemble des autres images. et qu'il pourra retrouver plus tard. de la période qu'il y a vécu beaucoup de souvenirs subsisà d'autres objets. ils l'alimentent. le petit. car il retrouvera peut-être ceux qu'il y a rencontrés. . en quelque sorte acquièrent une valeur émotive : ce n'est pas seulement un cadre.

mais le cadre aussi est fait de souvenirs. Ou bien. entre le cadre et les événements qui s'y déroulent il n'y aurait qu'un rapport de contact. qu'il dépend de nous à chaque instant de les apercevoir. s'appuie sur la distinction de deux mémoires. l'une qui conserverait le souvenir des faits qui n'ont eu lieu qu'une fois. Ou bien. pour expliquer en ou la transformation des cadres de quels sens la disparition ou la transformation de la mémoire entraîne la disparition nos souvenirs.. serait vite sortie de notre esprit. Bergson (op. Si ces deux des deux mémoires. D'après Butler profondes qu'enregistre notre mémoire sont produites de deux manières. par l'auteur Samuel Butler. par des objets ou des comà nous à des intervalles binaisons qui ne nous sont pas familiers.134 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Arrêtons-nous un peu. fondamentale l. Car notre mémoire est surtout affectée par deux forces. Entre les uns et les autres il y aurait cette différence que ceux-ci sont plus stables.. C'est à cette seconde hypothèse que nous nous rallions.. Nous et nous souvenons le mieux des choses que nous ayons faites le moins souvent. peut-on éloignés et produisent dire. M. p. et la toile qui y prend place. dont les rives voient passer le flot sans y projeter rien d'autre qu'un reflet superficiel. On pensera au lit d'une fleuve. dans La vie et l'habitude d'Erewhon. et qui par suite nous sont le plus familières. qui a formulé la première. les mouvements souvent répétés. maintenant... si elle ne s'était pas répétée.. celle de la . et sur toutes les représentations habituelles 1. de même que le cadre d'un tableau. cit. et que nous nous en servons pour retrouver et reconstruire ceux-là. traduit « les impressions en français en 1922). des choses que nous avons faites le plus souvent. On peut faire en effet deux hypothèses. entre le cadre et les événements il y aurait identité de nature : les événements sont des souvenirs. se présentent relativement leur effet. Cette distinction dans la psychologie de M. mais l'un et l'autre ne seraient pas faits de la même substance. Bergson. et par la répétition d'une impression plus ou moins fréquente faible qui. violemment. 75) a été entrevue vingt ans auparavant. d'un seul coup. l'autre qui porterait sur les actes... (paru en 1877.

plus loin : « Bien des gens qui se sont familiarisés les odes d'Horace au point de les savoir par coeur—résultat produit par de fré— seront capables. puisque les autres lectures constituent. nous ne savons plus où. 155. Pour ce qui est de celles-là (routine).. nécessairement. il a pour essence de porter une date. p. c'est-à-dire qui. Et.. Or. M. ni comment. » Nous avons nouveauté et celle de la routine.. ils reviennent à l'ode connue avec si peu si leur raison ne le d'efforts qu'ils ne sauraient pas qu'ils s'en souviennent leur disait pas : tant cette ode semble être quelque chose d'inné en eux. de réciter une quentes répétitions ode donnée.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 135 mémoires sont à ce point différentes.. L'image s'en du premier coup dans la est. par définition même. ment déterminé Le souvenir de telle lecture particulière.. la seconde ou la troisième.. p. Bergson dit : « Chacune avec des lectures successives me revient alors à l'esprit son individualité propre : je la revois avec les circonstances et qui l'encadrent encore . des souvenirs différents. » Ibid. Mais la manière dont nous nous souvenons des impressions qui ont été gravées en nous par la force de la routine est toute différente de celle dont nous retenons une impression profonde ressentie une seule fois. par exemple.. C'est comme un événement de ma vie . n'a aucun des caractères d'une habitude. bref chacune de ces lectures repasse devant moi comme un événede mon histoire. en effet.. ni quand nous avons acquis notre savoir. imprimée mémoire. après bien des années. Très souvent. d'après lui) du moins qu'on pût concevoir des souvenirs purs. sinon évoquer (car ils ne reparaissent peut-être jamais tels quels. » Traduction avec française. et de ne pouvoir par conséquent se répéter. et le souvenir de cette leçon sue par coeur après toutes les lectures. dans toutes leurs parties.. Bergson appelle la mémoire habitude. les plus nombreuses et les de celles dont notre mémoire est pourvue. dans le passage où il oppose le souvenir d'un des moments (chacun unique en son genre) où on a lu. une leçon qu'on apprenait. et où ne se mêlerait absolument rien de ce que M. seraient distincts de tous les autres. il faudrait qu'on pût. . ou relu. bien qu'ils ne puissent se souvenir d'aucune des circonstances dans lesquelles ils l'ont apprise. 146-150. ce n'est souvent plus importantes qu'en agissant que nous nous apercevons nous-mêmes et que nous montrons aux autres que nous nous souvenons. elle se disqui l'accompagnaient tingue de celles qui précèdent et de celles qui suivent par la place même qu'elle a occupée dans le temps .

on sera conduit sans doute souligné à des conséquences il s'agit certainement lecture de toutes M. l'attention ne s'est point portée également sur toutes ces circonstances. les souvenirs de toutes ces lecdistinct qu'on mette bout à bout tures : qui ne voit qu'en les rapprochant on aura du même coup reconstitué le cadre où elles se sont déroulées. parmi les mêmes camarades. de ses frères et soeurs. du moins vers un résultat à travers toutes qui tendaient identique les lectures.136 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE qui l'accomencore ». Bergson . on a été interrompu. d'imaginer être. des circonstances qui distinguent une les autres : elle intéressait davantage assez différentes. dans la même journée. de les reproduire dans la mesure où nous le pouvons. ou dans la même chambre. par conséquent. du moins. musculaires Mais. Mais nous ne les recontrerions pas dans la réalité qui . il reste qu'à côté des différences il y a eu bien des ressemblances entre toutes ces lectures : on les a faites au même endroit. Pour nous-même : « avec les circonstances par sa nouveauté. etc. suivant pagnaient et qui l'encadrent le sens où l'on entend ces termes. endroit. Bergson. près de ses parents. au moyen de ces représentations dominantes ? Objecterat-on que l'exemple choisi ne doit pas être pris à la lettre? On se proposait de définir deux formes extrêmes de la mémoire. elle n'a pas été faite au même on s'est senti fatigué. si nous laissons de côté les mouvements et toutes les modificaà la répétition qui correspondent tions qui se sont produites dans notre système nerveux. parce que. et qu'en réalité c'est ce cadre qui permet sinon de faire revivre les états ce qu'ils ont dû anciens. par exemple. en raison des circonstances (auxquels correspondent des souvenirs stables) où ils se sont produits. bien un qu'à chaque lecture correspond et nettement de tous les autres. adopte la vue théorique de M. à chaque lecture. et. Mais qu'on qu'on suppose souvenir défini. Sans doute. et modifications mouvements sinon identiques.

dans initiale de la situer. de leçon. Cet ensemble de représentations stables et dominantes nous permet en effet. rapprochant une série . de nous rappeler à volonté les événements essentiels de notre passé. de caractères imprimés. de parents. tel temps. et. Bergson. plus généralement social. temporel. tel milieu. il y a ce qui. de maître. et il faudrait aussi que ne se mêlent pas à notre impression des notions et la qui la précèdent et subsistent d'une façon plus stable qu'elle suivent. dans notre conscience : la notion de livre. dans tel espace. on trouve plus générales que et la répétition ont fixées dans notre esprit. liser.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 137 ne nous en présenterait que des formes intermédiaires. Nous serions victime d'une illusion souvent dénoncée par M. Mais. dès qu'elles sont sorties de cette zone à demi consciente où elles demeurent pendant quelque temps après le réveil. On nous répondra qu'il y a lieu précisément de distinguer deux choses : il y a d'une part un cadre spatial. elle-même. A supposer que de semblables états de conscience se produisent. après coup. l'habitude Essayons alors de nous représenter des images dont tout le contenu serait effectivement nouveau et unique. C'est bien jusque là qu'il faudrait aller. d'autre part. Il ne serait donc pas étonnant que. ne peuvent être non plus rappelées. suspendues dans un espace et un et qui. etc. même dans un souvenir où les images (au sens d'images uniques) tiennent la plus grande aussi des notions place. parce qu'on ne peut les locatemps indéterminés. dans un lieu sans rapport avec ceux que nous connaissons par d'autres expériences. quelle possibilité gardons-nous de nous les rappeler plus tard ? Par où les ressaisir ? Ces images seront comparables à celles du rêve. de table. permettrait l'impression une fois qu'elle est reproduite. dans un temps que nous ne situons d'un temps général. quand. ou d'une période point à l'intérieur définie de notre existence.

Bergaffective ». d'un temps. que nous ne nous rappelons jamais. de choses homogènes en général. et les cadres de la pensée générale qui demeurent identiques à travers le temps.138 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE d'états successifs et nettement nous transfordistincts. nuance ou cette coloration. comme dit M. lorsqu'on le cadre de notions qui les accompagnait rejoindre autre- . sauf cela. leur « nuance unique ». dans ce serait uniquement cette l'inconscient de la mémoire. ce qui n'est fondues étroitement qu'une somme de vues qualitatives avec nos impressions. son. nous ne gardons qu'un souvenir peut reparaître. si l'on veut. Et c'est bien. ou. qui sépare des états psychiques qualitativement distincts les uns des autres. analogue à celui d'un rêve. enfilées les unes à la suite des autres comme les perles d'un collier : il y aurait continuité de l'une à l'autre. des images-souvenirs d'ailleurs. de temps. (à supposer qu'elles les évoque. entre cette série de points de vue et un ensemble de notions stables il y aurait toute la différence individuels. ce Or. en dépit de leur continuité. assez paradoxal : Mais on arrive alors à un résultat au moment où les impressions se sont produites. sous forme de « souvenirs-images ». de connaître leur place dans le temps. Comment. Mais. si l'on veut. oublié. était inexprimable.. d'un milieu social continu qu'elles nous présenteraient en quelque sorte le reflet mouvant. il y avait en elles. d'autre part. précisément. subsistent) pourraient-elles. De cela. ces impressions. Tout le reste. en elles. Nos souvenirs ne seraient pas comme autant d'images séparées. merions en une représentation continue et unique d'espace. tout ce qui nous tout ce que nous en pouvions exprimer. et leurs permettait et leurs différences avec d'autres ressemblances impressions perçues par nous ou par les autres . d'un espace. leur « coloration de Ce qui subsisterait que nous seuls pouvions éprouver.. deux sortes d'éléments : d'une part. c'est là. ce qui.

si. Il y a donc dans toute image. au réveil. aucune communauté de substance ? Lorsque nous parlions du rêve. si on parle du corps. c'est que. un aspect moteur par lequel elle tient à une attitude corporelle. d'ailleurs. d'anciennes images trouvent aussi bien à se prolonger en ces mouvements. entre ces images et ce cadre il n'y a aucun point de contact. c'est là une limite que les états réels n'atteignent pas. si on le dégage de tous ces éléments de représentation qui. . ce sont « les mouvements accomplis ou simplement naissants [qui résultent de notre perception Si actuelle]. Matière et mémoire. nous remarquions que ce qui explique la disparition du plus grand nombre des images nocturnes. nous l'avons dit. Or si l'on envisage un de ces états que M. Certainement. aux images et pensées de la veille. notre attention et notre réflexion se sont fixées. Mais. entre eux un commencement introduisent on ne peut plus le distinguer d'une image d'organisation. s'il se conse reproduire.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 139 fois. comme elles n'ont pas été localisées dans le monde de la veille. avant qu'elles ne s'évanouissent. de l'occasion pour se gliselles profitent ser dans la perception actuelle et s'en faire adopter 1 ». communs à lui et à d'autres. si unique soit-elle. p. et que nous avons ainsi rattachées. et comment on serve.. si on ne s'en tient pas aux états de conscience : L'attitude 1.. pour M. Il pense que ce qui permet à certaines images de se reproduire. du rêve. comment il pourrait réussirait à le localiser. et qui fait partie de notre conscience actuelle. 96. Bergson. mais on ne comprend plus. on complique et peut-être inutilement on rend plus obscur tout ce problème. Bergson définit théoriquement comme des événements uniques de notre histoire. ce monde et les représentations que nous en avons n'ont aucune prise sur elles : seules deviennent des souvenirs évocables les images du rêve sur lesquelles.

précisément. et se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme et la force augmentent de jour en jour . continuité Il semble assez naturel que les adultes. du présent. s'ils reparaissent) N'est-ce là une preuve de la conpoint frappante servation de souvenirs que nous pouvions croire abolis ? « Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey. je sens que ces mêmes souvenirs renaissent tandis que les autres s'effacent. exprimées par des mots. d'enfance. et sont dans les conditions les plus favorables tels quels. qu'il y a dans toute image. sentant . Mais. se détournent au contraire Ceux-ci. et l'on s'explique. ne s'y rattache pas. comme si. dont chacun a un sens. sans que je m'en sois rappelé le séjour d'une manière agréable par des souvenirs un peu liés : mais depuis qu'ayant passé l'âge mûr je décline vers la vieillesse. qu'entre le cadre et l'image il puisse s'établir un échange de substance. écrit Rousseau dans Les Confessions. On retrouve ainsi et on rétablit la entre l'image et le cadre. puisque celui-ci est fait tout entier d'états psychiques. absorbés par de tout leurs préoccupations actuelles. défini de représentations générales.140 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE à un assemblage en définitive. à entrer dans les cadres du parce qu'ils les contraignent présent ? Mais il n'en est plus de même des vieillards. S'ils déforment leurs souvenirs n'est-ce point. par lequel elle se rattache à un ensemble de notions présentes à la conscience. dans le passé. et même que le cadre suffise pour reconstituer l'image. pour que les événements passés reparaissent c'est qu'ils étaient toujours là. en même temps qu'il détermine Nous dirons alors dans l'organisme certains mouvements. fatigués de l'action. se désintéressent ce qui. si unique soit-elle. un aspect général. corporelle correspond.

lorsque son esprit. » en réalité. passivement que les souvenirs se réveillent. devient.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 141 déjà la vie qui s'échappe. il ressemble à un homme qui rêve. chez l'adulte. d'ordinaire. dans la vie du rêve 1. deux mémoires. chez le vieillard. presque tout entier caché parce qu'il est inhibé par les la force de nécessités de l'action présente. . surtout. ni l'autre. je cherchais à la ressaisir par ses » commencements. ne rêve pas. en quelque sorte. qui. ses anciennes lettres. on sera en effet tenté de penser que le vieillard. une véritable une distraction. ne rêve (au sens où nous avons défini ce est terme) : mais ce genre de rêverie. en même temps qu'il se détourne de l'aspect pratique des objets et des êtres. qui implique vie présente. qu'imposent active dans" la société. il cherche à les il compulse ses il interroge d'autres vieillards. se relâche et se laisse aller suivant la pente qui le ramène à ses premiers jours. au moment où il évoque Mais le vieillard. S'il y a. il raconte 1. tendu vers les réalités présentes. faite surtout d'habitudes un certain désintéressement de la l'autre. et. vieux papiers. Bergson l'a dit. préciser. devient capable générale l'existence en imade redescendre dans son passé et de le revivre « Si notre passé. qu'on peut dire que. 167-168. et d'une manière la profession. nous demeure gination. C'est de l'adulte ainsi son passé d'enfant. et tournée vers l'action. Ni rapport avec ce qui sollicite aujourd'hui l'un. parce qu'il y a en effet un vif contraste habituelles et ces images sans entre ses préoccupations son activité. p. au sens où M. dit M. Matière et mémoire. Bergson. l'une. et qu'il se sent libéré des contraintes la famille. il retrouvera franchir le seuil de la conscience dans tous les cas où de l'action efficace pour nous nous nous désintéresserons replacer. d'attendre Il ne se contente pas. occupation.

mais aussi qu'ils disposent seuls du loisir nécessaire détails au cours d'entretiens avec les et pour les enseigner aux jeunes gens à sans doute parce pour en fixer les autres vieillards. si on le replace dans la société. reçues plus tôt que les autres. mais d'auaccompagnée d'un peu d'amertume tant plus pénétrante qu'il s'y mêle l'illusion d'échapper aux atteintes du temps et de reconquérir ce par l'imagination que la réalité ne peut plus donner. le vieillard mais il ne s'ensuit pas qu'il soit en plus que l'adulte.142 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ce dont il se souvient. Dans les tribus primitives. On comprendra mieux quelles raisons éveillent en lui cet intérêt nouveau pour une période de sa vie longtemps négligée. sion et de transfiguration. ni. nous ne contestons pas qu'il y ait. mais où un rôle lui est cependant les vieillards sont les assigné. Dans nos sociétés aussi on estime un vieillard en raison de ce qu'ayant longtemps vécu il a beaucoup d'expérience et est chargé de souvenirs. ne s'efforceraient-ils pas de remplir en pleine conscience là fonction qui leur confère le seul prestige auquel ils puissent désormais prétendre ? Certes. les gens et les choses qui furent une d'illupartie de nous-même. quand il ne se soucie pas de le fixer s'intéresse au passé bien par écrit. dont il n'est plus un membre très actif. quel que . et de regrets. tous en sont capables. à se rappeler ce qu'on a été. mesure d'évoquer plus de souvenirs de ce passé que quand il était adulte. surtout. ensevelies dans l'inconscient depuis son enfance. non seulement parce qu'ils les ont gardiens des traditions. Mais ce genre de satisfaction. pour un homme parvenu au terme de la vie. partir de l'initia- tion. Comment dès lors les hommes âgés ne s'intéresseraient-ils point passionnément à ce passé. que dès images anciennes. les joies et les peines. En somme. et trésor commun dont ils sont constitués dépositaires. une douceur. « retrouvent la force de franchir le seuil de la conscience » alors seulement.

Si c'est un homme qu'on entend ainsi bégayer ou qu'on voit jouer. Si l'on se moque quelquefois de ceux qui prennent leur rôle trop au sérieux. en le transposant.. Nous aurons d'ailleurs s'explique à laquelle détermine mémoire vieillard. » Ainsi. noble et séant à cet âge. je trouve cela gracieux. le qu'on leur adressât. j'en suis fort aise.. craignent qu'on ne les croie sur le point de retomber en enfance. et c'est abusent du droit qu'a la vieillesse de se raconter. manquent à leur tâche. s'ils parlent de ce qu'ils ont vu étant enfants. même reproche que Calliclès à Socrate : « Quand je vois un enfant à qui cela convient encore bégayer ainsi en parlant et badiner. dans la société. et ce ne sont pas seulement lés vieillards qui ont besoin de temps en temps de ce refuge qu'offre à rechercher comment lé souvenir. indécente à cet âge. remplissent mal une fonction à laquelle ils né sont plus adaptés.LA RECONSTRUCTION DU PASSÉ 143 soit leur âge. en attrila fonction de conserver les traces aux vieillards . le passé. on n'irait pas de l'avant Mais les hommes âgés qui. tous les pour reconstituer Ils mériteraient Il n'en est pas moins vrai que la société. pour le passé moments. si les vieillards sont penchés sur le passé plus que les adultes. la chose est jugée ridicule. ce n'est pas parce qu'il y a à cet âgé comme une marée montante de souvenirs : ils n'ont pas plus de souvenirs de leur enfance que quand ils étaient adultes : mais ils sentent que. sensibles à de telles railleries. qui se taisent alors. Si l'on écouque toute fonction tait trop les conseils de l'éxpérience. les encourage à consacrer tout ce qu'il leur demeure d'énergie spirituelle à se souvenir. sociale tend à s'exagérer. en résumé. et ne sont préoccupés que de se mettre ou de rester ait pas des adultes. et. véritablement. ils n'ont rien de mieux à faire maintenant que d'utiliser. et digne du fouet. et qui personne n'échappe une exaltation et temporaire de la apparente comme chez le chez le jeune homme et l'adulte prédilection particulière à certains cette buant dé son passé.

surtout. mais qu'ils n'ont moyens. après le leurs . ils ne jugent peut-être pas très impars'effectialement le présent. qu'autrefois. Mais ce n'est là qu'un aspect d'un fait beaucoup plus général qu'il nous faut maintenant aborder. soit qu'ils aient été durement comprimés dans ou. une haine non déguisées. sous la pression des préjugés et préférences de la société des vieillards. une éducation de leurs absurde. bien que nous ne soyons pas sûrs que nous aimerions recommencer telle quelle notre vie dans sa totalité. bien entendu. par une sorte de mirage rétrospectif un grand nombre d'entre nous se persuadent que le monde. des grands philosophes grecs qui mettaient écoulé. Tous n'ont pas eu une enfance heude bonne heure la mireuse. en même temps que sous l'influence entière. mais au commencement. Rousseau lui-même. leur méchanceté et leur injustice. Presque tous les grands écrivains qui ont décrit les impressions de leurs quinze ou vingt anpremières nées parlent des gens et des choses qu'ils voyaient et connaissaient et d'eux-mêmes. etc. encore. déviés et déformés par aspirations. mais l'ensemble des hommes (inégalement. Ce travail de reconstruction de la société tout tue. est plus incolore. attendrissement. Il y en a qui parlent et même avec une hostilité et parents sans indulgence. Bien qu'il y ait des périodes de notre existence que nous en aurions retranchées volontiers. puisqu'au moment où ils le reconstituent. dont ils ont toujours eu ni le temps. ni le désir d'y employer. en particulier qu'aux jours de notre enfance et de notre jeunesse.144 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE disposé. l'attitude l'âge d'or non à la fin du monde. le temvis-à-vis du temps pérament. Non seulement les vieillards. moins intéressant aujourd'hui. Il est naturel dès lors que le tableau qu'ils nous offrent de ce passé soit quelque peu défiguré. la brutalité des hommes.) adopte instinctivement. soit qu'ils aient connu sère abjecte. suivant l'âge. d'eux avec alors.

de la sérénité de ma vie enfantine. ou même nous terrifie. cette apparence ? Mais. Sur les aspects les plus sombres de l'existence il semble que traînaient des nuages qui les enà demi. celles qu'il Aux contraintes du dehors s'ajoutent nous faut nous imposer à nous-même. Ce monde éloigné. et alors même que nous sentons en nous un suffisant ressort organique. l'effet que tout cela produisait devait être singulièrement atténué par l'atmosphère plus vivifiante qu'on respirait alors. voilà à quoi se ramèneHALBWACHS. dans les événements considérés dans leur qu'ils rapportent. regrets et révoltes tenaces. à des instants plus ou moins fréquents. Le regret de la nature au sein de la société. Cette plénitude une plénitude Lorsque nous sommes plus d'impresssions. il semble que tout cela. » Mais. n'en exerce pas moins une attraction incompréhensible sur celui qui y a passé et qui semble y avoir laissé et y rechercher à présent la meilleure partie de luimême. malgré ce qui. sollicités en divers sens par tous les intérêts qui naissent de la vie sociale. 10 . et plus forts que l'adulte. et sous réserve de quelques exceptions. et je que le souvenir des charmes de là. nue réalité. sont forts relatitant que leurs forces vement. qu'on pourrait D'où vient âgés. et malgré des plaintes. de jouir d'un bonheur pur. nous devons nous limiter. nous attriste. nous pouvons dire que la grande majorité des hommes est sensible. C'est pourquoi. Nos impressions ne se plient aux formes que leur impose la vie sociale qu'à condition de perdre une partie de leur matière.LA RECONSTRUCTION DU PASSE 145 récit d'une injustice dont déclare : « Là fut le terme Dès ce moment je cessai sens aujourd'hui même mon enfance s'arrête il fut victime à moins de dix ans. en général. de vie entraîne dépassent leurs besoins. faibles absolument. à ce appeler la nostalgie du passé. où l'on se souvient veloppaient d'avoir souffert. illusoire est-ce une illusion ? Comme l'a dit Rousseau. l'enfant et le jeune homme. d'abord. nous indigne.

doux et joyeux. le plus souvent. et d'autres. sur une illusion. Or rien n'échappe davantage à la prise de notre mémoire que le sentiment que nous avions autrefois de notre corps. dans le cas de la rêverie. Mais. par une série de comparaisons objectives. alors. D'après M. Or. de réduire et de dissiper ceux-là. de choisir dans notre mémoire les images qui lui sont conformes. de ne retenir de ces images que ce qu'il nous est agréable de considérer : c'est pourquoi la rêverie est une suite d'idées et d'images agréables. part. un sentiment vif et souvent D'autre des appréciations poignant. mais un état affectif profond. d'abord.146 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE le regret de l'enfance chez l'adulte. il y a bien des sentiments tristes. c'est le sentiment qui appellerait les souvenirs. Bergson. nous réussirions à nous assurer d'une diminurait ton vital. tion de notre essentiellement . les souvenirs reparaissent dans la mesure où ils peuvent guider notre action : en ce sens il nous serait aussi utile de nous rappeler les événements malheureux que les circonstances agréables de notre vie passée. dans l'ordre des forces physiques. ce n'est pas l'action. la société nous ce que nous avons acquis par elle. Par réflexion. de l'imagination. Mais une comparaison abstraite n'expliquerait point ce qui n'est pas un regret réfléchi. que le regret du passé repose. ou plus exactement. l'exubérance et la richesse des sensations ne passent pas au premier plan : à côté de ce que nous avons perdu. et nous représenterait obligerait à le préférer. Mais il nous est utile de nourrir et d'accroître ceux-ci. qui est l'oeuvre de la mémoire. On dira. C'est pourquoi nous aurions toutes les fois que nous nous trouvons dans pris l'habitude. une disposition affective heureuse. en effet. Toutefois. la spontanéité sociales. ceci suppose que le souvenir de nos impressions organiques anciennes est assez fort pour que nous d'à de nos sensations organiques puissions le rapprocher présent. Il y a bien des rêveries tristes.

l'imagination maintenant. de reconstruction des souve- . elle les transforme déjà en souvenirs-habitudes. pas de raison d'admettre la conservation des images souvenirs au dernier plan de la mémoire. que cette distinction importe peu. c'est ainsi que la le souvenir de l'être aimé. Dès que l'imagination s'empare de ces souvenirs. que nous oublions les aspects pénibles du passé . par vital qui nous écarte de tout ce qui une sorte d'instinct nos forces.LA RECONSTRUCTION DU PASSE 147 et il arrive qu'un sentiment pénible nous conduit à évoquer des souvenirs qui l'entretiennent . et les modifie pour en faire la matière d'une rêverie agréable. d'après lui. heureux ou tristes. Mais la rêverie. muable. nous répondrons qu'il n'y a. n'atteignent l'utiliser. et contient ou d'épuration quel que soit le travail d'élimination auquel se livre au-dessus d'elle. même lorsqu'y entrent surtout ou exclusivement des souvenirs. mais nous réussissons le plus souvent à en distraire assez vite notre pensée. ne se confond pas avec là mémoire. Bergson) jusqu'à cette série. Si l'on déclare. Bergson désigne quelquefois du même nom. entre autres. qui demeure imtous nos états. lorsqu'ils évoquent le passé. telle qu'elle se conserve. puisqu'elle ne sert à rien. passion amoureuse transfigure et n'en retient que ce qui peut l'entretenir elle-même. sauf dans des diminue ou absorbe inutilement Ainsi s'expliquerait cas presque pathologiques. que les hommes. qu'ils s'en tiennent à rêver le passé (au sens que nous venons de dire). dans la mémoire. pas non plus cette couche dernière des images-souvenirs. elle les détache en tout cas de leur série chronologique : elle n'atteint pas en réalité (dans l'hypothèse de M. la rêverie telle que nous venons de la définir se distingue de la forme de la mémoire que M. et que la rêverie n'est qu'un cas. non pour mais pour le revivre. en effet. mais la série chronologique de ces images. Il entend en effet par là non point un arrangement et une sélection des images-souvenirs. dès lors. Ou plutôt.

d'autres hommes surgissent. soit que ses aspects s'accordent avec nos sentiments. d'êtres réussissions au moment croit se retrouver Ainsi. ou bien sont dispersés. même où notre imagination le reproduit. si nous n'oublions pas que. la même pression unilatérale que les tribus primitives sur leurs membres.148 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE nirs à partir du présent. On aura beau gagner les solitudes. et par le jeu des notions et perceptions qui remplissent actuellement la conscience. hommes d'aujourd'hui. avec à l'homme beaucoup de contraintes. sont bien à nous. on n'échappe à une société qu'à condition de lui en opposer une autre. et. Nos sociétés mo- . peut être. les groupes dernes imposent dont ils sont détachés. chercher dans la nature les consolations ou même l'indifférence que nos semblables nous refusent : elle ne nous attachera et ne nous retiendra. elle demeure sous l'influence du milieu social présent. En ce sens. en effet. la mémoire contemplative ou la mémoire-rêverie nous aide à sortir de la société : c'est un des rares moments où nous à nous isoler complètement. puisque notre passé est peuplé des figures de ceux que nous avons connus. en particulier et que ceux qui pourraient les lire en nous aussi bien que nous-même ou bien ont disparu. En un sens. venirs. puisque nos soules plus anciens. que si nous croyons retrouver en elle des traces d'humanité. elles pénètrent cependant et s'insinuent plus au fond de lui-même. face à face avec lui-même. lorsque l'homme seul. avec la même force. soit que nous la peuplions à demi réels. si nous nous dérobons ainsi à la société des Toutefois. Sans exercer sur lui. par la multiplicité et la complexité des rapports de toute nature eux. à demi imaginaires. Nous comprendrons mieux la nature de cette opération déformatrice qui s'exerce sur le passe. c'est pour nous retrouver au milieu d'autres êtres et dans un autre milieu humain. à l'occasion de la rêverie. elle ne nous livrera ce que nous attendons d'elle.

de former ses opinions comme il l'entend. il est libre de vivre et de penser à sa guise. ou.LA RECONSTRUCTION DU PASSE 149 où elles l'enveloppent. traintes que nous subissons. Puisque les personnes que nous avons connues aux différentes époques ou n'étaient pas les mêmes. avec elle. Tandis que. peutêtre. et que. Mais elle sait bien que. même alors. dans la société actuelle. la mémoire nous donne l'illusion de vivre au sein de groupes qui ne nous emà nous qu'autant prisonnent pas. de respecter sa personnalité individuelle. qu'il développe le mieux en lui les qualités de l'homme social. de leur opposer le sentiment de réalité inséparable de notre vie d'à présent. et nous sommes libres de l'évoquer quand nous le voulons. dans le passé. Il nous reste la ressource. ou ne nous présentaient pas le même aspect d'elles-mêmes. si certains souvenirs nous gênent toujours et nous sont à charge. et de l'un à l'autre. il dépend de nous de choisir la société au milieu de laquelle il nous convient de nous retrouver. il ne s'évade d'elle qu'en apparence. la période où nous nous transportons. Elles affectent. Pourvu qu'il s'acquitte de ses devoirs essentiels. c'est à ce moment. Cela vient de' que nous éprouvons ce que les hommes dont nous nous souvenons n'existent plus. alors même que nous décidons d'y demeurer en pensée. le genre de conplace est bien déterminée. mais à l'intérieur de chacun d'eux. La société semble s'arrêter sur le seuil de Sa vie intérieure. elle ne s'impose pas à nous. où il paraît penser le moins à elle. s'étant éloignés plus ou moins de nous. il est vrai. et qui ne s'imposent et aussi longtemps que nous l'acceptons. Non seulement nous pouvons nous mouvoir ainsi à volonté au sein de ces groupes. notre et. Mais on peut aller plus loin. Quels sont les traits principaux qui distinguent de la société actuelle celle où nous nous replongeons ainsi en pensée ? D'abord. nous ne retrouvons humaine pas au même degré ce sentiment de contrainte si fort aujourd'hui. . de choisir.

il n'y a qu'un cadre qui compte. et en tout cas une société tellement distincte de celle où nous vivons. en sont périmés. Nous pouvons évoquer des lieux imparfaitement et des temps différents du lieu et du temps où nous sommes. nous savons d'aujourd'hui Les hommes bien que l'une et l'autre sont incompatibles. des autres.150 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ne représentent à nos yeux qu'une société morte. En définitive. pouvons ne pas les aimer. les aspects les plus pénibles de la société d'autrefois sont oubliés. parce que la contrainte n'est sentie que tant qu'elle s'exerce . parce que nous replaçons les uns et les autres dans uh cadre sentir qui les enferme tous. des commandements que la plupart Il y a incompatibilité à bien des égards entre les et celles d'à présent. Mais comment pourrions-nous en même temps des contraintes d'ordre social qui ne s'accordent pas ? Ici. des concurrents des haines. Ils sont aussi. bien et mal. mais aussi beaucoup de mal. Entre les des rapports d'amihommes se nouent et s'entretiennent des tié et de solidarité. ni envie : nous notre esprit ni inquiétude. Mais la concurrence craintes. sont immobilisés nous avons pu éprouver la bonne et la mauvaise volonté : mais nous n'en attendons plus rien : ils n'évoquent dans ni rivalité. par définition. celui qui est constitué par les commandements de la société d'à présent. nous ne pouvons pas les détester. les uns vis-à-vis : de là bien des souffrances. nous préoccupent d'aujourd'hui pour l'avenir immédiat ou lointain : nous pouvons en attendre beaucoup de bien. une contrainte passée a cessé de s'exercer. d'ailleurs. Il s'ensuit contraintes d'autrefois et que nous ne nous représentons plus qu'incomplètement celles-là. a remplacé celle d'autrefois . et qui exclut nécessairement les autres. des hostilités. maintenant dans un cadre bien défini. Des hommes d'autrefois. et que. indédont la vie et les actes finis. Mais nous croyons que l'esprit reconstruit ses souvenirs .

D'autre part. d'un point de perspective urt peu plus éloigné. est plus conforme à la réalité ? Il se peut. elle les en détache comme de toutes les choses de la terre : je ne connais rien de plus contraire à l'esprit social ». tandis qu'à la vie terrestre le chrétien en préfère une autre qui. dans la société. et. Lorsque nous jugeons ainsi après coup ceux qui furent nos compan'existe . l'homme sait bien que le passé plus. il pourrait bien s'incliner devant lés lois sociales. lorsqu'il se repose de l'action et se retourne. mais il les subirait comme une dure et continue nécessité. qui est celui où il vit maintenant. pour reconnaître le chemin qu'il a parcouru. et il n'y demeure jamais longtemps. à leurs goûts. Ne dironsnous pas à notre tour : le culte du passé.LA RECONSTRUCTION DU PASSE 151 sous la pression dé la société. si son horizon se limitait et même de ceux de ses contemporains Contemporains. comme un ressort touà l'ensemble de ses jours tendu. loin d'attacher les coeurs des hommes à la société. aucun élan généreux et spontané né le porterait vers elle ? Il n'est donc pas mauvais que. qui l'entourent si le souci s'imposait à lui perpétuellement de se conformer à leurs coutumes. N'est-il pas étrange que celleci le détermine à transfigurer ainsi le passé au point de le : chrétienne regretter ? Rousseau a dit de la religion « Loin d'attacher les coeurs des citoyens à l'Etat. à leurs Croyances et à leurs intérêts. la poussière soulevée. comment ne pas voir que si l'homme était. les en détache : il n'est rien de plus contraire à l'intérêt de la société? Mais. d'abord. n'envisageant dans la société qu'un instrument de contrainte. et il est bien obligé de s'adapter au seul monde Il ne se retourne vers réel. il y découvre tout ce que la fatigue. l'effort. lé temps disparu que par intermittences. Dira-t-on qu'une telle vision. pour lui. est au moins aussi réelle que celle-là et qu'il place dans l'avenir. et le souci d'arriver à temps et au but l'empêchait de contempler. à la manière d'un voyageur.

lorsqu'il et fusion partielle entre les société.152 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE nous sommes peut-être nos parents. une sorte de Moloch spirituel qui réclame de nous le sacrifice de toutes nos préférences : nous y apercevons la source de notre vie individuelles affective. qu'il y a au moins partielle. de nos expériences et de nos idées. L'ensemble des êtres humains n'est pas seulement notre une réalité plus forte que nous. que gnons. qu'il y a coïncidence et la coutume sociale. au point qu'à ces moments nous découvrons l'étendue de notre dette vis-à-vis des hommes qui furent mêlés . plus justes pour eux. il faut définir provisoirement extérieurs faciles à saisir. tout ce qu'il y avait dans notre contact avec les groupes humains ressorte. Comme le sentiment de joie résulte chez l'homme de l'action de la exprime. La société. en même temps qu'ils nous contraignaient. impression que les hommes nous aimaient. les faits par des signes science. collective sur nous une double qui n'exerce pratique souvent dans le action. et le sentitendances individuelles au contraire. au moment présent. qu'en tout cas elles accroissent et enrichissent aux notre être individuel de tous les modes de sensibilité et de toutes autres le sentiment de bienfaisant les formes de pensée que nous empruntons hommes. S'il a insisté d'ac'est qu'au début bord sur l'aspect d'une contrainte. ne : nous révèle peut-être que ses aspects les moins attirants ce n'est qu'à la longue. Nous découvrons se modifie. que les forces sociales s'orientent sens de nos désirs. et nous y découd'altruisme vrons une étendue et une profondeur que nous a bien vu et bien disne soupçonnions pas. Durkheim tingué ces deux aspects de la société. par la réflexion et le souvenir. lorsque de contrainte a disparu. nos amis. il a dit qu'on entre elles une opposition les faits sociaux à ce qu'ils s'imposent reconnaîtrait à nous Mais il a reconnu qu'il n'y a pas de et nous contraignent. Il est assez naturel que. ment de peine ou de contrainte.

mais qu'elle doit y laisser renfermés. aujourd'hui disparues. dans la mesure où on croit se souvenir qu'elle nous les a autrefois épargnées. Ainsi. en un autre sens. et c'est une même société continue qui les comprend. d'une vue rétrospective. En tout cas la société est intéressée à nous découvrir ainsi. et pour qui le plaisir pur et le passé n'existerait simple d'évoquer pas. Ils la reset s'y attacheront d'autant pecteront au contraire plus qu'ils en retrouveront l'image idéalisée dans les coutumes et façons de vivre anciennes. Des hommes qui ne demanderaient à la mémoire que d'éclairer leur action immédiate. et nous regrettons presque de ne l'avoir pas en était temps. et surchargée. Car currents. On comprend qu'elle nous invite à oublier l'âpreté de la concurrence aussi bien que les rigueurs des lois dans le passé. parce qu'ils en seraient incapables. le reconnue lorsqu'il tableau que nous reconstruisons du passé nous donne une image de la société plus conforme à la réalité. n'auraient à aucun degré le sens de la continuité sociale. ils participent les uns et les autres de la nature humaine. les trésors de bienveillance qu'elle porte en elle. et en tant que cette image devrait reproduire la perception ancienne.LA RECONSTRUCTION DU PASSE 153 à notre vie. puisque les traits déplaisants en sont effacés ou atténués. Mais. ou. simplement. en un sens. qu'ils peuvent être tentés de se désintéresser et se détourner. à présent que ni les conne sont plus les mêmes. Elle saisit les hommes d'une prise quelquefois si brutale. On se plie à ses duretés et on les lui pardonne. ni les obligations bien que les hommes dont on se souvient ne se confondent pas avec ceux auxquels nous nous heurtons et que nous côtoyons chaque jour. elle est inexacte : elle est à la fois incomplète. C'est . tant qu'elle a besoin d'affirmer son autorité. parce qu'il se peindrait à leurs yeux des mêmes couleurs que le présent. puisque des traits nouveaux que nous ne remarquions pas y sont ajoutés.

dé façon à ce que. nous leur communiquions un prestige que né possédait pas là réalité. convaincus cependant que nos souvenirs sont exacts.154 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE pourquoi la société obligé les hommes. . de temps en temps. à les compléter. non seulement à reproduite en pensée lès événements antérieurs de leur vie. à en retrancher. niais encore à les retoucher.

Ainsi. et non localisés. il faut un effort de réflexion. seule la localisation met en jeu l'activité intellectuelle de l'esprit. qu'une personne qu'on voit ou qu'une image qui traverse l'esprit sans que nous puisse sont présentées à nous auparavant. objet ou figure. sions dire à quel moment. nous dirons . : le sentiment automatiquement qui accompagne par exemple le souvenir des mots d'une langue qu'on connaît. Quand cette idée s'ajoute à ce le souvenir est à la fois reconnu et localisé. Si nous entendons par raisonnement le genre d'activité de l'esprit qui nous permet de comprendre ce que pensent les autres. ne sont pas des idées et ne supposent aucune réflexion. La reconnaissance au contraire s'opérerait de familiarité. Reconnaître. et de penser en commun avec eux. lent la reconnaissance Localiser.CHAPITRE LA LOCALISATION IV DES SOUVENIRS Les psychologues distinguent d'ordinaire ce qu'ils appelet la localisation des souvenirs. d'une part. mais dans la mesure seulement où nous localisons nos souvenirs. c'est avoir l'idée du moment où l'on a acquis un c'est avoir le sentiment souvenir. il n'y a pas de souvenir localisé qui ne soit reconnu. D'autre part. mais beaucoup de souvenirs sont simplement reconnus. D'où il résulte qu'il entrerait bien une part de raisonnement dans la mémoire. et le sentiment du déjà vu. sentiment. puisque. pour retrouver la place d'un souvenir dans le temps. qui naît à l'occasion d'une image.

pos de tout souvenir. ou chez des amis musiciens. de l'acquisition jusqu'à la reconnaissance inclusivement. Je ne sais pas exactement quand j'ai entendu telle sonate. A procas particulier venir. habitudes de pensée que nous devons au milieu social. pour s'accorder avec les souvenirs des autres. puisqu'il suppose des mémoires sans doute déjà existantes . suivant la plupart de la mémoire. nous pouvons dire.156 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE des psychologues. sinon exactement quand et où. l'esprit pour expliquer Nous sommes bien obligés de chercher. acquis acquis. Mais cet accord serait en somme tout accessoire. jusque là enfermés en nous. le moment ou le lieu où s'est produit tel fait qui nous a Nos souvenirs. mais je sais que c'est dans un concert. La société purement il ne faudrait tenir compte des idées et n'interviendrait. mais avec je sais bien que c'est quand je me trouvais en rapport l'ensemble des hommes qui la parlent. dans les mêmes conditions. c'est-àdire dans un groupe formé en raison de préoccupations artis- . c'est-à-dire il se rattache. que comment localise ses souvenirs. tout l'essentiel que. mais il ne les produirait pas. impressionnés. dans l'espace et dans le temps tels qu'ils sont définis dans notre groupe. à une idée. si l'on entend par localisation l'acte par lequel nous retrouvons très exactement la date d'un sousentiment il existe beaucoup de souvenirs qu'on ne réussira et qu'on ne songera même pas à localiser. et de concevoir que l'une puisse se produire sans l'autre. il nous aiderait individuelles à coordonner nos souvenirs. On pourrait objecter à ces psychologues qu'ils ont tort comme un d'opposer ainsi la reconnaissance à la localisation. s'explique par des opérations psychiques et physiologiques individuelles. Je ne sais pas exactement quand j'ai appris tels mots d'une langue. Certes. Mais ce n'est là qu'un d'une opération beaucoup plus vaste. en sortiraient alors seulement. du moins dans quelles conditions nous l'avons à quelle catégorie de souvenirs.

c'est pour répondre à une question qui vous est posée ou qu'on se pose à soi-même. camarades d'enfance. et nous nous demandons cette personne. qu'elle nous mais qui émane certainement d'une collectivité transmet. parents. mais nous voudrions savoir si nous devons la saluer. etc.. compagnons de voyage. qu'il suffira quelquefois de nous rappeler : c'est un camarade de lycée. Quand nous rencontrons dont le visage ne nous est pas inconnu. il nous reporte. ce n'est pas une curiosité désintéressée qui nous tourmente. au cas où elle s'arrêterait pour causer avec nous. En d'autres termes je peux toujours indiquer dans quelle zone de la vie sociale ce souvenir a pris naissance. c'est-à-dire. Dans le sentiment du déjà vu. car. Je dis : « Je puis indiquer.. et que nous cherchons vainement à nous rappeler où nous l'avons vue. nous voudrions ne point la confondre avec une autre. et lui témoigner l'intérêt auquel elle a droit de notre part. d'ailleurs. N'est-il pas vrai. si on éprouve le besoin de localiser ainsi ses souvenirs. amis. Si on était seul. c'est une relation c'est un collègue. dans quelle situation. nous cherauquel d'entre eux appartient chons d'où vient l'ordre de la reconnaître. qu'on ne le reconnaîtrait une personne pas. au cas milieu où nous la retrouverions chez des amis. des préoccupations de ce genre interviennent toud'un jours. c'est ces souvenirs du dehors et comme s'ils qu'on examine étaient ceux des autres. dont nous avons fait ou dont nous faisons encore partie. pour que nous n'allions mondaine. au fond. » . mais encore on ne se demanderait pas d'une manière générale dans quel dans quelles conditions. C'est dire que la reconnaissance s'accompagne : nous nous tournons en pensée premier essai de localisation vers divers groupes sociaux.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 157 tiques. pas plus avant ? Nous savons en effet tout ce qu'il est nécessaire pour que nous nous comportions correctement avec . et.. non seulement on ne rechercherait jamais la date précise d'un souvenir.

Association und psychische Activität. et à la façon dont ils sont combinés. . le schéma classique. la localisation rappel. Existe-t-il une reconnaissance immédiate. «non composées». D'autre part.. une couleur me semble connaître. où l'on distingue le des souvenirs. soit un commencement de localisation. est souvent. le sentiment d'un certain ton vital (Stimmung des en moi. 1897 . sans que nous réfléchissions le moins du monde. sous forme.158 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE lui. d'interrogations. Kritische und. et peut être le plus souvent. ce second article est la réponse de Lehmann aux critiques de Höffding. il n'y a donc qu'une différence de degré. m'apparaissent Lebensgefühls). pour prendre quelque chose de plus simple. Lehmann. Il en a donné plusieurs exemples : « Un visage. et la localisation rigoureuse dont parlent les psychologues. qui surgissent avec un cachet de familiarité 1. un trait d'un visage. qui se confond presque avec le sentiment du déjà vu. une impression orgar exemples dans l'expérience nique. Ou. 1892. rare. et 7e vol. experimentelle Studien über das Wiedererkennen. la reconnaissance. éléréfléchir à leurs si bien que nous ne pouvons avant ments. 1889. réponse à Lehmann qui opposait à la théorie de la reconnaissance par la ressemblance que défendait Höffding l'explication de la reconnaissance par la contiguïté : Alf. mais qu'il (Farbennuance) Ou on dit un mot étranger que je ne peux pas traduire. mais qui a un son que je connais. au moins. Il n'y a pas de reconnaissance qui ne où c'est-à-dire. ou.. comme des phases successives et qui se succèdent toujours suivant cet ordre. en en défaut. : le sentiment du que la sensation ne se soit produite 1 Ueber Wiedererkennen. » Il s'agit. ne se mêlent déjà des réflexions. nous sentirions que nous les avons déjà vues ? Höffding l'a soutenu. le soir. 5e vol. Entre cette localisation générale. Vierteljahrschrift für wissenschaftliche Philosophie. Philosophische Studien de Wundt. pour prendre des interne. on le voit. à ce sens que dès que certaines images se présenteraient notre esprit. Ou je vois dans le ciel. de sensations extrêmement simples.

189. et qui n'est pas aveugle aux de voir une nuance. 7e vol. rait tout essai et tout commencement un seul des exemples cités par HöffD'après Lehmann. de milieu m'ait circonstance qu'aucune . à Saint-Gervais. et qui coïncidait presque avec le tableau qui se déroulait exactement devant moi. puis je me un ciel de même nuance. au retour d'une excursion solitaire. de temps. déjà vu ne s'expliquerait en d'autres termes la reconnaissance du souvenir précédede localisation. J'ai eu l'impression pendue un instant dans le vide.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 159 donc point par la réflexion . etc. sur Ayant un acte de reconnaissance de ce genre . il estime que la reconnaissance immédiate d'un s'explique par l'intermédiaire nom . dans une vallée du Vorarlberg. au coucher suis vu. Pendant un moment je n'ai pas pu situer cette image. sans Tout s'est passé comme si un souvenir surgissait. observant du soleil.. où étaient suspendus deux ou trois nuages rosés. même si couleurs.. de lieu. 5e vol. susmême endroit. le soir » . du soir. 2. il est impossible rare. sans qu'un nom au moins approximativement juste se présente 1. non loin du col de Bionassay . p. Brusquement j'ai pensé à un paysage de montagne contemplé un autre soir. ding serait rigoureusement simple : c'est « la nuance colorée vue au ciel. je regardais le massif de la Vallula . les cimes densur le ciel d'un bleu étrangement telées se découpaient cru. » Lehmann a montré par une série d'expériences les couleurs lorsqu'on qu'on reconnaît bien plus facilement leur a associé des noms 2.. 142. « A un homme cultivé. p. je me suis rappelé que j'ai repassé phisieurs fois par le d'une image. nous avions observé de lire ces articles. . mais même dans ce cas. Ibid. nous-même voici nous le décrivions : « Il y a quelques comment vers six heures jours. Ibid. et il m'a fallu près d'une minute pour aidé à l'évoquer 1.

une impression d'étranaura suffi à nous persuader geté : cette simple réflexion que cet aspect du ciel a déjà frappé nos regards . parler d'attitude considérer seulement le cadre psychique actuel. p. dès elles peut franchir d'entre l'obstacle. quelqu'une c'est l'image semblable à la perception présente qui le franchira 1 ». en regardant moments avant le coucher du soleil. parce qu'il faisait partie d'envisager de l'ensemble de nos représentations familières. avec M. il se pourrait que la ressemblance qui nous a frappé portât actuelle et l'impression ancienne moins sur l'impression dont on suppose qu'elle reparaît. 2. d'autres réflexions nous auront renseigné sur les circonstances de temps et de lieu où cela s'est produit. et pour retrouver son cadre. M. par des de nous notions relativement stables. que la perception de leur ressemblance. que sur le cadre psychique actuel et un autre cadre constitué. 97. mais de physique. les lieux et les temps où il pouvait se placer. Matière et mémoire. simplement. et si. s'encadrer dans notre attitude présente renconpourrait treront un moins grand obstacle que les autres . et ne peuvent être associées qu'à 1. supposons que nous ayons pensé en général. p. et qu'il dépendait explorer. Seulement nous avons convenu de ne point d'obstacle corporel. parmi nos images-souvenirs. » actuelle a On dira. . Bergson a observé renouvelée ne peut suggérer les cirqu' « une perception de la perception constances concomitantes primitive que si celle-ci est évoquée d'abord par l'état actuel qui lui ressemble 2. lui aussi. Dès lors. attiré l'image en raison.160 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE en pensée. à l'occasion du spectacle actuel. à chaque moment. « celles dont la forme En effet.. En d'autres termes. lors. Ibid. Bergson. » C'est exact. si ces circonstances sont aussi uniques que l'impression. aux circonstances où il nous le ciel quelques a été donné d'éprouver. 89.

On dit que. c'est la localile souvenir. de suivre les fossés. notre réflexion nous a conduits à celle-là. en réfléchissant dates. à expliquer souvenirs la localisation. Au reste ces cas de reconnaissance souapparemment daine et immédiate sont rares. de mois en mois. Mais n'arrive-t-il pas bien plus souvent à des que nous évoquions des souvenirs. II . Sans doute on demandera alors pourquoi cette déterminée au moins en partie par la percepattitude. et d'explorer les routes du passé. renferme déjà des faits concrets et sensibles. dans bien des cas. il faut qu'au préalable celui-ci soit donné. mais l'évocation des souvenirs. pour qu'on songe à retrouver la date d'un souvenir. la localisation précède non seulement la reconnaissance.. et de reconstituer heure par heure tout ce que nous avons fait dans une journée ? Ainsi. mais qui. s'il s'agit d'un cadre ou d'une attitude générale qui. Pour eux ce sont les souvenirs et qui suffisent qui expliquent. outre cette impression. Donnez-vous l'ensemble des HALBWACHS. de remonter d'année en année. tion actuelle. ont pu en accompagner d'autres. dans bien des cas. d'un individu. sous forme d'idées. En ce sens. et il semble qu'elle la détermine : c'est donc que la localisation toute seule contient déjà une partie de ce qui sera la substance du souvenir reconnu : c'est une réflexion. de jour en jour. nous a rappelé précisément telle impression ancienne plutôt que toute autre. Mais rien ne prouve qu'elle n'aurait pas pu en rappeler en effet une autre : seulement.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 161 elle. Ce ne l'est plus. sation qui expliquerait Il était naturel que les psychologues qui ont vu dans la d'activité mémoire une forme individuelle purement aient soutenu le contraire. n'est-ce pas de battre les buissons. et en repassant en pensée des périodes qui se présentent à nous comme des cadres vides ? Le plus sûr moyen de faire s'envoler ainsi le plus grand nombre de souvenirs. c'est-à-dire de parcourir les grandes divisions du temps.

Il lui suffira de conside passer en revue tous ses éléments. dans un amas jusque là confus. Par quelle heureuse chance mettrionsnous justement la main sur un nombre croissant de souvenirs intercalaires ? Le travail de localisation consisté en réalité dans un effort croissant d'expansion.. et ne sont plus rien. Matière et mémoire. toujours présente tout entière à elle-même. détachées d'eux. par lequel la mémoire. pour en retirer des souvenirs de plus en plus rapprochés entre lesquels prendra place le souvenir à localiser. le sommet étant lui1. à leurs rapports. Bergson a présenté sa théorie de la localisation en l'opposant à celle de Taine. ne consiste pas du tout. auxquelles on peut bien s'élever à l'occasion des souvenirs. M. Quant à leurs places.» le souvenir qui ne retrouvait sa pas place Pour comprendre cette théorie. à leur ordre. il faut rappeler que M. Mais il faut se transporter au sein même de la masse des souvenirs. ne s'appuient sur rien. et qu'il puisse dès lors en reconnaître la place. ce sont les souvenirs. à plonger dans la masse de nos souvenirs comme dans un sac. mais qui. p. Bergson à représenté la vie mentale par une sorte de schéma : soit un cône qui repose sur son sommet. étend ses souvenirs sur une surface de plus en plus large et finit par distinguer ainsi. . dérer l'ensemble. Il n'est pas nécessaire.162 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Supposez maintenant qu'ayant évoqué un de ces souvenirs. comme on l'a dit. 1 . Il a dit : « Le processus de localisation d'un souvenir dans le passé. et quand on les a sous les yeux. indépendamment des souvenirs : ce qui est donné à la conscience individuelle. pour qu'il y retrouve le souvenir même. Ce n'est donc pas de là qu'on peut partir. ce sont là autant de notions abstraites. et d'ailleurs il ne serait pas possible de se représenter les places et leur ordre.. 187. il cherche sa place dans cet ensemble.

quand dominants 1. par contiguïté. Alors. 176 . Mais entre ces deux limites extrêmes « qui. c'est la perception actuelle que j'ai de mon corps. et le point de contact entre la vie mentale et l'espace. une multitude qui représentent indéfinie d'états possibles de là mémoire. c'est-à-dire d'un certain équilibre sensori-moteur. il y' a une systématisation originale. Ibid. la mémoire se resserre plus ou moins. Pourquoi on se rapproche de l'action. et à quoi correspondentelles au juste ? D'une manière générale. On supposera d'autre part que. plus per? C'est que. 1 Comment se constituent ces plans ou ces coupés. notre vie psychologique oscille suivant une série de plans intermédiaires. « Caractérisée par la nature des souvenirs banale. présente au point de vue de l'action voici en quoi consiste cette dilatation de la mémoire qui serait nécessaire pour que nous localisions un souvenir. sur la surface de la base du cône. plus là conscience s'attache à ceux de nos souvenirs qui ressemblent à la perception à accomplir. ou qu'au contraire l'esprit se détache du présent moins ou plus. la mémoire auxquels les autres souvenirs s'adossent comme p. Là « se dessinent dans leurs moindres détails tous lès événements de notre vie écoulée ». en fait. Dans chacune des coupes distinguées. Là. « avec la totalité de notre passé exerce une poussée en avant pour insérer dans l'action présente là plus grande ». Nos souvenirs prennent une forme plus se resserre davantage. là mémoire ellemême. Suivant que cette poussée partie possible d'elle-même est forte. ne sont jamais atteintes ». sont disposés nos souvenirs dans leur totalité. plus sonnelle quand elle se dilate.. sans d'ailleurs se diviser. à la totalité des événements qui lé précèdent et aussi de ceux qui le suivent ». « il n'y a pas de souvenir qui ne soit lié.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 163 même en contact avec un plan : le plan représente l'espace ou le présent.

détails . si bien qu'il a devant lui un dessin schématique où il retrouve les lignes générales du plan qu'il a pu étudier ? Et localiser le village. et ce n'est pas là qu'il doit se trouver .164 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE à des points d'appuis 1 ». p. à mesure que se dilate notre mémoire 2 ». et lui découvre un plus grand nombre de ? N'est-ce pas plutôt que. je dois la suivre jusqu'à ce que j'en rencontre une autre. si ceci est l'est. p. comme à mesure que la nuit grand nombre d'étoiles. 186. ou découvrir un souvenir dominant sur Or « ces points brillants lequel il s'appuie immédiatement. l'explication qu'écarté M. les détails précisément grandes lignes ressortent. qui suppose que nous embrassons d'un seul regard tous nos souvenirs à seule fin de retrouver l'un d'entre eux. parce qu'il domine ainsi le et seules les disparaissent. c'est que le tableau qui s'étend sous ses yeux est plus vaste. s'il est au confluent de deux cours d'eau. ne sont pas les seules qu'on puisse concevoir. Ibid. se multiplient de l'action.. en redescendant C'est donc en nous détournant dans notre passé. parce qu'elle fait une trop grande place au hasard. alors cette route s'en va dans telle direction. D'un observateur qui afin de repérer la position d'un monte sur une hauteur village. lorsqu'on cherche dans quelles conditions on a 1.. et la sienne. n'est-ce point retrouver sa place par une série de raisonnements. par exemple : s'il est aumidi. pays. 187. que nous rencontrerons progressivement un plan assez vaste pour que notre souvenir s'y détache. Bergson. Ibid. dira-t-on que ce qui lui permet de localiser ce village. et contient. Et de même. 2. si je ne vois qu'une rivière. Localiser un souvenir c'est ou bien découvrir en lui un de ces souvenirs dominants. tombe on distingue un plus Mais. « véritables autour desquels les autres forment une points brillants nébulosité vague ». etc.

on localise de cette manière. on se rappelle les principaux événements et les grandes périodes de son existence. et qu'alors il nous semble parcourir en pensée avec une rapidité vertigineuse des périodes entières de notre vie. Bergson a rappelé lui-même que nous ne voyons matique pas toutes les lettres quand nous lisons. . où le raisonnement n'interviendrait plus du tout. tels temps. pas de même des à parautrement. pareil à un inconnu qui a perdu la parole. Sans doute M. et que j'ai exercé à ce moment la même fonction ou que j'ai fréquenté les mêmes gens. c'est peut-être dans telles circonstances. mais sous une forme schéet en tant que groupes ou ensembles que nous nous de notre représentons les événements les moins importants passé. si nous le voulions. Mais peut-être n'est-ce là qu'une illusion : d'une part il n'y a pas de souvenir qui se réduise à une image à ce point pauvre et fugitive qu'il n'offre aucune matière à la réflexion. M. et que cela m'aurait parce que j'étais à l'étranger. Bergson reconnaîtra que. ce ne peut être non plus à tel moment. par exemple lorsqu'il s'agit d'un souvenir isolé. d'après lui. parce qu'il a telle profession. et peut-être le plus souvent. D'autre part ce n'est pas un à un. et qu'il ne soit pas possible de saisir en lui des caractères généraux de compatibilité ou d'incompatibilité avec tels lieux. Mais il y en a d'autres.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 165 connu quelqu'un. à partir desquels. en repassant par tous les moments en lesquels elles se sont décomposées. dans certains cas. et qui ne porte sur lui aucun signe qui permette de savoir d'où il est venu. quand nous ne possédons aucun point de repère. frappé . ou tels amis. telles circonstances. que nous n'entendons pas tous les mots quand nous conversons. et qu'il suffit que nous en distinguions quelques traits. nous pourrions les compléter et reconstituer souvenirs : pourquoi n'en serait-il ? Comment réussirions-nous. et l'on fait les réflexions suivantes : il est trop jeune pour que je l'aie rencontré avant telle époque .

. ne pouvait du morceau depuis le commencement. à partir ou redescendons-nous remontons-nous d'un. lorsqu'on récite par coeur. réussit-on à précipiter puisqu'en somme tout se ramène à des mouvements ou des : mais pour percevoir ébauches de mouvement dans tous les leurs détails les images successives qui représentent de notre passé. Ainsi. pour atil nous fallait suivre la séun souvenir lointain. d'après Abercromvoulait se bie. le cas du docteur Leyden1. qui. Comme le dit M. ce qui nous permet de retrouver sa place parmi tous ceux 1. en effet. pas d'autre moyen de localiser un souvenir que de s'arranger de façon à ce que reparaisse la sédes souvenirs où il était compris. souvenirs d'autres rapports que de succession chronologique. 45. d'après M. ainsi s'il n'existait entre les. le long du temps qui l'a précédé ou suivi. et ce n'est pas la masse indéfinie de nos souvenirs que nous en devons rapprocher avant de : le souvenir porte toujours sur lui quelques l'identifier marques qui aident à retrouver sa place. 45. Ribot a cité. En d'autres termes encore. « lorsqu'il dans quelque chose qu'il avait rappeler un point particulier le faire qu'en se répétant à lui-même la lu. et le passé se représente à nous sous une forme plus ou moins simplifiée. événement. le débit. teindre rie entière des termes qui nous en séparent. note 22 Ibid p. jusqu'à ce totalité qu'il arrivât au point dont il désirait se souvenir. la mémoire serait impossible à cause de la longueur de l'opération 2.166 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE » des périodes courir « avec une rapidité vertigineuse entières de notre vie ? M. il faudrait le même temps événements qu'ils ont duré. Bergson. quelquefois. » ce n'est pas un souvenir entièrement perdu dont il s'agit de retrouver la place. Ribot : « Si. ou du rie chronologique Il en serait moins la partie de cette série qui le comprenait. il n'y aurait. Maladies de la mémoire. p. Peut-être. dans bien des cas. » Encore.

de repère dont nous disposons à chaque moment. que l'opéà passer ration de la mémoire ne consistât pas simplement d'un souvenir à un autre. à l'occasion de eux. en jaquette peignant c'est un tel. plutôt. Mais quand l'ai-je vu ? Ce n'est pas hier. sans qu'il soit nécessaire en contid'évoquer à ce propos tous ceux qui se trouvaient suit les lignes du cadre. d'aileurs. ni récemment. il m'a dit ce jour-là qu'il attendait pour partir les premières pousses A quelle date avant le printemps. sans se fixer recule dans le passé et y flotte vaguement encore nulle part. dans un ateHer . Elle persiste en moi quelque temps et s'entoure de détails nouveaux. une page où Taine a essayé de reconsuivre sur un exemple le travail de l'esprit lorsqu'il « Je rencontre naît et localise un souvenir. avant de monter chez lui.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 167 ainsi. comme un tableau schématique représentent avec une précision de plus en plus grande la place qu'y occupait tel souvenir. J'y suis . et qui. liés l'un à l'autre du passé. au fur et à mesure de notre exploration. sa forme. par voie de réflexion tout un ensemble systématique de souvenirs bien liés. il était tête de travail. puisqu'on ». chercher au hasard des « souvenirs intercalaires déterminer Relisons. sans guïté avec lui. lorsqu'on examine un fragment d'une mosaïque ancienne. et les lignes qui s'y le dessin de croisent permettent quelquefois de reconstituer la mosaïque tout entière ou d'une de ses parties où était tel d'entre Mais on peut aussi. des feuilles. j'avais vu des branches de buis aux omnibus et dans les rues : c'était le que nous recueillons . telle rue. par hasard et je me dis que dans la rue une figure de connaissance. en raison de leur contiguïté. cette figure j'ai déjà vu cet homme. Même alors il se pourrait. partant des points compris ce fragment. à retrouver mais. nue. Quand je l'ai vu. et. Au même instant. De même. C'était juste ? Ce jour-là. comme les termes d'un raisonnement. ni cette semaine. à ce propos.

II. Mais n'est-ce de Taine est incomplète ? point parce que la description « Un mot du peintre nous est revenu ». chacune des phrases prononcées mentalement a été un coup de bascule. comme le dit M. ou à la suite d'un raisonnement ? Certes. plus loin encore. sur la ligne du passé . de la journée d'hier. le souvenir des branches de buis. la figure a reculé tout d'un coup à une distance indéterminée. et là-dessus elle a reculé encore. ses divers glissements en avant. cinq semaines en avant des jours gras. à chercher au hasard dans le passé « des souvenirs de plus en plus rapprochés entre lesquels prendra place le souvenir à localiser ». 1. une semaine en arrière de Pâques. au delà de la journée présente. Est-ce par hasard. II. de la semaine. » C'est ainsi que l'image se situerait. au-delà d'une limite presque précise. Alors un mot du peintre nous est revenu. elle a glissé de nouveau. au delà de la masse mal délimitée que constituent nos souvenirs prochains. si c'est par hasard. mais en avant. l'autre en arrière. . en arrière.168 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE dimanche des Rameaux ! — Remarquez le voyage que vient de faire la figure intérieure. livre I. par le double effet de deux répulsions contraires qui. Il peut sembler. chap. se sont annulées l'une par l'autre à un moment donné 1. qu'un tel procédé consiste. cette fois non plus en arrière. § 6. Confrontée latente avec la sensation présente et avec la population d'images indistinctes qui répètent notre vie récente. elle a glissé une seconde fois en arrière. rapportée au calendrier. et. Bergson. complétée par des détails précis. de la journée d'avant-hier. A ce moment. grâce à un nouveau détail. par « intercalation et emboîtement ». en effet. elle s'est située en un point précis. Intelligence. Un peu après. l'une en avant. t. celle que marque l'image des feuilles vertes et que désigne le mot printemps. une semaine. et confrontée avec les images abréviatives par lesquelles nous résumons une journée.

et en même temps aussi intéressé par le spectacle des foules urbaines. car je suis assez occupé les autre jours. doivent ressortir et fixer l'attention. des notions qui. etc. » Et alors. c'est le situer entre des points de repère. Mais il suffit que ce détail en réalité n'en soit pas un.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 169 on ne voit pas de raison en effet pour qu'un détail de cette visite. sont. . familières parmi les autres. Ces points de repère sont des états de conscience qui. Et. pour un Parisien. et Taine aux pour un observateur aussi sensible que l'était aspects changeants de la campagne. c'était avant le printemps ». par point de repère un événement. dit-il. aux feuilles. l'ait frappé. à titre de trait essentiel. c'est-à-dire l'éloignement par rapport au moment actuel. par leur intensité. ou encore que ce soit une image ou une notion sur laquene je reviens volontiers. donc. qu'il entre. le souvenir des branches de buis surgit. et le printemps. quand je l'ai vu dans son atelier. dans l'idée que j'ai d'un peintre (d'un paysagiste) en général. parce que ce n'était pas encore le printemps . à la fête des n'a pas été le Rameaux. et de tel peintre. ou qu'en même temps qu'au peintre. un état de conscience dont nous connaissons bien la position dans le temps. par exemple le jour des Rameaux. Ribot. Un dimanche avant Pâques. nullement par hasard. puisque c'était avant le printemps. D'après M. c'est qu'il était obligé d'y rester. ou par leur complexité. « J'entends. pour qu'il n'y ait plus lieu de s'étonner qu'à propos du peintre. plutôt qu'une multitude d'autres. Qui sait si le raisonnement suivant : « Ce peintre passe le plus de temps qu'il peut à la campagne : donc. nous ayons pensé au printemps. ensuite : « Quel jour ai-je pu aller le voir ? Un dimanche. Paris le jour des Rameaux. luttent mieux que d'autres contre l'oubli. reconnaître un souvenir. et qui nous sert à mesurer les autres éloignements. mais à la suite d'une série de pensées assez logiquement enchaînées.

recheroccupations professionnelles. dans divers pour nous. et s'ils tirent toute leur importance des jugements subjectifs que nous pourrions porter sur eux. Op. ils tombent à savoir à quoi et pour qui ils sont relatifs. à une nation ». 37. ils s'imposent à nous 1. M. dans l'oubli ». cit. et qui ressemble à un raisonnement « ils ont une valeur toute relative. tels pour un jour. à une petite société. dès lors. mis hors d'usage. Un mariage ou un deuil. cependant. etc. lorsqu'il cherche à donner une ». pour un mois . ches scientifiques. mais par une opération plus ou moins ? Sans doute logique. états de conscience se détachent sur la masse des autres durable : comment n'admettrait-on de façon relativement pas. déterminent. un succès ou un échec à un examen. non seulement . » Il faut donc que ces trairement. p. quelquesuns. que leur ensemble constitue comme un système de rapports stables. C'est dire que ces événements définissent notre situation. Ils sont tels pour une heure. que nous nous représentons à nous-même. Mais. Il reste puis. il distingue « diidée de ces points de repère « individuels verses séries répondant à peu près aux divers événements dont notre vie se compose : occupations journalières.170 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE sont de nature à susciter beaucoup de rapports. mais pour groupes. et qu'on passe de l'un à l'autre non point par hasard. et la plupart des points de repère auxquels nous nous reportons ne sont que les événements saillants de leur vie. Sans doute il faut tenir compte du retentissement que ces faits ont eu en chacun de nous. à augmenter Ils ne sont pas choisis arbiles chances de reviviscence. à ce sujet : « Ils ont en général un caractère purement individuel . événements de famille. sont communs à une famille. des sentiments plus ou moins 1. dans notre conscience individuelle. pour une semaine. les autres. Ribot dit. ». C'est en tant que membres de ces groupes.

même alors. il faut y réfléchir. de cela. Mais. qui semblaient jouer le premier rôle. c'est une date dans l'histoire de leurs rapports avec nous : le jugement qu'ils portent à cet égard réagit sur notre souvenir et lui communique une fixité et en quelque sorte une objectivité qu'il n'aurait pas sans lui. . il y aurait autant de séries de au moins à considérer points de repère que d'individus. Et il arrive même que des événements tout intérieurs passent au premier plan dé notre mémoire. d'une transformation profonde de notre caractère : mais. En effet.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 171 forts. En ce sens. Lorsque Pascal parle de ses conversions. et il n'est point possible qu'où ne les ait pas rattachés alors aux divisions fondamentales qui valent pour les autres aussi. et restent à les nos yeux les signes brillants ou obscurs qui marquent décisifs de lignes de division essentielles et les tournants notre existence. n'étaient en réalité retrouvés et ne reprenaient toute leur valeur qu'au cours d'une série de réflexions qui s'appuyaient sur des points de repère collectifs (dans l'espace ou dans le temps). ceux qui sont capables de penser et de sentir par euxces états de mêmes. un événement interne de ce genre ne devient un point de repère pour nous avec que dans la mesure où nous le mettons en rapport des époques ou des lieux qui sont des points de repère pour le groupe. nos amis. etc. C'est souvent moins en raison de son aspect sentimental que de ses conséquences extérieures. il en indique très exactement la date. D'une manière générale. les autres hommes sont avertis par le changement de notre conduite : pour eux aussi. par exemple.). y avoir réfléchi souvent. et il rappelle l'endroit où elles ont eu lieu (le pont de Neuilly. Voici un exemple de localisation où il nous a semblé que des souvenirs affectifs. qu'un événement de ce genre se grave dans notre pensée. pour retrouver conscience. il a été le signal.

dans cette période de surmenage et de préoccupation. Sous le ciel où ne flotte aucun nuage. Mais. à cette gare Montparnasse.172 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE « Je suis à Strasbourg. les devantures des magasins. nouveau point de repère individuel. étant parti. Je cherche à me rappeler en quel endroit l'année dernière. je ne pouvais déjeuner à la maison. toute la famille je restais est partie avec lui pour la Bretagne. beaux-parents cupé par la . mais. A. époque. où je me sois senti tout à fait dispos. un tas de pavés. un souffle frais agite la tente du café. les gens vont à leur travail sans hâte. qui demeurent près de la rue de Rennes ? Un souvenir surgit : je me vois déjeunant un matin de cette période. C'est un des rares moments. tandis que à Paris jusqu'à ce que le concours fût terminé. et donne l'illusion que la mer est proche. que. où habitais-je affectif également. en effet. ou avec ma femme et mes enfants chez mes beaux-parents. l'esprit est alerte. Le coeur se dilate. Est-ce en raison de son caractère affectif très marqué que ce souvenir s'est gravé en moi ? En tout cas. des fruits dans des petites voitures ont les mêmes tons que dans telle ville du midi ou de l'Algérie. dans un café des environs de la C'est au coeur de l'été . avant leur départ. comme pour jouir plus longtemps de cette fraîcheur et de cette lumière. habité. puisque tout le monde. étant fatigué. J'ai fatigué essayé et surtout de le préocdistraire. j'avais pendant des Gobelins. ? Un autre souvenir. La rue s'anime peu à peu. où Etais-je descendu seul dans le quartier est l'appartement de ma mère. je suis arrivé chez mes après dîner. qui me permet de dire qu'à ce moment j'habitais chez mes beaux-parents (près de la rue de Rennes) et que j'y habitais seul. et dois partir prochainement pour Paris où je fais partie d'un jury d'examen. Ma femme me rappelle. se présente à mon esprit. J'étais santé de A. heure matinale. y compris la bonne. Un soir. à pareille les mêmes examens. c'est un point de repère individuel.

à la chaleur qu'il devait faire alors. ou en même temps. Du cinquième étage. je me rappelle bien maintenant. que j'ai pu localiser «dans l'espace » les deux périodes de ce séjour à Paris. particulièrement vifs. près de la rue de Rennes. C'est peut-être tout cet ensemble de pensées que j'ai retrouvé par une opération purement logique. et pris mes repas chez . N'est-ce pas la rue de Rennes. me sont restés deux souvenirs. En tout cas. au sentiment de soulagement que devait m'apporter l'approche de la fin de ces exabientôt au bord de mens. » Mais est-ce réellement ainsi que mes pensées se sont associées ? Est-ce parce que. qui n'était pas-encore partie. et la pensée que je me retrouverais la mer. j'envisageais deux hypothèses qu'a j'aie habite chez ma mère. l'autre triste. un vieux monsieur à maussade qui lisait un journal. que.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 173 Puis je me suis accoudé sur le balcon. l'un joyeux. je plongeais sur la rue étroite comme sur un gouffre de silence et d'ennui. coupées par le départ. et produisaient sur moi un effet d'oppression. En face de moi une fenêtre ouverte laissait voir. qui m'a rappelé la gare Montparnasse et cette terrasse de café ? N'ai-je pas réfléchi plutôt. dans cette période. et revenais chaque soir chez mes beaux-parents où je restais jusqu'au lendemain matin. quand je me demandais où j'habitais dans la première période. de cette période. de toute ma famille ? Je ne le crois pas. Car. et non l'inverse. au milieu des miens. et l'image de ce quartier. dans une salle à manger brillamment éclairée. De même. je prenais mes repas chez ma mère. avant d'évoquer le souvenir de ce déjeuner du matin près de la gare Montparnasse. je me demandais si j'habitais alors chez mes beaux-parents. Tout ce que je voyais s'accordait avec la disposition triste où je me trouvais. qui m'a permis d'évoquer ce souvenir affectif. Les grandes maisons modernes qu'on a élevées dans notre quartier dressaient leurs masses sombres. seul en face physionomie de la table à demi desservie.

point possédé les cadres qui ont assuré à expliquer ainsi la localisation des souvenirs. vais arriver. pour qu'ils de serrer d'assez près tout le détail de notre nous permettent retrouver d'un passé. soirée où je m'étais senti particulièrement c'est à la suite d'une série de raisonnements à que j'arrivais reconstituer un état affectif dont toute la substance était avec ces autres circonsfaite. ils m'ont aidé à les préciser. à tout cela. la fenêtre ouverte. par là réflexion. comme ils se trouvaient l'un et l'autre Et. et plus généralement la mémoire. de ses rapports tances. par exemple Paris et Lyon. Dans le second cas. Je me représentais la salle à manger. trop schématiques. inversement. le soir. et que si. je demes beaux-parents. précis possibles détachent avec tant probable que j'ai plusieurs fois pensé. c'est que ces cadres et les paraissent trop transparents. notions trop peu nombreuses. Comment l'emplacement village qu'ils sur une carte de géographie où ne sont indiquées que les très grandes villes ? Et comment deux grandes villes assez éloignées.174 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ou l'inverse. et je me rappelais qu'il était malade. Ici encore. Je devais y retrouver A. le balcon. au point de croisement de ces séries de réflexions. mieux que tous les autres aux condi- ils ont été rattachés tions générales où je me trouvais alors : c'est pourquoi il m'a suffi de me rappeler ces conditions pour les retrouver. en réalité. c'est que. Il est d'ailleurs depuis. si je n'avais leur survivance. parmi tant de souvenirs de cette période. Mais je ne les aurais pas évoqués euxmêmes. ces deux-là seulement se de forcé.. Cette série de représentations familières était bien le cadre naturellement le souvenir de cette dans lequel s'évoquait triste. chez mes beaux-parents. nous rappelleront-elles rattachent Si l'on hésite .

M. parce qu'elles se trouvent plus ou moins dans le champ de notre conscience. le nombre des points de repère n'en serait pas moins limité. Bergson s'en est rendu compte. Même en admettant que la mémoire puisse se dilater extraordinairement. suivant qu'il s'agit de la période la plus récente que nous venons de traverser. hier. La mémoire. par une opération de l'esprit Or. si nous entendions par cadre un système en quelque sorte statique de dates et de lieux. Par cadre de la mémoire nous entendons non pas seulement l'ensemble des notions qu'à chaque moment nous pouvons apercevoir. en effet. puisqu'il admet que c'est la totalité ou la presque totalité des événements de notre vie que la mémoire fait défiler devant nous. entre deux points de repère dans le tel événement. avant-hier : je puis en retrouver tous les détails . mais toutes celles où l'on parvient en partant de celles-ci. Il y a en d'autres termes des cadres dont les mailles sont plus ou moins serrées. ou sa date. que nous nous représenterions dans son ensemble chaque fois que nous songeons à localiser ou retrouver un fait.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 175 un village plutôt qu'un autre parmi tous ceux qui lés séparent ? De même. à moins temps. quand nous recherchons l'un d'entre eux. comment localiserons-nous au hasard une quantité d'autres que nous n'évoquions événements jusqu'à ce que nous tombions sur l'un d'entre eux qui soit presque en contiguïté avec le premier ? Il en serait ainsi. sans rapport avec ce qu'il devrait être pour que nous immédiatement le lieu et la date puissions y déterminer d'un événement passé. ceux qui se sont passés ce matin. ou d'un temps plus éloigné. retient avec une étrange précision les événements les plus récents. le nombre de faits qu'on peut retrouver de cette manière varie beaucoup. suivant qu'on s'approche ou qu'on s'éloigne de l'époque actuelle. analogue au simple raisonnement. Mais il n'est peut-être pas nécessaire d'aller jusque là.

de même que le téléla partie de la bande graphiste peut relire immédiatement où est inscrite la suite des traits qui précèdent. de l'une à l'autre. les semaines ne se 'difféet les circonstances rencient quelques figures pas : quelques faits dominants. lorsqu'il s'agit d'un Mais. se détachent seuls sur ce fond gris caractéristiques effacé. c'est que la possibilité d'évoquer ainsi. en son détail. l'une-après il n'y aurait pas de raison pour qu'on ne puisse passer indéen revenant en arrière. Dira-t-on que la perception actuelle n'est que le dernier des images les plus récentes. par un mouvement continu de pensée. de mes pensées et de mes impressions. la suite de mes actes. le passé récent. je suis en mesure de reconstituer par heure. les journées. de remonter. et pourquoi ruban semble-t-il se déchirer à un certain moment ? Si toutes les images subsistaient dans la mémoire. n'en est plus ainsi : il y a bien des lacunes dans mes souvetout semble avoir nirs. quelquefois. on n'y réussit pas. c'est que cette comparaison n'est pas exacte. plutôt. ou. du présent à cette partie du passé qui en est le plus proche. des souvenirs. tandis que d'autres continuent à s'inscrire ? Mais pourquoi s'arrêteraiton en tel endroit plutôt le qu'en un autre. à intervalles plus ou moins éloignés . sans qu'il me soit possible de repasser par tous les termes ou qui les séparaient comme je l'aurais qui les constituaient pu si je me les étais rappelés dès le lendemain. presque minute par minute. Les cadres dont de reconstruire nos nous partons. à quelques jours de distance. s'explique autrement que par la simple subsistance. disparu. et celui-là seul. Si finiment. disposées l'autre dans l'ordre où elles se sont produites. et qui nous permettraient tout . si je me rappelle c'est sous une forme abrégée. par conséquent. Mais plaçons-nous à un autre point de vue. terme de la série chronologique et qu'il est possible. il jour très rapproché. une suite d'événements. et des confusions .176 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE heure .

s'ils les comprennent tous. Lorsque. tant qu'il est récent. pour lui. Du moment où l'événement considéré a en quelque sorte épuisé son effet social. comme sans cesse cerl'espace. alors même que l'individu en ressent encore le contre-coup. tant que les individus sont rapprochés. l'ensemble moins importants. Qu'un fait se produise. dans D'abord. ne sont pas. celui-ci le retient. n'est en ce sens un fait social qu'aussi longtemps que d'autres préoccupations ne réclament point plus importantes l'attention du groupe. il ne compte plus que pour l'individu qui en a été affecté : il sort de la conscience immédiate de la société.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 177 après qu'ils ont disparu. n'importe prendre indifféremment lequel. Tant que n'intéresse souvenirs l'un les conséquences matérielles ou les répercussions psychiques de ce fait se font sentir dans le groupe. un fait qui concerne un individu le groupe que pendant un certain temps. nous l'avons : ils sont communs aux hommes dit. Je viens de faire 12 . c'est que le groupe dans son ensemble les retient tous. le met en bonne place dans de ses représentations. le groupe s'en désintéresse. On en aperçoit comme les groupes n'ont. qu'une stabilité tains de leurs membres s'éloignent d'eux. purement individuels d'un même groupe. Un deuil. si bien qu'on peut l'un de ceux-ci. comme point de repère. une importance bien les raisons. le deuil est ancien. Si donc ils s'étendent à tous les événements récents. un qui détermine ébranlement notable dans l'état ou affectif de perceptif d'eux. relative. et que l'acte ou l'état de l'un réagit ou peut réagir sur la manière d'être et les démarches des autres. c'est que les faits les plus récents présentent tous. à peu près équivalente. Les transformations du groupe ne résultent d'ailleurs pas seulement de ce qu'il se sépare de tels ou tels de ses membres : mais le rôle et la situation des individus change sans cesse dans une même société. Mais il en est de même de faits beaucoup HALBWACHS. si tous se trouvent sur le même plan.

comme nous. dans les jours qui suivent. etc. and books for all time. » et Remarquons que l'on n'apportera pas moins d'attention de curiosité à parcourir un journal qu'à se plonger en la lecture d'un livre d'histoire : c'est que. pendant quelques heures. et qui n'étaient pas ainsi présents S'ils me demeurent insignifiants. c'est-à-dire dans la conscience sociale. une découverte les moeurs. et à toute heure : « books for the hour. nous avons échangé des paroles : nos ont actes et notre conduite. et je me rappelle avec une grande précision les visages et les propos des personnes qui étaient avec moi en chemin de fer. pendant une courte durée. et pour une très courte période. mais qui sont beaucoup plus qui transforme anciens. et qui seront si vite et si complètement oubliés : pendant un jour. c'est que mes compagnons et l'oubli moins moi formions une petite société. et même un peu au delà : nous ou retrouver des amis compouvions nous rencontrer. tels qu'une guerre. muns. à ce propos. dans la ville où nous avons débarqué . Dans queldans de ces souvenirs rejoindront ques jours. une crise politique. à la multitude de faits individuels qu'enregistrent chaque jour les journaux. Il y a.. au premier plan. des livres qu'il est bon de lire à une heure déterminée. parce qu'ils perdent très vite leur intérêt. nous nous sommes observés. ils n'en pas moins été dans l'esprit de tous les membres du groupe. qui a survécu à notre séparation jusqu'au moment où chacun de nous s'est confondu dans d'autres groupes. comme disait Ruskin. Qu'on songe. au même titre que des événements beaucoup plus graves. avons donc encore quelque des raisons positives de nous intéresser temps les uns aux autres. pu en être modifiés .178 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE un voyage. eux. la plupart tous ceux qui les ont précédés. et d'autres qu'on peut relire tout le temps. sur le moment. et tous les incidents du trajet. les événements rapportés dans l'un et dans l'autre peuvent aussi bien conditionner nos auront .

la société n'a pas assez de perspective pour les classer : elle les accueille donc et les retient par ordre d'importance tous. Nous sommes tellement habitués à opposer les faits sensibles et les opérations intellectuelles que nous n'apercevons pas tout de suite dans quel ensemble de remarques.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 179 actes. c'est que nous pouvons passer de l'un à l'autre par une série de raisonnements. tous les souvenirs antérieurs. et de passer dans cette région de l'esprit où se conserveraient. c'est. Au fur et à mesure que de nouveaux objets se découvrent. Ainsi. et qu'il importe donc au même degré de les connaître. et c'est ce qui explique que. ce n'est point parce que les images correspondantes n'ont pas encore eu le temps de s'éloigner de la conscience. plutôt. d'ailleurs. à l'état inconscient. altérer notre condition. nous établissons ainsi une quantité de liens extérieurs entre nos impressions. Au cours de nos réflexions. à leur occasion. Dans le cas des faits récents. si l'individu retient si fidèlement toute la suite et le détail des événements qui remplissent les derniers jours. nous sur les traces relativement pouvons repasser mentalement durables qu'elles ont laissées dans notre esprit. nous poursuivons. à toutes nos puisque. les dernières heures qu'il vient de vivre. tout un travail d'interprétation. sans que les impressions se reproduisent. comme toutes les fois qu'il s'agit de faits qui intéressent l'ensemble de notre groupe. et ne peut dès lors les ranger que suivant l'ordre où ils se sont produits. Mais comment se fait-il que nous ne retrouvions pas aussi facilement les réflexions dont les impressions plus anciennes ont été l'objet. impressions nous avons ainsi substitué une série de schémas . et hors de la prise directe de notre volonté. rapprochements. et que nous passons de l'un à l'autre. prévisions rales est prise et en quelque sorte découpée toute perception. et vues généclassifications. par hypothèse. parce que tous ces événements sont rattachés par des rapports logiques.

ils me sont beaucoup plus familiers : je les revois en pensée. doute Les événements beaucoup moins pensée a dû se reporter que sur les événements de même que les images des maisons Pourtant. pour une raison sur la masse indistincte des autres ou l'autre. que jusqu'à des boutiques. façades et boutiques . lorsqu'on remonte dans le passé ? J'habite en un point déterminé d'une ville. d'ailleurs que. dans tout leur détail : je peux reproduire la série continue des faits d'hier. et que nous n'ayons rien gagné à remplacer les ce cadre Pourquoi images par le cadre de nos réflexions. à une certaine distance du présemble-t-il s'interrompre. et je peux maintenant de la ville. comme la suite ininterrompue des maisons. familières mentalement de beausi bien que je puis les reconstruire coup de manières aussi et à partir de beaucoup d'autres. c'est j'ai rattaché ces images que. Chaque jour en un quartier mes promenades me conduisent différent. à présent dans le temps : il semble que le Plaçons-nous cas soit très différent. je veux. etc. façon continue l'aspect des rues. la région qui avoisine ma maison . je pouvais me guider d'après ces images successives. inverse. qui. ressortent images inaperçues ? C'est que j'ai traversé bien souvent. tandis flottante une certaine limite. par une série de réflexions. cependant. des maisons. jusque là. et dans tous les sens.180 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ? Il semble que nous nous ou de décalques intellectuels en présence de la même difficulté retrouvions que tout à l'heure. faut-il par rapport qu'au delà je m'oriente à des points de repère plus discontinus.. sent. particularités ? Pourquoi. d'une me représenter ne puis-je Pourquoi. les unes aux autres de beaucoup de manières. quand je veux. plus ou moins éloigné : je parcours ainsi toutes les parties me diriger où. toutes les des façades. voisines de ma demeure. sur eux beaucoup moins souvent anciens. et peut-être les plus rapprochés ont eu sans ma d'occasions de se reproduire.

mais c'est une notion.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 18l de ma rue. Il se peut que. et c'est pourpas eu quoi. Au contraire. comme le cadre de la reconstruire qui permettrait (cadre de réflexions. quand on ne l'a vu qu'une fois. ils ont perdu une partie de leur contenu original : ils sont moins vifs. lé sont des souvenirs plus anciens : ceux-ci ont été évoqués. S'agit-il. La notion de la rue voisine est plus familière. l'image de tel monument que je n'ai vu qu'une fois reparaît avec sa fraîcheur initiale. Dans les deux cas on retrouverait les mêmes distinctions et les mêmes lois. et équivaut à la sensation. plus « maniables » : ils sont plus familiers. lorsque nous y repensons. plus ou moin éloignés dans le temps : les plus rapprochés n'ont d'être souvent évoqués. mais c'est une d'événements maintenant. qu'un événement ou qu'une figure laisse dans notre mémoire une image plus vive. que lorsqu'on l'a revu plusieurs fois ou qu'on y a souvent repensé. mais qui n'est pas du tout l'équivalent la sensation née en moi la première fois que je les ai aperçus. image vivante. l'image reconsloccasion . Ce schéma est incolore et sans vie : au contraire. les événements pour retrouver plus anciens auxquels j'ai eu beaucoup plus d'occasions de penser. plusieurs fois dans la mémoire : à chaque fois. il faut que je me reporte à des points de repère dans le temps qui se détachent sur la masse inaperçue des autres événements. On dira que nous confondons ici la vivacité des images et leur familiarité. je substitue aux objets un schéma où toutes les particularités qui m'intéressent de sont comprises. Il ne nous semble pas. L'image du monument éloigné l'est moins. Quand je reproduis mentalement l'image de la rue où je passe le plus souvent. ils frappent plus vivement Mais ils ne sont point familiers. de déterminations objectives) est plus réduit. et qui la reproduise plus exactement. cependant. comme notre imagination. mais plus clairs.

il arrive que nous quemment. plutôt que de contenu réel : c'est une image qu 'il dépend de nous d'idéaliser. . lorsque nous nous retrouvons plusieurs fois. que nous la retenons ? Lorsque le considérions avec moins 1. pense que « bien que nous nous figurions que nous nous souvenons de presque tous les détails d'une impression soudaine. Mais est-ce parce qu'elle est unique. Butler. et qui ne se reproduit pas. et qu'elles perdent en contenu ce qu'elles gagnent en précision. p. une quantité de réflexions. parce qu'elle correspond à un fait unique. d'attention . en réalité nous nous en rappelons beaucoup moins [au sens de : nous nous rappelons beaucoup moins de détails de cette impression] que nous ne croyons. contrairement à M. soudaine. mais riche de virtualités. A moins sur la pauvreté de détails qu'il ne s'agisse d'une impression " qui nous touche ». 148-149. qui n'enferme que peu de détails secondaires. que fort peu de chose 1.182 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE paraisse elle-même plus riche. et même lui prêter des traits contradictoires : elle n'en aura pas plus de réalité. Bergson. en a une vision moins colorée et plus incomplète que telle secondes. laisse un souvenir plus vif et détaillé. parce qu'elle n'a véritablement que peu de matière . et d'une impression simple.. » Et il insiste « » avec laquelle on s'en souvient. faire entrer dans son cadre une foule de qualités et de détails empruntés à truite nos sensations ou à nos autres images. et d'en évoquer une image équivalente à l'objet lui-même. sous forme au moins naissante. qui a longuement contemplé chaque partie du tableau qu'il compose. Autant dire qu'un peintre. n'est-ce pas plutôt parce qu'elle nous a intéressé et qu'elle a provoqué en nous. D'autre part il n'est pas exact que les images soient moins vives lorsqu'elles ont été reproduites plus souvent. et fréen présence du même objet. notre curiosité est émoussée. Sans doute. lorsque nous y pensons. au contraire. nous pouvons projeter sur elle. par les réflexions qu'elle provoqué en nous. nous soyons moins capables de le reproduire en tous ses détails. Mais il ne s'ensuit pas que. On dit qu'une impression nouvelle. Ibid. personne qui ne l'a regardé que quelques De ce que nous avons vu très rapidement il ne nous reste.

définit la familiarité du souvenir par la faculté que nous aurions de le reproduire à volonté. les événements récents ne se sont pas reproduits : mais il en est de même des événements anciens.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 183 nous nous trouvons pour la première fois dans une ville. D'où un qui nous le fait de nos . s'ils reproduisent des événements qui n'ont eu lieu qu'une fois. qui s'ajoute à notre temps. c'est un lieu nouveau. avec toutes les réflexions à une percepqui l'accompagnent. Mais ici une contemplation prolongée. et auxquels il semble que nous ayons moins eu l'occasion de repenser qu'aux événements anciens ? En effet. le cadre. sans évoquer à nouveau les souvenirs récents eux-mêmes. un événement si l'on Enfin. les monuments. Comment se peut-il que les souvenirs récents soient plus familiers. C'est un moment sion. qui n'a occupé qu'un instant. Nous en gardons un sité les maisons. c'est un aspect nouveau de notre groupe. comment contester que les événements les plus récents se présentent à notre esprit avec un tel caractère ? Les souvenirs qui leur correspondent sont donc à la fois plus vifs et plus familiers. Mais il y a tout lieu de croire que. modifie nouveau. équivaut certainement tion renouvelée : ce n'est pas une impression unique. Nous devons insister sur ce dernier point. souvenir plus vif que si nous y étions demeurés longtemps sans regarder d'un peu près ce qui nous entoure. voir sous un autre jour. on est revenu plusieurs fois tout au moins sur certaines réflexions qui les ont accompagnés. nous examinons avec une attention aiguisée par la curioetc. à notre espace. et si on n'y a point repensé plutôt et plus souvent qu'à ceux-ci. à son tour. Chaque fois que nous replaçons une dans le cadre de nos idées acimpressions mais l'imprestuelles. Reste à savoir si on n'y a point repensé. le cadre transforme l'impression. et revenir à la question que nous avons posée.

à hier. on sait qu'à partir de chacun d'eux on en reconstituerait encore beaucoup d'autres qui sont compris dans le même enchaînement d'idées.184 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE travail de réadaptation perpétuel. et je sais aussi que ceux-là me permettraient de retrouver ceux-ci. De ces souvenirs à beaucoup récents. qui diffère sans doute très peu du précédent. d'une lecture que je fais aujourd'hui. je repense à ce matin. qui nous oblige. je repense à d'autres endroits où j'ai été ces derniers jours. ou bien où je demeure. dont nous avons parlé. modifie les rapports de l'élément formé avec tous les autres. C'est ainsi qu'à l'occasion transd'une visite. Mais il faut en réalité passer sans cesse d'un cadre à un autre. et en lui seul. pour fixer leur place dans le temps . pour situer par rapport à eux ceux où je me rends. pour me faire une idée plus précise de la portée actuelle des propos que nous allons tenir. et qu'il dépendrait qu'elle s'en approche d'elle de les reproduire. de même que. ces derniers temps. puisque tout changement. que qu'on repasse rapidement sonnement mathématique nous ayons du moins le sentiment à chaque instant. et je me représente les amis que j'ai vus. et les questions qui intéressent des groupes plus ou moins étendus. aujourd'hui . à revenir sur l'ensemble de notions élaborées à l'occasion des événements antérieurs. je sais qu'ils tiennent d'autres de la même période. d'une promenade. si léger soit il. d'un fait antécédent S'il s'agissait de passer simplement à un fait conséquent. dont j'ai su ou vu qu'on s'occupait. à l'occasion de chaque événement. nous pourrions être perpétuellement dans le moment présent. lorsles principaux termes d'un raiun peu long. Ainsi s'explique que notre pensée repasse sans cesse sur les événements de la période la plus récente. de l'article ou du livre que j'ai sous les yeux. les gens que j'ai rencontrés dans les rues. mais qui en diffère : c'est pourquoi nous devons sans cesse nous représenter à nouveau presque tous les éléments de ce cadre. .

et se trouvent ceux qui nous entourent. Ils agissent ou peuvent société au moins temporaire. agir sur nous. Quelle que soit la gravité de la crise que traverse une société. il faudrait que la société disparût un jour. mais nous n'en demeurons pas moins capables d'évoquer les images des jours précédents et de remonter de l'une à l'autre d'une façon continue. Au lendemain la continuité interrompent de guerre d'un deuil dans une famille. Les hommes elle exprime une solidarité plus étroite. à chaque mo- . le champ de nos pensées et de nos réflexions sans doute se déplace. ceux qui. C'est pourquoi nous nous souvenons si bien du passé le plus récent. tant que dure l'impulsion en ont reçue : or l'impulsion dernière. à s'entretenir. malgré les ruptures d'équilibre inattendues et les brusques changements d'orientation qui de la vie sociale. les hommes continuent les familles ne sont pas tout à coup dissoutes. La desd'une société n'empêche pas et la dispersion truction comme s'ils en faisaient ses membres de se comporter dernière qu'ils encore partie. et les objets que nous avons vus le plus récemment. pour reparaître le lendemain sous une autre forme. Ce n'est point parce que la proximité dans le temps ou l'espace agirait à la mac'est plutôt qu'en général nière d'une force d'attraction. autour de nous. et nous sur eux. Ainsi s'explique que les derniers souvenirs qui disparaissent. dans l'espace.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 185 Ainsi s'explique que les événements les plus-récents soient aussi. forment une série continue. à se rencontrer. qui vivent avec nous une forment dans nos environs immédiats. c'est la plus récente. d'une déclaration dans une nation. Pour qu'il en fût autrement. Ils font partie de nos préoccupations quotidiennes. en ce sens. il en est de même de celles qui. Si les images rapprochées dans le temps se tiennent à ce point. les plus familiers. qu'un de ses membres mourût à un genre de vie sociale pour renaître à un autre.

sont le plus à distance. dans la rue. besoins ou curiorépondent à des préoccupations sités qui ne se réveillent que par instants. Je reçois une lettre où l'on m'engage à faire partie d'une société que je ne connaissais polipas : il s'agit d'une oeuvre sociale. la visite d'un étranger. mais ce genre d'activité viendrai dé ce que j'ai lu. latentes. ou bien j'ai fait une démarche préparée depuis . nous paraîtront ceux qui. mais qui ne l'étaient pas. une enseigne baroque. nous en trouvions les plus récents demeurent Si les souvenirs quelque temps dans l'esprit. d'une organisation : je ne suis pas encore disposé à tique. un grand cheval attelé à côté d'un petit âne. ou des denrées quelconques. alors que nous insignifiants. dans un bureau. dans un salon. et que je perçois au passage. ils ne nous intéressent cependant pas tous pour les mêmes en rien. au cours actuel de nos pensées : par exemple. je remarque. pour y réfléchir quand j'en aurai ou seconle temps. apparemment raisons.186 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ment. le plus près. au milieu de ces faits insignifiants daires dans le tableau de ces dernières journées. j'ai reçu des nouvelle de ma mêlée à la famille. D'autres ou que j'écoute distraitement. ou d'amis dont la vie est étroitement mienne . une suite de propos sur des sujets qui ne me concernent pas. ou scientifique m'intéresse. un déguisement bouffon : je me dis que je le décrirai à mes enfants pour qu'ils s'en amusent. des fruits. et ne sont pas au premier plan de ma conscience : par exemple. et à un étalage. forment la trame la plus solide de notre pensée. Enfin. je me souy adhérer. Il y en a qui ne se rattachent au moins. peut-être. nous en retenons d'autres qui comptent pour nous bien plus que tous ceux là : par exemple. je me promets de repasser là un autre jour pour en acheter. si la mémoire ne choisit pas entre eux. de gens que je ne connais pas le costume et la physionomie et que je croise par hasard. Un spectacle comique retient mon regard.

éveillent la curiosité : car on ne sait encore ni quelles questions passeront au premier plan. et tous les députés aussi. tout où les faits se produisent. etc. au moment que nous n'avions rien à en attendre. et presque sur le même plan. Celles-ci. Ainsi. une idée qui l'enrichira.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS I87 longtemps. les exemples que nous avons énumérés changent quelquefois de case : je peux apprendre par hasard. ou viennent de se produire. obtenu un résultat longtemps attendu. des faits de nature à modifier mes projets mes sentiments les plus proles plus anciens. en regardant les étalages. on est triste de la rue. Cette légèreté apparente cache une conviction bien fondée : c'est qu'aucun des faits qui se produitant que sent autour de nous ne peut nous être indifférent. tout ce qui occupe les premières séances. la préocou désespéré. ni quels membres se distingueront de la masse par leur sens politique. nous fassent Cependant il arrive que les moins importants : oublier les autres. est possible. se font voir assez vite. les nouvelles que les se gravent dans notre en manchette. au cours d'une conversation banale avec des inconnus. Mais. De fait. ressenti tel chagrin. Entre ces diverses catégories de faits on volontiers croirait qu'il n'y a pas de commune mesure. nous ne savons pas quelles en sont les conséquences pour nous. se réunit pour la preassemblée parlementaire lorsqu'une mière fois. ou simplement par leur originalité. et cependant l'animation cupation de ne point nous faire écraser. chacun pris à part. d'un ou deux jours. un spéculateur trouvera. à transformer fonds . artiste. et nous pouvons nous attendre à tout. leur éloquence.sans doute. un commerçant. et il ne nous faut pas beaucoup de temps pour être fixés : le plus souvent nous constatons au bout de quelques heures. et nous en distraient momentanément par exemple on sort d'une chambre de malade. un . portent journaux mémoire à côté des images pénibles qui nous obsèdent. toutes les paroles prononcées ont de l'importance. un. toutes les questions discutées.

outre ses transformations perpétuelles qui tiennent à ce que le présent se déplace. c'est qu'à mesure que nous remontons nous nous rapprochons plus loin dans ce passé immédiat. Le cadre dont nous avons parlé jusqu'ici. La proximité dans le ici qu'en tant qu'elle temps. plus nous sommes capables. simultanément. de plusieurs groupes. nous en écartent. Mais nous faisons partie. cesse le cours de nos intérêts. et il faut dire qu'en général plus ils nous tiennent étroitement. au lieu de nous ramener au présent. De tels faits remarqués il y a quelques jours. ou bien je suis convaincu maintenant que je n'ai rien à en tirer. de ce qui amuse ou émeut un moment le passant. Mais cet effacement progressif ne se produit pas également et à la même distance dans toutes les directions.188 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE écrivain. jusqu'assez loin. ou au cours d'événements qui s'espacent sur quelsont noyés et ques jours. d'une cariAinsi se brise et se renoue sans cature. tirera les éléments d'une étude. se défait et se refait. ou bien j'ai tiré tout le parti qu'il me convenait. doit donc s'adapter de façon durable à ces cadres Si l'ensemble . et cessent de se rattacher étroitement à nos préoccupations actuelles. des souvenirs récents. si bien que les faits principaux submergés sous une foule de pensées accessoires et parasitaires. d'un tableau. comme s'il s'agissait de souvenirs très récents. de remonter d'un mouvement continu dans leur passé. n'intervient d'une période ou d'une situation de la exprime l'unité société. qu'il y en ait une. d'une nouvelle. De l'impression que laisse en nous le passé immédiat exacte dans ces romans on trouverait une image assez où l'auteur note et décrit minu- tieusement toutes nos réflexions au cours d'une soirée mondaine. ou plutôt des pensées forme un cadre qui perpétuellement qui s'y rapportent. et qu'on perd à chaque instant le fil de l'histoire en admettant principale. de la limite au delà de laquelle nos réflexions. nous l'avons dit.

habitants d'un même village. construite au milieu d'un parc : aux environs immédiats. d'une ville à une autre ville : ces le réseau des allées. l'existence de groupes continus avec lesquels nous avons fait ou faisons corps. de même que dans la commuautour nauté très large et très changeante que constituent ou pouvons rende nous tous ceux que nous rencontrons et plus contrer sont engagés des groupes plus restreints stables. hommes de même croyance. serpentent. soit que nous ne cessions pas d'y adle passé de ces groupes.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 189 plus étroits mais plus allongés. Qu'on songe à une maison. membres d'une même classe. parce qu'il semble que notre pensée oriente de façon constante une de ses faces de leur côté. famille large. se rejoignent. mais supposons que la maison soit au point de départ ou sur le passage de plusieurs routes qui conduisent d'un bourg à un autre. et s'entrecroisent et ramènent toutes à peu près au même endroit : ainsi la plupart de nos réflexions sur les événements les plus récents ne s'écartent guère du présent. La masse des êtres qui circule une société cités rues de nos grandes représente et un peu « mécanisée ». Dans les villes. sans traversent grands chemins s'infléchisse : si nous les suivons. famille étroite. Nous retrouvons ments et les personnes qui les définissent pour nous. et ne nous conduisent pas bien loin . les hommes qui se croisent s'ignorent le dans les plus souvent. soit que nous les traversions à intervalles plus ou moins éloignés. amis. des allées se séparent. que chaque individu avec lui-même. sans oublier la société forme en quelque sorte originale. ils que leur direction . et il en est de même de la plupart des impressions ou souvenirs qui ne se rattachent point à la partie Celle-ci suppose de notre vie sociale la plus importante. les événehérer. Les qui s'est désintégrée images de la rue glissent sur nous sans laisser de traces bien durables. compagnons de travail.

sans s'y égarer. elles nous transportent ce qui est dans l'intervalle : notre attention se fixe seulement sur les endroits qu'elles relient. d'ailleurs. que ces voies sont les pays. de collines. et nous conduisent par une voie directe. l'histoire de nos relations anciennes et récentes avec tel ou tel de nos amis d'à présent. sans en faire le tour. c'est-à-dire par une suite de réflexions qui. des dates. une partie de ces routes. les faits du tous importants. valdirectes. des incidents. au delà du parc. ou d'autres que nous avons suivies quelque temps. et qui font partie du même ensemble. les groupes d'images successives qui dessinent les grandes continue et les courants de notre lignes de notre activité vie émotive ou passionnelle. et même au d'apercevoir delà d'autres parcs.190 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE nous conduiront toujours plus loin . ni envelopper dans leurs replis tout ce qui mériterait d'être vu : tendues d'un point à un en quelque sorte par-dessus autre. sans en suivre toutes les sinuosités. ne reproduit pas tout le détail des événements et des figures. la couche superfitraversent cielle des souvenirs récents. C'est ainsi que la série de famille. des personnes que la famille met au premier plan dans son histoire. nous l'avons vu. au passé de notre famille. et ne passe point par une série continue d'images juxtaposées dans le temps. et qu'elle de ses membres. dans la masse des autres. non plus au passé immés'applique diat. par exemple. et on peut imaginer aussi qu'autour de la maison des éclaircies nous permettent entre les arbres. forment un système mieux lié et en quelque sorte plus rigide. de bois. Tandis que. En d'autres termes la mémoire. mais. dans des régions plus éloignées du passé. impose avec le plus de force à l'attention Ainsi se constituent d'autres cadres. nous paraissent aussi passé immédiat lorsqu'elle longtemps que nous ne nous en sommes pas éloignés. Quand nous disons. il y a des époques. nous entendons qu'elles traversent lées et montagnes. bien différents des préde nos souvenirs .

LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 191 cédents en ce qu'ils ne comprennent qu'un nombre limité de faits saillants. dans sa pensée. Ils servent plutôt à déterminer l'ordre de grandeur ou d'intensité des souvenirs que nous devons évoquer pour que reparaisse le souvenir cherché. à partir desquels. En résumé. Mais. Bergson a parlé lui-même de ces « sourencontrions. que nous tombons sur certains autres souvenirs voisins de celui-là. nous prenions successivement des cartes d'une échelle de plus en plus grande. en passant en revue tous ceux qui se succèdent entre eux. comme d'autant de supports sur lesquels reposeraient tous les autres. il n'est pas non plus nécessaire de supposer que nous évoquons tous les souvenirs tous les événements qui reproduiraient et toutes les images de ce passé. comme l'a bien vu M. de proche en proche. jusqu'à ce que nous le M. ce n'est point par hasard. Bergson. nous arriverions à celui qui nous occupe. séparés par des intervalles quelquefois assez larges. Mais. ces souvenirs dominants ne sont pas exactement des points de repère. jusqu'à ce que l'une d'entre elles contienne la ville en question. et qui leur ressemblent toutefois en ceci : comme eux ils résultent de ce que la mémoire des hommes dépend des groupes qui les enveloppent et des idées ou des images auxquelles ces groupes s'intéressent le plus. lorsque nous recherchons la place d'un souvenir dans le passé. ayant à retrouver une ville et son emplacement. Tout se passe comme si. d'autre part. C'est bien cela qu'il entend par ou la dilatation de la mémoire. qui l'encadrent et qui nous permettraient de le localiser. venirs dominants » qui jalonnent le temps écoulé. Les souvenirs l'expansion à telles ou telles villes caracdominants correspondraient .

mais il serait inutile suffisait en même temps toutes les autres. et d'une leur rôle. Mais alors ce n'est entier qui exerce sur nous une pression en vue de pénétrer dans notre conscience. et qui nous permettraient rentes échelles. elle suppose qu'à il faut reproduire tous les autres propos d'un souvenir souvenirs de même importance. Mais il nous semble qu'une telle méthode nous donnerait à la fois trop. ou. nous l'avons vu. d'autres villes proches. dans le passé. plus exactement. sur la même carte qu'elles. esprit. et sur les rapports que notre attention qu'elles peuvent avoir avec celle-ci. autrefois. il suffirait pour découvrir se porte sur elles. ces villes caractéristiques d'évoquer aussi celle que nous cherchons. Dira-t-on qu'il en ce s'agit en réalité dès souvenirs qui nous paraissent moment les plus importants les ? C'est donc qu'on de vue du présent. si bien que nous serions assurés de retrouver. de nous les rappeler. si nombreux que soient les souvenirs qui défilent dans notre un qui se dissimule. Ce n'est plus la série chronologique des états passés qui reproduirait exacenvisage du point plus le passé tout savons bien s'il . c'est-à-dire de reproduire de regarder la carte et tout ce qu'elle contient. et pas assez. importance Sinon. quand nous en cherchons nous le sont beaucoup moins que qu'ils ceux qui nous demeuraient présents autrefois. souvenirs correspondant eurent la même importance. A cela se bornerait équivalente. Est-ce là une illusion ? Ces souvenirs subsistent-ils à l'arrière-plan de la mémoire ? Mais. D'une part. nous parurent en effet tous importants. tous les à des événements qui. alors qu'ils faisaient partie de notre passé immédiat. au moyen de nos idées et de nos perceptions actuelles. d'une foule de faits ou de figures qui. Mais. le plus grand nombre ont assez vite disparu de telle sorte qu'il ne soit plus possible aujourd'hui.192 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE téristiques par leur grandeur ou le nombre de leurs habiles difféde distinguer tants.

de tel souvenir dominant. sans cesse l'une par rapport c'est qu'il n'y a aucun rapport défini et stable entre cette personne et aucune de ces unités. qui peuvent reparaître. une telle méthode ne suffirait pas : elle ne nous permettait pas de retrouver la place d'un souvenir. etc. 13 . plutôt que toute autre ? Si nous ne voulons pas procéder au hasard. Je la découvrirai si je vais dans les hôtels où elle a pu plus certainement HALBWACHS. mais ce sont ceux-là seuls d'entre eux qui correspondent à nos préoccupations actuelles. de telle plus nous serons perdus.. Il faudrait que j'aie le temps et la possibilité de dévisager une à une toutes les personnes de cette ville. il faut bien que nous ayons d'avance dans l'esprit quelque notion générale des rapports qu'il cherché et les autres. En effet. en la supposant unique. plutôt que d'une à partir d'elle. c'est que les unités qui la composent se déplacent. La raison de leur réapparition n'est pas en eux. correspondent à celle que nous cherchons. mais de ces rapports. leur costume. suivrions-nous autre ? Et pourquoi. Pourquoi est-il que nous réfléchissions une personne dans les rues si malaisé de retrouver d'une ville ? C'est que la foule qui remplit les rues est mouvante. les villes. à l'autre. de chercher ce souvenir dans telle dans telle région plutôt région du passé. plus ou plus se multiplieront les cartes s'agrandiront. et il faut y a entre le souvenir sur ces rapports. il s'agit. par leur taille. d'abord. mais dans leur rapport à nos idées et perceptions d'aujourd'hui : ce n'est donc pas d'eux que nous partons. D'autre part. Pourquoi partirions-nous ville connue. Mais pourquoi que dans toute autre ? Pourquoi dans telle section de la carte à petite ou à grande échelle. plutôt que dans telle autre ? Choisirons-nous cette section au hasard ? Admettons que nous passions méthodiquement des cartes moins détaillées aux cartes plus détaillées.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 193 tement les événements anciens. au moins celles qui. telle direction.

des chemins de fer. Elle peut. des raisons pour quelle s'y trouve ou qu'on l'y ait vue. je puis avoir à ma disposition cartes d'un pays. par une série de remarques et de recoupements.194 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE descendre. une autre qui indique la division en celle du réseau départements ou provinces. tel fleuve.. sans même lire son nomPar exemple. la recherche d'une petite ville sur une carte très détaillée : on s'apercevra que. à proximité nistrative. si on la trouve. tacher à un ensemble la place dans le temps. les reconstruire à tout sans moment. en général. à la poste. Si je sais qu'une ville donnée se trouve dans telle grande subdivision admide sur telle ligne de chemin de fer. j'en repérerai de façon très approchée l'emplacement. dans les musées. pour opérer ce rapprochement. contiguïté a objecté qu'on ne peut penser à un rapport . ne procède guère autrement. et auxquels elle se réfère assez souvent. ce n'est point parce qu'on a aperçu son nom perdu au milieu de beaucoup d'autres : c'est qu'on a. et où on était en mesure d'indiquer son emplacement. et qui s'imposent à elle avec la même autorité Pour localiser un souvenir. en tout cas. ceux qui d'évoquer. ont soutenu besoin que ont été en A quoi on que les formes du langage. Or il nous semble bien que la mémoire. Qu'on réfléchisse d'un peu près à l'exemple que nous avons donné. pour qu'on puisse dire qu'elle les porte toujours avec elle. partant dans le temps ou l'espace avec lui. déterminé l'endroit précis où elle devait être. on n'a de ce souvenir. au lieu d'une carte très détaillée. avec les grandes stations. Elle dispose de cadres qui sont assez simples. une troisième. etc. le ratd'autres souvenirs dont on connaît Les psychologues associationnistes que. car ils sont faits de notions qui interviennent cesse dans sa pensée et celle des autres. très plusieurs l'une où sont dessinés les fleuves et les schématiques. en effet. parce qu'il y a. dans bien des cas. en définitive. chaînes de montagne. il faut.

que le signe d'une communauté Ce n'est point parce qu'ils sont semblables qu'ils peuvent s'évoquer en même temps. parmi beaucoup d'autres. Nous devons les replacer dans un ensemble de souvenirs à communs et plus durables. nous l'avons vu. Mais il en est exactement de même lorsque nous cherchons à localiser des souvenirs anciens. d'autres groupes. les souvenirs de famille se ressemblent en ce qu'ils se rapportent sous à une même famille. que nous adopn'est . que notre attention souvenirs qui sont toujours au premier plan de sa pensée. au moyen d'une logique qui lui tous ses autres souveest propre. là encore. ce qui rattache les uns aux autres des souvenirs récents. cela revient à dire que l'attention se porte alors sur ces deux termes. pour que nous les évoquions. Pour évoquer cet ensemble. le jour ou les jours précéou nous avons été en rapport dents. Mais. groupes plus étroits tels que notre famille. Certes. que nous au point de vue de ce groupe. il suffit. et à partir desquels il est habitué. ce n'est point qu'ils sont qu'il contigus dans le temps. La ressemblance n'est. au groupe des hommes avec lesquels nous sommes en rapport en ce moment. entre les souvenirs récents et les souvenirs anciens. à retrouver ou reconstruire nirs. Il n'y a pas de différence. Mais ils diffèrent beaucoup d'autres rapports. Il suffit nous placions tions ses intérêts. cas. dans ce d'intérêts et dépensées. à cet égard. dans le cas des souvenirs récents. et que nous suivions la pente de ses réflexions. c'est qu'ils font partie d'un ensemble de pensées communes à un groupe. C'est plutôt parce qu'un même donc. et pas possible de localiser un souvenir si la suite des termes dont il fait partie ne se présente chronologique pas à nous. d'association par contiguïté. Il n'y a pas plus lieu de parler ici d'association par ressemblance que.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 195 de contiguïté entre deux termes que si on les connaît déjà l'un et l'autre . que nous adoptions l'attitude commune aux se porte sur les membres de ce groupe.

Ce qui fait que les psychologues ont imaginé d'autres théories pour expliquer la localisation des souvenirs. tel qu'il se présente dans la pensée individuelle. sous les rubriques de la ressemblance et de la contiguïté. On ne comprend bien chacun d'eux. c'est que. des associations par compte de la diversité la diversité des individus. les uns permettent de reconstruire les autres. telle qu'elle résulte de leurs dispositions physiologiques naturelles ou acquises : hypothèse très compliquée. suivant son tempérament et les particulier circonstances de sa vie. s'associer. dans sa pensée. ils ont rendu Ou bien ce qui n'était pas une explication. vérifiable. difficilement qui nous écarte du et qui n'est en somme. a une mémoire qui n'est celle d'aucun autre. En réalité il est exact que les aussi. S'en tenant ils ont constaté que les souvenirs pouvaient Alors. que si on le replace dans la pensée du groupe correspondant. de mémoires collectives distinctes. de bien des manières. de même que les hommes font partie en même temps de beaucoup de groupes différents. de même le souvenir d'un même fait peut prendre place dans beaucoup de cadres. et est capable de les évoquer en même temps. C'est parce et que qu'ils sont associés dans l'esprit qu'ils s'évoquent. qu'une constatation. puisque de toute impresdomaine qui relèvent à l'individu. aux l'individu qu'en rattachant groupes divers dont il fait en même temps partie. Mais ces des divers modes d'association résultent des souvenirs diverses façons dont les hommes peuvent s'associer. souvenirs se présentent sous forme de systèmes. . Elle n'en est pas moins une partie et comme un aspect de la mémoire du groupe. elle psychologique. On ne comprend bien quelle est leur force relative. ou bien ils ont classé ces associations en quelque groupes très généraux.196 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE groupe s'y intéresse. et comment ils se combinent dans la pensée individuelle. Certes chacun. qu'ils se ressemblent.

c'est voir dans ce qui nous arrive une application particulière de faits dont la pensée sociale nous rappelle à tout moment le sens et la portée qu'ils ont pour eUe. or. et que. même qui vous concerne en apparence le plus exclusivement. c'est-à-dire en nous mettant à la place des autres. Ainsi les cadres de la mémoire collective enferment et rattachent les uns aux autres nos souvenirs les plus intimes Il n'est pas nécessaire que le groupe les connaisse. c'est rattacher en un même système d'idées nos opinions.LA LOCALISATION DES SOUVENIRS 197 sion et de tout fait. nous devions suivre la même marche pour les retrouver. On ne peut en effet réfléchir sur les événements de son passé sans raisonner à propos d'eux . Il suffit que nous ne puissions les envisager autrement que du dehors. qu'à notre place ils auraient suivie. c'est-à-dire où on l'a rattaché aux pensées qui nous viennent du milieu social. . raisonner. on ne garde un souvenir durable que dans la mesure où on y a réfléchi. et celles de notre entourage .

.

aussi bien qu'à tout autre ensemble collectif. à vrai dire. Ces consciences restent à certains égards les unes aux autres. Ce n'est pas là une simple métaphore. de la mémoire collective et de ses cadres. et croit souvent ne retrouver rien que cela. chacun d'eux se souvient à sa manière du passé familial commun. Nous nous en sommes tenu jusqu'ici à observer et signaler tout ce qu'il entre de social dans les souvenirs individuels. et que nous attribuions une mémoire à la famille. à cet égard comme à tant d'autres. comme sur autant de terrains différents. dans la dépendance de la société. dans les consciences des divers membres du groupe domestique : même lorsqu'ils sont rapprochés. Les souvenirs de famille se développent. En dépit des distances que mettent entre eux des tempéraments et la variété des circonsl'opposition tances. sans qu'on l'ait envisagée du point de vue du groupe ou des groupes dont elle serait une des fonctions les plus importantes. A présent que nous avons reconnu à quel point l'individu est. dans les pages précédentes. été souvent question. mais à certains égards impénétrables seulement. à plus forte raison lorsque la vie les tient éloignés l'un de l'autre. c'est-àdire dans ceux où chaque homme retrouvé son propre passé. il est naturel que nous considérions le groupe lui-même comme capable de se souvenir. par exemple. du fait qu'ils ont été mêlés' à la même vie quoti- .CHAPITRE LA MÉMOIRE COLLECTIVE V DE LA FAMILLE Il a.

les membres d'une famille s'aperçoivent bien qu'en eux les pensées des autres ont poussé des ramifications qu'on ne peut suivre et dont on ne peut comprendre dienne. il parle à ses camarades ou à son maître de sa famille. mais on ne le confond pas avec sa famille. c'est que ses gestes et ses paroles d'écolier s'accordent si bien. ces rapprochements Continus ou intermittents. car les pensées qui le ramènent vers ses parents et qu'il peut exprimer ne trouvent pas de point d'attache à l'école : personne ne les comprend. tant qu'il en est éloigné. sans quitter le milieu scolaire. on ne comque les souvenirs de famille prendrait pas en particulier rien d'autre reproduisent sommes entrés en contact où nous que les circonstances avec tel ou tel de nos parents. qu'on le confond avec l'école elle-même . donneraient Heu à des impressions successives. il y en a toujours quelquesdans un groupe d'individus. uns qui changent. le dessin. Un enfant. est comme une unité humaine complète.200 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et qu'entre eux des échanges perpétuels d'impressions et d'opinions ont resserré des liens dont ils sentent quelquefois d'autant plus vivement la résistance qu'ils s'efforcent de les briser. en quelque sorte. tant qu'on ne l'envisage que sous l'angle de l'école . avec le cadre de l'école. dans une classe d'école. de sa maison. puisque. si on songe alors à ses parents. personne ne peut les compléter . le même enfant. tant qu'il s'y trouve. dont chacune sans doute peut durer et demeurer pareille à elle-même pendant une période d'autre plus ou moins longue. mais qui n'auraient que celle que leur communiquerait stabilité conscience individuelle qui les éprouve. n'apparaît plus que comme une partie et un fragment détaché d'un tout . de les rejoindre. D'ailleurs. qu'à condition de rapprocher toutes ces pensées et. si. Si l'on s'en tenait à la mémoire individuelle. et elles ne se suffisent certainement pas. l'aspect de l'ensemble changerait aussi pas la . dans son ensemble.

LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 201 sans cesse pour chacune de ses parties. Nous le sentons bien. a dit Durkheim. De quelque manière qu'on entre dans une famille. par la naissance. rapports ? Mais. chez qui sentiments individuels se forment et se manifestent avec tant ces sentiments ne comprend pas la nature de tels rapports. il y a bien des sociétés où la parenté ne suples sentiments pose pas la consanguinité. giques individuels qu'on retrouve aussi chez les animaux1». « Il faut. . ou autrement. d'abord. qui fixent notre place. par le mariage. d'intensité. Mais il n'en. et les La famille obéirait à l'impulsion suivrait dans leurs mouvements. Cependant. et les pensées et sentiments qu'ils nous imposent. et nous ne confondons pas nos impressions et réactions affectives en présence des nôtres. dominant 1. mais des règles et des coutumes qui ne dépendent pas de nous. il y a bien un rière tout cela. et qui existaient avant nous. si bien qu'eux-mêmes seraient des individuels. Les souvenirs famiainsi à une suite de tableaux succesliaux se réduiraient avant tout les variations de sentiment sifs : ils reflèteraient ou de pensée de ceux qui composent le groupe domestique. distinguer radid'êtres unis par un calement de la famille le rapprochement d'où dérivent des sentiments psychololien physiologique. par l'ascendant physique habituelle avec les frères et soeurs. on se trouve faire partie d'un groupe où ce ne sont pas nos sentiments personnels. est rien. D'autre part. Dercohabitation tout cela. par la la mère. Sa vie s'écoulerait comme de la leur. dans le même temps qu'elle. de famille ne s'expliquent pas non plus par les soins de du père. Cours inédit sur la famille. Durkheim. l'enfant. et les traditions famille ne dureraient qu'autant qu'il pourrait leur convenir. Dira-t-on que nous éprouvons pour que les sentiments nos parents s'expliquent par des rapports de consanguinité. de ses membres.

il faut bien admettre que les impressions et expériences des individus qu'unissent des rapports de parenté reçoivent leur forme et une large partie de leur sens de ces conceptions que l'on comprend et dont on se pénètre du seul fait qu'on entré dans le groupe domestique ou qu'on en fait partie. qui ne peut prendre naissance que dans la famille. avant le mariage. Que nos sentiments et nos attitudes nous soient inculqués ou enseignés à cet égard par des individus. sans nous en douter. qu'ils ont apprises inconsciemment dans leur famille. Dans l'antiquité lé mariage n'a jamais été la simple consécration d'un rapprochement fondé sur un sentiment mutuel. ce qu'il croit ignorer luimême. ne peut le leur faire prévoir. en quelque situation familiale que les circonstances puissent nous placer. de sa mère. et de tous les siens une attitude qui né s'explique pas seulement par l'intimité de la vie. à cet égard. dans leur passé individuel.2102 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE obscur et précis de ce qu'est la parenté. ni l'homme. obéiront à des règles traditionnelles. Rien. tout ce qu'il nous est nécessaire de mettre en oeuvré. même après le mariage. comme leurs enfants les apprendront après eux. Aucun d'eux. dans quel rapport ils vont se trouver. La fille grecque ou romaine entrait dans une famille nouvelle dont elle devait accepter le culte et les traditions. du fait qu'ils fondent une famille nouvelle. et quel ordre d'idées et de sentiments s'imposeront à eux. Dans nos sociétés. Mais tous deux. Dès loirs. De bonne heure l'enfant adopté vis-à-vis de son père. peu importe : ne s'inspirent-ils pas eux-mêmes d'une conception générale de la famille ? Et il en est de même des relations d'ordre familial qui s'établissent entre époux. et qui ne s'explique que par elle. par la différence d'âge. ne pourra enseigner à l'autre. par les d'affection sentiments habituels pour ceux qui nous sentiment à la fois . C'est ainsi que nous savons. ni la femme ne savent bien.

à vrai dire. si on ne leur faisait pas obstacle. et qui ne dépendent point de nous. Sans doute. si spontanés soient-ils. en dépit de l'éloignement et des séparations. autant et plus que son père ou sa mère. à l'intérieur même de la famille. et même des oncles. que ce genre de manifestations affectives. de respect vis-à-vis d'être plus forts que nous et de qui nous dépendons. entre ce genre d'affectivité capricieuse. suivent des chemins tracés d'avance. De tels sentiments. Sans doute aussi. même modérés. ou bien la famille réussit. Il est déjà bien extraordinaire que la famille réussisse si généralement à obtenir de ses membres qu'ils s'aiment tout le temps. qu'on préfète un cousin à un frère. et qu'ils dépensent dans son sein la plus grande part des ressources affectives dont ils disposent. et de reconnaissance en raison des services qu'ils nous tendent. hors de là famille.LA MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 203 entourent. ima- . on a des amis. déréglée. Mais à peine se l'avoue-t-on à soi-même. soit que le mariage transforme en parenté ce qui n'était que le rapprochement de deux individus. Il n'y a rien de moins naturel. soit que de tels amis. et se transportent ou se transporteraient souvent. des tantes. mais dont la société à pris soin d'arrêter la direction. à s'agréger ces relations et liaisons. sinon pour l'individu. comme si. Mais alors. d'une personne à l'autre. les sentiments ne se règlent pas toujours sur les rapports de parenté. OUparce que nous leur ouvrons l'intimité de notre maison. subissent bien des fluctuations. Les sentiments. et l'expression des sentiments ne s'en règle pas moins sur la structure de la famille : or c'est ce qui importe. OU bien elle s'en désintéresse. deviennent presque des parents. Il arrive qu'on aime des grands-parents. par lé privilége que leur confère l'ancienneté de nos rapports. rien qui se conforme davantage à des préceptes et résulté plus d'une sorte de dressage. on peut aimer d'autres que les siens. du moins pour que le groupe conserve son autorité et sa cohésion.

dans ceux de nos sentiments que nous pourrions croire les plus simples et les plus universels. refusent de s'en émouvoir ou de s'y intéresser. soit qu'elle fasse mine de l'avoir oublié. et se par l'adoption. Ainsi. le fils reçoit. Dans nos sociétés. et néglige d'autant son père dont les ancêtres ne sont pas les siens. C'est surtout lorsqu'on compare divers types d'organisation familiale qu'on s'étonne de tout ce qu'il y a d'acquis et de rapporté. p. note. 67. tout au moins en droit. il fait ou ne fait point partie de sa famille. Dans une société à desdendance maternelle. aucune commune sur lesquels elle repose il n'existait mesure. s'agrégeait de nouveaux membres. 1. L'esclave et le client faisaient partie de la famille et étaient enterrés dans le tombeau commun.204 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE bien définis et permanents et les sentiments ginative. et aussi p. ou ne reçoit pas le nom de son père. . l'enfant non seulement quand il est petit. où la famille ne comprenait que les descendants issus d'un mâle par les mâles. Déjà. en Grèce. considère sa mère et les parents de celle-ci comme sa famille étroite. soit qu'elle attende le retour du fils prodigue.. La cité antique. il en était tout autrement. enfin. rattachait un grand nombre d'esclaves et de clients 1. 20e édit. ou bien nos sentiments se développent dans les cadres de notre famille et se conforment à son organisation. La famille romaine constituait un vaste corps qui. un frère estime qu'il y a entre lui et sa soeur des rapports aussi étroits qu'entre lui et son frère : nous considérons comme nos parents au même titre nos oncles et nos cousins paternels ou maternels . ou bien ils ne peuvent être partagés par ses autres membres qui. 127 sq. elle prend acte de ce qu'un de ses membres a passé dans un autre groupe et s'est séparé d'elle. mais de plus en plus à mesure qu'il prend mieux conscience de sa situation au milieu des autres hommes. suivant que la filiation s'établit en ligne masculine ou utérine. Fustel de Coulanges. Ou bien.

dans nos sociétés où la famille tend de plus en qui plus à se réduire au groupe conjugal. de son côté. mais on n'eût pas toléré cette intervention si le divorce eût menacé l'existence même de la famille. les à une « polygamie nial correspondrait du genre des. On a expliqué l'instabilité des la fréquence des divorces à Rome par l'intervention parents. 208 sq. S'il est exact à Rome une moyenne de trois ou qu' « en admettant quatre mariages pour chaque personne. Lacombe (Paul). comme dans nos sociétés. La famille dans la société romaine. parents du mari et parents de la femme. 1889. en sorte que ce régime successive ». étude de moralité comparée. mais ses clients. qui auraient eu le pouvoir de dissoudre une union conclue avec leur consentement 1 . avec les sentiments qui les unissent l'atmoà leurs enfants. nous restions « en deçà plutôt qu'au matrimodelà de la réalité ». et ses enfants d'adoption : les sentiments conjugaux ne jouent dès lors qu'un rôle de second plan . . p. suffisent presque à constituer pas une partie sphère affective de la famille. et qu'on en pouréliminer sans atteindre sa vitalité ni réduire rait d'ailleurs des mariages et sa substance. la femme considère surtout son mari comme le pater familias.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 205 Comment. dans le cours de son existence ». époux se devaient sentiments distinguer l'idée du mariage indissod'attachement qu'accompagne luble. et le mari. mais un de ses éléments parmi beaucoup d'autres. ses esclaves. 1. voit dans sa femme non point une « moitié » de la famille. ne tireraient-ils de leur force de ce qu'ils sont presque l'unique ciment qui tient assemblés les membres du groupe ? Au contraire dans la famille romaine. les sentiments unissent les époux et qui. ses affranchis. l'union conjugale n'est qu'un des nombreux rapports qui unissent au père de famille non seulement ceux qui ont le même sang que lui.

Les rites. et qu'il était même interdit ne partageait de révéler aux étrangers ». sacrificium faciat. Chaque famille avait ses cérémonies qui lui étaient propres. et ne pouvait l'enseigner qu'à son fils. Quand on dit : « Dans .206 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Outre ces règles communes à toute une société. ils ne reproduisent pas seulement son histoire. et même plus expressément de leurs encore. « Dans la Rome antique. avec personne. seul interprète avait seul le pouvoir de l'enseigner. des exemples. Chaque famille avait l'indéNulle puissance extérieure pendance la plus complète. des modèles. que les traditions religieuses des familles antiques. qui faisaient partie essentielle de cette religion domestique. Il n'y avait pas d'autre prêtre que le père. d'ailleurs. de même. que la famille étaient un patrimoine. dans les sociétés les d'aujourd'hui. ses qualités et ses faiblesses. leur forme aux opinions et sentiments membres. Comme prêtre il ne Le pontife de Rome pouconnaissait aucune hiérarchie. et comme des enseignements. ni rituel commun. chaque famille a son plus traditionnelles esprit propre. et seul pontife de sa religion. n'avait le droit de régler son culte ou sa croyance. nous dit Fustel de Coulanges. Mais ces souvenirs. mais ils définissent sa nature. fêtes particulières. une propriété sacrée. ni formes. En eux s'exprime l'attitude générale du groupe . il n'y avait pour la religion domestique ni règles. De même. les termes de la prière. telle était la règle absolue. en même temps. vait bien s'assurer que le père de famille accomplissait tous ses rites religieux. ses ses formules de prière et ses hymnes. mais il n'avait pas le droit de lui la moindre Suo quisque ritu commander modification. les chants. Ce sont. ne consistent pas seulement en une série d'images individuelles du passé. ses souvenirs qu'elle est seule à commémorer. Le père. et qui imposent également. il existe des coutumes et façons de penser propres à chaque famille. et ses secrets qu'elle ne révèle qu'à ses membres.

qui se rapporte à un moment et à un lieu unique ». de divers éléments de ce genre retenus du passé. Quand Chateaubriand raconte. et qui passe de lui à ses membres. s'est gravé dans notre mémoire. «l'image de ce qui n'a eu lieu qu'une fois. ou : on est fier. Quelquefois. on vit longtemps. comme on y retrouve les jugements que la famille. et les notions où s'exprime en général notre expérience des actes et manières d'être de nos parents. Que demeure-t-il ? Mais est-il même possible d'opérer une telle dissociation. maintenant. comment on passait les soirées au château de Combourg. Essayons d'en éliminer ces idées et ces jugements traditionnels qui définissent l'esprit de famille. on parle d'une propriété physique ou morale qu'on suppose inhérente au groupe. comme on dit.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 207 notre famille. mais il a rassemblé sans doute en . c'est le lieu pu le pays d'origine de la famille. ou : on ne s'enrichit pas ». c'est telle ou telle figure caractéristique d'un de ses membres. dans le souvenir de l'événement. il participe de la nature de ces notions collectives qui ne se placent ni en un lieu. et celles qui l'entourent. et par les détails qu'il met en relief dans son tableau ? Non . ni à un moment défini. et de distinguer. s'agit-il d'un événement qui n'a eu lieu qu'une fois ? A-t-il été. et qui semblent dominer le cours du temps. Bien qu'il soit constitué par traditionnelle des faits qui eurent une date. la mémoire familiale compose un cadre qu'elle tend à conserver intact et qui est en quelque sorte l'armature de la famille. particulièrement frappé par les allées et venues silencieuses de son père. En tout cas. qui devient le symbole plus ou moins mystérieux du fonds commun d'où ils tirent leurs traits distinctifs. par l'aspect de la salle. par des images qui ne durèrent qu'un temps. dans une page fameuse. un soir plutôt que les autres. ont porté sur eux. Supposons. que nous nous rappelions un événement de notre vie familiale qui.

. qu'elle « se sur un vieux Ht de jour de siamoise jetait en soupirant « le grand flambeau flambée ». c'est l'idée d'un le caractère des acteurs. tour de l'Ouest. et qu'il mentionne d'argent surmonté d'une bougie ». né. tel genre de vie. tels dans sa mémoire et dans celle des qu'ils se gravèrent siens : c'est le résumé de toute une période. l'horloge qui scandait cette et la petite. d'oppresen lui au consion.208 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE une seule scène les souvenirs de beaucoup de soirées. ou. promenade traits associés à dessein pour nous mieux rendre les caractères de ses parents. c'est par réflexion que l'auteur choisit tels traits physiques et telles particularités de costume. Mais qui ne voit qu'en un autre milieu ce sentiment n'aurait pas pu naître.. s'il y était des coutumes et qu'il implique qui n'exisfamiliales taient que dans cette petite noblesse provinciale de l'ancienne France. On y entrevoit qu'il ressort sans doute du rôle qu'ils jouent dans cette et de scène. c'est une description faite longtemps après par tin écrivain. campagnards de ce temps. il n'eût été le même qu'en apparence. tous nocturne. et le sentiment c'est Chateaubriand lui-même. toute leur histoire. celui . d'ailleurs. Certes. il faille renoncer à réfléchir. ou que. qu'il dit. et pour recomposer l'atmosphère habituelle de ces soirées familiales si étranges. pour le voir s'évoquer en sa réalité d'autrefois. mais aussi de leur manière d'être habituelle. de sa mère. il penchait vers nous sa joue sèche et blanche. aussi bien que les traditions propres à la faet loin ? C'est un tableau reconstruit. Certes. mille de Chateaubriand que. à propos de son père : « il était vêtu d'une robe de ratine blanche que je n'ai vue qu'à lui : sa tête demichauve était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. sans nous répondre ». de tristesse et d'ennui qui s'entretient tact de ces gens et de ces choses.. par exemple. la monotonie de cette existence recluse de beaucoup de gentilshommes telle que celle. ce qui nous intéresse surtout.

et qui a marqué dans notre mémoire. parce qu'ils sont au point de convergence d'un plus grand nombre de réflexions. qu'on y réfléchit davantage. se Que notre réflexion porte sur elles : tout se passera sans doute comme si nous HALBWACHS. et ils sont déjà gros de tout ce qui suit. qui la résument. ce sont bien des figures et des faits qui font office de points de repère . ce qu'il dit ne correspond peut-être pas exactement à tout ce qu'il évoque. chacun de ces faits résume toute une période de la vie du groupe . 14 . telle quelle. ce sont à la fois des images et des notions. Ainsi. loin de se simplifier. elle n'en projette pas moins. ils concentrent en eux plus de réalité. Et il en est de même de ces événements et de ces figures qui se détachent sur l'ensemble de la vie familiale. La notion que nous avons en ce moment de la nature morale de nos parents. Mais. dans le cadre de la mémoire familiale. A mesure qu'on s'y reporte plus souvent. une image singulièrement Une scène déterminée qui s'est déroulée dans notre maison. Nous la composons à nouveau. la scène n'en donne pas moins. une date. mais chacune de ces figures exprime tout un caractère. s'impose avec trop de force à notre esprit pour que nous ne nous en inspirions pas. pour être un résumé de réflexions et de sentiments collectifs. dont nos parents furent les personnages. tel que nous le vîmes alors. et servent de points de repère à celui qui veut localiser des Bien qu'ils aient traits et circonstances moins importants. nous pourrions en réalité les déplacer le long de la ligne du temps sans les modifier : ils se sont grossis de tout ce qui précède. et de l'événement en luimême jugé à distance. l'idée d'une famille. en un raccourci saisissant. et.LA MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 209 qui raconte est bien obligé de traduire ses souvenirs pour les communiquer . sur l'écran d'un vive. et nous y faisons entrer des éléments empruntés à bien des périodes qui la précédèrent et qui la suivirent. passé obscurci et brouillé. ne reparaît donc pas comme le tableau d'un jour.

en effet. dans le passé lointain nôtres. qu'à partir du cadre nous nous sentons capables de reconstruire l'image des personnes et des faits. Mais cela veut dire. de la mémoire familiale comprenne toutes ces notions à des objets tout autres que la famille elle-même.210 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE avions repris contact avec le passé. Du moment. aux pensées familiales se mêlent la plupart de nos pensées. Il n'est donc point d'objet à proposé à notre réflexion d'idées. par une série d'associations soit possible de retrouver nous quelque pensée qui ou récent. Pensons-nous à la richesse ? Nous nous représenterons tels et tels membres de notre famille. Ou bien mon attention ne s'attache à mon frère en tant qu'il est mon point particulièrement . je me souvienne à ce propos d'un qui correspondent de mon frère. seulement. Supposons qu'au hasard d'une lecture le nom d'une ville de France. De voyage qui m'y amena en compagnie deux choses l'une. Du monde extérieur rien nous ne connûmes longtemps que par les répercussions des événements du dehors dans le cercle de nos parents. qui l'exerce. Il n'en résulte nullement que ce que nous avons appelé le cadre. Pensons-nous à une ville ? Elle nous peut rappeler un voyage que nous y fîmes jadis avec notre frère. Ce sont nos parents qui nous communiquèrent nos premières notions sur les gens et les choses. comme je l'ai dit. Compiègne. Pensons-nous à une profession ? Elle nous rappelle tel parent. au milieu des replonge. tandis que nous chercherons à évaluer leur fortune. et que. Il est vrai que toutes sortes d'idées peuvent évoquer en nous des souvenirs de famille. vienne sous mes yeux. il ne partir duquel. que la famille est le groupe au sein duquel se passe la plus grande partie de notre vie.

. moi. je n'ai cependant pas le sentiment de me rappeler un événement de ma vie de famille. générale à la fois et particulière. En d'autres termes ce souvenir quelconque n'est devenu un souvenir de famille qu'à partir du moment où. si je veux le mieux voir. bien plus qu'à ses traits. qui fait elle-même partie de la notion que j'ai de la France. soit que je me rappelle telle idée qui fut pour nous sujet de discussion au cours de notre promenade : alors. que mon attention Quant aux s'applique. où nous nous sommes promenés : je me rappelle alors les réflexions sur tout ce qui frapque nous échangions et il me pait nos yeux. mais à la. une autre celle de ma famille. semble qu'à mon frère je pourrais substituer un ami qui ne me serait parent à aucun titre. et qu'il y a encore. Ou bien. c'est bien à mon frère en tant que tel que je m'intéresse. si je veux évoquer ses traits. je m'aperçois que l'image que j'ai de lui dans l'esprit ne se rapporte pas plus à cette époque qu'à toute autre. ou ils ne m'occupent que dans la mesure où ils ont été pour nous l'occasion de prendre conscience des liens qui nous tiennent unis entre nous et à tous les nôtres. s'est substituée. pour encadrer cette image. et les divers membres de ma famille. Je le vois plutôt tel qu'il y a quelques jours. ils passent peu à peu à l'arrièreplan. ou au hasard de la conversation. à la notion qui l'avait fait reparaître dans ma mémoire.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 211 frère. bien que je pense à mon frère. à l'occasion de ce souvenir. ville que nous avons visitée. et que j'essaie d'en mieux reconstituer l'aspect. dans une scène dont l'intérêt principal n'est pas dans les rapports de parenté qui nous unissent. à la forêt. soit que je pense surtout à la ville. notion d'une ville de France. Mais. entre lui. et aussi pour la modifier et la refondre. détails de notre excursion. c'est aux rapports qu'il y a eu. sans que mon souvenir fût sérieusement modifié : mon frère n'est en quelque sorte qu'un acteur parmi d'autres. notion. Mais alors.

à première vue. d'une part. Il . par leur niveau social. il existe cependant une différence de nature entre la parenté. si pardomestique fois la vie et la pensée de la famille sont envahies par des préoccupations économiques. par le lieu qu'elle occupe. si le groupe coïncide parfois avec un groupe local. Or. au même titre que les autres genres de communautés : ce qui passe au premier plan dans cette mémoire. on a pu soutenir que. et parents. d'une part. la famille n'est pas seulement un groupe de parents. et c'est parce qu'on les envisage alors sous cet aspect.. etc. Les Grecs et les Romains des anciens âges ne distinguaient pas la famille du foyer où l'on célébrait le culte des dieux lares. la religion. la définir semble-t-il. c'est que. la fortune. que. ou d'autres encore. dans certaines sociétés anciennes ou modernes. se rattachent à des idées d'un autre ordre. ce sont les rapports de parenté. mais qu'on pourrait. que nous pouvons la rattacher qu'elle prend alors seulement la forme d'un souvenir de famille. ou religieuses. Or le foyer « est le symbole de la vie sédentaire. par la profession qu'exercent ses membres. d'autre part. par certains côtés. dans bien des sociétés. la famille se confondait avec le groupe religieux. est vrai que. la profession... Il importe d'autant plus de distinguer de toutes les autres ces notions purement et spécifiquement familiales. qui forment le cadre de la mémoire domestique.212 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE Ainsi il serait inexact de dire que l'idée d'un lieu évoque un souvenir de famille : c'est à la condition d'écarter cette idée et d'éclairer l'image évoquée à la lumière d'une autre idée. idée non plus d'un lieu. et si des événements qui. elle faisait corps avec la maison et le champ. que. ils peuvent être envisagés eux aussi comme des événements familiaux. Et c'est pourquoi la famille a une mémoire propre. mais d'un groupe de à ce groupe. etc. de l'autre. y prennent place. fixée au sol.

. « La loi romaine exige que. à foyers doivent quitter pas séparés les uns des autres. à une certaine disfamlles. si une famille vend le champ où est de ce tombeau et conserve éterson tombeau. 2 » était détruit ni être déplacé. non pas dans des cimetières ou sur les bords d'une route. Quelle qu'elle soit. mais dans le champ de chaque famille.LA MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 213 Il doit être posé sur le sol. un tombeau. » . Sur cette ligne. on ne doit plus le changer de place.. elle marque la limite qui sépare le domaine d'un foyer du domaine d'un autre.. « De même que les maisons ne devaient pas être contiguës. Peu importe qu'elle soit formée par une haie. L'ancien usage était d'enterrer les morts. comme les cultes des diverses « Il faut qu'autour du foyer. 2. d'une enceinte. mais « une bande de terre de quelques inculte et que la rester qui devait pieds de large. Les morts ne devaient les tombeaux pas se toucher. ne peut penser à se mêler à eux. en propre à une famille sont des dieux qui appartiennent Ces morts ont pris et qu'elle a seule le droit d'invoquer. Une fois posé. ne peut qu'ils occupent . s'il n'est de la famille. une relation étroite s'établit donc entre le sol et la famille. l'autel lui-même. Ce n'était pas un mur de pierre.. ils vivent sous ce petit tertre. et nul. Et il en est de même des tombeaux. Ibid. p. La famille est attachée au foyer . p. Cet espace était charrue ne devait jamais : le déclarait sacré : la loi romaine imprescriptible il appartenait à la religion... Fustel de Coulanges.. de distance en 1. elle reste au moins propriétaire nellement le droit de traverser le champ pour aller accomplir les cérémonies de son culte. tance. toucher. n'a le droit de les déposséder du sol Personne d'ailleurs chez les anciens. se fixe au sol comme L'idée de domicile vient naturellement. le foyer l'est au sol . Là doit être sa demeure permanente qu'elle ne songera 1 ». Et la famille... loc. il y ait une enceinte. 64 sq. comme la maison. Cette enceinte est réputée sacrée ». 68. Mais les être nettement. Chaque champ jamais entouré. cit. par une cloison de bois ou par un mur de pierre. possession du sol .

l'imagination des paysans romains et grecs peuplait les campagnes d'une quantité d'êtres et puissances mystérieuses. 75. de ceux-ci. et malgré la différence de ces cultes. et les croyances réligieuses se sont peutêtre coulées dans l'organisation de la famille. cun caractère domestique.. et aux diverses phases des travaux agricoles 2. 1 » Comment la vue de la maison et du champ n'auraient-elles pas renouvelé le souvenir de tous les événements. ni s'en dessaisir. p. et peut-être avant que les grandes divinités olympiennes n'eussent pris leur figure définitive. et de ces dieux qu'Usener appelle Sonder ou il n'y eut d'étroits rapports.. qui s'y étaient déroulés ? Sans doute à une époque où la famille constituait l'Unité sociale essentielle. et il se peut Augenblicksgötter. 73. Il y eut un temps où la maison et le champ étaient à ce point « incorporés à la famille qu'elle ne pouvait ni les perdre. Usener. Usener à montré qu'à côté du culte des ancêtres. c'était eh quelque sorte la religion dans le sol. ou. tous n'en étaient pas moins com1. qu'elles ont pénétré en elle du dehors.. Quelle que soit l'Origine du culte des morts. il n'est guère douteux qu'entre la nature des dieux lares. . dieux et esprits préposés à tous les principaux incidents de la vie. que l'on appelait des termes. il n'était aucune puissance au monde qui pût le déplacer ». en tout cas. de leurs prêtres.. tout semble indiquer que ces croyances existaient déjà avant elle.214 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE l'homme plaçait quelques grosses pierres ou quelques troncs d'arbres. Mais. En tout que ceux-là aient été conçus à l'imitation cas. profanes ou religieux. c'est dans son cadre que se devait pratiquer la religion. Ibid. 2. des lieux où on les célébrait. des mânes. Götternamen. Une fois posé suivant les rites. pour marquer domestique implantée que ce sol était à jamais la propriété de la famille. qui n'avaient audistance. p. et calquées sur elle.. Le terme posé en terre.

lorsque. Ibid. ceux la comment de la campagne... Fustel de Coulanges. le même jour dé l'année. Or ces façons de penser religieuses se distinguaient des traditions familiales. comme le groupé paysan est fixé au sol. De ces deux attitudes la première seule représentait un acte de commémoration familiale : elle coïncidait avec une attitude religieuse. demeurent au premier plan des préoccupations de la famille. dans toutes les familles. Il est dès lots naturel que la famille et là terre ne se détachent point l'une dé l'autre dans là pensée commune. ils tournaient leur esprit vers tout un monde de puissances surnaturelles dont les mânes de leurs parents ne représentaient qu'une infime partie. Usener rapporte. le d'un cultivateur qui se rend d'après Babrios. D'autre part. à la ville pour implorer les grands dieux. suivant des rites à peu près uniformes. même chez ces peuples. En d'autres termes. expliquant ses cérémonies religieuses et plèbe. et même de beaucoup d'autres .LA MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 215 pris dans un même ensemble de représentations réligieuses 1. l'étable. D'une part le culte dès morts offrait à là famille l'occasion de se resserrer. on les conviait à partager le repas des vivants. . 247. la grange. p. oh évoquait les morts. à l'occasion du culte de leurs morts. le genre d'existence paysan se distingue encore de tous les autres en ce que le travail s'accomplit dans le cadré de la vie domestique. et de prendre plus fortement conscience de son unité et de sa continuité. de communier périodiquement dans le souvenir des parents disparus. correspondait bien à deux espèces d'attitudes spirituelles. et que la ferme. » Là plèbéien. ils participaient à un ensemble de croyances communes à tous lés membres de leur cité. parce qu'ils sont plus puissants que. sans avoir de culte domestique. alors même qu'elle n'y travaille pas actuellement. cité antique. l'histoire 1. Dans nos sociétés. lorsque l'attention des hommes se portait sur la nature et le genre d'existence desâmes défuntes. D'autre part. 328. p. eut accès aux temples de la cité. le culte pratiqué dans la famille. « autrefois foule sans culte eut dorénavant tantôt le ses fêtes » dit que " tantôt une famille plébéienne se fit un foyer. sans se confondre avec elle..

les murs. vidus 1. les chemins. et que le rapprochement de ses membres dans l'espace se confonde pour elle avec dans la cohésion associés. à domestiques. les fossés qui séparent les groupes limites et il songe. telle qu'elle a existé en Grèce. le long ceux qui l'ensemencent les fruits. et y promènent la charrue. d'un verger.. agnatique (c'est-à-dire celle qui comprend les descendants issus d'un mâle par les mâles) telle qu'elle existe encore chez les Slaves méridionaux. rien ne prouve qu'une telle notion soit aussi au premier plan de la conscience de chaque famille. remarque qu'elle repose sur le principe que le patrimoine ne peut sortir de la famille : on préfère se séparer des indi(par exemple des filles mariées) que de la terre. même dans ce régime. la position relative de ses maisons et l'enchevêtrement de ses parcelles.216 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE du pays limité et du village où il demeure se grave de bonne heure dans l'esprit de ses membres. loc. Lorsqu'un des villes cause avec un paysan. à ceux qui en récolteront Mais si la communauté paysanne groupée dans le village assigne en quelque sorte par la pensée à chacune des familles la place qui la composent une partie du sol. à ses yeux les marquent maisons et les champs d'après la dit : ceci est l'enclos d'un tel. « Les les choses à la société domestique sont liens qui rattachent Les choses l'individu. cit. Durkheim. et détermine d'après le que chacune d'elles occupe au sein d'elle-même Heu où elle réside et où se trouvent situés ses biens. il s'étonne de ce habitant tableau que celui-ci distingue les famille qui les possède et ferme d'un tel . Durkheim. avec toutes ses particularités. . en passant le long d'un champ. plus forts que ceux qui y rattachent sont l'âme de la famille : elle né peut s'en défaire sans se détruire elle-même 1 ». S'ensuit-il que. ses divisions.. la les haies. Plaçons-nous qui les tient le cas où ces deux sortes de rapports coïnparaissent étudiant la famille cider le plus étroitement.

parce que son travail s'accomplit associe l'une et l'autre ne se séparent point de la vie domestique. qu'il fauche en même temps que ses parents. et il ne peut ne pas se rattacher paysanne tout par la pensée à la collectivité entière du village et du pays. Sans doute le travail de la terre se distingue en ce qu'il de beaucoup de formes du labeur industriel l'unité de la aux mêmes pour les mêmes tâches accomplies lieux. qu'il soit fait par des parents associés. les membres d'une même famille ou de familles parentes. voit sa maison. Ici encore. qu'il batte le blé avec eux. les travaux agricoles et leur base matérielle. sur le même sol. il se rattache en réalité. qui accomplit les mêmes gestes et se livre aux mêmes opérations que lui. et ceux qui résultent de la possession et de la culture en commun d'une même terre. famille. ces bêtes nous appartiennent croire mêler des idées agricoles et familiales. et travaillent de concert. pourraient le remplacer. qu'il s'occupe à la basse-cour. Il importe assez peu. il n'en est rien. semble champ est à moi. tout seul la charrue. pour le résultat du travail. et peut se dire : « Ce ». ne portent pas la marque d'une famille mais de l'activité déterminée. l'aider et bien qu'ils ne soient pas ses parents. Les sont bien les parents au travail raisons qui rapprochent . et le sol non plus. c'est-à-dire que que les membres de celle-ci considèrent leurs liens de parenté. Pourtant. l'une qui l'oriente directions vers la terre. il ne faut pas confondre deux vers de la pensée paysanne. au lieu de les disperser. de la maison et le l'autre qui la ramène vers l'intérieur groupe familial. soient ? Non. tandis qu'il peine. voit les siens. et on pourrait dans le cadre en effet que. Qu'il pousse dans sa pensée. ou par un groupe de paysans sans lien de parenté. dont les membres. sous prétexte que les membres identiques d'une même parenté vivent ainsi rapprochés. Le paysan qui.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 217 se ramène à l'unité des biens. C'est donc que le travail. paysanne en général.

celui qui est défini par la parenté et par elle seule. aux membres de la famille. de ses proverbes.218 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE au foyer : ce sont différentes de celles qui les rapprochent les rapports des forces physiques. incommunicable aux autres familles. pour activer les semailles ou la récolté. la famille est toujours là. des familles différentes profitent d'une belle journée. C'est la pensée et la mémoire paysanne ou villageoise qui entre alors en jeu. dans des champs voisins. que les voisins se retirent : alors là famille se replie sur elle-même. se demandent si la sécheresse durera. fixe les formes de leurs réjouissances périodiques. qui expliquent que des cousins souvent très éloignés travaillent ensemble. quand elles consultent le ciel. Et il en est de même de ces veillées où. sur le calendrier et sur les fêtes. une vie commune s'éveille et des préoccupations pareilles se répondent de l'une à l'autre. cherché des yeux ses parents les plus proches. et qui ne rayonne pas . en leur rappelant les mauvais jours anciens leur enseigne la résignation. si elle s'y reporte. chacun. en quelque sorte. proprement agricoles. son horizon se limite maintenant aux siens. Sans doute. et un esprit nouveau se fait jour. en ce moment. des amis et des voisins viennent se joindre : alors c'est l'esprit de la communauté paysanne qui. circulé d'un foyer à l'autre : mais que les amis s'éloignent. mais ce n'est pas sur elle. et. et toutes alors les préoccupations les notions purement paysannes de tout à l'heure disparaissent ou du moins s'écartent un peu . de ses légendes. leur ouvre le trésor de ses traditions. parmi lés compagnons de travail. et non les rapports de parenté. qui se détachent alors du soi et de la communauté paysanne pour se replacer dans un autre ensemble. songe à ceux qui restent à la maison . alors que les grands parents trop âgés ou les enfants trop jeunes restent à la maison. que se reporte la pensée des paysans. si la grêlé détruira les bourgeons. Ou bien. les oblige à se régler sut les divisions coutumières du temps. Quand.

qu'ils appartiennent Mais des causes à ce point différentes ne peuvent produire le même effet que parce que la famille réagit de la même manière en présence de l'une ou de l'autre. propre. Des parents peuvent se séparer. mais si elles ont eu ce n'est nullement en raison de leur nature ce résultat. juridiques. une différence de nature ? Certes. même à l'origine. l'esprit de famille peut s'affaiblir. là ressemblance des situations sociales ne suffirait pas à créer l'esprit de famille. ni le juge. pour surmonter les obstacles qu'elles lui opposent. Cette réaction famiessentiellement s'explique par des représentations liales. ni même politiquement lé chef du groupe domestique. et que les relations de parenté étaient autre chose que celles qui résultaient de ces autres genres dissoComment se seraient-elles de pensée et d'activité. Toutes ces conditions n'ont pour la famille que l'importance qu'elle leur attribue. qu'elle remplissait autrefois : le père de famille n'est plus aujourd'hui le prêtre. dès le début. ces fonctions se distinguaient déjà l'une de l'autre. ciées. La communauté des croyances religieuses. ou parce à des catégories sociales différentes.L'A MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 219 au delà du cercle de ses membres. il arrive qu'elle transforme . le rapprochement dans l'espace. s'il n'y avait pas eu entre elles. elles ont pu contribuer à renforcer ou modifier la cohésion de la famille. Mais il est probable que. Comment se confondrait-il avec la notion de la terre. parce qu'ils n'ont pas les mêmes croyances religieuses. qu'en tout cas elles ne se confondaient pas avec la fonction du père en tant que père. ou parce qu'ils se trouvent éloignés l'un de l'autre dans l'espace. Bien plus. telle que tout paysan et toute comen elle ? et l'entretient munauté paysanne la comprend On dit quelquefois que l'évolution de la famille a consisté de ces foncen ce qu'elle s'est dépouillée progressivement tions religieuses. économiques. Et elle est capable de trouver en elle là force suffisante pour s'en passer. une famille peut se diviser.

Ils se présentent sous la forme d'un système bien lié. Nous y pensons en effet sans cesse. Tant il est vrai que les sentiments de famille ont une nature propre et distincte. Des parents tances mêmes qu'elle rencontre obligés de vivre loin l'un de l'autre peuvent trouver dans cet éloignement une raison de s'aimer davantemporaire tage.220 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE ces obstacles en points d'appui. avec les nôtres. qu'elle se fortifie des résishors d'elle. qui offre prise à la réflexion. et font tous leurs efforts à cette fin. et que les forces du dehors n'ont prise sur eux que dans la mesure où ils s'y. l'inégalité du niveau social. prêtent. lorsqu'on lit un drame aux nombreuses péripéties. De même. on serait bien embarrassé et bien vite perdu. Pour combler l'intervalle que met entre eux la différence des croyances religieuses. si on ne connaissait pas . aussi parce que nos rapports quotidiens bien qu'avec les membres des autres familles. parce qu'ils ne songent qu'à se rapprocher. des successions et des alliances au sein des familles royales. A quoi se ramène enfin cet esprit et cette mémoire familiale ? De quels événements la garde-t-elle trace. Il y a dans les généalogies familiales une sorte de logique : c'est pourquoi l'histoire des dynasties. ils tâcheront de resserrer les liens de l'union familiale. offre un moyen commode de retenir les événements du règne. on songe tout de suite aux rapports de parenté. parmi tous ceux qui se déroulent dans la famille ? Quelles notions y sont au premier plan. parmi toutes celles qui se croisent dans la pensée des membres d'un tel groupe ? Si l'on cherche un cadre de notions qui nous serve à nous rappeler les souvenirs de la vie domestique. nous obligent constamment à nous en inspirer. tels qu'ils sont définis dans chaque société.

la parenté ou l'alliance laisse des traces dans la mémoire du groupe et dans la société : celui qui est sorti ainsi de sa famille . mais les personnes qui nous sont parentes à ce degré ou de cette manière. Il y a ceci. avec la physionomie que nous avons coutume de leur reconnaître dans la famille. en effet. que les règles qui fixent les rapports entre père et enfants. dans la manière d'être de nos parents. ce cadre ne s'en complique pas moins. nous-même quand nous nous comportions Comment me suffirait-il de penser que j'ai un père. leurs actes. d'assez curieux dans notre attitude vis-à-vis de chacun des nôtres. et aussi les souvenirs de nos actes. pour que ma mémoire reconstitue l'image fidèle de chacun d'eux et de notre passé commun ? Mais. et ce qu'ils sont l'un par rapport à l'autre. en parent. Sans doute ils peuvent être dissous dans des cas exceptionnels : le père. une femme. que nous unissons en une seule pensée l'idée de la position qu'ils occupent dans notre famille en vertu seulement de la parenté. dans leurs paroles. une mère. Il s'agit alors en effet de se représenter non plus seulement les diverses espèces ou degrés de parenté. Il n'y a rien de plus abstraitement rien dont impératif. si simple qu'il nous paraisse. Même alors. les tribunaux nécessaire pour ont l'autorité prononcer la déchéance paternelle ou le divorce. plus arrêté et détaillé. dès qu'au schéma général d'une famille quelconque dans notre société nous substituons le dessin. romain avait le droit de répudier ses enfants . Si l'on s'en tenait à la parenté toute nue. il est vrai. des traits essentiels de notre famille. la rigidité imite davantage la nécessité des lois naturelles. mari et femme.LA MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 221 d'abord les personnages. nos pensées. et l'image d'une personne individuelle très définie. des enfants. beaucoup trop simples pour que puissent s'accrocher à elles les souvenirs de tout ce qui nous a frappés. nos paroles. les relations qui définissent la famille moderne paraîtraient.

ni nos frères et soeurs. sujets. il demeurera toujours le fils de son père . d'une nationalité à une autre. un laïque peut même devenir prêtre et un prêtre redevenir laïque. Mais. et auquel on n'en pourrait et on ne conçoit pas que s'en puisse substituer un autre. il y a là un genre de rapport irréversible : et de même les frères ne peuvent pas cesser d'être frères : il y a là un genre d'union indissoluble. tant qu'on ne sort pas de la famille. dans le milieu relativement clos qu'est notre famille. Nulle part la place de l'individu ne semble ainsi davantage prédéterminée. les sujets devenir chefs et les chefs. Certes nous n'avons choisi ni notre père. monter ou descendre dans l'échelle des situations sociales. Ainsi se détermine longuement dans la mémoire de chacun une image singulièrement riche . Les hommes peuvent passer d'un métier à l'autre. nous nous examinons et. sans qu'il soit tenu compte de ce qu'il veut et de ce qu'il est. Une famille. ? En lui était devenu tout à fait étranger ou indifférent tout cas. Il n'y en a point où l'on considère davantage chaque membre du groupe comme un être « unique en son genre ». ni notre mère. à la différence des autres groupes dont les membres peuvent y chanaux de place relativement ger et y changent parfois autres. de ce point de vue. à l'occasion des contacts quotidiens où nous entrons les uns avec les autres. Cependant il n'est pas de milieu non plus où la personnalité de chaque homme se trouve plus en relief. qu'un groupe de personnes différenciées. on demeure dans les mêmes rapports de parenté avec les siens. et dans beaucoup de cas nous n'avons choisi qu'en apparence notre époux. sous tous nos aspects. serait moins un groupe de fonctions spécialisées.223 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE est considéré par elle un peu comme un maudit qu'elle charge s'il de son exécration : comment cela s'expliquerait-il. Mais un fils ne deviendra père que quand il fondera une autre famille : même alors.

et se produit dans des conditions de fait particulières : de là naît un souvenir initial qui ne disparaîtra pas.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 223. dans des membres de la famille aura été l'attention l'intervalle. elle remarque adoption. attirée par les actes. qui a une date. qu'on les envisage. libres. Plus tard. membres d'un groupe religieux. nous avons dans l'esprit à la fois l'idée d'un rapport de parenté. Qu'il y entre par naissance. et l'image d'une personne. puisque notre père et notre frère nous sont imposés. Bien plus. dès lors. en dehors de la parenté. l'événement. politique. car. la région de la vie sociale où on se laisse le moins dominer et guider. et fondés sur une préférence réfléchie. et cependant spontanés. ce souvenir se sera réveillé chaque fois que. et précise de chacun des autres. où l'on tient compte avant tout et de leurs qualités personnelles. on se rappellera en quelle qualité il y est entré. dans leur nature individuelle. lorsqu'on pensera à ce parent. mariage. et quelles réflexions ou impressions les circonstances particulières du fait purent déterminer chez les membres du groupe. les paroles ou simplement la figure du . et c'est parce que ces deux éléments sont étroitement fondus que nous adoptons vis-à-vis de chacun d'eux en même temps une double attitude. quand nous pensons à nos parents. dans les jugements qu'on porte sur ses proches. par les règles et croyances de la société. où c'est en eux et non en tant que mêmes. ou économique. et que nos sentiments pour eux peuvent être dits à la fois indifférents à leur objet. et presque exclusivement non de ce qu'ils sont ou pourraient être pour les autres la famille sans y pénétrer ? groupes qui enveloppent Ainsi. nous apercevons dans leur nature même toutes sortes de raisons de les aimer. maintenant assimilé entièrement au groupe. Dès le moment où elle s'accroît d'un membre nouveau. la famille lui réserve une place dans sa pensée. N'est-ce point là.

elle ne consiste à répéter des mots. comme en présence d'un être dont on connaît bien la place dans un ensemble. soit qu'on évoque des images parchacune à un seul fait. et qui une physionomie orique nous lui attribuions explique ginale. et elle fait bien allusion à des événe- . c'est-à-dire à nous rappeler les rapports de parenté qui expliquent son intérêt pour tous les nôtres. à une seule circonstance : — ce serait ici toute la suite des impressions que nous gardons de chacun des nôtres. d'autre part. elle use bien de mots. les réali*tés puisque nous y retrouvons nous connaissons par l'expérience que. — soit qu'en leurs noms. Ainsi il n'y a pas d'événement ou de figure dont la famille garde le souvenir qui ne présente ces deux caractères : d'une part il restitue un tableau singulièrement riche. la position relative par rapport aux êtres et aux objets voisins : ce serait ici la notion des degrés de parenté. on éprouve un sentiment de famiprononçant liarité.224 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE même parent : ils n'oublieront jamais ce qu'il a été d'emdans leur groupe. et ce soublée. Il en est des personnes et des événements de la famille comme de beaucoup d'autres. fois notre conscience. dès qu'il s'est introduit venir ou cette notion déterminera la pente que suivront maintenant toutes les impressions qu'il pourra éveiller en eux. à la reproduction pure et simple d'une série d'imtelles qu'elles traversèrent autrepressions individuelles. telle qu'elle s'exprime à l'aide de mots. qui correspondent ticulières. à ébaucher des gestes. nous l'avons vu. personnellement. Quand la famille se souvient. et en profondeur. Et. Mais la mémoire familiale ne se ramène pas. et ne le confondions avec aucun autre . pas simplement Enfin elle ne résulte pas non plus d'une simple association de ces deux sortes de données. la plus intime . d'autre part il nous oblige à l'envisager du point de vue de notre groupe. Il semble qu'on se les rappelle de deux façons.

LA MÉMOIRE COLLECTIVE. Les prénoms resles semblent aux noms dont on se sert pour représenter objets en ce qu'ils supposent un accord entre les membres du groupe familial. éveille des impressions que les prénoms. nous paraît autre que s'il Comment en serait-il ainsi. ni des et qui cependant désignent à la fois images individuelles. temps. qui ne sont ni des notions générales. 15 . personnages qui l'ont porté). par exemple. HALBWACHS. non seulement un prénom. qui ne sont que des objets virtuels de sensation ou de pensée. et dont chacune il Il en résulte caractéristiques. du fait qu'il porte ce autrement. si le sorte attad'étiquette matérielle ou à une série d'images personne. DE LA FAMILLE 225 ments ou à des images qui furent uniques en leur genre : mais ni ces mots. la fréquence ou la rareté de son emploi. s'appelait prénom n'était qu'une chée à l'image d'une change pour nous. un rapport de parenté. prénom. au prénom de mon frère. j'use d'un signe matériel qui. mais notre frère. s'appuyer Rien ne donne mieux que les prénoms l'idée de ce genre de souvenirs. Lorsque je pense. par luiNon seulement il est même. et une personne. bien qu'on les ait choisis sans tenir compte des sujets auxquels on les applique. d'appellations rappelle dans la pensée commune certains souvenirs historiques (saints du calendrier. en même sur ces noms. ni ces événements ou images anciennes. et. choisi dans un répertoire fixé par la société. à quelque et dont il est d'ailleurs chose qu'il insépasymbolise. les sons qui le composent. ne constile tout de la mémoire tuent : un souvenir de famUle doit être autre chose : et il doit cependant nous orienter vers ces images et ces événements. n'est point sans signification. mais encore pas sa longueur. cette personne ? Il faut qu'au delà du qui nous rappellent signe matériel nous pensions. à propos du prénom. qui ne sont que des mouvements matériels. du fait qu'il est porté par notre frère. semblent faire partie de leur nature .

c'est l'habitude et irréductible de désigner celui qui occupe cette position par un prénom. si on le voulait. dont je puis faire à chaque instant. c'est la parenté. Le signe matériel en tant que tel joue donc un rôle tout accessoire : l'essentiel. C'est dire que ma pensée est riche et complexe. Le moyen. c'est que ma pensée s'accorde alors avec celles qui. et tout ce qu'il sait à son sujet. c'est-à-dire que je reste en contact avec les membres de ma famille. représentent mon frère : le prénom n'est que le symbole de cet accord. La plupart des idées qui traversent notre esprit ne se ramènent-elles pas au sentiment plus ou moins précis qu'on en pourrait. bien plus qu'au mot lui-même. dans l'esprit de mes parents. Or. puisque c'est la singulièrement pensée d'un groupe aux dimensions de laquelle. Le principe. analyser le contenu ? Mais on va rarement au bout de telles analyses. c'est qu'ils répondent au besoin en effet le groupe de les distinguer pour lui. Si maintenant je suppose que je poursuive cette enquête jusqu'au bout. ou dont j'ai : c'est à cet accord que fait depuis longtemps l'expérience je pense. qui fait que chaque membre de la famille y occupe une position fixe à toute autre. Je sens alors qu'il me suffirait de prononcer ce nom en présence de nos autres parents pour que chacun d'eux sache de qui je parle. qu'éprouve et de s'entendre à la fois sur le principe et le moyen de cette distinction. ni même assez avant. s'apprête à me communiquer Il importe peu d'ailleurs que je ne procède pas effectivement à cette enquête : l'essentiel est que je sache qu'elle est possible. je sais bien qu'elle me permettra de substituer au prénom tout l'ensemble des et concrètes impressions particulières qu'aux époques successives tous mes parents et moi-même avons reçues alors . pour un moment. bien que le mot soit compris dans cet accord. s'élargit ma conscience. si les prénoms contribuent les membres d'une famille.226 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ainsi à différencier rable.

car une disparition récente ne produit qu'à la longue tous ses effets. s'accroît de beaucoup en même temps d'impressions nouvelles. époques. et qui avait besoin de les nommer. C'est là un sentiment naturel. Il y a donc bien. Au reste. comme le groupe change. ou des personnes qui connurent mes parents. et de son intégrité. et pour lesquelles ces prénoms et ces noms garderaient encore un sens ? Au contraire. mais c'est parce qu'il ne reste rien du groupe au sein duquel ils vivaient. par la disparition témoins. En effet. à mesure que les morts reculent dans le passé. qui sait si je ne retrouverais pas des parents inconnus. de certains qu'elle perd de son contenu. nous en sommes tellement saturés que. que leurs noms petit à petit tombent et se dans l'oubli. bien que le prénom désigne pour nous le même homme. uni à nous par les mêmes rapports de parenté. par les lacunes qui se creusent dans la mémoire de ceux qui subsistent. ce n'est point parce que s'allonge la mesure matérielle du temps qui les sépare de nous. résulte de l'existence de reparaître : mais cette possibilité notre C'est groupe. au sujet du même parent. si tous les membres de ma famille Qu'arriverait-il. dans certaines conditions. aux différentes pourquoi. dans la mesure où il nous est possible de les reconstituer. derrière le prénom. nous agissons et nous pensons comme si nous étions encore sous sa pression. à des moments successifs. le même ensemble de traits personnels. des images de faire qu'il serait possible. de sa persistance. lorsqu'un groupe nous a longtemps pénétrés de son influence. avaient disparu ? Je garderais quelque temps l'habitude d'attribuer un sens à leurs prénoms. le souvenir d'un parent ne représente pas. comme son expérience.LA MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 227 de mon frère. Seuls se transmettent ceux d'ancêtres dont le souvenir est toujours retiennent . si nous nous retrouvons seul. quand même ma famille serait éteinte.

qui pend le mort pour sauver le vivant. il oublie les noms qu'autour de lui personne ne prononce plus. . et s'obstine à répéter leurs noms. Mais il n'y a guère entre elles. Un homme qui se souvient seul de ce dont les autres ne se souviennent pas ressemble à quelqu'un qui voit ce que les autres ne voient pas. il s'efforce en vain de mêler aux préoccupations de la société actuelle celles des groupes d'hier : mais il lui manque précisément l'appui de ces groupes évanouis. mais ainsi s'exprime le fait que des limites et à l'attention d'un groupe qui.228 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE leur rendent vivant. Nous type avons dit d'organisation que dans toute société. qui impressionne ceux qui l'entourent. Quant aux autres. et demeurent au moins fictivement en rapport avec eux. à certains désaégards. dans quelques sociétés primitives anciennes. Comme la société gréablement s'irrite. Muré dans ses souvenirs. en s'imposent à l'intérêt retirant à des aux morts leurs noms pour les appliquer vivants. parce que les hommes d'aujourd'hui un culte. et à force de se taire. il se tait. que chaque famille dispose en pleine propriété d'un nombre de noms limité. parmi lesquels elle doit choisir ceux de ses membres : ainsi s'explique peut-être que les Grecs aient eu tendance à donner aux petits-fils le nom de leur grand-père . C'est. les élimine de sa pensée et de sa mémoire. La société est comme la matrone d'Ephèse. se heurte assez vite à l'indifférence générale. et il y a des sociétés qui conservent plus longtemps que d'autres les souvenirs de leurs morts. ils se confondent en une masse ou anonyme: Il semble. s'il existe un qui s'impose à toutes tes familles. qu'une différence de degré. à cet égard. Il est vrai que certains mourants prolongent leur agonie. L'individu qui ne veut pas oublier ses parents disparus. un halluciné.

ou inversement. les sociétés primitives) et contrôler sans cesse la réglementer vie domestique. comme les croyances générales aux membres des iamilles parviennent par de ceux d'entre eux qui sont le plus direcl'intermédiaire tement mêlés à la vie collective du dehors. mais aussi des événements et des personnes qui ont marqué dans son histoire ? Les familles sont comme autant d'espèces d'un même genre. leur nature morale et leur attitude du monde social environnant n'a pas vis-à-vis eux. et. il peut arriver soit qu'elles s'ignorent. puisque chacune d'elles se distingue des soit qu'elles autres. soit qu'elles s'influencent et qu'une partie des s'opposent. de l'une pénètrent souvenirs dans la mémoire d'une ou plusieurs autres. si. sans doute.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 220. tout le temps où nous pendant vécûmes en contact avec eux. Si nous n'avons pas quitté nos parents pour fonder un autre foyer. d'une société moire . il peut arriver ou bien qu'elles soient adaptées aux traditions de la famille. et. qui ne sont pas sans rapport avec les qualités personnelles de ceux qui les créent et les entretiennent. les changé sensiblement. si d'ailleurs. transforment ces traditions. dans chaque famille se développe d'autre part un esprit propre. fortes personnalités ou figures particulièet conserrement originales. d'autre part. conserve le souvenir non seulement des familiale rapports de parenté qui unissent ses membres. leurs jugements. cela dépend d'une part Que l'un ou l'autre des tendances de la société plus large où sont comprises toutes les familles. Au reste. qui peut ou bien se désintéresser plus ou moins de ce qui s'y passe. leurs actes. de la force des traditions propres à chaque famille. ou (comme. Comment en serait-il autrement. parce qu'elle possède des traditions qui ne sont si la méque les siennes. qu'elles se produise. ceux-ci surent communiquer ver à notre groupe une physionomie bien tranchée au miHeu des autres.

si. hors de leur groupe. de ses individuelle de l'activité croissement organique d'une époque à l'autre sa strucmembres. le retouche. naissances. ni enrichi. ils vieillissent ensemble. vieillesse. produit ou acralentissement maladies. et de la société ambiante en général. des hommes d'aujourd'hui. tandis que dés figures et des événements . qui modifient ture interne. même si une famille d'autres groupes. ou le plus divers pas. des notions courantes. vieillis et peu sûrs l'opinion des hommes d'autres familles.230 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE au de leur existence resteront incidents toujours premier plan de notre mémoire. le groupe d'où il est sorti a tendance à ne pas l'oublier . non seulement parce qu'elle dispose d'autres témoignagnes. grand nombre d'entre eux. C'est ainsi que l'histoire des reproduire le récit fait par les hommes contemporains événements passés. On peut concevoir que ceux-ci. mais ne se borne pas à autour de lui. Lorsqu'un mariage retranche du groupe domestique un de ses membres. mais. mais. et l'ensemble des idées admises à leur époque. dans le groupe où il entre. et de se représenter le passé. et s'enferment qu'ils n'ont point changé. si bien qu'ils parlent des souvenirs étaient d'autrefois comme ils purent en parler lorsqu'ils récents encore : le cadre dans lequel ils les replacent ne s'est guère ni modifié. constatent que leurs parents ne sont plus tels aujourd'hui qu'hier : ils redressent alors et complètent l'ensemble en opposant aux dires de témoins dés souvenirs familiaux. Le plus souvent ceux des autres d'entre eux qui ne s'isolent point complètement sociétés domestiques. il est exposé à penser moins souvent à ceux de ses parents qui ne sont plus auprès de M. ne s'en aperçoivent par exemple. Mais. s'ils s'isolent de plus dans l'illusion en plus des autres. mais pour l'adapter aux façons de penser. morts. d'époque en époque. il se subit à un faible degré l'influence en elle des transformations inévitables. et aussi des analogies.

au préalable. C'est ce qui avait lieu surtout dans l'antiquité. Le mariage l'a détachée complètement de la famille de son père. a encore le culte des morts . sans douté. par exemple dans les sociétés grecque et romaine. p. 47. alors que la l'unité sociale essentielle. et prenait forme de rite. comme tous ceux qui la composition modifiaient d'un groupe. Alors le mariage ne créait pas une famille nouvelle. . A Rome. au sein de sa famille actuelle. » Or. ni à deux familles. cit. Inverses'imposent 1. « La femme ainsi mariée. du moins dans les premiers temps. mais faisait entrer un nouveau membre dans une ancienne famille : celui-ci. Mais elle doit les mettre d'accord avec les idées et les traditions qui à elle. C'est pourquoi le mariage. lorsqu'elle entre dans la famille de son mari. devait être détaché d'une autre famille ancienne. Elle est dorénavant la fille de son mari. la femme est tout entière dans la famille et la religion de son mari 1. la fille qui se marie meurt à la famille de ses parents.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 231 nouveaux passent au premier plan dans sa conscience. C'est aux ancêtres religieux de son mari qu'elle porte l'offrande .. la femme n'oublie pas tous ses souvenirs antérieurs : les souvenirs d'enfance sont fortement gravés en elle . et a brisé tous ses rapports avec elle. mais ce n'est plus à ses propres ancêtres qu'elle porte le repas funèbre . pour renaître dans la famille de son mari. et cette séparation radicale ressemblait au retranchement d'un de ses membres que la mort imposerait au groupe. ses frères et soeurs. elle n'a plus ce droit. était un acte famille demeurait religieux. ils sont devenus ses ancêtres. op. Fustel de Coulanges. disent les jurisconsultes. On ne peut appartenir filiae loco. elle est de leur famille. ils sont renouvelés par les rapports qu'elle conserve en fait avec ses parents. dit Fustel de Coulanges. Le mariage lui a fait une seconde naissance. ni à deux religions domestiques .

La religion des Chinois. elles tiennent leur père à distance et effacent de leur mémoire toute la période de leur vie qui s'est écoulée dans un milieu sans distinction. des traditions de force comparable s'affrontent. lorsque. par elle. Il n'était pas possible que. 2. se seraient-elles fondues dans la famille gage et l'instrument de leur mari au point d'oublier celle de leurs parents ? Granet. qu'il milles de s'accroître de membres nouveaux. une famille romaine ne s'assimilait pas la femme qu'un sans que l'équilibre de la pensée de ce mariage y introduisait groupe n'en fût quelque peu ébranlé. 1 La continuité de la famille n'était bien souvent qu'une fiction. l'autre un riche banquier. Aux temps féodaux de la Chine. à la fois le de telles alliances. il arrive et qu'on s'identifie qu'on oublie sa famille d'origine étroitement avec le groupe domestique dont l'accès vous ouvre aussi un monde plus considéré. Comment dès lors les femmes. on pénètre dans une sphère sociale plus élevée. une partie de l'esprit de la famille d'où elle venait ne pénétrât pas dans celle où elle entrait. Mais quand deux personnes de même niveau social s'unissent. p. Ici encore on peut dire que le mariage n'a pas créé des familles a permis seulement à d'anciennes fanouvelles. par son mariage. familiales Aucune des deux familles antérieures ne peut prétendre qu'il lui appartient d'absorber en elle l'époux 1. les alliances entre familles nobles répondaient à des préoccupations : il s'agissait pour chacune d'elles de diplomatiques s'assurer l'appui de telle ou telle. des deux filles du père Goriot. Les mariages étaient l'occasion pour chacune d'elles de reprendre contact avec le milieu social plus large où elle tendait à s'isoler. l'une épouse un comte. Cours inédit déjà cité. qu'elles transformaient « Aujourd'hui. Durkheim. et la fondent en quelque sorte sur une table rase 2. et de s'ouvrir à de nouveaux courants de pensée . » Sans doute. 1922.232 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE ment. Quand. 42. . c'est ainsi leurs traditions. la famille est discontinue : deux époux fondent une famille nouvelle.

autant sinon de les retenir. dépend d'elle. et comme à . les liens par où ils lui demeurent Les souvenirs alors. pas oublier du moins de fortifier. Il est conforme à la nature famille qui ne à son terme. Mais ces souvenirs anciens prendront en tant place dans un nouveau cadre. C'est par fragments.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 233 Il devrait en résulter. derrière elle. en commun. règle acceptée par tous deux ne permettrait de considérer comme aboli un ils conviennent tacitement aucun élément traditionnel propre passé où ils ne trouvent à renforcer leur union. et qu'elle s'efforce qu'elle invoque en eux. qu'ils se mêlent à la vie du ménage récent. qui est parvenue ceux de ses membres qui la quittent. Bientôt. dans nos sociétés où résulte en effet le plus souvent. tirent sans doute leur force de leur d'entretenir La famille nouvelle se tourne d'emblée vers ancienneté. Pour écarter des conflits inévitables. une sorte de vide moral : car. rôle complémentaire. quand ils auront déjà derrière eux une durée de vie commune assez longue. que les familles la famille commencer la des parents paraissent finir là où paraît fondée par leurs enfants. familiaux ils ne peuvent pas y penser mêmes pour l'un et l'autre. tend à se réduire au couple. y jouent un souvenirs. qu'aucune de trancher. et il en qui est issu de l'autre. D'où naît une difféfamille assez sensible entre celle-ci et cellesrence d'attitude d'une là. Les grands-parents. de ne s'accroît plus. quand des événements où se sont mêlées suffiront à leur consleurs préoccupations ces nouveaux tituer une mémoire alors. parmi propre. d'autant ils pourront plus que leurs parents ne seront pas demeurés étrangers à cette phase de leur existence où ils posaient les bases d'une famille nouvelle. Elle sent. et. l'avenir. faire place aux anciens. qu'il attachés. En réalité ils ne l'oublient pas tout à fait. si chacun des époux se complaît encore en ses souvenirs comme ces souvenirs ne sont pas les d'autrefois.

de la famille élargie. tant qu'il vit. par tous nos souvenirs d'enfance. Il y a d'abord le pater familias : c'est le plus ancien ascendant mâle dans l'ordre Ensuite viennent tous les agnatique (descendance masculine). si les souvenirs s'imposaient une vivacité poignante. dans le cadre où se meut à présent la pensée de leurs descendants 1. que s'opère entre deux générations cette sorte de brisure qu'aucun et rapprochement retour ne réparera. ils étaient médiocrement épris. niquent aux petits-enfants et qu'ils leur font parvenir l'écho de traditions presque faire revivre disparues : ils ne peuvent pour eux un ensemble d'idées et un tableau des faits qui ne trouveraient plus place. et si l'avenir ne se peignait pas à leurs consciences à un conflit individuelles travers 1. sont nés d'un même ascendant vivant. Ce n'est pas sans effort. Dès lors. soit de ses descendants mâles. La famille comprend. tout se réduirait d'imagés. où le pater familias. qu'ils commules souvenirs qui sont les leurs. meurt (et alors seulement). on ne vivement comprendrait pas qu'ils se sentent divisés intérieurement. les autres par ou nous tiendrions au présent. comme il arrive. avait ici que des Or. et quelquefois sans souffrances et déchirements intérieurs. par les sentiments que nos parents éveillent en nous. » Durkheim. et ne comprend que tous ceux qui ibidem. Elle est composée de deux éléments. Il en est autrement de la famille patriarcale. les unes qui nous retiendraient' par l'attrait du passé. descendants issus soit de ce pater familias. les deux frères (s'il y en a Quand le pater familias à leur deux) issus de lui se séparent et forment une famille à part. si. deviennent tour patere familias. c'est-à-dire aux êtres nouvellement apparus dans le cercle de notre expérience. . si les sensations et états affectifs présents étaient assez forts pour que les individus sacrifient le passé au aux leurs sans se représenter assez présent. et que le regret prenne chez eux parfois la forme du remords. s'il n'y en présence. et s'arrachent les douleurs qu'ils laissent derrière eux. demeure le centre.234 LES CADRES SOCIAUX CE LA MÉMOIRE les intervalles de la famille actuelle. D'autre à eux avec part. en tant qu'ensemble et que tableau.

par exemple il en trouve la force dans un couvent. membre d'une famille s'en éloigne pour s'agréLorsqu'un ger à un groupe qui n'est pas une famille. lorsqu'on quitte une famille que pour en fonder une autre suivant les règles et croyances de la société qui embrasse toutes les familles. Mais ce ne sont pas deux sortes d'images. ou. Si. le seront aussi en partant d'une autre logique. l'histoire et Juliette ne peut garder d'autre réalité que celle d'une ne image de rêvé. ou que les circonstances qui les favosur aucune croyance ou risent. Dans une société qui n'admet conception pas de Roméo qu'un Montagu épouse une Capulet. venues les unes du passé. pour entrer dans un autre groupe. plus généralement. elle y voyait sans doute . les événements. les autres du présent. à la logique familiale qui oblige un homme à se considérer avant tout comme un fils. ou. ce sont deux façons de penser. jugés du point de vue d'un autre en d'autres principes. s'inspirant à un moment où l'esprit de famille combattait encore en elle le sentiment de nouveaux devoirs.LA MÉMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 235 yeux en couleurs éclatantes. pour s'enfermer dans une croyance religieuse qu'il oppose à l'esprit familial. deux conceptions de la vie et des hommes qui s'affrontent. groupe. Alors. Il en est tout autrement. il n'en pouvait pas opposer une autre. Ses pensées et ses souvenirs ne trouveraient plus place dans un cadre qui les empêche de se disperser : aussi longtemps c'est-à-dire que sa qu'ils subsisteraient passion ou son désir. s'il en sortait. mais ne s'appuieraient collective. se rappelait la journée du guichet à Port-Royal. qui l'autorise à se considérer comme un mari ou comme un père. il serait exposé à tous les maux matériels et moraux qui accablent l'homme isolé. il demeurerait indéfiniment dans sa première famille. Quand la mère Angélique. on ne comprendrait pas qu'ils fussent capables de ce sacrifice.

les pensées qu'elle respirait dans le milieu des siens. semble-t-il. soit que ses enfants aient de moins en moins besoin de lui. du moment où il devient un nom. lorsqu'un fils ou une fille se marient. il ne se substitue pas Comment son souvenir au fond . ne se ramènet-elle pas à un ensemble de fonctions que les hommes des générations successives sont appelés à remplir l'un après l'autre ? Le parent qui a été père autrefois ne l'est plus ou ne l'est qu'à peine aujourd'hui. on pourrait croire qu'ils se réclament de la même logique ou de la logique même qu'ils ont apprise au sein de leur famille et au milieu de leurs parents. qui viennent de l'homme plutôt que du père. dans souvenir dut peu à peu s'encadrer tout naturellement l'histoire des étapes de sa conversion. un visage. tel. En effet. ne pâlirait-il point. lorsqu'un membre d'une famille la quitte pour en fonder une autre. Mais il n'en est plus exactement de même. de la vérité. ou appliquées à d'autres objets. et. Pourtant. au plein sens du terme ? la famille n'est point comme une forme qui. après tout. tandis qu'une fille qui entre en religion ne retrouve guère dans le cloître. un exemple. en même temps. Ici en effet on peut dire que deux conceptions de la vie s'opposaient. Lorsqu'un fils se marie. et comme un aspect temps une tradition. de machangerait brusquement tière. d'un moment à l'autre. et qui vont à l'homme plutôt qu'au père ? Comment toute la force de l'idée de père ne se reporterait-elle pas sur celui qui. soit qu'il ait disparu. ou simplement un être qui éprouve et pour qui on éprouve des sentiments qui s'expliquent moins par la fonction que par la personne.236 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Mais ce l'épreuve la plus dure qu'elle ait eu à supporter. dans l'ensemble de ses pensées religieuses : il devint bientôt en même pour elle. même disposées autrement. a conscience de l'être et d'être regardé comme maintenant. La famille. et pour les membres de sa communauté. au contraire.

et il semble que nous pourrions nous identifier à ce qu'ils étaient alors. Une famille qui se crée se pose d'abord en face de celles dont ses deux chefs sont sortis comme un établissement nouveau. Il y a toute une période.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 237 à son père comme un roi qui succède à un autre. et qu'il semble qu'il lui faille se créer une mémoire originale hors' 1. quand père. tandis que les processus biologiques se poursuiavec une grande sûreté jusqu'à l'âge adulte. parce qu'ils seraient alors guidés par l'expérience ancestrale. La vie et l'habitude. 163. en et mari nous-même nous devenons revanche. 1922. nous repassons par une série d'états où nous les avons vus passer. Nous pourrions dire inversement que. et son corps ne saurait plus aussi bien s'adapter aux conditions où il lui faut vivre 1. celle qui correspond aux il s'oppose débuts du nouveau ménage. leur expérience héréditaire ne peut s'étendre. où précisément à la famille ancienne. Samuel Butler. si on suppose que les souvenirs passent des parents à leurs enfants par la voie de l'hérédité. entre eux et leurs parents. Mais ce n'est pas encore assez dire. à partir du moment où l'homme est en âge de procréer il serait livré au hasard de ses propres expériences. Ce n'est que peu à peu et plus tard que le nouveau leur fonction avec celle père et la nouvelle mère identifient qu'ont exercée avant eux leurs parents. 143 et . par expérience directe. p. traduction française. en descendant le cours du temps. parce qu'il est nouveau. Samuel Butler a observé que. au delà du moment où ils ont été conçus. aucune continuité organique. et cette identité ne leur apparaît jamais que comme une ressemblance plus ou moins approchée. de la vie de nos vraient parents nous ne connaissons. C'est pourquoi. que la partie qui commence quelques années après notre naissance : tout ce qui précède ne nous intéresse guère . puisqu'à partir de cette époque il n'y eut plus.

qu'elle oppose aux façons de la famille ou des familles de penser et aux souvenirs souches. tard. et à combiner. ou Durant toute notre l'inverse. les façons de penser propres à celle-là et à ceux-ci. en même temps que les souvenirs. en même dans d'autres famille. en particulier à ce qu'ils étaient à leur âge. de. façon à y faire entrer les souvenirs de notre vie mondaine.238 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE des ce n'est qu'assez C'est pourquoi traditionnels. celle qui existe dans cette société. tendant d'eux de se distinguer cadres semble que leurs parents revivent en eux et qu'ils repassent sur leurs traces. de la C'est quand un père et une mère approchent vieillesse qu'ils songent le plus à leurs parents. Cela équivaut dérer notre famille du point de vue des autres groupes. nous sommes engagés. de la vie nouvelle. par exemple. cherche à justifier l'avenir aux tradison indépendance et à renforcer par rapport en s'appuyant sur la société plus large des tions familiales C'est donc bien une logique autres familles contemporaines. temps que dans notre Nous étendons notre mémoire familiale. et que. de celle d'où elle est sortie. par ses rejetons. Mais dans toute la période de sa vie tournée vers la famille. quand approche le moment où elle donner naissance à d'autres aussi va. pour et une conception au moins plus rationnelle. Oubien nous replaçons nos souvenirs familiaux dans les cadres à consioù notre société retrouve son passé. toute raison il leur à disparaître. et de son expansion active ou absorbée par le présent. plus large. et comme une édition nouvelle. vie. quand elle a perdu en quelque mesure une partie de son élan primitif. Quelquefois c'est l'un ou c'est l'autre de ces deux cadres qui l'emporte. et l'on change de mémoire. en apparence cette raison. qu'une qui se détacheront groupes domestiques famille prend conscience de n'être que la continuation. groupes. et. d'elle. en même temps qu'on .

lorsqu'on passe d'un groupe à L'autre. on accepte de se souvenir comme elle. qui lui vient de ce qu'elle survit à l'école et au lycée. de ce qu'elle vous accompagne et vous enveloppe conserve de la mort. à la différence qui n'a pas encore où se perdre. qu'un enfant va à l'école. ou seulement en apparence. Lorsqu'on dit que la vie mondaine nous disperse. intimité et la mémoire avec elle : elle s'enferme aux limites de la famille. au contraire. on sort de soi. sa vie coule en quelque sorte suivant deux dans deux lits. Alors.LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 239. Avant qu'on entre dans le monde. Sans doute on peut n'être engagé qu'à demi dans le monde. lorsque le jeune homme ou l'adulte des à d'autres se rattache si ceux-ci l'écartent milieux. et on ne peut raconter celles-là ni celles-ci isolement. Dès jugements. Mais il en est de même. et mondaine de l'enfant. en tant qu'on se mêle à la société. S'il ne voit les siens qu'à de rares intervalles. tel homme d'État qui s'acquitta activité que dans vie professionnelle . Telle est sans doute l'évolution de la plupart des hommes. et. pour qu'elle jusqu'aux approches sa part d'influence. Pris par le monde. Feuilletez teur. ses principes. c'est leur histoire . leur la période courte et occupée est à son plein. et du vieillard qui s'est repris. et notre histoire. Mais on joue alors deux personnages. ses intérêts. qui ne se mêlent et ne se confondent avec le groupe social où est le siège de leur où. : la vie en quelque sorte s'intériorise. nos démarches et nos distractions ne se détachent pas de celles des autres. à un degré moindre ou plus élevé. aussi. change force. et après qu'on l'a à ceux de son on se suffit. et ses pensées se rattachent il faut plans. ses ses points de vue. il faut l'entendre à la rigueur. siens. tel homme d'affaires. et la à la famille toute la force acquise précédemment. ce sont nos relations. ils ne s'apparles mémoires où tel administratiennent plus. on s'intéresse surtout quitté. dès lors. et la mémoire se déploie au dehors : notre vie.

aux mêmes cérémonies. ou d'un médecin. ou préposé. qui distinguent d'un écrit historique où l'objet est de raconautobiographie ter les faits tels que les virent un ensemble d'hommes. hautes classes. En beaucoup de circonstances où des hommes et des familles diverses participent en commun aux mêmes disaux mêmes travaux. suffirent à remplir particulièrement sa pensée. comme dans les par le lieu qu'elles habitent. elles soient rapprochées soit que. et. peut-être. de ses on laisse entendre au contraire conversions.240 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE en conscience de sa fonction relate les faits qui remplirent : plutôt que son histoire. c'est celle d'un groupe social. lorsque. le choix des événeou une telle un tel récit individuel ments. ses années de labeur et d'agitation ou mondain. l'événement les frappe moins par ce qui passe. elles puisent dans l'appréciation des autres et qu'elles aient besoin d'entretenir et renouveler au contact de celles-ci le sentiment de leur prééminence. cela signifie qu'il ne sortit guère du monde intérieur qu'il s'était créé : mais lorsqu'on dit d'un homme de guerre. Lorsqu'on d'un écrivain que son histoire se confond avec celle de ses oeuvres. que son histoire avec celle de ses actes. Mais il en est de même. qu'il n'eut guère le temps de rentrer en lui-même. ils le retiennent comme un fait impersonnel. et que les préoccupations communes auxquelles il fut par sa fonction plus exposé. de ses guérisons. ou d'un prêtre. comme dans les villages paysans. dit et dans leur signification par rapport à eux. les relations se multiplient. tractions. soit que. Alors les membres de chaque famille introduisent incessamment dans la se confond . professionnel C'est moins le contenu que le ton et quelques remarques (où d'ailleurs on retrouve souvent les réactions d'un cercle et l'esprit d'une coterie). dans un groupe de familles voisines. en quelque sorte de lui dans la vie de la famille que par ce qui lui en demeure extérieur .

LA MEMOIRE COLLECTIVE DE LA FAMILLE 24I pensée de leur groupe des relations de faits. les événements assez remarquables pour qu'elle les retienne et les reproduise souvent. aux images : ainsi dans l'espace le domaine de chacune. et sent surtout le besoin de s'adapter au milieu social où elle est appelée à vivre. les Le cadre d'événements qui lui permet de retrouver souvenirs propres à la famille dont elle est la mémoire se distinguerait peut-être aisément des cadres propres aux autres familles. sous leur forme personnelle. mais plusieurs groupes. mais qui ont d'ailleurs tous les caractères de pensées communes à tout un groupe. et même à plusieurs. et s'inspire surtout de cette logique générale qui détermine les relations des familles entre elles. nous l'avons dit. le cadre de la mémoire familiale est fait de notions. tourne le dos aux traditions des groupes parents dont elle vient de s'émanciper. et il n'est la limite qui sépare cellesd'ailleurs pas facile d'indiquer ci de celles-là. singulières et historiques en ce sens. elle les traduit en termes généraux. aussi bien que du sien. comme sa mémoire s'enrichit de jour en jour. on délimiterait et on ne lui attribuerait que le cours des événements qui s'y sont déroulés comme dans autant de cases distinctes. dont l'importance. Mais. interprétations et appréciations aux familles voisines. se précisent et se fixent. 16 . si l'on s'en tenait aux figures. Mais comme toute famille a bien vite une histoire. Du moment qu'elle envisage du point de vue des autres. On comprend qu'une famille qui vient de naître. notions de personnes et notions de faits. bien plus que de figures ou d'images. elle tend progressià sa manière les conceptions qu'elle vement à interpréter HALBWACHS. que ses souvenirs. Ainsi les traditions propres à chaque famille se détachent sur un fond de notions générales impersonnelles. l'aspect aussi bien que les relations mutuelles changent à chaque moment. Que empruntées devient la mémoire de la famille ? Elle doit embrasser dans son champ non plus un.

et que leur rôle est de plus en plus d'assurer sa cohésion et de garantir sa continuité. à régler ses puisqu'elles en émanent et qu'elles continuent rapports avec elle. Elle finit par avoir sa logique et ses qui ressemblent à celles de la société générale. mais qui s'en distinguent parce qu'elles se pénètrent peu à peu de son expérience particulière.242 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE à la société. emprunte traditions. .

guerres. Pustel de Coulanges. . des grands événements. de la fusion des familles. et réformes. sous des formes plus ou moins symboliques. persistance des souvenirs attachés à la fondation des cités. public et national. par fusion entre isolement. 20e édition. 136 sq. tribus et phratries. 1908. Ce n'est pas un point de vue où se sont placés d'emblée Mais déjà ceux qui étudièrent les religions de l'antiquité. d'autre part. lui paraissait s'adresser dont les figures reproduites si aux puissances naturelles été que souvent par la sculpture ou la poésie n'auraient en même temps comment. dans la cité Fustel de Coulanges s'étonnait au foyer antique. La cité antique. pensait-il.CHAPITRE LA MÉMOIRE COLLECTIVE VI RELIGIEUSE ancienne des peuples. elle reproduit et des fusions de races et de peul'histoire des migrations L'histoire plades. à des symboles 1. des cultes nouveaux apparaissaient. 1. Mais. de retrouver. établissements. qu'on trouverait à l'origine des inventions sociétés qui les pratiquent. p. Il montrait à leur mesure que les familles primitives renonçaient et que naissaient des cités. deux religions dont l'une se rattachait et perpétuait le souvenir des ancêtres. tandis que le culte des Olympiens. on peut dire de toute religion que. nées elles-mêmes. telle qu'elle vit dans leurs est tout entière pénétrée d'idées religieuses. traditions. et comment les divinités que la commémoration éponymes n'étaient Il insistait sur la de ces origines et de ces transformations.

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et sur le culte qui est rendu à leur fondateur plus ou moins le plus souvent, divinité locale d'une tribu, mythique promue à la dignité de protectrice d'une cité 1. Une autre idée petit à petit s'est fait jour : c'est que dans la Grèce classique encore, si l'on regarde d'un peu près et les attributs des dieux olympiens, la physionomie et, si on porte son attention sur des cérémonies et surtout, des fêtes, sur des croyances et des superstitions qui n'intéet ressent plus guère, peut-être, les cercles aristocratiques cultivés, mais qui vivent d'une vie tenace dans les couches du peuple et parmi les groupes paysans, on s'aperçoit qu'il y a, en effet, dans le monde antique, deux religions profondément engagées l'une superposées, et d'ailleurs dans l'autre 2 : distinction qui a en apparence un tout autre sens que celle de Fustel de Coulanges, bien que, peut-être, elle n'en soit qu'un nouvel aspect. « La religion grecque serait née de la fusion de cultes chthoniens et de cultes ouraniens. Les Ouraniens, dieux à la volonté claire, sont l'objet d'une d'un : on leur rend des honneurs dans l'attente OEpanéia Les Chthoniens, sont des esprits bienfait. au contraire, impurs, que le culte a pour fin d'écarter. Les rites ouraniens, ou, si l'on veut, olympiens, se sont superposés aux rites chthoniens : ce sont deux strates de pensée religieuse 3 ». M. Ridgeway avait déjà tenté d'établir que « le duel entre à les religions chthoniennes et ouraniennes correspond la guerre entre les Pélasges et les envahisseurs nordiques, 4 ». dont la fusion a la Grèce peuples produit classique Et M. Piganiol a soutenu, de son côté, que « les croyances et les rites des Romains se rattachent à deux religions distinctes et opposées et qui à grand'peine se fusionnèrent,
1. Ibid., p. 161 sq. 2. Ronde (Erwin). Psyche. Seelencult und Unterblichkeits glaube der Griechen 5e und 6e Auflage. Tubingen, 1910. La 1re édition est de 1893. 3. Piganiol, Essai sur les origines de Rome, 1917, p. 93. 4. Ridgeway, Early age of Greece, t. I, p. 374.

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le culte du Ciel et du Feu d'une part, et, d'autre part, le Le culte de culte de la Terre et des Forces souterraines. la Terre est propre aux paysans méditerranéens, Ligures, Sabins, Pélasges, le culte du Ciel, aux nomades septentrionaux 1 ». D'innombrables mythes rappellent la victoire des Ouraniens sur les Chthoniens, des pasteurs venus du Nord sur les laboureurs autochtones : c'est le combat des Dieux et des Géants (les Géants fils de la Terre) ; c'est le mythe du d'un monstre femelle (ces sociétés pricavalier vainqueur mitives de laboureurs étaient de type matriarcal) ; c'est et ouraHercule et Cacus. Lorsque les dieux chthoniens niens s'associent, ou se marient entre eux, c'est le Symbole et d'un compromis entre les cultes et les d'une conciliation ancien il subsiste des mais de l'antagonisme civilisations, traces dans la légende des dieux. Miss Harrison 2 remarque, à propos de Junon : « La Héra qui, dans l'ancienne légende est reine en Thessalie et patronne du héros argonautique, ; c'est elle, l'Héra Jason, est du vieux type matriarcal pélasgienne, et non Zeus, qui domine ; en fait, Zeus est praA Olympie même, l'ancien Héraion, inexistant. tiquement où Héra était adorée seule, date d'avant le temple de Zeus. » Et elle ajoute : « Homère lui-même n'a-t-il pas le sentiment qu'elle a été mariée de force », puisqu'il raconte les perpéà celle de la religion plé1. Op. cit. p. 94. Cette distinction correspondrait dériveraient béienne et de la religion patricienne, ibid., p. 132. Les patriciens des anciens conquérants venus du nord, les plébéiens, des populations italiennes comment l'histoire de beaucoup de indigènes. M. Piganiol a indiqué brièvement civilisations s'explique de même par un conflit entre deux peuples, qui laisse des et leurs croyances : civilisations traces durables dans leurs institutions phrygienne, thrace, gauloise, sémitique, chaldéenne, arabe, chinoise, africaine. Op. cit., p. 316 sq. Il a bien voulu nous signaler un article de Rostovtseff, paru dans la Revue des Etudes grecques, 1919, p. 462 : Le culte de la grande déesse dans la Russie où on lit les passages suivants : « Les conquérants sémitiques en méridionale, en Asie Mineure et en Europe les conquérants indo-européens Mésopotamie, ont apporté avec eux le culte d'un dieu suprême », et, au sujet du mythe d'Héraclès et de la grande déesse : « Ce mythe suppose trois choses : le culte de la grande déesse comme base de la religion indigène, le culte du grand dieu comme d'un peuple et d'une religion base de la religion des conquérants, l'apparition mixtes. », 2. Prologomena to the study of Greek Religion, 2e édit. 1908, p. 315.

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tuelles disputés qui la mettent aux prises avec le père des dieux ? Bien que le culte ouranien tende au monothéisme, le Zeus, dieu du ciel et de la lumière, s'est décompose, soit aient donné naissance à dès divinités que ses attributs distinctes 1, soit que son culte se soit contaminé au contact des cultes chthoniens. Tandis que les dieux ennemis se sont ainsi réconciliés et forment une même famille, où ceaujourd'hui leurs attributs, leur légende et leur physiopendant nomie morale rappellent plus ou moins ce qu'ils furent on retrouve examine les rites, les autrefois, lorsqu'on mêmes compromis recouvrant les mêmes oppositions. et à interMiss Harrison, qui a étudié si attentivement le rituel dès Grecs, dit : prété avec tant de pénétration « Il est clair que la religion grecque renfermait deux facteurs divers et même opposés... les « rites de service » rattachés par une tradition ancienne aux Olympiens, aux Ouraniens ; les « rites d'aversion », aux fantômes, Les rites de service avaient héros, divinités souterraines. un caractère joyeux et rationnel, les rites d'aversion étaient Or nous trouvons sombres, et tendaient à la superstition. les Diasia des services célébrés en l'honneur d'Olympiens, en l'honneur de Zeus, les Thargelia, d'Apollon et d'Artéde Dionysos, et nous constatons qu'ils mis, les Anthesteria, ont peu ou rien à voir avec les Olympiens auxquels on les suppose adressés : ce ne sont pas des rites de « sacrifice étaient
1. « Welcker (s'appuyant surtout sur Eschyle) est arrivé à l'idée que le conest la racine profonde d'où sont sorties cept de Zeus, le ciel comme la divinité, des toutes les formes de dieux. Par diverses méthodes (étude du calendrier, noms de mois, des fêtes, des dieux qui y président ; des traces de formes de culte anciennes : sacrifices humains et dieux à forme de fétiches ; de la religion des peuples, figés plus tôt, du nord et de l'est de la Grèce, Macédoniens, Thràces, on arrive au même résultat : ce sont les mêmes quatre ou cinq dieux Bithyniens) comme les plus anciens... Or on peut rattacher ces quelques qui apparaissent dieux (sauf la principale divinité féminine) au seul dieu du ciel : Zeus ; et cela paraît s'imposer pour Dionysos et Apollon. On retrouve ainsi la conception de Welcker. » Usener H., Götternamen. Versuch einer Lehre von der religiösen Bonn, 1896, p. 275. Begriffsbildung,

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brûlé », de joie, de fêtes, de combats ; mais des rites souteret d'adoration de fantômes. rains et tristes, de purification Sans douté les rites olympiens une couche représentent superposée : les uns n'ont pu sortir des autres 1. » Dans la fête des Anthestéries, le contraste est saisissant : Elle consacrée à Dionysos. C'est une fête du printemps, dure trois jours. Le premier s'appelle Pithoigia (ouverture « Ils mettaient en perce le vin nouveau à des tonneaux). Athènes », dit Plutarque. C'est l'offre des premiers fruits. Les tonneaux les réjouissances commencent ouverts, et durent le jour suivant (appelé les Choes ou les ou les Pots). Coupes), et le troisième (appelé les Chytroy, C'est le jour dés Coupes qu'on célèbre le mariage du roiarchonte avec le dieu Dionysos. Le troisième jour a lieu une lutte on trouve excitation Dans les Acharniens dramatique. d'Aristophane, une vive peinture de la fête. Mais, à travers cette plutôt joyeuse, règne une note de tristesse.

Les Anthestériés étaient anciennement une fête de toutes non à des dieux olymles âmes. Aux Chytroy on sacrifiait, piens, mais à Hermès Chtonios. Aux mets préparés pour le sacrifice, aucun homme ne goûtait : c'est la nourriture des âmes, le souper des morts. Le jour des Coupes, ils parmi eux. croyaient que les esprits des morts revenaient Dès le matin, ils avaient l'habitude de mâcher de la bourdaine, et de frotter leurs portes avec de la poix : rites « apotropiques » qui tendent à écarter les influences des esprits. Le dernier jour, on disait (cette parole était passée en proverbe) : « A la porte, vous Kères, les Anthestéries sont terminées 2. »
1. Miss Harrison, op. cit., p. 10. 2 Miss Harrison croit que, de même, les Pithoigia, bien que consacrés à Dionysos; et, d'après Plutarque, marqués par des ébats et des divertissements « jars », funèbre : les tonneaux, joyeux, n'en ont pas moins une signification des les morts : les Pithoigia évoquent lès anciennes tombes où l'on inhumait des morts, recouvert par Anthestéries perpétueraient le rite ancien d'évocation un rite printanier, et les anciens vases mortuaires seraient devenus les tonneaux de vin nouveau; ou, plutôt, les deux idées seraient en même temps présentes à l'esprit des Grecs. Loc. cit., p. 47.

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se sont élevés à une religion et à une conception générale du monde moins sombre : mais c'est de croyances aux divinités dans un cadre préexistant souterraines et à l'action malfaisante des morts que ces nouvelles idées durent trouver place. Dans la religion grecque des éléments d'oridu Ve et du IVe siècle se juxtaposaient gine très éloignée dans le temps, et un contemporain suffisamment dégagé de ces croyances, et capable d'entreAinsi, les hommes eut retrouvé en elles les traces leurs contradictions, sociale et morale qui, à des coutumes et d'une évolution fit succéder des croyances et une primitives, superstitions organisation rituelle plus avancées. Mais la loi de la pensée du point de vue de ses concollective est de systématiser, voir ceptions actuelles, les rites et croyances qui lui viennent du passé et qu'elle n'a pu faire s'évanouir : ainsi, tout un altère progressitravail d'interprétation mythologique vement le sens, sinon la forme, des anciennes institutions. fêtes d'automne, on accomplissait Aux Thesmophories, certains rites en vue de favoriser la croissance des plantes et la naissance des enfants : des objets sacrés qu'on ne pouou action de vait nommer (d'où le nom d'Arrétophories, porter des choses non nommées, qu'on donnait à ces rites) : images de serpents étaient promenés processionnellement et formes d'hommes faites en pâtes de céréales, cônes de : sapin, et porcs (en raison de leur caractère prolifique) on déposait la chair des porcs en offrande aux puissances de la terre dans le megara du temple ; puis des femmes qui purifiées pendant trois jours descendaient dans les inférieurs (kathodos et anodos) et déposaient sanctuaires sur des autels les restes de ces bêtes : tous ceux qui en prenaient et les mêlaient à leurs semences devaient avoir de bonnes récoltes. Or, sur ces rites de fertilité, on a construit s'étaient toute une légende : cette cérémonie (sacrifice des porcs) se rattacherait à Eubouleus, qui menait paître des porcs, et qui

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englouti avec ses bêtes dans la crevasse où disparut Koré, quand le Dieu des' enfers l'enleva. L'interprétation rationaliste laisse cependant subsister le rite, qui prendra une signification mystique, dans les mystères

plus tard d'Eleusis.

On assiste en effet, quelquefois, à des renaissances imprévues, à des retours offensifs de croyances anciennes. Les religions nouvelles ne réussissent pas à éliminer entièrement celles qu'elles ont supplantées, et, sans doute, elles ne s'y efforcent pas : elles sentent bien qu'elles-mêmes ne satisfont pas tous les besoins religieux des hommes, et elles se d'utiliser les parties encore vivaces des flattent, d'ailleurs, cultes anciens et de les pénétrer de leur esprit. Mais il arrive que les circonstances en ce sociales se modifient sens que de nouvelles aspirations se font jour, qui se grossissent de toutes celles que la religion officielle a jusqu'à présent refoulées. Il ne faut pas se figurer, d'ailleurs, que c'est là effectivement une résurrection du passé, et que la société tire en quelque sorte de sa mémoire les formes à demi effacées des religions anciennes pour en faire les éléments du nouveau culte. Mais, en dehors de la société, ou, encore, dans les parties de celle-ci qui ont été soumises le moins fortement à l'action du système religieux établi, quelque chose de ces religions subsiste, hors de « la mémoire » de la société elle-même, qui n'en conserve que ce qui s'est incorporé à ses institutions actuelles, mais dans d'autres groupes qui sont demeurés c'est-à-dire ce qu'ils étaient autrefois, qui se davantage trouvent encore engagés en partie dans les débris du passé. Si la philosophie eut un tel succès en pythagoricienne Italie, c'est que « celle-ci était toute pénétrée d'influences a trouvé ou minoennes... Cette philosophie pélasgiques des adeptes précisément dans les régions italiennes qui ont été le moins pénétrées d'éléments : indo-européens Italie du Sud, peuples sabelliens, Etrurie ; faveur qui s'ex-

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plique si les pythagoriciens ne faisaient qu'exprimer en langage philosophique et systématiser les vérités dé la religion méditerranéenne ». Le pythagorisme a d'étroits rapports avec les cultes primitifs de l'Italie. « On ne peut affirmer que Pythagore ait emprunté aux religions italiques plus qu'aux cultes crétois », mais il est sûr que sa doctrine né s'est répandue eh Italie que parce qu'elle était conforme aux idées religieuses d'une fraction considérable des Italiens », mais de cette fraction, précisément, qui ne s'était pas laissé gagner au culte officiel des dieux patriciens 1. Ici, nous avons l'exemple d'une philosophie et d'une religion (« les superstitions pythagoriciennes »)2, introduite et en partie élaborée dans une société ou dans un groupe de sociétés, en opposition avec la religion officielle des classes dominantes et d'une partie dû peuple, mais en accord avec les croyances qui subsistent dans des régions étendues de la même société et auxquelles la religion officielle a dû faire leur part. Mais ce culte nouveau n'en résulte pas moins, eh même temps, d'une influence et d'une pénétration extérieure, si bien que l'on peut dire ceci : d'une part, ce n'est pas seulement le souvenir des croyances anciennes qui reparaît, ce sont les croyances anciennes subsistantes, mais combattues ou refoulées, qui, à là faveur de circonstances nouvelles, s'affirment ; d'autre part, les circonstances qui les fortifient sont les mêmes qui les ont fait naître : la mise en contact avec dès sociétés de même race, de même civilisation, qui renouvellent eh quelque sorte le sol, lui restituent sa constitution primitive, et recomposent le même milieu ethnique et moral. Mais c'est ce qui a dû se produire souvent : admettons que les Aryens indo-européens con1. Piganiol, op. cit., p. 130 sq. 2. « Le rite de l'incinération est interdit aux Pythagoriciens ; ils vénèrent Rhéa, et Pythagore a proposé une théorie du culte des déesses mères ; ils Déméter, conservent les vêtements de lin... ; ils attachent une valeur supertitieuse au nombre 4... ; la fève leur est interdite. » Ibid., p. 131.

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à ceux-ci, quirent les pays du Sud, et qu'ils imposèrent en se pliant d'ailleurs à des compromis, leurs dieux et leur culte ; mais il y eut, ensuite, des invasions et retours offensifs de populations méditerranéennes ; le réveil dés cultes anciens est donc dû, dans bien des cas, à ce que se recréent les conditions où ils sont nés autrefois, et non à ce que le souvenir de ces cultes reparaît dans la mémoire de là société qui les à abolis ou se lès est assimilés. Si la société conserve ainsi, dans son organisation religieuse, des éléments d'anciens rites ou d'anciennes croyances, ce n'est pas seulement pour donner satisfaction aux groupes les plus retardataires. Mais, pour apprécier exactement une démarche où un progrès religieux, les hommes doivent se rappeler, au moins en gros, d'où ils sont partis ; d'ailleurs, un grand nombre d'idées nouvelles ne se précisent qu'en s'opposant. C'est ainsi que là lumière projetée par les cultes sut l'univers et dans tous les replis de l'âme olympiens humaine d'autant subsistait resplendissait plus qu'il dans la nature certains coins d'ombre et de mystère, hantés encore par des animaux monstrueux ou des génies nés de la terre, et qu'il subsistait dans l'âme des terreurs aux par où les hommes civilisés d'alors s'apparentaient Le monde homérique, si dégagé peuplades primitives. et éclairé, laisse encore quelque place à ces anciennes superstitions : on y trouve des traces du culte des morts ; bien qu'Homère paraisse convaincu qu'après la mort l'ombre s'enfuit, et ne vient jamais plus troubler les mortels, l'ombre de Patrocle apparaît en songe à Achille, et Achille lui consacre un sacrifice qui rappelle les anciennes immolations de victimes humaines. La « Nekuya », la descente d'Ulysse aux enfers, semble un arrière-fond sur lequel se dessine aux brouillards faits de lumière, plus nettement l'Olympe et une société d'hommes avant tout amoureux de la vie. Pour que la supériorité dès puissances ouraniennes ressorte,

VII. Elle ne prévoit pas. toutes les conséquences des principes nouveaux 1. les fondateurs du christianisme. » Paul. elle s'avance un peu dans l'inconnu. Surtout. vivais. en même temps. dès le début. et on peut dire que le christianisme est en effet avant tout l'expression en articles de foi. Paul considère que le règne de la Loi a dû précéder le règne de la Grâce. pour montrer mieux l'originalité de la docen partrine chrétienne. Epitre aux Romains. et par interde prophéties que les Juifs n'entendaient qu'au prétation il faut sens littéral. et moi.. « Par la Loi seule je connais le péché. étroitement nationale. Géants. entre le judaïsme orthodoxe gion du Fils de l'homme est rappelée incessamment : c'est de l'histoire. Jadis. quand j'étais sans Loi. sur une religion Mais cette histoire. se comprendrait mal. Loin d'annuler la Loi par la Foi. Paul croit que le christianisme la confirme. et que la religion nouvelle pénètre de son esprit. l'opposition et la reliet les chrétiens.252 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE assaut des l'antique qu'on évoque confusément des anciens dieux. : au judaïsme traditionnel ticulier saint Paul. . qui ne fait pas acception ni de nations. 7. je me fut donné. et la religion elle-même. on n'en saisirait pas toute la portée. si elle ne se détachait pas sur un fond judaïque. Dans les textes fondamentaux du christianisme. dans les évanentre les pharisiens giles et les épîtres. d'une relide races gion universaliste. mais le commandement je mourus. en dogmes et en rites. que celle-ci se définit. nous et la miséricorde pour que la foi en l'Esprit en affranchissent 1. l'écrasement ou l'asservissement De même. le péché vint à naître. lorsqu'une société transforme ainsi sa religion. d'une révolution morale qui fut un événement du triomphe d'une religion de contenu spirihistorique. l'opposent c'est en des termes tirés de l'Ancien Testament. et.. et qu'il a fallu que les hommes apprissent d'abord ce que c'était que le péché. tuel sur un culte formaliste.

fait donc un retour sur le passé : c'est dans un ensemble de souvenirs. parmi d'autres. que. mais. au moment même où elle évolue. à l'Hadès. et même qu'ils retrouvent celles dont ils s'étaient simplement depuis quelque temps écartés. ni pendant leur vie. de toutes les institutions qui font sa vie commune. Mais ce ne lui est possible que si elle ne heurte pas de front tout le passé. Ce sont des forces sociales qui. le cadre de notions dans lequel elle a briser entièrement C'est pourquoi en même temps qu'elle grandi jusqu'alors. la mythologie Remarquons. Ces croyances elle veut les adopter sans plus larges et plus profondes. qu'on eût éliminé toute croyance à une survivance des âmes sous forme de fantômes. nouveaux qu'elle pousse au qu'elle encadre les éléments premier plan. Supposons qu'on eût alors. et déplacent le centre de gravité du groupe : l'emportent. en effet. Elle doit persuader ses membres qu'ils portaient déjà en eux au moins en partie ces croyances. qu'on se fût imaginé que d'aucune manière les hommes. obéi pleinement à la poussée rationaliste. ni après leur mort. il faut que les unes aux autres de s'opère un travail de réadaptation toutes les tendances. de traditions et d'idées familières.LA MEMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 253 qu'elle pose. projette dans son passé les conceptions qu'elle vient d'élaà la religion nouvelle borer. pour que celui-ci conserve son équilibre. si elle en conserve au moins les formes. La société. du même coup. La société sent bien que cette religion nouvelle n'est pas un commencement absolu. ne peuvent entrer en relations avec les dieux : toutes perdu les cérémonies religieuses eussent. par exemple. reste à mi-chemin entre les représentations homérique religieuses et les fictions de la littérature. leur prestige. et l'imagination poétique en eût pris . elle se préoccupe d'incorporer les éléments des vieux cultes que celle-ci peut s'assimiler. dans les classes aristocratiques et cultivées de la Grèce.

aux anciens lieux prophétiques. au moins pour un temps. 22-31. dans les anciens sanctuaires. des puissances de la végétation : on transforme leur aspect. ton Dieu. il faut des dieux réels pour recueillir l'héritage des anciens monstres. IV. XXII. rester une religion. mais on est obligé de leur conserver leur nature de dieux. d'Isaac et de Jacob n'a pas été éliminé par le « fils de l'homme » 1. 2.254 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de plus en plus à son aise avec l'Olympe et ses habitants. et par conséquent les héritiers légitimes. De même. 37-39. C'est en s'appuyant sur la promesse d'Abraham que Paul considère les Gentils comme les vrais descendants d'Isaac. Mathieu. en un sens. Ce qui empèche les Grecs de ce temps de traiter les légendes et les figures des dieux aussi légèrement que. de la religion hébraïque. Aussi les fondateurs du christianisme ont-ils pris soin de multiplier les rapprochements entre les prophéties de l'Ancien Testament et les détails ou les paroles de la vie du Christ qui en représentent l'accomplissement. mais de la femme libre 2 ». de toute ton âme. Epitre aux Galates. Voilà le premier et le plus grand commandement. c'est qu'ils se sentent encore proches d'une époque où la religion n'avait pas été encore à ce point humanisée. les enfants « non de la servante. Et voici le second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même 1 ». on voit bien qu'il avance une doctrine qui pourrait en un sens purement s'interpréter moral. . Lorsque Jésus dit : « Tu aimeras le Seigneur. si le christianisme ne s'était point présenté comme la continuation. de toute ta pensée. plus tard. c'est que. on peut se demander s'il aurait pu se constituer lui-même comme religion. un Lucien. voulait Si le polythéisme homérique force lui était de prendre au sérieux un certain nombre des croyances qu'il aspirait à supplanter. des divinités locales. de tout ton coeur. Le Dieu d'Abraham.

Prenons-les pour ce qu'elles sont aux yeux des fidèles. à mesure que le christianisme se détourne de cet aspect qui le représ'accroît. à exercent une action sur les choses. Si l'on chrétien. 1. d'après eux. passe en revue les différentes parties du culte on reconnaît que chacune d'elles est. . en effet. Il n'en est pas qui ne nous offre le tableau de la vie. animaux. que tées au judaïsme la morale chrétienne s'entoure d'une armature dogmatique et ritualiste. si elle veut.LA MEMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 255 ou. dont elles sont peut-être l'écho. inquiry. a psychological London. garderie prestige d'une religion. d'un procédé magique ou ancêtre légendaire auxquels on reporte l'invention dans ces sociétés. faite toute entière d'idées et d'institutions traditionnelles. The Origins of Art. Ne cherchons plus derrière ces tradiet fusions de tions les événements généraux. il n'en garde pas moins sa nature de Dieu. Sous des traits humains. mais les idées théologiques fondamentales qu'il a emprunsubsistent . par un culte. nouveau. Détournons notre attention de l'origine ou du sens profond des mythes. le passé en un autre sens Mais la religion reproduit encore. Lorsqu'on examine de près les rites des peuples primitifs qui. ou autrement. ils l'ont commémorée. Et c'est à partir de ce moment que les hommes ont gardé le souvenir des dieux ou des héros. du moins. s'il a changé d'aspect. il faut bien. leur prête en tout cas une l'imagination forme d'existence sensible : ils existent ou ils sont apparus en certains lieux. migrations peuples. l'attention sente comme une branche greffée sur une plante étrangère. Ils se sont manifestés sur la terre 1. en effet. à certaines époques. XVI. Yrjo Hirn. Au reste. des actes et de la figure d'êtres divins ou sacrés. on s'aperçoit souvent qu'ils consistent reproduire c'est-à-dire à mettre en scène un héros quelque drame mythologique. Sur les rites commémoratifs ou technique and sociological en particulier. voir. et que. ch. qu'ils ont raconté leur histoire. 1900.

puisque chaque jour est consacré à un saint. se présente cependant comme une institution permanente. et qu'à la différence des Juifs ils ne pouvaient connaître les prophéties. depuis que le Christ ne s'est plus montré sur la terre. commémore la Cène. Si les anciens païens n'ont pu faire leur salut. toutes les générations chrétiennes qui se sont succédé depuis. sous un autre point de vue. la commémoration de tous ceux qui contribuèrent à constituer. La religion et la foi. tout entière repose sur une chrétienne Mais la doctrine histoire. diffuser ou illustrer la doctrine chrétienne. Les Juifs ont prévu la venue du Messie . avant qu'ils se fussent qui les annonçaient produits. laquelle tout fidèle est tenu d'assister. dans le souvenir de sa vie et de son enseignement. les disciples de Jésus ont été les témoins de sa vie. qu'elle prétende se placer en dehors du temps. chaque semaine. ont reçu là tradition de ces événements. qui échappe à cette règle. tournée ainsi tout entière vers le passé (et il en est d'ailleurs de même de toute religion).256 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE d'une période ou d'un la commémoration essentiellement se événement de la vie du Christ 1. p. et que les vérités chrétiennes puissent être à la fois historiques et éternelles ? 1. L'année liturgique est un mémorial. les diverses phases de la Passion. de sa mort et de sa résurrection. croix. Mais comment expliquer que la religion chrétienne. le dimanche. Le cycle des rites annuels est devenu la commémoration d'une histoire » Delanationale ou religieuse. 15-16. L'année chrétienne ramasse en quelque sorte autour de la période pascale qui est consacrée à reproduire. c'est que les événements de l'histoire chrétienne ne s'étaient pas encore déroulés. Elle est. . Ainsi toute la substance du christianisme consiste. Avec une périodicité la messe à plus grande. par l'ordre même des cérémonies et le contenu des prédications et des prières. « Les théologiens et les historiens ont toujours reconnu qu'une des fins de la liturgie c'est de rappeler le passé religieux et de le rendre présent au moyen d'une sorte de représentation Il n'y a pas de liturgie dramatique. et se confond presque avec elle.

sa doctrine. ni uh gieux 3. C'est « Le sans doute ce qui s'est réalisé dans le bouddhisme. 368. A partir de ce moment. p. trad. Oldenberg. » Sans doute « le souvenir ineffaçable de la vie terrestre du bouddha. sa vie. bouddhisme. sa communauté. 1. cela va sans dire. divin de la communauté. « L'idée que le chef.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 257 Si l'on considère des systèmes religieux où l'essentiel on est l'enseignement moral apporté par leur fondateur. p. l'oeuvre du mais. 17 . de telle sorte que le culte n'est autre chose que de la perpétuité de cette vie commune. Les formes élémentaires de la vie religieuse p. et le salut suppose uniquement que l'on connaît la bonne doctrine et qu'on la pratique. fr. la foi dans la parole du bouddha comme dans la parole de la vérité. Leur maître à eux est dans le Nirvâna : ses fidèles crieraient vers lui qu'il ne pourrait les entendre 2. c'est avant tout un être vivant avec lequel l'homme doit compter et sur lequel il doit compter . il ne peut plus rien sur la marche des événements humains 1 ».. la soumission à la loi du bouddha comme à la loi de la sainteté. au sein de la communauté la vie et le sentiment relibouddhique. il est entré dans le Nirvâna . tous ces facteurs ont eu.. fut faite. » Mais le bouddha n'est ni un médiateur. Ibid. en effet. HALBWACHS. 44. cette l'expression idée est tout à fait étrangère aux bouddhistes. demeure réellement parmi les siens. Durkheim. consiste avant tout dans la notion du salut. la plus grande influence sur la tournure qu'ont prise.. « Car un pourquoi dieu. Sans doute elle n'aurait pu être connue si le bouddha n'était venu la révéler . 2. une fois que cette révélation bouddha était accomplie. 3. et que passe à l'arrière-plan figure et le souvenir de celui qui les a découvertes. comprend que les vérités sur lesquelles ils reposent aient la une nature intemporelle.. 319. il cessa d'être un facteur nécessaire de la vie religieuse. or le bouddha est mort. Le Bouddha.. » Et c'est le bouddha ne peut être un dieu.

dans le morale. l'empire de ce monde soupirant vers la délivrance n'appartenait plus à un dieu . Ce qui est intemporel.. n'a point perdu contact après sa mort et sa résurrection. pas une religion). il y a bien. il demeure perpétuellement au sein de son Eglise. Ibid. point de prière et d'acte d'adoration qui ne s'élève jusqu'à lui. Il ne s'est pas borné à nous indiquer la voie du salut : mais aucun chrétien ne peut faire son salut que par l'intervention et grâce à l'action efficace de ce Dieu. à côté d'une . Il n'y a point de cérémonie du culte où il ne soit présent. Le Christ. sauveur. Ici. ne serait peut-être (sans lequel le bouddhisme. un élément religieux à vrai dire. » Bouddha ne devait donc être (sans aucune supériorité que le métaphysique) 1: « » le Connaissant et de la connaissance propagateur grand personnage historique. en vint à admettre qu'il y avait eu et qu'il y puisqu'on aurait un nombre illimité de bouddhas . et qui n'est pas seul de son espèce. mais un élément religieux qui se ramène tout entier à des souvenirs.. Le sacrifice par lequel il nous donne son 1.. et que « le salut suppose uniquement que l'on connaît la bonne doctrine et qu'on la pratique ». se bouddhisme.. il était passé à la loi naturelle de l'enchaînement des causes et des effets. à une suite d'années historiques bien définies rapporte et depuis longtemps close. « le bouddhisme. consiste avant tout dans la notion du salut ».258 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE « La croyance aux anciens dieux avait disparu devant le panthéisme de la doctrine de l'Atman . Il en est tout autrement du christianisme.. Comme. avec les hommes. ou un Saint : c'est un Dieu. au contraire.. 330 sq. d'ailleurs. p. le Christ n'est pas seulement un Connaissant. c'est la morale : ce qu'il s'y mêle de religion. mais. perentre les dates de sonnage dont l'existence est circonscrite sa naissance et de sa mort. enfin.

à tout jamais. 3. Comment la vérité éternelle se serait-elle exprimée tout entière dans des paroles humaines comprises dans un temps limité. noch feststehen. la même eucharistie. " L'église romaine attachait à ce que les rites beaucoup d'importance de la communion continssent une expression très claire et très vive de l'unité ecclésiastique. » Ibid.. mais un manger par la bouche. C'est partout.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 259 corps et son sang n'a pas eu lieu une seule fois : il se renouvelle intégralement chaque fois que les fidèles sont assemblés pour recevoir l'Eucharistie 1. 371. 373. c'est toujours. à ce sujet. De même. p. la d'aujourd'hui même communion. XI. de les méditer pour en comprendre le sens : la révélation au contraire se renouvelle sans cesse. 1527 : Luthers Werke. etc. 2. Zwingle au sens figuré. Histoire des variations des églises protestantes. et que c'était là tout le mystère. 415 et 416. d'une part. et n'est-ce pas déjà trop 1. Saint Augustin. t. ou plutôt elle se pourles hommes. p. 196. 85. qu'il nous recommandait. p. ne sont qu'un seul et même sacrifice 2. dans toutes les églises de Rome. les sacrifices en des lieux successifs. du fragment consacré à la messe précédente. t. II. tome I. peut contribuer Dieu qu'à nous en rapprocher. Wider die Schwarmgeister. que cependant le SaintEsprit scellait dans nos coeurs la rémission des péchés. celle comme celle d'hier. . lorsque nous en remarles obscurités et les contradictions : tot quons surtout paginarum opaca secreta 3. » L. p. Bien plus. l'écrit Zwingle et OEcolampade de l'autre. Reformatorische und polemische Schriften. ni des signes tout à fait nus . besoin d'être éclairés par Dieu. n'excluait pas la présence. distincts. Carlostadt. les vérités chrétiennes n'ont pas été révélées aux hommes par le Christ dans de telles conditions qu'il suffise. qui est apporté au commencement de la messe et mis dans le calice au Pax Domini. ont suit. Duchesne. Confessions. toute la polémique entre Luther. Berlin. que la mémoire et la Foy du corps immolé et du sang répandu soutenait notre âme . 421 et 422. dans toutes les assemblées liturgiques. 1688.. — Luther affirmait « que le manger dont Jésus-Christ parlait n'était non plus un manger mystique. p. le même sacrifice. disait cependant « que ce n'était lui-même.. » Bossuet. 90. du pain consacré envoyé de la messe épiscopale aux prêtres chargés de célébrer dans les tituli . 1905. qu'on voyait bien que son intention était de nous assurer ses dons en nous donnant sa personne . 2e Folge. c'est encore cette signification qui se retrouve dans le rite des sancta. célébrés à des moments distincts. Paris.. entre 1523 et 1530. C'est à cela que se rattache l'usage du fermentum. 2. que le souvenir de sa mort. puisque pour les comprendre. En particulier de Luther : Dass diese Worte : das ist mein Leib. L'étude des textes évangéen l'absence de telles lumières surliques et de l'Ecriture. aussi bien à nous écarter de naturelles. Origines du culte chrétien. qui inclinait pas un simple spectacle. Voir.

autant que le peuvent des gestes. hors du temps. elle s'est demandé d'abord s'ils étaient conformes au corps des usages et croyances de cette première période. de nouveaux cultes ou de nouveaux détails du culte. comme le culte. Si donc l'objet puis par toutes les autres institutions de la religion semble soustrait à la loi du changement. L'essentiel du dogme et du culte se ramène bien ou tend à se ramener à ce qu'ils étaient alors. n'a pas d'âge : les a interprétés il imite. du moins de tout ce qui suit . temps auxquelles elles se rapportent sinon de tout ce qui précède. L'Eglise se répète ou prétend tout au moins se répéter. à titre de vérités éternelles. tandis que toutes le les autres notions.260 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de l'Eglise. Ce qu'elle place maintenant bien une situation priviligée. toutes les traditions qui forment contenu de la pensée sociale évoluent et se transforment. C'est bien dans ce premier cadre que tout le reste a été replacé. qui peu. que l'enseignement a fait le choix de ces textes et. pour la connaître. dans le monde changeant de la durée. plus des autres souvenirs sociaux et se sépare d'autant que l'époque où ils se . religieux subsiste ainsi à l'état d'isolement. l'immuabilité des paroles. quoique très reculée si l'on tient compte des formes successives revêtues desociales. c'est que le se trouve détaché. Chaque fois que l'Eglise a dû juger de nouvelles thèses. Il n'en est pas moins vrai que l'essentiel du dogme et du rite s'est fixé dès les tout premiers siècles de l'ère chrétienne. ? Le dogme. l'Eglise accorde qui eurent alors le plus de retentissement. aux actes et aux paroles premiers temps du christianisme. ce n'est point qu'elles soient hors du temps. à travers tant de siècles. l'ensemble des souvenirs en d'autres termes. s'est déroulé dans une durée historique bien déterminée. si les représentations religieuses se fixent. Aux indéfiniment. et des pensées humaines. de nouveaux modes de vie et de pensée religieuse. l'éternité et de Dieu.

celle-ci prétend s'être fixée une fois pour toutes et. et ce qui ne l'est que tranil y a dès lors une différence non de degré. les relègue à un rang inférieur. que son objet est éternel et immuable. et que les actes religieux où il se manià une date et en un lieu. Puisque tout le reste de la vie sociale se développe dans la durée. propre permanence systématiquement. feste. autres dominantes. qu'au lieu que les mémoires des autres mutuellement et tendent à s'accorgroupes se pénètrent der l'une avec l'autre. Il y a en effet . quelque sorte dans le moule des variations de leurs cérémonies et de leurs fêtes reproque l'alternance duise celle des aspects successifs de la terre et du ciel. il faut bien que la religion en soit retirée. leur instabilité. ceci de particulier dans la mémoire du groupe religieux. Entre ce qui est donné une fois pour toutes. les lois de la nature. opposant à sa.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 261 sont formés est plus ancienne. mais de nature. Même dans les religions les plus modernes. d'aujourd'hui. ou bien oblige les autres à s'adapter à ses ou bien ignore les. sitoirement. et puisse évoquer la même idée : ce sont les représentations qu'éveille dans les groupes le spectacle des grands faits naturels périodiques. imitent par leur répétition indéfinie et leur aspect uniforme. représentations et. et l'on comprend qu'elle se traduise dans la conscience religieuse en une opposition radicale. Il n'y a peut-être qu'un ordre de phénomènes dans la vie sociale qui présente les mêmes caractères. Et il est remarquable qu'un grand nombre de religions se soient en effet coulées en saisonnières. si bien qu'il y a un contraste plus marqué entre le genre de vie et de pensée sociale qu'ils et les idées et modes d'action des hommes reproduisent. cette éternité et cette fixité. les plus évoluées et la notion de Dieu et de sa volonté se rapintellectualisées. De là l'idée qu'elle nous transporte dans un autre monde. bien qu'ils se produisent tout au moins et symbolisent.

dans le catholicisme en particulier. afin de résister mieux aux influences du dehors. aucun moyen terme entre ce qui est donné une fois pour toutes. c'est en un sens tout spiritualiste la fixité de que s'interprète la religion.262 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de l'idée de l'ordre naturel. il faut s'attendre à ce qu'aussi bien le dogme que le rite reçoivent de siècle en siècle des formes plus arrêtées. aucun intermédiaire. D'autre part la religion chrétienne n'a jamais envisagé l'ordre de la nature matérielle que comme le symbole d'un ordre caché et d'une autre nature. époque ancienne. Les vérités religieuses seules sont définitives et immuables. par ce caractère de fixité. La religion s'est adaptée aux variations saisonnières. elle a déroulé le drame de la vie chrétienne dans le cadre de l'année profane. si elle vise à conserver à travers les temps. et il n'y a que la pensée sociale d'une époque privilégiée. La science humaine et toutes ses notions ne se distinguent des pas pour elle essentiellement autres démarches de la pensée profane : elle demeure à ses yeux incertaine et changeante : elle est soumise à la loi du temps : la nécessité qu'elle nous découvre dans les choses est toute relative à notre connaissance imparfaite. mais elle s'est efforcée en même dans le courant de sa pensée propre et temps d'entraîner collecd'organiser suivant son rythme les représentations tives. en somme. du cours et des divisions du temps. qui puisse s'opposer. Il n'y a. d'autant plus dangereuses que la différence augmente entre le groupe . aux pensées sociales éphémères de toutes les autres époques ou des autres groupes. Mais. et du groupe qui se borne à la conserver et la reproduire. le souvenir d'une intact. sans aucun mélange de souvenirs ultérieurs. Si tel est bien l'objet de la religion. et ce qui n'existe ou n'est vrai que pour une époque. et bien proche singulièrement des développements d'une telle théologiques s'inspirent comparaison.

auxquels corresévénements sans rapport avec les siens. Au reste. sans rapport avec ceux-ci. pour se défendre. depuis longtemps. social ambiant. au contraire. bien que la révolution morale et sociale qui se trouva ainsi commémorée ait mérité peut-être. entrés dans la conscience collective et dont l'histoire chrétienne du siècles de l'ère chrétienne. qui ou bien précipitèrent et à la pensée des même sens. puisque la société était encore toute proche des événements que cette mémoire voulait fixer. En tout cas. et on ne conçoit pas en effet. La des souvenirs pondaient mémoire du groupe religieux. a pu quelque temps empêcher d'autres mémoires de se former ou de se facilement des autour d'elle. Elle a triomphé développer anciennes. des souvenirs. . d'autres événements se sont prodans le l'évolution duits depuis. ou bien ouvrirent à l'activité hommes des voies nouvelles. si elle tenait à subqu'elle ne se fût repliée sur elle-même. de passer au premier plan. à mesure qu'elle s'accroissait la somme des s'en est écartée. alimenter et renforcer pas. dans le milieu vait. par sa profondeur comme par son étendue. et même sister. c'est-à-dire était le plus extérieur : débris de religions en voie de décomdes premiers position. c'est-à-dire plus récent. Pourquoi la mémoire religieuse ne se serait-elle pas enrichie de tant d'expériences non moins décisives peut-être que la précédente ? Nous n'examinerons pas jusqu'à quel point elle demeura effectivement à tout cela. et avait reçu la marque de l'époque même où encore ce qui en elles le christianisme était né. tandis qu'au début elle troudes témoignages. elle a prétendu s'y imperméable fermer. autant qu'il lui était possible.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 263 religieux et tous les autres. de leur contenu. des faits nouveaux qui la pouvaient sans la détruire ou l'altérer grave- ment. tout ce qui en était le pouvait passer en elle. Mais. mémoires si éloignées de leur objet religions ne vivaient et qui. plus guère que sur elles-mêmes : elle s'est assimilé tout ce qui.

les autres du passé lointain. et du même enseignement..Le christianisme ne s'opposait pas encore à la pensée collective contemporaine comme le passé à un présent sans attaches avec lui. ce n'est pas que les unes s'inspirent du présent ou d'un passé très proche. I. encore. Ce qui distingue les unes des autres les hérésies.. et conscience du présent : passé et présent se confondaient. la prophétie. p. p. t. juridiques. en effet. débris. Bien plus. c'est la façon dont chacune rapporte et comprend une même période du passé. dans le christianisme tout proche de ses origines on ne distinguait pas encore facilement ce qui était souvenir. ses plus grands adversaires se réclamaient de la même tradition que lui : c'était des mémoires différentes. t. à côté de l'Eucharistie. « L'évangile de saint Jean. mais. Dans le culte. à imposer sa forme à toutes les croyances comme à toutes les institutions. op. . dans le domaine spirituel. de la même suite d'événements. et les doctrines plus ou moins orthodoxes.. morales. Duchesne.204 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE temps gardait elle-même des traces. 2.. On attendait toujours le dernier acte. assez voisine encore pour qu'il y ait à son sujet une grande diversité de témoignages et éveillait 1. Le droit des prophètes et par parler au peuple chrétien au nom de Dieu était consacré par la tradition l'usage. ou éléments épars non encore rattachés en un ensemble. 47. » L. tenaient une place essentielle : les guérisons ou autres actes miraculeux. dans la force de sa récente popularité. la glossolalie 2. ou effusions extraordinaires de l'Esprit saint. d'anciens systèmes. Ibid. l'Apocalypse offrait descriptions d'imposantes à de la Jérusalem céleste et du règne de mille ans. politiques. toujours. Voir tout ce chapitre sur le montanisme. A cette époque. cit. les visions. 272. I. les charismes. étant engagé lui-même dans le présent. On n'avait pas encore écarté l'espoir du retour du Christ et de l'apparition de la Jérusalem céleste1. parce que le drame évangélique ne paraissait pas encore terminé. mais il pouvait aspirer légitimement. Elle s'est assimilé de même bien des idées philosophiques. la préoccupation du Paraclet .

et de ce que celle d'aujourd'hui n'est plus exactement celle d'hier : elles ont fort à faire de convertir les incroyants. qui se distingue actuellement si nette de la société temporelle. de la hiérarchie et de la discipline. Sans doute. combien d'idées circulaient de l'une à l'autre. et comme on apportait peu de rigueur et de formalisme dans la pratique de la religion et les diverses fonctions de l'Église. écoles d'immoralité. en général. Il en était de même de la fornication. par exemple. mais il n'était pas toujours aisé rompait avec l'idolâtrie d'en éviter le contact : la vie privée des anciens était si . C'est la période de formation. Mais n'en est-il pas de même de toute pensée collective. et cherchent plutôt à propager leur foi qu'à se mettre d'accord avec les autres communautés chrétiennes. que nous avons quelque peine à comprendre jusqu'à quel point de façon l'église chrétienne. Les théâtres. Il va de soi qu'on . pour que la conscience chrétienne ne les confrontât plus chaque où jour toutes entre elles.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 265 de témoins. ne s'inquiètent ni ne se scandalisent de ce que les croyances ne s'accordent pas toujours d'une communauté à l'autre. la mémoire collective est encore dispersée entre une multitude de petites communautés éloignées dans l'espace : celles-ci ne s'étonnent. et. Certes « l'adhésion au était une démarche de très grave conséchristianisme quence. sur bien des points. les jeux publics. certaines parties de la tradition durent se fixer alors avant les autres : mais elles étaient trop solidaires les unes des autres. et toutes plongeaient dans un passé trop récent encore. pour qu'aucune pût s'isoler. lorsqu'elle se préoccupe plutôt de vivre que de se souvenir ? Nous sommes si habitués aux formes actuelles de la liturgie et du dogme. y était alors engagée. ou plutôt ne s'en était pas encore dégagée. figuraient au premier plan des pompes de Satan auxquelles il fallait renoncer. Il fallait. se séquestrer de la vie ordinaire.

à des inquiétudes. Mais. I. et à quoi bon ? dix et quinze siècles plus A certains égards un catholique. ibid. dans le cadre des idées chréles tiennes. hors même du groupe religieux. p. des hommes et des usages qu'ils ont condamnés. et dont il était à chaque instant question dans les récits de la vie du Christ et dans l'enseigneautour ment des apôtres. qu'alors il pouvait sans crainte se disperser et essaipourquoi mer dans un milieu hostile sans doute. 1 Duchesne. place. avaient leur cérémonies païennes dont ils s'abstenaient. t. comprendra bien moins les évangiles qu'un païen ou des deux ou qu'un Romain qu'un Juif. La mémoire chrétienne retrouvait d'elle. mais qui ne pouvaient C'est sous cette forme et avec cette intensité. qui réveillaient Comment s'en serait-elle entièrement isolée. était en somme à peu près celle où le Christ. entièrement . tard. où les premiers apôtres avaient vécu. On ne pouvait guère penser à la religion sans évoquer toutes les circonstances de la vie où elle imposait au chrétien une attitude Toute la société d'alors particulière. répondait aspirations qui font sans doute partie de la nature humaine se manifester à toute époque. qu'un Oriental premiers siècles : du genre de vie sociale qu'ils supposent et où ils sont nés. une quantité d'objets et vivifiaient sans cesse ses souvenirs. mais qui ne lui était jamais Comment étranger. quels vestiges restera-t-il plus tard et quels souvenirs vraiment vivants était le en aura-t-on gardés ? En un sens le christianisme et le résultat de toute une civilisation couronnement . tous les abus auxquels les fidèles renonçaient. 46. il à des à des préoccupations. d'ailleurs les chrétiens auraient-ils eu d'emen blée le sentiment qu'il leur fallait fixer dès maintenant des formes rigides leurs pratiques et leurs croyances.. contre lesquels ils se sont dressés.266 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE pénétrée de religion M ».

39. cit. déjà visible dans le présent. Ibid. de la pensée juive. On assistait à la première propagation de la race humaine. on prie. 2. A la synagogue. reparaître pas douteux que. p. son Messie 2 ». « La Bible leur donnait une histoire. Dieu va avoir sa revanche . du culte judaïque.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 267 pour qu'elles résistent aux assauts des sociétés qui se succéderont dans le monde autour d'eux. les chrétientés se sont constituées à peu près de la même façon que les synagogues juives. et quelle histoire ! Avec elle on remontait bien au delà des traditions grecques. 41. puisqu'ils espéraient au contraire leur imposer leur foi et les modeler à leur image ? A cette époque. on l'explique. Il n'est va paraître ou. qu'ils opposent au passé. ce qui était infiniment à l'origine même plus important. loc. toutes les parties purement 1. Mais d'une part le christianisme laisse tomber. comme à l'église. On atteignait les plus anciennes régions de l'archéologie égyptienne et chaldéenne. . loin de représenter le passé en face du présent. p. I. encore.. Certes le christianisme s'appuyait lui aussi sur une tradition. c'est cela que retenaient surtout les chrétiens : ils appuyaient sur cette pointe par où elle pénétrait De la tradition dans l'avenir. t.. entre les canoniques et les apocryphes. à la fondation de ses premiers établissements 1» Mais « la tradition d'Israël orientait aussi la pensée chrétienne vers l'avenir. Tous ils d'une même préoccupation : nous touchons à témoignent la fin des choses . c'est l'avenir. des choses.. on lit la Bible. Il adoptait dans son ensemble l'Ancien Testament. On remontait. celles d'alors... Duchesne. qui répondaient le mieux aux préoccupations Sans doute. Ici il ne faut pas faire trop de différences entre les livres de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau. et il y avait bien des ressemblances entre le culte des unes et des autres. judaïque ils prenaient en somme les parties les plus vivantes.

et se confondait en partie avec la pensée et la vie spontanée des groupes contemporains. guère compaavec la régularité du service liturgique. c'est qu'elles répondent à des besoins moraux et religieux . la circoncision. et c'est aussi pourquoi. Premier pas en vue d'éviter toute contamination avec les pratiques religieuses répandues dans les milieux non chrétiens. des abus se promême dans la célébration de l'Eucharistie : « On duiront. . D'autre part il juxtapose et les exercices pose au culte juif ainsi allégé l'Eucharistie : éléments du christianisme d'inspiration. 48-49. le chrisdans les grandes cités du tianisme. aux prophéties. nouveaux fut le plus possible le repas (agape) obligé de simplifier qui en était comme le premier acte . en tant qu'il représentait une Certes. souvenirs morts.. cit. plus tard on le sépara de la liturgie et enfin on le supprima plus ou moins complètement. à elle. ce qui fait leur force. Le christianisme pouvait alors se mêler sans crainte à la vie du siècle. juives. pour se diffuser 1. t. mais elles sont par contre certainement port avec les aspirations qui se font jour à la même époque en beaucoup de points de l'empire . loc.268 LES CAPRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et nombre d'interdictions rituelles. p. qui n'ont plus aucune attache dans le et en réalité il superprésent. spécifiques or rien ne leur correspond dans les anciennes pratiques en rapjudaïques. Duchesne. quelque temps. il s'opposait forme de vie morale qui paraissait du dehors. elles cessèrent bientôt de s'y produire 1 ». importée et conçue pour un type de société formant avec la société romaine un violent Et cependant contraste. » Quant aux visions. Il n'en est pas moins vrai qu'au début le culte plongeait tibles dans le présent. Plus tard. aux guéri« comme elles n'étaient sons miraculeuses. elles se de assez librement dans le cadre mouvant développent la vie populaire contemporaine..

n'a pas. p. « Peu siècle. Le christianisme 3. parmi les chrétiens. Duchesne. 521. Voir : Guignebert. des gladiateurs.. p. et en d'évêque. jusqu'à des filles de joie1». C'est que la tradition religieuse 1. exerçaient l'usure. A la longue on en vint à accepter non seulement des gérances financières.. Sans doute « dans l'ensemble de la communauté. A force d'être célébrés par les autres et de se célébrer euxmêmes. dès les premiers siècles..LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 269 temps. des gens de théâtre.. Enfin il y avait. I.. Duchesne.. depuis Néron jusqu'à Dioclétien. La maison impériale. Loin de s'enfermer dans une armature liturgique. t.... qui acceptaient des gérances dans l'administration des domaines. . mais des magistratures municipales ou même provinciales. il lui fallait trancher au contraire sur les cultes anciens Le caractère indéfini par sa répugnance au formalisme.. même avec la qualité de prêtre ou des évêques. compta toujours beaucoup de chrétiens. 178-179. au moins là où s'ouvraient de situations étaient considérées comme incompatibles avec le christianisme. le clergé formait une catégorie déjà bien tranchée. couraient les foires. qui deviendra plus tard fondamentale. les confesseurs et les vierges tendaient à constituer dans la société chrétienne une aristocratie. devait se prêter à bien des contacts et des compromissions. entre les prêtres et les laïques. De même la distinction. cit. 531. cit. Cependant les confesseurs et les continents volontaires acquirent bientôt une position spéciale. 1921. tout son sens 2. 2. loc. procédaient à des évictions. de son prosélytisme l'obligeait à se mettre au niveau d'une de pensées et de consciences formées dans le quantité ses voies d'accès. Que dis-je ? On vit des fidèles du Christ devenir flammes. antique. c'est-à-dire prêtres païens. loc. Saint Cyprién connaissait assez grand nombre (plurimi). qui pouvait être tentée de contester à la hiérarchie ses droits au gouvernement de l'Eglise 3 ». p.

témoigne d'une réelle défiance et d'une hostilité déclarée vis-à-vis du mouvement monacal. conservation. qu'on éprouve encore faiblement dans la société chrétienne. en droit. t. le dogme si peu le besoin de créer. recevoir de lui les sacrements et le reconnaître comme le dépositaire et 1 ». Le célibat ecclésiastique n'apparaît qu'à la fin du IIIe siècle. le clergé est seul à compter. seulement dans le culte. chargé. dire à l'Église .270 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE les rites si simples. Une paraît pas nécessaire de ceux qui l'entretiennent sortent du siècle.. . la distinction entre laïques et clercs est déjà dans les habitudes. il doit écouter lectures et homélies. l'ordonnateur jusqu'à ce moment. Ibid. III. est encore si récente.. tant que la société qui la supporte développe une existence continue ? Mais la société religieuse bientôt s'aperçoit 1. Pourquoi tourner ainsi le dos au monde. s'associer par de courtes acclamations aux prières que le clergé formule.. qu'elle se détache et s'isole de la masse des pensées et souvenirs dans les groupes temporels. Mais. ellequi circulent L'Eglise même. Les prêtres administrent mais ils ne constituent pas encore une sorte de caste que son caractère sacré met à part des autres fidèles. Non entrée. et très profondément. la mémoire relidans le groupe des fidèles tout gieuse vit et fonctionne entier : elle se confond. alors que le monde se pénètre de pensée chrétienne ? Pourquoi la mémoire religieuse n'opérerait-elle pas dans les mêmes conditions qu'une mémoire collective et se renouvelle. « Au IVe siècle. pendant longtemps. un organe préposé à leur la communauté. avec la mémoire collective que la société dans son ensemble. mais dans l'administration temLe laïque n'a rien à porelle. sans rien perdre de sa fidélité. 22. et des monastères où s'élabore l'idéal ascétique. p. se qui s'alimente fortifie et s'enrichit. son attitude y est uniformément passive .

séparé du monde. les jours de à des rites. C'est alors qu'elle se rétracte. qu'elle aurait pu être tout autre. qu'elle détermine sa doctrine. si. Ainsi un enfant n'imagine pas que la fonction remplie auprès de lui par tel ou tel de ses parents et la façon dont ils s'en de chacun acquittent s'explique par la nature individuelle d'eux. sans rapport avec les siens. que leur couleur historique s'efface à leurs yeux. et qu'elle impose aux d'une hiérarchie de clercs qui ne sont plus laïques l'autorité de les fonctionnaires et les administrateurs simplement la communauté chrétienne. s'ils jeûnent. qu'elle fixe sa tradition. bien que ces institutions mais elles leur paraissent si bien adaptées à ce qu'ils en liée l'idée qu'ils s'en font est si étroitement attendent. tourné passé. fête. comme un écho répercuté à travers les siècles.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 271 conque les groupes qu'elle se rattache progressivement servent leurs intérêts propres et leur propre mémoire. mais qui constituent un groupe tout entier vers le fermé. chez la plupart des fidèles qui se rattachent à la confession catholique. S'ils assistent à la messe dominicale. sans doute ne pensent-ils pas surtout aux événements passés dont ces pratiques reproduisent certains traits. existaient savent. ils récitent des prières. Préoccupés de faire leur salut suivant les formes coutumières. et uniquement occupé à le commémorer. refusent de prendre place dans les cadres de sa pensée. que le jeu des affections familiales en eût été . et n'absorbent l'attention qu'à des intervalles plus ou moins éloignés. et qu'ils peuvent croire qu'elles ne être autrement pouvaient qu'elles ne sont. ils avant eux. qu'elle a commencé un jour. de se plier aux règles observées par les membres mêmes du groupe religieux. les actes et les pensées religieuses sont mêlés à beaucoup d'autres. à toutes leurs autres pensées. et qu'une masse de souvenirs nouveaux. ils vont dans les églises et participent chaque jour. si. Dans nos sociétés.

lorsqu'il communie. par la pratique de la religion.272 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE modifié. Dans l'idée qu'il a de la messe. qui reportent sur elle toutes leurs pensées. qui l'occupe. Il ne distingue pas son père d'un père en général. et dont on peut dire qu'ils vivent vraiment en Dieu. qu'il ne demande pas à ses parents plus. Sans doute le fidèle conserve bien dans sa mémoire certains grands faits que l'instruction religieuse lui a enseignés. Pour eux. ne cherche pas les circonstances particulières pas à se rappeler tout ce qu'ils ont été pour lui depuis qu'il les connaît. et ceux qui s'en approchent avec lui. il n'évoque dont se contente de leur vie. les officiants. mais cette image disparaît plus qu'à demi derrière des représentations plus actuelles. en effet. son attention souvent dirigée : mais du fait seul qu'il y a repensé souvent. clercs ou laïques. vers lesa été quels. ces notions de faits sont devenues des notions de choses. et que d'autres y ont repensé avec lui. tant qu'il n'a pas pu comparer la sienne et les autres. entre tout à la société un ensemble d'autres idées qui se rapportent du dimanche actuelle et à ses membres . si son attention se concentre sur le sacrement. avec l'arrêt du travail et des distractions se confesse ou lorsqu'il d'un caractère laïque . le lieu et la pompe du culte. et sa pensée se tourne alors vers le présent bien plus que vers le passé. Considérons maintenant non plus la masse des fidèles. Tant qu'il n'est pas sorti de sa famille. pour qui la religion est la substance de la vie. la célébration coïncide. c'est le caractère sacré et l'action de purification et de renouvellement de son être intérieur. il y a cette différence essen- . mais ce petit noyau de croyants. tant. et à se figurer ce qu'ils ont pu être avant que sa conscience se fût éveillée. des fêtes. des sacrements. la sainte table. et autre chose. surtout. que ce ordinairement un enfant. Sans doute les paroles mêmes du prêtre évoquent dans son esprit le souvenir de la Cène du Christ.

Le croyant de l'objet de retire du siècle. parce qu'ils ou les symboles savent comment les termes. risquent nent sur lequel Il y a là un conflit permacar on y aperil vaut la peine d'insister. Certes. entre elle et les choses profanes. et qu'en même temps les uns. que les autres ments religieux dont le souvenir s'est assimilé au corps de dans la l'histoire de l'Eglise. d'organiser tant bien que mal la société temporelle. qu'à condition de tourner sans cesse ses regards vers les temps où la religion venait de naître. en effet. la religion résulte d'un c'est que les mystiques entre l'un et l'autre. il y a eu toujours. comme moyens tandis. A la différence des mystiques qui le sens des s'efforcent par la lumière intérieure de retrouver HALBWACHS. l'un dogmatique tique : mais l'on voit bien que si tantôt l'un. deux courants. aussi bien que les autres. de s'en écarter. tial et l'autre mysreligion. où. que celle-là plonge ses racines dans le plus lointain passé. il n'est assuré de s'approcher son culte. çoit clairement collective est quelquefois Les dogmatiques posséder et conserver le prétendent sens et l'intelligence de la doctrine chrétienne. où la mémoire les conditions contradictoires obligée de s'exercer. les propositions et à controverse ont été définis autrefois. le drame mien pleine compréhension Il lui faut revivre se ratultérieurs tous les développements auquel d'ailleurs événeaussi bien tachent. finalement. et ne se transforme ne se qu'en apparence. qui prêtent parce qu'ils disposent aussi d'une méthode générale pour les définir aujourd'hui. et si. compromis aussi bien que les dogmatiques s'efforcent de remonter aux origines.LA MEMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 273 tielle entre la religion et les autres coutumes que celles-ci. ne valent que transitoirement. il n'y avait pas encore eu contact. 18 . tantôt l'autre l'ont emporté.

en ce qu'ils croient à la révélation continuée : Dieu parle directement en particulier à qui veut l'entendre. ment du monde et renonçant à tous rapports non nécessaires avec ceux qui y vivent. se séparant rigoureusemitive. Mais la communauté relicomme la communauté chrétienne prigieuse étant alors composée exclusivement. dont un grand nombre n'exercent leurs fonctions que pendant un an. La préoccupation de remonter aux textes et de reconnaître de ceux-ci.274 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE et des cérémonies. 1882. de la tradition théologique lui vient de ce qu'elle est comme la mémoire du groupe clérical. parfois. et ne sont réellement initiés ni à la même science. entre deux groupes bien délimités. d'ailleurs. le groupe des quakers ressemble à cet égard à un ordre monacal. . qui. Même les prêtres à vie . Le prêtre. dans son livre classique sur les sacerdoces athéniens. des papes et des conciles. soumis aux lois et aux décrets. les élus. Pourquoi les laïques n'ont-ils pas voix au chapitre ? C'est que. remarque il est vrai que chez les prêtres athéniens. Ils se rapprochent d'autre part des mystiques. celui des clercs et celui des laïques.ne sont prêtres qu'aux heures où il s'agit d'accomplir certaines cérémonies . peut reconstruire. semble disparaître dans certaines gieux. l'authenticité de distinguer dans les livres saints comme dans les cérémonies ce qui est primitif et ce qui y est surajouté. L'autorité ni aux mêmes traditions. Martha (Jules). pour redevenir ensuite de simples citoyens. — La distinction sectes protestantes. en particulier chez les quakers. qu'on retrouverait toute religion 1. à des époques très éloignées des origines. au moyen d'une chaîne de notions solidement établies et convenablement systéde la vie et de l'enseignement matisées. de à sa reporter chaque écrit et l'origine de chaque institution textes 1. Il est vrai que ces notions ont été fixées et élucidées à des époques très différentes. le principe civil du principe relientre clercs et laïques. « il n'y a rien qui donne l'idée d'un clergé ». n'a d'autres pouvoirs que ceux qu'il tient de l'autorité souveraine Rien ne sépare l'Etat de la religion. tout ce qu'il lui importe d'en primitif retenir. C'est que le sacerdoce est en réalité une magistrature de la cité. Ceci suppose une distinction d'ailleurs en fondamentale. les dogmatiques le cherchent au dehors. d'hommes inspirés par Dieu. de l'Eglise chrétienne. faisant partie d'une autre société ou d'autres sociétés que le groupe religieux (puisqu'ils sont engagés dans la vie profane) ils ne participent pas à la même vie collective. dans les décisions ou interpréprincipalement tations des pères. et. p. 141.

jugea bon de révéler en moi son Fils. » Epitre aux Galates.... ecclésiastiques que la critique historique D'ailleurs. le frère du Seigneur.. pour s'imposer ensuite aux théologiens. cit. voir Guignebert. si ce n'est Jacques. j'allai. prophète juif. et ce n'est pas dans les conciles ou les assemblées religieuses. trois années plus tard. à travers des remaniements et par tout un travail dont nous d'adaptation à peu près la nature. ont dû ou tomber dans l'oubli. pour faire la connaissance de Céphas (Pierre) et je passai quinze jours auprès de lui . elles entrèrent dans des cadres anciens qui éteignirent en partie leurs couleurs originales. en un temps relativement de la tradition chrétienne s'est fixé. puis je revins à Damas. c'est dans les milieux non s'est fait jour. . est toute récente. op. je me retirai en Arabie. Ceci s'explique certainement par des nécessités de propagande. les traits proprement juifs de Jésus. Sur le rôle joué par Paul dans la constitution de la doctrine. 15 sq. pour pénétrer dans la conscience de groupes dominés jusqu'à durent traditions. Ensuite. mais le tableau qu'en ont tracé les premières générations de chrétiens : dès cette époque les données primitives de la foi chrétienne. de traces 1.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 275 date. dut se subs1. Galiléen. l'essentiel période où. I. ou se transposer : au souvenir de Jésus. qui devaient être si familiers à ceux qui l'entouraient. et aussi par la transformation de la communauté chrétienne en une Eglise. sans prendre conseil de personne. « Quand celui qui m'a choisi. sans aller à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi. pouvons aujourd'hui comprendre n'a conservé que fort mais dont la tradition religieuse collectifs conservés dans peu. Les souvenirs les textes ou fixés dans les cérémonies ne reproduisent donc pas directement la vie et l'enseignement de Jésus. on se représenta le Christ sauveur de tous les hommes. sur le champ. présent par d'autres plus ou moins s'étendre et se généraliser . quand nous parlons des premières générations chrétiennes et des textes du christianisme. dès les premiers siècles. Lorsqu'au lieu de Jésus. nous désignons une premiers court. mais je ne vis aucun des autres apôtres. à Jérusalem. il est vrai.

aux miracles. à toutes les époques qui suivirent. mais dont le contenu parait s'expliquer par les tendances et exigences religieuses de ces premières communautés. aux saints. c'est vers un sanctuaire suspendu entre le ciel et la terre . durent se conserver quelque temps à l'état sporadique. aux conversions. aux persécutions. en grande partie. aucun contrôle direct n'était plus possible. la dialectique. si concrets et vivants pour les contemporains. les passions et les rancunes du milieu intellectuel et social où le christianisme traditionnel se constitua. Ainsi tout s'est passé comme dans cescas où un événement. passant d'une conscience individuelle ou du cercle étroit d'une famille dans la pensée d'un groupe plus étendu. Il n'est pas étonnant qu'on y retrouve à chaque endroit les façons de penser. Les détails de temps et de lieu. c'est-àdire à un moment où. se traduisent alors en caractères généraux : la Jérusalem devient un lieu symbolique. tous les témoins manquant. est défini par rapport aux représentations dominantes de ce groupe. de même que les peintres de la Renaissance affublent les personnages de l'époque chrétienne de costumes de leur temps ou de costumes romains conventionnels.276 LES CADRES SOCIAUX PE LA MÉMOIRE tituer une idée fondée sur quelques éléments de souvenirs. une allégorie céleste. lorsque les Croisés partaient pour la Terre sainte. Or le groupe étendu s'intéresse bien plus à ses traditions et à ses idées qu'à l'événement et à ce qu'il était pour la famille ou l'individu qui en fut témoin. et qu'on ne s'avisa qu'assez tard. de rassembler les membres épais de la tradition chrétienne et d'en faire un corps de récits doctrinaux et légendaires. et. Mais. celles qui se rapportent aussi bien au Christ qu'à ses disciples. Il est probable que les traditions chrétiennes. ou auxquelles elle n'attribuait pas la même importance. de même les théologiens mirent derrière les paroles du Christ et des pères des conceptions que l'Eglise primitive elle-même ignorait.

et aussi que l'élément du passé auquel on pense a donné lieu à un plus grand nombre de réflexions. dans la conscience le même rôle que les idées.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 277 où qu'ils se hâtaient. qu'un plus grand nombre de séries de pensées s'y sont reconstituer certains aspects. des promesses d'une vie nouvelle : on devait les reproduire si souvent qu'ils finissaient par jouer. dans notre pensée chrétienne. et on y réussit d'autant mieux qu'on disposé de points de repère bien établis. C'est qu'en effet les dogmatiques ne se préoccupent pas de « revivre » le passé. habituelle. avec la certitude points de repère n'ont point bougé. et qui se développe dans des cadres fixés depuis stables qu'on peut y le début de l'Eglise et tellement assigner la place de telle notion d'un fait ou d'un enseitout au moins que ces gnement ancien. qui tranche laïque. Il y a eu en effet une existence continue du groupe des clercs. pas renaître. gnement. chrétiennes ont singulièreune morale et une philosophie ment transformé l'aspect du Christ et de s'en enseignement. Tous ses actes et ses paroles n'étaient pas seulement la réalisation mais des exemples et des prophéties. qui à chaque époque ont repris ces mêmes cadres. sur la pensée profondément théologique. La date de naissance du Christ. acquérait elle aussi une signification symbolique. une théologie. et nous aident à en restituer des premiers siècles ne nous est La pensée des chrétiens connue que par des textes que nous ne comprenons aujourMais il y a une forme de pensée d'hui qu'imparfaitement. y ont appliqué à nouveau leur . mais de se conformer à son enseià tout ce qu'on en petit conserver. dès les premiers siècles. mais on peut se faire une idée de ce qu'il a été. et d'une fête très ancienne. du fait qu'on la fixait à l'époque du renouvellement de l'année. plutôt que vers le cadre pittoresque ont pu se dérouler certaines scènes de la vie et de la mort du Christ. c'est-à-dire et comprendre Le passé né peut aujourd'hui. Ainsi. croisées.

Le mysticisme. répond. et sur lesquels . souvenir en commun. clercs.278 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE à ce que la tradition et se sont conformés réflexion. il est vrai. de points qui n'intéressaient des premiers temps de l'Eglise et que que les contemporains celle-ci n'a plus eu l'occasion d'envisager. aux époques qui suivirent. à chaque époque. la date et la nature aussi bien que sur la réalité d'un fait passé. dans les opérations mémoire religieuse. pour ceux du moins qui possèdent le mieux la à se à se réunir. la meilleure méthode consiste. présents à la conscience. ou d'un accord établi les membres d'un sur fois. le plus souvent. plus exactement. tradition. sous quelque forme qu'il se manifeste. parce qu'ils sont tait. le même rôle que. à mesure qu'elle s'en écarde plus en plus dans l'obscurité. gnements qui ont donné lieu à une déclaration il en est d'autres que l'Eglise. et beaucoup d'entre des images familières dont eux ont poussé si loin l'oubli est pénétré l'enseignement de sortis de l'horizon des hommes laissait Pour . en dehors de ces faits et de ces enseidu groupe. Les mystiques ont décrit souvent l'échelle des degrés par où on s'élève de la vie sensible à la vie en Dieu. dans la mémoire en général. entre plusieurs groupe. tout le contenu de la conscience religieuse de l'époque précédente. doute. ou à sa disposition et qui témoignent une fois. Sans. il n'en est pas moins vrai qu'entre toutes les notions il y a tant de rapports que celles qui sont stables permettent le plus souvent de déterminer celles qui ne le sont pas. ces idées ou souvenirs collectifs qui demeurent immédiate. leur enseignait à cet égard. mais il par conséquent il ne s'est transmis aucune tradition s'agit alors. pour les y parvenir. et à penser ou. au besoin d'entrer avec le principe divin en un contact plus intime qu'il n'est possible à l'ensemble des fidèles. Ainsi la dogmatique de la joue. Si la pensée théologique ne s'est pas assimilé au même degré.

le plus souvent. et. s'intéresse à ses pensées actuelles. l'image du Christ présent ou passé n'est qu'un moyen de s'élever actuellement jusqu'à Dieu. qu'il pouvait ni les faits et les représentations sensibles. presque s'entretient lorsqu'il toujours il a le sentiment de la présence du Sauveur. que rien ne distinguait plus leur état d'esprit. inspire et dirige ses actions. dit Bossuet.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 279 l'Eglise. avec ces souvenirs collectifs où elle s'alimente ? le mysticisme Pourtant ne s'oppose pas à la religion la pensée individuelle à la tradition. la piété mystique se distinguerait de la piété ordinaire en ce que l'on détache alors son attention des formes extérieures du culte. dans le passé. pour la fixer ou la laisser se fixer sur ce qui se passe au dedans de nous-même. En ce sens. l'Eglise n'admet pas qu'il y ait une forme de vie religieuse d'où se trouve exclue l'idée distincte des dogmes les souvenirs fondamentaux du essentiels. de tout autre état analogue où l'on peut s'élever dans une religion telle et d'absque le bouddhisme. qui se mêle à sa vie. n'est-ce point. ou par un effort de méditation traction ici de traComment parlerait-on philosophique. à l'époque où le Christ fait homme a enseigné et a souffert. précisément. au moment où ils prétendaient se perdre en Dieu. lorsqu'il avec lui. le voit. de s'unir immédiatement et dans le présent avec Dieu ? Lorsqu'il imagine le Christ. de la pensée commune des autres fidèles. à ces moments. ditions et de souvenirs. ni les idées les unes des autres. officielle D'abord comme . En s'isolant ainsi. la pensée reline perd-elle point contact avec la pensée gieuse de l'individu de l'Eglise. et tend à se confondre lui-même avec la substance transcendante ? Ce qui préoccupe le mystique. particulièrement. à propos du quiéchristianisme. Il est très rare qu'il se croie transporté. c'est-à-dire « En vérité. puisque l'esprit se vide des images s'efforce de ne plus distinguer contenir. En tout cas.

chercher un état où il ne se parle pas de JésusChrist ? » S'établir en Dieu seul. sait qu'on reprotique est une imitation duise en soi-même.280 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE tisme. traditions Qu'importe. ?1 » Le mystique sur la contemplation garde donc bien. elle éclaire ces notions mêmes. que l'Eglise serve et qu'elle lui a enseignées. 389. Lorsqu'il jusqu'à se fondre en lui. par la tradition de s'efforce de se rapprocher souvient. sa transfiguration glorieuse. « Qu'est-ce autre chose. par Delacroix. ceux que les Evangiles duise dans sa pensée ses traits. ses transports à travers et ses extases. est-ce là une question entre chrétiens ? Et peut-on. qui conne lui ont pas été révélées a lui seul. toute vie il se Dieu ceux mys- de Jésus-Christ. Il peut se consivision intérieure dérer comme capable. Cité p. sans exaet les attributs artifice de l'ennemi gérer. c'est oublier la Trinité fuse et indistincte divins. et même en la nature conde l'essence seule. s'il se fait en lui une lumière plus grande. qu'un pour faire oublier les de raffinement sous prétexte mystères du christianisme. le sentiment continu que ses expériences particulières place prennent dans un cadre de notions qu'il n'a pas inventées:. . et la pensée de l'Eglise. 1. en rapport avec qu'il entre ou croie entrer directement Dieu ou le Christ supposé présent ? Il connaît le Christ . et l'aide à approfondir les mystères de la religion chréentre sa méditation ou sa Il y a continuité tienne. parmi eux. Dès lors. Qu'est-ce donc autre où la mémoire du mystique chose qu'un effort d'évocation. dans ses sentiments et dans ses actes. les événements de sa vie terrestre. soit qu'on reprolui attribuent. ou qui ont le mieux réussi à l'imiter avant toi . qui leur sont communes. Etudes d'histoire et de psychologie du mysticisme. au moment où il pense au Christ. par faveur spéciale. d'évoquer plus vivement que les autres membres du même groupe les alors. il essaie d'imiter le Christ.

un souvenir traditionnel et une notion Des préoccupations aux prélats s'imposaient et phipolitiques assemblés dans les nous l'avons dit. au début. toire du Christ et dans l'enseignement Bien à l'Eglise de s'être trop laissé pénétrer du siècle.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 281 et en partie suppléer celle de l'Eglise ? vient compléter S'il y a eu. figure de système. fixé par l'Eglise Si. mais il devenait parfois de plus en plus difficile de retrouver leur point d'attache dans l'hisdes premiers apôtres. de s'appauvrir reprocheront rites une fois fixés. Les dogmes et les naissance. officielle. des réactions mysn'ont pas cessé de jouer un rôle tiques. reproduit. aussi. losophiques conciles. et. se figer. est à la fois générale : dans la dogmatique des théologiens la valeur des dogmes en tant que notions se trouvait renforcée. D'autre part. se transformait. avec les idées et croyances de toute nature qui ciret ne pouvaient culaient hors de l'Eglise. la mémoire de l'Eglise de façon à subsister intacte devait s'organiser dans un Il fallait mettre milieu social qui. par leur et à la sensibilité des des mystiques . à l'imagination ils parlèrent. D'une part. dans l'histoire religieuse. c'est que toujours des dans l'évolution croyants ou des groupes de croyants furent sensibles aux à la raideur et à la sécheresse de la pensée insuffisances. dans la période d'invention nouveauté même. et l'accuseront par l'esprit d'infidélité à l'esprit du Christ. sans cesse. il est dans la nature des souvenirs. les vérités religieuses d'accord les unes avec les autres. à mesure qu'on y repense et qu'on les s'usent et perdent de génération en génération. ne peuvent se revivifier lorsqu'ils en reprenant contact avec les réalités qui leur ont donné et de. Les variations qu'ils comportent restent limitées. si les mystiques du christianisme. et de formation. Une vérité religieuse. dans le cadre leur relief. du fait qu'on s'éloignait théologique des premiers temps du christianisme. pas ne point y Le dogme prenait peu à peu faire sentir leur influence.

sur la met en scène le drame du Calvaire. et le rôle des mystiques fut. une sorte de biographie mystique du Sauveur. t. Les prédications de l'abbé de Clairvaux forment. 76. à la longue ils s'immobilisent dont l'efficacité décroît. Un genre littéraire nouveau. dans leur ensemble..282 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE en formules littéhommes. aussi. d'attirer l'attention des fidèles sur certains faits et certains personnages des évangiles d'abord négligés. recommande plan. mais qui correspondaient dans l'esprit de leurs initiateurs aussi bien que de l'Eglise comme à une direction nouvelle de la qui les adoptait mémoire religieuse. et les vertus de saint Joseph. bien souvent. « la dévotion aux mystères de la vie mortelle du Sauveur et aux personnages qui y furent mêlés. mise à même de ressaisir telles parties de l'histoire à l'arrièreévangélique demeurées jusqu'alors au XIIe siècle. et. de modifier d'abord le tableau des premiers temps chrétiens en l'élargissant. Pourrat.. virginité aussi bien que lorsqu'il et l'humilité de Marie. « J'ai cité longuement les sermons de saint Bernard sur les mystères de la vie du Christ. et. comme la Saintemédite « l'humanité de Vierge et saint Joseph ». Ce fut lui qui " intéressa la piété chrétienne au sujet des anges gardiens » et qui « mit le premier en relief les grandeurs et les vertus de saint Joseph ». » Il fut aussi « celui qui contribua peut-être le plus au développement du culte de Marie au Moyen âge ». tels traits. il s'étend avec prédilection sur la nuit de Noël et la Nativité du Christ. Lorsque Saint Bernard. est le danger auquel s'expose la théologie dogmatique. Tel rales. ou à peine. mal conen quelque nus. le Moyen âge. de couleurs plus vives. lorsque. va naître. de repeindre. Cepen1. toutes les parties de l'histoire évangélique qu'il met ainsi au premier plan sont nouvelles en ce sens qu'elles n'apparaissent pas. en gestes monotones. 1921. 89 et 33. lorsqu'il célèbre la. circoncision. supérieur du grand séminaire de Lyon. II. ou tels détails du du Christ : de là résultèrent corps et de la physionomie autant de formes de dévotion. parce qu'ils ont donné une orientation nouvelle à la piété. celui des vies du Christ. peu remarqués. dans ses sermons. en tout cas. sorte. . La spiritualité chrétienne. p. lorsqu'il Jésus ». qu'elles ne ressortent pas si vigoureusement dans les homélies des pères de l'Eglise 1.

472. plutôt. trouverait qu'on auxquelles l'explication la religion. supplée au récit des Evangiles et par les récits des apocryphes.. prol. Saint Bernard se reporte aux textes canoniques. Ludolphe le Chartreux. dans les parties de l'Ecriture ils s'attachent. Seulement si les mystiques ainsi.. des remettent histoire chrétienne parties de la primitive que la tradition officielle a.. du point de vue nouveau d'où ils envisagent Bien au contraire. quelquefois par hasard. p. s'éveiller leur vocaFrançois nous disent qu'ils sentirent tion et entrevirent de nouveaux aspects du christianisme lu. qu'il explore. c'est qu'ils répondent à des aspirations religieuses plus ou moins conscientes qui existaient en eux avant même qu'ils 1. été qu'incomplètement de l'Eglise qui s'y qui n'ont pas encore été. quas après avoir de l'Ecriture ce n'est . « ayant retenu la parole de saint Jean que tout ce que le Christ a fait ou dit n'est pas écrit. plus tard. dant aussi par des suppositions imaginaires conformes aux vérités de la foi et aux vraisemblances 1 ».. puyer sur le système contact directement dogmatique contemporain. « Secundum quasdam imaginarias repraesentationes animus diversimode percipit. Ce qui les distingue donc tous des dogmapas qu'ils opposent une sorte d'inspiration à la doctrine de l'Eglise. 4-5. C'est le trésor de la mémoire y découvrir des souvenirs mais depuis l'origine. tel ou tel texte sur lequel toutes les forces de leur attention s'est concentrée. Ibid. ou n'ont Et l'on sait d'ailleurs reproduits. pour trouvent conservés un saint un saint Augustin..LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 283 il ne procède pas comme. qui. et poussent au premier plan. en particulier au troisième évangile. si tels aspects méconnus ou négligés des écritures sacrées attirent leur attention. p. personnelle qu'ils en valeur. laissées dans l'ombre. que bien d'autres mystiques. reprendre avec le christianisme ce primitif. pour une raison ou l'autre. mais.. sans s'apprétendent tiques. » Vita Christi. n'est pas dans les textes qu'ils citent.

mais des états de conscience de modernes. Lorsque des modernes lisent les mystiques du Moyen âge. En fait. rapports. comme s'il y avait une secrète correspondance entre sa nature intime et ces vérités. dans la simplicité de son coeur. qui n'existe plus. Mais il en était de même des mystiques XIIe et du XIIIe siècles. et par une partie du présent singulièrement plus limitée que la pensée actuelle de FEglise. sinon les textes ? Sans doute. des procédés intellectuels qu'appliquent les hommes d'Eglise sa vision. la tradition écartée (sur les points au moins où il innove). et qu'il n'est pas aisé de du reconstituer. lorsqu'ils lisaient les évangiles. qu'il que: le mystique construit contemporains. qu'exprime pour les retrouver. Ils . ou de lui ? Si elle vient de lui. Parce qu'il aborde la religion librement. c'est donc qu'il interprète lui aussi le passé par le présent. privé de officielle. il risque d'en être entraîné bien plus loin que les théologiens qu'il veut dépasser. s'efl'appui qu'offre aux dogmatiques la tradition forçant dé revivre le passé chrétien par ses seules forces. Ce et en s'inspirant n'est point par une méthode dialectique. quant aux intuitions particulières le langage de ces écrivains médiévaux. n'en subit pas moins l'inftuence l'époque et du milieu social où il vit. une lumière nouvelle lui de l'Ecriture : mais d'où vient-elle ? Des paraît jaillir textes eux-mêmes. il croit être mieux capable de la comprendre. Mais il se trouvé que.284 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE eussent fixé leur pensée sur ces textes. Car. interprète les textes de façon à en tirer un sens nouveau. On peut opposer si l'on veut la mystique à la dogmatique comme le souvenir vécu à la tradition plus ou moins réduite en formules. le mystique est un homme qui. s'il échappe à la pression de l'Eglise officielle de sous certains. certes sous les mots d'alors ils peuvent mettre des états de conscience. ou même d'époques plus proches de nous. il faudrait se replacer au préalable dans la société d'alors. quels témoignages du passé lui reste-t-il.

Mais la pauvreté retourner ne saurait avoir le même sens. Quand recommande Catherine de Sienne déclarait que la vie du Christ. Dès lors ils devaient projeter dans le passé leurs sentiments ou façons de voir personnelles. et Dieu. p.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 285 à des hommes qui. La « Dame pauvreté » de saint François est une sorte d'entité moyennageuse et romanesque : est-elle vraiment l'image exacte de la pauvreté ? Ses évangélique frères mendiants.).Voergensen (J. d' « écarter de lui ce que. n'est qu'une succession de tortures qu'il s'inflige à lui-même. à Gethsémani. n'avait été qu'une longue passion. se priveraient par ailleurs de l'aide que pourrait leur offrir la pensée traditionnelle. ne disposant pas des souressemblaient venirs qu'ils veulent revivre. de son temps qui ne méprise pas les richesses. peut-être plus des moines bouddhistes que des membres de : le genre d'ascétisme 'Église primitive qu'ils pratiquent est peut-être des premiers plus loin du christianisme siècles que la simple charité chrétienne que l'Eglise d'alors aux fidèles demeurés dans le siècle. elle croyait que nous devons avant tout nous dépouiller de la chair et nous revêtir du Crucifié 1. ou celles de groupes dont ils subissaient plus ou moins inconsciemment : l'influence or rien ne prouve que ces points de vue se rapprochaient de l'Eglise. . du commencement à la fin. et il croit ainsi à la vérité de l'évangile. La vie d'un Henri Suso. 4e édit. de sa 8e année à sa 40e. lui fût préparé. Sainte Catherine de Sienne. 144-145. plein de souffrances plus amères. plus du passé réel que la tradition Quand saint il s'oppose à l'Eglise François se consacre à la pauvreté. ni peut-être la même efficacité morale. s'il suppliait calice ». se rapprochent par bien des traits. et qu'il demandait autre. Les dominicains ont toujours eu une prédilection pour les pénitences corporelles. 1919. dans la société italienne du XIe siècle et au temps de Jésus. c'est que ce calice était vidé. Cette confusion qui fait qu'elle trouvait à la souffrance comme un goût du Christ qu'un vient sans doute des exemples et préceptes religieux qu'on 1.

qui prétendaient la pensée traditionnelle religieuse n'atteignait point. méruption du goût. divin le langage de l'amour on applique à l'amour profane). car ce n'est pas seulement dans le sein de l'Eglise. cormaladives. redoute les innoou des groupes plus petits qu'elle vations des individus renferme. et aussi de ce que par sa nerà de son corps elle s'apparentait vosité et l'exténuation sur leurs douune lignée de mystiques qui s'hypnotisèrent leurs et sur celles du Christ. on retrouve plutôt le genre d'imagination des groupes dévots où elles apparurent que la pensée originale de l'évangile.286 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE lui proposa de bonne heure. au point de ne plus voir. à coup sûr. ainsi que dans les inspirations qui sont à leur source. De même la dévotion au du Sacré Coeur. Il n'y avait pas tant de raffinement chez les premiers chrétiens que chez sainte psychologique Thérèse. et ne s'inspieuse des jésuites d'où cette piraient pas de l'imagerie les figures de ses visions. sainte tirait . du dehors. que cela. Elle ne pouvait cependant leur refuser son attention. les traiter comme des étrangers ou des adversaires . d'esprit bien particulière : goût des allégories. curiosité et imagination lange des genres (on veut voir les plaies et le sang du Christ. l'adoration Saint-Sacrement. qui a éprouvé comme une collectivité la valeur et la solidité de ses croyances. une tournure chez leurs fondateurs. se défiaient réactions assez complexes. possible d'en juger. autant primitif. qui. étendue et ancienne. Les dogmatiques voir jusqu'où d'abord de ces. sensiblerie un peu fade. sans être entièrement étrangère au christianisme qu'il nous est n'y occupait cependant. supposent. L'Eglise. illuminés. et. ils s'appuyaient des souvenirs et des témoignages encore récents. Dans toutes ces formes nouvelles du culte. qu'une place très réduite. dans tout le christianisme. quand les apôtres et les fidèles sur des premiers siècles évoquaient Jésus. a toujours eu des en présence des mystiques.

que s'il parle au nom d'un groupe. que. conque de ses membres prétende la rectifier ou la compléter. La plupart des mystiques ont été des moines. pour qu'on pût dire d'eux qu'ils avaient pénétré au coeur de la pensée théologique. en tout cas. il suffisait qu'ils fussent en comme ils le furent en effet fréquemment avec rapport des prêtres et des théologiens qui eussent senti euxmêmes l'aridité du culte et de l'enseignement du temps. et surtout que si ce groupe est un de ceux qui sont le plus pénétrés de sa doctrine. le contraire de corps étrangers. des religieuses. les mouvements ont pris leur mystiques source. c'est d'ailleurs cette raison que l'Eglise ne peut pas la négliger. le plus souvent. nous l'avons dit. dans l'Eglise. plus que les autres clercs. c'est-à-. dire qu'elle exigera d'abord que toute dévotion et toute . saturés en quelque sorte de dogmes et de pratiques. a sa mémoire. et. l'Eglise ne s'en préoccupera que s'il n'est pas seul. assimilé celle-ci. ils étaient. Même s'ils ne possédaient pas cette science de la religion. Ils ne se sont élevés au-dessus ou ne se sont placés en dehors de la tradition qu'après s'être. Nous nous abusons quand nous nous figurons que la pensée mystique a pour conditions l'isolement et un certain degré d'ignorance ou de simplicité. Il y faut au contraire le plus souvent l'aiguillon d'une et blasée. et dont les directions les eussent encouragés à chercher de nouveaux sens et à faire l'essai de nouveaux exercices. ont été formés au contact de prêtres ou de frères. et participé à la vie la plus intense de l'Eglise. garde de l'Eglise si remplie de son esprit qu'en Ainsi la pensée mystique est collective. et pour piété exigeante sorte d'avantelle il déborde. plus sensibles qui traversent aux nuances de la pensée théologique. Plus ouverts que la moyenne des prêtres et des fidèles à tous les courants et agitent le monde religieux. Que l'un quelL'Eglise. et l'appui d'une famille spirituelle.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 287 c'est parmi ceux qui étaient le plus pénétrés de son esprit.

355-358.. mais plusieurs traditions et mystiques. le christianisme luent . cit. Mais ils " aspirent à dépasser le christianisme ordinaire. » Chaque mystique rencontre une tradition mystique. toujours été la tradition la doctrine chrétienne. op.288 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE forme nouvelle de croyance ou de culte s'appuie sur certains éléments de sa propre tradition. lorsqu'il se préoccupe d'édifier ou d'enseigner. qu'il est favorisé d'une grâce personnelle. il les présente comme la confirmation de telle ou telle partie de ce qu'il de l'Eglise et croit être et avoir. La tradition et la légende aime à reporter sur une seule tête les mérites exceptionnels et les actions éclatantes dont une société a 1. Bossuet dit : « Il y a quatre cents ans qu'on voit commencer des raffinements de dévotion sur l'union avec Dieu et sur la conformité à sa volonté qui ont préparé la voie au quiétisme moderne. sans l'abandonner est leur point de départ. jusqu'à ce moment. lorsqu'il fait la théorie de ses visions. De fait il y a non pas une. et se présente comme un aspect de la pensée chrétienne collective. et qu'il passe par des états décrit ce qu'il sans précédent. le mystique. p. « Je vous conjure de vouloir bien examiner à fond si ce que j'écris ne s'offre pas dans les auteurs mystiques et saints approuvés depuis longtemps ». et rien ne prouve qu'il ait toujours été à lui seul le foyer autour duquel tous se sont serrés. Au reste. et le milieu où ils évo. Dans ses Instructions sur les états d'oraison. 285. lorsqu'il religieux a vu ou éprouvé. Mais. 258. de même qu'il n'a pas allumé tout seul les lumières nouvelles qu'il promène sur le dogme et sur l'Eglise. n'en ont pas moins depuis les origines leur direction propre et leurs fidèles 1. leur vie mystique est enveloppée dans la vie chrétienne. Suso a eu pour maître Eckart. Chaque mystique a peut-être le sentiment. il les forme à son image . » Mme Guyon déclare . ne les alimente pas sans l'aide de disciples : il enseigne d'autres hommes. lorsqu'il est ravi en extase. inaperçus de précurseurs. lorsqu'il découvre des aspects cachés de la divinité. Sainte Thérèse lit Osuna « et d'autres bons livres ». chacun des grands innovateurs peut se réclamer d'une série et de courants de piété qui. . Mme Guyot lit Saint François de Sales. Sans doute « ils ont le vif sentiment de la spontanéité et de l'originalité de leur expérience ». il se détache toujours au sein d'un groupe. Delaroix.

qu'il ne se trompe pas. et à ce que les autres apparussent réellement comme des disciples qui. aux fidèles et aux des sentiments d'étonnement d'édiinfidèles. malgré d'étroites analogies. chacun pris à part. On aurait des doutes sur leur inspiration divine. historique. Mais il y avait des avantages certains. Comme leurs caractères et leurs enseignements. de préférer l'un à l'autre. dans leur récit. en trois hommes que des circonstances accidentelles ont rapprochés. prièrent avec lui. au lieu HALBWACHS. Qui nous aurait raconté. n'eussent rien été sans lui. sinon ceux qui le suivirent. Deux ou trois fondateurs se nuiraient mutuellement. qui interprète l'histoire de la religion divine. ses tribulations et sa gloire ? Or. de les opposer : ils seraient en tout cas ramenés à la situation d'hommes qui n'aperçoivent qu'un aspect de la vérité : ils se diminueraient tous. par l'intervention quoi de plus naturel que d'admettre que l'action de Dieu s'est manifestée en quelques hommes choisis. son activité. au même que Dieu se manifeste degré. et d'adoration pour celui que Dieu avait distingué assez entre tous les hommes pour se manifester par lui. Enfin. en se limitant l'un l'autre. de ce point de vue. religieux. répandirent durant sa vie et après sa mort ses idées. par un souci de vérité ils durent d'action. que lui ne le peut. Préoccupés inconsciemment arranger les faits passés de la manière la plus convenable en vue d'inspirer. il n'est pas concevable qu'ils aient pu être guidés. ou plutôt firent connaître sa figure. ne sauraient se couvrir ni interdire de les on ne pourrait s'interdire exactement. nous ne pouvons pas plus démontrer qu'il se trompe. car il est peu vraisemblable ainsi. à ce que tel mouvement religieux fût rattaché à un seul fondateur.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 289 senti les effets. 19 . Pour un esprit religieux. et par leur intermédiaire ? Certes. les circonstances de la vie d'un saint. et même tous rassemblés. comparer. fication et d'admiration. dans le détail intime.

Une seule raison la retient : c'est la crainte que ce témoignage prétendu se révèle incompatible avec d'autres témoignages qui sont pour elles les colonnes de Dès qu'elle la foi. sans doute. il les fortifie. Nous avons dit que la doctrine religieuse est la mémoire collec- . Mais. l'Eglise voit ce qu'elle gagnerait à la sanctionner. ce qui n'est possible que si elle la dépouille peu à peu d'un grand nombre de ses traits originaux : ce mystique est canonisé. elle l'accepte : mais elle s'efforce alors de la rattacher à son système. on pas assez aux hommes l'idée d'un être supérieur n'inspirerait à la commune humanité. comme il faudrait les répartir. et que cette vue nouvelle sur la doctrine répand sur toutes ses parties plus de lumière. ne pouvait réussir en réalité que parce qu'à une pratique ou à une croyance collectives elle oppoou une pratique sait une croyance également collectives. et l'on réduit son enseignement au niveau de l'entendement religieux commun. ses disciples doivent se plier aux règles de la vie monastique. et les vérités capitales du christianisme. l'histoire de sa vie prend forme de légende. n'en représentent pas moins en réalité autant d'additions successives à sa tradition. et les risques qu'elle courrait à la condamner. et prend place dans la liste des saints officiels .290 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE à un seul une richesse prodigieuse de grâces d'attribuer et de vertus surnaturelles. à partir du moment où une expérience personnelle se présente ainsi comme la source d'un courant de pensée religieuse qui entraîne tout un groupe de clercs et de fidèles d'une dévotion éprouvée. pour que l'Eglise puisse s'assimiler ainsi ces éléments qui. Tout inclinait donc infiniment ainsi les membres d'une secte ou d'un ordre à attribuer au fondateur et à lui seul la rénovation religieuse ou morale qui. bien qu'élaborés dans son sein. s'aperçoit que loin de se heurter aux autres. Quoi qu'il en soit. il faudrait que celle-ci ne s'affaiblît point.

une telle vitalité organique. Trop d'intérêts mêlaient. et des assemblées de fidèles aux groupes qui satisfaisaient des besoins profanes : familles. armées. Sans doute. qui représentait d'autres impulsions Elle trouvait dans son qu'elle-même. la richesse et l'intensité des souvenirs religieux variait. Malgré sa prétention de se suffire. qui les en partie. et dont les souvenirs et les traditions bientôt s'effadans la tradition chrétienne. dans ces derniers. qu'elle commémorait. aux idées chrétiennes.LA MEMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 291 vivait sur les souvenirs L'Eglise primitive souvenirs récents. la fidélité. tradition religieuse. dans toute cette période où son ascendant sur les peuples européens n'était pas contestable. mais aussi sur l'assentiment des fidèles et de tout le monde chrétien. et qui baignaient encore évangéliques. etc. bien que l'Eglise se distinguât l'un d'une même mémoire collecparticipaient tive. çaient ou se confondaient du monde temporel. dans le milieu social où s'étaient déroulés les événements A mesure qu'on s'en est éloigné. Il y avait alors en elle un tel ressort. ne s'en appuyait pas moins non seulement sur l'autorité des chefs de l'Eglise (comme il était naturel). tribunaux. son originalité. au sein des autres groupes. la force nécessaire esprit traditionnel pour maintenir et toujours au premier plan ses souvenirs fondamentaux. corps professionséculiers se nels. suivant qu'on passait du corps des clercs à l'ensemble et l'autre tive de l'Eglise. cette action. devait prendre la forme . la déformaient et les éteignaient Toutefois. puisqu'elle étendait son action et en vue de fortifier sur les groupes laïques et profanes. Ainsi. conserver. et l'opposer aux croyances et aux pratiques de la société un autre temps et obéissait à séculière. qu'elle n'hésitait pas à imposer sa mémoire étrangères à sa pensée et propre à des sociétés jusqu'alors à sa vie. la société chrétienne a dû fixer son dogme et son culte. des laïques rassemblés dans les églises. la mémoire religieuse.

tant qui. morales. en leur fond. quelquefois de ce que la doctrine chrétienne ait subsisté ainsi. que parce que tout le mouvede philosophie d'alors a trouvé en lui un abri et des encouIl pouvait se montrer à ce point accueillant ragements. La société tout entière n'était-elle pas chrétienne? Si les pensées nées dans les cercles séculiers s'étaient coulées dans un moule chrétien. inchangée pour l'essentiel. Les activités intellecont sans doute leurs conditions tuelles. et que la pende siècle en siècle. était-il étonnant que leur place ment intellectuel dans la doctrine en quelque sorte marquée d'avance ? Tant que l'Eglise fut capable d'imposer chrétienne au toute la vie et l'histoire du monde dut monde sa tradition. soit desée sociale. d'irréductible à la religion. enrichir sa mémoire de tous ces nouveaux témoignages. qui autant de confirmations put. de l'Eglise : tous les souvenirs se conformer à la tradition fût à cette vie et à cette histoire durent être correspondant de l'enseignement de l'Eglise. Mais. et large. et que rien ne s'y pût produire qui dès le début ne portât sa marque. Les sciences. : en fait le En droit. qui se transformait meurée dans ce ht. pendance semble qu'elles fassent corps avec lui. christianisme et de science. le dogme ni le culte ne changeaient n'a pu tenir lieu. les philosophies. pendant tout le Moyen âge. et qu'elles puisent leur dans ses racines. n'émanent qu'elles ne sont point assez développées pour qu'on prenne conscience de ce qu'il y a en effet. C'est que le christianisme avait une emOn s'étonne prise assez forte sur les groupes pour que toute la vie de ceux-ci fût contrôlée par lui. en chacune d'elles. elles ne revendiquent pas leur indéde l'arbre : poussées à l'ombre il chrétien. sève les ensembles de pensées quelconques s'édifient et tous sur des . sans dévier de la ligne de son passé.292 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE d'une doctrine qui répondît aux préoccupations du temps. politiques propres : ceux qui les exercent obéissent à des tendances pas de la religion.

leur enseigne-t-on. et des lois des sociétés. c'est le passé chrétien. de sociétés trop différentes des premières communautés chrétiennes. qui heurtent trop violemment d'aucune manière avec l'expérience.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 293 traditions qu'on ne distingue pas alors de la tradition chrétienne. toutes les parties de sa doctrine les idées des cercles laïques. où s'alimenterait l'esprit. ce sont les clercs qui. Au reste. Mais le seul passé que l'on connaisse. la pensée ne peut pas échapper tout à fait. en gagnant . aux choses. c'est-à-dire par une opération dont l'objet aussi bien que la nature est purement spirituelle. On s'est habitué de bonne heure à les revêtir de formes. à les exprimer dans un langage qui est celui de l'Eglise. les hommes d'État de cette période ne conçoivent pas d'ailleurs qu'on puisse acquérir la connaissance des lois du monde naturel. La source de toute science. et toutes les oeuvres auxquelles ils ont travaillé reflètent les croyances de leurs auteurs. qui ne s'accordent si réduite et si dénaturée soit-elle. il est vrai. à la vie temporelle. Puisque le domaine des choses lui est fermé. par l'observation des choses. L'Eglise peut détourner d'aujourd'hui son attention de telle ou telle de ses traditions. s'y sont appliqués. Or l'esprit relève de la religion. les philosophes. Elles obligent l'Eglise à laisser dans l'ombre une partie de sa tradition. à l'origine et très longtemps ensuite. Mais tout se passe alors comme dans le cas d'une mémoire qui n'évoque plus certains de ses souvenirs parce que la pensée des hommes ne s'y intéresse plus. Malgré tout. Les savants. La distinction entre les choses sacrées et les choses le sens d'une profanes prend de plus en plus clairement opposition entre l'esprit et les choses. c'est vers le passé. C'en est le domaine exclusif. si sa doctrine demeure intacte pour l'essentiel. et si. si ce n'est dans la tradition ? Ce n'est pas vers le présent. aux nécessités du présent. que s'oriente la réflexion de tous ceux qui s'efforcent de penser. ne peut s'obtenir que par réflexion sur des idées.

On ne connaît pas encore bien. Il. est obligée de modifier ainsi Seulement. dont chacun s'attache plus spécialement à tel aspect du culte et de la doctrine . force et trop de substance. 42-45. d'Assise. si l'Eglise son dogme pour qu'il puisse demeurer la pensée commune des sociétés laïques. Sous des formes atténuées. ce sont autant de mémoires collectives également et dont chacune prétend reproduire plus fidèlement que toute autre ce qui est leur objet commun. « Luther s'est réclamé du Moyen âge pour justifier son propre mysticisme totalement affranchi de l'autorité de l'Eglise ». qui semblent disparaître à certaines époques. mais on entrevoit par quelles voies l'hérésie des Albigeois put se propager jusqu'à saint François d'Assise 1. la vie et l'enseignement du Christ. ou s'appatiques reproduisent rentent à des hérésies récentes. mais reparaissent à d'autres : il y a des ordres. .294 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE elle ne perd pas trop de plus de liberté de mouvements. Sabatier 51-54. commune à tous les clercs. L'école mystique allemande du XIVe siècle est sortie de maître Eckart dont les ouvrages furent condamnés comme hérétiques 2. on aperçoit en effet. op. tenir divers qui se font jour. Vie de saint François p. clercs ou fidèles plus zélés que les prêtres eux-mêmes. A l'intérieur de la mémoire collective chrétienne. les écoles mysdes hérésies anciennes. t. particulières. édition de 1920. p.. 2. L'Eglise dès les premiers temps a connu bien des conflits de ce genre. Pourrat. il lui faut. 7. au cours de toute une série de traditions l'histoire. Sous la tradition générale de l'Eglise. cit. il y a des courants de dévotion qui entraînent une partie des croyants. sous forme de poussées mystiques : de là naissent pour elle d'autres difficultés et d'autres dangers. d'autre part. 323 sq. compte des besoins religieux dans le corps des clercs. (Paul). On sait que la mystique des jansénistes 1.

cit. il s'est manifesté. ni dans le dogme. en rationalisant que le christianisme est avant tout l'imitation directe de la vie du Christ. Bossuet dénonçait dans le quiétisme une doctrine parente de celle « des illuminés espagnols. ramener la religion à son principe et à ses origines. soit qu'ils tentent de reproduire la vie de la communauté chrétienne primitive. : ni dans le culte. les « ultras » du catholicisme. soit qu'ils prétendent abolir la durée et entrer en contact avec le Christ aussi directement que les apôtres qui l'ont vu. mais des exigences religieuses plus strictes. mais elle n'a réservé qu'une dans son enseignement. ce serait le signe que la grande tradition chré- 1. Or ce qu'il y a de particulier. après sa mort. chez les mystiques comme chez les hérétiques. Si les mystiques prédominaient l'Eglise. à leurs interplace subordonnée. 268. En revanche ils obéissent à un instinct religieux profond lorsqu'ils reprochent à l'Eglise de réduire le culte à des rites de plus en plus forle dogme. p. Delacroix. en vertu de la richesse de sa doctrine et de la vigueur de ses traditions. auxquels. elle s'est servi des mystiques. d'oublier mels. en d'autres termes. op. Ce sont. des beghards flamands ou allemands1». Mais. pour conserver dans la société temporelle son indépendance et son originalité. c'est qu'ils opposent à la religion de' la commune non pas l'esprit du siècle et le rationalisme pensée laïque.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 295 s'apparente n'est pas sans rapport avec le protestantisme. et un sentiment de ce qu'il y a de spécifique et d'irrationnel dans le christianisme.. . Ils veulent. et le sens des réalités. tant que la pensée de l'Eglise s'est sentie assez forte. aux époques où la dialectique chrétienne était en plein essor. touché. elle ne les prétations dans a mis au premier plan. et. Il leur manque la connaissance exacte de l'ordre des temps. C'est pourquoi l'Eglise est bien obligée de leur accorder quelque crédit. en quelque sorte.

La récitation une oblades prières a la même valeur qu'une génuflexion. même dans ce domaine. littéralement au cours des cérémonies. chez les Juifs. et. En sacrés ont un caractère rituel. puisqu'il et dont matérielles constamment reproduites. lorsqu'ils sens primitif. origines. Les fidèles communautés locales.296 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE tienne des évangiles. dans le christianisme. chez des premiers le célébraient le rite. les textes Ils ne se sont pas modifiés se ramène à des ment le plus stable de la religion. par exemple. et des conciles peu à peu comme dans toute résumé. il y eut au début. se correscroyances des étroitement. religion. d'objets liturgiques. les rites répondirent sans doute au besoin de commémorer un souvenir religieux. en comprenaient temps. des pères. et qu'elle s'est agrandie en s'incoret y introduisirent porant des groupes qui conservèrent une partie de leurs coutumes. opérations dans les rituels et les corps de prêtres assurent l'uniformité le temps et dans l'espace. comme alors en diverses les la communion. bien des contaminations et des rema- . s'épuise et se perd. A mesure pondaient qu'on s'éloigne chrétiens. qu'il reproduisait se confondaient. subsiste la admettre peut que tel qu'il était primitivement. en tout cas. On les répète depuis l'origine. A l'origine. c'est-à-dire le souvenir direct de gardaient rites et l'événement : à ce moment. un geste de bénédiction. société chrétienne se dispersait on l'essentiel du rite Sans doute. des épîtres. Les rites consistent en un ensemble de gestes. de paroles. et. ce point de vue. et ils se mêlent étroides évangiles. A fixés dans une forme matérielle. tement au culte. il y a lieu de distinguer des rites et des croyances. Le rite est peut-être l'élétion. la fête pascale.

on auxquels et d'où l'on ne retranchera rien. « Une société durable. avec les institutions laïques : la dogmatique religieuse a évolué plus lentement. malgré tout. toute s'effacent sans doute à les expli- quer. . La réflexion sur le dogme n'a pas pu s'isoler des autres modes de réflexion .LA MEMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 297 niements. comme le groupe religieux. Mais. une tradition entre sa pensée d'autrequi assure la continuité fois et sa pensée d'à présent. il faut les interpréter : ainsi naît le dogme. raison ne cesse pas de poser des questions à la foi. en demeure cependant solidaire. mais elle n'a point pu ne pas glisser le long de la pente sur laquelle. elle était posée.. et les formules traditionnelles » Loisy. dès que le rite a été unifié. soumises à un travail et l'Eglise. « Les conceptions que l'Eglise présente comme des dogmes révélés ne sont pas des vérités tombées du ciel et gardées par la tradition religieuse dans la forme précise où ils ont paru d'abord.. 158-159. « La théologie est comme une adaptation de la doctrine révélée aux différents états de culture que traverse » Du même. de L'historien y voit l'interprétation faits religieux.. Mais il en fut des croyances qui interprétaient ces rites. sont.. une Eglise peut seule maintenir entre la tradition de la vérité acquise et le l'équilibre qui conserve l'héritage travail incessant de la raison humaine pour adapter la vérité ancienne aux états nouveaux de la pensée et de la science. or la pensée laïque évoluait. Et il en est de même des textes . 173. et fixé pour toute l'Eglise. et de façon moins apparente. Sans doute il y a dans l'Eglise. bien qu'il s'oppose à la société profane. mais ils ne suffisent plus n'ajoutera autrement vite. L'Evangile perpétuel d'interprétation. p. Etudes bibliques. Assez une partie des souvenirs de l'histoire religieuse et se perdent. on s'attache à n'y plus rien modifier. La acquise par un laborieux effort de la pensée théologique. l'humanité. au début tout au moins. En tout cas. l'autorité arrête ecclésiastique la liste des textes canoniques. Comme on a oublié en partie le sens des formes et des formules.. la théologie de chaque époque s'inspire d'une dialectique qui est en partie celle du temps 1. Ceux qui demeurent s'attachent aux rites et aux textes. après une période de flottement et d'incertitude. » Ibid. Le dogme résulte donc de la superposition et de la fusion d'une série de couches successives et comme d'autant de tranches de pensée collective : il 1. p.

. l'Eglise est. les vues qu'elle en a prises successivement. l'édifice des vérités religieuses. vu que cet objet est Dieu même. C'est pourquoi. du sens originel. comme si elle n'avait travaillé que sur un plan unique. chacun s'approprie l'objet comme il peut avec le secours du formulaire. p. c'està-dire vers des concepts et des idées. des problèmes d'interprétation comme on s'écarte en réalité chacune de ces interprétations. « L'Eglise n'exige pas la foi à ses formules comme à l'expression adéquate de la vérité absolue. L'Eglise. de la directe de leurs personnes et de leurs vies. au sentiment religieux. L'Evangile et l'Eglise. celui-là même qu'elle prête aux fondateurs du culte et aux auteurs des écrits fondamentaux. à l'origine des rites et des textes. mais en ce sens que la raison de chaque époque y a laissé sa trace . dans le christianisme comme dans toutes les religions. 175. n'oblige pas les clercs et les fidèles. elle les encourage à se 1 de Dieu des élans de foi et de rapprocher par piété. les nuances de la foi sont aussi d'une variété infinie sous la direction unique de l'Eglise et dans l'unité de son symbole » Loisy.. Elle reconstruit sûr plusieurs plans. il s'est mani1. on perd contact avec les souvenirs priexister dans les consciences mitifs. sans doute. Mais elle ne leur donne guère. sous forme de prescriptions générales. de règles et de conseils bien efficaces à cet égard. les rites et les textes ne posent pas seulement Bien plus. qu'elle s'efforce de raccorder. Bien au contraire. tels qu'ils pouvaient d'alors. le Christ et son oeuvre . lorsqu'ils lisent les textes ou aux rites.298 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE est rationnel. Collective. contemplation on substitue un système de notions qui reposent seulement sur l'autorité de l'Eglise. à s'en tenir aux explications qu'elle participent leur en présente.. à rationnelle. orientée vers ce qu'il y a de proprement collectif dans la pensée humaine. le formulaire ecclésiastique est l'auxiliaire de la foi. intégral de cette pensée. la ligne directrice de la pensée religieuse : il ne peut pas être l'objet. Comme toutes les âmes et toutes les intelligences diffèrent les unes des autres. En réalité. qui résulte de la mise en rapport avec le Christ et ses apôtres. la pensée théologique projette ainsi dans le passé. Seulement. par là même.

du moins qui méritent dérés. c'est-à-dire lorsqu'elle la mémoire chrétienne. en même temps que l'histoire évangélique et des premiers ces illuminations temps de l'Eglise. L'illusion en mystique . qu'on ne conçoit pas qu'il eût été pos1. de s'unir avec lui. en reconnaît la nature collective. Certes il y a. à titre de témoignages sinon de même d'être consivaleur que les autres. riques originales. et ces visions. tion religieuse qui recueille et traite comme des témoides mystiques. sible d'atteindre directement l'événement ou le personnage sacré qu'il commémore. en eux mais surtout dans les sentiments qui s'éveillent comme s'il leur était alors poslorsqu'ils y participent. aux temps évangéliques. au fond. p. où une place plus grande serait faite au Les mystiques cherchent le sens d'un sacresentiment. que Dieu se soit révélé et que son une fois pour toutes. elle peut aisément faire prendre pour des états surnaturels et divins ce qui n'en est que la contre1 Toutefois ". rôle se réduise seulement à conserver aussi fidèlement que possible le souvenir de cette époque. II. non exclusivement dans ce qu'en enseigne l'Eglise. t. Certes. dans des groupes plus un besoin de s'initier aux formes d'une vie relirestreints. Pourrat. Dira-t-on dogmatique possède que seule la tradition et qu'une tradiles attributs d'une mémoire collective. ment facile . est semblable à une gnages les révélations mémoire de résidus de paramnésies ? qui s'encombre Mais l'Eglise n'admet pas. dans le une part si considérable de données histochristianisme.LA MÉMOIRE COLLECTIVE RELIGIEUSE 299 testé presque à chaque époque. il est donné à peu de fidèles de voir Dieu. 508.... cit. L'Eglise se défie de « l'écloest sion des rêveries de la révélation privée. gieuse plus intenses. humaine ou façon diabolique lorsqu'elles sont attestées par des groupes importants. op. retient ces révélations.

suite tout le contenu. conçoit les êtres sacrés de la religion comme des substances et échappent à la loi surnaturelles qui restent identiques du temps. pour les croyants. En ce sens elle complète et elle éclaire ses souvenirs antérieurs qui. toute . c'est-à-dire avec le psychologiques présent. à l'aide des traces matérielles. que des révélations nouvelles se produisent. Bien plus. la religion d'aujourd'hui n'est pas seulement la commémoration du passé : le Christ est présent dans l'Eglise. on a cru qu'il était possible rationnellement de démontrer la religion. L'Eglise peut donc admettre. le dogme chrétien. la période scolastique. de les replacer dans le corps de sa doctrine. Mais ces données ont été construire à ce point élaborées dialectiquement et transposées en notions intellectuelles qu'à côté de la théologie révélée on a touet que. des traditions qu'il a laissés. des textes. Mais elle ne s'en efforce pas moins de rattacher ces données nouvelles aux données anciennes. par des représentations bien qu'elles n'aient attiré son attention que récemment. c'est-à-dire de sa tradition. Dès lors. elle n'admet pas que ces données soient vraiment nouvelles : elle préfère supposer on n'a pas aperçu tout de que. En d'autres termes. pendant jours fait place à une théologie rationnelle. mais aussi à l'aide de données et sociales récentes. bien qu'elle s'efforce de s'isoler de la société temporelle. des rites. Ainsi la mémoire religieuse. à tout moment et en tous lieux.300 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE de sible. depuis sa résurrection. mais elle le reconstruit. elles aussi. des souvenirs. sont. sans contradiction apparente. de la révélation primitive. par un simple effort de pensée et de réflexion. au on dessus et en dehors de la succession des événements. obéit aux mêmes lois que toute mémoire collective : elle ne conserve pas le passé.

» C'est. ne correspond plus aux conditions actuelles.CHAPITRE LES ET CLASSES LEURS VII SOCIALES TRADITIONS A chaque époque. et se contentent d'enregistrer son existence avec un profond étonnement : " Pris par leurs affaires. que nous la respectons et que nous hésitons à en modifier les formes. 1. parce qu'on sent tout de même que la religion a sa fonction dans nos sociétés comme dans les autres. son attention sollicitée par d'autres objets ne pourra plus se concentrer sur elles. Nietzsche remarque 1 quelque part que la vie religieuse suppose avant tout beaucoup de loisir. Mais il en est de même de la plupart des éléments que nous conservons du passé. d'autant plus qu'ils ne savent pas très bien s'il s'agit là d'une affaire. il y a des oeuvres que la société peut réaliser mieux qu'à toute autre. Jenseits von Gut und Böse. . 3esHauptstück. et que. et par leurs plaisirs. sans doute. et qu'on doute que. § 58. Plus tard. depuis des générations. tournés vers d'autres objets. Plus tôt. nous puissions. ils n'ont plus de temps à lui consacrer. l'inventer. ou elle n'en était pas capable. la plupart des gens ne savent plus à quoi la religion est utile. nous le savons bien. détruit lentement en eux l'instinct religieux. si elle manquait. elle n'en éprouvait pas le besoin. dans nos sociétés affairées. où l'activité laborieuse qui les absorbe a. ou d'un plaisir1. et de tout ce système de valeurs traditionnelles qui.

Comment les connaîtraient-ils. tandis que se poursuit dans une société un travail de transformation. ce sont des époques successives de l'évolution sociale qui se perpétuent Si nous en soulignons l'ancienaujourd'hui. sance créatrice nécessaires pour en trouver l'équivalent. C'est parce qu'on en attend ce service qu'on les respecte et qu'on s'y attache. c'est pour qu'elles s'en distinguent Il s'agit de lester la société du poids d'une partie de son passé. qu'ils après qu'ils en auront croiront en comprendre les bienfaits. aussi bien qu'en morale. et n'eussent fonctionné dans leur groupe ? Certes.302 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE en droit. C'est pourquoi on s'attache à des formules. en politique. Il peut être utile. à des symboles. seront tels à leurs appeler « rationnels yeux. c'est la société d'hier. du moins subsister telles quelles. qu'ils n'en sont pas arrivés encore à ce point. tions nouvelles ne peuvent leur en imposer que mais seulement éprouvé et Mais. si nous empêchons qu'on en efface tout ce qui n'offre de ce plus une utilité actuelle et ne sert qu'à les distinguer en effet. du moins. ils s'y attacheront pour des motifs qu'on peut ». Par tout cela. tant les institusi s'attache donnèrent . à des conventions. de même qu'à des rites qu'il faut répéter et reproduire. si nous les de ne plus posséder en nous la foi et la puiséliminions. neté. Nous ne sommes pas sûrs cependant qu'ils n'aient pas encore un rôle à jouer. si on veut conserver les croyances qui leur naissance. avant que ces institutions n'eussent fonctionné. et qui. et nous craignons (peut-être à tort). en effet. précisément plus tard. qu'elles paraissent Une société ne passe pas d'une organisation à une autre en vertu d'un effort conscient de ses membres. qui se donde nouvelles institutions neraient en vue des avantages réels qu'ils en tireront. qui est récent. que certaines et même les parties fondamentales de de ses institutions sa structure demeurent ou quelque temps inébranlées.

ou bien une révolution fait tomber le masque. durant cette période. Alors. jusqu'à ce qu'elles soient consolidées. 650 sq.. . Tubingen. par une série de retouches insensibles. p.LES CLASSES SOCIALES 303 à elles le même prestige qu'aux institutions anciennes. plus tard. Max Weber. Mais s'est poursuivie pendant plusieurs siècles des formes féodales. la vraie figure des institutions nouvelles se de l'Angleterre modégage : ainsi le régime démocratique derne s'est lentement élaboré sous le couvert d'institutions de l'autre siècle . On oppose quelquefois le régime moderne à ceux qui l'ont précédé. on réclamera en prouesses personnelles sur l'utilité des services rendus. Au Moyen âge pétence du magistrat s'était constitué un système de valeurs nobiliaires. Grundriss III Abtng. der Sozialökonomik. quelque temps. dispersée au Moyen âge tant de mains. Pendant longtemps. dans l'Europe occidentale. pour obtenir une obéissance que. et où se trouvaient enre1. s'est concentrée. fondées sur l'histoire des familles nobles. Rien ne montre mieux à quel point il fallait. ou sur requises pour l'accomplissement celles de leurs ancêtres dont le mérite durait fictivement en eux. on a dû fonder leur autorité sur des titres nobiliaires. des privilèges et des droits. et sur la coms'appuyant ou du fonctionnaire. et divisée entre cette évolution sous le couvert avant qu'il fût les pouvoirs et le rang des fonctionpossible de justifier naires par l'utilité réelle de leur fonction. En d'autres termes. et il faut donc que. une administration centralisée s'est de plus en plus imposée aux seigneurs et à leurs vassaux : la souveraineté. 1922. faire appel à la mémoire de la société. en disant qu'au régime féodal s'est substitué un régime bureaucratique 1. Wirtschaft und Gesellschaft. fondés eux-mêmes sur leurs qualités et leurs (très distinctes de celles qui étaient de la fonction). ou bien. celles-là soient en quelque sorte masquées par celles-ci.

en tout cas elles reposaient sur sur des traditions plus ou moins des données historiques. les rapports qui les unissaient aux services muressemblaient plutôt aux liens d'amitié. des rapprochent. p. Pour eux. Certes. et dont le souvenir se transmet de génération en génération. leurs alliances les services par eux rendus à leur seigneur en qualité de vassaux. et dont le pouvoir royal s'est serune partie de ses droits 1. anciennes qui se conservaient dans les groupes de familles nobles. les titres à eux conférés. leur rang dans l'ensemble. Histoire du droit français. On peut faire la théorie de ces relations féodales. ou qui les mettent en avec des familles de rang plus élevé. ou le genre de fonctions qu'exercent ses membres. vi lui-même pour recouvrer Mais il est peu probable les seigneurs et qu'à l'origine leurs vassaux se soient représenté ce système comme une théorie abstraite. derrière ces familles. d'estime et de considération tuels. il y a une réalité substantielle qui fonde leur situation sociale : c'est la richesse dont chacune dispose. et sur sa place dans 1. comme aux yeux des autres. familles voisines ou parentes. et qui mettent dans leur dépendance un certain nombre d'autres familles de rang voisin. 313 sq. Il nous est d'ailleurs peu facile de nous représenter exactement l'origine et la nature de ces valeurs. leurs noms. . leurs blasons. Esmein. De même rapport la puissance d'un seigneur repose sur le nombre et l'étendue des terres qu'il a données en fiefs. et des sentiments qu'elle éveillaient . et qui étaient en rapport étroit avec l'histoire générale du royaume. etc. leurs actes de vaillance. aux témoignages qui dans une société relativement stable. et il apparaît qu'il y avait en elles une logique cachée qui petit à petit s'est dégagée. expriment à leurs yeux.304 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE notables gistrés les souvenirs de toutes les circonstances de leur vie.

Ce qui et artisan de tous métiers. Il n'en est pas moins vrai qu'à l'origine tout s'est passé comme si ces biens et ces rangs allaient à ceux qui. c'est-à-dire sur la distance plus ou moins grande qui le sépare de lui. médecins. Au contraire la qualité noble du seigneur ou du tenancier se communique à sa terre : derrière les champs. 118 sq. quand on veut savoir à qui sont ces champs : « C'est au marquis de Carabas ».. clerc. des ordres et simples dignités. rage ne déroge point à la noblesse. c'est qu'il a paru qu'entre la richesse ainsi acquise et celui qui la détenait il n'y avait qu'un rapport tout extérieur. Si pendant très longtemps un préjugé défavorable s'est attaché aux professions trop visiblement lucratives 1. forêts. ou du moins de ne point vendre sa peine et son labeur. fors de la verrerie. avocats. c'est la figure personnelle du seigneur qu'on aperçoit. marchand s'entend quand on fait tous ces exercices pour le gain : car c'est le gain vil et sordide qui déroge à la noblesse. non pas. les forêts. Tel assemblage de terres. ce serait substituer une hiérarchie des choses à celle des personnes. notaire. " ceux qui ont pour vocation ordinaire de labourer pour autres comme : exercice qui est aussi bien défendu à la noblesse. 20 ... 1914. c'est la voix de la terre elle-même. mais d'autant. comme on estime communément.. des offices. parcourt en tous sens ces terres. prairies a une physionomie personnelle : elle lui vient de ce qu'elle reflète la figure et l'histoire de la famille seigneuriale qui chasse dans ces forêts. t. par Charles Benoist.LES CLASSES SOCIALES 305 la hiérarchie au sommet de laquelle est le roi. que nul exercice que fait le gentilhomme pour soy et sans tirer d'argent n'est dérogeant. et que fonder le rang social sur la richesse. à cause de l'utilité d'iceluy . de laquelle le propre est de vivre de ses rentes. par 1. p. » Cité dans l'Organisation du travail. par leurs dons et qualités personnelles. collines. surveille ces routes. II. comme la marchanfermiers dise. La voix des laboureurs qui répondent. qui a réuni tel bien et tel autre à telle époque. Traité des seigneuries. les terres de rapport. de l'esprit moyen de leur estat : pour ce que (outre qu'il procède du travail Le labouet non de l'ouvrage des mains) est plutôt honoraire que mercenaire. bâtit ses châteaux sur ces collines. " Et toutefois les ne dérogent et professeurs de sciences libérales juges. encore qu'ils gagnent leur vie par le point à la noblesse qu'ils ont d'ailleurs. les méritaient. par don royal. « Les exercices dérogeants à la noblesse sont ceux de procureur postulant. » Loyseau (mort en 1627). » Sont vils. par conquête. au d'autruy contraire. HALBWACHS.

n'évoquerait pas les mêmes souvenirs. à qu'on cherche. ou d'une décision de tel seigneur. c'est une partie de l'histoire qui tombe dans l'oubli : et l'on ne peut en mettre une autre à sa place. tant qu'il subsiste. Comme les personnes meurent sans cesse. la société s'en aperçoit cependant. il faut que la société féodale se répare sans cesse aussi. concrète C'est donc une physionomie singulièrement et particulière que celle de l'ordre social à cette époque : les noms et les titres évoquent le passé des familles. à sa famille ou à son sang. C'est l'âge des « particularités » et des privilèges. Lorsfamille c'est une tradition noble s'éteint. à prendre place dans ce cadre : les villes obtiennent des chartes. présenterait n'inspirerait pas les mêmes sentiments.306 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE un autre. qu'une qui meurt. nobles. Il serait tout en vertu de qualités qui ne sont propres qu'à lui. Tous les hommes et tous les cherchent ainsi à se créer des groupes qui le peuvent droits historiques. par la fiction de la continuité dissimuler ces changements de personnes ou de lignées. une famille de sang roturier peut se substituer à une famille de sang noble. Du jour où les titres tombent où on les achète. en effet. comme on remplace un fonctionnaire par un autre. la situation de leurs biens. et le respect pour la propriété noble décroît. leurs relations géographique familles avec d'autres. une autre famille tenaient la place des possesseurs actuels. dans le domaine public. leur propersonnelles ximité des princes et dé la cour. par un renouvellement incessant d'hommages. il repose bien sur l'idée que le titulaire des biens ne peut pas être remplacé par tout autre. si d'autres personnes. et datent leurs franchises de l'avènement d'un roi. bien des titres. et où. et qu'il exerce son droit de possession héritage ou alliance. Mais. aspect différent. par de nouveaux mérites et de nouvelles prouesses. Il ne suffit pas de mettre une nouvelle matière .

.. Esmein. constituent les cadres de cette vie sociale. en d'autres termes. la forme principale de la pleine seigneurie féodale. un produit de l'âge où s'est formée la féodalité. se trompait ». aspect du démembrement supposent un titre. les gouverneurs. Le vicomte. « Il a le titre de duc. des titres de dignité. puis sont devenues lingienne. étaient toujours pris dans la haute noblesse. ces dignités se rattachent à d'anciennes fonctions. op. 180). c'est que. Titre. de la même manière. suivant les mêmes lignes. tandis que la centralisation est poussée de plus en plus loin.. Loyseau. on conserve les sénéchaux et baillis de la monarchie féodale. au XVIIIe siècle. » — Sans doute. et ne suffisent pas à le créer. nous avons affaire à deux devenus titulaires. Au dessous (en ordre de dignité) sont les baronnies : celles-là sont une création nouvelle. « elles sont toujours tenues en fief. 2 Ainsi. soit du roi » (Ibid. 589 sq. p. véritables fonctionnaires. alors qu'ils étaient habitués à s'incliner devant le titre 1. Leur. et que les seigneurs se laissent dépouiller petit à petit de tous leurs pouvoirs. C'est pourquoi. « Ces seigneuries supérieures (les grands fiefs) les portent toutes des titres spéciaux. Alors que le système de la monar1. de marquis. quand au XVIIe siècle on charge de l'administration des provinces les intendants. cit. Lorsque dans les derniers siècles de la monarchie s'accomd'où sortira le régime moderne. et ici l'origine de la seigneurie et du titre est facile à discerner : ce sont les grandes divisions administratives de la monarchie carolingienne des fonctions publiques au proqui leur ont donné naissance. par l'appropriation fit des ducs et des comtes. et les gouverneurs de la monarchie militaires à l'oricommandants tempérée. Mais l'appropriation des fonctions publiques par les seigneurs titrés n'est qu'un de la souveraineté : les fonctions.. un délégué du baron. « voyait en eux le germe d'une nouvelle féodalité politique. gine. mais qui n'auront pas exactement la même forme. p. est un nom exprimant une qualité honorable. et le souvenir de leurs actes.. Histoire du droit français. ni le même aspect. Ici. Elles ne correspondent de la monarchie caropoint à une fonction publique : elles ont été d'abord une puissance de fait.. soit d'un seigneur. comme les terres. p.. ce n'est pas plit l'évolution obtenir des hommes qu'ils brusquement qu'on pouvait obéissent à la fonction. comprend aussi. charge. La liste des fiefs titrés. 181.. dans la fonctions inféodées. d'après Littré. contrôleurs de tous lès services publics. à l'origine.. et il faut en reconstruire d'autres. était devenue une véritable sinécure. Or. en fait. une dignité. les vicomtés et les châtellenies. à la fin du XVIe En cela il siècle.. était le suppléant du comte : le châtelain était. les cadres disparaissent quand les personnes ou les familles s'évanouissent.. en particulier au XVIIe et au XVIIIe siècle. la monarchie garde des dehors féodaux 2. d'ailleurs largement rétribuée. à deux suppléants monarchie franque. 10e édit. Ce qui le prouve. Ce sont d'abord duchés et les comtés.LES CLASSES SOCIALES 307 dans d'anciens cadres : mais comme les personnes ellesmêmes et leurs actes. » Esmein. .

il semble que le ressort être uniquement le sentiment du nouveau régime pourrait de l'intérêt dans la bourgénéral 1. pour exercer les fonctions pour siéger dans les conseils. mais il croit nécessaire de leur imposer noble. On sait que de bonne heure les légistes laissent entendre que le pouvoir » (Beaumanoir. 1.308 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE chie absolue et centralisée s'achève. membres exercent des fonctions de judicature et de finance. On a remarqué d'abord un stage dans la situation qu'un très grand nombre des nobles du XVIIe et du XVIIIe date. ses biens pour payer ses dettes. pour se procurer sommes considérables administration aussi vaste qu'une réclamait. « Le ment) et y jouent un rôle très important droit romain et canonique commence à pénétrer la procédure de la cour. « Les monarques capétiens eurent de bonne heure. qu'on en fait la théorie. et il fait largement appel à leurs services. » Ils entrent dans la Curia regii (première forme du Parlede Louis VII à Philippe Auguste. attachés à leur personne au palais. 2. que la noblesse de race. qu'elle dispose de tous ses agents. Il utilise leurs aptitudes 2. Les hommes de cette encore trop profondément époque plongeaient dans le passé pour comprendre tout de suite la logique du La monarchie. . justice et de finance. op. parmi les légistes. s'appuyer et pour plier sur le prestige . de sang. et parce qu'elle n'était pas adaptée aux conditions économiques nouvelles. en les éléments nécessaires pour gouverner.. et que s'en trouvèrent éliminés (sauf les pairs) la haute noblesse et les prélats. dans les cours de dut s'installer dans les châteaux des ses sujets traditionnel à l'obéissance. des conseillers privés et intimes. du roi s'exerce pour « le commun dès le XIIIe profit siècle). de la noblesse dut de fraîche bourgeoisie d'autorité. 371 sq. qui est déjà riche et cultivée. était à cette époque faiblement représentée dans l'ensemble des nobles. p. cit. Il s'en sert. qu'ils choisissaient de préet vivant férence parmi les clercs instruits et. la riche et cultivée. plus difficile à comprendre à ceux qui ne sont point des » C'est ainsi que le personnel du Parlement hommes du métier prit peu à peu un caractère professionnel. les nouveau système. et que le roi trouverait dont beaucoup de geoisie. effet. décimée par les guerres des siècle l'étaient ruinée parce qu'elle avait dû vendre siècles précédents. Esmein. d'épée. lorsque l'étude des lois fut remise en honneur. qui se fait plus savante.

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nobles, acquérir leurs blasons, acheter leurs titres. Ainsi, la structure nouvelle s'élabore sous la structure ancienne. On pourrait dire que les notions nouvelles ne se dégagent qu'après avoir pris longtemps figure de notions anciennes : c'est sur un fond de souvenirs que les institutions d'aujourd'hui se construisent, et, pour beaucoup d'entre elles, il ne suffit pas, pour les faire accepter, de démontrer qu'elles sont utiles : il faut qu'elles s'effacent en quelque sorte, pour laisser voir les traditions qui sont derrière elles, et qu'elles aspirent à remplacer, mais avec lesquelles, en attendant, elles cherchent à se confondre. Au reste il ne faut pas croire qu'il y ait là un simple jeu d'illusions, qu'on cherche seulement à abuser le peuple des sujets, et à entretenir en eux la croyance que les hautes classes réprésentent comme une catégorie humaine d'espèce plus élevée parce qu'elle peut se réclamer d'ancêtres qui firent leurs preuves, parce qu'en elle se perpétue et se de propriétés et renouvelle un ensemble physiques et rehaushéréditairement spirituelles qui se transmettent sent la valeur personnelle de ses membres. Sous la fiction du sang noble il y a, chez les gens titrés, une conviction sincère : ils croient réellement que leur groupe est la partie la plus précieuse, la plus irremplaçable, en même temps que la plus active et bienfaisante du corps social, qu'il est, en un sens, la raison d'être de la société. Il faut analyser cette croyance; qui fie se ramène pas à un simple entraînement de vanité collective, et qui est fondée sur une appréciation assez exacte de la nature et du rôle d'une classe noble. Dans le régime féodal, les vassaux étaient tenus d'assister le seigneur : ils mettaient à son service leur personne et leurs armes en cas de guerre ; ils siégeaient à ses conseils ; ils l'aidaient à rendre la justice. Si la société féodale présente ainsi l'image d'un groupe dont les membres s'acquittent de diverses fonctions, de toutes celles qui sauvegardent

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matérielle du groupe et lui rendent même posl'intégrité sible de s'accroître en grandeur et en force, de celles qui à un l'ordre et une certaine uniformité, y maintiennent autre point de vue, à l'occasion de l'exercice de chacune de ces fonctions, les membres du groupe prennent mieux et d'hommage conscience des rapports de subordination des honneurs et en qui définissent leur rang, témoignent reçoivent, se retrouvent parmi leurs pairs, accomplissent des gestes rituels, déploient leurs enseignes, revêtent leurs des paroles et des formules tradiinsignes, prononcent tionnelles, et pensent en commun dans les cadres qui leur sont familiers. Il est même certain que toujours, et de plus en plus à mesure que la société se complique, c'est ce second aspect de leur activité qui passe au premier plan. Toutes les fois qu'il est possible de dissocier dans la fonction ce et ce qui est qui est cérémonie, parade, représentation, technique, on fait appel à des, clercs, à des scribes, à des légistes, à des ingénieurs, et on leur abandonne tout ce les qui ne met pas en jeu les qualités par où se distinguent nobles 1. On comprend d'ailleurs qu'il en soit ainsi, si l'on remarque que toute fonction, dépouillée des formes conventionnelles dont l'enveloppe chaque société comme pour elle-même, limite et dénature la vie sociale, s'y retrouver et représente comme une force centrifuge qui tend à écarter les hommes du coeur de la société. Pour exercer l'une d'elles, il faut en effet que les hommes, temporairement au moins, s'abstiennent des autres. Spécialisés, ils limitent leur hori1. Dans les corporations du moyen âge " le devoir d'assister aux cérémonies entraînait une perte de temps assez considérable, de sorte que les civiques frères les plus pauvres étaient assez portés à laisser à de plus riches le devoir de représenter leurs compagnies avec la magnificence requise dans ces occasions W. J. Ashley, Histoire et Doctrines économiques de l'Angleterre, II; solennelles." p. 166. Traduction française, 1900. Voir aussi ce qu'il dit de la livrée à Londres, avec le luxe dans les qui après avoir été la marque d'un mouvement démocratique, vêtements « devint l'emblème d'une aristocratie civique ». Ainsi les plus riches dans l'exercice des fonctions des, membres de la corporation se spécialisent cérémonielles.

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à leur tâche, il zon, d'autant plus que, pour s'appliquer leur faut se tourner, tourner leurs pensées et orienter leurs des actes vers les parties de la vie sociale où l'empire semble se faire le plus sentir. nécessités matérielles une discipline observer Dans la guerre, il faut qui consiste souvent à traiter les hommes comme de simples et approvisionner unités physiques ; il faut transporter les troupes, tenir compte des distances et de la disposition il faut s'occuper des armes, des munitions, des lieux; L'oeuvre de législation des fortifications. oblige à définir d'une façon uniforme et abstraite les êtres et les conditions : les lois concernant l'hériauxquelles les lois s'appliquent tage par exemple, pour le calcul des degrés de parenté, se reportent à un type général de famille, cadre dans lequel toute famille peut être replacée, et divisent les biens en un certain nombre de catégories. Toutes les lois reposent sur une classification des hommes, des actes, des situations, des objets, d'après des caractères extérieurs, et, par tout un aspect, le droit est une pratique terre à terre, qui envisage les individus et leurs relations du dehors, tend à se figer en de et à se réduire à l'application formules, mécanique règles. Ramenés à la situation de défendeur et de demandeur, les hommes sont devant les juges comme des êtres qu'il Le droit faut peser, cataloguer, pénal tenait étiqueter. sociale des compte sans doute autrefois de la situation plaignants et des accusés; il y avait des coutumes et des lois différentes suivant les provinces ; il y avait des tribunaux ecclésiastiques, etc. Il n'en est pas moins vrai que, même à cette époque, tout homme qui s'était rendu coupable de quelque délit ou de quelque crime comparaissait devant un tribunal qui jugeait son acte, plutôt que sa personne, ou qui jugeait que sa personne était modifiée du dans une des catégories fait de son acte, et qu'il rentrait Les évaou criminels. d'hommes, qualifiés délinquants

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et calculs financiers, la perception des taxes, le paiement des agents, officiers, pensionnés, etc., à plus forte raison encore, reviennent à des opérations de mesure, à des déplacements de biens matériels, où l'on fait abstraction des différences entre les hommes qui résultent de rien d'autre que leurs revenus, leurs dettes ou leurs créances visà-vis du Trésor. On voit que ceux qui exercent toutes ces mations fonctions se représentent les groupes d'hommes auxquels ils ont affaire en s'attachant plutôt à leurs caractéristiques extérieures qu'à leur nature personnelle, qu'ils les traitent comme des unités réparties entre des catégories auxquelles manque la souplesse des groupements humains spontanés. Plus la fonction se réduit à cela, plus il est naturel que les nobles s'en désintéressent. La noblesse repose en effet sur : on y considère non un tout autre ordre d'appréciation de placer l'homme dans les caractères qui permettraient un de ces cadres et de le confondre avec beaucoup d'autres, mais ceux qui le distinguent de tous ceux qui l'entourent, et, même parmi ses pairs, lui confèrent un rang que lui seul peut occuper. La hiérarchie noble n'a aucun rapport avee les règles techniques au classement des qu'appliquent hommes le technicien militaire, le légiste, le code pénal, et tous les agents chargés de répartir et lever les taxes ; elle ne tient compte en principe que de l'honneur, du presde notions purement sociales, tige, des titres, c'est-à-dire où n'entrent aucun élément de nature physique qui se abstraite. prête à la mesure, au calcul, ou à une définition En d'autres termes, chaque noble ou chaque famille noble est plongée si profondément dans l'ensemble des autres familles de même classe, qu'elle les connaît (ou est censée les connaître) toutes, et que, d'autre part, toutes la et connaissent ses origines, sa place et ses connaissent, ramifications dans leur groupe. Deux nobles qui se rencontrent sans s'être jamais vus doivent être en mesure,

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après un échange de quelques propos, de se reconnaître comme deux membres d'une même famille étendue qui retrouveraient leur relation de parenté ou d'alliance. Ceci suppose que se perpétue dans la classe noble, à travers les générations, tout un ensemble bien lié de traditions et de souvenirs. Comme rien de semblable ne se rencontrait dans les autres groupes, il faut dire que la classe noble a été longtemps le support de la mémoire collective. Son histoire, à vrai dire, n'est pas toute l'histoire de la nation. Mais nulle part ailleurs on ne trouve une telle continuité de vie et de pensée, nulle part ailleurs le rang d'une famille n'est défini à ce point par ce qu'elle et les autres savent de son passé. Dans les classes commerçantes et artisanes, et dans les parties élevées de la bourgeoisie, l'homme se confond avec sa tâche, sa profession, sa fonction : c'est elle qui le définit. Un noble ne peut pas s'absorber dans sa fonction, il ne peut pas devenir un instrument ou un rouage, mais il est un simplement élément et une partie de la substance même de la société. sur les services actuels qu'il On juge un fonctionnaire rend, on veut qu'il soit bien adapté aux conditions présentes et à sa tâche immédiate : on tient compte sans doute de ses services anciens, mais dans la mesure où ils garantissent sa compétence et son habileté d'aujourd'hui. Le sur l'ancienneté rang d'un noble se fonde au contraire de son titre. Pour l'apprécier, il faut du recul. Sa figure se de familles nobles, dans un détache sur une perspective tableau où le passé et le présent sont aussi étroitement superposés et aussi fondus qu'un texte et les corrections successives qu'on y a apportées. Ici, en effet, les rapports ne sont pas seulement d'homme, à homme (ce qui pourrait et technique), s'entendre en un sens à demi physique mais de groupe à groupe, de valeur sociale à valeur sociale. Or une valeur de ce genre consiste en une série de jugements, résulte d'une association de pensées qui, comme tous les

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de conscience un peu complexes, ont demandé du et se présentent comme des soutemps pour se constituer, venirs au moins autant que comme des états présents. Il y a sans doute à chaque époque une façon de penser et tout un système d'appréciations qui s'applique au présent, aux hommes actuels, et qu'on pourrait croire inné à la classe noble, au même titre que les notions qui leur sont états communes avec les autres hommes. Et il faut croire qu'elles trouvent encore dans le présent, dans la nature et le genre de vie des nobles du moment, une apparence au moins de raison d'être. Mais ce système d'idées, quelque logique qu'on y découvre, et alors même qu'on ne se rappelle plus l'origine de tel ou tel de ses éléments, n'est qu'une transposition de les portraits de souvenirs. Un noble, en contemplant ses ancêtres dans une galerie de son château, en voyant les murailles et les tours élevées par ceux-ci, sent bien que ce qu'il est aujourd'hui s'appuie sur les événements et les d'ailpersonnes dont ce sont là des vestiges. Il projette leurs dans le passé le lustre de sa situation présente : tel petit gentilhomme effacé, qui fut au point de départ et tout d'une lignée illustre, apparaît lui-même transfiguré de gloire posthume. rayonnant Ainsi, tandis que la société se décompose en un certain d'hommes de groupes nombre préposés aux diverses fonctions, il y a en elle une société plus étroite dont on peut vivante dire qu'elle a pour rôle de conserver et maintenir la tradition : tournée vers le passé ou vers ce qui, dans le aux fonctions présent, continue le passé, elle ne participe actuelles qu'autant qu'il importe de les plier elles-mêmes et d'assurer, à travers leurs transformations, aux traditions la continuité de la vie sociale 1. En effet, à la force centrifuge
1. « Le parlement de Paris devait... jusqu'au bout contenir accouplés... deux éléments... : une cour féodale et une cour royale de justice. Le premier élément est représente par les pairs de France, le second par les magistrats du parle-

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qui porte les hommes préposés à une tâche à s'y absorber, à oublier tout ce qui n'est pas leur objet actuel, qu'il s'agisse ou d'objets anciens de même nature, actuels d'objets d'autre nature, il faut opposer d'autres forces qui les rattachent à cette partie de la société où le passé se relie au et s'équiprésent, et où les diverses fonctions se rejoignent librent. Reprenons et considérons de ce point de vue les grandes activités spécialisées telles que la guerre, la législation, la justice. Nous disions que, dès qu'elles se comau point que chacune d'elles, et même chaque pliquent branche de l'une d'elles suffit à absorber tout le temps et tous les efforts d'un groupe d'hommes, elles maintiennent ceux-ci dans une zone de vie sociale limitée et diminuée, beaucoup de puisque les règles techniques y introduisent sont en rapport mécanisme, puisque les fonctionnaires avec des hommes sans doute, mais avec des hommes simplifiés. Mais ce n'est là qu'un de leurs aspects, et peut-être Pour la conduite d'une guerre, ce n'est le plus superficiel. de la discipline, et de l'instruction pas assez de l'ordre, militaire qu'on reçoit dans les camps. Les qualités techniques Le chef personnelles. n'y suppléent point aux qualités ne doit pas seulement faire preuve d'une valeur hors de pair : il doit encore être capable de ces subites inspirations, de ces inventions et de ces improvisations qui supposent des idées, une la connaissance des hommes, le maniement mémoire active, une imagination toujours en mouvement. Or, ces qualités ne se développent que dans ces milieux de vie sociale intense où se croisent les idées du passé et du
ment, " Esmein, op. cit., p. 365. Saint-Simon remarque que « la dignité de duo et et unique, une dignité mixte de pair de France est, par sa nature, singulière fief et d'office. Le duc est grand vassal ; le pair est grand officier. » Il ajoute : « à l'office de pair est appelé non seulement l'impétrant, mais, avec lui, par une masculins à l'infini, tant et si seule et même vocation, tous ses descendants longtemps que la race en subsiste, au lieu qu'à tous autres offices, quels qu'ils soient, une seule personne est appelée, et nulle autre avec elle. » Mémoires, t. XXI, p. 238-239.

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en contact en présent, où entrent seulement les groupes d'aujourd'hui, trefois : l'esprit s'y aiguise à reconnaître

sorte non quelque mais ceux d'aules traits

originaux de chaque personne, le sentiment de l'honneur, de ce qu'on se doit, ainsi qu'à son nom et à ses titres, y élève l'homme au-dessus de lui-même, et fait refluer en lui toutes les ressources inépuisées du groupe qu'il représente. Mais il en est du conseiller, du juge. Une loi de même du législateur, n'est pas un simple instrument tel de savoir quels doivent truire, nombre de ses pièces, sa portée, vaincre. On ne peut pas dire non simple délibération mettent en commun expérience de l'équité qu'il suffise, pour le consle être ses dimensions, les résistances qu'il doit résulte d'une

discutent ne technique que leur connaissance du droit et leur Un législateur doit posséder le sens pratique. (telle qu'on l'entend dans la société dont il est

plus qu'elle où ceux qui

membre) qui ne s'acquiert que dans les groupes où les avec une telle norme. Il y a une jushommes s'apprécient tice dont on s'inspire pour rendre à chacun les honneurs du qu'on lui doit : elle repose sur une exacte appréciation de faire prestige et des mérites des familles, et permet des lois justes qui s'appliqueront à tout le corps social. ses vassaux à siéger en conseil, Si le seigneur appelait ce n'est pas à titre de techniciens : mais dans le corps des nobles se transmettait et s'entretenait un esprit commun méritaient. esprit dans d'estime Eux les à chacun le tribut et la préoccupation de rendre d'hommage que ses qualités de noblesse seuls étaient capables d'introduire cet mutuelle, instruments

légaux préparés par les scribes-légistes, parce que de tels sentiments ne pouvaient se fixer qu'au cours de longues et multiples expériences c'est-à-dire seulement dans un corps de nobles. collectives, De même enfin aucune pratique subalterne, aucun recueil de règles ne suffirait à former un juge : il y a une trop grande

cité par Esmein. ceux aussi dont les ancestres ont obtenu lettres d'anoblissement.. outre une compétence technique. Traité de la noblesse. également . Mais c'est là où la pensée se reporte sans cesse sur des peret une sonnes. les inculpés. « ceux qui sont de maison et de race noble. p. c'est-à-dire par les hauts offices de justice et par les services que le père et l'aïeul ont continué de rendre au public. » De la Roque. 1768. que ce sens délicat se forme le mieux. sur des groupes qui ont une physionomie histoire propre. livrée à ellesans réflexion. les avocats. le du Cardinal de Retz (édition de 1820. ils sont partagés noblement entre les enfants de conseillers des cours souveraines. pour' qu'il soit possible de ranger tous les cas et toutes les personnes en un certain nombre de catégories assez simples pour que l'opération de Le justice se ramène à une simple routine d'administration. » Dans les Mémoires « Il (M. Ce n'est pas elle qui peut y préparer. XXXI. On comprend au même. en 1582. t. Depuis. pour qu'on y apprenne à discerner et apprécier les nuances des valeurs humaines. Où l'aurait-il appris. p. Dès 1613. puisque.. la maxime a été introduite que les rois confèrent la noblesse non pas seulement par lettres. p. constituent un milieu tout artificiel. op. où les personnes et les derrière les formes conventionsentiments disparaissent nelles du langage de la procédure et des actes. 679. ch. cit. appelés à trancher des 1. 23 (ibid. toutefois. qui est le moyen ordinaire et exprès. On a cru assez tôt que des juges. p. 676) dit : « Entre roturiers. elle s'exercerait reste qu'il faille un milieu spécial. 236) on lit encore: et Prince) me dit en jurant qu'il n'y avait plus moyen de Souffrir l'insolence à l'autorité de ces bourgeois (le parlement) qui en voulaient l'impertinence royale. I. étranger aux préoccupations exclusives de la profession. juge plus que tout autre doit être capable d'évaluer moralement les actions et les actes. C'est pourquoi de bonne heure il y a eu une noblesse de robe 1. p. 22. les plaignants et les inculpés diffèrent trop les uns des autres. mais encore par un moyen tacite. ne reconnaît encore que deux sortes de nobles. lesquels sont anoblis par leurs estats. dans Questions de les fiefs se partent droit et de pratique. où le pli de la profession communique à l'esprit une raideur qui risque de passer dans les arrêts ? Ainsi. » . l'exercice de la réflexion.. etc. partout où la fonction réclame. Un règlement d'Henri III pour les tailles.LES CLASSES SOCIALES 317 diversité de circonstances. sinon hors du tribunal où les juges. Jean Rochette.

et ne sont plus que de loin en loin en rapport avec d'autres nobles . qui ne furent pas capables de se signaler et de signaler leur famille par l'acquisition de titres nouveaux dus soit à la faveur du roi ou des plus hauts seigneurs. ne pouvaient ne pas se rattacher à la noblesse tout court et ne pas être avec elle à peu près de plain pied. et ils s'oublient eux-mêmes. Ils ressemblent au contraire à ces souvenirs individuels si éloignés des préoccupations actuelles du sujet. de sang et d'épée s'est ainsi résorbée.318 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE bien comprendre sans une questions qu'on ne pouvait connaissance étendue des situations sociales. si étrangers à ses associations d'idées familières. il eût fallu les associer à des souvenirs plus récents. C'est donc aussi une partie de la mémoire collective. jusqu'à exercer des fonctions qui font déchoir et où l'on ne trouve que des gens de bourgeoisie. eût eu l'occasion de repasser souvent sur leurs traces. Deux courants de sens inverse ont traversé la classe noble et en ont lentement renouvelé la composition. soit à des alliances avec d'autres familles distinguées. toute une partie de la vieille noblesse de race. D'une des traditions trop part ceux des nobles qui représentaient anciennes. il eût fallu que la pensée commune. des pans tout entiers s'en sont détachés. on les oublie petit à petit. dans son cours actuel. qui ont vécu sur leur passé sans le renouveler et l'enrichir. qu'on ne les évoque jamais. noble qui s'est dissoute : il s'y est creusé des trous. ne peuvent plus tenir leur rang: alors ils s'isolent. et qu'on n'y songe . Les souvenirs propres à de telles familles placées maintenant hors du courant de la vie collective ne trouvaient plus en effet leur place dans les cadres de la mémoire noble transformée : pour qu'ils subsistassent. et dont il fallait quelquefois retrouver des exemples en remontant le cours de l'histoire. Aux XVIe et XVIIe siècles. multiplier les rapports entre eux et les autres .

op. c'est-à-dire de mener un état de vie incompatible avec la qualité de noble. puis à d'autres qui confèrent la noblesse. n'y a plus. le roi pouvait par des lettres de réhabilitation. qui ont été ouverts récemment. à ces moments. redorent leur blason. La classe noble. Ils ne l'étaient pas. tant que subsistait la Ce qui a permis un tel retour possibilité de les reconstruire. 680. la noblesse était perdue. » Esmein. et qu'elle a suivis en même temps que beaucoup d'autres familles qui jamais n'avaient été nobles : elle s'est d'abord enrichie. qu'elle pouvait croire éteints. De même il arrive que des familles nobles qu'on croyait éteintes reprennent leur rang obscure. peut supposer. retrouve des souvenirs qu'elle n'avait pas évoqués depuis très longtemps. fassent après une longue période d'existence revivre leurs titres. d'éclat et de fortune. pas absolument est toujours sur ses pieds pour rentrer à sa suspens. cit. revenir à ce point que la noblesse n'est op.. par exemple. nous rapproche d'eux... « La noblesse se perdait. la restituer éteinte... puis s'est élevée de la situation à des fontions qui rapprochent noble. par le fait de déroger. à présent.. p. que ce noble a conservé sa qualité 1. les éléIl est vrai qu'on ments nécessaires pour les reconstruire. « Mais il faut toujours mais est seulement tenue en éteinte par tels actes dérogeants.LES CLASSES SOCIALES 319 plus : de ce moment ils disparaissent. soit que notre chemin.. ou si elle sommeillait seulement la noblesse avait été radicalement Même lorsque pendant la dérogeance. après de longs revers.. alors. dans le commerce. d'y déroger. qui reconnaît l'un de ses membres qu'elle croyait perdu. maintenant. puisqu'il dans ce qui subsiste d'eux ou de leur entourage. La mémoire collective noble. négligés parce qu'ils se retrouvent soit qu'ils aient changé de place. cit. p. n'est jamais sûr qu'une telle disparition soit définitive 1. C'était toutefois une question de savoir si. 118. de sorte que le gentilhomme noblesse quand il voudra s'abstenir cité par Benoist. de même qu'elles font quelquefois qu'on repense à des amis sur notre passage. Des circonstances imprévues peuvent replacer l'esprit dans des conditions telles qu'il puisse se les rappeler cependant. c'est que cette famille est rentrée dans la noblesse par des chemins qui n'existaient pas autrefois.. . » Loyseau.

Il importe dès lors assez peu que la même famille retrouve le titre qu'elle avait perdu. Un titre nu. sans tout cela. par sa vertu propre (ou par la vertu des qualités qui le fondèrent autrefois) qu'il se conserve.320 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de l'obscurité comme on roturière. doit d'une part accroître son luxe. ni lucratives. la croyance qu'ils se transmettent de génération en génération avec les qualités personnelles qu'ils . ne compte plus guère. à une époque où celle-ci. et d'autre part pénétrer de son esprit toutes les fonctions nouvelles qui naissent. une place à celles qui consistent dans une compétence exceptionune supériorité intellectuelle. un talent éprouvé. noble suppose maintenant la disposition de biens matériels. l'apparence de l'inconque dans l'obscurité s'imagine quelquefois scient les souvenirs oubliés subsistent. non plus qu'à la richesse pure et simple. nait les prouesses de guerre. elle s'est singulièrement élargie. nelle. dans la classe noble. tout ce qui frappait d'hommes dont l'estime allait à des activités non techniques A présent (vers la fin de l'ancien régime). sous forme au moins de relations. toutes les fonctions anciennes qui se compliquent et se spécialisent. En réalité sa noblesse n'est identique qu'en apparence à sa noblesse d'aujourd'hui sociale se sont Les cadres de la mémoire d'autrefois. quelque accès dans les régions élevées de l'appareil administratif. c'est la fiction de la continuité des titres. L'essentiel. si elles n'ont pas revêtu le vêtement de cour et ne se présentent pas sous des dehors nobles. ou que ce soit une autre qui l'obtienne. tout ce qui entre dans la sous l'attention notion du chevaleresque. modifiés elle reteAutrefois. dans sa table des valeurs. Mais de plus en plus sont la condition de ces la richesse. modifient et définissent les rangs. et. Elle ne fait pas encore. le talent et l'habileté activités nouvelles qui. d'une époque à l'autre. et d'un crédit financier. La qualité se divisent. Ce n'est pas de lui-même. pour maintenir son éclat.

pénétrassent dans la classe des « nobles ». La noblesse de lettres était aux héritiers de à la noblesse de race et transmissible parfaitement équivalente manière d'anoblir de la l'anobli ». en effet. de ceux dont la mémoire collective ne retenait pas lé passé). favorisait cependant la confusion et le vrai noble de race ou l'anobli 1. Cette croyance à la fois faisait obstacle à ce qu'un roturier entrât dans la classe noble. les obtinrent. il ne se greffait pas sur elle. et de Saint-Louis Michel. Il faut distinguer ce cas de celui de l'anoblissement. de génération en prouve la noblesse. Mais cela se faisait dorénavant par la nomination institués de Saintchevalerie successivement par les rois. en acquérant la fonction et le titre. 678. fallut que la société s'accommodât de ces empiétements. d'hui peuvent se réclamer des prouesses de ceux qui. sans parents . il ne pouvait se réclamer de ses ancêtres. cit. Ce qui. Or en achetant le château. ordre de l'Etoile. 21 . ». Il par prescription est arrivé en effet de plus en plus fréquemment (C'est le second courant que nous signalions) que les descendants d'hommes sans passé (c'est-à-dire de roturiers. le moyen de légitimer ces hommes entrés qu'elle trouvât dans la noblesse par effraction. les premiers. Au moment où le renouvellement et un recrutement il élargi de la classe noble s'imposa. Ou bien. remontant Le roi pouvait 1. c'est que. op. elle équivalait persistait à l'un des ordres de ment. du Saint-Esprit HALBWACHS. ni ne se substituait à aucun de ses membres. délibérément. sans parrains.LES CLASSÉS SOCIALES 321 si bien que ceux qui les possèdent aujourreprésentent. Esmein. et il fallait par conséquent qu'elle remaniât et modifiât plus ou moins les cadres de sa mémoire. le roturier n'entrait point dans une famille noble préexistante. — D'autre par la collation part " l'ancienne à des lettres d'anoblisséchevalerie au profit du roi . conférer « à un roturier en droit des lettres de noblesse. elle pouvait dénaturer le passé.. p. ainsi appelés parce eux et leur qu'on les distinguait. lignée. qu'on les remarquait. au cas où tel d'entre eux indûment un titre et réussissait à passer pour s'appropriait entre le noble noble. sans titre. et. Elle pouvait y parvenir de deux façons.

322 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE on trouve. Avant lui on ne voit que de que conseiller et c'est sans doute pourquoi les continuateurs du Père Ansimples bourgeois. auteur des Mémoires. et qu'ils y réussissent. un fait générateur génération. dela famille elle-même 1. à défaut. 2. mais elle ne la fondait pas. en directed'atteindre supposant qu'il n'est pas possible ment les plus anciens. aux intérêts des nobles accomplis se heurtait. de toutes pièces. pas à la dénoncer. La possession pendant trois générations faisait présumer la noblesse et dispensait d'une preuve complète et adéquate. « Le père du premier Pontchartrain. mais. op. pour les mettre en accord avec ce qu'ils pensent en ce moment.. aussi audacieuse il est vrai. et limiter le champ de sa mémoire aux toutes De plus en plus. la preuve testimoniale par quatre témoins était admise. La preuve devait être faite en principe par écrit et par actes authentiques . elle devraient s'accorder avec celles elles devraient dans d'autres familles. qu'on conservait s'accorder aussi avec ce qu'on savait. . 380. on exigeait cette preuve pendant quatre générations. la présomption devenait inefficace. Si l'on forgeait des généalogies. p. en s'en tenant aux souvenirs récents. » Saint-Simon. dans certaines provinces. Mais la société pouvait aussi détourner son attention de tout ce qui n'était pas très proche dans le temps. l'adversaire établir la roture dans la famille. Cela avait même fait naître une question. par d'autres sources. le plus souvent. XXI. mais l'opipas s'acquérir par prescription. et en reconstituant ceux-ci par le 1. Cela revenait en somme à constater qu'il est plus conforme aux souvenirs récents des hommes d'admettre que telle famille est noble que le contraire. alors même qu'on peut croire qu'elle ne l'est pas dernières réellement. vol. nion dominante était en sens contraire. des. de noblesse. C'est ainsi que les hommes modifient quelquefois leurs souvenirs individuels. chez un ancêtre. S'il n'existait pas. cit. « La règle commune la de prouver reçue en France fut qu'il suffisait possession de la noblesse pendant trois générations. secrétaire d'Etat. selme ont préféré se dispenser d'en reconstituer la filiation en anoblissant et embellissant les générations antérieures à la fin du XVIe siècle. mais.. y compris celle dont l'état était contesté . Mémoires. à savoir : si la noblesse ne pouvait Certains l'admettaient. n'était au présidial de cette ville. Si. p 677. en remontant plus haut.. faits Une déformation l'inventer. on pouvait. qui n'hésiteraient authentiques. parti qu'elle s'est arrêtée 2. c'est à ce second générations. » pouvait Esmein. comme le faisaient les commissaires aux preuves de l'ordre de Malte ou autres. note.

et des reculs. dans la mesure où elle renonçait ainsi à ses souvenirs les plus anciens. se distinguent que la société leur moire. C'est cet embarras qui donne tout leur sens aux conflits rapportés si au long dans les conflits entre les bâtards et les Mémoires de Saint-Simon. dans la mesure où on metet les hommes d'à trait au premier plan les événements mentales présent. si sa pensée et sa dans ces domaines. princes du sang. ainsi s'obscurcissaient les plus vénérables. si la gagnaient jusqu'alors. la société affaiblissait la valeur des titres et des prérogatives qui reposaient du rang. s'ouvraient nouvelles fonctions se créaient. Il suffit que quelques-uns bien apparente de leur empreinte fonction personnelle et tous ceux qui l'occuperont pour qu'eux-mêmes. aient marqué une une élite. mémoire se ferment à ce qui s'accomplit il ne s'en dégage pas moins. des groupes qui s'y consacrent. en effet. pour après eux. Les défenseurs rigides des titres et de l'ancienneté sentaient bien qu'on ne peut limiter ainsi le champ de la et les sans la déformer. d'où bien des hésitations. De nouvelles ce fut l'apparition : de à l'activité humaine avenues. Mais. . hommes du passé lointain perdraient et leurs descendants aussi. mémoire que les événements de leur importance. les traditions la plus authentique . en importance subalternes . et les fonctions anciennes. des résistances. vieille noblesse ne s'y intéresse pas. et en même temps les notions fondade la pensée noble . fasse une place à part dans sa mémet au à chaque époque.LES CLASSES SOCIALES 323 moyen de ceux-là. on ne pourrait s'arrêter. en effet. La société. et qu'une fois engagé dans cette voie. entre la noblesse d'épée et la noblesse de robe. de la masse des autres. et portait atteinte aux catégosur l'ancienneté c'est-à-dire à la noblesse ries de nobles qui s'en réclamaient. la vieille noblesse Mais ce qui ébranla le plus profondément d'une noblesse nouvelle.

des patriarcats urbains se constituent qui sont une noblesse avant la lettre : la bourgeoisie prend conscience d'elle-même.. La ville et la campagne au XVIIe siècle. Les deux édits (de 1649 et 1650). ne rencontrèrent pas la résistance des nobles.. actif. c'était la guerre. d'autre part. à ce qui les met à même de l'animer.. qui avait le sens traditionnel en marche vers marque donc l'étape sociale essentielle de la petite bourgeoisie les cours. » Roupnel. fut un débouché naturel pour cette bourgeoisie commerdes affaires. en dehors du titre. participait et même les parlementaires de haut siège. et coule sa mémoire dans le cadre des charges où les meilleurs de ses membres se sont signalés. ou d'un titulaire d'un de ces offices qui confèrent la noblesse de dignité ?1 Ils sont unis par des relations de famille et d'alliance.. 170 sq. irrésistible entraînait l'ensemble des fonctions à devenir une aristocratie de fait. les charges de magistrature l'administration. « Le plus souvent le fils de l'avocat. qui conférèrent la noblesse à première vie à tous les membres du aux maîtres Parlement. p. de la Chambre des comptes. le vestibule immédiat des cours souveraines. la justice. d'aiguiser et renouveler et d'étendre la conscience qu'elle prend « Une évolution d'elle-même. La profession de procureur çante. et même un commerçant d'un conseiller au Parlement. et de finance .. ils se rencontrent dans les mêmes salons. puis. quelle différence. après vingt ans d'exercice.. Mais si la vieille noblesse se trouve ainsi lentement submergée par la nouvelle. Paris. cureur. d'une confraternité née de la communauté des labeurs. du corps social dont on abaissait les bar1. lucrative. cultivé. Etude sur les populations du pays dijonnais. Ce groupe (des procureurs) nombreux et influent avec les avocats..324 LES CADRÉS SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et lui impremier plan les activités qui l'intéressent c'est portent le plus : autrefois. ils lisent les mêmes livres. aujourd'hui. 1922. . en fait. ils participent également à cette vie sociale où l'on n'apporte pas les préoccupations de la fonction. où la société ne s'intéresse qu'à elle-même. préfère acheter une charge de maître des comptes ou de conseiller au parlement. De telle sorte que le barreau fut.. sinon de droit. si sa fortune le lui permet.. tion active.. un proriche. peut bien séparer un avocat. et entretenue Cette foncpar ce contact de tous les jours. qu'à tout ce qui qualifie ses membres pour y entrer.

alors que la société ne produisait se fermât aujourplus les qualités occupés par comme dans des familles établies dans leurs 1. p. Leur qualité venait d'ailleurs. d'une Aussi se passe-t-on élégance affranchie de titres et de précisions administratives facilement de celles-ci et de ceux-là » Roupnel. La vieille noblesse reposait sur un ordre de qualités personnelles. et au XVIIIe siècle. Mais cet effort pour rattacher le titre à l'office était. Ce furent au contraire ceux qui n'étaient pas appelés à en bénéficier qui firent échouer la réforme. une évolution s'accomplissait. mais qui ne se pouvait séparer de l'étatde l'opinion et des croyances où elle avait pris naissance. correcavec violence contre le priteurs. qui poussait au premier plan non pas seulement les titulaires des offices..' ajouter jamais aucune particule L'office qui apporte la noblesse administrative ne réussissait pas par lui-même à conférer cette distinction. maîtres et avocats généraux. un noble parce qu'on remplit une haute charge de justice et de finance. p. d'hui..» Sans doute cette « noblesse de fonctions » chercha plus tard à se fermer. Roupnel. C'est que les édits traçaient une frontière brusque dans un tout homogène 1 . elle devint une caste.. qui s'était largement recrutée autrefois. trésoriers. que le langage du temps appelle la qualité. Il était naturel que la vieille noblesse.. dans la méfixées traditionnellement moire de la société. mais toute une classe d'où ils sortaient. tait limité aux présidents. op.. . cit. à la fois privée et publique. En fait la plupart des familles qui pénètrent dans les cours souveraines ont déjà depuis longtemps acquis cette notoriété spéciale.. paradoxal et contradictoire 2. et la classe que nous appellerons la noblesse ne sont pas absolument la même chose. On n'est pas forcément parlementaire. Alors « tous les sièges dans les cours souveraines étaient dignités des fiefs patrimoniaux. Au Trésor et à la Chambre des comptes. op. et dont ils demeuraient solidaires. cit. Sous le couvert de ces traditions entreteartificiellement nues. au fond.. 2. 182. et qui défendaient leurs rangs avec un soin jaloux».. La ont acquis cette noblesse de fonction sans plupart des familles parlementaires à leur nom. 174. auditeurs protestèrent et qui resvilège qu'ils n'étaient pas appelés à partager. " La classe qui détient les offices.LES CLASSES SOCIALES 325 rières protectrices.

Elle a pour fonction ses cadres aux souvenirs nouveaux : ses cadres d'adapter d'une L'idée eux-mêmes sont faits de tels souvenirs. Mais la bourgeoisie en plein essor eût dû s'ouvrir. la société se Certes. présente à nous surtout comme un ensemble bien agencé de . c'estse fut constitué. définitivement close ne trouve plus autour d'elle rien qui la renforce : elle se défend contre les souvenirs nouveaux en s'isolant dans le passé. devenait inutile et gênante. dans la société contemporaine. noblesse parlementaire put jouer le rôle d'une fiction à reporter sur des commode : ainsi le peuple s'habitua qualités bourgeoises. Ainsi la mémoire d'une époque chaque jour diminué. pour s'attacher au passé récent qui se continuait dans le présent. le tribut de respect qu'il payait aux nobles. et laisser pénétrer librement en elle les hommes doués des qualités que la société actuelle faisait surgir. qui séparaient les classes se sont abaissées presque au niveau du sol. qui la fondaient. l'analogue cependant sinon de la classe noble. Dès le jour où le système des notions.326 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Elle devait vivre sur son fond ancien. où. La société devait délibérément laisser tomber dans l'oubli le passé ancien. légalement. au contraire. bien plus qu'autrefois. aujourd'hui. rehaussées par l'apparence d'un titre. où les titres n'existent les barrières plus. Mais ce n'était qu'une fiction. toute la hiérarchie des personnes et des actes qui s'y appuyaient. elle à-dire des traditions bourgeoises. Ainsi la mémoire des événements récents et actuels ne peut s'immobiliser. avec tout l'ensemble d'appréciations. du moins du genre d'activité et sociale qui s'y spirituelle développait. On retrouverait.

sant et si la conscience collective accorde à certaines catégories c'est d'hommes un prestige plus grand qu'à d'autres. Il est toujours possible prenons-y Cependant. mais peut-on parler de fonction. préposé à une tâche définie. Loin que il semble que de la fonction existe en vue de l'homme. familiaux. au premier plan se détache la noblesse. aux hommes dont l'activité profite le plus au corps social tout entier. et dont toute l'activité . guerre même. l'homme fasse preuve de mérites la personne . dans l'exercice d'une fonction. qui ne sont pas subordonnés n'a d'autre objet qu'euxgroupes. et qui manifestent que la fonction soit prise par lui comme un moyen de se au lieu d'être exercée pour elle-même. plutôt qu'un organe ou un instrument du corps collectif : à la rigueur on peut dire et même qu'elle a pour fonction de maintenir la tradition. de la faire . Quand on considère la société féodale. la noblesse n'entre en contact avec celles-ci que pour marquer sur elles sa suprématie : mais ce ne sont pas les qualités du bon fonctionnaire qui confèrent la noblesse . si la noblesse se considère en réalité comme le couronnement de la société. En tout cas. A la distinguer. comme le membre de groupes. qui est une forme de vie et de pensée. Aujourla victoire remportait d'hui. comme le foyer de toute la vie sociale ? Les diverses fonctions proprement dites du corps social lui sont au contraire subordonnées . part. d'envisager l'homme sous deux aspects : d'une part. garde. comme un agent de la société. que.LES CLASSES SOCIALES 327 fonctions de plus en plus spéciales. à d'autres ou tout autres. un chef qui se fera battre en accomplisdes prouesses se conduira plus noblement que s'il en abritant sa personne. il faut. tout au moins. bien plus. d'autre mondains. il faut qui la dépassent. chaque fonction existe en vue de toutes les autres. plus en plus l'homme existe en vue de la fonction. on serait tenté de dire que c'est l'inverse.

La. trer de cet esprit. en même temps qu'il' certaines se pénéapprend à appliquer règles pratiques. cela résulte de ce que la fonction qui en est le support dure elle-même depuis longtemps. à côté de la technique. et que les hommes qui l'exercent sont en rapports fréquents. et d'autres périodes où il fait partie d'autres groupes. et tout homme qui entre dans une profession doit. puisque la noblesse était le support des traet que la mémoire collective vivait en elle. question que garde les préoccupations nous nous poserons est maintenant celle-ci : ces groupes : monde. et des agglomérations paysannes.. qu'on peut appeler corporatif. il n'y ait aussi des traditions. ne jouent-ils pas. et qui est comme la mémoire du groupe professionnel.328 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE mêmes. aux rapport autrefois la et aux foncconsacre tions ? Et. de la classe. qu'il y oublie d'ailleurs ou qu'il y de sa fonction. enrichir ou intensifier Considérons de ce point de vue les groupes urbains. etc. qui à certains égards un genre de vie aujourd'hui représentent dépassé. à mesure aussi il éprouve le besoin de délimiter dans le temps les périodes où il se à sa profession. par le même rôle dont s'acquittait professions. que la société conserve et élabore ses souvenirs ? On pourrait nous objecter qu'il n'est pas nécessaire de chercher hors de la fonction ce qu'on trouverait sans doute en elle. par rapport aux fonctionnaires famille. Ce qui nous frappe. telle qu'elle est organisée aujourd'hui. ou en tout cas des opérations de . Il n'est pas de grande administration où. dans nos sociétés. et détournons notre attention à la fois de ce qui demeure. ditions. de ce qu'ils accomplissent les mêmes opérations. classe noble. collective Qu'un tel esprit se forme. et se fortifie d'âge en âge. noble. leurs intérêts de tout ordre. n'est-ce pas dans la vie sociale extraprofessionnelle. c'est qu'à mesure que la fonction absorbe davantage l'individu. et tout ce qui peut leur vie spirituelle.

Ce sont donc bien des hommes d'un groupe. de ne pas laisser s'obscurcir. tionnaire veut remplir les obligations qui à lui comme à tous les membres de la même s'imposent s'ils obéissaient à l'impulsion profession. est rempli à ce moment de l'objet immé diat et spécial qui est l'occasion de leur rencontre. c'est que leur fonction se distingue des autres fonctions du corps social. pour préposés à la fonction. dans l'intérêt de leur profession. par . famille. des fonctionnaires en rapports avec d'autres hommes.. entrent dans l'exercice de leur fonction. par d'autres En d'autres termes. l'esprit professionnel. avec des hommes dominés sentiments qu'eux. mais ils ne l'envisagent pas du même point de vue. qui s'affonctionnaires. frontent. est obligé d'interposer toute espèce de barrières entre ses membres et ceux des groupes auxquels ils rendent la jusdu dehors. Les administrés. comme l'esprit des autres. pour résister aux influences sions et aux préjugés des plaignants : c'est pourquoi. et de ce qu'ils ont le sentiment continu que leurs activités se combinent en vue d'une oeuvre commune. Lorsque. Le foncde sa fonction. Dès lors on peut se demander si la mise en contact prolongée. le plus souvent. l'esprit des uns. chez les hommes risque pas d'amortir Il faut. des milieux sociaux. aux pastice. ne se conformeraient volontiers aux règles pas toujours de fonctionnaires dont chaque catégorie assure l'exécution. le corps judiciaire. ce qui les rapproche les uns des autres. qu'ils résistent à des hommes qui. souvent renouvelée. Mais. mais de bien marquer et de souligner ces différences. en même temps. classe. leur opposent des croyances et traditions collectives. dont ils font partie. et qu'il leur importe. qu'ils s'appuient eux-mêmes sur des croyances et des traditions propres à leur groupe. celui des et des hommes d'autres groupes. ne pensées et d'autres ou d'amoindrir. par exemple. etc.LES CLASSES SOCIALES 328 même nature.

c'est-à-dire faire appel à leur mémoire. pour comprendre le sens d'une loi. adaptées et transformées. l'autorité qui s'attache à certains noms. c'est pourquoi et les plaignants se fait. enferment leur pensée. doivent se reporter aux interprétations qu'on en a données. dans des formes qui ont été introduites à une date préla marque d'une cise. non sous la forme d'une concomme dans les autres groupes. Or. si ce n'est le corps judiciaire Les principes du droit et toute la jurisprudence représend'une suite de jurisconsultes et tent l'oeuvre collective de magistrats éminents. ou par l'intermédiaire Mais cela ne suffit pas. la place qu'ils occupent dans le prétoire. à mesure . ou par écrit. tant la pensée juridique Mais toutes ces traditions. alors même qu'ils raisonnent et argumentent. et qui lui-même ? l'aurait créée. mais par versation. qu'on les a rattachées les unes aux autres en une sorte de système. Ces souvenirs sont présents aux magistrats qui. La pression exercée par les groupes sur celui-ci est tellement forte qu'il doit non judiciaires dont tous ses membres soient leur opposer une tradition le plus possible pénétrés. le prestige de certains modes d'argumentation. qu'on les a mises au point. qu'on en a fixé la valeur. et qui. d'où viendrait-elle. la distance qui sépare le groupe des juges de tous les la communication entre le juge autres . voie d'interrogatoire. ces précédents. on rend sensible et par tout l'appareil des tribunaux. formes. suivant certaines d'avoués et d'avocats. sans toujours s'en rendre compte. et portent époque ancienne : est pénétrée d'histoire. tout cela n'est-il pas le produit de la fonction ellemême ? N'est-ce point dans le milieu judiciaire qu'elles se sont manifestées. L'esprit juridique et les qualités de tout ordre qui distinguent les juges trouvent leur expression et leur modèle dans quelques grandes figures.330 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE leur costume. tout ce qu'il entre de rituel dans les formes de la justice.

à passer d'un groupe dans un autre. professionnelles Pour que.LES CLASSES SOCIALES 331 se faisaient jour ? que de nouvelles initiatives juridiques Il en est de même de toutes les fonctions. Toutes les autres de milieux professions s'exercent au contraire à l'intérieur et sont l'occasion principalement de rapports humains. Mais on peut prévoir que les préoccupations de la famille et du monde pénétreront dans les miplus profondément lieux spécialisés des professions que les habitudes d'esprit dans les cercles mondains et familiaux. en contact avec des choses. quand nous prétendons dans la que c'est hors de la fonction. Si l'on appelle mémoire collective d'un corps l'ensemble des traditions de fonctionnaires. ce qui distingue la classe de ouvrière des autres groupes. Au cours de ces allées et venues. que prennent naissance et se conservent les souvenirs collectifs les plus importants. dans les sociétés urbaines. on dira qu'il y a au moins autant de mémoires collectives qu'il y a de fonctions. et il n'y a pas de raison pour qu'ici comme là ils ne gardent pas leur nature d'être social. à l'occasion de leur travail. Telle est l'objection qu'on pourrait nous opposer. partie de la société où les hommes n'exercent pas leur activité professionnelle. lorsqu'ils vont à leurs occupations comme lorsqu'ils en reviennent. Les membres de ces classes se bornent donc. et inversement. dans ceux-ci. néralement pas ainsi. et que chacune de ces mémoires s'est formée à l'intérieur de chacun de ces corps. on s'intéresse aux faits qui se dérou- . Mais elle ne vaudrait que si la coupure qui sépare la vie professionnelle et la vie familiale ou mondaine empêchait les idées de l'une de pénétrer Or il n'en est gédans l'autre. il est inévitable dans un de ces groupes qu'ils introduisent des façons de penser empruntées à l'autre. c'est que les ouvriers l'industrie sont mis. Nous avons montré ailleurs que. non avec des hommes. d'homme à homme. par le simple jeu de l'activité professionnelle.

qu'on n'oublie sa famille et le monde. le monde trouve un nouvel aliment. dans les faits de ce genre. et cette activité sociale plus générale n'est pas telle en effet que celle-là exclue celle-ci. de briser l'armature technique où on les enfermait. d'en secouer la poussière des bureaux.332 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE lent dans les cadres de la justice. un avocat peut avoir à défendre des personnes qu'il est exposé travers . on décrit les caractères. prennent le pas sur toutes les autres : c'est là que le social se crée sous ses formes les plus pures. les points de vue sionnels. qui sont en quelque sorte sociaux à la deuxième puissance. Dans les milieux familiaux dains en effet les préoccupations générales. Quand on parle d'un procès dans un salon. quand ils se regroupent les idées. C'est ainsi que. Il est naturel que les hommes en soient profondément modifiés. à condition de les replanter en quelque sorte dans son terrain. à moins qu'ils ne soulèvent quelque problème de morale ou de psychologie . En réalité. ou bien on insiste sur telle comme s'il s'agissait d'une pièce de scène dramatique théâtre. Mais on oublie davantage sa rentre dans sa famille ou dans le profession lorsqu'on monde. mais on y juge le talent des avocats. lorsqu'on et mons'occupe de son métier. il est rare qu'on y discute des points de droit. elles ne s'appuie pas sur elle. c'est de là qu'il circule à les autres groupes.. Un juge peut avoir à juger. et que. on analyse les passions. ils demeurent rattachés à ces groupes. de leur rendre la souplesse et * l'élasticité des choses sociales. etc. sous certains rapports. de la politique. de les dégager du fatras des procédures. et qui y séjournent dans les cadres profesque. L'opposition entre leur activité spécialisée. dans l'exercice même de leur fonction. il faudra qu'ils se dépouillent 4e leur aspect technique et spécial. celles qui sont communes au plus grand nombre d'hommes. de l'armée. ils y apportent et tout l'ordre d'appréciations de leurs familles ou de leur monde.

leur façon de parler ou de s'habiller. leur tournure d'esprit. les actes et les faits auxla fonction. sa famille. Mais. les qualités qu'on y apprécie. après la journée de : une partie des habitudes de penser travail qu'avant le contact exclusif avec ou de ne pas penser. ou qui. sa situation il arrive qu'il sociale l'homme. il sent bien qu'il laisse derrière lui un monde pour entrer dans un autre. et même leur aspect physique.LES CLASSES SOCIALES 333 dans le monde. leur âge. aperçoive dans le monde. et. juges qui siègent Quand un juge délibère avec d'autres avec lui. même loin d'eux. même pendant consales audiences. dont ce monde. et de pensées envisagée comme un ensemble d'activités et de pensée techniques. et qu'il n'y a entre les deux aucune entre au Palais. les personnes. sur ce point. pour qu'il évoque les jugements qu'on y porte. ses relations. reflue dans la zone de la société où vit l'ouvrier hors de l'atelier. Quand il retourne dans les locaux de travail. La porte de l'usine représente Insistons la ligne de sépaassez exactement aux yeux de l'ouvrier de sa vie quotidienne. cette famille. par telle ou telle particularité. Si ration entre les deux parties c'est plutôt elle reste entr'ouverte. invisiblement. baigne dans un milieu d'activité non technique. plus précisément ces amis conservent seuls le souvenir. pendant toutes les heures directement des groupes au sein desquels se passe crées à sa fonction. ses amis. réelle n'est le reste de ses journées. mais purement sociale. qu'entraîne la matière. évoquent en lui l'image de parents ou d'amis. Ainsi. lorsqu'il ou l'avocat ne se sent point exclu et séparé. quels on s'y intéresse. lorsqu'il écoute un avocat. le juge communication. juridique. Leur présence pas en effet nécessaire pour qu'il pense et se comporte encore. . son passé. par leur origine. comme membre de ces groupes. à travers le langage à rencontrer dans le magistrat ou le membre du barreau.

et où il pourrait ordres. du croisement d'idées et d'expériences empruntées à des époques. une hiérarchie qui serait en même temps une histoire . si bien que chacun y occupe une place unique. ceux de la conversation. Le reste ne repréla moins diffisenté que la moindre part de son activité. les autres personnelles et sociales. Or. dans les réuceux du théâtre. C'est dans lieu. c'est dans la société en effet (familiale et mondaine) que les hommes se groupent. de la technique s'il se présente exceptionnelles. dans l'opinion la société qu'on s'habitue à saisir et apprécier l'aspect personnel des actes. dans les groupes cultivés et qui lisent. Il le mieux être suppléé par des souscile. nions mondaines. à des régions et à des catégories sociales diverses. qu'aucun autre ne pourrait tenir en son des membres du groupe. de la littérature. et se hiérarchisent d'après leurs qualités personnelles. Le rôle de ces milieux sociaux est préde telles appréciations cisément de retenir et d'entretenir un tel esprit. Le juge. comme tous les fonctionnaires du même ordre. et qu'on trouve des règles assez complexes pour classer ces valeurs et pour raisonner sur elles. des paroles. des caractères. par tous les moyens. comme dans la société noble de l'ancien des titres régime. entrent en rapports. des relations Bien entendu.334 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE rôle du fonctionnaire se pourrait que le véritable toute fût de faire pénétrer dans l'organisation technique cette vie sociale extérieure à la profession. ceux de l'éducation dans les familles. et de la tradition et de sentiment.abrégée d'une intellectuelles . on ne trouve plus ici. les unes techniques et générales. ne sont appelés à donner leur mesure que dans des circonstances des affaires qui ne rentrent courante. point facilement dans les cadres La technique ne pose en effet que des règles générales : elle ne connaît pas « les personnes ». Il appartient au fonctionnaire de se mouvoir avec souplesse et sûreté entre ces deux sortes de notions. comme l'avocat.

vestiges de d'aul'ancienne noblesse. sur l'importance exceptionnelle des fortunes. On y rencontre cependant quelques groupes. d'après leurs alliances. les modes d'appréciation ou se calbourgeois se calquaient quent sur le type des jugements des nobles : on se rappelle l'histoire des familles . embryons d'une noblesse nouvelle. la bourgeoisie. Néanmoins y sont encore considérées en raison de leur façade sociale. mique. Dans les grandes villes modernes. de fixer ainsi dans sa mémoire tant de ramifications familiales. d'origine souvent très diverse et il est de plus en plus difficile pour « la société » lointaine. Mais si on ne croit plus aujourd'hui aussi fermement à la transmission qu'autrefois par la voie du familles aucertaines sang des qualités qui élèvent dessus des autres. tres.LES CLASSES SOCIALES 335 classe. en s'accroissant a perdu le de toute espèce d'apports. une société bourgeoise assez restreinte et assez assise. leur prestige se détermine d'après leur ancienneté. d'arrêter des cadres dans lesquels les générations successives devraient se placer. etc. pouvoir de fixer ainsi en elle une hiérarchie. étant donné le nombre des personnes qui y entrent en relation. fondés sur l'exclusivisme des relations et des alliances. sur un nom que quelque circonstance a rendu éclatant. Dans les villes de province qui sont demeurées à l'abri des grands courants de la vie éconosurtout au début du XIXe siècle. c'est-à-dire de leur fonction et de leur richesse. en général. et dans la mesure aussi où cette richesse développe en eux et leur permet de familles . de la mesure où cette fonction qualifie pour s'insérer étroitement dans la région où les rapports sociaux se multiplient tandis que la conscience sociale s'intensifie. où subsistait. La mémoire collective de la classe bourgeoise des a perdu en profondeur (entendant par là l'ancienneté les souvenirs) ce qu'elle gagnait en étendue. où le respect des titres s'entretient. Mais. l'opinion fait encore une part à cet ordre d'appréciation.

certaines implique. Défini par rapport aux autres membres . Qu'on ne nous reproche pas de nous faire une idée singulièrement pauvre de la pensée sociale. qu'elle sache et qu'on sache qu'elle est exposée à y retomber. dans nos sociétés. elle ne s'attache point à l'aspect technique de la fonction. Pour les parties au procès. Nous sommes obligés de reconnaître que. il y a bien dans nos sociétés une hiérarchie sociale qui a derrière elle une certaine durée. seulement ce prestige né date en général que d'une époque assez récente. s'il occupe son siège depuis longtemps. on né se demande pas s'il a un passé. dé même que la mémoire dès titres dans l'ancienne noblesse. pour chacune d'elles. c'est l'agent qui exerce une fonction : on fait plus attention à son costume qu'à sa personne. Il faut apprendre à la connaître ou à la reconnaître. les sanctionne. sans douté. se pénétrer des habitudes d'esprit et des connaissances de fait (traditions très récentes. pour qu'elle se souvienne et qu'on se souvienne de son obscurité. le conseiller à la cour.336 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE satisfaire les besoins auxquels le groupe attache le plus de prix. c'est-à-dire pour que l'opinion. non plus qu'à l'aspect matériel de la fortune. c'est une autorité sociale. ne l'y réduisons pas. pour le public. de même la mémoire des fonctions et des fortunes dans nos milieux est à la base des jugements que la société porte sur ses membres. mais traditions tout de même) que ce mode d'appréciation On peut dire que. le président de la cour d'appel : ces noms évoquent en effet des idées et des images bien différentes chez ceux qui les entendent dans un salon ou dans un tribunal. parce que nous On verra que nous la réduisons à cet ordre d'appréciations. Comme il faut quelque temps pour que de telles situations s'établissent. mais actuelle et impersonnelle. familles jouissent encore d'un prestige qui les distingue de toutes les autres . Mais. Le juge.

avec qui nous causons. à côté de qui nous sommes à table. puisqu'elles ne se manifestent dans des formes déterminées par elle. c'est un prestige social qui date de loin. Nous ne songeons qu'aux qualités : c'est pourquoi. qu'il semble qu'on aurait pu construire le jour même ou la veille. et qui personnifient pour nous cette profession. c'est un centre de rapports c'est une pièce dans un appareil purement techniques. représente à sa manière et contribue à constituer : l'idée de qualités à la fois personnelles. ou simplement par l'histoire et par nos lectures. ce sont gens qu'ils fréquentent. jugeant ainsi. dont la figure et l'allure nous sont familières. Pour le monde. puisque tous les hommes ne les ont pas et que ceux qui les ont ne les possèdent pas au même degré. La vieille supposition qu'un homme 22 HALBWACHS. directement ouï dire. à toute de la foncépoque et dans toute société. c'est-à-dire la personne et le milieu d'où elle vient et où elle fréquente. nous ne songeons pas à ces formes . Sans doute. quelques personnes définies que nous connaissons. c'est le sentiment des milieux d'où proviennent le plus grand nombre de magistrats. et sociales. Ainsi pénètre en chacun de nous l'idée d'une sorte de nature ou d'espèce morale que chacun ou par des magistrats que nous connaissons. puisque la société les comque prend et les apprécie. etc. nous nous trompions souvent. au contraire. sa pénétration. des avec lesquels ils s'allient. au public. aux accusés. sa gravité. Que.LES CLASSES SOCIALES 337 du tribunal. au personnel subordonné des greffiers. aux avocats. Tout cela recouvre l'homme. . une appréciation tion qui suppose à celui qui l'exerce un certain ordre de qualités personnelles. dans le magistrat que nous rencontrons dans le monde. c'est possible : il n'y en a pas moins. ou qui est le reflet de souvenirs de toute nature dont quelques-uns sont très anciens. son expérience des hommes. nous voyons une personne qui doit valoir par son talent. elles ne sont que l'occasion où les qualités se montrent.

riche. représente une activité technique. se confondraient avec des choses. dans le titre et la fonction. une autre. lorsqu'on parcourt s'arrête devant sa maison. des qualités qui ont une valeur sociale hors de la profession. on distinguait dans nos sociétés la fonction. surtout à l'intérieur groupe qui réunit des gens d'une même classe. la fortune vue de l'étude d'un notaire est une chose. et le rang social qui correspond à un genre de en est vie. confondus avec leurs biens. à un certain niveau de dépenses ostensibles. et sous l'autre. parce qu'elles qualifient l'homme non pas seulement pour la fonction. au delà de la fonction. Il y a dans la richesse un principe de puissance . la classe noble. L'inégalité des richesses.338 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE innées (ou héréexerce une fonction en vertu d'aptitudes aux juges les qualités ditaires) fait que nous attribuons le corps des magistrats : qui ont mis en relief dans l'histoire et les magistrats jugent eux-mêmes et se jugent eux-mêmes ainsi. Mais d'où la société tireraitéquivaut elle la notion de ces qualités. Or ces qualités relèvent la valeur de l'homme social en même temps que du fonctionnaire. sinon de la tradition ? De même. et c'est pourquoi. opposent les hommes plus qu'ils ne les si l'on n'envisageait D'ailleurs. sous un aspect. rapprochent. lorsqu'on lorsqu'on fait le calcul de ses biens. il n'y aurait rien là qui pût ou une appréciation sociale : les hommes. lorsque la société tient compte de la fonction d'un de ses membres. ce sont les qualités que celleci suppose auxquelles elles s'intéresse. mais pour la vie dans la famille et dans le monde. on s'émeut comme au spectacle d'une puissance. c'est dans la personne de celui qui les a acquis ou qui les détient fonder une notion d'un . Alors que. que la quantité d'argent possédée par chacun. les terres possédées par un homme Si. et les conflits d'intérêts. mais ce n'est pas dans les biens matériels. En ce sens la fonction en partie au titre. c'est que derrière tout cela on se représente celui qui possède.

purent acquérir des fiefs « Le droit se fixa en ce sens. « Les tenures roturières étaient des terres qui. commerciales. si l'on envisage l'investiture. Un riche qui explique il l'est devenu offense les gens bien élevés : comment il ravale le résultat de en effet la richesse. Si entre le riche et ses biens si l'on ne supposait accidentel. que les titres de propriété reposent sur les titres tout courts. à la différence des fiefs. la distinction terres en nobles et non nobles 1. forme une légende. trop expliquer. appréciation Que la personne passe au premier plan. p. que les biens possédés soient le signe et la manifestation visible des qualités personnelles de celui qui possède. Plus tard cette règle fut abrogée : les roturiers. perd une partie de son prestige. restant tels. qui n'ont rien de mystérieux c'est un effet de scandale aussi grand que si l'on prétendait comment à des personnes religieuses par des expliquer se collective assez simples de psychologie opérations un saint. les règles de la transmission des biens aussi entre vifs ou pendant longtemps des occupations lucratives. » Esmein. rapport est riche parce qu'il est qualifié pour ces milieux (entendant par là. où trop visiblement c'est la fonction l'homme. » Au début on s'attache au principe que les roturiers ne peuvent. c'est ce qui apparaît dans la des société noble.LES CLASSES SOCIALES 339 qu'elle réside. acquérir des fiefs. ou comment on fabrique Le mot fortune conserve une part de son sens étymolo1. demeurant roturiers. s'intéresse qu'aux entre les hommes et par décès. et non relations les choses) ne tiendrait pas compte de la richesse dans son des personnes. (en France) et industrielles. 211 et 224 sq. en y montrant travaux ou de combinaisons . non sans résistance . n'avaient pas la qualité de nobles. cela ne devint une loi précise et générale qu'au XVIe siècle. la société étrangers à toute entre les hommes. Une fortune dont les sources sont qui enrichit aisément et qu'on peut trop visibles. op. etc. toujours. activité technique et lucrative. où l'on ne il n'existait qu'un pas qu'un riche l'être. cit. C'est pourquoi les nobles se sont détournés . par l'ordonnance de Blois de 1579. mais lentement. et deviennent nobles s'ils en acquièrent.

économiquement. les différentes couches de la société seront inégalement . sans que rien indique qu'ils aient changé à d'autres égards. La qualité de riche ne se perd donc pas avec la richesse. est tout de Ainsi. de faux miracles. socialement elle ne compte. il semble qu'ils n'aient point des titres suffisants à être admis dans la classe de ceux qui possèdent. il ne serait pas admis. d'autre part. et il y a. non pour leur richesse. qu'au bout d'un certain temps. ils demeurent dans les milieux où il semblerait que leur fortune réduite ne les accrédite plus. suite tout ce qu'elle est. parvenus brusquement. il y a des saints qui ne font plus de miracles. En effet. Au reste. et on n'en tient compte dans les milieux du monde. Et quant à ceux qui acquièrent leur fortune trop ou par des moyens trop visibles.340 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE gique : ceux qui la possèdent doivent apparaître comme favorisés du sort. de même que la qualité de noble survit à l'abolition des titres. et qu'ils apportaient eux dès leur naissance cette nature d'exception qui. qu'on en fît la preuve en un moment. dans la pensée populaire. mais depuis plus longtemps. Mais on n'hésite pas alors à conserver aux premiers une part au moins de la déférence qu' on leur témoignait dans leur prospérité : le souvenir de leur ancienne fortune les couvre . de ses titres de propriété. ces qualités que l'opinion suppose derrière la richesse. des fortunes équivalentes. L'expérience oblige sans doute à reconnaître que des riches perdent leur richesse. mais parce qu'ils avec sont nés sous une bonne étoile. et nouveaux riches. en quelques heures dans des spéculations de bourse. en religion. il ne serait pas convenable (ni d'ailleurs possible). et que des pauvres deviennent riches. distingue les hommes riches des autres et les appelle à la richesse. tandis qu'une fortune. à cet égard. De même. ou l'exposipar la production tion du contenu de son coffre-fort. tandis qu'elle peut se construire ou se détruire en quelques jours. ou en quelques instants autour d'une table de jeu.

en effet. qui exigent plus d'exercice. ou qui en donnerait l'idée. . de soi. les hommes se jugeront d'après. qui coûtent peu de temps et de peine. à mesure qu'on pénètre dans les régions de là société où l'on connaît mieux les personnes parce qu'on les y observe depuis plus longtemps. plus délicates parce qu'il y en a presque pour chaque personne nouvelle et pour chaque nouvelle circonstance. L'homme relativement faciles. se transforment. pour se comporter tous ces égards. à aussi. et passeront sur une tenue négligée. dans une société où il y a d'autres manières. et se nuancent de plus en plus. de l'insolence même et une affectation de grossièreté. à laquelle l'on reconnaît quelquefois dans d'autres milieux une extraction inférieure. présence dans cerquelque décision et contentement tains lieux publics et absence des autres. On y dé mapardonnera à l'homme riche une certaine brutalité nières. et parce que d'elles repose sur des souvenirs souvent nombreux ne conserve que dans le groupe. la politesse et la distinction del'homme dû mondé chacune et qu'on le goût. suivant les. qu'on sait ce qui est dû à chacun. leur tenue et leurs manières. plus d'occasions. emploi de certains modes de locomotion. plus d'étude et d'expérience sans efforts.LES CLASSES SOCIALES 341 de la rue se contente de preuves exigeantes. il faudra montrer qu'on connaît les gens et les familles. ils attacheront ce qui. Ainsi les manières. Dans le milieu un peu mêlé des réunions mondaines. de montrer qu'on en est. Dans un milieu plus étroit encore de personnes qui se voient plus fréquemment et plus intimement. demandé moins de temps. allure générale qui témoigne de coupe des vêtements. et qui marquent plus dans la mémoire. ce que l'opinion du groupe estime être dû à chacun. leur langage et leur conversation : il faut plus de temps. etc. règles admises dans ces d'ailleurs moins d'importance à groupes. pourvu qu'il n'ignore pas ces conventions.

par héritage. cela s'est présenté. qui n'est les qualités professionnelles qui est celui de la tradition. Par exemple en Angleterre. Nous disions que la société apprécie à son point de vue. s'offrent beaucoup d'occasions de fortune. pas celui de la technique. dans ces pays. Des sociologues n'ont pas manqué de remarquer que la grande industrie et le capitalisme apparurent et grandirent d'abord dans des pays protestants. plus énergique à la fois et plus positive (plus matter of fact) que les . à certaines époques. et administrées de ceux qui n'exigent aucune activité et aucune aptitude d'ailleurs. l'esprit de renoncement qui s'applique et à des occupations lucratives ait pu être aussi cultivé apprécié pour lui-même. quelle est cette histoire ? Ceux qui mettent en relief les qualités qu'on suppose derrière la richesse ? et d'un financier intéMais les aptitudes d'un industriel ressent-elles (du point de vue mondain) la société ? Et. Peut-il on en être de même des qualités lucratives ? A priori. pour tous les hommes énergiques et capables d'un effort continu et pénible. dans les classes commerçantes et artisanes. quand Reprenons ici la distinction nous parlions de la façon dont la société classe les hommes d'après leur profession. transmises par des hommes d'affaires. mais où. et qu'elle les envisage sous l'angle qui l'intéresse. Dans certaines classes. dans ces sociétés. parce que. peut répondre : pourquoi pas ? Supposons une société où il n'existe pas de fortunes acquises. au XVIe siècle. dans certains pays. n'y a-t-il pas bien des fortunes qui. comme l'ont cru les uns. On peut concevoir période d'établissement que. la niasse de la population et tout au moins ses premières assises appartiennent à la race anglo-saxonne. les possèdent ? que nous indiquions. durant toute une longue et d'expansion.342 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE ? Quels sont Mais sur quoi se fondent ces conventions ces souvenirs. Est-ce. et aux Etats-Unis..

à cet égard.LES CLASSES SOCIALES 343 autres 1 ? Ou bien est-ce parce que ces populations adhérèrent les premières. de la créature.. et dans Veblen. durant les derniers lucrative que le fait de son existence siècles de l'ancien régime. 1914. p. qu'il Bürgerehre. Bürgerpflicht) de continuité entre la période antérieure n'y a pas eu. ce qui faisait sa trouver un puissant appui dans une doctrine qui transfigurait en glorification de Dieu. « dans le nord-ouest moment. Voir aussi notre article : Le facteur instinctif 1921. dans l'art industriel. c'est moins d'ailleurs l'origine et de sa diffusion. Berufspflicht. de solution à la Réforme. dans les relations de famille et d'amitié. l'honnêteté. Thorstein New-York. p. par le fait. du devoir bourgeois (Handwerks-und que les sentiments résultaient du régime corporatif. dans : Die Anfänge des modemen Kapitalismus. la petite bourgeoisie luttait c'est que. et les a temporairement vaincus. Elles cessèrent d'y être considérées comme des qualités un peu terre à terre de marchands pratiques. qu'il est qui naissent de ce que l'individu en état de grâce. du jour où elles passèrent au premier rang hors de la dans l'échelle des valeurs sociales. und Kapitalismus. Si l'idée puritaine à un et la période postérieure s'y superposa de l'Europe. 117-157. soutient au contraire du devoir professionnel. Elle devait contre les rois et l'aristocratie. 1920. qui porte atteinte à la gloire aristocratie comme une divinisation a été l'éthique de Dieu ». Ce qui nous importe de cette appréciation nouvelle de l'activité ici. qui leur enseignait à aimer l'effort pour l'effort. dans des cercles étendus de bourgeoisie. The instinct of workmanship. — Brentano. philosophique. capitaliste suppose un ensemble de qualités renoncement aux jouissances intensive. Max Weber dans Gesammelte Aufsâlze zur 2. — Il y a là un gros problème historique qui ne peut être examiné et résolu dans le cadre d'une note. méthodique s'efforce de vérifier ainsi. L'économie. et restèrent attachées aux doctrines morales et religieuses du protestantisme. ce travail professionnel. 17-236. p. p. si bien que l'activité capitaliste reproduirait dans le domaine économique ce qu'est 2? l'activité dans le domaine puritaine religieux Certaines tendances comme une certaine ethniques attitude à une vie de religieuse prédisposent peut-être labeur volontaire et sans détente. force de caractère. 1916. pas les sociétés et les morales de l'antiquité. p. application et distractions de tout ordre. et condamnait toute force.. publié d'abord (Tübingen. D'après lui. 229. organisation de la vie professionnelle. « l'esprit capitaliste L'activité rect du puritanisme. Revue 1918. la deuxième moitié du Moyen âge ». Mais « l'éthique tradiéconomique puritaine où s'est reflété l'esprit de l'artisanat dans tionaliste de la petite bourgeoisie.. di1904-5). . 147. 2e édit. 1. » serait un produit und Sozialpolitik. Puritanismus München. vertus que n'ignorèrent l'austérité. 148. C'est la thèse qu'a soutenue Ethik und der Geist des KapiReligionssoziologie. morales. des reçurent peut-être l'empreinte sociétés anglo-saxonnes puritaines. die protestantische dans : Archiv für Sozialwissenchaft talismus. Transportées profession.

dans ce type de société. dans les journaux et la littérature. qu'on s'attacherait. sur l'expérience des vertus ou du moins des reposeraient manifestations de vertu des riches. aussi bien des figures et des actes vertueux qui frappèrent vivement l'imagination que des prédications et exhortations entendues ou reincessamment trouvées dans les lieux publics. Ces notions. une disposition plus certaine à conformer ses actes à ses idées. où il fallut de l'héroïsme et un effort et la faire triompresque contre nature pour la maintenir des souvenirs L'action pher. dans les réunions familiales ou d'amis.344 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE hors tout l'ordre des rapports que les hommes entretiennent du comptoir ou du bureau. parce qu'on serait sans doute la plus ou moins riche. et une pureté de moeurs dans les classes riches que dans les autres. admettrait que l'on trouve plus de maîtrise de soi. et la législation des pauvres traiterait les mendiants comme des couvertus familiales pables. un sens plus aigu de l'honnêteté et de la des probité. on serait plus ou moins considéré par les membres de cette classe. plus enracinées. elles pourraient fonder une hiérarchie des rangs. On y retrouverait le reflet et l'écho. aux heures où ils ne travaillent plus pour gagner. Certaines périodes où une telle morale bourgeoise et puritaine dut lutter contre d'autres. plus irréprochable La pauvreté y équivaudrait à l'immoralité. plus de loyauté et de fidélité dans l'amitié. Cette richesse garantirait présence en nous des qualités qui. laisseraient plus profonds. dans le jadis se marquerait nasillement prédicant. On ferait partie d'une classe. non moins que dans l'allure com- . d'esprit de sacrifice. permettent seules de s'enrichir. Mais on envisagerait ces qualités en les dégageant de leur forme commerciale ou artisane : c'est moins à l'argent qu'elles procurent qu'aux mérites moraux et sociaux On qu'elles supposent. conservées dans la mémoire collective. formatrice ou déformatrice puissamment qu'elle exerça dans la raideur des gestes.

dans les cercles et de commerce : morale dont les moralistes d'artisanat chercheront bien des démonstrations. La forme idéale d'une telle société serait une sorte de capitalisme où la patriarcal. mais professionnels Des diverses notions de cette qui est un fait historique. dans la classe des pauvres. et de leur enseigner les vertus ver moralement qu'elle met au premier plan de sa morale : l'économie. Il est probable que cette conception. lorsqu'on songe à telle vertu. dont on ne peut dire qu'elle ait pleinement Ce qui importe ici. l'ont prêchée et pratiquée : le encore à la richesse s'exprestige qui s'attache aujourd'hui plique en partie par le sentiment que la notion moderne de vertu s'élabora dans la classe riche. dans l'histoire de l'origine et commerçante . qui puissent en tenir lieu . maintenant encore. doctrine libérale des droits de l'homme. il faut donc que l'exemple tion de constituer une nouvelle vienne d'en haut. les premiers. les pauvres ne les possèdent pas naturellement. puisqu'ils sont pauvres . et qu'on ert trouverait en elle les premiers et les plus mémorables exemples. l'amour du travail. et les opposée par les commerçants artisans à la conception féodale de la richesse fondée sur la noblesse d'origine. la tradition s'élever à la individu. l'abstinence.LES CLASSES SOCIALES 345 passée et guindée de la pensée. de traditions morales quelconques. c'est la morale nouvelle qui dès la fin du Moyen âge s'élabore dans les cités. titres. de la dignité et de l'indépendance individuelles. il n'y a pas. classe industrielle et commerçante riche s'efforcerait d'éleles pauvres. à la doctrine des droits du sang et de la morale on trouverait la classe industrielle en effet . Ces qualités. comme la. Prétennoblesse sur de nouveaux échoué. chaque chef de famille ne pouvait richesse que par son propre effort. en effet. on se reporte par la mémoire à ceux qui. Alors même que les conditions sont transéconomiques subsiste d'une période où chaque formées.

biens matériels. ce dans la fortune'. Elle est renforcée de temps en temps par l'exemple édifiant d'un homme ou d'une famille qui trouve dans une richesse la récompense de ses privations et de ses efforts. plus solidement que sur le respect de la naissance. et qui est considéré de sa propre fortune. quel c'est le mérite présumé . Thorstein Veblen. Là-dessus. cit. d'autant plus que les vertus du riche. certains riches réalisent encore corruptrice le type du marchand qui tient les comptes de ses bonnes et de ses mauvaises actions avec autant d'exactitude que les comptes de ses dépenses et de ses porte dans sa vie privée. par l'éducation familiale. en particulier. Mais la croyance aux vertus patriarcales et à la discipline morale des riches est depuis trop longtemps en suspens dans la mémoire collective des classes industrielles et commerçantes. où. se peuvent transmettre. et qu'ainsi s'explique de façon plus rationnelle le privilège de la descendance. une échelle 1. En définitive. malgré ce que les moralistes appellent de la richesse. s'élève surtout à la richesse dans la mesure où on profite de quelque revenu social 1. n'a réussi à s'imposer qu'au moment où on elle ne correspondait plus à la réalité. c'est-à-dire le sentiment du devoir développé en la profession. derrière l'échelle des fortunes. se fonde le prestige de la richesse. malgré les exemples de fortunes démoralisants trop vite et trop facilement l'action acquises. l'auteur faut qu'il y ait. mais du possesseur qui détient ces biens. plus ou moins. op. c'est un souvenir qui correspond à une trop grande masse d'expériences pour qu'elle ne joue plus son rôle dans la conscience moderne des sociétés. Il comme. et qui transdans sa vie sociale. lui dans l'exercice de tardive que soit leur possesseur.346 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE primauté des titres.. p. Ce que les hommes respectent n'est pas une certaine quantité de recettes. 340.

tandis que les biens et leur quantité donnés et calculables tout entiers dans le présent. par héritage. Certes. parce que la classe . elle ne peut pas invoquer de tels titres. qu'une société ne peut donc les apprécier que quand elle les connaît et les observe depuis longtemps. et nombre de bourgeois deviennent riches soit. de C'est sous le régime et dans le cadre des corporations métier que ces vertus sont définies. laborieuse. simplement. et que quand ils ont assez marqué dans sa mémoire. On s'incline à présent devant la fortune par respect pour les qualités d'énergie d'économie d'honnêteté. des qualités humaines. Lorsque la bourgeoisie commerçante et artisane s'élève à la fortune. Or. Mais l'ancienne conception subsiste. à l'origine. derrière les privilèges. en partie. et qu'une classe peut renforcer et transmettre à ses membres par une sorte de discipline sociale. assez vite les conditions économiques changent. propres à la personne. sont c'est que. ce qui distingue des biens le possesseur.LES CLASSES SOCIALES 347 de mérites personnels. peut-être. après tout. on s'incline devant les privilèges parce que. Mais l'exercice de ces professions et la réussite dans ces professions exigent. dans la société féodale et jusqu'à la Révolution. C'est pourquoi. peut-être parce qu'elle s'accorde encore le plus souvent avec les faits. ou par chance. et ses qualités de leur quantité. pour l'essentiel. et qu'on prend l'habitude d'apprécier les hommes d'après les règles bien vite devenues traditionnelles d'une morale nouvelle. le dans possesseur et ses qualités vivent et se développent la durée. outre des aptitudes et connaissances techniques qui. ou par habileté. il y a le titre. et que le titre (équivalent d'une série de souvenirs collectifs) garantit la valeur de la personne. qui paraissent indispensables pour s'enrichir. pour qu'on s'incline comme devant une valeur sociale. peuvent s'apprendre et s'acquérir. qui corresponde à celle-ci approxila richesse devant mativement.

Les morales nées sur la terre classique du commerce. Seulement. puisqu'elles appliquent les règles de la comptabilité commerciale. Il est même probable que les premières naissance dans ces troupes itinéprirent corporations rantes de marchands aventureux des pays qui parcouraient infestés d'hommes d'armes et de brigands 2. du moins ce qui en était la substance. sans travail. dans une entreprise. sous l'influence de l'éducation et du milieu. » Ashley. se confondent. Il est difficile d'ailleurs. définit ainsi l'usure : « L'usure consiste à rechercher un gain dans l'usage d'une chose qui n'est pas productive en elle-même (comme l'est un troupeau ou un champ). 2. t. La prudence est-elle une habileté. d'un point de vue supérieur. et au prix des fictions nécessaires. n'ont utilitaires. Il y a eu à toutes les époques des métiers où l'on s'exposait plus que dans d'autres. p. de la part du prêteur. cit. Pirenne. est-elle une vertu ? On incline à penser que. de dire quelle est la part de l'habileté. Le risque luimême rentre dans le cadre de ces vertus. 1. 31 . sous Léon X. On admet que ceux qui héritent d'une fortune bourgeoise acquièrent avec elle les vertus bourgeoises. op. II. La société respecte sommation de sacrifice la richesse parce qu'elle respecte les personnes des riches .348 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE riche y voit la meilleure justification de sa richesse. De toute façon. on a réussi à sauver sinon les titres. l'une et l'autre. moralement l'activité pas d'autre objet que de justifier à la conduite de la vie mercantile. sans dépense ou sans risque. Les doctrines modernes de l'intérêt admettent mérite que le risque d'être rémunéré au même titre que l'effort ou que la condifférée : ici et là on trouve en effet un élément et de renoncement. Le concile de Latran de 1515. et elle respecte les personnes des riches en raison des qualités morales qu'elle leur suppose. quelle est la part de l'effort. p. 534. Les anciennes démocraties des Pays-Bas. du type de riche que nous venons de définir. puisque l'honnêteté est parfois la meilleure des habiletés. puisqu'il suppose un effort de sacrifice et de désintéressement 1.

d'industriels tuée. elles ne pouvaient trie à l'intérieur imposer exactement leurs coutumes ni leur morale aux étrangers de mettre en rapports les divers marchés qui s'occupaient urbains. on distingue des régions où l'activité des producteurs et des marchands se développe dans des cadres depuis longest la règle : milieux temps fixés. modernes. à des hommes pénétrés d'un autre esprit. Une classe riche trop esclave de traditions qui à un état social récent peut-être. parmi les fonctions économiques. il y en a (elles jouent d'ailleurs un rôle croissant à mesure que la société se complique. à toutes les peut appeler modernes. époques de transformation économique. En d'autres termes. Quand on a passé à des formes commerciales et industrielles dans les économies nationales nouvelles. les riches . ou formes nouvelles de groupement et d'association d'industries anciennes. c'est-à-dire qui savent s'adapter aux conditions actuelles. industries et commerces nouveaux. dans toute société un peu développée. cette opposition entre deux catégories de commerçants. à les maintenir en équilibre. doit céder la place. mais correspondent dépassé. qu'à condition de profiter d'un à temps. On ne s'enrichit. qu'on En particulier. d'autre part. des méthodes et d'autres. et d'autres où l'instabilité de bourse et de finance. qu'on peut appeler traditionnelles. à chaque et d'hommes d'affaires s'est accen- lucratives époque. Déjà au moyen âge. dans ces cercles. dans le domaine de la production des richesses. Mais. des couches nou- velles de bourgeoisie surgissent.) qui servent à mettre les autres en rapport. Mis en présence de ces riches nouveaux.LES CLASSES SOCIALES 349 un autre s'est de bonne heure distingué. enrichies par des méthodes nouvelles. le commerce et l'indussi les corporations réglementaient de la ville. Il y a. et déséquilibre momentané : il faut l'apercevoir posséder assez de décision pour l'exploiter.

mais pas assez pour s'y engager et y adhérer au point d'en recevoir et garder quelque empreinte. Le commerçant et l'industriel une marchande. vécu jusqu'à présent de la vie de la société où il semble qu'ils viennent d'entrer. et se conformaient de leur corporation. Constatant bourgeois sence des qualités qu'elle estime les siennes. et ceux qui les exercent paraissent ne s'appuyer Ils ne craignent sur aucune tradition. S'ils peuvent s'adapter aussi vite aux conditions et en calculer actuelles. Or la classe bourgeoise. exerçaient anciens aux profession depuis longtemps connue. rapportent organisées sommes élevées.350 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE des sentiments assez mélangés. c'étaient apercevait d'honnêteté commerciale et de prudence et de travail. mais qui n'en est pas moins. Juséprouvent et légitimait la richesse. ou la société où ils placent leurs capitaux soient l'entreprise c'est-à-dire des financièrement. de l'industrie. se classe et classe ses membres d'après une idée de la où il entre de l'hypocrisie et de moralité assez étroite. elle est tentée de voir en eux le type même de l'immoralité. des affaires en c'est que général dont ils s'occupent : ce qui leur importe. Mais ces activités règles traditionnelles nouvelles ne rentrent pas dans le cadre des professions anciennes. pour elle. Ils paraissent indifférents quant du commerce. c'est qu'ils ne sont pas arrêtés ou gênés par l'expérience des conditions c'est qu'ils n'ont pas anciennes. Leur pensée ne s'y attache qu'autant le mécanisme qu'il lui est nécessaire pour en comprendre le rendement. et la présence des qualités opposées. Tel vieille est le sentiment classe bourgeoise obscur qui a souvent poussé une à condamner les modes nouveaux à la nature . pas les spéculations aventureuses. ce qu'on qu'alors ce qui expliquait derrière des habitudes d'ordre elle. l'égoïsme de classe. et l'on ne sait en quel rapport se trouve leur gain avec leur effort. nous l'avons vu. chez ces nouveaux l'abla moralité.

de satisfaire plus de besoins. n'étaient pas suspendues dans le vide. Si l'on critiquait les nouvelles méthodes. et surtout après qu'elle avait été obligée de s'accommoder de leur voisinage. de produire davantage. il ne pouvait pas lui échapper que cette activité lucrative d'un nouveau genre. c'est-à-dire des traditions et des tendances empruntées à une vie collective. si on critiquait les idées et les moeurs nouvelles. de destruction et de dissolution. jouaient le rôle de revendeurs. et les habitudes. si on les y eût admis. on pouvait les accuser de parasitisme et d'immoralité : au point de vue économique. à une économie nationale. en même temps. D'autre part. ils risquaient. exclus des corporations.LES CLASSES SOCIALES 351 de la richesse et les hommes qui les pratid'acquisition quaient. ils ne produisaient (au moins en apparence) aucune richesse . ou pratiquaient le prêt à intérêt dans des conditions d'alors que la morale marchande ou vendaient à meilleur condamnait. lorsque les opérations financières prirent plus d'envergure. Mais lorsqu'on passa de l'économie urbaine et artisane à une industrie capitaliste. moeurs et croyances sociales qui l'accompagnaient. on ne contestait pas que ce fussent des moeurs et des idées. c'est-à-dire . par leur genre de vie humble et sordide et par leurs croyances sans racines dans la société du temps. puisqu'ils réussisaient à créer de la richesse et à la dépenser dans la société par des méthodes et sous des formes sociales ? Quand les Juifs de cette époque. Comment contester que ces hommes eussent une nature sociale. compte que les autres en réussissant à vendre davantage. par leur moyen. les richesses qui eurent leur point de départ dans cette transformation ne correspondaient pas à une simple activité parasitaire. et on ne voyait pas d'ailleurs de quels éléments ils eussent pu l'enrichir. on ne contestait pas qu'il fût possible. Mais. de n'y exercer qu'une action négative. d'économiser plus de temps et de peines.

et son genre économique puisque toute son organisation de vie y était contraire. ces dès lors. comme des hommes sans traditions. et que la classe elle-même pût s'assimiler. Il était difficile. ces idées et ces moeurs. surtout. On se tromperait. si on supposait modes de production ne s'appuient sur le passé. elles . si on supposait. partie de l'ancien cadre subsiste. les idées et les coutumes qui s'introduisent à certains moments dans une société ou dans une classe ne sont nouvelles qu'en appaet se sont développées dans une rence. et qu'elles reposent. et dans une certaine mesure seulement. de considérer les hommes qui introduisaient méthodes. Cela n'est vrai que si on parle de la mémoire collective de la classe bourgeoise ancienne. en effet. et il arrive. qu'une ne s'aperçoiMais. sur les besoins et les les plus récents. et qu'avec qu'ils point eux on atteint cette zone ou ce plan de l'activité sociale où aucune mémoire collective n'intervient plus.352 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE des façons de penser et d'agir qu'une société pût adopter. soit D'abord. soit que les nouveaux cadres soient faits en partie d'éléments traditionnels. cette classe progressive de bourgeois ou d'aspirants bourgeois comprend. les bourgeois conservateurs vent pas que les méthodes de production. Où avaient-ils cependant acquis ces aptitudes et ces goûts ? Ce ne pouvait être dans la classe bourgeoise. et parce que leur attention fixée sur le dernier état de la société. C'était donc dans d'autres sociétés. Une partie de leurs traditions avec pénètrent eux dans ce monde de pensées nouvelles. élargi et mieux aménagé. qu'elles existaient société ou une classe voisine. avec des hommes nouveaux des descendants et des membres de la vieille bourgeoisie qui des affaires et des idées aspirent à se mêler au mouvement modernes. de façon à ce que la pensée moderne s'y puisse fondre dans la vieille culture. parce que ces hommes sont étrangers aux traditions de la classe bourgeoise est perpétuellement ancienne.

plus sur sa à user de raison. chercherait même : elle s'adresse à d'autres groupes. Un individu. Une société ne peut guère s'adapter tions nouvelles qu'en remaniant sa structure. une technique commercé y sont introduites est découverte perfectionnée en rapports avec des savants. sur des traditions. elle consulte d'autres mémoires collectives. soit qu'elle modifie la hiérarchie et les relations de ses diverses parties. la classe bourgeoise n'apporte pas et n'est pas en mesure une réponse à une question ou à des questions d'apporter s'il ne qui se posent pour la première fois. ciennes. trouvait pas dans sa mémoire le souvenir ou semblable à celui qui l'embarrasse. d'un cas analogue s'adresserait aux ou. par des industriels hardis et qui avaient appris à l'être en fréquentant des hommes une industrie d'affaires. Comment. 23 Mais comment . on fait appel à l'expérience des banquiers ou de ces cercles intermédiaires entre la finance et l'induset méthodes de l'une trie et qui combinent les traditions et de l'autre. soit qu'elle se fonde. . en pourrait-il être autrement ? dans une société dominée par des coutumes annouvelles.LES CLASSES SOCIALES 353 mais sur les traditions d'autres aussi. avec des sociétés voisines. ne comptant personnes qui l'entourent. C'est ainsi que la plupart des méthodes nouvelles l'industrie et le qui révolutionnent du dehors . ou à ceux de ses membres qui sont le plus en contact avec eux . le capitalisme moderne consiste peut-être en la pénétradans l'industrie tion croissante des méthodes financières et le commerce : là où la tradition artisane et commerçante aux conditions induss'adapter n'indique pas comment trielles modernes. La société fait de mémoire. des coutumes HALBWACHS. la mémoire collective de Quelquefois. quelquefois s'inspire de l'exemple un pays emprunte à l'étranger d'autres. par des industriels qui furent avec des ingénieurs plus préoccupés de recherches que d'applications. à des condigroupes. contraires aux précédentes. totalement ou partiellement.

qu'elle laisse élaborer ces idées et ces méthodes. aident les autres seraient d'ailleurs en quelque appréciés plus que les autres. du luxe et même de la les mêmes facultés actives qui les ont élevés à la formaintenant portent culture. dition. dans le groupe des riches. Admettons transque ces riches nouveaux dans le domaine des dépenses. et qui. de vivre et de penser qui. On d'aucun d'eux une supériorité quelet domaine. vite. Dans une société qui se préoccuperait avant tout les objets s'adaptent à s'adapter. qu'on pourrait seraient-ils pas étouffés à temps ? C'est sur un autre plan. Ils exploitent les entreprises qui n'existaient pas. puisqu'elles ne peuvent avoir pris forme de trales incitent et les encouragent donc à accélérer l'évolution des idées et des moeurs. et comme dans un autre ordre d'idées qu'on doit préparer de telles expériences. un intérêt particulier Les circonstances . tenter en ce sens. Ici comme là. ne s'aperçoit qu'on en pas tout de suite des applications pourra faire au domaine où elle tient à ne rien changer. dans le passé. De même que dans l'industrie vaient les places anciennes déjà prises. ou n'existaient pas sous telle forme. De même ils introduisent dans le monde des distinctions sociales fondées sur des façons datent d'aujourd'hui. dans des cercles dont les activités lui paraissent trop éloignées des siennes pour qu'elle puisse craindre la contagion de leur exemple. et le commerce ils troutune. qu'ils prennent leur point d'appui dans le présent. il pourrait trouvent sembler. n'exigerait conque de multiplier et renouveler le plus possible de tels hommes qui auxquels elle s'intéresse. par leur exemple.354 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et comment tous les essais. dans le monde ils les rangs anciens occupés. tandis que leur faculté maîtresse les en rend capables. nécessairenaîtraient-elles. ne ment individuels. et qu'un courant social nouEt c'est parce que la société veau doit se dessiner librement.

ce qu'on respecterait. n'est qu'un symptôme de malaise. d'un point de vue un peu extérieur et formel aussi bien la société moderne que les riches de nouvelle venue. un motif de film . Puisqu'ils ne s'intéressent réellement qu'à ce qui est nouveau. Le grand savant et l'artiste génial. des goûts et des modes. nous l'avons vu. Or les bourgeois récents mériteraient à cet égard d'être placés très haut dans l'estime d'une telle société. comme le boxeur fameux et l' « étoile » de cinéma pourront imposer momentanément à l'attention du public une théorie. Ils obéissent au contraire. dont s'inquiètent l'activité fébrile. des besoins. c'est que leur diversité même lui permette d'élargir indéfiniment le champ de son attention. et qu'ils se précipitent sucyeux fermés par toutes les portes que leur ouvrirait. sans doute. c'est que chacun d'eux apporte quelque aliment à une curiosité superficielle. société. derrière la richesse. ils ne peuvent qu'être attirés par ce qui est nouveau dans l'ordre des idées. etc. Quant à ces générations de riches modernes et progressifs. et détermine un rythme de vie sociale de plus en plus accéléré. une performance. mais ce que la société appréciera surtout en eux. artistique. il n'est pas exact qu'ils les ne s'intéressent qu'au présent. mais la mobilité et la souplesse le riche nouveau.LES CLASSES SOCIALES 355 durable pour quelque sorte d'activité littéraire. la mais incessamment. dans l'ordre des placements et des entreprises. d'esprit qui définiraient Mais nous envisageons ici. c'est que leur multiplicité oblige ses membres à une sorte de gymnastique toujours plus difficile. une forme de talent. cessivement ou simultanément. La curiosité inquiète et les traditionalistes. La société se trouve gênée et à l'étroit et des idées taillées à la dans des institutions mesure de ce qu'elle était autrefois. c'est que l'un succède à l'autre. ce serait non plus les qualités attribuait à l'ancien riche. à des . à titre de supériorité morales qu'on sociale. Ainsi.

et les en Afrique). comme en terrain des hommes de toutes provenances. à un type de société plus évoluée et sans doute plus étendue que le monde occidental de leur temps. des sports. seul. se côtoient Qu'on songe à ces industriels saint-simoniens qui entrent. le livre IV (le Saint-Simonisme pratique). tocratie. vastes de des des sans vertu tées à des milieux elle et d'autres des méthodes projets. son influence jusqu'à nos jours. d'artistes. p. classes populaires que leur pensée a pris l'habitude villes. et vu (le saint-simonisme sous chapitres V (les saint-simoniens Louis-Philippe) et. par Georges Weill.356 LES CADRÉS SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de loin collectives impulsions qui viennent quelquefois et qui ont un sens assez défini. d'organiser financièrement la publicité. sociétés d'artistes. dans l'histoire du Saint-Simonisme. groupes politiques. le système de la Méditerranée. c'est au contact et de représentants philosophes. des journaux. tout pénétrés encore d'idées et d'expériences sociales si étrangères à cette classe moyenne. neutre. de savants. au début du règne dé Louis-Philippe. « mêlé à celui du peuple ou de l'arisd'après Tocqueville. de la bourse. où. dans des carrières bourgeoises 1. 1896. qui. les idées modernes 1. qui répondent complexes. par S. de construire des canaux internationaux. ne produira jamais et sans grandeur ». dans l'École saint-simonienne. Paris. avec eux des idées et des habitudes emprunIls apportent où ne régnent pas les conceptions bourmonde des geoises. Avant chemins de fer. collectithéâtres. Dans ces groupes extérieurs à la bourgeoisie traditionnelle. vités plus mêlées et plus ouvertes. . 112-113. dont l'esprit. peut faire merveille. ils n'hésitent pas à l'exposer à toute sorte de contacts avec le dehors. Paris. 1896. Tandis que la vieille classe bourgeoise s'efforce de maintenir des barrières et comme des cloisons étanches entre groupes qui ne possédent pas de traditions aussi continues et élaborées que les siennes. Voir. de spéculer sur les immeubles et sur les terrains des grandes qu'un gouvernement de créer les premiers de développer les banques. Charléty.

depuis que la contrainte elles ont donc. puisqu'ils les dériver peuvent que de la raison. mais de tous les groupes. au même moment traditions. de ces d'ailleurs. parce que la société respectait encore les titres. deux façons de légitimer richesse. derrière elles des traditions. puisqu'ils n'ont pas de passé ? Ainsi raisonnent les hommes traditionnels.LES CLASSES SOCIALES 357 sont nées quelquefois de réactions défensives ou agressives contre la contrainte des traditions . comme une conscience se dégage à peine des rapports sociale plus compréhensive encore rares et partiels qu'ils ont entre eux. et ne reconnaissait pas encore le mérite bourgeois. de même les riches du nouveau type se confondent dans aujourd'hui la masse des riches anciens. De même qu'à la fin de l'ancien régime la bourgeoisie s'abritait sous le manteau de la noblesse pour obtenir une considération que ne lui eût pas attirée sa richesse pure et simple. s'exerce . en effet. Ces modes de penser et d'agir. Ainsi raisonnent Mais la raison représente en réalité hommes progressifs. il n'est pas étonnant que l'on ne reconnaisse pas encore en elle ou derrière elle une mémoire collective. ne penser. elles existent ou tendent à se formuler. si. comment auraientils un avenir. la et dans les mêmes milieux. un effort pour s'élever d'une tradition plus étroite à une tradition plus large. Il ne faut pas s'étonner. Comme-les groupes nouveaux ne se sont pas encore fondus avec les anciens. elles aussi. et comme deux morales qui fonderaient les privil'estime qu'on leur lèges des riches. Ces modes d'agir et de ne se réclament pas de la tradition. C'est pourquoi l'industriel moderne et l'homme . et principalement témoigne. transplantées groupes dans le cadre de la pensée bourgeoise (au sens elles prennent nouétroit) l'aspect d'idées entièrement velles. et se réclament des mêmes Il ne peut exister. où viennent prendre place les expériences passées non seulement d'une classe.

de leur sens social. plutôt. L'administrateur d'une dans l'intérêt de cette collectivité. au moment où ces traditions sance. La mémoire collective de la classe bourgeoise doit s'adapter aux conditions modernes. Mais c'est dans le cadre de ses notions anciennes. conservateur. société. et cette espèce de sévérité conformiste qui convient à une classe un peu pharisienne. la notion traditionnelle mérite qui fonde la richesse évolue : des idées et des expériences nouvelles s'y introduisent. un mérite. qu'un tel ordre d'appréciation nouveau se serait lentement élaboré. qui travaille s'aperçoit bien qu'il est comme un agent solidaire du groupe. à mesure que l'activité du davantage la forme collective. d'autre part. Force leur est donc d'accepter et d'entretenir pour leur compte la fiction que les privilèges du riche sont la récompense de l'effort. du Eux aussi prennent travail et du renoncement individuel.358 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE d'affaires laissent croire que leur gain récompense une actialors qu'ils pourraient se faire vité et un effort individuel. elle ne trouverait plus en elle les éléments nécessaires pour les reconstruire. l'esprit l'attitude guindée et réservée. la nature qu'elle méconnaît collective de certaines manifestations de volonté. et d'autant plus digne de considération qu'il représente et comprend mieux les intérêts communs à tous ses membres. pas plus dans la classe bourgeoise que dans les autres. n'apprécie pas encore à sa valeur ce genre d'aptitude. pour les consolider et les à réparer. et qu'en tout cas elle n'en reconnaît pas la moralité. rapport et tendances actuelles. sous le couvert de ses idées traditionnelles. lucrative revêt Mais. après quelque temps. Elle serait bien obligée alors de s'attacher de nouvelles c'est-à-dire de s'appuyer sur valeurs. Mais il sait aussi que l'opinion. . peu à peu. d'autres traditions avec ses besoins mieux en. Le jour où la société serait trop différente de ce ont pris naisqu'elle était.

mais se dans traditionnellement retrouve et semble se transmettre chaque groupe de techniciens. nous distinguerons dans la société. et.). prescrivent en termes généraux. Or une technique est. zone appellerons zone de l'activité technique. les actes. comme nous y invitent nos conclusions précédentes. si un banquier escompte à un taux illégal. n'atteint pas son but. ceptes qui. leur activité. cherchent bien plutôt à en comprendre le jeu qu'à en connaître l'origine et à se rappeler leur histoire. dans l'exercice de leurs fonctions. deux zones ou deux domaines. sans doute. etc. qui diffère suivant les techniques. tournés vers l'action présente. L'activité technique ne se confond donc Comment la définir ? pas avec l'activité professionnelle. Une technique offre ainsi un caractère surtout négatif : elle dit ce qu'il faut faire. et à défaut de quoi la fonction ne serait pas accomplie. n'oublient pas les relations qu'ils ont eues ou qu'ils pourraient avoir sur un autre terrain. faite en grande partie de règles anciennes. écrites ou non écrites. formaliste. si un juge ne rend pas son arrêt dans les formes. qu'on pourrait croire aussi nettement séparées que les périodes et les lieux où s'exerce la profession et ceux où l'on ne l'exerce plus. Elle consiste à connaître et à appliquer les règles et préau fonctionnaire. Est-ce là ce qu'on peut appeces ler une mémoire collective ? Mais ceux qui appliquent règles. procédurier. Nous admettrons d'ailleurs que ces zones. l'une que nous et l'autre. Si un professeur ne suit pas le programme. leux. dans tous ces cas. à chaque époque. sont engagées l'une dans l'autre.LES CLASSES SOCIALES 359 Pour résumer tout ce chapitre. le monde. d'autre méticupart. puisque des fonctionnaires. les paroles et les gestes de sa fonction. il y a un tour d'esprit pédant. des relations personnelles (dans la famille. Très souvent elles opèrent presque .

Malade et qu'ils se réunissent pour la première fois. ne portent plus de costume et ne parlent plus latin. l'esprit spécial de chaque fonction. nous examinons celui-ci sous sa forme pure. nature. certes. malgré les intervalles de paix. Le tour d'esprit du militaire reparaît. académique L'esprit dans un petit corps de savants ou de beaux esprits produ dehors. peu changé. au lenprofessionnel renouvelé demain de guerres qui ont presque entièrement le personnel des officiers. par exemple chez ceux qui doivent être le plus pénétrés des principes et de l'esprit d'une technique. plus des actes de notre et semblent des attributs constitutifs. lorsqu'on un palais de justice. alors qu'aucun d'eux n'a pu l'apporter vinciaux. ou qu'on pénètre dans des bureaux de banque. d'étudier futur magistrat d'abord le droit romain. Et il en est de même de ce genre d'esprit qu'on entre dans respire en quelque sorte dans l'air. par exemple. des données historiques elles-mêmes. qui s'expliquent par la vie des tranchées et des camps. et qui fait qu'on rit encore au spectacle du bien que les médecins d'aujourd'hui imaginaire. c'est un produit naît spontanément de la profession. Bien nécessaire plus qu'un héritage du passé. de même que. Si. ne se distinguent tées dans l'organisme. instinctifs. nous trouvons. c'est-à-dire soldats de tous les temps. sance historique souvent précise et étendue de l'origine de routine des règles. Mais tout cet enseignement et de l'évolution Il est utile. que . il y a comme une espèce naturelle et histocertains traits communs aux rique du soldat. parce et les règles s'y présentent sous des que les principes formes plus simples. et très accessoirement par des traditions militaires. nous élevant au-dessus de cette sorte où s'étrique et se défigure peut-être technique. au est orienté vers la pratique.360 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE comme ces habitudes qui. une fois monmécaniquement. Mais. une connaispuisqu'ils l'enseignent. parce que c'est le modèle classique du droit.

représentent une une matière humaine. ces règles. extérieures à lui du dehors. (Georges). par son uniformité et sa fixité. et quelle autorité si l'on n'y voyait qu'un garderait-elle. petit nombre de la foncpersonnages haut placés dans la hiérarchie tion. et qui sont appelés à donner leur avis et à intervenir activement lorsqu'il s'agit de modifier une technique : pour l'exercice de la fonction dans le cadre technique actuel. d'occasions et y pense-t-il ? En réalité. La volonté sociale qu'on sent derrière s'est fixée et simplifiée : elle a renoncé à s'adapter à toutes les variations dans le temps et dans qui se produisent. et qui s'imposent sent comme l'oeuvre de la société. comme un instrument. matière. Le contrat du droit privé. lui apparaisvidu.LES CLASSES SOCIALES 361 dans l'esprit du magistrat. n'est. à l'intérieur les influences sociales. celles qui prennent la forme d'une le mieux le mécanisme des choses non technique imitent sociales. elles sont de plus en plus de nul usage. leur généralité. mode d'adaptation provisoire à des circonstances momentanées. par certains côtés. Si l'action que la société exerce sur eux. Voir Dereux Paris. 1 De toutes l'espace. qu'un instrument des actes juridiques prives. les diverses si les êtres auxquels s'appliquent Pourtant fonctions de la société. De l'interprétation que les volontés des partechnique. elles n'en imitent pas moins les lois et les forces de la matière. qui se modifieront à l'indiquelque jour ? Certes. de la tradition l'étude juridique n'intéresse savants ou qu'un d'hommes. et dans combien passe-t-il s'en sert-il. 1. essentiellement. qui n'ont pas toujours existé. . fois immobile Comment s'y conformerait-on. Une règle. ils sont. ni des forces matérielles. en ce sens. c'est. du groupe d'où elle émane. l'histoire du droit. ressemble à une action physique. Elles ne sont ni des lois Par leur rigidité et physiques. s'applique à une réalité qu'on suppose à la et uniforme. qui repose sur la fiction ties ne changent pas. 1904.

Regardons-le. l'aspect extérieur tel qu'il . les transparaît paroles. et arrêter son opinion « en son âme et conscience ». du milieu et du rang. le juge n'est qu'un organe exécutif : on ne lui demande selon les que de procèder formes et de rendre son arrêt suivant la loi. regardons même l'accusé. et d'ailleurs. observer le ton. importe psychologiques et morales des inculpés. soit de mondes différents. où les faits ne sont guère discutables. elle doit sans cesse adapter ses règles aux conditions sociales qu'elle aperçoit deressentiellement.362 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE une action sociale. dans un de ces procès qui soulèvent toute espèce de problèmes dont on ne trouve la solution précise ni dans les La matérialité des codes. c'est-à-dire en laissant penser et parler en soi l'âme et la conscience collective de son propre ou on néglige le costume groupe. de la conscience et l'opinion commune peu douteuse. c'est qu'on sait qu'en d'autres cas plus délicats. des occasions. de la profession. Il faut assister à des discussions entre hommes soit du même monde. Il faut tenir compte de leur origine. les gestes. s'emprisonner Même dans une période limitée. et regardons l'avocat. La définition de chaque espèce de cas n'en donne en effet qu'une vue toute schématique. on oublie du du juge. ici. si l'on s'incline devant l'autorité du juge même lorsqu'on le facilement pourrait suppléer. il serait seul capable de juger. Cette fois. La société ne peut pas dans les formes qu'elle a une fois arrêtées. quand il faut juger des causes simples. même alors. de leur éducation. tout le jeu des passions humaines dans la physionomie. moins que les dispositions actes. Il faut obtenir et peser les témoignages. les accès d'humeur. il y a des détails et des circonstances qu'on ne peut découvrir sans finesse. maintenant. Elle suffit peut-être dans ce qu'on appelle « la pratique courante » . les réticences. des influences. rière chaque cas particulier. Pourtant. les contradictions. plus difficiles. ni même dans la jurisprudence.

un fait divers. un crime passionnel ou politique. il redeviendra lira ses un juge pur et simple. Ainsi. où ils se transmettent. classes ou milieux mondu dains. du domaine des nécessités et de l'action immédans un passé proche ou diate. nous nous transportons lointain : ce n'est pas le juge d'aujourd'hui. qui évaluent les personnes et leurs actes d'après les modes d'appréciation en vigueur dans leur monde. qui juge. le langage juridique s'assouplit et s'humanise jusqu'à se rapprocher du ton de la conversation. en effet. et ce n'est plus une toque et une robe. c'est-à-dire dans cette zone des relations personnelles où la société ne limite pas son horizon. l'accusé qu'il est accusé . il y a un mois. c'est l'homme du monde. aux sources de la dont l'éloquence s'alimente l'avocat. les traditions que les milieux où il fréquente et les livres qu'il lit lui ont enseignés. toute la solennité du cadre judiciaire . Et. les idées et jugements qu'il leur doit. Certes. ou. qui se rappelle non seulement ses conversations avec des parents ou des amis. domaine technique nous voici transportés en plein milieu social. l'avocat qu'il est avocat. le père de famille. et qui fait appel aux sentiments humains les plus généraux en même temps qu'il flatte .LES CLASSES SOCIALES 363 prétoire. mais toute sa vie et toute son expérience. fait partie des groupes sociaux. le juge oublie même un peu qu'il est juge. rang social. parce qu'elle ne se préoccupe pas d'accomplir une fonction. mais seulement de fortifier dans chacun de ses membres le sentiment de son en elle la vie collective. lorsqu'il attendus et son arrêt. modes d'appréciation traet qu'on n'apprend à connaître que lorsqu'on ditionnels. de même. Mer. ou un code. c'est un tel homme. d'intensifier Du présent. vie sociale commune. insensiblement. plusieurs mois. et tout ce qu'il a pu connaître de leur vie et de leur expérience. avant-hier. encore. ce sont des hommes rassemblés sans arrière-pensée qui discutent une question de fait. rédigés dans les formes .

n'est ce pas . et. De même il faut bien qu'une tragédie ait cinq actes. l'industrie. des costumes et des décors. Ce qui est vrai de la fonction judiciaire l'est-il des autres ? On admettra sans peine que l'autorité de ceux qui exercent la justice leur vient en effet de ce qu'ils ont le sens de certaines traditions qui dominent toute la vie sociale. non plus qu'à quel milieu social il appartient et au rang qu'il y occupe ? Quel rôle joue ici la tradition ? Le but du commerçant n'est-il pas avant tout et même uniquement de gagner. et de la scène : c'est dans le monde que l'auteur a observé les passions. ni la loi. Ici. et préjugés récents ou anciens d'un monde ou d'une classe. « Il est dangereux de dire au peuple que les lois sont injustes. Comme l'a dit Pascal. préposé à certaines Opérations économiques. en particulier des croyances morales. préférences. Mais transportons-nous dans un autre domaine. et que le rideau tombe après le dernier : mais l'inspiration et le génie des acteurs sont indépendants des règles classiques. les affaires. Si ceux qui appliquent et interprètent les lois donnaient l'impression qu'ils procèdent automatiquement. examinons la fonction des hommes qui s'enrichissent en créant et maniant des richesses. si la technique de son commerce y suffit. il y a un homme. c'est faire reparaître. c'est dans le monde que les acteurs ont appris à les imiter. Après celle du juge. car il ne leur obéit que parce qu'il les croit justes. tout n'est-il pas technique.364 LES CADRES SOCIAUX. derrière l'appareil technique. La justice doit réaliser un conformisme non seulement des actions. » Replacer la loi dans la tradition d'une vie sociale à la fois ancienne et fortement organisée. dans le commerce. et sepréoccupe-t-on de savoir que derrière l'industriel et le commerçant. on ne respecterait ni les juges. redevient avocat lorsqu'il dépose des conclusions. c'est fortifier la lettre de toute l'autorité de l'esprit. la société. DE LA MÉMOIRE les goûts. mais des croyances.

Certes. et ramenons à ses termes les plus simples l'activité du commerçant. la technique est un instrument qui reçoit son impulsion de la société. il y a lieu de distinguer une activité technique et une activité sociale. à ne pas décourager la clientèle. Durkheim disait. il y a entre eux antagonisme. A la base de la fonction. aussi bien que de la qualité de la chose vendue. ici la technique semble un mécanisme qui imprime son impulsion à la société. là figuré d'un acheteur. on trouve toujours un ensemble de traditions. il n'est même pas sûr qu'il y aurait jamais échange de biens : en tout cas il n'y aurait pas une fonction commerciale prenant forme sociale. ici. ne les envisage que sous cet aspect. à l'autre. les place l'un en face de l'autre en cette simple qualité. Si l'on en restait là. à propos de la division du travail. Elle détache les hommes des groupes divers dont ils font partie. Si. Il est en rapports avec un client. dans les autres domaines. la technique commerciale incite quelquefois à ménager. Tenons-nous-en au commerce. si nous ne nous sommes pas trompés lorsque Pourtant. le rapport entre vendeur et acheteur est un rapport : nous dirions presque un d'opposition rapport de guerre. La technique commerciale donne à l'un la figure d'un vendeur. la différence des besoins qui fait que deux hommes s'opposent ne . mais dans l'intérêt seulement des ventes futures.LES CLASSES SOCIALES 365 assez qu'il la possède ? L'organisation économique ne se distingue-t-elle pas précisément de toutes les autres en ce qu'elle se modifie plus vite qu'elles ? Mais elle entraîné dans son mouvement tous ses agents. comme ailleurs. qui sont en face d'elle comme des ouvriers en face d'une machine. Mais. Au point de vue du prix. flous analysions précédemment l'activité lucrative et énumérions les qualités qu'elle implique. ainsi entendu. qu'en dépit de son utilité techfonctionner nique elle ne pouvait qu'entre des hommes faisant partie au préalable d'une même société .

Le commerçant le produit : il persuade le client qu'il est bien servi. làl'échange s'opère presque mécaniquement. et la vente prend la forme d'un débat. d'un échange de proentre gens qui. de ce qui les unit. Le client sortira du magasin en se disant : « C'est vraiment une maison de confiance ». et. social. il veut avoir l'assurance qu'il est de bonne qualité. l'autre vendeur. au moins dans certains commerces. et cette assurance vaudra ce que vaut à ses yeux la personne de celui ne se contente pas d'offrir qui la donne. pos. avec contact des anciennes en se disant : . au delà de l'antagoniste. Il faut donc que vendeur et acheteur conscience. de regarder le produit . même. l'un acheteur. il y ait toujours un certain jeu. Le commerçant dans bien des cas se faire peut La technique commerciale. Ainsi deux personnes s'affrontent. ou de la guerre. exactement rentrent bien que. Mais. quand il s'agit de certaines marchandises et de certaines clientèles ou de certains clients. pour le persuader.366 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE : peut à elle seule les unir et en faire des collaborateurs aucun rapport social ne peut naître d'un simple antagonisme. qu'il n'est pas trompé. il faut qu'il le connaisse en personne. c'est-à-dire un homme retrouve derrière l'autre. il aura l'impression d'être redescendu dans le passé. entendez : une maison qui a des traditions . pour un moment. remplacer par un commis. d'une conversation oublient ou font mine d'oublier qu'ils sont. la vente devient une opération plus délicate. et une société dont lui même fait partie. d'avoir pris une société d'autrefois où survivait l'esprit Ou bien il sortira du magasin corporations. permet de classer les clients et les produits en un certain nombre de catégories : quand un client et un produit dans l'une d'elles. où le commerçant en Le client ne se contente point personne doit intervenir. en même temps que de ce qui les prennent que chacun d'eux oppose. en effet. qu'il n'est pas trop cher.

en réveillant des goûts anciens. lui aura ouvert des horizons sur les besoins et les goûts qui viennent de naître. et plus ou moins suivant étroite. et leur point de perspective sur le passé et l'avenir. mais. à l'occasion de la vente d'un produit nouveau ou d'une méthode nouvelle de vente. puisqu'à se spécialiser sans perdre contact seulement ils pourront avec elle. et sur les groupes qui contribuent le plus à les développer . au moins chez une partie de ceux qui les exercent. Ainsi toute activité qui a pour objet de produire des biens. des qualités qui ne peuvent prendre naissance et se dévelopcette condition per qu'au sein de la société. et. ou s'ouvre à des besoins découverts et développés depuis moins longtemps dans d'autres groupes. si techniques soient-elles. adopté leurs modes d'appréciation des hommes et des actes. des coutumes et des traditions d'une société. de faire valoir de la richesse. Quant aux deux commerçants. c'est une maison moderne » : entendez que le commerçant. Comme à tout ce qui est social. de les vendre. que leur clientèle elle-même s'enferme dans le genre de vie fixé par l'ancienne bourgeoisie. supposent. en créant ou renforçant des goûts nouveaux dans leur clientèle : la différence entre ancien et nouveau est d'ailleurs toute relative. il lui semblera qu'il a pris contact avec ces groupes ou (s'il en faisait déjà partie) qu'il s'y est retrouvé. suivant les cas.LES CLASSES SOCIALES 367 « c'est une maison qui a de l'allant. présente aussi un double aspect. inégalement loin dans le passé. Les commerçants sur les traditions s'appuient d'une société plus ou moins ancienne. et qui se présente . l'un et l'autre ont rempli leur rôle. d'autre part. qu'il a parlé leur langage. Mais temporairement d'autre part ses fonctions. plus généralement. ceux qui l'exercent doivent s'inspirer des besoins. Elle est technique. La mémoire collective remonte. La technique représente la part de son activité que la société abandonne au mécanisme.

et cela a suffi pour qu'à un moment donné elles se soient fait accepter. elle les retient : ainsi se forment ces appréciations traditionnelles que chaque classe sociale conserve dans sa mémoire. la notion de la place qu'elle occupe. la société s'intéresse aux actes et figures qui manifestent ces qualités. c'est-à-dire cette zone de la vie sociale où l'on s'intéresse exclusivement aux personnes. et que celles-ci n'aient pu s'introduire de celles-là. La société ancienne. où elles sont nées. elle fixé sur elles son attention. lorsqu'ils s'éloignent de leurs cercles familiaux et mondains. Elles y ont réussi. que lui renvoie le miroir du passé. qui lentement s'ébauche et prend figure. elles ont pris peu à peu forme de tradition. mais qui lui découvrent de plus vastes perspectives. En elles ils retrouvent. d'autres images peu à peu apparaissent. peut-être. en effet. et qu'occupent ceux qui sont qualifiés pour dans l'exercer. dans la société au sens étroit. Il est naturel que les appréciations anciennes aient empêché pendant longtemps les appréciations nouvelles de passer au premier plan. d'un contour moins net.368 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE sous une forme personnelle. pour se regrouper dans les cadres professionnels. et moins familières. Comme ces fonctions ne se sont pas toutes développées au même moment. que si. Mais qu'en prenant l'apparence en même temps que leur apparence. dans ce miroir même. . les qualités que chacune d'elles suppose ne révèlent que progressivement leur valeur proprement sociale. elles y réussissent d'autant mieux qu'elles correspondent à une forme de société plus large et plus riche de contenu collectif. au delà de leur activité spécialisée. ne peut être distraite de la contemplation de son image. Les hommes les apportent avec eux et s'en inspirent.

choses l'une. et que. avions-nous chance. d'autre part. le fonctionnement de la mémoire. aux regards de la société. dans la mesuré où elle vaut. dans une ou plusieurs consciences. que les faits de conscience. interrogions Nous étions donc obligés d'user de cette méthode d'obserse plier vation intérieure à laquelle on ne peut. et dont elle ne peut rien apercevoir ? Mais comment. dans toute la première partie de cette étude. objective. pour les autres. ne retrouve rien de sa nature. comme oh dit. C'est en effet chez l'individu que nous observions le rêve. 24 soustraits . soit que nous nous examinions nous-même. Il n'y a aucun moyen pour lui de contrôler son observation par celles des autres. puisque nous nous placions au point de vue de ceux qui les séparent et les isolent comme par une multitude de cloisons étanches ? Il se pourrait cependant qu'alors qu'il croit s'observer le psychologue ne procède pas ici autreintérieurement. Comment en effet la société étendrait-elle où elle voir sur ces régions de la vie psychique individuelle. soit que nous les autres sur ce qui se passait dans leur esprit. les troubles de l'aphasie. ment qu'en présence de tout autre objet.CONCLUSION Nous n'avons pas hésité. à suivre les psychologues sur leur terrain. Ou bien ce qu'il observe est unique en son de l'exprigenre» et il n'y a pas de mots qui lui permettent mer. de découvrir rien qui ressemble à l'action de l'ensemble de toutes les autres sur chacune d'elles. échappent aussi à son son pouaction-. du même coup. son observation ne vaille en effet que Dé deux parce qu'elle est. semble-t-il. sans admettre. de reconnaître HALBWACHS.

cependant. avec la psychologie de M. Nous ne nous heurtons pas à une impossibilité. et il y a des mots qui permettent mer. qu'on puisse en donner le sentiment à ceux en qui ils apparaissent ? Là commencerait l'observation intérieure : et là ne s'arrêterait pas de contrôler son observation cependant la possibilité par celles des autres. Mais cette distinction ne se comprend que si l'on considère un indiL'observation . si ce n'est un accord sur le sens des signes qui révèlent que nous avons affaire. Il à la perception des objets matériels. nous sortions de nous. il étale les états de conscience. pour le présent une description comme pour l'avenir.370 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE d'une illusion. On peut. et qu'entre particulièrement l'expression et la chose exprimée il subsiste un intervalle. Dira-t-on qu'il y a. et l'expression plus adéquate. Admettons que cette observation impose un genre d'effort difficile. pour les psychologues. qui écarte. il les extériorise. dans celle-là. en effet. nible. cependant. peu à peu. certains aspects des états de conscience qui échappent à toute expression. nous rentrons en nous-même. c'est-à-dire que la connaissance qu'on en a repose toute entière sur l'observation dite extérieure. Bergson) ce qu'il observe de l'exprin'est pas unique. Mais qu'est-ce qui permettrait ce contrôle. Mais elles n'ont alors de sens que par rapport à ce que l'on voit. aux mêmes sentiments que les autres ont éprouvés avant nous ? Du moment que le psychologue prétend expliquer aux autres ce qu'ils doivent voir en eux. nous nous confondions en partie avec les choses extérieures. et tels. intérieure se définit. dans celle-ci. toute possibilité de vérification collective ? Ou bien (et c'est certainement le cas où nous nous trouvons. par l'habitude. tandis que. et nous pouvons espérer l'effort deviendra moins péque. induire de ce qu'on voit l'existence de réalités ou de caractères qu'on ne voit pas. qu'il n'a pas été victime Que peut valoir de ce genre. par opposition semble que. il est vrai.

Il n'y a donc pas de perception sans souvenir. et. Mais. c'est-à-dire qu'il se conforme aux conventions du groupe. car. particulier non plus un individu isolé. par extension. En effet. du moment qu'un souvenir reproduit une perception collective. En même temps qu'on voit les objets. ce qu'il n'a pu se représenter une première fois qu'en s'appuyant sur la pensée . le souvenir des mots et des notions qui permettent aux hommes de s'entendre à propos des objets : il n'y en a donc pas qui soit une observation purement extérieure. puisque lui seul la rend possible. ce qui n'est possible que parce qu'on se souvient des rapports qu'on a eus avec eux. mais un groupe d'hommes qui vivent en société ? Quel sens peut garder cette opposition ? Il n'y a pas alors de perception qui puisse être dite purement extérieure. de perception collective que ne doive accompagner. inversement. réduit à ses seules forces. lui-même ne peut être que collecde se représenter à tif. c'est-à-dire le contenu de l'esprit lui-même. en nos souvenirs. au contraire. il lui donne un nom et il le range dans une catégorie. par extension. Si l'on peut imaginer une perception intuitive et sans aucun mélange de souvenir chez l'individu isolé. extérieur à ce qu'on croit être son esprit. il n'y a pas alors de souvenir qui puisse être dit purement intérieur. On appelle alors extérieur. c'est-àdire qui ne puisse se conserver que dans la mémoire individuelle. qui remplissent sa pensée comme celle des autres. son corps lui-même. lorsqu'un membre du groupe perçoit un objet. il n'y a pas.CONCLUSION 371 vidu isolé. on se représente la façon dont les autres pourraient les voir : si on sort de soi. On appelle intérieur tout ce qui n'est pas extérieur au corps. au contraire. Considère-t-on. tout ce qui est extérieur à son corps et. ce n'est pas pour se confondre avec les objets. mais pour les envisager du point de vue des autres. à l'esprit. qui ne ferait et n'aurait fait partie d'aucune société. et il serait impossible à l'individn nouveau.

Puisqu'on écarte la société. nous c'est-à-dire qu'il aurait l'illusion l'avons montré. c'est-à-dirè qu'il est lui-même dans le présent. tout seul. qu'il a l'esprit tourné vers les objets extérieurs et vers lès autres hommes. si l'individu nir qu'en oubliant la société de ses semblables. perçoit et lorsqu'il corps et dans sa conscience. c'est-à-dire croit vivre ce qu'il imagine tout seul : mais c'est le seul moment aussi où il ne soit plus capable de se souvenir : c'est quand il rêve. il reproduit son passé sous des formes d'autant plus précises et concrètes qu'il distingue mieux le passé du présent. il y a bien un cas où l'homme se confond avec les images qu'il se représente. l'une extérieure. Présentons la même idée sous une autre forme. il n'est plus possible de distinguer deux sortes d'observations. On détade la société. il se confondrait de les revivre. — Ainsi. lorsqu'il se souvient. comme s'il était le seul homme qu'on rencontre dans le monde. allégé de toutes les idées qu'il doit aux autres. Dans son corps. Du moment qu'on isole ceux qu'on trouve chez un de ceux qui leur correspondent individu chez les autres. il se souvient d'autant mieux. Or. au devant de ses états passés.372 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de son groupe. c'est-à-dire qu'il sort de lui. taines modifications purement matérielles. Il n'y a donc pas de souvenir sans perception. on détourne son attention de leur sens pour la reporter . d'autre part sa conscience. et on cherche ce dans son qu'on trouve au terme de" cette abstraction. On envisage d'une part son che l'individu corps. et en allant. l'autre intérieure. on trouve un cerveau et des où se produisent cerorganes nerveux sensori-moteurs. Au contraire. dès qu'on replace les hommes dans la société. avec eux. on ne se préoccupe point et on ne tient pas de la façon dont compte de l'origine de ces mouvements. Si le souvenir se conservait sous forme indine pouvait se souveviduelle dans la mémoire. ces mécanismes ont été montés dans la substance cérébrale.

alors. la conclusion s'impose. si ce n'est en mouvements quoi consistent-ils. lorsqu'on Pourquoi examine ses paroles en elles-mêmes. Arrêtons-nous données les hypothèses d'où on part. l'image en tant qu'elle se rapporte à l'individu et à lui seul. (c'est bien l'hypothèse et que sa mémoire ne peut résulter de son corps. mais un groupe d'hommes associés. Ils ne se produisent même chez l'un ou chez les uns que parce qu'ils se produisent chez les autres. Mais ce sont ces hypothèses qui nous paraissent bien contestables nerveuses et ces mouvements. ces modifications qui se produisent chez un individu. de tels mouvements matériels. Reconnaissons que. isole un briser ce groupe ? Certes. que trouve-t-on d'autres hommes ? Quel est le type de degré l'intervention ? C'est l'image. la réapparition chose qui explique qui ne suppose à aucun dans la conscience. à partir du moment où elles sont entrées pour la première fois dans notre conlà. se produisent aussi chez les autres. des le début. ou en modifications d'articulation. quelque y ait.CONCLUSION 373 sur leur nature matérielle. il faut qu'il cependant. hors du corps. de près ou de loin. et dans l'individu des souvenirs. individuel purement l'image détachée du mot. On corps. homme. abstraction faite de tout cet entougénérales. rage de significations c'est-à-dire de tous ces éléments sociaux qu'on a décidé. D'abord. cérébrales qui préparent de tels mouvements ? Or les mots et le langage supposent non pas un homme. lorsqu'on de conscience . Mais. on ne peut rien tirer qui ressemble. elle ne peut s'expliquer dira donc que les souvenirs ne sont rien d'autre que des l'état images qui subsistent telles quelles. d'écarter. Comme l'image ne peut dériver du que par elle-même. de rappports et d'idées. expliquer la mémoire ? Comme il n'existe initiale) qu'un individu. Comment. étant science. En en effet. à un état de conscience. On n'a pas de peine alors à montrer que.

deux sortes d'éléments : 1. Lorsqu'on l'existence que les mouvements d'articulation. qui sont autant de faits psychiques. l'attention se portant sur la puissance évocative du symbole. n'ont rien de psychique.374 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE sans les replacer dans le système du langage. en effet. 25. tient . d'importance secondaire. le souvenir d'un tableau ou d'un événement. pas démontré. une suite d'actes de compréhension. C'est de ces faits ne qui s'en tient à l'individu que l'analyse psychologique parce qu'ils supposent pas compte. n'a rien d'autre l'observation adressées à une collectivité. lorsqu'on décide d'oublier qu'elles sont des questions ou des réponses. Piéron : « Par cette intervention du symbolisme (du langage). Des états du corps n'expliquent pas des états de conscience : mais des états de conet peuvent ou reproduire science peuvent produire expliquer d'autres états de conscience. derrière la suite des mots articulés. nous dira-t-on. on a raison. auditive. idées. et qu'on n'en peut rien tirer qui ressemble à un souvenir. qui accompagnent la parole et lui donnent représentations son sens. beaucoup plus que sur la forme sensorielle sous laquelle il est évoqué et qui est forme soit uniquement visuelle. comprend. le rôle des points d'appui sensoriels devient beaucoup moins apparent. précisément démontre d'une société. que cette » ou qu'elle soit mixte. Mais on n'a du même coup. au premier plan. des états psychiques. telles quelles dans la mémoire après qui subsisteraient qu'elles sont entrées. p. Pourtant. En quoi peuvent-elles consister ? Un état de conscience quelque peu complexe. que les notions. dans notre le souveconstituerait conscience. n'ont rien de commun avec les souvenirs. où se prendre que l'aspect matériel de mots. On parle d'autre part d'images purement individuelles. kinesthéque. ce que dit M. à un moment déterminé. Le cerveau et la pensée. et dont la réapparition nir. C'est. que les mouce qui passe vements corporels d'articulation. dans la conscience d'un homme qui parle. Ce sont. à peu près. envisagés en tant que mouvements. n'est-ce pas le sens de ses paroles ? Et le fait le plus important n'est-il point qu'il les comprend 1 ? Il y a.

CONCLUSION

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d'une part, tout ce que n'importe quel autre que nous, dans notre groupe, peut en connaître et en comprendre : notions d'objets ou de personnes, mots et sens des mots qui les D'autre part, l'aspect unique sous lequel ils expriment. nous apparaissent parce que nous sommes nous-même. Nous allons écarter les premiers éléments, qui s'expliquent par la société, puisque nous nous plaçons en dehors d'elle. Mais que reste-t-il alors ? Puisque les objets et leurs qualités, les personnes et leurs caractères, considérés isolément, définie pour les autres hommes, il reste ont une signification la façon dont ils sont groupés dans notre esprit et dans lui seul, l'aspect particulier que prend chacune des images corresd'autres images qui, à chaque pondantes dans l'entourage En de notre conscience. le champ instant, occupent d'autres termes, nos souvenirs pris chacun à part sont à tout le monde : mais la suite de nos souvenirs n'appartiendrait qu'à nous, et nous seuls serions capables de la est connaître et de l'évoquer. Mais toute la question de savoir si ce qui est vrai de chacune des parties ne l'est pas du tout, et si la société qui nous aide à comprendre et à évoquer le souvenir d'un objet, n'intervient pas aussi de et ne doit pas aussi intervenir pour nous permettre et d'évoquer cette suite d'objets qu'est un comprendre Le seul tableau complet ou un événement en sa totalité. à réaliser une moyen de trancher la question consisterait expérience telle que nous soyons capables de comprendre et d'évoquer les images des objets (ou de leurs qualités et de leurs détails) isolées, mais qu'il ne nous soit pas possible de comprendre et d'évoquer ces suites d'images qui correspondent à un tableau ou à un événement complet. Or cette : c'est le rêve. expérience existe, et se répète continuellement Quand nous rêvons, nous comprenons bien chacun des détails de nos songes : les objets que nous apercevons alors sont ceux de la veille, et nous savons bien ce qu'ils sont. Si la mémoire,

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même alors, a prise sur eux, c'est, sans doute, que tout contact entre la société et nous n'est pas supprimé : nous articuIons des mots, nous en comprenons le sens : cela suffit pour les objets auxquels nous penque nous reconnaissions sons et dont nous parlons en rêve. Mais nous ne sommes des scènes suivies, des séries plus capables d'évoquer des tableaux d'événements, d'ensemble, qui reproduiraient ce que nous avons vu et vécu à l'état de veille. Comme le rêve diffère de la veille en ce que nous ne sommes avec les autres hommes, ce qui nous plus en rapport manque alors pour nous souvenir, c'est l'appui de la société. Il n'y a pas de vie ni de pensée sociale concevable sans un ou plusieurs systèmes de conventions. Quand nous pasil nous semble sons du rêve à la veille, ou inversement, que nous entrons dans un monde nouveau. Non que nous percevions dans l'un des objets d'une autre nature apparente que dans l'autre : mais ces objets ne prennent point place dans les mêmes cadres. Les cadres du rêve sont déterminés par les images mêmes qui s'y disposent. En dehors d'elles, envisagés en eux-mêmes, ils n'ont aucune réalité, aucune fixité. En quelle partie de l'espace réel et du temps réel sommes-nous, lorsque nous rêvons ? Quand bien même il nous semble que nous sommes en un endroit familier, nous ne nous étonnons point de nous trouver très loin de là. Les cadres du transportés brusquement rêve n'ont rien de commun avec ceux de la veille. Au reste, ils ne valent que pour nous : ils ne limitent point notre fantaisie. Quand nos imaginations changent, nous les modifions, eux-mêmes. Au contraire, lorsque, nous sommes éveillés., le temps, L'espace, l'ordre des événements, physiques et sociaux, tel qu'il est reconnu et fixé par les hommes de notre groupe, s'impose à nous. De là un « sentiment de réalité » qui s'oppose à ce que nous rêvions encore, mais qui est le point de départ de tous nos actes

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de mémoire. On ne peut se souvenir qu'à condition de retrouver, dans les cadres de la mémoire, collective, la. place des événements passés qui nous intéressent. Un souvenir est d'autant plus riche qu'il reparaît au point de rencontre d'un plus grand nombre de ces cadres qui, en effet, s'entrecroisent, et se recouvrent l'un l'autre en partie. L'oubli s'explique par la disparition de ces cadres ou d'une partie d'entre eux, que notre attention ne soit pas capable de se fixer sur eux, ou qu'elle soit fixée ailleurs (la distraction n'est souvent que la conséquence d'un effort et l'oubli résulte presque toujours d'une disd'attention, traction). Mais l'oubli, ou la déformation de certains de nos souvenirs s'explique aussi par le fait que ces cadres changent d'une période à l'autre. La société, suivant les circonstances, et suivant les temps, se représente de diverses manières, le passé : elle modifie ses conventions. Comme chacun de ses membres se plie à ces conventions, il infléchit ses souvenirs dans le sens même où évolue la mémoire collective. Il faut donc renoncer à l'idée que le passé se conserve tel quel dans les.mémoires individuelles, comme s'il en avait été tiré autant d'épreuves distinctes qu'il y a d'individus. Les hommes vivant en société usent de mots dont ils. comprennent le sens : c'est la condition de la pensée collective. Or chaque mot (compris), s'accompagne de souvenirs, et il n'y a pas de souvenirs auxquels nous ne puissions faire correspondre des mots. Nous parlons nos souvenirs avant de les évoquer ; c'est le langage, et c'est tout le système des sociales qui en sont solidaires, qui nous conventions permet à chaque instant de reconstruire notre passé.

Mais comment concevoir que nos souvenirs, images ou ensembles d'images concrètes, puissent résulter d'une com-

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binaison de schémas, ou de cadres ? Si les représentations collectives sont des formes vides, comment, en les rapprola matière colorée et sensible chant, obtiendrions-nous le contenant ? Comment de nos souvenirs individuels pourrait-il reproduire le contenu ? Nous nous heurtons ici à une difficulté qui n'est pas nouvelle, et qui n'a pas cessé de préoccuper les philosophes. Si, dans le système de elle paraît insoluble, c'est qu'on M. Bergson en particulier, y oppose plus nettement qu'on ne l'a jamais fait ce qu'on appelle l'image et le concept. On y définit l'image en la dégaintelgeant de toute notion de rapport, de toute signification et on y définit le concept en le vidant de toute lectuelle, subsistent image. Si l'on y suppose que les souvenirs-images avec et reparaissent, c'est qu'on ne peut les reconstruire des concepts ainsi définis. Nous ne pouvons ici, même brièvement, étudier du point de vue philosophique un problème aussi fondamental. Tenons-nous-en à deux remarques. Des interprètes modernes de Platon ont montré que sa théorie n'était point sans rapport avec les façons de penser du peuple grec au milieu duquel il l'a conçue et élaborée. Si l'imagination populaire fit des dieux de Niké, d'Eros, du Rire, de la Mort, de la Pitié, de la Santé et de la Richesse, c'est qu'elle y voyait des forces actives, et que les hommes en sentaient l'action vivante en eux et chez les autres. Ce n'était pas de simples personSi mais ce n'était pas non plus des abstractions. nifications, l'on sentait ainsi, comment n'eût-il pas été naturel de considérer aussi la Justice et la Vertu comme des forces actives, éternelles, élevées au-dessus de toutes les choses terrestres ? Les poètes et les artistes avaient pris les devants. Platon, sans doute, ne fait pas de la justice une déesse, et se préocneutre, d'en écarter tout cupe plutôt, par une désignation élément personnel. Cependant c'est, pour lui, le contraire d'une abstraction. Ce n'est pas un concept. C'est bien plus.

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ne désiC'est un être réel. Ainsi les idées platoniciennes consignent pas des « attributs », des qualités abstraitement dérées, mais des «sujets », sinon des personnes 1. Mais, d'autre part, Spinoza n'a vu dans les concepts ou notions communes qu'un mode de pensée imparfait et tronqué. Il y a, d'après lui, un genre de connaissance à la fois plus élevée et plus adéquate, qui nous représente non pas les proprié» tés abstraites des choses, mais les « essences particulières des êtres, comme si l'objet véritable de notre activité intellectuelle était d'atteindre ou de chercher à saisir une réalité Ainsi le philosophe à la fois rationnelle et personnelle. qui passe pour avoir inventé la théorie des idées, et celui n'ont nullement le plus approfondie, qui l'a, peut-être, vu dans les idées des points de vue abstraits sur les choses, qui ne nous en feraient connaître que les rapports et le au contraire dessin décoloré ; ils ont eu le sentiment qu'elles possédaient un contenu plus riche que les images sensibles. En d'autres termes, l'image sensible et individuelle était contenue dans l'idée, mais n'était qu'une partie de son contenu. D'autre part, l'idée contenait l'image (et bien d'autres images) ; mais elle était à la fois le contecollective a tout ce nant et le contenu. Une représentation Elle comqu'il faut pour répondre à une telle définition. prend tout ce qu'il faut, aussi, pour expliquer la production et des états de conscience individuels, ou la reproduction des souvenirs. en particulier d'un Mais restons sur le terrain des faits. L'observation fait, savoir qu'en rêve on ne peut évoquer le souvenir ou de tableaux complexes, nous a révélé d'événements
1. Von Wilamowitz Platon, 1er Band, 1920, p. 348 sq. Moellendorff, Sans doute, dans la République (507 b) l'idée est tout à fait séparée de : etôoç, qu'on peut traduire par : forme), de (bien qu'elle s'appelle l'image telle sorte qu'elle peut paraître un concept logique. C'est dans cette direction de que devait évoluer la pensée de Platon et de ses disciples, sous l'influence la dialectique de l'Ecole. Mais c'est là un d'eveloppement et de l'enseignement ultérieur.

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l'existence de cadres de la mémoire collective, sur lesquels la mémoire individuelle prend son point d'appui. C'est en observant ces cadres eux-mêmes que nous avons appris, à distinguer en eux deux aspects étroitement solidaires. Nous avons constaté, en effet, que les éléments dont ils sont faits peuvent être envisagés à la fois comme des notions plus ou moins logiques, et logiquement enchaînées, qui donnent prise à la réflexion, et comme des représentations imagées et concrètes d'événements ou de personnages, localisées dans le temps et l'espace. Si la pensée, sociale ne contenait que des notions purement abstraites, l'intelligence, chez l'individu s'expliquerait bien par la société : par elle, il participerait à la pensée collective. Mais entre les images et les idées, il y aurait une différence de nature telle qu'on ne pourrait dériver celles-là de celles-ci. Si, au contraire, les notions collectives ne sont pas des « concepts », si la société ne peut penser qu'à l'occasion 4e faits, 4e personnes, d'événements, il n'y a pas d'idée sans images : plus précisément, idée et image ne désignent pas deux éléments, l'un social, l'autre individuel, de nos états de conscience, mais deux points de vue d'où la société peut envisager en même temps les mêmes objets, qu'elle marque leur place dans l'ensemble de ses notions, pu dans sa vie et son histoire. Comment, nous demandions-nous, localise-t-on les souvenirs ? Et nous répondions : à l'aide des points de repère que nous portons toujours avec nous, puisqu'il nous suffit de regarder autour de nous, de penser aux autres, et de nous replacer dans lecadre social, pour les retrouver. Nous constations, d'autre part, que ces points de repère se multipliaient à mesure que notre mémoire explorait des régions plus voisines de notre présent, au point que nous pouvions nous rappeler tous les objets et tous les visages sur lesquels notre attention, le jour précédent, s'était si peu

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due ce fût arrêtée. Enfin, c'est par une série de réflexions qu'il nous semblait que nous passions d'un objet à l'autre, comme si, en même temps qu'à d'un événement à l'autre, et à son aspect extérieur, à l'événement et à sa l'objet place dans le temps et l'espace, nous pensions à leur nature, En d'autres termes, objets et événeà leur signification. ments se rangeaient dans notre esprit de deux manières, de leur apparition, et suivant suivant l'ordre chronologique les noms qu'on leur donne et le sens qu'on leur attribue dans notre groupé. C'est dire qu'à chacun d'eux correspondait une notion qui était à la fois une idée et une imagé. là société fixe-t-elle dans le temps des points Pourquoi d'ailde repère quelque peu espacés, très irrégulièrement certaines ils manquent périodes puisque pour de tels événements qu'autour presque tout à fait, tandis saillants d'autres sailégalement quelquefois beaucoup lants se tassent, de même que les écriteaux et poteaux indicateurs se multiplient à mesure qu'on approche d'un ? Ils ne lui servent pas seulement à diviser but d'excursion leurs, aussi sa pensée, au même là durée, mais ils alimentent titre que des notions techniques, religieuses ou morales qu'elle ne localise pas dans son passé plutôt que dans son présent. Les historiens se refusent de plus en plus à tirer du passé des conclusions générales et des sur les leçons. Mais la société qui porte des jugements hommes de leur vivant, et le jour dé leur mort, aussi bien se produisent, enferme en réaque sur les faits, lorsqu'ils lité dans chacun de ses souvenirs non seuleimportants ment un fragment de son expérience, mais encore comme Un réflexions. fait Puisqu'un passé est un enseignement, et un personnage un disparu, ou un avertissement, ce que nous apencouragement pelons lé cadre de la mémoire est aussi une chaîne d'idées et de jugements. reflet de ses des événements

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Inversement il n'y a guère de notion générale qui ne soit pour la société l'occasion de se reporter à telle ou telle période de son histoire. Cela est évident lorsqu'il s'agit, pour elle, de se connaître elle-même, de réfléchir sur ses institutions et sa structure, sur ses lois et ses moeurs. se fait-il, par exemple, qu'un Français de culture dans l'ensemble des idées moyenne n'entre que difficilement de pays tel que l'Angleterre ou l'Amérique, politiques et que la simple description de leur Constitution ne laisse guère dans son esprit que des souvenirs verbaux tout au plus ? C'est qu'il ne connaît pas ou connaît de façon trop peu vivante la série des grands événements d'où cette législation est sortie : ces notions de droit constitutionnel ne s'éclairent qu'à la lumière de l'histoire ; et il en est de même de beaucoup d'autres. La science ne fait pas exception. Certes, elle ne se confond pas avec son histoire. Mais il n'est pas vrai que le savant ne se place que sur le plan du présent. La science est oeuvre trop collective pour que le savant, alors même qu'il s'absorbe dans une expérience nouvelle ou des méditations originales, n'ait pas le sentiment de suivre des directions de recherche et de prolonger un effort théorique dont l'origine et le point de départ se trouvent derrière lui. Les grands savants replacent leurs découvertes à leur date, dans l'histoire de la science. C'est dire que les lois scientifiques ne représentent pas seulement à leurs yeux les éléments d'un immense édifice situé en dehors du temps, mais qu'ils derrière elles, en même temps qu'elles, toute aperçoivent l'histoire des efforts de l'esprit humain en ce domaine. Nous avons envisagé de ce point de vue quelques-uns des milieux où tous les hommes, ou la plupart d'entre eux, passent leur vie : la famille, la société religieuse, la classe sociale. Comment nous les représentons-nous ? Quelles pensées éveillent-ils et quels souvenirs laissent-ils dans notre esprit ? Comment

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de la famille à une On peut décrire du dehors l'orgamsation en termes abstraits époque et dans une région, définir de parenté, et le genre d'obligations les rapports qu'ils de de l'esprit On peut mesurer l'intensité entraînent. famille. On peut aussi dessiner le cadre de la vie familiale, et répartir les familles en un certain nombre de catégories, d'après le nombre de leurs membres, et d'après les événeou ne s'y produisent ments qui s'y produisent pas. Mais ce n'est certainement pas de cette manière que les hommes dont chacun d'eux le groupe domestique se représentent fait partie. Il y a bien, dans les rapports de parenté, quelque Les des lois naturelles. chose qui rappelle l'objectivité devoirs de famille s'imposent à nous du dehors. Ils ne sont pas notre oeuvre et nous ne pouvons rien y changer. Ils. d'ailleurs par les qualités de coeur ne s'expliquent point de nos parents. Quand et par la personnalité et d'esprit nous parlons d'eux, nous avons bien dans l'esprit des notions générales : notion de père, d'époux, d'enfant, etc. Il n'en est pas moins vrai que chaque famille a son histoire, de même que chacun de ses membres possède, aux yeux des autres, et C'est dans notre famille, une physionomie originale. c'est au prix d'une série d'expériences que personnelles, tous ces rapports. Il n'y a nous avons appris à distinguer et qui nous paraisse davantage rien de moins abstrait, que nous éprouunique en son genre, que le sentiment vons pour tel des nôtres. Nous En d'autres termes, la famille est une institution. la replacer au milieu des autres pouvons, par réflexion, institutions, distinguer en elle des organes, et comprendre la nature de ses fonctions. D'autre part la vie d'une famille comnous les rapprend un certain nombre d'événements : nous en le souvenir des nous aussi et qui personnes gardons pelons, ont été les acteurs. Mais il n'y a pas lieu d'opposer ou d'envisager séparément ces deux aspects du groupe domestique,

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car, en fait, ils se confondent. On necomprendrait pas autrement qu'on puisse évoluer ou reconstruire des souvenirs dé famille. Certes, il y à des cas où il semble que la pensée se porte plutôt sur les rapports de parenté, et se détourne de l'histoire de la famille, par exemple quand une discussion d'intérêts met en conflit des parents autour d'un héritage. Et il y en a d'autres où les relations personnelles passent au premier plan, où des parents paraissent oublier qu'ils sont parents, et se témoignent des sentiments d'affection Comme des amis en pourraient éprouver l'un pour l'autre. Mais qui ne s'aperçoit que si on se transporte à la limite, dans l'un ou l'autre sens, on sort de la famille, et qu'on n'y reste qu'à la condition de ne point traiter ses parents comme de simples unités abstraites, non plus que comme des personnes dont nous rapprochent de simples affinités électives? Nous avons dit qu'il y a ceci de particulier et d'un peu étrange, dans la famille, que nos parents nous sont imposes comme en vertu de règles impersonnelles, et que cependant nous les connaissons plus familièrement que les autres hommes, et les préférons aux autres comme si nous les avions choisis. La notion de rapport de parenté est étroitement unie à l'image personnelle de notre parent. Que nous nous placions à notre point de vue, ou à celui de notre groupé domestique, nous flous représentons un de nos parents; et nous savons que toute notre famille se le représente, comme un être unique en son genre et réellement L'esprit dé famille est fait de pensées qui irremplaçable. ont ce double caractère : ce sont des notions, et ce sont en même temps des images où des ensembles d'images. Mais il en est de même des croyances religieuses. On dit couramment qu'on pratique où qu'on rie pratique pas une religion. C'est que lés rites, les sacrements, la récitation des formules liturgiques, lès prières, passent pour avoir pair elles-mêmes, en tarit qu'actes accomplie et renou-

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velés à autant de moments successifs, une valeur permanente et une efficacité immédiate. Le baptême d'un nouveau-né le régénère, alors même qu'il ne connaît encore rien de ce que de tels gestes, accomplis par de tels prêtres, se confesse ou peuvent signifier. Très souvent, lorsqu'on on pense presque exclusivement aux qu'on communie, péchés dont on veut être lavé, et dont on sent le poids jusqu'à ce moment, à une grâce qu'on veut obtenir et qui nous préoccupe comme tout bien que nous attendons Ainsi conçues, les choses de la religion nous dans l'avenir. paraissent exister hors du temps : les dogmes sont vrais d'une vérité éternelle. Rien n'est plus abstrait, en un sens, que la pensée religieuse ; que l'on considère Dieu et les s'adresse le culte et qu'on êtres surnaturels auxquels surtout très généraux, définit par des attributs qu'on cherche à se faire une idée des rapports entre Dieu et les de la grâce, hommes, du péché originel, de la rédemption, des symboles ou on du royaume céleste, on imagine articule des mots, mais on sait bien que ce sont là des confuses ou verbales d'une réalité qui nous expressions échappe. Si l'on en restait là, si la pensée religieuse n'était à des idées qui ne corresrien d'autre, elle s'appliquerait à aucune image, à aucune réalité sensible, pondraient à des formes vides de matière. Or, comme Ta c'est-à-dire Kant, des concepts sans aucun remarqué profondément contenu peuvent bien guider notre action, mais ne nous font rien connaître. Si la « religion dans les limites de la raison " ne s'appuie que sur des idées de ce genre, elle ne peut être rien d'autre qu'une morale pratique. autre chose et plus Mais la religion est certainement que cela. Du moment que la forme des dogmes et des rites ne s'explique point par des motifs purement rationnels, ce n'est point dans le présent, c'est dans le passé qu'on doit en chercher la raison d'être. De fait, toute religion est
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Elle n'est que la commémoration une survivance. d'événements ou de personnages sacrés depuis longtemps terminés ou disparus. Et il n'y a pas de pratique religieuse qui, pour rester telle, ne doive s'accompagner, tout au moins chez l'officiant, et, si possible, chez les fidèles, de la croyance en des personnages divins ou sacrés, qui ont manifesté autrefois leur présence et exercé leur action en des lieux et à des époques définies, et dont les pratiques reproduisent les gestes, les paroles, les pensées, sous une forme plus ou moins Ainsi toute représentation symbolique. religieuse est à la fois générale et particulière, abstraite et concrète, logique et historique. Qu'on examine un article de foi, qui s'acLa théologie applique compagne de preuves théologiques. à des notions définies des méthodes de raisonnement rigoureuses. Cet article de foi est donc une vérité rationnelle. Qu'on le regarde d'un peu plus près : il suppose l'existence du Christ, la réalité de ses paroles, de sa vie, de sa mort, de sa résurrection. Ce qui nous paraissait une vérité logique est devenu, ou plutôt était dès le début, un souvenir. les époques, les lieux, les personnes, Certes, suivant c'est l'aspect logique, ou bien c'est l'aspect historique de la religion qui passe au premier plan. Nous avons montré s'efforcent de que, tandis que les théologiens dogmatiques démontrer la religion, les mystiques prétendent la vivre : les uns mettent l'accent sur l'aspect intemporel des dogmes, les autres aspirent à entrer en intime communion de pensée avec les êtres divins représentés comme des à l'origine, au personnes, tels qu'ils durent se manifester moment où la religion a pris naissance. Mais, ici encore-, si on passait à la limite dans un sens ou dans l'autre, on sortirait de la religion. La religion ne se ramène pas à un système d'idées. Elle ne s'épuise pas non; plus en une expérience individuelle. Ce que les dogmatiques, opposent aux ce n'est pas une construction intellectuelle, mystiques, et de sentiment

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c'est une interprétation collective et traditionnelle des événements d'où; la religion est sortie. Quant aux mystiques, ils n'opposent de pas leur sens propre, à la conception dans l'Eglise ; leurs visions et leurs extases ne s'introduisent la religion que sous une forme dogmatique ; c'est dans le cadre des croyances traditionnelles qu'elles prennent place. Si on les y admet, c'est parce qu'elles fortifient ce cadre dans son ensemble, de même qu'en géométrie la solution d'un problème éclaire et fait mieux comprendre les théorèmes dont il n'est qu'une application. Ainsi, il n'est point de pensée religieuse qu'on ne puisse comprendre, comme une idée, et qui ne soit pas faite en même temps d'une série de souvenirs concrets, images d'événements ou de personnes qu'on peut localiser dans l'espace et le temps. Ce qui prouve qu'il ne s'agit point là de deux sortes. d'éléments, les uns intellectuels, les autres sensibles, plaqués en quelque sorte les uns sur les autres, ou insérés les uns dans, les autres, c'est que la substance du dogme de tout ce qu'y introduit c'est que s'acroît la mystique, du mystique s'aiguise d'autant l'expérience plus, et se plus personnelle, qu'elle présente sous une forme d'autant C'est la même substance se pénètre de vues dogmatiques. qui circule dans la mystique et dans le dogme. Les pensées religieuses sont des images concrètes qui ont la force impérative et la généralité des idées, ou, si l'on veut, des idées qui représentent des personnes et des événements uniques. Les classes sociales, enfin, comprenaient des hommes qui se distinguent des autres par le genre de considération et que les autres leur mutuellement, qu'ils se témoignent témoignent. Sous l'ancien régime, la classe noble se présentait comme une hiérarchie de rangs; il fallait occuper un de ces rangs, pour faire partie de la noblesse. Ce qui passait donc au premier des plan de la conscience, collective nobles, et de la société en général lorsqu'elle tournait vers

Toute leur valeur résidait tage spirituel dans le nombre et la qualité des souvenirs glorieux ou honorables qui les fondaient et qu'ils perpétuaient. et de toutes les autres qu'elle comprenait. bien L'espèce et l'ordre de ces prérogatives répondaient de l'organisation sociale d'alors. derrière la notion logique de rang se découvrait tout un ensemble de faits historiques : le titre à des traits . si. Il fallait que les hommes et les familles qui possédaient au plus haut degré les qualités de courage le guerrier et de loyauté chevaleresque qu'on appréciait féodale fussent haussés au-dessus de la plus à l'époque masse. Ainsi. l'actuel et l'avaient possédé avant détenteur. évolution. et signalés au respect de leurs pairs ainsi que des gens moins haut situés. permanents de et étaient inscrits en quelque sorte dans la' structure de les la société. rangs. la classe noble apparaissait comme le résultat d'une longue accidentée et imprévisible dans le détail. de la notion de noblesse. Au contraire. des cadres construits par d'ingénieux légistes. par des honneurs et des privilèges. c'était l'idée de cette hiérarchie et de ces suffire. et dans la classe noble. On ne pouvait donc songer au titre sans évoquer ceux qui l'avaient obtenu les premiers.388 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE eux son regard. Mais. elle répondait bien aux conditions sociales Les divers rangs nobiliaires n'étaient pas contemporaines. l'avaient en quelque sorte marqué de leur empreinte. par un autre aspect. Tel était l'aspect et. d'en bien comprendre les raisons d'être actuelles. il pouvait pour concevoir dans la société une telle division et de telles subdivisions. logique si l'on veut. mais un hérigénération. dans l'ensemble. conceptuel. abstraction faite de ceux qui devaient venir les occuper et de ce qu'il y avait en eux de plus personnel. En un sens. où il était possible à chaque instant retrouver et de les lire. les titres de noblesse se transmettaient de père en fils. et inaliénable. de génération en au même titre qu'un héritage.

Il y a. tous à des hommes sans aucun rapport de parenté avec les anciens nouveaux. et comme de toute étermté. en effet. tel ou tel rang. dès qu'ils se repréet qu'ils senteraient le genre d'activité exercent. des diverses catégories de cadustriel. tous les (ou qui passent pour l'être) des qualités les plus appréciées dans nos groupes. par exemple au lentransférés demain d'une révolution. le fait et l'idée ne se distinguaient pas. une telle notion n'est pas doués et traditionnel. on les eut. Les titres n'eussent plus été des titres.CONCLUSION 389 bien ces deux faces. dans la pensée noble aussi. des exploits. Cependant. pitalistes. déjà en plissait droit. mais on continue à distinguer considérer comme des membres de classes élevées. qu'ils sont capables d'exercer. une notion soet aussi (si du médecin. . conservant les titres. Les hommes prendraient hommes science de la classe dont ils font partie. nobles. à conférer la noblesse. de l'officier ciale du magistrat. et à disparu. les titres ont à peu près de la masse. du commerçant. C'est nobiliaire et c'est en se dans le cadre de l'organisation ancien aux idées et coutumes de la noblesse. etc. Tant il est vrai que. de l'innous nous tournons vers les fonctions lucratives). inversement. Dans nos sociétés modernes. Ces qualités sont celles de s'acquitter le mieux des fonctions. que l'aspiconformant en homme d'honneur et de rant noble se comportait courage. et le titre qui devait les récompenser semblait attaché d'avance à ses exploits. c'estqui permettent non purement techà-dire de déployer un genre d'activité nique. si la société n'avait pas vu dans ces actions comme autant de preuves que celui qui les accomet qu'il occupait était digne d'occuper. au sens des actions éclaMais. des prouesses n'eussent point suffi tantes. et qui suppose surtout la connaissance des hommes et le sens des valeurs humaines admises où fixées dans la donc conssociété considérée. Il eut été inconcevable présentait que.

. temps que les traits généraux de l'action se représente tels hommes avec leset qui posséquels on a été en relations personnellement daient à un degré élevé les aptitudes. on ne peut aussi abstraite. on s'en tenait yeux des marchands social qui appartient à une idée. inversement. comme aux yeux des autres. Mais. idée ne peut reprépuisqu'une senter des personnes et qu'au contraire. dans la conscience au de ont des personnelles qui passent qualités classe. en même vité commerciale. Quand on pense aux commerçants classes. ne peuvent qu'elle suppose chez eux. personnelles au contact de la famille et dans le monde développées s'attirent l'attention de la société que si elles peuvent lui être utiles. on arriverait un résultat assez paradoxal. car la fonction est dans le présent. C'est moins à la fonction que l'on pense. Or ces qualités naître et se développer. le rang au commerce. lorsqu'aux qualités qu'on classe les hommes qui s'en acquittent. puisqu'elles supposent la connaissance des hommes et de leurs jugements. ou tout au moins du souvenir des jugements que porte la société sur tels magistrats que nous n'avons pas des hautes connus. que si elles permettent à ceux qui les ont d'exercer une de ses fonctions. C'est pourquoi il n'y a pas de représentation de classe qui ne soit à la fois tournée vers le présent et vers le passé. d'envisager la actuelle de la société et d'en concevoir les diverses fonctions. pour s'y élever. ces les aptitudes premier plan. ou tout au moins on évoque le souvenir des aux raisons traditionnelles qui depuis longtemps justifient. pour définir à l'idée abstraite de telle ou telle fonction.390 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE et il ne suffirait pas. structure à leur juste valeur que dans un milieu les apprécier des personnes. une «classe. social où l'on se préoccupe avant tout la notion de juge. s'accomC'est pourquoi du souvenir de tels magistrats que nous pagne toujours avons connus.qui qualifient pour le haut commerce. Si. par exemple.

Certes. Les cadres de la mémoire sont à la fois dans la durée. suivant le sens qu'on choisit pour les parcourir. En d'autres termes les divers groupes en lesquels se décompose la société sont capables à chaque leur passé. Ils ressemblent à ces trains de bois qui descendent le long des cours d'eau. Hors de la durée. il y a bien des faits. représentations et tantôt des notions ou des idées générales. mais lès personnes qui possédèrent au plus haut degré à notre nécessaires pour connaissance les qualités personnelles l'exercer n'ont pu les manifester que dans le passé. d'un souvenir à l'autre. Mais ils se laissent prendre en partie dans le cours du temps. et ne sont pas immobiles. et des cadres évoque ses souvenirs en s'aidant de la mémoire sociale. Plus exactement. entre les individus et les groupes qui la composent. ils communiquent une condition dont ils sont faits un peu concrets images et souvenirs de leur stabilité et de leur généralité. en les à une autre. d'autre part. bien des détails si les autres de certains faits. qu'on remonte le courant. nous l'avons vu. il existe une suffisante unité . les mêmes nous sembleront être tantôt des souvenirs. que descendre ou remonter le cours du temps. la société ne peut vivre que si. n'en gardaient point le souvenir pour lui. si lentement qu'on peut passer sur eux d'un bord à l'autre . instant de reconstruire L'individu le plus souvent. par une série de réflexions et de raisonnements. Mais. ils marchent. aux et hors d'elle. cependant Il en est ainsi des cadres de la mémoire : on peut. que l'individu oublierait. ou qu'on passe d'une rive à l'autre. ils le déforment. en même temps qu'ils le reconstruisent. suivant. Mais. passer aussi bien d'une notion toutes deux générales et intemporelles.CONCLUSION 391 c'est permanente de la vie sociale .

groupe classe sociale (pour ne parler que de ceux-ci). et qu'à chaque époque elle remanie ses souvenirs de manière à les mettre en accord avec les conditions variables de son équilibre. lorschangement. Plaçons-nous donc au point de vue du groupe. Les souvenirs auxquels on n'a qui paraîtrait se reproduisent sans point pensé depuis très longtemps Mais lorsque la réflexion entre en jeu. s'oppose au besoin social d'unité. C'est pourquoi la société tend à écarter de sa mémoire tout ce qui pourrait séparer les individus. avons montré que la mémoire est une fonction collective. religieux. Elle s'accommode de ces conditions. voici ce se passer. C'est la parce qu'on veut y introduire raison ou l'intelligence qui choisirait d'entre tomber laisserait certains les autres suivant un ordre conforme à Mais nous de là bien des altérations. bien que moins inéluctable et moins fatale que la nécessité d'être enfermé dans une. Il n'en est pas moins vrai que la nécessité où sont les hommes de s'enfermer dans des groupes limités. éloigner les groupes les uns des autres. Nous dirons que si les souvenirs disc'est que la société.392 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE de vues. par un effort de raisonnement. durée de vie déterminée. à chaque instant. parmi les souvenirs. reparaissent. pose des moyens nécessaires pour les reproduire. comme elle doit s'accommoder de la durée limitée de la vie individuelle. La multiplicité des groupes humains et leur diversité résultent d'un accroissement des besoins aussi bien et organisatrices de intellectuelles que des facultés la société. il arrive qu'on le déforme. on le reconstruit qu'au lieu de laisser le passé reparaître. eux. Et nous serons amenés peut-être à distinguer dans la pensée sociale deux sortes d'activités: d'une part une mémoire. et disposerait nos idées du moment . c'est-à- . Si l'on s'en tenait à la conscience individuelle. plus de cohérence. famille. au même titre que celle-ci au besoin social de continuité.

Les anciennes s'imposent à nous avec toute représentations la force qui leur vient des sociétés anciennes où elles ont pris forme collective.CONCLUSION 393 dire un cadre fait de notions qui nous servent de points de repère. et qui se rapportent exclusivement au passé . mais ne l'est-il pas beaucoup plus. Si les idées d'aujour- . C'est le présent. D'où tireraient-elles assez de force et de substance ? aux traditions Il n'y a qu'une explication collective pour tenir tête possible. par rapport au passé. puisque la société porte toujours dans sa pensée les cadres de sa mémoire ? Après tout. non de ce qui a été. elle aussi. Sans doute il est difficile de modifier le présent. dégagée de tout parti pris. à certains égards. pourquoi les souvenirs reculeraient-ils devant les idées Pourquoi et réflexions que la société leur oppose ? Ces idées représentent. A ces forces collectives. il faudrait opposer des forces collectives plus grandes. Mais les idées actuelles s'étendent sur une durée beaucoup plus courte. même où elles se font jour ? les traditions céderaient-elles ? Seulement. si on considère la partie de la pensée collective qu'il occupe. la conscience que prend la société de sa situation actuelle . Elles sont d'autant plus fortes qu'elles sont plus anciennes. et qu'est plus élevé le nombre d'hommes. Cette mémoire ne fonctionnerait que sous le contrôle de cette raison. c'est-à-dire dans le présent. de transformer l'image du passé. elles résultent d'une réflexion collective. si l'on veut. et que sont plus étendus les groupes qui les avaient adoptées. et qui ne tient compte que de ce qui existe. d'autre part une activité rationnelle. le présent. qui prend son point de départ dans les conditions où se trouve actuellement la société. n'est-ce point et au moment pour satisfaire à des exigences rationnelles. dans le présent. au moins virtuellement. est peu de chose. qui existe. Quand une société abandonne ou modifie ses traditions.

Si. comme une société plus étendue à une société plus étroite. correspondent ancienne. du moins beaucoup plus large. soit interrompue. comme en général dans nos sociétés. du moins.394 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE d'hui sont capables de supposer aux souvenirs. Un ménage que ceux-ci à tous les courants jeune « se répand » avant de se ressaisir et de prendre net- . du fait qu'une nouvelle vie familiale famille se crée par l'union d'un membre de l'une avec un membre de l'autre. ils s'ouvrent bien plus largement extérieurs. mais il n'importe) d'autres groupes auxquels il tend à s'identifier. avec un nouvel individu une partie de l'atmos'y introduit sphère où il a vécu. Mais. c'est qu'elles sont communes non seulement (comme les traditions) aux membres du groupe considéré. mais aux membres d'autres tradition La raison s'oppose à la groupes contemporains. Partout où elles ne se heurtaient pas aux mêmes traditions qu'en celui-ci. Ce que le groupe oppose à son passé. Alors. quand bien même la famille nouvelle ne serait que le prolongement de l'une ou de l'autre. chaque mariage marque le point de départ d'un groupe domestique réellement nouveau. ou. celle-ci tend à se fermer aux influences du dehors. c'est le passé (plus récent peut-être. elle n'en laisse filtrer et pénétrer en elle que ce qui s'accorde avec son esprit et ses façons de il se peut que la continuité de la penser. bien que les deux conjoints n'oublient et souvenirs dont ils se pénétrèrent au pas les traditions contact de leurs parents. Nous l'avons vu : dans les sociétés où la famille est fortement constituée. ce n'est pas son présent. Au reste les idées actuelles ne sont vraiment nouvelles que pour les membres du groupe où elles pénètrent. elles ont pu se développer librement et prendre elles-mêmes forme de traditions. d'abord. si bien que le milieu moral s'en trouve modifié. et de remc'est qu'elles porter sur eux au point de les transformer. à une expérience sinon aussi collective.

La tradition viendrait vite à bout de telles résistances et de telles révoltes temporaires. Celleslà. est perAinsi. et l'indissolubilité au nom de l'égaindividuelles mariage. à la faveur de circonstances diverses. si elles étaient nées à l'intérieur de la famille elle-même. Dans une société isolée où toutes les familles s'accorderaient à reconnaître l'autorité du absolue du père. la famille méable à la société ambiante. avec tout un milieu social dans lequel baignent les familles. ont été soustraites plus ou moins à la pression des croyances autrefois fixées. si elles répondaient par exemple à un besoin d'indépendance et de renouvellement. des traditions En réalité. mais. Elles n'y réussiraient pas. D'autre part. principes et traditions que par des traditions. puisque les règles et coutumes qui déterminent sa structure et les obligations réciproques de ses membres ont été fixées et lui sont imposées par cette société ? D'ailleurs l'opinion qu'une famille a d'elle-même ne dépend-elle pas bien souvent de celle qu'en ont les autres ? Ces idées nouvelles se substituent aux croyances traditionnelles de la famille et lui présentent son propre passé sous un autre jour. la famille entre en rapports de plus en plus fréquents non seulement avec d'autres familles amies. On ne peut remplacer des principes que par des principes. . de celles-ci. nouvelles existaient déjà dans des familles ou des groupes de familles compris dans la même société que d'autres imbues de traditions et de principes plus anciens. avec beaucoup d'autres par l'intermédiaire encore. Comment en serait-il autrement. dans nos sociétés aussi. senti par certains brusquement de ses membres.CONCLUSION 395 tement conscience de ce qui le distingue des autres. et où naissent et se propagent des coutumes et des croyances qui s'imposent à toutes. ou qu'elle rencontre dans le monde. des revendications lité ou de la liberté n'auraient pas d'écho. et ne se réclament d'aucune en particulier.

simplement fut dit et fait par le Christ et par les chrétiens des premiers siècles. elles ont adopté de nouveaux points de vue sur les hommes et leurs actes. où la famille n'absorberait plus l'individu et se fondrait en partie dans d'autres formes de s'élargirait les Leurs idées et croyances représentent groupement. où la vie familiale tout entier. les fidèles y avaient distingué de siècle en siècle de nouveaux détails et en avaient mieux saisi le sens. des conciles. Le rôle des pères de l'Eglise. qu'en un sens c'en est le tout. barrières que les traditions dressent entre les particulières groupes domestiques seraient abaissées. nous l'avons vu. familles peuvent être exceptionnelles Mais à mesure que les conditions qui les ont ainsi différenciées des autres se renouvellent et se précisent. les fidèles cherchent dans leur religion ce qui peut guider leur dans des conditions qui ne sont pas les mêmes à chaque époque. Mais on pourrait soutenir que ce n'en est pas seulement le principe. se rapporte aux révélations et aux faits surnaturels son appaqui marquèrent rition comme à son vrai principe. Toute religion. elles ont organisé leur vie sur de nouvelles bases. Certes. l'Eglise par les milieux : comme si. de telles et peu nombreuses. au début tout au moins. Du moins. à toutes les époques de mieux comprendre tout ce qui successives. elles se Elles dessinent les traits d'une société où lès multiplient. de ces groupes plus étendus où les naissantes traditions anciennes familles seront absorbées.396 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE Plus sensibles aux conditions présentes qu'au prestige du passé. à qu'il n'y eut qu'un développement force de fixer leurs regards et leur pensée sur de tels souvenirs. Il est naturel qu'ils reçoivent des réponses différentes : mais toutes ces réponses auraient été dès le déconduite but contenues dans la religion : elles n'en exprimeraient que affirme . Là où nous croyons voir une évolution déterminée où le christianisme fut pratiqué. des théologiens et des prêtres aurait été.

ce sont les traditions du dehors qui sont entrées . tout ce qui. certains peuvent paraître moins rationnels que les anciens. mais qui n'en subsisqu'elle condamnait taient pas moins obscurément. étudie comment s'est constituée Seulement. sur bien des points. non pas déformés et dénaturés. lorsqu'on la doctrine chrétienne. Ici encore. sans les admettre au rang de vérités officielles. l'Eglise primitive comprenait beaucoup de communautés qui se sont développées. et l'on s'est d'ailleurs accommodé de bien des contradictions. Au nom de quoi. mais mieux éclairés. à mesure qu'on les rattache au présent et qu'on en tire de nouvelles applications. mais tous également réels. ne résultent pas simplement d'un effort de réflexion sur les données anciennes. on arrive à de tout en ce autres conclusions. Il faudrait donc dire que les souvenirs qui se trouvent à la base de la religion sont. à l'état enveloppé et confus. dans le christianisme sens qu'on retrouverait primitif. on s'en inspirait. depuis. et dont quelques parties au moins finissaient par pénétrer dans le corps du dogme. dans des groupes qui n'avaient pas encore été touchés par la prédication chrétienne. Loin de développer les principes anciens. sives que des idées et points de vue nouveaux s'y sont agrégés. limités. on les a. en a fait succesC'est par une série d'additions partie intégrante. et avec quelle force la réflexion ou l'intuition personnelle eût-elle pu s'op? On n'a pas obéi à de simples nécessités poser à la tradition logiques : parmi les éléments nouveaux. étrangères en partie au christianisme primitif et qui y furent ainsi incorporées. Il y avait des doctrines que l'Eglise tolérait. indépendamment les unes des autres. Or ces idées nouvelles. et sous quelles formes successives elle s'est présentée jusqu'à présent. sous certains rapports. d'autres comme hérésies. Au reste. Il n'y a pas eu développement.CONCLUSION 397 des aspects successifs. on y croyait. Mais certaines de ces idées nouvelles existaient depuis plus ou moins longtemps.

Dans quelles conditions s'engage la lutte entre ceux qui s'appuient sur des titres anciens. l'Eglise serait possible de montrer qu'elle a été la plus accueillante aux idées qui pourraient communes servir de traditions. religieuse c'est que.. Il y a donc des périodes aux hautes classes leur prééminence. Tant il est vrai que la pensée chrétienne ne pouvait admettre de compromis d'autres qu'avec pensées collectives. En d'autres termes. s'adapter qu'à d'autres traditions. c'est le présent. Mais comme: les conditions où vivent les sociétés sont sujettes à changer. que la société ne peut plus Il faut qu'elle modifie sa structure. a choisi entre ces prétendants. mais qui émanaient de groupes avec lesquels elle pouvait espérer se fondre en une société Si elle a écarté le protestantisme. ou ceux qui ne possèdent pas le genre de qualités les plus appréciées dans leur société. et ceux ? On pourrait penser que l'obsqui aspirent à les supplanter tacle où se heurtent les anciennes traditions. Mais il Certes. il mettait la réflexion individuelle au-dessus de la tradition. que sa tradition ne pouvait. étendue. par la doctrine du libre examen. trouvera-t-elle la force nécessaire pour se dégager du passé ? Et suivant ? Une quelles lignes se reconstruira-t-elle société ne peut vivre que si ses institutions reposent sur de fortes croyances collectives. elle a replacé ses traditions plus anciennes dans un ensemble de croyances plus récentes. On aura beau critiquer où l'on conteste en conflit . Des besoins nouveaux sont nés. il arrive qu'aux époques successives ce ne sont pas les mêmes qualités que la conscience collective met au premier plan. parce qu'elle se fonde sur un ordre d'appréciations qui appartient au passé. Mais où satisfaire.398 LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE et en concurrence avec la tradition du dedans. Or ces croyances ne peuvent naître d'une simple réflexion. Les groupes sociaux que nous appelons des classes comprennent les hommes qui possèdent. à une communauté chrétienne plus large.

temps par des groupes a été battue . ont pénétré dans les milieux nobles eux-mêmes. qu'on s'est habitué à penser ainsi. sur des croyances traditionnelles. C'est dans les villes. aussi bien et de commerçants d'industriels que dans les milieux. dans les cercles de marchands et d'artisans. tuaient. de ces idées nouvelles. fondés. conviction s'est implantée qu'il y a un genre des vertus. mais parce qu'on leur a opposé critiqués d'autres privilèges. La société n'abandonnera l'oppression ses croyances anciennes que si elle est assurée d'en trouver d'autres. et qu'il y a des qualités plus précieuses et plus honorables que celles qui confèrent la noblesse. dans des parties étendues de la. dans ces quelques-unes idées. Les privilèges nobles ont reculé. qui avaient pris forme de tradition.: la d'activité la classe noble n'a pu être dépouillée de ses prividu jour où. C'est de ces cercles que ces idées. à mesure que les conditions de l'industrie et du commerce se sont transformées. c'est que. Mais. Si l'ancienne a modifié pour les adapter à bourgeoisie ses traditions. guerplus méritoire que l'exercice rières.. De fait. montrer qu'elles ne répondent plus à. qu'on s'est mis à apprécier un ordre de qualités des nouvelles : sens des forces collectives. les plus au courant des méthodes économiques modernes) de l'ancienne e'est-à-dire hors de la classe où les traditions se perpéindustrie et de l'ancien commerce individualistes. libres corporatives. la situation présente. à son tour. non point parce qu'on les a en eux-mêmes. mettre en oeuvre ceux-ci et à utiliser celles-là. protester contre ou l'exploitation. C'est dans les cercles de financiers et d'hommes d'affaires. elle a reconnu des croyances partagées depuis quelque d'hommes étendus progressifs. dénoncer les abus. comme eux. la tradition bourgeoise en brèche.CONCLUSION 399 les opinions régnantes. lèges que société. compréhension à aptitude modes sociaux de production et d'échange.

une vertu. Purement conventionnelle (en ce sens). derrière un titre. et qu'elles l'expriment. Même lorsqu'elles correspondent au présent. mais ce sont aussi des idées ou des conventions qui résultent de la connaissance du présent. même aucun fait qui serait en désaccord. celle-ci s'efforcerait en vain de ressaisir sous une forme purement concrète telle figure ou tel événement qui a laissé une forte empreinte dans sa mémoire. les idées de la société prennent toujours corps dans des personnes ou dans des groupes .400 LES CADRES SOCIAUX DE LA MEMOIRE c'est que. Il n'y a pas en ce sens d'idée sociale qui ne soit en même temps un souvenir de la société. si peu que ce fût. et qui avait déjà quelque consistance. or des groupes et des personnes existent dans la durée et laissent leur trace dans la mémoire des hommes. En résumé. derrière elles. purement traditionnelle. la pensée sociale serait purement logique : elle n'admettrait que ce qui convient dans les conditions actuelles . dès qu'il pé- . Ce sont des traditions ou des souvenirs collectifs. chez tous les membres du groupe. une qualité. ou sur l'autre. en partie dans celle d'aujourd'hui . tous les souvenirs qui les retiendraient en arrière si peu que ce fût. les croyances sociales. et qui leur permettraient d'être à la fois en partie dans la société d'hier. plus vaste et plus complexe que celle à qui suffisaient les traditions anciennes. dans l'un et l'autre cas. elle réussirait à éteindre. d'autre part. Tout personnage et tout fait historique. elle ne laisserait pénétrer en elle aucune idée. Mais la pensée sociale n'est pas abstraite. avec ses croyances anciennes. elle a aperçu une société en voie d'organisation. quelle que soit leur origine. et l'attachement à des croyances traditionnelles : elle se fonderait tout entière sur l'un. elle voit tout de suite ceux qui la possèdent . la société n'admettrait aucun compromis entre la conscience des conditions présentes. ont un double caractère. Mais. Ainsi.

c'est-àles traditions dire qu'elles puissent prendre place dans sa pensée. s'y en une notion. une mémoire. qu'elles encore les hommes d'aujourd'hui. Ainsi s'explique et les idées actuelles . et que les unes et les autres se réclament en même temps nètre dans cette mémoire. 26 . il devient un de la société. peut époque la société.CONCLUSION 401 transpose en un enseignement. abritait Panthéon de la Rome impériale pourvu que ce fussent des cultes. en un symbole élément du système d'idées et au même titre d'une vie sociale ancienne ou récente. . que puissent s'accorder les traditions c'est qu'en réalité les idées actuelles sont aussi des traditions. les plus anciennes) pourvu que ce soient des idées. et que tout son contenu n'est fait tiellement mais que ceux-là seuls parmi que de souvenirs collectifs. Comme le tous les cultes. intéressent qu'ils les D'où il résulte que la pensée sociale est essencomprennent. la société admet toutes (même les plus récentes) pourvu que ce soient Elle admet de même toutes les idées (même des traditions. où elles ont en quelque sorte pris leur élan. eux et cela seul de chacun d'eux subsiste qu'à toute sur ses cadres actuels. il reçoit un sens . HALBWACHS. travaillant reconstruire.

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Pourquoi Vivacité.. Les points de repère collectifs des souvenirs les plus récents. Comment les cadres de la. Les cadres de la pensée et de la mémoire chez l'enfant et chez l'homme... du raisonnement dans la localisation.TABLE AVANT-PROPOS DES MATIÈRES VII CHAPITRE Le rêve PREMIER et les souvenirs-images I 22 36 ou Nous ne pouvons pas évoquer en rêve des scènes complètes des tableaux détaillés de notre vie d'autrefois Différence entre les cadres de la pensée de la veille et du rêve. La IV des souvenirs 113 126 134 140 Le rôle reconnaissance et la localisation des souvenirs. le passé.. mémoire de reconspermettent tituer les souvenirs La mémoire chez les vieillards et la nostalgie du passé.. CHAPITRE. Les divers groupes colcollectifs sont les supports d'autant de mémoires lectives 155 174 191 .. Les expériences de Head sur les L'aphasie troubles de la pensée conventionnelle chez les aphasiques CHAPITRE La reconstruction III du passé 56 73 86 La déformation des souvenirs d'enfance chez les adultes. CHAPITRE La localisation.. mais elle le reconsLa mémoire ne fait pas revivre truit ... Le langage II et lit mémoire Sous quelle forme les cadres de la pensée sociale pénètrent dans le rêve : le temps et l'espace Le rôle du langage dans le rêve et l'intelligence. et familiarité tous nous les retenons presque L'association des idées et la localisation.

Mémoire social se transmettent des fonctions et des fortunes. Technique CONCLUSION et souvenir collectifs. l'histoire mythique primitive des peuples.404 TABLE DES MATIÈRES V de la famille 199 210 220 228 CHAPITRE La mémoire collective Les cadres de la vie collective et les souvenirs de famille... Nature spécifique Les rapports de parenté et l'histoire de la famille. technique et fonction.. Les vestiges des anciennes croyances subsistent dans les religions nouvelles du passé. Titres et fonctions.. dogmatique CHAPITRE Les classes sociales VII et leurs traditions 243 255 273 Le système des valeurs nobiliaires et les traditions des familles nobles. paysan. En quel autre sens la religion est une commémoration et la passion du Christ.. . Classe bourgeoise traditionnelle et riches progressifs Zone de l'activité et zone des relations personnelles. des Presses Universitaires de France. La famille et le groupe religieux. Dans quelle partie du corps les traditions de classe. La société La religion chrétienne chrétienne et le siècle. Les prénoms La création de familles nouvelles. Les souvenirs collectifs sont à la fois des notions générales et des représentations de faits et de personnes et les idées La mémoire et la raison. Les cadres sociaux de la Perception mémoire... La famille et les autres groupes CHAPITRE La mémoire collective VI religieux des groupes La religion est la reproduction de. PARIS. Clercs et primitive. — 0162.. Noblesse de race et noblesse de robe Vie professionnelle et vie sociale.. Les traditions 301 326 359 369 377 391 Imp. La famille et le groupe des sentiments de famille. sociale de L'appréciation la richesse. L'Eglise laïques La tradition de l'Eglise et les courants mystiques..

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— Les fonctions à la Sorbonne. menLÉVY-BRUHL (L. fesseur de Droit de d'Alger. agrégés de l'Université . E. — La mentalité 1 vol. à la Faculté DEMANGEON.). BOUGLÉ. HUBERT et à l'École des Hautes Études. Faculté HALBWACHS. 1 vol. chargé des Lettres de Lille. à la Faculté des L. SIMIAND. de cours à la Faculté des Lettres de Paris. professeur Le système totémique en Australie. FAUCONNET. in-16. ROUSSEL. MORET. ALCAN . — Les formes à la Sorbonne. L'ANNEE Fondateur SOCIOLOGIQUE : ÉMILE Publiée DURKHEIM par C. publiés sous la direction SOCIOLOGIQUE de E. de l'Institut. protestante de Cours à la Faculté Montpellier. LEVY-BRUHL. professeur des besoins dans les sociétés induset les niveaux de vie.).). (C. Recherches sur la hiérarchie trielles 1 vol. RAY. inspecteur général l'Instruction des Lettres GRANET. BLONDEL. in-8. chargé de cours à la Faculté publique. In-8. 1 vol. P. de l'Université de Paris . professeurs d'Alger. française d'Extrême-Orient. au Collège directeur à l'École d'études des Hautes Études. in-8. DURKHEIM à la Sorbonne. professeur à la Faculté de Théologie de Lille. directeur à l'Ecole préface adjoint pratique 1 vol. HUBERT. MEILLET. au Collège de France. Rédaction : P. 1 vol. professeur a la doyen de Dijon.Essais sur le régime des castes. religieuse. — Le culte des héros.). MAITRE. — Le droit. 5988. in-8. professeur de France . professeur de Varsovie.LIBRERIE FELIX TRAVAUX Volumes BOUGLÉ DE L'ANNEE in-8. Avec 1 carte. de H. Saint Patrick. à la Faculté des Lettres MAUNIER. directeur honoraire de l'École G. — La responsabilité. 1 vol. CZARNOWSKI. in-8. ROURGIN et Jean MARX. PAUL BRODARD. BAYET. (P. contemporaines. fascicules. archivistes. DOUTTE. l'expérlenoe. des Hautes Études. BOURGIN. DAVY. National des Arts professeur Direction: M. deyen de la Faculté de Dijon. in-8. 1 vol. JEANMAIRE. de 1925. FAUCONNET — La classe ouvrière HALBWACHS à l'Université de Strasbourg. in-8. CAHEN. Imp. LÉVY. au Conservatoire GZARNOVSKI. PARODI. l'idéalisme et DAVY des lettres (G. primitive. professeur de Paris. à la Faculté chargé de cours à la Faculté Droit de Paris| à la Faculté de Droit de II. professeur .). chargé H. in-8. d'études MAUSS. professeur DE FELICE. in-8. héros national de l'Irlande. 1 vol. publication complétée par des volumes constituant chacun des mémoires originaux. prode Droit de Lyon. professeur membre de l'Institut. — 5-25. LENOIR. Les cadres sociaux de la mémoire. de la Faculté des Lettres E.. LÉVY-BRUHL. à la Faculté des Lettres P. Cl. membre la collaboration M. proGERNET. — Coulommiers. professeur des Lettres de l'Université de de Paris. élémentaires de la vie DURKHEIM (E. (M. Étude du problème — sociologique contractuel. MARCEL MAUSS Avec A. G. . du contrat. au Conservatoire et Métiers. professeur tales dans les sociétés inférieures. à la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg fesseurs . FAUCONNET de : de l'Institut.). La formation du lien La foi jurée. professeur Lettrés de ('Université de Paris. l'ANNÈE sous forme de SOCIOLOGIQUE reparaîtra A partir quatre annuelle. directeurs M. H.

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Pourquoi nous les retenons presque tous L'association des idées et la localisation. Les vestiges des anciennes croyances subsistent dans les religions nouvelles En quel autre sens la religion est une commémoration du passé. Mémoire des fonctions et des fortunes. Les expériences de Head sur les troubles de la pensée conventionnelle chez les aphasiques CHAPITRE III La reconstruction du passé La déformation des souvenirs d'enfance chez les adultes Les cadres de la pensée et de la mémoire chez l'enfant et chez l'homme Comment les cadres de la mémoire permettent de reconstituer les souvenirs La mémoire chez les vieillards et la nostalgie du passé CHAPITRE IV La localisation des souvenirs La reconnaissance et la localisation des souvenirs. Les prénoms La création de familles nouvelles.AVANT-PROPOS CHAPITRE PREMIER Le rêve et les souvenirs-images Nous ne pouvons pas évoquer en rêve des scènes complètes ou des tableaux détaillés de notre vie d'autrefois Différence entre les cadres de la pensée de la veille et du rêve La mémoire ne fait pas revivre le passé. Titres et fonctions. L'Eglise et le siècle. La famille et les autres groupes CHAPITRE VI La mémoire collective des groupes religieux La religion est la reproduction mythique de l'histoire primitive des peuples. Les points de repère collectifs Vivacité et familiarité des souvenirs les plus récents. La famille et le groupe paysan. L'appréciation sociale de la richesse. Le rôle du raisonnement dans la localisation. Les divers groupes collectifs sont les supports d'autant de mémoires collectives CHAPITRE V La mémoire collective de la famille Les cadres de la vie collective et les souvenirs de famille La famille et le groupe religieux. Noblesse de race et noblesse de robe Vie professionnelle et vie sociale. Nature spécifique des sentiments de famille Les rapports de parenté et l'histoire de la famille. Les traditions et les idées . mais elle le reconstruit CHAPITRE II Le langage et la mémoire Sous quelle forme les cadres de la pensée sociale pénètrent dans le rêve: le temps et l'espace Le rôle du langage dans le rêve L'aphasie et l'intelligence. Les cadres sociaux de la mémoire Les souvenirs collectifs sont à la fois des notions générales et des représentations de faits et de personnes La mémoire et la raison. La société chrétienne primitive. Technique et fonction CONCLUSION Perception et souvenir collectifs. Classe bourgeoise traditionnelle et riches progressifs Zone de l'activité technique et zone des relations personnelles. Clercs et laïques La tradition dogmatique de l'Eglise et les courants mystiques CHAPITRE VII Les classes sociales et leurs traditions Le système des valeurs nobiliaires et les traditions des familles nobles. La religion chrétienne et la passion du Christ. Dans quelle partie du corps social se transmettent les traditions de classe.