Georges Pholien.montaigne Science

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KARLHEINZ STIERLE

rang classique de l'exégèse de Friedrich : "Cet ouvrage reste le meilleur exposé d'ensemble sur la pensée et l'art de Montaigne." (p. 20) Tandis que Friedrich avait pris comme point de départ de ses interprétations le livre des Essais dans sa clôture et dans son aspect de résultat fixé, Starobinski cherche à représenter Montaigne dans l'horizon ouvert d'une pensée enpore en voie de se chercher elle-même, j Starobinski veut saisir Michel Eyquem de Montaigne, cet honnête homme se i mouvant dans un monde ouvert et faisant de l'aventure d'une écriture le projet de sa j'vie, au moment même où, en écrivant, il se rend présente sa propre pensée et , transforme cette présence en une durée paradoxale du momentané. Le programme > de Starobinski est opposé à celui de Friedrich, et pourtant il y a entre ces deux grandes exégèses un accord profond. Le travail de Jean Starobinski est opposé à celui de Friedrich, et pourtant il y a entre :es deux grandes exégèses un accord profond. Le travail de Jean Starobinski accomplit cette démarche complémentaire de l'interprétation que le livre de Friedrich implique comme possibilité non encore réalisée. Si l'interprétation de l'œuvre définitive par Friedrich s'ouvre sur la perception de son devenir, celle de Jean Starobinski, suivant le mouvement de son devenir, se meut dans l'horizon de l'œuvre réalisée. L'œuvre comme acte de réalisation et l'œuvre comme résultat sont les deux aspects complémentaires de sa réalité et deviennent ainsi mutuellement thème et horizon de l'interprétation. Il faut d'abord une explication herméneutique de l'œuvre dans sa forme définitive, avant que l'œuvre en voie de réalisation puisse devenir le thème de son explication.

Karlheinz STIERLE Université de Constance

NOTES La correspondance inédite entre Hugo Friedrich et Gerhard Hess se trouve à la collection Hess, dans la bibliothèque de l'université de Constance. Du repentir (III, 2), Essais, texte établi et annoté par Albert Thibaudet, Edition de la Pléiade, Paris, 1950, p. 899. Friedrich NIETZSCHE, Menschliches, Allzumenschliches, 11,2 : Der Wanderer und sein, Schatten, n° 214, Sâmtliche Werke (Krôner-Ausgabe, Bd. III, Stuttgart 1964, S. 275. Cf. Karlheinz STIERLE, "Vom Gehen, Reiten und Fahren. Der Reflexionszusammenhang von Montaignes 'Des coches'", Poetica 14 (1982), pp. 195-212. Paul de MAN, Blindness and Insight. Essays in the Rhetoric of Contemporary Criticism, 2London 1983. D.C. Cabeen (Ed.), A critical Bibliography of French Literature, vol. II : Sixteenh Century (ed. :A.H. Schulz), chap. X : Michel Eyquem de Montaigne par R.R. Strawn et S.F. Will, Syracuse University Press 1956, p. 168.

/ hender la nature dans ses manifestations est d'avance récusée. que "Nature s'est obligée à ne rien faire autre. 540. c'est-à-dire des relations mêmes que la science moderne s'efforce de débusquer. Voilà la différence capitale qui sépare Montaigne de bon nombre de nos philosophes et de nosl hommes de science. ou loups-garous. puisque Dieu est tout puissant. Pline et Plutarque (p. Comment. Il n'est pas question de préférer l'une ou l'autre méthode : celle du métaphysicien. D'autre part. il est tout naturel d'accepter celle que fournissent les mythes. mais il ne les rejette pas en bloc non plus. Il est donc absurde de chercher des lois qui n'existent pas. qui se heurte à une nature impénétrable. Il ne faut pas perdre de vue que la diversité des phénomènes apparaît à ses yeux d'autant plus grande qu'il accepte pas mal de fables que lui rapportent ses lectures. Montaigne est disposé à accueillir là première légende venue et à tenir pour vrais des faits dont nous suspecterions l'authenticité. Certes. à la vanité des savants. que l'observation des phénomènes ne peut conduire à la vérité parce que la matière est imparfaite par essence. Montaigne. 1065. L'unicité de chacun empêche de tirer quelque en. A défaut d'explication scientifique. lignes 36 à 38). Celle-ci ne peut atteindre aux sources de la connaissance sans le secours de Dieu (p. Dès lors que toute tentative d'appré. ne les prend pas tous pour argent comptant. définir l'homme. lignes 6 à 13). Il est encore d'autres raisons pour lesquelles la science. mais parce que la création. La superstition commence avec le refus d'affronter l'imaginaire au savoir scientifique. ou demi-poissons. échappe aux prises de l'intelligence humajine. en effet. ou cyclopéens. Aussi n'est-il pas enclin à contrôler les témoignages extraordinaires. que mentionnent Hérodote. que nous ne pouvons nous y Fier ! Convaincu qu'il n'existe pas de frontière rigoureuse entre le naturel et le surnaturel. à la certitude des doctrinaires qu'il s'en prend. Il n'est pas de méthode scientifique possible pour qui estime qu'il n'existe pas deux phénomènes qui soient vraiment identiques (p. nous avons de l'univers une image si grossière et si incomplète. il conteste formellement la présence de constantes dans l'univers. pour nous. les effects ne reportent qu'à demy leurs causes" (p. compte tenu "des formes mestisses et ambiguës entre l'humaine nature et la brutale" : hommes sans tête ou à tète de chien. Montaigne ne pense pas. Ce n'est pas tomber dans la superstition que d'admettre le surnaturel quand le domaine de la nature n'est exploré que sur les bords. On ne manquera pas de relever ici la fermeté tout exceptionnelle de Montaigne : il ne se contente pas de mettre en doute la possibilité d'une science fondée sur l'observation. l'envie de connaître doit être tenue pour un travers de l'intelligence qui s'acharne dans une entreprise condamnée dans son principe (p.. puisqu'elle interdit toute synthèse qui permettrait ( d'atteindre le général à travers le particulier. l'invraisemblance ne prouve pas nécessairement . "es choses naturelles.seignement de l'observation. différence qu'il faut avoir présente à l'esprit quand on le lit ! Ce n'est pas seulement aux insuffisances de la science de son temps. 531). lignes 13 à 16). issue de l'intelligence divine. 1068. il la nie ! Quand il déclare. bien sûr. est inconcevable pour Montaigne. celle du théologien ou celle du savant. à la manière des scolastiques. au sens moderne du terme.V MONTAIGNE ET LA SOENCE 't ' 63 et fausses apparences : la défaillance du jugement ou la superstition ne sont pas à mettre en cause en l'occurrence. 1065). par exemple. qui ne fust dissemblable" (p. à la sottise des pédants. Il va beaucoup plus loin en dénonçant la folle prétention de connaître. 525) ? Rien n'est impossible. Puisque Dieu gouverne l'univers.

ny de conjecture. * Comme on voit.) Donc le chercheur n'a aucun secours à attendre d'où que ce soit. C'est au nom du bon sens qu'il s'insurge contre les élucubrations farfelues de certains philosophes. Les erreurs ne pouvant être corrigées en l'absence de preuves expérimentales. 571. qu'il n'est même pas possible de tomber d'accord sur la durée d'un phénomène aussi banal que la grossesse (p. -puisque cette relation n'est pas constante. -nous l'avons vu-. Aussi ne peut-on tirer de celles-ci quelque instruction que ce soit (p. combien de fois fut elle reiterée ? et cette longue cordée de fortunes et de r'encontres. si la non-répétabilité des phénomènes ne rendait pas celui-ci illusoire. n'imagine pas. 782). il serait imprudent d'en attendre une réponse aux interrogations de la philosophie. ignorant qu'elle peut être systématique. lignes 5 et 6). il faut renoncer à étudier les faits.J J" -Jt 64 GEORGES PHOLIEN /t c VÀÏ \ l'inexistence d'un fait. Le curieux "à tout cela n'estant guidé ny d'argument. entre un échantillon et un étalon. r'enfilée. Rien d'étonnant. lignes 9 à 15). Ses données sont le fruit du hasard. puisqu'elle n'est pas méthodique. Dans l'impossibilité où il se trouve d'établir un lien entre un fait et sa cause présumée. Chez Montaigne. déclenche-t-elle un besoin de vérification. qui les exclut. Quant à l'observation. ains du seul mou' vement de la fortune. 557. elle n'alerte pas l'esprit critique.. Montaigne. puisqu'elle dépend des sens de l'observateur (pp. auquel il aspire. en même temps que la notion de loi naturelle. mais. lignes 7 à 11).est précisément la mesure. la possibilité d'une méthode inductive. c'est-à-dire la relation. 284. Montaigne devine le rôle que l'hypothèse et le calcul statistique pourraient jouer dans l'investigation. Il ne faudrait pas voir là les prémices de la pensée scientifique moderne. Teglée et méthodique" (p. Mais il n'a pas la moindre idée . 538. L'unicité des phénomènes. Il constate. mais nul autre (p. dès lors. La complexité des circonstances est telle. quand cette pretive auroit esté parfaicte. Ils peuvent enrichir le savoir pratique. (Montaigne commet un non-sens volontaire en accolant ces trois épithètes au substantif "fortune". ny d'inspiration divine. lignes 22 à 33). 782. Cet "instrument judicatoire". Les quelques enseignements induits de faits observés n'ont de portée qu'utile .il ne faut jamais exclure formellement l'intervention du hasard : Davantage. Non seulement l'observation rie peut être systématique.. -mais chimérique à ses yeux. sous peine de tomber dans une témérité funeste (p. en opposant tout simplement l'observation banale aux raisonnements qui voudraient nier l'évidence. 535. Il ne conviendrait pas d'exagérer la portée du passage où Montaigne déclare leur faire plus confiance qu'aux raisonnements (p. 782). qu'il est tout à fait improbable qu'une vérité se découvre fortuitement. si l'observation confirme les thèses les plus contradictoires (p. établie expérimentalement. en effet. lignes 11 à 17). qu'elle puisse constituer un des fondements de la connaissance. il faudrait que ce fut par une fortune parfectement artificielle. 600-601). du moins. 598 à 600). pour en conclurre une regie ? (p. mais elle ne peut être objective non plus. Montaigne ne conçoit la possibilité d'une connaissance quantitative. Pas plus que la méthode expérimentale. ny d'exemple. par exemple. lignes 14 à 17). la ncn-répétabilité de leur enchaînement ainsi que la toute-puissance divine écartent donc. la seule susceptible de recevoir l'adhésion universelle (pp.

' •9' I Puisque la nature est bonne. Ce n'est pas l'esprit scientifique qui le pousse à bannir ici le sumatu. mais aussi des savants du XX e qui estiment que. . lignes 13 à 15) ! C'est l'instinct qui nous dicte notre comportement (p. ' (p. ? . l'esprit critique l'emporte sur le' ' . servent que d'aliment à notre curiosité". stérilise la recherche. * riosité et le doute. nos cogitations n'influent pas sur eux. que "les extrémités de notre perquisition tombant en éblouissement" (p. en disculpant les sorciers. Il n'imagine pas qu'on puisse prévenir un mal quand on en connaît les causes. en premier lieu à l'imagination. 460. affiché dans les Essais. il pouvait passer pour leur . elle. XXI) aux effets les plus surprenants de celle-ci sur " ' l'organisme. le seul effet du savoir est de nous tourmenter d'avance (p. le lien entre savoir et pouvoir échappe à l'auteur des Essais.MONTAIGNE ET LA SCIENCE • ' 67 / rtïUt'eke. 766. 1088). La création revêt un caractère sacré. 1052. C'est pourquoi Montaigne met à plus haut prix les connaissances empiriques du commun des mortels et nous invite à ne pas "regimber contre la nécessité naturelle" (p. 1113. la sagesse prescrit de s'en tenir aux faits. lui aussi. t. Nous ne pouvons prétendre la corriger sans porter sur elle une main sacrilège. Or. de poursuivre l'investigation au-delà de certaines bornes comme un signe avant-coureur du positivisme. 1031. lignes 5 à 7 et 18 à 24) . C'est aussi parce qu'il fait confiance à la création qu'il ne croit pas aux sorciers : Satan n'y a nulle place. lignes 19 à 21). qu'il tient pour le sommet de la sagesse. Ainsi la médecine se fait ' /M* ' k! . En la circonstance. qui est une pure spéculation. 544). j Quelle sottise aussi nous pousse à faire cette injure au Créateur (p. qui estime. ». Il ne suppose pas un instant que la connaissance théorique puisse avoir des effets bénéfiques (p. 1090). Orgueil insensé de celui qui croit savoir mieux que Dieu ce qui convient à l'homme ! Laissons faire un peu à nature : èlle entend mieux ses affaires que nous (p.n \ f rel. lignes 13 à 16). qui est pratique et non spéculatif.. . D'où sa propension à imputer les prétendus faits de sorcellerie à des causes naturelles. déclare-t-il page 1073. cherche à en modifier le cours (p./ •v. Il n'en reste pas "1 \ moins qu'en démythifiant la sorcellerie. au point de consacrer tout un chapitre (Liv. 487. que Montaigne condamne si fermement la première : elle est source d'erreurs. 1073. . La recommandation de Montaigne. • } !. que stimulait le tourment de l'inconnu. on s'expose à de graves mécomptes quand on. \r f. non pas départ de découvertes. ch... tandis que la curiosité détourne la raison de son objet. mais son optimisme naturaliste. lignes 1 à 14). Il est aux antipodes. non seulement du scientisme du XIX e siècle.. il savait qu'il prenait de grands risques » • . complice ou voir son orthodoxie remise en question.. l'amélioration de nos conditions de vie tient du moins à la découverte du plus grand nombre de ses mécanismes. "Les inquisitions et contemplations philosophiques ne . . lignes 19 à 28). lignes 14 et 15). Au contraire. car. Sans relation avec les faits. si le dernier mot de l'univers est horà de notre portée. La nature a pourvu aux défaillances de notre intelligence en nous donnant l'intuition de la conduite utile (p. I. parce qu'elle assigne à la curiosité un champ beaucoup trop restreint. souci de sa quiétude. Ce serait une erreur de considérer le refus. Il est à cent lieues d'un Claude Bernard. • •. et ses soi-disant lieutenants ne sont que de malheureux illuminés.

Il ne conçoit la première qu'à travers une caricature. pour affaiblir. c'est pour vanter le stoïcisme des simples et. que Montaigne découvre la vanité du savoir scientifique. 634-635) ? Par leur effets souvent catastrophiques. chez lui. comme ceux de notre organisme. la comparaison que fait Montaigne montre en quel mépris il la tient (p. et Montaigne n'était pas en mesure de prévoir le rôle futur de l'observation systématique et l'expérimentation.. quand notre être lui-même nous est fermé (p. car "tout ce qui vient au revers du cours de nature peut estre fascheux. C'est d'abord à travers l'impuissance de la médecine. Au lieu d'éclairer le chercheur. lignes 12 à 20). lignes 20 à 23). donc nocive (p. S'il fait allusion à la peste. bien que cet art fût millénaire. Puisque les phénomènes sont rebelles à l'analyse et leur explication à tout contrôle. 491. 1089. il faudrait que le médecin eût observé sur lui-même les effets de toutes les maladies qu'il soigne. elles le plongeaient davantage dans la confusion en se multipliant. Quant à l'observation in vitro. 557. 1090). l'observation étant empirique. les thérapeutiques de l'époque confirment à suffisance les objections contre toute entreprise qui cherche à modifier le cours des phénomènes naturels. les autres mécanismes naturels sont impénétrables. Il ne pouvait en être autrement tant que. Dès lors. Elle est contre-nature. Comme la plupart de ses contemporains. il est logiquement enclin à penser que. le plus sage est de nous soumettre à un ordre sur lequel nous n'avons pas d'action : Il faut souffrir doucement les lois de nostre condition. il n'avait fait aucun progrès sur la souffrance et sur la mort. lignes 19 à 23 et pp. d'opposer à l'entendement humain et à ses entreprises funestes la nature et ses bienfaits. 766. bien involontaire du reste : pour que la médecine fût efficace. qui entreprenoit de faire à coups de pied avec sa mule (pp. Comment serions-nous capables d'expliquer quelque phénomène que ce soit. Montaigne estimait probablement que le premier objet des sciences de la nature était la guérison des malades. incapable de le délivrer de ses atroces coliques néphrétiques. 1079). comme chacun de nous relève les effets de son propre régime (p. 127.. Les préjudices causés par l'incompétence des médecins sont une raison supplémentaire de faire confiance aux leçons que donne la nature en matière de santé comme ailleurs. au chapitre des Cannibales. C'est presque une manie. il accuse les techniques de les malmener à nos dépens (p. l'ignorance est préférable à un savoir fatalement erroné. 207). quand il traite des autres maladies. 1079).la complice de la maladie en affaiblissant les défenses naturelles de l'organisme. en despit de toute medecine [. pour estre malades. lignes 6 à 9). Car Montaigne ne juge pas seulement le savant incapable d'expliquer les phénomènes. il peint l'état de nature comme une une sorte de Cocagne où "toute la journée se passe à dancer" (p. Nous sommes pour vieillir. Or. c'est pour dauber sur les prétentions de la médecine et des savants en général. La résistance de la nature doit être la même partout (p. sa méfiance à l'égard de la rai- . A partir de sa propre expérience. lignes 19 et 20). parce que les individus ne tentent pas de modifier leurs conditions d'existence. En revanche. 1102). Car il se garde de mentionner les cataclysmes. mais ce qui vient selon elle doibt estre tousjours plaisant" (p. et où la vertu règne'. D'autre part.] D'essayer à regimber contre la nécessité naturelle. les investigations demeuraient incomplètes et superficielles. c'est représenter la folie de Ctesiphon.

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