ÉDITION SPÉCIALE

HOMMAGE AUX MOUDJAHIDATE

ETERNELLE  RECONNAISSANCE
ÉDITÉ PAR LE QUOTIDIEN NATIONAL EL MOUDJAHID 8 Mars 2014

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JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME

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«(...) La flamme de la résistance resta vivace dans le cœur des Algériens à travers toute la patrie, de l'émir Abdelkader à l'Ouest, à Mohamed El-Kablouti à l'extrême-Est, et de Cheikh Amoud à l'extrême-Sud, à Fatma N'soumer et les gens de Ferdjioua à l'extrême-Nord, en passant par des dizaines de soulèvements et de révolutions. Cette résistance persista sous diverses formes à travers les courants et les partis politiques, de toutes les obédiences. Elle encadra des catégories de la société algérienne colonisée selon leurs convictions, entre réformatrices, électoralistes ou radicalistes. C'est ainsi, jusqu'au jour où Dieu gratifia ce pays du courant du mouvement national dont la vision d'avenir s'est révélée judicieuse, et les positions en harmonie avec les revendications et les aspirations du peuple. Le processus de l'histoire entama alors, une gestation difficile qui a permis à l'Algérie de voir son soleil se lever le jour du déclenchement de la guerre de Libération, dont nous fêtons aujourd'hui, le cinquantenaire. Ce long parcours a été un chemin semé d'embûches tout au long duquel le peule algérien a subi toutes sortes de répression et de despotisme pour sa détermination à affirmer sa personnalité nationale, son attachement aux constantes de son identité, dans toutes ses dimensions, et son refus de toute servilité. Il a payé, au prix de son sang et de lourds sacrifices, son aspiration à

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la culture de l'ère et aux idéaux de liberté et de justice ce qui lui a permis d'allier entre l'authenticité et la modernité dans sa guerre de Révolution. Le déclenchement de la Révolution sur fond de nombreux signes précurseurs a été une sorte de nouvelle induction de l'histoire nationale et une conciliation entre l'extraordinaire volonté collective de la nation et l'impératif d'une vie libre et digne. Ce fut alors une authentique révolution populaire qui a exercé la dialectique de l'acte et de la parole à travers le développement du possible, en adéquation avec la réalité et les potentialités de la nation. Elle a dépassé, par cet élan, le concept de guerre, au sens d'acte violent et de riposte, à celui d'une révolution globale qui réconcilie l'homme avec ses dimensions matérielles, humaines et culturelles, rendant ainsi difficile à l'occupant, la compréhension et l'affrontement de cette nouvelle "Force". L'éclat de la Révolution et l'écho de ses réalisations ont retenti à travers le monde entier, suscitant ainsi la sympathie de beaucoup de peuples et de pays. Elle s'est transformée, au fil du temps, en projet de libération humaine et de délivrance du joug de l'occupation et de la répression dans le monde (...)» Extrait du discours du Président de la République Abdelaziz Bouteflika, à l’occasion du 50e anniversaire du déclenchement de la Révolution de Novembre.

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Éternelle  reconnaissance

n ne cessera jamais de le dire, nous avons une dette éternelle envers les moudjahidate de notre guerre de Libération. Leur combat et leur extraordinaire courage ont défrayé la chronique à l’époque, et elles continuent d’inspirer toutes celles et tous ceux, de par le monde, qui aspirent à vivre libres et dignes, débarrassés de toutes formes de domination. Dans les campagnes, les villes et même sur le territoire de l’ennemi, c’était sur leurs frêles épaules que reposait le destin de la Révolution. Les sacrifices de la femme algérienne sont gravés au panthéon de l’histoire. Et si certains noms sont entrés dans la légende, des milliers de femmes, qui ont fait fi de la pesanteur familiale pour entrer dans la Révolution par la grande porte, sont restées méconnues. C’est dans cet esprit que le quotidien El Moudjahid, dont la principale ambition est de participer à l’écriture de l’histoire de notre glorieuse Révolution, saisit l’occasion de la célébration de la journée internationale de la Femme, pour mettre au jour le combat de femmes anonymes qui ont contribué à la libération du pays. Convaincu que les témoignages de toutes les moudjahidate sont d’un précieux apport à l’écriture de l’histoire, et donc à la mémoire nationale, notre quotidien, qui avait, en 2013, consacré une édition spéciale aux moudjahidate de la 7e Wilaya, a voulu, pour cette année, et dans le sillage de la célébration du 60e anniversaire du déclenchement du premier Novembre 1954, apporter la lumière sur l’engagement et les sacrifices consentis par la femme algérienne dans les Wilayas historiques V et VI, du fait que celles-ci couvraient la région Sud. Nos reporters ont rencontré des femmes qui ont participé à la grande épopée du peuple algérien. Un peuple qui s’est engagé dans la libération d’une Algérie une et indivisible. Ces femmes, aujourd’hui, en dépit de leur âge avancé, se souviennent encore de leur engagement pour un seul idéal : la liberté. Pas pour elles mais pour tous les enfants de l’Algérie. Bravant les interdits de la société traditionnelle, elles ont côtoyé des hommes, séjourné dans des prisons, subi la torture et toutes sortes d’humiliations. Ces femmes, analphabètes, n’avaient pas besoin de lire ou d’écrire pour saisir les messages de la Révolution.  Elles avaient appris le maniement d’armes, elles habituées aux tâches ménagères. Elles racontent qu’elles ont su s’imposer et susciter le respect des «frères» qui les ont pleinement acceptées. Malgré le siège et les barbelés entourant les frontières à l’Est et à l’Ouest, et en dépit des champs de mines antipersonnel,  ces femmes ont, en toute discrétion, réussi à acheminer des armes, soigné les moudjahidine. Par leur courage et détermination, elles ont déstabilisé l’ennemi. «Elles étaient des hommes parmi les hommes.» Cette édition met les projecteurs sur dix femmes anonymes, que la postérité n’a pas encore daigné leur rendre hommage. Et dont la mémoire ne s’est pas encore prosternée devant leur gloire. Chacune d’elles raconte, à sa façon, son parcours, ses souvenirs. Leurs témoignages sur ce qu’elles appellent un devoir sont si émouvants qu’ils suscitent respect et admiration.   Nora Chergui

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BATTANTES discrètes et effacées
JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
La guerre de Libération nationale a fait de la femme algérienne un acteur décisif par sa présence multiforme sur tous les terrains de la lutte, maquis, guérilla urbaine, prison, camps, travail dans la clandestinité en Algérie comme en France.

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es poseuses de bombe ont été médiatisées dans la colonie comme en métropole. Les autres le furent moins, mais cela ne diminue en rien leur rôle dans la lutte contre l'armée coloniale. C’est le cas de la participation de la femme dans le sud du pays à la guerre de Libération. Du point de vue du professeur d’histoire à l’université d’Alger et spécialiste du mouvement nationale, Mohamed Lahcène Zghidi, «l’Algérien, et particulièrement le "rural" et le "sudiste", ne considérait pas la valeur du militantisme de la femme. Il ne l’a facilité ni dans les textes ni dans les actes. Il a canalisé l’acte de la femme dans le strict respect des conditions environnementales et religieuses. Elle était confinée dans un statut social subalterne qui exigeait son absence dans le monde extérieur. Pendant la colonisation, quand les besoins l’exigeaient, elle assumait le travail de cuisinière, d’infirmière ou encore de gestionnaire des refuges pour les moudjahidine. Dans ce cas précis, le contact avec le monde extérieur n’était pas le désir pour une plénitude ou une éclosion de mérite, mais exclusivement pour un besoin de survie». M. Zghidi affirme qu’«en 1954, très peu de femmes du Sud étaient plus ou moins alphabétisées, elles ont fréquenté, dans leur majorité, la médersa, école qui dispensait un enseignement primaire en arabe. Cette dernière était fondée par des associations culturelles à caractère religieux. Malheureusement, la fille abandonnait la médersa dès sa puberté pour se préparer au mariage. Dans ces établissements privés, le programme consistait à l’apprentissage du Coran, de la grammaire, de la géographie et de l’histoire de l’islam uniquement. L’enseignement de l’histoire de l’Algérie n’était pas permis par l’administration coloniale. Écrire et lire l’arabe permettaient déjà l’appréciation de l’identité algérienne dans le concept colonial établi. Rares, étaient les filles qui ont accédé à l’enseignement secondaire. Le peu, appartenait à des familles dont le rang social était aisé. Gardiennes des valeurs Avec le déclenchement de la guerre de Libération, l’engagement des femmes du Sud n’était circonscrit qu’au seul domaine

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social et culturel. Elles faisaient barrage à la pénétration de la civilisation européenne, un rôle de premier plan. Elles freinaient tout ce qui venait de l’extérieur. Elles sont devenues les gardiennes vigilantes de notre société. «Mais elles ne se suffisaient pas de ça», affirme professeur Zghidi. «Il est impossible de recenser toutes celles qui — surtout modestement — ont contribué à l’indépendance du pays d’une manière ou d’une autre.

Toutes ces femmes qui, outre leur prestigieux combat, se distinguent par leur "invisibilité" estimant qu’elles n’ont fait que leur devoir.Ces Algériennes de cœur, qui ont défendu l’Algérie et qui méritent mille fois d’être à l’honneur, bien que leur modestie et leur grandeur d’âme leurs interdisent d’être aux premières loges.» L’histoire retiendra que même si «la femme du Sud n’a pas participé physiquement aux combats, elle a été de tous les fronts, elle

gérait les refuges qui abritaient les moudjahidine revenus des maquis, elle prodiguait des soins aux blessés, elle conservait et gardait jalousement documents et armes de guerre, certaines femmes se sont retrouvées les mains handicapées à force d’avoir pétri du pain. Beaucoup de ces femmes ont fait de la prison, ont été torturées. Nombreuses sont celles qui furent battues, violées, blessées ou tuées. Plus nombreuses encore sont celles qui ont été arrachées à leur village devenu "zone interdite" pour être confinées dans des "centres de regroupement" situés à proximitéd’une caserne et entourés de barbelés». Boussada, Bisker, Bouzbid, Daha des noms inconnus dans l’histoire de la Révolution me M Boussada, Mme Bisker, Mme Bouzbid, Mme Daha, celle-ci qui a pris les armes avec ses deux fils, au Sud, toutes celles qui avaient un père, un frère, un mari, un fils membres de l’ALN ont participé indirectement à la guerre, ont été

sujettes aux interrogatoires et à la torture. 50 ans après l’indépendance, toutes ces inconnues qui ont porté bien haut leurs frères d’armes n’ont pas le statut de moudjahidate. Ces femmes du sud du pays qui ont mis en place toute une logistique d’aide à la guerre de Libération dans le Sud algérien n’ont pas connu la reconnaissance de leur rôle et leur participation militante. Le professeur Zghidi appelle les étudiants et chercheurs en histoire à faire un grand travail de prospection pour faire connaître toutes ces femmes, leur rendre hommage et confirmer leur existence dans l’histoire pour une reconnaissance officielle. «Il faut forcer des portes pour retrouver ces femmes, il faut relever le défi de ramasser et collecter les informations et les données, il faut lever le voile sur cette partie de l’histoire qui ne reconnaît pas ceux qui l’ont fait», dit-il. «Il est temps que toutes ces femmes du Sud aient la reconnaissance qui leur est dû.» Farida Larbi

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BENSALEH AMARA :

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ensaleh Amar de son vrai nom, épouse de Djleila, née le 11 février 1937 à Nedans la droma wilaya de Tlemcen, est une brave moudjahida qui a rejoint le maquis à l’âge de 19 ans, laissant derrière elle, sa famille. C’est dans sa demeure, sise au quartier Merrah dans la wilaya de Béchar, où elle réside, qu’elle nous relate son engagement. «J’ai rejoint les rangs de l’ALN à Djebel Fellaoussène en 1956 par le biais d’une certaine Fatma. J’avais à peine 19 ans, et je venais de célébrer mes fiançailles. Il était difficile pour moi de laisser tomber ma famille ou d’être à l’origine de leur chagrin, mais il fallait le faire. Je suis partie à l’insu de tous,

La guerre de Libération nationale n’aurait jamais eu son radieux dénouement si les efforts de tous ses enfants n’étaient pas réunis. Certains ont combattu la horde coloniale en prenant les armes, d’autres par la plume… Bensaleh Amara, infirmière à la Wilaya V, avait soigné les blessures d’une centaine de moudjahidine et soulagé les maux de ceux qui ont souffert pour que l’Algérie se libère du joug colonial.
seule ma grande sœur m’avait encouragée», s’est-elle rappelée. Les raisons de faire un tel choix sont interminables, selon elle, cependant elle en évoque la plus marquante : «Il y avait une école à Nedroma qui avait ouvert ses portes en 1953, elle s’est transformée par la suite en un centre de torture. Je me rappelle du professeur Benyeles qui ne cessait de nous répéter : "Vous voyez ce drapeau qui est brandi là-haut ? (le drapeau français, ndlr). Il n’est pas le nôtre. Le drapeau algérien est bien gardé dans nos armoires, et il viendra le jour où nous le sortirons et le brandirons haut." Cela m’avait beaucoup marquée, et je me sentais dans l’obligation d’apporter ma contribution à la libération de mon pays.» Soignante au maquis Le combat héroïque de Bensaleh Amara, connue sous le nom de Khadidja, a eu lieu à la Wilaya V ; elle était sous les ordres du célèbre commandant Rachid. De 1956 à 1958 , elle sillonnait, avec les moudjahidine, en sa qualité d’infirmière, tout le nord-ouest de l’Algérie. Un tandem fut formé avec une certaine Yamina, infirmière elle aussi. En l’évoquant, elle se remémore un douloureux épisode : «Un certain Ahmed nous conduisait de village en village. Et puis, d’un seul coup, il s’était éclipsé. Certains l’avaient aperçu dans un poste français. Nous étions dans un village qui s’appelait El-Mtaria (aux alentours de Tlemcen, ndlr). Il nous avait trahi, j’ai réussi miraculeusement à leur échapper, mais, hélas, Yamina fut capturée et sauvagement torturée, à l’instar d’un bon nombre d’habitants dont certains ont rendu l’âme. L’intervention militaire française était barbare. Ils ont brûlé les moissons. Parmi les images que je ne risque pas d’oublier, celle du vieillard qui se faisait assommer par les militaires français jusqu’au point de ne plus pouvoir se tenir debout. Un autre moudjahid qui tentait de quitter le village au moment de l’assaut est mort sous mes yeux.» Dans le récit de cette héroïne, un seul mot qui ne figure pas dans son vocabulaire révolutionnaire : la peur. Sa conviction du triomphe de la cause nationale était si grande et la poussait à aller jusqu’au bout de son engagement. «Nous ignorons ce que signifiait le mot peur, nous marchions toujours droit devant, la lumière de l’indépendance nous éclairait. J’ai mené mon combat pour l’amour de la patrie. J’avais de bonnes notions en pharmacie. On nous a inculqués des notions sur les médicaments, comment aider et réconforter en tant qu’infirmière, nous soignions les soldats blessés, nous soignions même les villageois malades qui ne pouvaient pas aller se soigner dans les hôpitaux français», a-telle ajouté. Toujours la tête haute Elle nous raconte les âpres conditions dans lesquelles, elle et d’au-

«La lumière de l’indépendance éclairait notre chemin»

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tres moudjahidate ont traversé les frontières à pied, à plat-ventre, les lignes Challe et Morice au péril de leur vie. Elles étaient 70 moudjahidate à séjourner jusqu’à l’indépendance dans une caserne de l’ALN à Oujda ; elles avaient pour objectif, la prise en charge des moudjahidine blessés, se déplaçant parfois aux champs de bataille pour les soigner. Bensaleh Amara se souvient de la visite du prestigieux colonel Lotfi. «Le colonel Lotfi était venu avec le commandant Ferradj nous rendre visite. Par respect, nous avons baissé nos têtes, il nous avait dit une phrase qui résonne encore dans ma tête : "Levez la tête. La femme algérienne doit toujours avoir la tête haute. Les hommes de ce pays y veilleront." C’était de là qu’il était parti à Béchar pour aller à la rencontre de son destin», a-t-elle confié. À l’aube de l’indépendance, Bensaleh Amara s’est installée à Béchar avec son époux qui était, durant la Révolution, commissaire politique du FLN. Elle dit avoir écrit un poème sur djebel Fellaoussène, théâtre de ses premiers combats. Ce témoignage inédit rime comme un chant sacré d’une femme qui a brisé les chaînes de la peur pour donner sa vie à l’Algérie. Elle conclut avec un message aux futures générations : «Prenez soin de l’Algérie et souvenez-vous du million et demi de chouhada morts pour que vive l’Algérie !» Kader Bentounes

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Elle raconte et se raconte avec une humilité déconcertante : ni emphase ni langue de bois, juste des mots simples, mais qui sonnent et résonnent si fort que l’on croirait revivre la guerre de Libération. Ses affres et atrocités sont narrées pourtant avec pudeur par el hadja Naoui Rahma, qui a vécu l’enfer à l’instar de ses frères et sœurs d’armes avant de goûter enfin aux fruits si savoureux de la liberté et de la dignité recouvrées…

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«Un seul mot d’ordre : rejoindre El Djabha»
EL HADJA RAHMA NAOUI

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lle habite une modeste demeure à Timimoun  : un décor aussi sobre que la sobriété de notre interlocutrice moudjahida et pas peu fière de l’avoir été «ainsi va la vie», se contentera-t-elle de laisser tomber uniment… Pas un mot de travers, pas un mot déplacé à l’endroit de quiconque. Ce n’est pas de la résignation, mais sans doute cette pudeur si propre aux gens bien nés, car El hadja Naoui Rahma, qui porte ses soixante seize ans «comme elle peut», et par moments tout au long de son récit «épique» la machine grince… les souvenirs de la guerre de Libération «qu’elle a vécue dans sa chair» à l’instar de ses autres consœurs affluent et refluent. Et l’incessant va et vient de la mémoire trop sollicitée voire même harcelée juste pour lui tirer les vers du nez si l’on ose dire ou tout simplement lorsqu’un détail nous échappe, cet incessant flux et reflux donc bute par endroit sinon coince lorsque cette même mémoire se refuse au rafraîchissement. Alors elle s’excuse, la brave dame «de ne plus avoir la mémoire trop fraîche». Pourtant ô miracle le film précis et concis des événements qui ont marqués sa trajectoire lui revient et son regard s’illumine heureuse de pouvoir enfin «récupérer sa boîte noire» si précieuse et pour l’interviewer et surtout pour la mémoire collective… El hadja exhibe sa carte d’identité pour que la photographe l’immortalise… Pour tous les friands du fait historique daté, Rahma est née exactement en 1938, à Adrar. A l’époque il n’y avait pas de jeunesse puisque «tout le monde mûrissait avant l’âge» et le contexte aidant il fallait donc «assumer et prendre ses responsabilités en tant que tel». Pas le temps de réfléchir ou de cogiter. Un seul mot d’ordre «rejoindre et renforcer el djebha». Autrement dit, s’impliquer et s’engager pour la plus inestimable des causes «la liberté et la dignité». Et elle ne se fera donc pas prier pour rejoindre le maquis «et se rendre utile autant se faire que peut». Quelle humilité chez cette authentique moudjahida au charisme contagieux… Au juste el hadja Rahma elle était comme on dit aujourd’hui votre

Photos : Wafa

cahier des charges ? Instant de réflexion et puis ce sourire qui lui confère subitement un côté juvénile que je n’avais pas décelé jusque-là : «On faisait la popote pour nos frères de lutte, la lessive, le raccommodage et pour celles qui savaient repasser le repassage… Enfin, on s’attelait à être à la hauteur…». Au vrai, elles étaient de véritables chevilles ouvrières sinon le maillon fort de toute l’organisation en dépit d’une logistique est-il besoin de le rappeler pour le moins dérisoire. Sur site nous avons pu par la suite vérifier de visu l’existence d’un lavoir de fortune en guise de buanderie collective si tant est qu’on puisse vraiment parler de buanderie. En vérité c’est une espèce de rigole qu’elles investissaient tôt le matin après la prière de l’aube ou au cœur même de la nuit lorsque «nécessité faisait loi». En réalité confirme el hadja Rahma «nous pouvions être sollicitées à tout moment». Dans ces conditions, elles se relayaient. Allez profitons de la générosité et de la fluidité de la mémoire recouvrée  «en guise de représailles l’isti’mar sous couvert sinon sous le vernis de la pacification pratiquait la fameuse politique de la terre brûlée…» et de renchérir «ils n’avaient ni dine ni mella». Mais même cette incroyable barbarie ne viendra pas au bout de la foi collective en la victoire finale nonobstant qui plus est «une différence de logistique criarde» se remémore el hadja. Et lorsque la pression se faisait trop forte et qu’elles étaient cernées de toute part à l’instar de leurs compagnons de lutte elles s’en allaient

par monts et par vaux se replier chez les voisins marocains «kattar kheirhoum» avant de reprendre du poil de la bête, car elles ne battaient en retraite que «sur instruction formelle et solennelle du commandement». Encore la mémoire qui fait des siennes. Elle reprend alors son souffle et demande un verre d’eau à sa bru qui s’exécute illico. «Elle est un peu fatiguée», nous dira-t-elle… N’ayez crainte madame nous n’en avons plus pour longtemps

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l’avons-nous rassurée. «Bessahtek elhadja !» «Ah où en étais-je déjà  ? Désolé encore une fois pour cette interruption»… «Khoudhi rahtek». Et puis ce voile de tristesse qui précède le terrible aveu «j’ai perdu sept frères rabbi yerhamhoum. Ils sont morts sur les monts des djebels Bou’moud, Ain-Sefra, Mechria, Saida, Megraa, si je ne m’abuse . Ils sont morts pour la patrie et c’est à mon sens la plus belle des morts…». Dans la succession des

faits marquants ayant jalonné sa vie de «militante irréductible» parce que portant, déjà à 19 ans, lorsqu’elle rejoint le maquis, «l’Algérie au cœur» elle se souvient de sa compagne et non moins responsable de section qui répond au nom de «Guetmaouiya Bent Ferhat» chef de section alors à Béchar. «Nous étions en tout six femmes dont deux originaires de Timimoun». Il y en a aussi parmi elles, renchérit-elle, «celles qui sont mortes au combat les armes à la main» parce qu’elles ont exigé des hommes  et de leurs supérieurs respectifs «qu’ils ne les confinent point aux tâches ménagères», bien qu’elles n’y ait rien de «déshonorant à cela, loin s’en faut». Le temps a vite passé en son agréable et chaleureuse compagnie. Un dernier mot peut-être elhadja Rahma  ? Un nuage passe… «Que voulez-vous que je vous dise, grâce à Dieu et sa baraka je n’ai jamais été arrêtée par l’ennemi… J’ai une pensée toute particulière à tous mes frères et sœurs qui ont sauté sur une mine en franchissant la ligne Morrice… un seul a pu en réchapper Kada Bendida.» Encore un trou de mémoire, mais cette fois vite récupéré «le jour de l’indépendance on se dirigeait vers Béchar pour célébrer ce jour béni de la liberté, mais une fois sur place, instruction ferme nous a été donné : Soyez prêtes à remonter au djebel. C’est vous dire, jusqu’à la dernière minute nous étions méfiants vis-à-vis de l’ennemi… Après et quels que soient nos déboires, l’essentiel est justement d’avoir réalisé l’essentiel…» Amar Zentar

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MESSAOUDA DAHOU

Trouver la demeure de la défunte Hadja Messaouda Dahou n’est nullement fastidieux ou difficile. Il suffit juste de prononcer ce nom magique pour avoir réponse à votre question. On m’a dit auparavant qu’elle a habité en plein centre-ville tout près de l’avenue Bouda, connue surtout pour son marché quotidien et ses magasins bien achalandés.

La légende d’Adrar

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e quartier bruyant grouille de monde en raison des bus qui s’y trouvent ; un quartier populeux qui vit de jour comme de nuit. Finalement, je tombe sur un jeune adolescent qui m’accompagne, s’ arrête pour héler un copain. « Omar, criet-il, vient vite, le monsieur cherche la maison de tes parents.  » Là, je tombe sur le neveu de la défunte. Miloud, un quinquagénaire. Sans poser de questions, il m’invite à rentrer dans sa maison. Une fois à l’intérieur, je vais droit au but. Je suis journaliste, et j’ai pour mission de retracer la vie de Hadja Messaouda, et sans hésiter, je lui demande, qui est Hadja Messaouda Dahou ? Il ne semble pas surpris par ma question. Il est même très heureux de pouvoir, encore une fois, parler de cette tante qui a tant fait pour l’Algérie, et pour sa famille. Sa vie et ses origines La famille de Hadja Messaouda bent Taleb de son vrai nom Mezouar est originaire de Ouargla. Elle est née en 1911 à Ouina , petit ksar situé à 8 km d’Adrar. Inscrite dans les registres de l’état civil en 1926 ; sa vraie date de naissance demeure celle que nous avons indiquée en premier. Hadja Messaouda grandit dans une famille pieuse tournée entièrement vers la religion, la soumission divine, la piété et la modestie. Elle a appris le Coran sous l’œil vigilant de son père « Taleb » à l’école coranique du ksar de Ouina. Elle fréquenta aussi l’école où elle se montrait très studieuse, ésotérique, éclectique, comme si elle voulait avoir sa revanche sur le temps, un temps qui allait lui permettre méditer sur les choses de la vie. Hadja Messaouda quitte Adrar pour Béchar Hadja grandit, se marie et fonde un foyer. Elle s’installe à Béchar et travaille à la base militaire. Son mariage est un échec, ce qui ne la décourage nullement, et décide de rester dans cette ville qui l’a apprivoisée. Elle vaque à ses occupations quotidiennes, animée par une foi inébranlable. Elle commence dès le début de la Révolution armée à s’intéresser à la cause nationale et jure de damer le pion à l’occupant. Elle s’engagera sans calcul. Elle agissait et opérait avec une autre moujahida du nom de Khoumani Messaouda, dans l’axe Adrar, Tindouf, Béchar. Retour au bercail En 1970, son frère Tahar, resté à Adrar, décède, laissant derrière lui des enfants en bas âge, sans ressources. Hadja Messaouda, sans attendre, décide de retourner à Adrar avec une seule idée en tête. S’occuper de ces orphelins. A cette époque, j’avais 10 ans raconte Miloud, son neveu. «Sans elle, je ne serais jamais devenu ce que je suis ». Miloud, ancien fonctionnaire de l’éducation, est aujourd’hui à la retraite. Une retraite qu’il savoure amplement avec ses enfants. Parcours exemplaire Dès son jeune âge, Hadja Messaouda a milité au sein du FLN ; a l’indépendance elle fonde la première section féminine de l’UNFA dans la wilaya. Elle a également participé à de nombreux séminaires en France et à travers le territoire national comme le prouvent les macarons méticuleusement gardés par son neveu Miloud. Musicienne talentueuse, elle crée une troupe destinée à sauvegarder le patrimoine culturel, traditionnel et artistique de la région du Touat, Gourara et Tidikelt. Sa voix rauque met en valeur ses atouts pour le chant de ‘kassidate’ de l’illustre poète populaire Echellali. De ses doigts agiles et experts, elle savait fignoler, avec appétence, des photos de martyrs, tissés grâce à une broderie fine. Ses œuvres sont exposées au musée des moudjahidine à Adrar. A Adrar on se souvient encore du jour où le Président Bouteflika, présent dans la wilaya, dans le cadre de sa campagne électorale, se faisait appeler par Hadja Messaouada, Abdelkader El Mali. Les présents au meeting sont surpris de voir cette femme, assise aux premiers rang, interpeller M. Bouteflika. Bouteflika la fixe du regard, la reconnaît l’applaudit et décide de descendre de la tribune pour la saluer. Elle monte à son tour et l’accolade est fraternelle, sincère. Hadja Messaouda, malade Cinq ans avant qu’elle ne quitte ce monde, Hadja Messaouda, dont la vue baissait progressivement, décide de se faire opérer. Son opération est un échec et les conséquences sont désastreuses et catastrophiques. Résultat, elle perd la vue, puis sa santé dépérit. Elle se plaint régulièrement de maux d’estomac et ses jambes la font terriblement souffrir. Un an avant son décès, Hadja Messaouda ne bouge et ne parvient plus à se mouvoir. Elle, femme active, se voit réduite à l’infirmité : dur à avaler. Elle possédait un lopin de terre et arborait fièrement son dynamisme et son énergie pour cultiver quelques légumes En somme, une occupation saine qui égayait ses journées. Hadja n’a jamais eu d’enfants, mais ses neveux l’ont rendue heureuse, épanouie. Hadja Messaouda Dahou est rappelée à Dieu le 21 janvier 2014 à l’âge de 103 ans. El-Hachimi Safi

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Une guerrière née
n aveu. Pendant que les regards se croisent, fusent des acquiescements, mais aussi des interrogations, puis surgit ce témoignage irrécusable  : « Ils étaient là, nombreux, à se bousculer, à échanger des méchancetés… chacun voulait être lui, pas quelqu’un d’autre, le commanditaire de l’acte.» Quel acte ? Difficile de deviner. Réponse : « m’étrangler et arracher le bébé que je portais dans mon ventre parce que je refusais de les renseigner sur les mouvements des moudjahidine ». Eux, c’étaient les colons, armés jusqu’aux dents, lâche Belhocine Bourika, la native de Béchar, née en 1935, qui ne se laisse pas faire riposte sans se lasser par une bravoure que l’ensemble des gens du Sud ont rarement vu. Les tentatives aussi multiples qu’impitoyables de l’armée française ont toutes essuyé de cinglants échecs. Torturée par des fils électriques, accrochés à ses oreilles et sa langue, Nna Bourika a su et pu garder le secret. « Les moustaamirine n’ont eu que du vent… » Elle laisse sa phrase en suspens et commence d’autres pour ne pas les finir. Les manœuvres militaires ne s’arrêtaient pas là. Contrairement à ses habitudes, la rebelle se personnifie : « J’ai connu tous genres d’atrocités ». Malgré les récidives du colon, ses réponses étaient identiques : « Je ne connais pas les moudjahidine ». A prendre ou à laisser. Des propos courageux qui lui ont valu d’autres sévices. De la gégène (décharges électriques sur les parties intimes). Puis, de la prison, mais, se félicite-t-elle, « mon silence a fait dire aux Français qu’ils se sont trompés de personne. Même si ma torture dure une vie, je n’avouerai rien ». Plus d’un demi-siècle après l’Indépendance, la « soldate », jure qu’elle a des secrets de guerre qu’elle emmènera avec elle jusque dans sa tombe. Un engagement infaillible Souffrant d’un rhume aigu et supportant mal le poids de son âge avancé, Nna Bourika ne pouvait se déplacer au siège de l’Organisation des moudjahidine, lieu préalable de notre rendez-vous où on l’attendit pendant une demiheure. Quelques minutes plus tard, un chauffeur est venu nous conduire jusqu’à son domicile. « C’est une grande dame », dit-il, chemin faisant. La discussion a duré quelques minutes. Arrivés à son domicile, on découvre une femme âgée, l’air fatigué. Un corps taraudé par les douleurs. Elle avance, avec une difficulté tout en retenue, loin d’exhiber les séquelles de tortures qu’elle a subies pendant sa tendre jeunesse. Pour avancer dans la discussion, la dame de fer de Béchar recommande un thé bien chaud, et un plat traditionnel en guise de bon accueil. Place maintenant aux détails, et les différents épisodes de sa vie. Juste un an après le déclenchement de la guerre de Libération en entamant son 20e printemps, elle a pris les armes au centre de Béchar. « Quand il s’agit du devoir, relève l’héroïque Bourika, il n’est pas question de choisir ou non. L’engagement est inéluctable, il faut l’honorer ». Eternelle porte-parole des femmes Son combat, durant la bataille de Kenadsa — un ksar atypique qui a fait la renommée de la ville — elle l’a mené avec des pierres qu’elle lançait sans répit contre un ennemi surarmé. A cette époque, les journées se ressemblaient. Bourika se lève très tôt, dissimule quelques minutions traditionnelles pour les transporter aux moudjahidine se trouvant à Abaddellah, pour reprendre le même chemin l’après- midi. Le combat est mené sur plusieurs fronts. A Djebel Béchar, comme ailleurs. El Badia (son nom de guerre) était chef de section. Sa maison était un refuge pour les « frères ». Avec d’autres braves femmes qui l’ont rejointe au maquis, c’est le travail de groupe qui prime. Pour se mettre à l’abri, elles prennent le seul bus existant qui transportait les mineurs. Eternelle porte-parole des femmes, El Badia poursuit son combat « de halte en halte, d’épreuves en affliction, en déceptions, en sursauts réprimés ou en offenses avalées »,.

BELHOCINE BOURIKA, UNE DES HÉROÏNES DE LA BATAILLE DE KENADSA (BÉCHAR)
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Singulier destin que de fêter ses 79 ans avec le souvenir amer que sa vie aurait failli s’arrêter, brusquement, à la fleur de l’âge. De la façon la plus épouvantable. Sa vie a été chargée de nuages, «des orages intimes», avoue-t-elle, et qui le resteront. Un accident ? Plutôt une souffrance, des peines.

De cette rengaine de difficultés, de gestes toujours plus malaisés et incommodes, notre héroïne un récit où elle va et vient entre sa vie et la mémoire d’une région de braves. Avec comme point commun, l’expérience de la souffrance. « Chacun de nous, a souffert le martyre. Je ne compare pas mon calvaire avec celui des autres. Il y a une image filmée pendant les combats qui me restera gravée à jamais dans ma mémoire. Un des nôtres, un brave revient de l’assaut. Il  porte un de ses camarades sur les épaules. L’un est vivant, l’autre l’est un peu moins. » Des corps troués de balles ou complètement déchiquetés. Comme un malheur ne vient jamais seul, son mari, se refusant à divulguer des secrets de guerre, est emprisonné pour une durée de 26 ans. Il purge sa peine, mais sort avec des séquelles irréversibles : « Ses poumons ont noirci », témoigne Nna Bourika. Au début ce sont de petits maux. Puis c’est la longue litanie des consultations et des séances d’une médecine traditionnelle. Trop grand, trop maigre, toujours « trop encombrant ». Après une résistance de plusieurs années, M. Beniaiche a succombé à sa maladie et décède en 2006. Sa veuve, cite sa mémoire non sans une charge émotionnelle et affective. « C’est un coup dur». « J’ai continué, malgré tout, à défendre l’Algérie jusqu’à la victoire », raconte-t-elle. De son mari, elle garde un tas de souvenirs. « Lui aussi a combattu pour une Algérie libre, comme elle il a connu les géôles et la torture, il a été mis à rude épreuve, torturé jour comme de nuit », relate Nna Bourika, la gorge nouée. Après l’Indépendance, raconte-t-elle la famille a grandi  : 2 filles et 5 garçons. L’aîné, M’barek Beniaiche né en 1952, a goûté, tout petit, à l’amertume d’un colonialisme affreux, monstrueux. Aujourd’hui, il est fonctionnaire au niveau des PTT. « De temps à autre, se souvient-elle, j’aime bien lui rappeler les moments difficiles qui ont failli, alors fœtus, lui couter la vie ». La mémoire infaillible, elle se rappelle des moindres détails. Les minutes s’égrènent vite. Après un break, la discussion reprend de plus belle. Des questions express comme dans un entretien ? Elle répond volontiers. La France ? « Si ce n’était pour témoigner des atrocités dont nous étions victimes, je ne prononcerai ce mot même pour tout l’argent du monde ». Les harkis ? Elle baisse sa tête, la relève, nous fixe d’un regard perçant : « Je veux leur tirer des balles dans la tête ». Elle en parle aujourd’hui comme si c’était hier. Avec d’infinis détails qui donnent du sens au récit et nous font revivre les émotions intenses et la détermination qui animaient les femmes et les hommes qui ont libéré le pays. Détermination et colère sont décelables dans ce regard de femme-courage, que le destin a propulsée sur les devants de la scène et dont la trajectoire mérite d’être connue. D’autres questions, d’autres réponses. A-t-elle eu un « modèle » pendant la guerre  ? Non. Enfin, oui. Les «Abane, Ben M’hidi, Amirouche, je les vois même dans mes rêves ». Fin du dialogue, du déjeuner, de la semaine… mais pas de cette vie peu commune, dont chaque jour est un perpétuel recommencement. Fouad Irnatene

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Des femmes d’un autre monde

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KHALTI AIDA, SAMA TAKADI ET KHOUTI TAKHAMAD

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Photos : Nacera

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SAMA TAKADI

rapée du voile tergui, notre interlocutrice qui porte fièrement ses 70 ans nous dit son aide se limitait à donner de la nourriture pour les moudjahidine. Elle broyait les céréales pour en faire de la semoule qu’ils devaient emporter ou leur préparer à manger quand ils venaient nous rendre visite déclare-t-elle. Ce qui leur a permis de nous apprendre à chanter Kassaman et de voir montrer le drapeau national ajoute notre interlocutrice. Les moudjahidine passaient souvent chez nous avant de se rendre à Amssidh se souvient-elle. Les Français étaient au courant de ces visites ? Oui mais ils n’osaient pas venir chez nous de peur que la population ne les prenne pour cible nous répond t elle. On dirait qu’ils étaient résignés qu’ils allaient perdre le pays. fait t elle remarquer. Le 5 juillet 1962, elle l’a vécue comme une délivrance tant les conditions de vie étaient difficiles. Leur situation a changé après cet événement. Ils sont revenus dans les maisons qu’ils ont dû abandonner à cause de la guerre affirme notre interlocutrice. Avec ses enfants ils ont pu cultiver les terres riches du village de Tahart, qui est pour rappel, un oasis cerné par les montagnes rocheuses d’où son choix par les responsables du front du Sud comme base d’entraînement, de lancement des batailles et de repli. La condition des femmes plus particulièrement n’est plus ce qu’elle était raconte Mme Sama Takadi. Elles vivent bien et surtout bénéficient de meilleures conditions de santé. Elle reconnaît qu’elle n’a pas profité complètement de ce change-

Du rêve de l’indépendance à celui du pèlerinage

lles sont âgées. Elles portent toujours l’habit traditionnel tergui et habitent des maisons modestes. Elles ne quitteront pas leurs quartiers et villages pour rien au monde. Mais pour les habitants de la région, elles ne sont pas des femmes ordinaires. Elles gardent et veillent jalousement sur la mémoire de la région et surtout celle de la Révolution et la participation du front du sud à la guerre de Libération qui perpétue le combat des touaregs pour leur liberté. Pour leur parler, il faut être accompagnés d’un traducteur. Mais quand il s’agit des noms des chefs de guerre, de Kassaman et des principes de la Révolution, elles n’ont besoin d’aucune traduction. Cela nous rappelle ce que nous disait le moudjahid Mahmoud Guemama. Après quelque temps le tergui maîtrisait l’arabe et ce dernier le tergui. L’unité nationale qui s’est forgée au fil de l’histoire et dans les maquis situés au Nord comme au Sud dépasse tous les différents culturels. La fierté d’étre Algériens passe quelle que soit le dialecte, la langue ou le parlé. C’est un sentiment plus fort que toutes les barrières. Autant dire que ces modèles qui sont des bibliothèques tant pour leur geste que leurs paroles pour reprendre le proverbe africain ne sont pas de simples moudjahidate comme elles ne sont pas des femmes comme les autres, contrairement à leurs apparences.

ment étant vieille. Mais ses filles et surtout ses petites-filles dont certaines vont à l’université de Tamanrasset éduquent mieux leurs enfants. Elle n’est pas déçue pour

autant. Son temps est révolue pense t-elle C’est celui des nouvelles générations qui importe conclut elle. Cela ne veut pas dire qu’elle ne rêve plus.

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Son rêve à elle, dit-elle en riant c’est le pèlerinage des Lieux saints de l’islam elle qui n’a jamais quitté son village natal. Malheureusement elle n’a pas les moyens pour

le réaliser. Mais elle est sûre d’une chose, depuis le 5 juillet 1962, tous les rêves sont permis. Pourquoi pas le sien ? F. D.

KHOUTI TAKHAMAD
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out comme sa voisine, notre interlocutrice est une moussabila. Les moudjahidines non seulement elle les accueillait mais elle leur donnait à manger. Bien sûr les repas était rudimentaires mais ils suffisaient pour qu’ils rechargent leurs batteries. Quand on lui pose la question si les Français étaient au courant de ces visites nocturnes, elle répondait qu’ils s’en doutaient. Ne connaissant pas bien le relief de la région. Ils avaient peur de la réaction des gens nous dit elle. Elle se rappelle d’Ahmed Draia et de Abdellah Belhouchet parmi les chefs de la Révolution. Ses enfants n’ont pas eu droit à l’instruction regrette t-elle. Mais ses petits-enfants si. C’est plus important que la route et l’électricité meme si ces derniers ont changé leur vie. C’est pour cela que je me suis inscrit dans une section d’alphabétisation nous dit elle.

La lutte contre l’ignorance, l’autre combat

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KHALTI AIDA

a première personne que nous avons rencontrée c’est Khalti Aida, et nous l’avons trouvée dans le vieux quartier de Tamanrasset appelé Tahagart, un aura se dégageait d’elle. Pourtant c’est une femme toute simple, tout comme sa demeure. D’ailleurs, elle est même malade, depuis 5 ans ses pieds ne répondent plus à ses exigences. Ce qui ne l’empéche pas d’insister à nous faire un thé. Cette gardienne des traditions ne pouvait se passer de l’hospitalité légendaire des gens du Sud. Seuls ses yeux brillent toujours. De la modernité, elle n’a pris qu’une radio, qui ne la quitte jamais. Sa nièce qui s’occupe d’elle et cette radio sont ses fenêtres sur le monde extérieur. Son désir de communiquer avec ce monde est toujours aussi fort. Son histoire se conjugue avec celle de la région. Au début tout était secret nous dit-elle. Quand les moudjahidine sont venus. Ils se sont divisés en 2 groupes. Le premier s’est dirigé vers In Salah. Le second vers Tamanrasset. Les Français qui les appelaient les fellagas ont essayé de les empécher de contacter la population. Des accrochages ont même eu lieu. Un moudjahid du nom de Mohamed Yahiaoui originaire de la ville a été tué. Avec la création de la base du sud ajoute t-elle les moudjahidines ont changé de stratégie. Ceux du Nord qui sont venus prêter main forte à leurs frères touareg sont rentrés en ville s’informer sur la situation. Leur guide était un tergui. Ce dernier se rendait chez une femme qui était une amie de ma mère qui s’appelait Tameghwent Bent Cheddoud. Il était très connu et très respecté par les voisins. Il accompagnait cette femme quand elle nous rendait visite. Notre maison était, elle aussi, très connue. Ce qui a permis de ne pas éveiller les soupçons des Français. Les moudjahidines qui ont créé les premières cellules ont désigné des responsables pour les hommes et d’autres pour les femmes. Pour les hommes c’était Ahmed Baradiai, Sid El Ouafi, Ahmed Balhadj avaient pour mission de contacter les jeunes. Beaucoup d’entre eux ont été envoyés dans le centre de Tahart pour suivre des entraînements. Mon frère était avec eux. Il y avait parmi des jeunes de 16 et même 14 ans. Pour ces femmes, c’était Hadja Djellouli Mebarka qui est morte dans un accident d’avion. Hadja Lila Salhia a été désignée pour la seconder. Avec elles et El Eulmia oum Tidjani, Tameghouart et moi-même, nous formions un groupe de 5 personnes. Les moudjahidine qui devaient assurer la liaison faisaient les mendiants pour pouvoir nous voir. Ils prenaient avec eux El Hadja Djellouli qui assistait aux réunions et ensuite elle venait nous dire ce que nous devions faire nous et les femmes qui étaient sous notre responsabilité. J’étais la plus jeune du groupe. J’étais mariée à un militaire qui a choisi le camp français. Cela ne m’a pas empéché d’intégrer la révolution. Ma mère était une artiste. Elle chantait les airs terguis. En plus de l’aide que je devais apporter, j’ai repris ces airs pour glorifier la révolution. Chacune de nous était chargée de

Son histoire se conjugue avec celle de la région

Elle va de Tahart jusqu’à Tamanrasset pour le faire. Elle lit depuis quelques sourates du Coran et même le journal qu’elle déchiffre lettre par lettre. Une révolution pour cette vieille femme qui non seulement ne savait ni lire ni écrire et ne connaissait même pas l’arabe. Mais sa volonté qui a contribué à faire sortir les colonisateurs ne pouvait pas faibilir devant un déplacement de 60 kilomètres même si la condition physique est faible. Il faut dire que l’état de la route et les moyens de transport lui ont facilité la tâche. L’indépendance dont elle profite après 7 ans et demi de guerre est passée par là. 52 ans après, la population de Tamanrasset comme ailleurs récolte les fruits de cet événément important comme un arbre géant qui recouvre tout le pays de ses bienfaits. Parole de femmes. F. D.

contacter 10 autres femmes. A l’époque, il n’y avait ni télévision, ni radio, ni téléphone. Nous nous déplacions à pied pour le faire. Nous marchions la nuit pour être le matin au rendez-vous. En plus de la transmission des instructions des responsables locaux, nous étions chargés de l’alimentation des djounouds. Nous préparions des galettes que nous emmenions chez Tameghouart. Mais la mission qui est restée dans ma mémoire est celle où l’on était chargées de coudre le drapeau national. Le jour ou Sid El Ouaf est venu pour me montrer le drapeau la première fois est resté gravé dans ma mémoire. C’était entre minuit et une heure du matin. Le réaction de toutes celles et tous ceux qui était avec moi a été incroyable. Certaines pleuraient. D’autres passaient l’emblème sur leur visage et l’embrassaient. D’autres encore lançaient des youyous. Il est dommage qu’elle ne se rappelle pas en quelle année cela s’est passé. La mission s’est étendue ensuite à la production d’articles pour les scouts du centre de Tahart. Mais c’est Souileh Ould Boussina et Sidi Ali et Abdellah

Ould Sadek qui se sont spécialisés dans ce domaine. Quand les djounoud de l’ALN sont entrés à Tamanrasset le 5 juillet 1962 ils ne manquaient de rien. Ce jour-là raconte elle c’était la joie pour toute la population avec des chants, des danses et des drapeaux partout. Nous avions chanté, dansé et on a fait la fête pendant des mois. La joie était indescriptible. C’était aussi les insultes et la médisance pour les Français qui étaient encore à Tamanrasset. Ce qu’elle a gagné de son combat rien ou presque. Elle habite toujours la meme bâtisse du quartier Tahagart de Tamanrasset. L’emploi qu’elle a obtenu à la mouhafadha locale du FLN, elle en a fait un moyen pour poursuivre son combat pour édifier son pays. Ceux qui fréquentaient les lieux du temps où elle y était employée se souviennent qu’elle ne travaillait de 7 heures du matin jusqu’à sa fermeture. Elle était de toutes les campagnes du vieux parti qu’elle considérait et considère toujours comme le garant des principes pour lesquels elle a quitté son mari et bravé le colonialisme et sacrifié sa jeunesse. D’ailleurs elle n’a pas eu d’enfants. La nuit elle la consacrait à un autre combat celui de la préservation des traditions locales par le chant qu’elle continue à effectuer, des chants patriotiques bien sûr, mais aussi la médecine traditionnelle. Elle répondait présente à l’appel de tous ceux qui lui demandaient un service et plus particulièrement les femmes. Elle animait aussi des émissions à la radio de Tamanrasset pour transmettre son leg aux générations futures. Elle ne le fait plus maintenant. Dommage elle a tellement de choses à dire. Elle préfère écouter les nouvelles voix évoquer l’histoire de la région et du pays qu’elle aime tant. Et de nous dire, je n’a pas fait grand-chose insiste t elle. Ce sont les moudjahidine et les chouhada qui ont libéré le pays conclut-elle. Nous la laissons siroter son thé. Un air fuse de la petite radio clot à jamais la discussion. Cet air sublime comme sorti du fond de l’Ahaggar occupe ses oreilles et sans doute son esprit. Lui rappelle-t-il sa mère ancienne chanteuse, ses compagnons de lutte ou son mariage qui n’a pas duré ? Nous n’avons pas osé lui poser la question. Fouad Daoud Si Khalti Aida était une moudjahida et même une responsable de section de femmes, Sama Takadi et Khouti Takhamad sont de simples moussabilate comme la région en a compté des milliers. Mais leurs témoignages est digne d’intérêt. Leur parcours aussi. Elles rappellent que la femme terguie exceptionnelle de beauté et d’originalité est surtout fière et courageuse au passé comme au présent. Quand on sait que l’une d’elles s’est inscrite aux cours dispensés pour les analphabètes, on comprend que leur combat se poursuit pas seulement pour leurs petits-enfants qu’elles chérissent tant, comme le prouve leur inquiétude pour leur éducation.

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RÉSISTANCE À L’EXPANSION DU COLONIALISME DANS LE SAHARA

a résistance de cheikh Amoud constitue l’un des maillons de la chaîne des résistances  menées par le peuple algérien contre l’occupation de l’Algérie par la France en 1830. Cette insurrection constitue la deuxième phase de la lutte menée par les populations touaregs en 1881 contre les tentatives d’expansion du colonialisme français dans le Sahara algérien. Ce qui a eu pour conséquences d’entraver cette expansion vers l’extrême Sud durant une période considérable. Après avoir imposé leur mainmise sur tout le nord de l’Algérie, les autorités coloniales commencèrent à s’intéresser au grand Sud en vue de l’occuper, contrôler le commerce au Sahara ainsi que ses richesses, la dernière étape étant de relier l’Algérie aux autres colonies françaises en Afrique occidentale. La première démarche entreprise par les Français pour atteindre ces objectifs a consisté à envoyer de prétendues missions d’explora-

Après l’occupation du Nord, le colonialisme français a mis près d’un siècle pour atteindre le sud de l’Algérie. N’en déplaise au maréchal de Bourmont qui disait à son ministre de la Guerre que le pays des Barbaresques sera conquis en 15 jours, l’oasis de Djanet n’a été occupée que le 29 novembre 1911, à l’issue d’une bataille farouche que cheikh Amoud a livrée aux militaires français.
tion et de recherche scientifique. Au même moment, celles-ci procédaient à l’inspection et la connaissance des voies de circulation, des puits, du relief et des tribus pour préparer le terrain à l’invasion militaire. Ces tentatives de colonisation furent confrontées à un refus et une résistance violente dans la région du Hoggar et du Tassili qui a duré environ un demi-siècle et occasionné aux Français des pertes considérables, les contraignant à reculer et retardant d’autant la date d’occupation du Sahara. La première bataille livrée par cheikh Amoud contre le colonialisme français fut l’attaque de la mission militaire d’exploration commandée par le colonel Flatters et son anéantissement à Oued Tin Trabin, le 16 février 1881. Ceci eut pour conséquence de retarder de vingt ans l’avancée de l’armée française au Sahara et de démontrer la volonté des tribus sahariennes de défendre leurs régions et s’opposer à l’invasion étrangère. Les politiciens et les chefs militaires français furent ainsi amenés à réviser leur stratégie en concentrant leur domination sur les oasis et les villes situées sur la route commerciale avant de s’aventurer dans les profondeurs du Sahara. Mettant en application le nouveau plan, la France occupera en 1900 les villes de In Salah et Aïn Sefra. Le 7 mai 1902, cheikh Amoud participera également à la bataille de Tit, près de Tamanrasset, laquelle s’acheva par l’acceptation par l’Amenokal Moussa Ag Mestan de signer une trêve avec les Français le 21 janvier 1904, à In Salah. Cet accord stipulait la reconnaissance par l’Amenokal de l’occupation du Sahara par les Français et son engagement à ne pas les attaquer et à œuvrer sous leur autorité. Cependant, cheikh Amoud refusa de reconnaître les points de cet accord et réaffirma sa volonté de poursuivre la lutte contre les Français. Il s’opposa donc à eux en 1908 lorsqu’ils tentèrent de s’emparer de Djanet, sa ville natale, les contraignant à reporter la prise de la ville. L’année suivante, ils recommencèrent leur tentative et réussirent grâce à leur supériorité numérique et militaire à entrer dans la ville et la contrôler. La chute de Djanet amena le cheikh Amoud à se retirer de la région et rejoindre la confrérie des Senoussya en Libye pour participer avec eux à leur lutte contre les Italiens. Toutefois, cheikh Amoud reviendra de nouveau au Tassili en 1913 pour diriger la lutte contre l’armée française, commandée par le général Laperrine. Les autorités coloniales eurent en vain recours à diverses méthodes pour tenter de réinstaurer la stabilité et la sécurité au Sahara. Elles commencèrent par  proposer une trêve à cheikh Amoud mais le leader de la résistance des tribus touaregs rejeta tout accord avec l’ennemi, préférant poursuivre le combat et la lutte, soutenu en cela par les populations de la région du Hoggar et Tassili. Cheikh Amoud dirigea de nombreuses batailles contre les troupes françaises entre 1913 et 1923, c’est-à-dire au cours de la dernière étape de son

Du cheikh Amoud au Front du Sud

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combat en Algérie. Parmi les batailles les plus célèbres, on citera celle de Djanet en 1918, ainsi que la bataille d’Issako en 1920. Mais l’avancée constante de l’armée française équipée d’un armement des plus modernes a contraint cheikh Amoud Ben Mokhtar à quitter la région  pour retourner dans la région de Fezzane en Libye en 1923, et s’y installer aux côtés des moudjahidine libyens jusqu’à sa mort en 1928. Après l’occupation du Nord, le colonialisme français a mis près d’un siècle pour atteindre le sud de l’Algérie. N’en déplaise au maréchal de Bourmont qui disait à son ministre de la Guerre que le pays des Barbaresques sera conquis en 15 jours, l’oasis de Djanet n’a été occupée que le 29 novembre 1911, à l’issue d’une bataille farouche que cheikh Amoud a livrée aux militaires français. Les Touareg, fiers et rebelles, ont résisté à toutes les tentatives du colonisateur de s’implanter dans cette région sous la forme de missions militaires et d’expéditions successives. En effet, ils ont com-

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battu ces missions qui, sous des prétextes scientifiques, avaient en réalité des visées expansionnistes dans le sud. Les études académiques, qui ont abordé la résistance des Touaregs dans la région du Hoggar, ont démontré de façon indiscutable que l’essence de cette révolte était le refus du colonialisme. La deuxième cause fut la découverte par les populations touaregs des véritables motivations cachées derrière les missions françaises qui se sont succédé dans la région du Hoggar et du Tassili, et qui consistaient en réalité à mettre en place les voies susceptibles de faciliter l’occupation et la domination de la région par la France et d’encourager la christianisation de ses populations. A l’instar de toutes celles qui l’ont précédée, la résistance des Touaregs est passée par trois étapes historiques remarquables. Les populations touareg ont estimé nécessaire de faire face à ces missions de reconnaissance et de prospection et de tout mettre en œuvre pour les faire échouer, car leur objectif consistait en réalité à préparer le terrain à l’occupation de la région. Tel fut effectivement le cas pour bon nombre de ces missions notamment la mission de Dornot Duperré et Joubert en 1874 dont les membres furent tués par les Touaregs près de Aïn Azhar. Les missions religieuses subirent le même sort puisque les prêtres Bouchart, Minory et Boulimy furent tués près de In-Salah en 1876, outre l’échec de la mission Irwin Dubarry en 1877. Cheikh Amoud fut l’un des résistants et héros des révoltes populaires durant cette période. En effet, lorsque l’intérêt des Français pour le Sud algérien se développa, la résistance de cheikh

Amoud se manifesta en tant que défi nationaliste lancé à la puissance coloniale. Les actions au cours de cette résistance consistèrent à liquider toutes les missions

aussi bien religieuses que militaires. La mission la plus notoire fut celle qui était conduite par le colonel Flatters puisqu’elle entrait dans le cadre du mouvement

d’expansion de l’occupation vers l’extrême Sud. La première grande bataille livrée par cheikh Amoud contre le colonialisme français s’est soldée par

l’anéantissement de la mission militaire d’exploration commandée par le colonel Flatters à Oued Tin Trabin, le 16 février 1881. Ce fut le début d’une nouvelle étape dans la résistance des Touaregs dont les répercussions sur la résistance populaire furent positives, assurant sa continuité et mettant d’autre part momentanément un terme aux ambitions du colonialisme d’occuper le Sahara. Ceci eut pour conséquence de retarder de vingt ans l’avancée de l’armée française au Sahara et de démontrer la volonté des tribus sahariennes de défendre leurs régions et de s’opposer à l’invasion étrangère. Cette situation poussa les autorités françaises à réfléchir à la mise en place d’un nouveau plan conforme à leur politique d’occupation du Sud et ce, en concentrant leur domination sur les oasis et les villes situées sur la route commerciale, et à travers la création de postes militaires avancés au cœur du Sahara afin de faciliter à l’avenir le travail des missions. C’est ce qui se produisit au cours des années 1893 et 1894. En appliquant le nouveau plan, la France occupera en 1900 les villes de In-Salah et Aïn-Sefra. Au cours de cette période, les Touaregs livrèrent plusieurs batailles héroïques sous le commandement de cheikh Amoud et cheikh Bakda, notamment à Tinhert près de Tin Trabin (1881), qui a coïncidé avec la résistance du cheikh Bouamama dans le Sud-Ouest, celle de 1898 qui a mis en déroute les forces d’occupation françaises, et celle menée à Tenessa (1902) par le chef spirituel Moussa Ag-Amastan, et au cours de laquelle sont tombés au champ d’honneur 71 chahid de la région.

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EL MOUDJAHID

Avec

l’info en continu...

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Un pan de l’histoire
EL MOUDJAHID teurs de l’armée française, avec l’appui du groupe de Moussa Benahmed dit si Mourad de la région d’Oran. Sur le plan politique, le charismatique colonel Lotfi œuvrait pour inciter le peuple à accueillir la Révolution algérienne et combattre le mouvement de Bellounis. Il a crée par ailleurs des groupes armés ayant des taches précises (bases militaires et le réseau des chemins de fer), quant au plan organisationnel, Le colonel Lotfi a eu pour objectif le rassemblement des secteurs 11, 12, 13 et 14 suite aux directives du congrès de la Soummam pour créer la Zone 8 (la plus grande zone de tout le territoire national). Parmi les prouesses militaires du colonel Lotfi, plusieurs batailles militaires à Tiaret, lorsque le colonel s’est déplacé avec un groupé

AU SUD-OUEST DE BECHAR

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hef historique de la Wilaya V de 1959 à 1960, le colonel Lotfi, Benali Boudghène de son vrai nom, a gravi les échelons de la hiérarchie militaire en un temps record. Il est promu colonel à l’âge de 24 ans et ce, grâce à son charisme, son courage et son dévouement à la cause nationale. Il a contribué grandement à donner un nouveau souffle à la guerre de Libération nationale dans la région sud du pays. Plus précisément la Zone 8 de la Wilaya V. Nous sommes partis sur ses traces et son long périple à Béchar jusqu’à l’endroit où il a rendu son dernier soupir à 10 km au sudouest du chef-lieu de la wilaya de Béchar. Un endroit historique qui a vu naître une stèle commémorative baptisée en son nom et dédiée à tous ce qui se sont sacrifiés pour l’Algérie La Révolution gagne le Sahara La lueur de la Révolution et la soif d’indépendance se sont étendues sur tout le territoire national quoi que le tonus de la guerre n’était pas le même dans toutes les villes pour des raisons géographiques ou organisationnelles, mais tous les enfants de l’Algérie y ont contribué pour arracher l’indépendance. Boubeker Benali, professeur d’histoire à l’université de Béchar, affirme que le colonel Lotfi a joué un rôle prépondérant dans l’organisation, sur tous les plans, de la Révolution, dans la wilaya de Béchar, la Zone 8 autrefois. Tout a commencé le 7 octobre 1954 au quartier dit Debdaba à Béchar dans la maison du moudjahid Belkhir Chebloune. Le plan a mené les premiers combats au lendemain du déclenchement de la guerre, mais faute de moyens, l’armée française l’a démantelé en tuant le moudjahid Taïb Alili, quelques temps après la mort du commandant Echeikh Bendjoudi. Des ordres du commandement de l’ALN ont exigé une pause du mouvement armé au sud-ouest algérien jusqu’à la réorganisation de la wilaya V et la création de trois secteurs qui sont le 13, 14 et 15. Le colonel Lotfi a eu pour mission la coordination du territoire sud-ouest. Les chefs de secteur ont sollicité Abdelhafid Boussouf pour la venue d’un groupe de responsables et l’approvisionnement d’hommes et de munitions pour diriger les opérations militaires. Le colonel Lotfi, l’homme providentiel Le colonel Lotfi a été chargé de cette lourde mission. Il quitte le Nord vers la fin avril 1956 avec 30 soldats et un groupe de déser-

Le Sahara est connu pour ses rudes conditions climatiques, les poussées d’arbres se font rares, mais parmi les espaces infinis du grand Sud algérien, un arbre virtuel a poussé et demeurera un guide de liberté et de dignité pour les générations futures jusqu’à la fin des temps. Il s’agit du champ d’honneur où est tombé en héros le colonel Lotfi le 27 mars 1960 avec le commandant Ferradj et deux agents de liaison, Ahmed Brik et Zaoui Echeikh. Chronique des moments phares du parcours glorieux du colonel Lotfi.
armé pour la création de la Zone 7, ce qui a permis la bonne fluidité du transport d’armes vers la Wilaya III. Alors que la Bataille d’Alger battait son plein et défrayait la chronique au début janvier 1957, Benali Boudghène fut nommé capitaine de la Zone 8 et jouait un rôle capital dans toute l’organisation et la direction du territoire. L’ordre de la direction générale de la Zone 8, pas moins de 376 moudjahidine se sont rassemblés sous son commandement le 15 janvier 1957 de Djbel Bechar, Djbel Grouz, Mnounat et Aïn Sefra pour mettre le cap vers Aflou (Wilaya IV) en transportant 70 dromadaires chargés de ravitaillement, d’armes et de tenues militaires, ils ont participé dès leur arrivée à plusieurs batailles, et parmi les batailles héroïques du regretté colonel, la bataille d’El gaàda aux montagnes el Amor le 2 octobre 1956 avec la participation de 500 soldats, une bataille au cours de laquelle l’armée française a payé un lourd tribut : la mort de 1.392 soldats dont 92 officiers. De retour à Béchar, la Zone 8 fut renforcée de soldats jusqu’à en compter 2.500, Benali Boudhène fut nommé commandant, il devient l’adjoint militaire d’Abdelhafid Boussouf et membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA). En dépit de ses nombreux déplacements au Nord, le colonel Lotfi est resté en contact et en coordination avec les dirigeants de la Zone 8, il s’est chargé de son approvisionnement et la réorganisation des points de transit des armes et des soldats aux axes des montagnes Mzi, Grouz et Bni

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Smir, il a fait du point Bouarfa son centre de commandement. Une mission fatidique Afin de raviver sa mémoire, nous sommes revenu sur les pas du défunt combattant avec Bouali Boufedji, sous-directeur de l’organisation des moudjahidine de la wilaya de Béchar, Lahcem Khelifi, moudjahid de la Zone 8 et Boubeker Benali, professeur d’histoire à la wilaya de Béchar. Sous un soleil de plomb, et dans des conditions climatiques très pénibles, le docteur Benali nous a narrés les conditions de la bataille qui a été hélas fatale pour le colonel Lotfi : « La mort de Lotfi a été fortuite pour l’armée française. Elle savait que des moudjahidine ont traversé la frontière, mais elle ignorait qu’il s’agissait d’une personnalité d’une telle envergure. » Un long voyage depuis le Maroc pour gagner Béchar, explique le docteur Benali : « Le colonel Lotfi était accompagné du commandant Ferradj (Louadj Mohamed Tahar de son vrai nom), qui devait prendre les commandes d’El Bayadh en remplaçant Brahim Moulay dit Abdelwahab, et, il lui fallait des agents de liaisons qui connaissent la région. Zaoui Echeikh et Ahmed Brik, sont morts au combat, aux côtés de Lotfi et Ferradj, un cinquième moudjahid, Aïssa Laroussi, fut capturé par l’armée française  », a-t-il expliqué. Le parcours fut long et fatiguant, avec seulement deux dromadaires chargés de provisions et d’armes. Une fois sur le territoire national, ils sont passés par Thnéiat El Halfa, par la mine de charbon numéro 9. « L’accrochage a eu lieu à El Tarf, une terre battue entre plusieurs massifs montagneux, les cinq moudjahidine se sont battus avec bravoure jusqu’au dernier souffle sans envisager ne serait-ce qu’un seconde l’idée de capituler. L’armée française a utilisé 35 compagnies dont des légions étrangères, avec l’appui de l’aviation militaire  », explique le moudjahid Lahcene Khelifi. En signe de deuil, après la mort du légendaire colonel Lotfi, les habitants de Béchar n’ont pas allumé de feu pendant trois jours, c’était une flamme juvénile qui aspirait la brise révolutionnaire qui s’est éteinte le 27 mars 1960. Une date qui marque la fin du parcours glorieux du chef historique de la Wilaya V. Le cinéaste Ahmed Rachedi, qui prépare un biopic sur l’homme, a affirmé au journal El Moudjahid que le colonel Lotfi a embrassé le sol algérien aux dernières secondes de son agonie. Kader Bentounes

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EL MOUDJAHID

AICHAOUI ZOHRA :

Une femme pas tout à fait comme les autres mais qui refuse pourtant de se considérer comme tel… L’antihéroïne par excellence ! Et pourtant tout n’a pas été rose pour elle. Il n’empêche, elle préfère évacuer tout ressentiment personnel pour se fondre dans le collectif… Portrait.
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« J’ai l’Algérie chevillée au corps et au cœur »

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uelle beauté éblouissante que cette Zohra ! Malgré ses 88 ans ,puisque née présumée en 1926 à Tinerkouk wilaya d’Adrar bien sûr, elle conserve encore un port altier, un verbe fluide et une énergie pour le moins contagieuse. Rayonnante vraiment cette plus qu’octogénaire qui en a vu pourtant des vertes et des pas mûres durant son parcours de militante au pays chevillé «au corps, au cœur et à l’esprit», souligne-t-elle avec force conviction. En plus elle dispose de ce don d’éloquence unique qui rend son phrasé tout autant fluide que poétique. Et lorsque son rejeton de fils aîné tente une incursion sporadique dans la discussion histoire de «venir à sa rescousse» elle «le remet à sa place» avec fermeté et tendresse à la fois…Le fils abdique alors et sourit…Avant que El hadja ne reprenne les rênes et ne séduise l’auditoire par son don d’oratrice… Et cet effet séducteur peut tromper votre vigilance si vous n’y prenez garde et ainsi oublier de poser une ou deux questions qui fâchent par exemple… Ah la coquine ! heureusement que notre accompagnatrice est là pour recentrer le propos et ramener l’oratrice hors les digressions qu’elle affectionne visiblement tant… dans sa demeure modeste trône le portrait de son défunt mari également moudjahid de la première heure qu’elle évoque non sans émotion brandissant son portrait comme un trophée au grand bonheur aussi de la photographe qui s’en donne à cœur joie en mitraillant la photo pour la mémoire collective. Quelle était donc son fief à cette militante «Oued Namous» pour l’essentiel répond-elle tout de go comme si elle s’attendait déjà là la question…Puisque le bon sens populaire a déjà fait ses preuves. Oui elle se souvient toujours de ses compagnons et compagnes «impossible de les oublier tant ils font partie de moi-même» confie-t-elle. Elle évoquera alors Miloud, Azzouz, Ferhat qui partageaient la même caserne militaire alors. A quelle date a-t-elle donc rejoint eldjebha ? «En 1956, weldi ». Et il est des dates si importantes dans la vie d’une nation et par association d’idées d’une militante «qu’on ne saurait les dissocier». Se souvient-elle pour autant de son premier jour d’incorporation ? « Le jour exact non, mais l’année si. C’était à la caserne de Oued Namous dont le commandement se situait au Figuig». De là, elles traversaient la frontière marocaine «lorsqu’il y avait péril en la demeure et pour obéir bien sûr aux injonctions du commandement qui tenait à notre sécurité ; ceci dit on respectait scrupuleusement la voie hiérarchique car la discipline dit-on est la principale force des armées.» Au demeurant Habiba de Sidi Bel Abbès et l’autre de Tindouf dont je m’excuse d’oublier le nom de nos coordinatrices respectives ne badinaient point avec cette même discipline…». Encore la mémoire qui bute sur certains détails : elle se confond alors en excuses tout en continuant à interroger sa mémoire à voix basse. Il y avait au juste combien de casernes pour quadriller le coin ? Là, la mémoire revient subitement illuminant davantage le regard déjà pétillant de Zohra «il y avait quatre casernes dont deux à El Abidat et deux autres un peu plus loin aux frontières extrêmes avec le Maroc». Là aussi il leur fallait à toutes ces femmes courage déployer un trésor d’énergie et suivre au pied de la lettre les consignes du commandement pour ne pas tomber dans les mailles du filet ennemi « nous étions à sept unies comme les doigts d’une seule main et parfaitement conscientes de notre mission si noble ». En fait l’organisation minutieuse et réglée comme du papier à musique pour tout dire grâce à la stratégie déroulée par le commandement ne laissait pratiquement rien au hasard. D’autant plus que «la moindre faille, la moindre fissure dans les rangs pouvait nous être fatale». D’où l’union sacrée qui prévalait et le fameux motus bouche cousue. Pourtant cette femme aux apparences fringantes et «on ne peut plus fière d’avoir servi son pays » n’aura pas connu que des «jours heureux» l’ingratitude des hommes aidant…Dans un premier temps elle se refusera à toute déclaration à ce propos mais sur notre insistance elle consentira non sans pudeur et avec cette réserve propre aux âmes bien nées de daigner enfin à aller jusqu’au bout de sa pensée «ne prenez surtout pas cela comme une critique acerbe contre mon pays que j’aime par-dessus tout au monde mais je dois à la vérité de dire que notre reconnaissance par qui de droit aura tout de même été assez tardive». Bien qu’il n’ y ait aucune amertume dans son propos elle n’en est pas moins affectée la brave Zohra. Et on le serait à moins quand les choses ne vont pas dans le sens de l’histoire. Ou tout simplement pour paraphraser el hadja lorsque «il n’ y a pas un juste retour des choses». Et puis comme pour revenir à l’essentiel «tout ce que j’ai fait je l’ai fait avant tout fi sabil Allah ». Il faut savoir que sur le plan santé la belle Zohra plus qu’octogénaire pour rappel souffre de diabète et d’hypertension. Chose qu’elle n’avouera au demeurant que bien après l’entretien autour d’un thé maison histoire «de ne pas faire dans le mélange des genres» et donc «ne point importuner son auditoire par des choses strictement personnelles ». Allez juste un autre petit mot toujours à propos de son cas personnel et promis, juré elle «classera son dossier» s’engage-t-elle tandis que son rejeton de fils continue à nous abreuver du fameux thé maison «aucun de mes enfants ne travaille et je n’ai pas de logement… par ailleurs et bien que j’ai horreur qu’on me prenne en pitié sur les 100 % d’incapacité que l’administration devait me verser au titre de ma pension de moudjahida je ne perçois à ce jour que 80%. A. Zentar

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Photos : Wafa

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lle n’a que 15 ans, lorsque Fatima Ayache décide de prendre les chemins du maquis. En cette année de 1957, la Révolution entame sa troisième année, et son écho auprès du peuple est grandissant. Sans en parler à personne, même pas à ses parents, elle décide d’aller jusqu’au bout de ses convictions. Animée par une foi inébranlable pour l’indépendance, cette jeune adolescente est prête à briser tous les tabous pour rejoindre ses frères et sœurs moudjahidine qui luttaient contre le colonialisme. Espiègle, elle trouve la parade pour ne pas être repérée. Il suffit pour cela de se déguiser en homme. « Je portais une kachabia et un chèche sur la tête et j’ai mis de la peinture noire sur mon visage. J’ai dû marché pendant deux jours pour rejoindre la Wilaya VI. Il faisait froid, la nuit tombée, j’entendais, les cris d’animaux sauvages, mais au fond de moi-même, je me disais que je n’avais pas le droit de faire marche arrière. Sur la route j’ai failli être tuée dans un bombardement. La nuit je m’adossais sous un arbre, mais bizarrement, je n’avais aucun sentiment de peur. C’est là que les habitants, militants, au courant de la présence d’un étranger m’ont encerclée car ils ont cru que j’étais un Sénégalais parachuté par l’armée française pour les espionner. Lorsqu’ils ont enlevé mon chèche, mes longues tresses sont tombées. Suspicieux, ils avaient peur de moi. Et malgré le fait de découvrir que j’étais une jeune fille, et algérienne, ils ne m’ont pas fait confiance. Alors ils ont commencé à me poser des questions. C’était un véritable un interrogatoire. Je me contentais de leur dire, que ne répondrais à toutes leurs questions, qu’en présence du responsable des moudjahidine. Pendant ce temps, à El Kantara, son village natal, entre Biskra et Batna, sa famille découvre sa disparition. Et aussitôt les recherches sont entamées pour retrouver la jeune fille. Aucune trace d’elle. Seul un voisin leur avait dit qu’il avait aperçu un homme noir dans les parages. Lors de son interrogatoire les habitants qui l’avaient encerclé avaient appris qu’elle était la fille de Mahmoud Ayache, lui aussi militant et engagé dans la Révolution. « Ils m’avaient demandé de retourner à la maison, car pour eux je ne servirai à rien puisque je n’avais pas de diplôme d’infirmière.»

« J’ai eu plusieurs vies »
FATIMA AYACHE :

EL MOUDJAHID

Même si elle n’a pas tous les noms en tête, les images et les visages qui l’ont marquée hantent encore sa vie. Fatima Ayache, cette enseignante à la retraite, parle de son parcours avec pédagogie.

Difficile de dissuader l’adolescente et l’obliger à rebrousser chemin. Obstinée, elle ira jusqu’au bout de son entêtement. « J’ai pris la décision de monter au maquis et j’y reste », leur a-t-elle dit. Et pour y rester, il fallait chercher un moyen de les convaincre. Elle joue le tout pour, et décide de recourir à un stratagème. Effrontée, elle leur lance au visage : « Vous me demandez de rentrer chez moi. Mais il y a un grand risque pour vous, car si vous ne me laissez pas suivre la voie que j’ai tracée, je ne me priverai pas d’aller vous dénoncer.» Prudents, les moudjahiddine ont décidé de contacter le père de Fatima et de l’informer que sa fille faisaient partie des « thouar » (révolutionnaires). « Ma deuxième famille » Acceptée, il ne restait plus qu’à lui assurer une formation d’infirmière pour pouvoir soigner les moudjahidine blessés. A ce propos, elle dira que la Wilaya VI ne disposait pas d’infirmière. Pour sa formation, elle sera transférer dans la Wilaya I. Elle fera la connaissance de jeunes filles, venues d’Alger. Elle se rappelle encore de Belmehdi Radia, de Rekkaia. « Je les considérais comme mes grandes sœurs. » « Elles étaient très gentilles et très affectueuses avec moi, elles m’ont tout de suite adoptée. Je les accompagnaient partout dans leurs déplacements nuit et jour pour soigner les blessés et même les civils. » C’était sa deuxième famille. Qu’elle fut sa fierté, lorsqu’elle reçut sa tenue militaire. « Enfin je peux dire que je suis une « djoundia », se disaitelle au fond d’elle-même. Elle sera affectée dans le groupe placé sous l’égide de Mekki Hihi et du commissaire poli-

tique Mohamed Salah Yahiaoui. » Par la suite, elle aura l’occasion de rencontrer d’autres infirmières moudjahidate comme Zhor Kaouche, Zahia Kayouche et beaucoup d’autres qui ont marqué sa vie. Elle et toutes ces moudjahidate ont assisté à des ratissages, à des destructions de villages. Une fois au maquis, j’avais perdu tout contact avec ma famille. Mon père a été arrêté et emprisonné avant d’être tué. Notre maison, nos palmiers et nos biens ont été détruits. Mon oncle Mihoub Ayache a été lui aussi exécuté. Après un an et demi au maquis, les choses sont devenues très difficiles pour nous. Des villages ont été détruits, des forêts brûlés... On ne pouvait se cacher, et on n’arrivait plus à trouver de la nourriture. Devant cette situation difficile, nos responsables avaient pris la décision d’envoyer les filles à Tunis. Une semaine après notre départ, notre responsable Mekki Hihi a trouvé la mort dans une embuscade. Fatima Ayache et les autres moudjahidate sont dans un premier temps restées à la frontière et par la suite, avec près de 25 autres moudjahidate infirmières sont parties en Egypte, à l’invitation du président défunt Nasser, pour suivre un stage de perfectionnement d’infirmière pendant 9 mois. « Après le stage, je suis rentrée à Tunis parce que je voulais continuer mes études au lycée. C’est le service social qui s’est occupé de moi et on m’a énormément aidée. Dans la maison d’accueil, le Pr Janine Nadjia Belkhodja m’a apporté aussi son aide. Elle payait de sa poche mes cours particuliers. Le professeur Pierre Chaulet et sa femme m’ont, eux aussi, énormément aidée pour rattraper mon retard dans mes études notamment, à passer l’examen et à entrer dans un lycée tunisien en 1959. Après l’indépendance, Fatima Ayache rentre en Algérie et rejoint le lycée Hassiba Ben Bouali. Par la suite, elle obtient une licence en biologie pour devenir professeur au lycée Emir Abdelkader. Elle a également un diplôme de sage-femme. Très vivante, cette remarquable femme ne regrette en rien son parcours. « J’ai eu plusieurs vies. J’ai vécu toutes les situations ; j’étais illettrée et ensuite instruite. Je comprends également toute la portée de la paix et les atrocités de la guerre. » Nora C.

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MAELIA BAYA :
EL MOUDJAHID

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et hommage à la femme algérienne, confiné dans le procèsdu verbal congrès de la Soummam, témoigne, pour la postérité, de son courage et de son abnégation. En allant à la rencontre de la moudjahida Maelia Baya, je méditais sur cet hommage. Écrire, raconter l’engagement d’une jeune fille n’est pas quelque chose d’aisé. Surtout que l’objectif final est de participer à sauvegarder la force du serment. Le serment, pour lequel des hommes et des femmes ont donné leur vie. Reprendre le plus fidèlement la longue marche de Baya, l’adolescente et ses compagnons d’armes prendrait des pages et des pages, tant le récit de cette femme courageuse est captivant. Maelia Baya est une femme discrète, pas très bavarde sur son parcours révolutionnaire. Dans son entourage, on sait qu’elle est une moudjahida, mais les détails de son engagement, ses sacrifices, elle en parle très peu. «Je n’ai pas besoin de crier sur les toits, ce qu’ai j’ai fait pour mon pays. Pour l’Algérie.» Quand nous l’avons sollicitée, pour nous raconter son parcours de moudjahida, c’est d’une voix timide qu’elle accepte : «Pour vous faciliter la tâche, je compte me rendre chez ma fille qui habite à Mouzaïa, cela vous évitera le déplacement jusqu’à la wilaya de Béchar.» C’est ainsi que le rendez-vous est fixé. Sous les ordres de Zaoui Diab En ce samedi, premier février, le ciel était gris, et le mercure enregistrait une chute vertigineuse. La circulation est fluide sur l’autoroute Est-Ouest. En moins d’une heure, nous apercevons la plaque de Mouzaïa. Le chauffeur, Smaïl, emprunte la bretelle. Nous ne connaissons pas l’adresse exacte. Le seul repère est le siège de la daïra de Mouzaïa. Comme repère, il n’y a pas mieux. L’édifice est visible de loin. Arrivés sur les lieux, on attend Baya. L’attente ne durera que quelques minutes. Elle ne tarde pas à faire son apparition. Hidjab marron, foulard noire, une paire de lunettes, la femme, malgré son âge, presse le pas. Accompagnée de son petitfils Mohamed, elle vient à notre rencontre. Les pas-

«Nous saluons, avec émotion, avec admiration, l’exaltant courage révolutionnaire des jeunes filles et des jeunes femmes, des épouses et des mères, de toutes nos sœurs moudjahidate qui participent activement, parfois les armes à la main, à la lutte sacrée pour la libération de la patrie. Chacun sait que les Algériennes ont, à chaque fois, participé activement aux insurrections nombreuses et renouvelées qui ont dressé, depuis 1830, l’Algérie contre l’occupation française (...).» Extrait du procès-verbal du congrès de la Soummam, 20 août 1956

« Je ne connaissais pas la peur »

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Ph. : Nesrine T.

sants ne font pas attention à la dame. Et pourtant, s’ils savaient seulement ce qu’a fait cette femme pour son pays. Perspicace, elle reconnaît la voiture de service et se dirige vers nous. Le visage souriant, elle nous invite chez sa fille, chez qui elle séjourne de temps à autres. Une fois dans le salon, bien installée, elle attend mes questions. Nesrine, la photographe prend des photos de la moudjahida. En quelques mots, je lui explique l’objet de ma visite. Elle sourit, et répond : «Je suis à votre disposition.» «Khalti Baya, est-il possible de commencer par le commencement. Lieu de votre naissance, enfance... ». Elle tousse, et puis invoque le nom d’Allah. «Je suis née en 1941 à Béchar, au centre-ville. La rue où j’habite aujourd’hui porte le nom du chahid Zaoui Diab. C’est aux côtés de ce chahid que j’activais.» Chaque jour que Dieu fait, elle s’incline sur sa mémoire. D’un geste furtif, elle essuie ses larmes. Et puis elle marque un arrêt, et lance un long soupir :

«J’avais 6 ans lorsque mon père est mort. J’ai un seul frère. Lui aussi s’était engagé dans la Révolution. Il est tombé au champ d’honneur.» C’est leur cousin Felli Ramdani qui les avaient «politisées» et leur a expliquées l’importance d’adhérer à la Révolution et de s’engager dans la libération du pays. Baya, qui avait appris à lire et à écrire la langue arabe à la mosquée, avait très vite saisi le message de son parent. C’est ainsi qu’elle s’est vu charger de transporter et de distribuer des armes. Elle se rappelle que les fiddayine étaient nombreux. Baya avait aussi pour mission de récupérer les armes après les opérations menées contre des casernes ou la «liquidation» des harkis. À ce sujet, elle ouvre une parenthèse : «Sans la collaboration des traîtres, nous aurions mis moins de sept ans pour libérer le pays.» « La plus jeune détenue » «Khalti Baya» n’a pas besoin de fouiller dans sa mémoire, pour se souvenir des faits qui ont marqué sa vie.

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Après presque 60 ans, pourtant son récit coule de source. Si elle s’arrête de parler, c’est juste pour regarder affectueusement ses petits-enfants, ou pour nous inviter à prendre un jus. À 14 ans, elle portait le haïk, sous lequel elle dissimulait les armes. À plusieurs reprises, elle a échappé à la vigilance des militaires français. «Dans les postes de contrôle, en raison de mon jeune âge, j’étais épargnée. Je ne connaissais pas le sentiment de la peur. Devant les soldats français, j’arborais un air très naturel. Ce qui écartait tout soupçon. Ma mère m’avait appris à garder mon sangfroid. Et de ne jamais paniquer, quelles que soient les circonstances. Il faut dire que j’ai bien appris la leçon.» Fiddaiya, Baya transportait les armes sans répit, sous les ordres de Zaoui Diab ; elle accomplira plusieurs opérations. C’est avec grande tristesse qu’elle évoque les moudjahidine qu’elle avait connus, et qui sont tombés au champ d’honneur. Elle pleure, en parlant des moudjahidine qui ont été

arrêtés, emprisonnés et atrocement torturés. Les dates, elle ne s’en souvient pas. La notion du temps, elle n’en avait jamais fait cas. Cependant, elle se rappelle de cette journée où les militaires français avaient découvert la cache de Zaoui. Ce dernier avait farouchement résisté. Il est mort en héros. Comme il le souhaitait. Le lendemain, l’armada militaire était venue l’arrêter. Son nom figurait sur un document trouvé sur le chahid. Emprisonnée, je continuais à activer. J’expliquais aux autres femmes, l’importance de la Révolution. Dans les geôles, on subissait les pires humiliations. Elle se voit juger deux fois. Une fois à Béchar, elle est condamnée à 2 ans ; la deuxième fois à Mascara, où le tribunal prononce une peine de 3 ans avec sursis. Dans la prison, elle était la plus jeune détenue. «J’étais la seule à savoir lire et écrire. Je connaissais par cœur Kassaman et Min djibalina, et je les ai appris aux autres détenues. À ma sortie de prison, 1960, je

confectionnais des drapeaux algériens. Ces même drapeaux avaient servi, lors des manifestations de 1961. Lors des manifestations, dont l’objectif était de démontrer à la France coloniale que l’Algérie était unie et attachée à l’intégrité de son territoire, des manifestants sont tombés sous les balles des militaires français.» Si Baya a échappée à la vague de rafle, sa mère en revanche a été arrêtée et a subi, comme des centaines de manifestants, des tortures. Mais le combat des justes finit toujours par triompher. Le 5 juillet 1962 est le plus beau jour pour Baya Maelia. Mère de trois filles, plusieurs fois grandmère, veuve depuis quelque temps, elle a accompli le hadj, «il y a dix ans, grâce au Président Bouteflika», dit-elle. «J’ai une pension qui me permet de vivre dignement.» «Et si c’était à refaire ?» Elle sourit, et dit : «C’est sans hésitation que j’emprunterai les sentiers de la liberté.» Nora Chergui

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JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME

EL MOUDJAHID

L’Algérie, une et indivisible

LE SAHARA, OBJET DE TOUTES LES CONVOITISES

Samedi 8 Mars 2014

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a  France coloniale avait envisagé la séparation de la plus grande partie du territoire algérien. pour  y parvenir, elle promulgua un certain nombre de mesures législatives et administratives et traça un programme

d’exploitation des richesses économiques parallèlement à une série de mesures politiques, administratives et militaires visant à le maintenir hors du contexte de la Révolution en prévision de ce qu’engendrerait l’avenir de la Révolution algérienne.

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Du point de vue économique, des décisions avaient été prises, telles que la mise en place de l’Organisation commune des régions sahariennes (O.C.R.S), d’instruments économiques au Sahara. Les textes prévoyaient la création de

sociétés sahariennes de développement, des chambres de commerce.  Les autorités coloniales avaient également défini un cadre pour la gestion des régions sahariennes, et l’installation de réseau de transports et de communications.

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Politiquement et médiatiquement G Dénonciation de la politique française au Sahara au niveau des instances internationales et à travers les conférences de presse tenues par les membres du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne. G Conscientisation du peuple et mise en garde contre les dérives que constituent les thèses françaises visant à porter atteinte à l’intégrité territoriale et semer la division au sein de la nation unie. G Attirer l’attention des pays riverains sur les erreurs et les dérapages pouvant survenir suite aux dérives engendrées par la politique française au Sahara. C’est ainsi  que le  GPRA a publié un mémorandum  fondé autour de cette question.- Inciter les Algériens à  organiser des manifestations à travers le pays pour exprimer leur attachement à l’intégrité du territoire algérien et leur mobilisation derrière le Front de Libération Nationale, telles que les manifestations de la journée nationale contre le découpage en date du 1er juillet 1961, les manifestations  du 27 février 1962 à  Ouargla dans le Sud Algérien au cours desquelles les habitants ont réaffirmé l’unité du peuple et l’unité du territoire national , aux cris de Vive l’armée et le Front de libération nationale et que le GPRA est leur  unique représentant légitime. 2- Militairement Extension de la carte de la Révolution vers le sud dans la mesure où le Congrès de la Soummam a institué une sixième wilaya chargée de l’organisation révolutionnaire dans les régions du Sud.   Ouverture d’un front militaire dans le sud algérien connu sous le nom de Front du Mali, allant des frontières du Mali et du Niger à l’ouest jusqu’aux frontières de la Libye à l’Est. A cet effet, le commandement de l’Armée de Libération Nationale avait confié l’organisation d’opérations militaires contres les intérêts français dans le Grand Sud à un groupe d’officiers parmi les plus éminents parmi lesquels Mohamed Chérif Messaadia et Abdelaziz Bouteflika, dit Si Abdelkader. 3- Le Sahara dans les négociations Le problème du Sahara a constitué lors des négociations algéro-françaises un autre aspect des manœuvres françaises gaulliennes visant à séparer le Sahara de la partie nord. Le dossier du Sahara est passé graduellement de l’étape du refus de l’intégrer dans les négociations à celle de la reconnaissance de la légitimité des revendications algériennes. Au départ, le négociateur français à Lucerne, Georges Pompidou, avait exprimé la position de la France en disant: « Il n’y a pas d’intérêt à soulever le problème de la souveraineté sur le Sahara car soulever ce problème signifie rechercher des difficultés non seulement avec la France mais également avec les autres pays. La France procède actuellement au partage de cette région selon le mode le plus judicieux dans un cadre international… Le Sahara est une mer intérieur qui a des riverains parmi lesquels l’Algérie et la France s’oblige à les consulter tous ». Ce à quoi, le négociateur algérien répondit: «Depuis quand la France s’étend-elle de Dunkerque à Tamanrasset, sans passer par l’Algérie?» C’est ainsi qu’en raison de ce dossier, échouèrent les premières négociations d’Evian entre le 20 mai et le 13 juin 1961 et les pourparlers de Lugrin du 20-28 juillet 1961 4-La position de la France Dans le discours qu’il a prononcé le 05.09.1961, De Gaulle reconnut l’intégrité du territoire algérien et ce en disant : «..En ce qui concerne le Sahara, notre ligne de conduite est celle qui préserve nos intérêts et prend en compte les réalités. Pour ce qui est de nos intérêts, ils consistent en la liberté d’exploiter le pétrole et le gaz que nous avons découverts et ceux que nous découvrirons. Pour  ce qui est des réalités, le fait est qu’il n’existe pas un seul algérien - et je suis convaincu de cela- qui  ne considère pas que le Sahara doive faire partie intégrante de l’Algérie et qu’il n’y a pas un seul gouvernement algérien, quelles que soient ses positions vis-à-vis de la France, qui accepterait de se défaire de la revendication de la souveraineté sur le Sahara et enfin la réalité est que si un état algérien est créé qui soit associé avec  la France, la majorité des habitants du Sahara pencheront vers le rattachement même s’ils n’ont pas revendiqué cela publiquement par le passé! Cela signifie que dans le dialogue algéro français qui va être mené avec le Front de Libération Nationale ou avec tout autre instance représentative telle que celle des élus par exemple, le problème de la souveraineté sur le Sahara ne sera pas prise en considération du moins du côté français. Mais ce qui nous importe, c’est que de cet accord découle un partenariat qui préserve nos intérêts… » Le discours prononcé par De Gaulle le 5/09/1961 a permis aux cours des négociations algéro-français d’effectuer un bond qualitatif et préparé le terrain à une série de rencontres secrètes entre les deux parties entre la fin octobre 1961 et le 27 janvier 1962, au cours desquelles furent abordées les questions de coopération économique et des intérêts stratégiques et militaires français en Algérie. Ainsi au cours de la rencontre de Bâle en Suisse, le 28 et 29 octobre 1961, la partie algérienne demanda des précisions autour du problème de la souveraineté algérienne sur le Sahara. Louis Joxe , président de la délégation française a répondu en disant : « En ce qui nous concerne, la question de la souveraineté sur le Sahara ne doit pas être prise en considération dès lors que l’Algérie et la France deviennent associées à travers des accords de partenariat et de coopération ….»

Les réactions de la Révolution algérienne

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IT A F T OIRE U A H ’HIST L DE Quelle que soit l’année, celui qui, instruit de l’histoire, pénètre dans le marché d’Ouargla ou gravit l’une de ses dunes

OUARGLA

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n imagine alors ces instants où, telle une bête blessée, le corps déjà famélique de ce temps colonial encore capable des pires cruautés qui exhale ses derniers râles. Il y a quelque temps, de Gaulle, aussi visionnaire que machiavélique, avait compris que cette terre prise avec la baïonnette ne sera jamais gauloise... Ceux qui ont domestiqué ses espaces immenses, cartographié ses côtes, habité ses plaines, franchi ses hauts plateaux pour s’enivrer de ses horizons infinis qui s’ouvrent sur le désert avaient-ils conscience de l’importance stratégique de ce trésor caché dans son sous-sol ? (Lire notre encadré «Pétrole et tentative de séparer le Sud de l’Algérie) La France de 1945, envahie en quelques heures par les divisions allemandes, coupée en deux par un régime collaborationniste, caressait un rêve : réaliser le jackpot que d’autres pays tenteront et tentent jusqu’à aujourd’hui avec plus ou moins de chance en Iran, en Libye, en Irak et ailleurs. «Accepter de se retirer du Nord en gardant le Sud dont le sous-sol est gorgé de pétrole.» Le 27 février 1962, une visite guidée est faite au profit de quelques fonctionnaires des Nations unies à Ouargla, pour leur montrer tout l’amour des Oasiens et l’attachement des indigènes à cet apartheid des temps modernes ! Quelle arrogance de la part de ce «mauvais élève» que de croire que les habitants du Sud, non seulement, allaient accepter que l’on pille leur soussol mais, mais également que l’on défigure leur surface et que l’on les sépare de leur mère patrie. La France coloniale s’est cramponnée comme une tique au Sud. Il fallait un coup d’éclat, à l’instar du recours à la grève de différentes catégories socioprofessionnelles, pour montrer tout le fossé entre deux pays distincts. La grève des commerçants à Alger, à la veille de l’ouverture de la session de l’ONU, le 11 septembre 1955, des étudiants, le 19 mai, du 1er novembre, à l’occasion du deuxième anniversaire du déclenchement de la lutte armée… Des mouvements qui montrent l’unité du peuple algérien soudé autour du FLN. Dans le plus total des secrets, une manifestation est préparée à Ouargla pour exprimer le lien organique des populations

aura le sentiment d’entendre, porté par le souffle chaud du désert, comme des cris... il ne pourra s’empêcher de tendre l’oreille, et, là, il entendra vraiment. Il faut juste qu’il y soit au soir du 27 février, quand le soleil devint rouge pourpre... Des youyous de femmes venus d’un autre temps...

Quand les habitants des oasis tiennent de Gaulle en échec

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Août 1957, la France soustrait le Sahara du reste de l’Algérie en supprimant les quatre territoires du Sud algérien, traditionnellement gouvernés depuis Alger par le gouverneur général de l’Algérie, pour les intégrer dans deux nouveaux départements sahariens, les Oasis et la Saoura, versés dans le patrimoine foncier de l’Organisation Commune des Régions sahariennes. La France pouvait alors «négocier» les accords d’Evian sur l’Algérie, mais sans les territoires du Sud ! Comment est-elle arrivée à ce but ? Rapide rétrospective…

Pétrole et tentative de séparer le Sud du reste de l’Algérie
Pétroles en Algérie (S.N. REPAL), la Compagnie Française des Pétroles - Algérie (C.F.P.A.), la Compagnie de Recherche et d’Exploitation Pétrolières au Sahara (C.R.E.P.S.) et la Compagnie des Pétroles d’Algérie (C.P.A.). L’année d’après, une accumulation de gaz est découverte dans la région d’In Salah. En janvier 1956, le pétrole jaillit pour la première fois au Sahara, à Edjeleh, dans la région d’In Amenas. La même année, Hassi Messaoud donne la pleine mesure du potentiel algérien. Face à un maquis en feu, à une rébellion rapidement transformée en guerre de Libération, la France, anticipant les évènements, met en place les premiers éléments pour se débarrasser du Nord «surpeuplé» d’indigènes et ne garder que le Sud qui donne des signes évidents d’une richesse stratégique. En 1956, Houphouët Boigny, qui sera président de la République de Côte d’Ivoire plus tard, est, cette année, ministre d’État du gouvernement Guy Mollet, met sur papier un projet approuvé par l’Assemblée nationale, le 29 décembre 1956, et promulgué en tant que loi le 10 janvier 1957. Le 1er article de cette loi stipule : «Il est créé une Organisation Commune des Régions Sahariennes, dont l’objet est la mise en valeur, l’expansion économique et la promotion sociale des zones sahariennes de la République française et à la gestion de laquelle participent l’Algérie, la Mauritanie, le Niger et le Tchad.» Au-delà de la finalité avérée qui est l’exploitation économique du Sud, deux termes dans cet article de loi montrent tout le danger de cette partition de l’Algérie : d’abord, il est créé une Organisation Commune des Régions Sahariennes quasi autonome et dont la gestion est confiée à plusieurs parties, dont l’Algérie ! Un choix de mots perfide qui transforme l’Algérie en simple cogestionnaire ! M. K.

locales avec la direction du FLN en pleine négociation à Évian en disant non à la séparation du Sahara du reste du pays. Le 27 février 1962, une délégation du gouvernement français, conduite par Max Lejeune, comprenant des représentants de l’ONU, est attendue à Ouargla. Son objectif : « promouvoir la politique séparatiste du Sahara du reste du territoire national». Informée de cette manœuvre, la direction du FLN donna l’ordre à la population de la région d’organiser des manifestations pour exprimer son attachement à l’unité du territoire et son intégrité. De Gaulle tentait, par tous les moyens, d’imposer à Evian, un territoire autonome regroupant toutes les tribus touareg de toute la région. Quand la délégation arrive, ce 27 février 1962, vers 13h, elle trouve en face d’elle, des marcheurs dont les pas sont rythmés par le légendaire youyou. «Non à la séparation du Sahara du territoire algérien». «Chaâbou El-Djazaïr muslimoun», «Oui à

l’unité nationale», «Le Sahara est algérien»… sont les slogans les plus utilisés. La population s’est donné une première fois rendez-vous au lieu-dit Souk El-Had, au centre d’Ouargla, pour une marche sur la préfecture des Oasis, première destination de la délégation gouvernementale française et des membres onusiens. Les gendarmes ripostent, avec des grenades et des armes automatiques. Dans l’histoire, «le soulèvement d’Ouargla, le 27 février 1962, constitue une étape dans la lutte du peuple algérien contre l’occupation, et une réponse claire de rejet des tentatives coloniales de séparation du Sahara du reste du pays». Sur le plan stratégique, un historien note que «le choix synchronisé de la programmation de ces manifestations, le 27 février 1962 à Ouargla, à la veille de la dernière étape des négociations des accords d’Evian, reflète la clairvoyance politique des responsables de l’Armée de libération

nationale (ALN) et leur capacité dans la mise en place d’une stratégie intelligente de mobilisation de l’opinion nationale et internationale, pour déjouer les subterfuges du colonisateur visant à dissocier le Sahara algérien de l’ensemble du territoire national». Il faut rappeler que les différents gouvernements français, Guy Mollet, Félix Gaillard, Pierre Pflimlin, et, enfin, le général de Gaulle, ont tenté des plans d’autonomie des territoires du Sud séparés du Nord «indépendant». Il y aurait même eu, selon un chercheur, l’idée d’une large bande qui «s’étendrait jusqu’à la côte méditerranéenne, à travers la Kabylie, pour garantir la sécurité du pipeline d’évacuation reliant Hassi Messaoud à Bejaïa ; les deux autres régions, à l’est et à l’ouest de ce couloir devenaient indépendantes et devaient constituer l’Algérie». M. Koursi

Dépendante totalement de l’extérieur pour ses approvisionnements énergétique, la France crée, en 1945, le Bureau de Recherches Pétrolières (BRP) et, à partir de 1953, attribue les premiers permis de recherches à quatre grandes compagnies françaises : la Société Nationale de Recherche et d’Exploitation des

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a lutte pour l’Intégrité du territoire algérien s’est affirmée héroïquement depuis plus d’un siècle à travers l’Histoire de la résistance Nationale contre l’envahisseur étranger. Pendant plus de cent vingt années et encore aujourd’hui, le peuple algérien oppose avec la même volonté inébranlable son unité ; aux colonialistes français, à leurs répressions, à leurs manœuvres, à leurs mensonges. Les multiples manœuvres et menées impérialistes françaises qui visaient à amputer l’Algérie de sa partie méridionale ont été déjouées. Le 5 juillet 1961, le peuple algérien, du Nord au Sud, s’est prononcé. Mais d’autres manœuvres et d’autres complots colonialistes continuent à se tramer derrière des « conférences économiques » et d’autres opérations de confusion. un traitre à la solde de l’administration française, Boubekeur, un général français qui se dit député des sahariens, Pigeot, s’agitent et défendent ouvertement les intérêts colonialistes des français. Après plus de sept années de combat, certains impérialistes reprenant les thèses chères à M. Debré et autres spécialistes de l’opération «Katanga» en Algérie, rêvent toujours de diviser pour mieux régner. Mais les Etats africains, indépendants, sont aujourd’hui conscients du machiavélisme des colonialistes français. Les Nations Unies ont reconnu le droit de l’Algérie à l’indépendance, dans l’intégrité de son

Une résistance séculaire
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AU SAHARA ALGÉRIEN

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territoire. Il est utile de rappeler, à ce propos, la cristallisation de toutes les forces nationales dans la lutte contre le colonialisme. L’unité du peuple et l’intégrité du territoire s’affirment comme les constantes de la Résistance nationale et les objectifs sacrés pour les quels des millions de patriotes sont morts. La participation de la population du Sahara algérien à la lutte contre l’envahisseur s’est manifestée dés le début de la conquête de l’Algérie. En rejoignant les forces de l’Emir Abdelkader dont le khalifat s’étendait à Biskra et dans les Zibans, les ouled Sidi Cheikh, les ouled Nail et les autres habitants du Sud Algérien ont apporté leur contribution à la défense de leur patrie. Une répression sanglante s’est abattue du nord au sud avec la même sauvagerie. Les Hamyan qui n’ont cessé de soutenir Abdelkader, se soulèvent durant trois années de 1846 à 1849. En 1852, une guerre d’extermination est livrée à plusieurs tribus du Sahara, notamment à Ouargla, laghouat. Pour continuer la conquête du Sahara, les colonialistes appliquent la technique « de la terre brulée  », du pillage, et des massacres. « quant aux destructions d’oasis sahariennes, elles furent systématiquement pratiquées pendant la période de pacification du Sud .... Article paru sur les colonnes du journal El Moudjahid numéro 89 (16 janvier 1962)

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En chaque endroit, les liens sacrés du sang ne me rattachent-ils pas à ton être ? En chaque point, un bonheur capricieux ne nous rappela-t-il pas folles amours ? Chaque coin pour nous n’est-il pas un souvenir qui plane sur nos instants de bonheur ou sur les jours de guerre ? C’est là que, m’arrogeant le titre de prophète, j’ai écrit mon Iliade, et que « Mutannabi » lui-même a cru en moi et cru en mon poème ! Nous avons occupé la scène de l’Histoire, En déclamant des vers ainsi qu’une prière Dont les invocations jaillissent de ton âme, Algérie !

Extrait de l’Iliade Algérienne de Moufdi Zakaria

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