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HISTOIRE ET PROGRES

I La dimension historique de l’homme II Croire au progrès III La fin des illusions I! "#$essit# du sens

I L% &I'E"SIO" HISTORI()E &E L’HO''E Histoire et historicité Le langage courant associe ou même confond purement et simplement l ’ « évolution » et l ’ « histoire ». Une telle confusion interdit de comprendre en quel sens on a pu dire que « l’homme est le seul être à avoir une histoire » : les choses les o!"ets les animau# l’univers n’ont$ils pas eu# aussi une « histoire » % &ar définition tout ce qui « e#iste » se développe dans le temps et comporte donc dans une certaine mesure une dimension évolutive ou encore « historique ». &ourtant l’ « histoire » au sens strict ne concerne que les hommes : non seulement le discours historique 'le récit la connaissance des événements du passé( mais aussi l’ « histoire » dans son autre sens : le devenir c’est$à$dire la réalité elle$ même. )n effet l’e#istence historique des hommes n’est pas dissocia!le de leur conscience : c’est parce qu’ils incorporent leur passé et qu’ils s’imposent d’en conserver la mémoire que les hommes disposent d’une « histoire ». *elle$ci fut d’a!ord orale elle est au"ourd’hui transmise par écrit 'premier sens du terme(. +éciproquement c’est parce qu’ils perpétuent cette mémoire éla!orée dans un discours soit spontané 'm,thes et légendes( soit réfléchi que les hommes ont une « dimension historique » 'second sens du mot « histoire »( ou ce que l’on nommera pour lever toute am!igu-té une « historicité » : l’ « historicité » est le caract.re propre de l’homme qui int.gre sous la forme du récit de son passé et de la représentation de son avenir une dimension temporelle dans la représentation qu’il a de lui$ même. La portée universelle de l’histoire &ourtant les hommes n’ont pas tou"ours connu l’ « histoire » dans le sens actuel du terme 'la discipline scientifique(. *e sont les /recs qui se sont efforcés les premiers de donner à l’e#istence historique des hommes cette portée universelle qui est devenue la sienne au"ourd’hui. 0ans le &réam!ule de ses Histoires Hérodote '123$145 av 6*( présente son dessein : e#poser les « actions importantes et remarqua!les accomplies aussi !ien par les 7ar!ares que par les /recs » afin de les soustraire à l’ou!li. 8on 9uvre contient une masse d’informations tr.s précieuses sur les m9urs les institutions mais aussi les pré"ugés et les légendes de son temps. :ais c’est ;huc,dide '1<3$13= av 6*( qui réalise avec La guerre du

huc. . )n d’autres termes l’historien compose son récit en suivant un tracé qu’il dessine lui$même et qui lui fournit ce principe d’intelligi!ilité sans lequel la suite des actions humaines ne serait qu’un écheveau em!rouillé d’événements dénués de sens.s pour Dant ou *ondorcet c’est postuler que l’homme est perfecti!le et que du fait . /r>ce à lui la représentation du passé ne rel.dide s’efforce d’investir l’histoire en suivant un principe de lecture rationnel ? mais encore il introduit cette dimension critique par laquelle notre « histoire » rompt avec l’approche traditionnelle 'religieuse ou m.s » son autre sens celui d’amélioration d’évolution vers quelque chose de préféra!le de plus accompli.out d’a!ord le discours historique porte sur des événements et des situations singuli.nement du sens . Aon seulement . 0u point de vue de l’historien il . Une telle approche dira$t$on peut$être n’est$elle pas plus philosophique que scientifique % &ourquoi l’historien devrait$il imposer une grille rationnelle au cours sinueu# de l’histoire % &aul +icoeur montre !ien que le souci scrupuleu# de restituer les faits n’e#clut pas la volonté de recomposer et d’unifier l’histoire. )n outre l’historien raconte une « histoire » selon des choi# et les options qui lui sont propres : la dimension su!"ective de l’approche historique est indépassa!le.res contrairement à l’approche des sciences e#actes qui ne porte que sur le « général » 'ce qui est commun et reproducti!le(.re intelligi!le compréhensi!le( à un s.4 Péloponnèse le te#te fondateur de l’ « histoire » 'au sens moderne du terme(. L’av. La philosophie s’est parfois complFe elle aussi dans de telles équivoques. Le sens commun confond aisément les différentes acceptions du mot « progr.st.me 'un ordre contraignant et prééta!li(. Les différents sens du mot « progr. a là un risque celui de ramener la signification 'le caract. *’est ainsi que le chercheur peut dépasser le sentiment commun de la précarité et de l’irrationalité de l’histoire. :ais on donnera volontiers au mot « progr.ve plus d’une simple « enquête » 'sens premier du mot grec « historia » ( ? elle devient un vérita!le savoir procédant d’une documentation approfondie et désormais soucieuse d@impartialité et d’o!"ectivité. 0e fait l’histoire philosophique associe « sens » 'orientation générale direction( et « signification » : c’est Dant en particulier qui insiste sur la nécessité de concevoir l’histoire comme orientée vers une fin tout en se défendant d’évincer par là même l’histoire événementielle et empirique des historiens.s ».s » L’histoire des historiens ne sera donc pas « engloutie » dans l’histoire philosophique et Dant prend !ien soin de préciser qu’une telle lecture de l’histoire est soutenue par un « fil conducteur » qui n’est toutefois que postulé.outefois si les sciences en général se définissent par la recherche d’une stricte neutralité et par l’effacement corrélatif du su"et l’histoire ne peut que se dissocier d’un tel idéal. II CROIRE %) PROGRES 8ens et signification de l’histoire Historien et philosophes se re"oignent donc dans leur souci commun de dégager une logique de l’histoire. *roire au progr.thologique( de la mémoire collective. a cependant ici un nouvel écueil entretenu une fois encore par les équivoques de notre langage. 7ien au contraire : les deu# représentations « événementielle » et « structurale » de l’histoire sont complémentaires. El . :ais cette rationalité l’historien va la chercher du cBté des conne#ions entre les différents plans du réel 'économiques sociau# culturels etc C( tandis que le philosophe effectue une lecture récapitulative et orientée de ce même devenir. 8outenir que l’humanité « progresse » tou"ours cela peut signifier tout simplement que la réalité historique est constituée d’un ensem!le de processus qu’elle est une réalité en devenir .

s » de la raison comme une e#tension continue des Lumi. L% *I" &ES ILL)SIO"S Le progr. *elle de :ar# et )ngels est matérialiste : le moteur de l’histoire est à chercher selon eu# dans le sou!assement matériel de la société et non plus au niveau du développement intellectuel '*ondorcet Dant( ni dans le d.ve d’une nécessité interne de l’)sprit .me si. *omte est à la fois idéaliste 'ce sont les mutations intellectuelles qui r. *omte mais aussi :ar# et )ngels. :algré ces divergences tous croient au « progr.s et la fin de l’histoire I la fois optimiste 'car elle postule que le « !ut » est en même temps le « résultat » de l’histoire 'Aote K( et tragique '« L’histoire n’est pas le lieu de la félicité( . Gn le retrouve pourtant à des titres divers cheL les philosophes « progressistes » du =M. Le parcours de l’)sprit n’est pas décela!le à l’9il nu : car la raison emprunte des détours des voies souterraines comme une taupe qui ne travaille pas à l’air li!re' c’est la « ruse de la raison »(. L’approche de I. *’est la pensée chrétienne qui a introduit l’idée d’un temps unique linéaire comportant un commencement 'la *réation( et une fin 'le 6ugement dernier et la +ésurrection(.s » $ au dou!le sens de devenir orienté et d’amélioration constante$ ne date cependant pas du =Mi.nement de l’)tat et la réalisation de la li!erté pour Hegel 'Aote N(. Les périodes de !onheur . *e développement s’effectue en suivant une logique heurtée '« dialectique »( qui op.ens du « progr. sont des pages !lanches » 'Aote 1( cette conception appelle immédiatement certaines réserves. &our Hegel ni les individus ni les peuples ne savent le sens de ce qu’ils font.cle tels que I.cle. Els sont néanmoins les instruments inconscients de l @« )sprit du monde » qui doit atteindre son !ut 'sa « fin »( envers et contre tout. « L’humanité écrivait &ascal dans la &réface de son Traité du vide 'Aote =( doit être considérée comme un seul homme qui su!siste tou"ours et qui apprend continuellement ».vement.s » rel. Le « patient travail du négatif » *ontrairement à ses prédécesseurs Hegel ne conHoit pas le « progr. &our lui le « progr. Le progr. La « fin » de l’histoire 'ce vers quoi elle tend nécessairement( est en même temps pour Hegel ce qui lui donne son sens 'son orientation générale( et sa signification 'son contenu intelligi!le(.le s’est rationalisé au point de devenir compati!le avec une approche positiviste et scientifique de l’histoire.s » sont pour le moins hasardeu# et chaotiques.s » c’est$à$dire postulent une « fin » ' un accomplissement nécessaire et prévisi!le( de l’Histoire : la disparition des classes sociales et le communisme pour :ar# et )ngels ? le positivisme pour Iuguste *omte ? l’av.glent le devenir( et positiviste 'la « loi des trois états » qu’il dégage proc. Le devenir est .s » c’est$à$dire de la « marche graduelle par laquelle l’)sprit connaJt et réalise sa li!erté ». Iinsi donc le « progr. )n d’autres termes les conflits ine#trica!les les violences que nous "ugeons a!surdes sont aussi les mo.res ni comme un approfondissement du savoir.s » ne sera pas apprécié par le « trou de serrure de la moralité » 'Aote 4( : autant dire que la satisfaction et les intérêts des hommes ne seront pas pris en compte.s une idée religieuse *ette idée de « progr.me si.namisme de l’ « )sprit » 'Hegel( . &rogressivement la-cisé ce mod. Gr un tel présupposé est contesta!le car l’unité de l’humanité est pro!lématique et ses « progr. « &rogresser » signifie tendre nécessairement vers un accomplissement un ach.de selon lui de l’o!servation des faits(. Un tel télescopage des concepts est pourtant discuta!le 'Aote 5(.K de l’éducation tous les acquis culturels sont cumula!les. Gr l’)sprit est la réalité elle$même qui se déploie dans l’ordre du temps.re par déchirements mutations et crises.

cle a été le thé>tre des horreurs que l’on sait cela ne prouve pas encore que le OOE i.eu# une conviction d’ordre religieu# c’est$à$dire un mensonge : « la foi rend !ienheureu# écrit$il encore par conséquent elle ment » 'Antéchrist T 53( .s » il ne s’agit pas du simple avancement des sciences et des techniques qui sem!le en effet ine#ora!le mais de l’amélioration morale de notre condition : nous ne pouvons que vouloir un monde pacifié plus équita!le moins violent.cle infligeant un démenti sév.s la fin prévisi!le de l’histoire$ ne doit pourtant pas faire ou!lier que les hommes ne peuvent renoncer à toute espérance en un avenir meilleur. Gn sait quelles furent les désastres engendrés par certaines « visions » d’un avenir radieu# de l’humanité auquel on a "ugé !on de sacrifier des millions de vies estimées superflues 'Aote N(.me si. Une « idée fausse » Aos désillusions concernant le progr. "ECESSITE &) SE"S L’avenir n’est pas prévisi!le 0e fait la foi dans le progr.s sont à rattacher au# événements tragiques qui ont "alonné le OOi. .. Gu encore *laude Lévi$8trauss lorsqu’il o!serve que le progr.re relatif : les civilisations n’ « avancent » pas ni ne « reculent » ? ce sont les significations qui s’éclairent ou se !rouillent selon l’éloignement des o!servateurs. Ittachons$nous toutefois au# critiques qui portent sur les présupposés théoriques des idéologies du progr.ance au progr.outefois ce schéma si l’on en croit *ournot et AietLsche reste fondamentalement religieu# .s » vérita!le.se d’une évolution cohérente de l’Humanité '« resserrée autour d’un centre unique »(.s n’est que l’idée d’une translation dont on négligerait le caract. El faut donc a!order le pro!l.ance pourrait$ elle être démentie par les faits %$ assurément dangereuse.s est une idée « moderne » donc « fausse » Q Ruoi qu’il en soit de la modernité au sens oS l’entend AietLsche la cro.re au# prophéties des philosophes « progressistes ».1 désormais interprété comme un processus positif qui connaJt sans doute des LigLags et des régressions ponctuelles mais qui avance cependant ine#ora!lement vers son « !ut » le !onheur et l’émancipation de l’humanité non pas dans l’au delà mais ici$!as.s : car si le OO i.s reste à ses . Le « devoir d’espérer » Gn aurait tort en effet de "eter le !é!é 'l’idée de progr.me dans sa radicalité. *ar c’est moins l’idée de progr. )n ce sens elle n’est pas une passion mais une vertu qui soutient l’action et qui de tout temps a été la condition du « progr.s s’est avérée sinon « fausse » $comment une cro.outefois ce !ilan acca!lant des entreprises totalitaires Ucelles qui prétendent se déterminer avec assurance d’apr. *ar si certains hommes affirment que l’histoire est orientée vers une fin ils encouragent leurs disciples à prétendre incarner l’idéal correspondant et à se présenter comme les éclaireurs et les guides de peuples infantilisés. L’espérance telle que la présente Dant n’est pas un savoir pas même une assurance mais seulement un sentiment qui nous conduit à considérer l’avenir avec confiance.me si.s qui est en cause que la « certitude » 'fausse( de savoir quel sens cette idée induit. )lles sont liées également au fait que la science ne tient pas tou"ours ses promesses et que les technologies actuelles suscitent désormais de nouvelles inquiétudes. El ne s’agit plus alors e#clusivement de prophétiser l’avenir mais aussi de l’infléchir suivant un « sens » qui ne souffrira plus aucune discussion.s( avec l’eau du !ain 'le totalitarisme( . *’est ce que fait :ichel Poucault lorsqu’il conteste l’idée d’une « Histoire générale » écartant par là même la th. 8i l’on en croit AietLsche enfin le progr.cle ne va pas réconcilier l’humanité avec elle$ même et donner raison in fine à Hegel ou à :ar#.me si. . Lorsque Dant parle de « progr.

mond Iron est le seul régime qui avoue que dis$"e qui proclame que l’histoire des )tats est et doit être écrite non en vers mais en prose » 'Aote 2(. Les droits des personnes en particulier des femmes et des enfants sont proclamés pu!liquement même si leur respect n’est pas assuré loin s’en faut. *I" "otes + AG.) 1 : E!id p==N AG.) =MN5 p42 AG.m!oles te#tes de lois ou même simples promesses. 8i l’avenir n’est pas déterminé 'Aote <( s’il reste une « aventure inconnue » ')dgar :orin( il dépend en tout état de cause de notre !on vouloir . Woir à propos des sacrifices au nom du sens de l’histoire le commentaire de Darl &opper dans La société ouverte et ses ennemis .!res » . Iinsi même si « l’histoire n’a pas de sens » comme l’affirme Darl &opper elle attend de nous « une "ustification ».ome 4 *hapitre =4.) 5 : H. Iu"ourd’hui même si des dictatures se perpétuent elles éprouvent des difficultés à se "ustifier et à se sta!iliser. Les idéau# universalistes les institutions "uridiques internationales se développent et s’affirment.cles. AG. La démocratie ne peut progresser que si chacun lui apporte son soutien ? mais ceci à condition que nous nous résignions à l’incertitude de ses fondements : « la démocratie écrit +a.ocqueville cité par H. Woir également Ilain PinXielXraut La sagesse de l’amour Polio$)ssais /allimard =M21 pp=4M$=K3.raduction &apaiannou U. Gn dira que leur portée reste s.) N : cf Hegel op.5 L’histoire « écrite en prose » *omme Dant le constate également nous avons quelques raisons de penser que des progr.) 2 : &réface de Le savant et le politique =M5M *ollection =3$=2 p 4K( .Irendt op cité p =31 AG./.s réels se sont effectivement produits au cours de si.) 4 : La raison dans l’histoire . Irendt dénonce avec insistance cette confusion dans son article « Le concept d’histoire » in La crise de la culture /allimard =M<4 pp =3N$=3< AG.) K : E!id pMN AG.) < : « Le passé n’éclairant plus l’avenir l’esprit marche dans les tén.) = : *ollection Entégrale )ditions du 8euil p4K4 AG.m!olique ? mais on aurait tort d’ignorer l’efficacité réelle considéra!le des s. cité p=4M: VLe particulier est trop petit en face de l’Universel : les individus sont donc sacrifiés et a!andonnés ».