Monsieur Richard I.

LAWLESS

L'évolution du peuplement, de l'habitat et des paysages agraires du Maghreb
In: Annales de Géographie. 1972, t. 81, n°446. pp. 451-464.

Citer ce document / Cite this document : LAWLESS Richard I. L'évolution du peuplement, de l'habitat et des paysages agraires du Maghreb. In: Annales de Géographie. 1972, t. 81, n°446. pp. 451-464. doi : 10.3406/geo.1972.18768 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1972_num_81_446_18768

Abstract The evolution of Maghreb's population, habitat and rural landscape. Recent evidence from eastern Morocco, Algeria, Tunisia and Tripolitania supports de Planhol's thesis that a distinct peasant civilization was established in the pre-saharan mountains of the Maghreb in the pre-classical period and survived intact until at least the 11th century. Since that time this civilization has gradually disappeared from large areas, though it survives to this day in the western High Atlas, the Aures Massif and in parts of the Djebels Matmata, Ouderna and Nefousa. These semi-arid mountains and hills were attractive for early settlement by peasant communities because of their open forest vegetation. There were few obstacles to their penetration, and settlement involved little clearing. Over the centuries the Berber population developed a variety of irrigation techniques to concentrate and retain the scarce surface water and to allow the accumulation and retention of soil. This provided a sound agricultural base, while livestock rearing, involving short-range trans-humance movements, formed an equally important element in the economy. Indeed, this rural civilization appears to have given to the pre-saharan zone a degree of unity and a certain individuality during early historical times. In contrast, the coastal mountains remained sparsely populated during the early historical period, and were occupied by communities with a much less sophisticated economy and a low level of material culture. Résumé Un ensemble de témoignages récents venant du Maroc oriental, d'Algérie, de Tunisie et de Tripolitaine confirment la thèse de Xavier de Planhol en prouvant qu'une civilisation paysanne distincte s'est établie dans les montagnes présahariennes du Maghreb à l'époque préclassique et a survécu intacte au moins jusqu'au XIe siècle. Depuis, cette civilisation a graduellement disparu de grandes régions, bien qu'elle se soit maintenue dans le Haut-Atlas occidental, le massif de l'Aurès et dans certaines parties des djebels Matmata, Ouderna et Nefousa. Ces montagnes et collines semi-arides présentaient à des communautés paysannes l'attrait de leur forêt ouverte, et leur peuplement fut très précoce. Elles offraient peu d'obstacles à la pénétration et il ne fallait que très peu déboiser avant de s'installer. A travers les siècles la population berbère mit en pratique différentes techniques d'irrigation afin de concentrer et retenir la rare eau de ruissellement et d'accumuler et garder le sol fertilisé. Ceci procurait une bonne base à l'agriculture, tandis que l'élevage du petit bétail, s'appuyant sur la transhumance à courte distance, formait un élément également important de l'économie. Il semble que cette civilisation paysanne ait réellement donné à la zone présaharienne du Maghreb un certain degré d'unité et une certaine individualité jusqu'à l'époque médiévale. Par contraste, les montagnes littorales restèrent à peu près vides pendant cette période et furent occupées par des communautés dont l'économie était beaucoup moins avancée et le niveau de vie très faible.

L'évolution du peuplement, de l'habitat et des paysages agraires

du Maghreb par Richard I. Lawless Université de Durham.

Dans un article paru ici en 19621, Xavier de Planhol tentait de reconsti tuer les genres de vie des montagnards du Maghreb au début de l'histoire, et d'examiner la portée des invasions médiévales des grands nomades arabes sur le peuplement et la structure de l'habitat de cette région. Les premiers habitants connus du Maghreb sont les Berbères, et X. de Planhol suggérait qu'avant les invasions médiévales des Arabes au xie siècle le centre de leur civilisation se situait dans les montagnes déjà nettement sèches de la frange interne du Maghreb, s' étendant du Haut et de l'Anti-Atlas au Maroc, à travers l'Atlas saharien et l'Aurès en Algérie, jusqu'aux djebels Matmata et Ouderna en Tunisie et jusqu'au djebel Nefousa en Tripolitaine (fig- 1). Originellement boisées, mais avec une végétation de climax forestiers très fragile (souvent forêts claires de chênes, pins ou genévriers), ces mont agnes, qui reçoivent une chute de pluie moyenne dépassant rarement 400 mm par an, n'étaient pas difficiles à pénétrer. Le travail de déboisement nécessaire avant de fonder une habitation n'était que peu important. C'est précisément, insiste-t-il, la médiocrité de l'obstacle forestier qui explique leur peuplement précoce et leur apparition très ancienne dans l'histoire. Il semble que la population, qui vivait dans des villages de pierre sèche, ait été composée de paysans pasteurs pratiquant une agriculture d'irrigation et l'élevage du petit bétail. Ils aménagèrent les pentes des basses collines en 1. X. de Planhol, « Caractères généraux de la vie montagnarde dans le Proche-Orient et dans l'Afrique du Nord », Annales de Géographie, 1962, p. 113-130; id., Les Fondements géogra phiques de l'histoire de l'Islam, 1968, p. 124-155 ; voir aussi J. Despois, « La culture en terrasses en Afrique du Nord », Annales E.S.C., 1956, p. 42-50 ; id., Le Djebel Amour, Paris, Publications de la Faculté des Lettres d'Alger, 11e série, XXXV ; pour une étude de la culture en terrasses dans les pays méditerranéens, id., Géographie et histoire agraires, Nancy, Mémoires des Annales de l'Est, 21, p. 105-117.

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terrasses de façon à pouvoir cultiver des céréales et planter des arbres ; la terrasse irriguée leur procurant une base agricole certaine par rapport aux résultats aléatoires de l'agriculture pluviale. La surproduction de céréales était souvent amassée dans des greniers et magasins collectifs. En hiver ces communautés menaient leurs troupeaux de brebis et de chèvres dans les plaines basses, et en été dans les hautes pâtures de montagne. Pour ces déplacements à courte distance, il n'y avait nul besoin de chameaux, ni même de chevaux, et le bœuf porteur était la bête de somme la plus larg ement utilisée1. Quoiqu'il soit difficile d'évaluer les densités de population pour cette époque, X. de Planhol suggérait que dans les montagnes présahariennes elles devaient être assez proches de celles d'aujourd'hui.

Fig. 1. — Carte générale du Maghreb. Il montra aussi qu'à l'opposé des montagnes de l'intérieur à la civilisa tion rurale cohérente, les montagnes littorales humides s' étendant du Rif à la Kroumirie (dont certaines parties reçoivent plus de 1 000 mm de pluie par an) restèrent très boisées jusqu'aux grands remaniements médiévaux. Elles semblent avoir été à peu près vides, les habitants occupant de rudes abris construits dans de petites clairières disséminées à travers la forêt. Ces communautés primitives dépendaient probablement des produits de la forêt pour subsister. Ils vivaient en équilibre avec le milieu et étaient incapables de mettre sérieusement la forêt en danger2. Le caractère traditionnel de l'occupation humaine de ces montagnes changea cependant radicalement après le xie siècle, selon X. de Planhol, 1. Le rôle important que joua le bœuf porteur dans la vie de ces communautés a été examiné plus en détail par X. de Planhol, « Le bœuf porteur dans le Proche-Orient et l'Afrique du Nord », Journal of the Economie and Social History of the Orient, 12, 1969, p. 298-321. 2: X. de Planhol observe un contraste semblable, au Proche-Orient, entre l'occupation humaine des montagnes littorales et des montagnes de l'intérieur au début de l'histoire et jusqu'au Moyen Age.

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-c'est-à-dire après les invasions médiévales des grands nomades arabes — le Béni Hilal et le Béni Solaym. Dans certaines parties des montagnes de l'inté rieur, par exemple l'Aurès et le Haut-Atlas occidental, une combinaison de reliefs déchiquetés et de sociétés agraires profondément enracinées permit aux habitants de préserver intact leur genre de vie traditionnel. Ailleurs, par exemple dans l'Atlas saharien, moins élevé et plus ouvert, la vieille civilisa tion rurale fut submergée et disparut presque. Mais les changements les plus profonds eurent lieu dans les montagnes littorales, qui servirent de refuges aux habitants des plaines environnantes, où les conditions de vie devenaient de moins en moins sûres, au fur et à mesure que des tribus nomades du Sud pénétraient profondément le Tell. Il en résulta un changement fondamental du centre de gravité de la population berbère, et bientôt le Rif oriental, massifs du Zerhoun, Béni Snassen, des Traras, et la Grande Kabylie, jusqu'alors à peu près vides, supportèrent des densités de population rel ativement élevées. Cette situation est demeurée pratiquement inchangée jusqu'à maintenant. Une somme considérable de témoignages archéologiques est venue renforcer la théorie de Xavier de Planhol quant au caractère de l'occupation humaine dans les montagnes du Maghreb jusqu'aux grandes invasions médiévales. Le but de cet article est de présenter un résumé de ces faits nouveaux. A l'intérieur de l'Algérie occidentale et du Maroc oriental les nombreuses habitations désertées furent décrites brièvement pendant la seconde moitié du xixe siècle et la première partie du xxe siècle1, mais restèrent peu étudiées jusqu'à maintenant. Bien que l'on fût d'accord pour admettre que certaines de ces habitations étaient préislamiques, de nombreux archéologues et historiens étaient convaincus qu'il n'y avait aucun moyen de connaître plus précisément la date à laquelle elles remontaient. Ces sites furent donc consi dérés très souvent comme des domaines d'investigation stériles. En 1957 cependant Marion publia les résultats de ses travaux sur les habitations désertées dans le dir du Ras Asfour, région peu étendue de l'Atlas tabulaire occidental, près de la frontière entre l'Algérie et le Maroc2. C'était la première tentative d'étude systématique de tous les sites de ce type, dans une région peu étendue, mais bien définie. Après avoir visité plus d'une centaine de ces habitations, et mené à bien plusieurs fouilles, Marion fut à même d'identifier trois types distincts — villages, maisons isolées et enceintes — et avança 1. S. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie; F. Blanche, «Ruines berbères des environs d'Ain el Turck », Bulletin de la Société de Géographie et d'Archéologie d'Oran, 1913, p. 223-230 ; id., « L'Ain Nekrouf et les ruines berbères », Bulletin de la Société de Géographie et d'Archéologie d'Oran, 1920, p. 167-172 ; R. de la Blanchère, Voyage d'étude dans une partie de la Mauritanie Césarienne, Extrait des Missions scientifiques et littéraires, Troisième Série, 10, 1883 ; A. Joly, « Répartition et caractère des vestiges anciens dans l'Atlas tellien (Ouest oranais) et dans les steppes oranaises et algéroises », Revue africaine, 53, 1909, p. 5-19 ; L. Voinot, « Note sur les tumuli et quelques vestiges d'anciennes agglomérations de la région d'Oujda », Bulletin de la Société de Géographie et d'Archéologie d'Oran, 1913, p. 507-527 ; id., «Note sur les tumuli et quelques ruines des environs d'El Aioun-Sidi Mellouk (Maroc oriental) », Bulletin de la Société de Géographie et d'Archéologie d'Oran, 1916, p. 257-277. 2. J. Marion, « Les ruines anciennes de la région d'Oujda », Bulletin d'Archéologie maro caine, 2, 1957 (1959), p. 117-173.

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la preuve convaincante que nombre d'entre eux avaient été fondés avant la période romaine et étaient restés florissants jusqu'au xme siècle au moins. Grâce aux résultats des travaux de Marion, il devint évident que les habi tations désertées des autres parties du Maroc oriental et de l'Algérie occident ale seraient un sujet d'études plus fécond1. La répartition de ces sites est indiquée sur la figure 2. Certes, cette carte ne donne pas un tableau complet de leur répartition, c'est un bilan provisoire. Mais elle nous permet de déli miter les régions où existent des concentrations importantes de ruines et les régions où ces sites semblent être absents. De plus, nous pouvons affirmer que les zones vides sur la carte le sont en fait. Il y a peu d'habitats ruinés dans les montagnes littorales — Atlas blidéen, monts des Béni Ghougran, djebel Tessala, monts de Miliana, massif des Traras, et les Ouarsenis septen trional et central, et pourtant les cartes correspondantes de Y Atlas de Gsell montrent que ce fait ne reflète pas simplement un manque d'investigation archéologique. De nombreuses descriptions de restes archéologiques à ces endroits datent des premières années de la conquête militaire française et il semble improbable qu'un grand nombre de sites aient été détruits, sans avoir été mentionnés, par des colons européens venus à une époque plus tardive. Cependant, à la différence des montagnes littorales, les montagnes de l'intérieur — Atlas tabulaire, monts des Ouled Naïl, et pentes méridio nales du massif de l'Ouarsenis — et la plaine haute du Sersou renferment d'importantes concentrations d'habitations désertées. Aucune de ces habitations berbères n'a été l'objet de fouilles scientifiques mais des descriptions détaillées de plusieurs de ces sites et groupes de sites ont été publiées2, et viennent compléter les renseignements inclus dans Y Atlas de Gsell. Les conclusions suivantes sont fondées sur ces témoignages plutôt fragmentaires. Tous les principaux types de sites identifiés par Marion sont représentés, ainsi qu'un site particulièrement intéressant, à Sidi Medjahed, qui était probablement la résidence fortifiée d'un chef de clan berbère3. Le village fortifié est le type le plus répandu et la figure 2 montre la prédominance de l'habitat groupé, surtout dans l'Atlas tabulaire et la plaine haute du Sersou. Malheureusement cette structure peut ne pas être réelle. Des fermes isolées et des enceintes simples peuvent exister mais leur présence n'a pas été enregistrée. Ce n'est que lorsque tous les sites d'une région précise ont été étudiés qu'un tableau complet de la structure de l'habi tat de cette région émerge. Et même alors il est possible que tous les sites d'habitations n'aient pas été occupés à la même époque, et qu'un ou plusieurs types d'habitations soient caractéristiques de certaines périodes chronolo1. Nous-même avons inséré ce travail dans un plan plus vaste destiné à étudier l'évolution de la structure de l'habitat du Maroc oriental et de l'Algérie occidentale jusqu'aux grandes invasions médiévales. Notre thèse a été soutenue devant l'Université de Durham en juillet 1969 en vue de l'obtention du doctorat es Lettres. Le titre était : « Mauretania Caesariensis : an archaeol ogicaland geographical survey ». 2. F. Blanche, op. cit., 1913 et 1920 ; R. de la Blanche re, op. cit. ; A. Joly, op. cit. ; L. Voinot, op. cit., 1913 et 1916. 3. J. Marion, « L'éperon fortifié de Sidi Medjahed (Oranie) », Libyca-ArchéologU-Épigraphie, 7, 1959, p. 27-41.

Fig. 2. — Répartition des habitations berbères désertées au Maroc ori El Aioun. — 0. Sidi Medjahed. — 3. Koudiat-er-Roum. — 4. Koudiat-en-Nessara. — 5. — 8. Koliaa. — 9. Karbab. — 10. Tidernatin. — 11. M talsa. —

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giques précises. Mais il faudra attendre des travaux plus détaillés et notam ment des fouilles pour pouvoir tenter de définir les changements dans la structure de l'habitat pendant la première moitié de l'ère chrétienne. Un grand nombre de ces habitations occupent des endroits jouissant de certaines protections naturelles. De nos jours le type d'habitat perché est reconnu comme traditionnellement méditerranéen, lié à des situations économiques et sociales plutôt qu'à des raisons spécifiques de défense. Mais la plupart des villages de cette région ont aussi de solides remparts pour en renforcer les côtés les plus propices à l'attaque, et il semble probable que la recherche d'une certaine protection contre une attaque ait été le facteur essentiel du choix des sites d'habitation. Construire en pierre sèche et brute est la règle générale, bien que l'on puisse voir en plusieurs sites des pierres taillées jointes ensemble avec du mortier. Les murs construits en pierre sèche ne pouvaient pas être très hauts et le bois devait être un important matériau de construction. La dimension et le plan des villages étaient loin d'être homogènes. Certains couvraient seulement 1 ou 2 hectares, d'autres 50 hectares. A Tidernatin, par exemple, il n'y avait que quelques maisons à l'intérieur de la surface enclose et elles étaient irrégulièrement disposées ; à Mtalsa, au contraire, à l'intérieur du mur d'enceinte, les maisons se serraient, disposées avec une certaine régularité. L'élevage du bétail semble avoir joué un rôle important dans la vie économique de nombreuses, sinon de toutes ces communautés berbères. Des traces de vastes cours furent découvertes par Voinot dans plusieurs villages désertés près de El Aioun au Maroc oriental ; des maisons avec de vastes cours et des enceintes, comportant une ou plusieurs petites salles à l'intérieur, furent décrites par Joly dans les monts des Ouled Naïl et par de la Blanchère dans l'Atlas tabulaire. De plus il est possible que les grands espaces ouverts à l'intérieur des murs d'enceintes de certains villages, comme Tidernatin, permettaient aux habitants de mener leurs troupeaux à l'intérieur de l'en ceinte la nuit, et en période de danger ou lors d'une attaque. Cependant ces communautés étaient sédentaires et non nomades. Des silos à grains, des tours dans lesquelles le grain était emmagasiné, des moulins à blé et des graines de céréales carbonisées ont été découvertes parmi les ruines de plusieurs villages. Quelques communautés de l'Atlas tabulaire et des monts des Ouled Naïl construisirent de petits barrages en travers des ruisseaux pour capter l'eau de leur surface et aussi la terre emportée par les torrents irréguliers. Les petites terrasses ainsi créées se prêtaient particulièrement bien à la plan tation d'arbres. De nombreux villages étaient également entourés de jardins, probablement irrigués, surtout en été. Tous ces faits suggèrent, par consé quent, qu'agriculture et élevage étaient importants pour les habitants, l'équilibre étant toutefois sûrement rompu en faveur de l'une ou l'autre de ces activités selon les ressources locales. De nos jours il est difficile de classer les techniques de construction ber bères et les objets façonnés en des périodes chronologiques précises. On peut distinguer différentes techniques de construction, mais seules celles qui

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reflètent clairement une des grandes influences extérieures — romaine ou arabe — dans cette région ont une valeur chronologique. De même seuls les objets de fabrication arabe ou romaine, ou montrant des traces d'influence romaine ou arabe, sont caractéristiques et nous aident à dater ces villages. Une grande majorité de ces habitations étaient situées au-delà de la frontière établie par Rome au cours du me siècle. Néanmoins on a découvert des pièces de monnaie romaine dans les monts de Saïda et autour de Zenina dans les monts des Ouled Naïl ; on a trouvé de la poterie romaine dans les ruines de nombreux villages. On a aussi relevé des inscriptions et des signes laissés par des maçons à Sidi Medjahed et découvert une base de colonne grossièrement façonnée à Tidernatin. Mais il semble que les Romains aient surtout influencé les techniques de construction : à Sidi Medjahed, Koudiater-Roum et Koudiat-en-Nessara on peut voir des pierres taillées, jointes avec du mortier et soigneusement disposées en assises. L'usage de la pierre taillée est visible à Mtalsa et dans un certain nombre de sites autour de Zenina et de Djelfa dans les monts. des Ouled Naïl. Il existe une citerne de cons truction romaine à Koliaa, dans les monts de Saïda, et des vestiges d'une conduite d'eau en pierre taillée à Ben Yacoub, dans les monts des Ouled Naïl1. Les fondations régulières des maisons de Koudiat-er-Roum et de Koudiaten-Nessara et des remparts d'Ain Balloul reflètent aussi l'influence romaine. Les faits prouvent qu'un certain nombre de villages à l'intérieur de cette région existaient pendant l'époque romaine, et que leurs habitants furent jusqu'à un certain point « romanisés ». Il est possible que certaines de ces habitations aient été fondées durant la période romaine. Mais l'existence d'une technique de construction beaucoup plus ancienne et évidemment indigène : maçonnerie utilisant la dalle monolithique, suggère que de nom breux villages furent fondés avant l'occupation romaine. La découverte d'une inscription libyenne, préromaine, parmi les ruines d'un village berbère à Karkab vient appuyer cette hypothèse. Sur quelques sites, les deux tech niques de construction, l'une indigène, l'autre romaine, coexistent, l'ancienne technique indigène se maintenant même à l'intérieur de communautés qui tombèrent sous l'influence romaine. Peu de témoignages indiquent que ces communautés furent influencées par les techniques de construction arabes, et peu d'objets arabes ont été retrouvés dans les ruines. Cependant il semble hautement probable que cette civilisation de paysans-pasteurs fut florissante jusqu'aux invasions hilaliennes. L'invasion vandale du ve siècle et la conquête musulmane au cours 1. Nous avons une autre preuve de l'influence romaine dans l'est des monts des Ouled Naïl — en dehors de la région choisie pour cette étude. Durant les 11e et m0 siècles des groupes de colons romains s'établirent là parmi les communautés indigènes ; et nous connaissons l'existence d'au moins un domaine impérial (J. Carcopino, « Le limes de Numidie et sa garde syrienne d'après des inscriptions récemment découvertes », Syria, 6, 1925, p. 145-147). De plus une inscrip tion gravée entre 198 et 201 après J.-C. dans le djebel Zireg (entre les monts des Ouled Naïl et le chott el Hodna) a enregistré l'allocation de terre arable, de pâtures et de sources par les autorités romaines aux indigènes ou aux colons romains — ou peut-être un partage (L. Leschi, t Une assignation de terres en Afrique sous Septime Sévère », Etudes d'épigraphie, d'archéologie et d'histoire africaines, Gouvernement général de l'Algérie, Sous-Direction des Beaux-Arts, Service des Antiquités, 1957, p. 75-79).

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du vne siècle ne paraissent pas avoir apporté de grands changements dans cette région ; la conquête musulmane du vne siècle ne toucha que peu de gens et les nouveaux venus étaient surtout des citadins. C'est dans les nouvelles capitales arabes que la civilisation islamique s'épanouit et dans les zones rurales nous sommes réduits à supposer qu'il y eut continuité d'occupation de nombreux sites, de la fin de la période romaine et de la période immédiate ment postromaine jusqu'au début de l'époque musulmane. Les habitations désertées ne semblent pas avoir été détruites, et par conséquent le principal résultat de l'invasion des tribus arabes des xie et xne siècles fut probable ment de convertir ces groupes de paysans au genre de vie des Arabes1. Ce sont les pressions exercées par les nouveaux venus, ou simplement les contacts avec eux, qui ont entraîné un grand nombre de paysans à abandonner leurs villages et terrasses en faveur d'une économie plus pastorale, d'un genre de vie nomade et d'une « demeure » plus mobile — la tente. Par rapport aux régions précocement peuplées de l'Algérie occidentale, les monts des Ouled Naïl présentaient certains avantages pour des sociétés paysannes. Les chaînes septentrionales sont encore aujourd'hui couvertes de quelques forêts assez dégradées de pin d'Alep et de chêne vert ; et la végéta tion naturelle n'a jamais été que la forêt ouverte, en raison des chutes de pluie faibles et irrégulières que reçoivent ces montagnes — 300 à 500 mm, avec plusieurs chutes de neige, dans le nord ; 200 à 300 mm sur les pentes du sud. Elles ne présentaient donc pas d'obstacle réel à la pénétration humaine et offraient des conditions de sécurité. Les pentes permettaient de retenir et de distribuer, selon les besoins, une rare eau de ruissellement ; elles permettaient aussi de capter et d'amasser le sol fertile. On doit insister sur le fait que, dans des régions semi-arides, « le relief est une bénédiction de Dieu », tandis que dans les basses terres les civilisations paysannes sont rarement protégées. Tout aussi important est le fait qu'une réserve abon dante de matériaux de construction, bois et pierre, était disponible ; en dépit de la chute d'eau annuelle relativement basse, les épaisses couches calcaires donnaient jour à de nombreuses sources. L'Atlas tabulaire reçoit, lui, des précipitations suffisantes, de l'ordre de 600 à 700 mm, sa couverture forestière est donc beaucoup plus dense que celle des monts des Ouled Naïl. L'environnement y est assez rude avec de dix à vingt chutes de neige chaque année et parfois de longues périodes de sécheresse. Les déplacements y étaient plus difficiles, il était nécessaire de défricher de grandes surfaces de forêt — une tâche pénible — avant d'y 1. On pensait traditionnellement que les invasions hilaliennes avaient eu un effet catastro phique sur le genre de vie sédentaire du Maghreb oriental et central, en se fondant essentiellement sur un texte d'Ibn Khaldoun, qui compare les tribus arabes à une « nuée de sauterelles » détrui sant tout sur leur passage. Plus récemment, cependant, certains auteurs ont suggéré que le déclin économique du Maghreb oriental avait déjà commencé avant l'arrivée des tribus arabes, et voient dans ces invasions et l'importance grandissante du genre de vie nomade un symptôme plutôt que la principale cause du déclin de la prospérité (J. Poncet, « Le mythe de la " catastrophe hilalienne " », Annales E.S.C., 22, 1967, p. 1099-1120). Quelles qu'en soient la cause ou les causes, il serait peut-être intéressant de noter que les tribus arabes qui envahirent le Maghreb central étaient déjà installées en Ifriqiya depuis quelques années.

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•construire une habitation. Cependant il existait de riches pâturages dans les forêts, de nombreuses sources, et des ruisseaux réguliers et permanents. Il est intéressant de noter que les plus hautes densités de villages désertés se trouvent dans les zones calcaires — les monts de Tlemcen et Saïda — , qui sont en partie couvertes de sols fertiles de terra rossa, tandis qu'il n'y a que peu d'habitations dans les monts de Daya où les grès dominent et ne •donnent que de pauvres sols siliceux. Les glands, cueillis dans les forêts -de chênes verts recouvrant les monts de Tlemcen et Saïda, ont pu être aussi une ressource complémentaire pour les communautés paysannes1. A l'inverse des deux zones de montagnes, le Sersou, où l'on a enregistré la présence de nombreux villages désertés, est une haute plaine balayée par les vents, avec une végétation naturelle de jujubier. C'est la seule région des Hautes Plaines intérieures qui reçoive une chute d'eau suffisant à la culture régulière des céréales, et qui ait quelques riches pâturages ; mais sa position est exposée et elle manque de ressources en bois. En conséquence, il est difficile d'expliquer exactement pourquoi cette région devint une impor tante zone de peuplement pendant toute la première moitié de l'ère chré tienne. On s'attendrait à ce que des communautés paysannes soient attirées par des régions où toutes les ressources nécessaires à leur développement — eau, terre arable, pâturages, matériaux de construction et combustibles — «oient disponibles, sinon abondantes. Leur présence là peut s'expliquer peut-être en raison de la sécurité offerte par la proximité de la frontière romaine, établie immédiatement au nord, au début du me siècle après J.-C. Cette hypothèse est toutefois loin d'être confirmée, car les habitations de cette région ne montrent que peu de traces de l'influence romaine. Quant à l'Algérie orientale, des études récentes ont montré que le massif de l'Aurès, où des communautés paysannes profondément enracinées ont survécu jusqu'à présent, et les monts des Nememcha, dont les habitants ont adopté le genre de vie nomade, possédaient des densités de population rel ativement élevées pendant l'époque romaine2. Les habitants, vivant dans des fermes, des hameaux et des villages, érigèrent de petits barrages sur les oueds •et des terrasses sur les basses pentes. Les flancs des collines sont parfois •entièrement couverts de quadrillages faits de bas murs de pierres. Certaines surfaces encloses par ces murs sont circulaires, d'autres rectangulaires, et les 1. Isolée dans les vallées du Tafna et du Khemis supérieurs, la tribu des Béni Snous, qui parlent encore le berbère, a conservé une économie et un genre de vie qui devaient être répandus ■à travers tout l'Atlas tabulaire avant les invasions arabes médiévales. Ces peuplades vivent dans des villages de pierre sèche construits au flanc des vallées au-dessus de petits champs irrigués (terrasses) où poussent des arbres, des légumes et parfois des céréales. L'élevage du petit bétail ■apporte une importante ressource complémentaire ; les animaux sont abrités dans les cours des maisons ou dans les grottes naturelles du calcaire. Les ressources qu'offre la forêt sont impor tantes pour ces communautés, surtout les glands du chêne vert qu'ils cueillent en octobre, puis écrasent et mêlent à de la farine. J. Despois a montré que les terrasses et les maisons de pierre .sèche du « pays des Béni Snous » rappellent les villages de montagne de la zone présaharienne (J. Despois et R. Raynal, Géographie de l'Afrique du Nord-Ouest, 1967, p. 117-118). 2. J. Birebent, Aquae romanae, recherches d'hydraulique romaine dans l'Est algérien, Alger, Service des Antiquités d'Algérie, 1964.

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espaces délimités par les murs sont des champs1. Ils furent construits, comme les barrages et les terrasses, pour retenir une eau de ruissellement assez rare et pour prévenir l'érosion du sol, en fait pour agir comme une éponge. De cette façon, on pouvait cultiver des céréales et faire pousser des arbres. L'élevage du petit bétail tenait également une place importante dans l'éc onomie. Les communautés paysannes de l'Aurès et des Nememcha ont été plue profondément romanisées que celles qui vivaient plus à l'ouest2. Les tech niques de construction romaines semblent avoir remplacé presque totalement les techniques traditionnelles berbères ; ils employaient, en effet, des pierres taillées, jointes avec du mortier, et disposées régulièrement. D'après les nombreuses inscriptions découvertes là, il apparaît que le latin, du moins dans sa forme écrite, avait fait d'énormes progrès, tandis qu'après le nie siècle le nombre de Chrétiens s'accrut rapidement. Certains auteurs ont suggéré que ces montagnes ont été peuplées par des colons romains3, et d'autres4 que les techniques d'irrigation identifiées furent introduites par Rome. Cependant des témoignages sûrs prouvent que, alors que plusieurs vétérans de l'armée romaine décidaient de s'installer dans les vallées fertiles, aucun mouvement de ce type n'eut lieu à une grande échelle. Camps5 a montré également qu'un système de quadrillages reconnu dans le Douar Tazbent, à l'ouest de Tebessa, et dans les djebels Troubia et Tafrennt est nettement d'époque préromaine. En fait, il semble que toutes les techniques d'irrigation employées — barrages, terrasses et quadrillages — aient été une réponse directe de la population indigène à l'environnement semi-aride. Rome trouva ces techniques déjà en usage, bien qu'il soit possible que sous la domination romaine elles se soient développées en s' améliorant. Comme dit R. Chevallier : « Tout nous amène à assigner aux installations hydrauliques dont Rome a systématisé l'emploi une origine indigène. Elles sont nées de la terre même d'Afrique »6. L'existence de ces travaux d'irrigation, qui représentent les efforts de plus d'une génération, présuppose une assez longue occupation par des communautés sédentaires, ainsi qu'une certaine densité de la popu1. Toutes ces techniques s'appuient essentiellement sur le même principe, qui consiste à concentrer et retenir l'eau de ruissellement rare. Une autre technique est la technique des meskats, qui a survécu jusqu'à maintenant dans certaines parties de la Tunisie méridionale, mais dont les origines se situent au début de l'ère chrétienne. La Tunisie méridionale est une région semi-aride où la chute de pluie annuelle est insuffisante pour la culture des céréales ou la forêt. Les habitants disposent des rangées parallèles de pierres sur les pentes dénudées des collines basses, de façon que l'eau de pluie ne puisse pas s'infiltrer mais soit canalisée depuis le sommet de ces collines, et concentrée dans une certaine partie des basses terres. De cette façon on peut obtenir assez d'eau pour entretenir des cultures. Il semble que ce système ait été assez répandu dans les zones semi-arides du Maghreb oriental pendant la première moitié de l'ère chrétienne ; on en a retrouvé des traces en Gyrénaïque. 2. J. Birebent, op. cit. Jusqu'à ce que les recherches de Birebent fussent publiées ces mon tagnes étaient considérées comme un foyer de résistance contre Rome et donc peu « romanisées ». 3. Principalement J. Birebent, op. cit., p. 289. 4. J. Baradez, Vue aérienne de l'organisation romaine dans le Sud algérien, Gouvernement général de l'Algérie, Service des Antiquités, Missions archéologiques, 1949, p. 185-201. 5. G. Camps, «Aux origines de la Berbérie : Massinissa ou les débuts de l'histoire », LibycaArchéologie-Épigraphie, 8, 1960, p. 72-75. 6. R. Chevallier, « La centuriation romaine et la mise en valeur des sols dans la province d'Afrique », L'Information géographique, 1958, p. 149-154.

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lation1 pour mener à bien le travail de construction et de culture, et pour rendre valable l'entretien de ce système. En fait, ces travaux exigent une organisation sociale et économique semblable à celle qui existe encore aujour d'hui parmi les communautés berbères de l'Aurès et du Haut-Atlas occidental. La découverte des tablettes Albertini dans le djebel Mrata, à une centaine de kilomètres au sud de Tébessa, en 1928, suivie de leur étude détaillée et enfin de leur publication en 1952 2, révèle que l'occupation vandale du ve siècle n'apporta pratiquement aucun changement dans la vie des commun autés paysannes, au moins dans celles des monts des Nememcha. Les tablettes consistent en quarante-cinq documents complets ou incomplets, écrits à l'encre sur des morceaux de bois de cèdre ; la majorité rapportent la vente de petites parcelles de terre et d'oliviers cultivées par les paysans sur le Fundus Tulentianus. Tous ces documents sont datés du ve siècle. Aujourd'hui le djebel Mrata et la région alentour, qui reçoivent une chute de pluie annuelle de 100 à 200 mm seulement, sont habités par quelques groupes semi-nomades, mais durant les périodes romaine et vandale ils étaient parse més de fermes et de villages. Les tablettes nous fournissent un tableau détaillé de l'économie agricole de ces communautés à la fin du ve siècle, du système de propriété de la terre, des terrasses et de l'importance de l'olivier et du figuier ; il est clair que sous la domination vandale la vie a continué très sem blable à ce qu'elle était auparavant. Elles montrent de plus jusqu'à quel point la langue latine avait pris racine dans la région. Les noms de quelques fermes et un certain nombre de termes paysans employés3 sont berbères, mais le latin était la langue parlée et écrite. Enfin rien ne nous permet de supposer que les villages et les fermes furent abandonnés lors de la première invasion arabe, et il semble hautement probable qu'ils survécurent au moins jusqu'au xie siècle. Dans certaines parties des djebels Matmata et Ouderna (Tunisie) et dans le djebel Nefousa (Tripolitaine), qui reçoivent des précipitations annuelles moyennes inférieures à 250 mm, une civilisation paysanne, se caractérisant par une utilisation intensive de terroirs en terrasses irriguées et des déplace ments pastoraux à courte distance, a survécu jusqu'à maintenant. Une partie de ces communautés parlent encore la langue berbère, et jusqu'au début de ce siècle ces collines essentiellement semi-arides supportèrent d'importantes densités de population. J. Despois a montré qu'au début du Moyen Age le 1. Il est presque impossible d'exprimer cette densité en termes statistiques à cause de la difficulté rencontrée pour estimer la densité de la population dans des habitations désertées particulières, et du fait que toutes ces habitations peuvent ne pas avoir été contemporaines dans le temps, mais avoir été occupées à différentes époques. Néanmoins on estime que dans le djebel Ousselat, â l'ouest de Kairouan (Tunisie), où le même type de civilisation paysanne sur vécut jusqu'au xvme siècle, la densité de la population en ce siècle a pu atteindre 200 habitants au km2 (J. Despois, « Le djebel Ousselat, les Ousseltiya et les Kooub », Cahiers de Tunisie, 4959, p. 417). Cependant il est possible que la population se soit augmentée de nombreux réfugiés. 2. C. Courtois, L. Leschi, C. Perrat, C. Saumagne, Tablettes Albertini, actes privés de l'époque vandale, Gouvernement général de l'Algérie, Service des Antiquités, Missions archéolo giques,1952. 3. Le mot gemio (pi. gemiones) désignant une parcelle close de terrain irrigué, probablement une terrasse cultivée, est sans aucun doute d'origine berbère, et dérivé du mot guemoun encore utilisé dans certaines parties du Sahara (C. Courtois, op. cit., p. 196-197).

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djebel Nefousa, par exemple, était déjà densément occupé1, et qu'au ier sièele avant J.-G. cette région était déjà la plus importante de Tripolitaine pour la culture de l'olivier. La plaine côtière — la Djeffara — , au contraire,, semble avoir eu peu d'importance à cette époque et renferme peu de rester anciens. Au sud-est du djebel Nefousa, la zone prédésertique, où la plur viosité annuelle décroît rapidement de 200 mm à moins de 25 mm, abrita en revanche une population sédentaire pendant la période romaine. Les fer miers y déployèrent toute leur habileté pour transformer en terrasses les lits des oueds Sofeggin, Zemzem et de leurs affluents qui contenaient suffisa mment d'humidité pour rendre la culture possible. Ils bâtirent aussi des mur» de captage en pierre sèche le long des oueds pour empêcher l'eau de ruissell ement, qui s'écoulait de la surface du plateau, d'éroder le sol et de l'entraîner. Jusqu'à ces dernières années on croyait généralement que, depuis le ine siècle, la politique de Rome avait été de transformer les peuplades seminomades de la zone prédésertique en fermiers, dont on attendait en retour qu'ils défendissent cette région frontalière et les terres mieux développées du Nord contre les incursions de bandes de nomades venus du Sahara2. En 1961-1962 cependant, Olwen Brogan découvrit de la poterie romaine importée, du Ier siècle après J.-C, parmi les ruines d'un certain nombre d'habi tations dans l'oued el Amud, affluent de l'oued Marsit et de l'oued Sofeggin3. C'est le premier témoignage indubitable qu'au moins une partie de la zone prédésertique a été colonisée et habitée à une date beaucoup plus ancienne. Vingt-quatre sites d'habitations de la zone prédésertique étaient déjà occu pésdès le Ier siècle4. Les habitants de ces fermes5, où la culture de l'olivier était un important élément de l'économie, sinon l'élément essentiel, étaient évidemment des Berbères. De même il semble bien que les familles se soient installées dans cette région pour plus d'une génération. Il paraît donc hau tement probable que la zone prédésertique était habitée avant la période romaine par des fermiers berbères qui, grâce à leurs propres techniques de conservation de l'eau et de contrôle du sol contre l'érosion, transformèrent cette région extrêmement marginale en une terre productrice et en firent une région économique6. Ce genre de vie sédentaire se poursuivit jusqu'aux invasions médiévales des grands nomades arabes ; à certains endroits, par exemple le long de l'oued Béni Ulid7, il a même survécu jusqu'à maintenant, quoique la principale forme d'habitation ne soit plus la ferme isolée mais le village. 1. J. Despois, Le Djebel Nefousa, 1935. 2. R. G. Goodchild, «Roman Tripolitanis : reconnaissance in the desert frontier zone», The Geographical Journal, 1950, p. 161-171. 3. O. Brogan, « The Roman Remains in the Wadi el-Amud », Libya Antiqua, 1, 1964, p. 47-56. 4. Ma reconnaissance va à Lady Brogan pour ce renseignement. 5. Bien que cette région se caractérise par une forme d'habitat plus dispersée, une certaine préoccupation d'effort en commun semble essentielle — construction et entretien des murs des terrasses — peut-être par tous les fermiers vivant dans une même section d'oued. 6. Les bas-reliefs découverts à Ghirza, sur la bordure méridionale de la zone prédésertique, offrent un tableau impressionnant de la vie quotidienne de ces peuples ; chevaux et chameaux labourant les oueds, moissons et vendanges, scènes de chasse (R. G. Goodchild, art. cité, p. 167). 7. Ibid., p. 168.

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Les découvertes récentes confirment la théorie de Xavier de Planhol, et donc le fait qu'une civilisation paysanne distincte se soit établie dans les montagnes présahariennes du Maghreb à l'époque préclassique et ait survécue intacte au moins jusqu'au xie siècle. Depuis elle a peu à peu disparu des grandes régions, mais existe encore dans le Haut-Atlas occidental, le massif de l'Aurès et dans certaines parties des djebels Matmata, Ouderna et Nefousa. A cause de leur végétation de forêt ouverte, ces montagnes et ces collines semi-arides appelèrent très tôt les communautés paysannes à s'y installer. Leur pénétration offrait peu d'obstacles et leur peuplement n'impliquait qu'un faible déboisement . Les Berbères utilisèrent leurs propres techniques d'irrigation pour concentrer et capter l'eau de ruissellement, rare, et pour accumuler et retenir le sol fertile. Ceci a eu pour effet de procurer une bonne base à leur agriculture — les résultats étant incertains pour l'agr iculture pluviale — tandis que l'élevage du bétail, à base de déplacements pastoraux à courte distance (qui excluaient les camélidés), tenait une place tout aussi importante dans l'économie. En revanche, les montagnes littorales restèrent à peu près vides au cours de cette période historique (du ier au xie siècle), occupées seulement par des communautés dont l'économie était beaucoup moins raffinée et les conditions de vie assez modestes. Une civilisation rurale présaharienne a été reconnue dans la zone prédésertique de Tripolitaine — région très marginale où la moyenne des préci pitations décroît rapidement de 200 mm à moins de 25 mm par an — tandis que tous les éléments de base ont aussi été trouvés à une époque aussi ancienne que l'époque préclassique dans un environnement tout à fait différent, l'Atlas tabulaire de l'Algérie occidentale aux forêts épaisses. Bien que l'Atlas tabulaire reçoive des précipitations annuelles supérieures à celles des mont agnes présahariennes, la pluviosité reste inférieure à celle des principales chaînes de montagnes littorales. Quoi qu'il en soit, c'est la présence de la forêt ouverte qui explique l'occupation précoce des montagnes présahariennes. L'existence d'une civilisation rurale présaharienne dans les montagnes de l'Atlas tabulaire, situées en dehors de la zone présaharienne, est au contraire difficile à expliquer, seules des recherches plus poussées pourront fournir des réponses à ce problème. Des traces de cette civilisation rurale ont été trouvées non seulement dans les montagnes présahariennes, mais aussi sur les crêtes étroites et les collines basses qui se dressent au-dessus des Hautes Plaines de l'intérieur de l'Algérie occidentale et de la haute steppe de Tunisie. Elle semble avoir donné à la zone présaharienne — terme utilisé ici pour définir cette partie du Maghreb, Libye excluse, qui s'étend entre le Tell et la bordure septen trionale du Sahara — un certain degré d'unité jusqu'au Moyen Age. De plus, cela renforce le fait que la zone présaharienne possédait sa propre indivi dualité dès cette époque. Plus tard, au début de l'époque musulmane, les

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grandes régions à partir desquelles les Arabes contrôlaient le Maghreb, et où ils construisirent leurs premières capitales — Kairouan, Achir, Qal'a des Béni Hammâd —, s'étendirent aussi dans cette zone. Pourtant le thème majeur des différentes œuvres publiées sur la géographie du Maghreb a été pendant de nombreuses années le contraste entre le Tell et le Sahara, concept qui ne tient pas compte du caractère unique de la zone présaharienne et ne la considère que comme une extension du désert vers le nord. Nous pourrions dire, bien que le concept du Tell et du Sahara soit utile, qu'il peut être un sujet d'erreur. Il est trop simpliste. Il sous-estime la diversité morphologique et écologique qui existe à l'intérieur de la zone présaharienne du Maghreb et ne reconnaît pas qu'à certaines époques les régions vitales d'importantes civilisations ont été situées dans cette zone. L'ÉVOLUTION DU PEUPLEMENT, DE L'HABITAT ET DES PAYSAGES AGRAIRES DU MAGHREB. — Résumé. — Un ensemble de témoi gnages récents venant du Maroc oriental, d'Algérie, de Tunisie et de Tripolitaine con firment la thèse de Xavier de Planhol en prouvant qu'une civilisation paysanne distincte s'est établie dans les montagnes présahariennes du Maghreb à l'époque préclassique et a survécu intacte au moins jusqu'au XIe siècle. Depuis, cette civilisation a graduellement disparu de grandes régions, bien qu'elle se soit maintenue dans le Haut-Atlas occidental, le massif de l'Aurès et dans certaines parties des djebels Matmata, Ouderna et Nefousa. Ces montagnes et collines semi-arides présentaient à des communautés paysannes l'attrait de leur forêt ouverte, et leur peuplement fut très précoce. Elles offraient peu d'obstacles à la pénétration et il ne fallait que très peu déboiser avant de s'installer. A travers les siècles la population berbère mit en pratique différentes techniques d'irrigation afin de concentrer et retenir la rare eau de ruissellement et d'accumuler et garder le sol fertilisé. Ceci procurait une bonne base à V agriculture, tandis que l'élevage du petit bétail, s'appuyant sur la transhumance à courte distance, formait un élément également important de l'économie. Il semble que cette civilisation paysanne ait réellement donné à la zone présaharienne du Maghreb un certain degré d'unité et une certaine individualité jusqu'à l'époque médiévale. Par contraste, les montagnes littorales restèrent à peu près vides pendant cette période et furent occupées par des communautés dont l'économie était beaucoup moins avancée et le niveau de vie très faible. THE EVOLUTION OF MAGHREB'S POPULATION, HABITAT AND RURAL LANDSCAPE. — Abstract. — Recent evidence from eastern Morocco, Algeria, Tunisia and Tripolitania supports de Planhol' s thesis that a distinct peasant civilization was established in the pre-saharan mountains of the Maghreb in the preclassical period and survived intact until at least the 11th century. Since that time this civilization has gradually disappeared from large areas, though it survives to this day in the western High Atlas, the Aurès Massif and in parts of the Djebels Matmata, Ouderna and Nefousa. These semi-arid mountains and hills were attractive for early settlement by peasant communities because of their open forest vegetation. There were few obstacles to their penetration, and settlement involved little clearing. Over the centuries the Berber population developed a variety of irrigation techniques to concentrate and retain the scarce surface water and to allow the accumulation and retention of soil. This provided a sound agricultural base, while livestock rearing, involving short-range tran shumance movements, formed an equally important element in the economy. Indeed, this rural civilization appears to have given to the pre-saharan zone a degree of unity and a certain individuality during early historical times. In contrast, the coastal mountains remained sparsely populated during the early historical period, and were occupied by com munities with a much less sophisticated economy and a low level of material culture.

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