François MOLLE et Florent MARAUX

Abondante et renouvelable à l’échelle du Globe, l’eau manque pourtant localement,
entre autres pour la production alimentaire. Quelles sont les causes de ces déficits ?
Comment les pallier ? Comment assurer les besoins futurs d’une population croissante ?
A-t-on assez d’eau
pour nourrir la planète ?
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n s’alarme souvent des
sécheresses qui frappent
de manière récurrente
l’Europe ou d’autres pays
dans le monde. Sols cra-
quelés, nappes phréatiques en baisse
ou restrictions d’irrigation mena-
cent les récoltes et, à grande échelle,
la sécurité alimentaire d’un pays,
voire du monde. Quand elles affec-
tent les villes, les restrictions en
eau effraient encore plus,
car les mauvaises condi-
tions d’approvisionnement
en eau potable et d’assainissement
dont souffrent 1,5 milliard d’hu-
mains semblent alors se généra-
liser insidieusement.
Les médias ressortent alors des
indicateurs ou des statistiques alar-
mistes, tirés de l’UNESCO, de la
Food and Agriculture Organization
(FAOdes Nations unies) ou d’autres
organisations internationales. Or
le rapport entre la ressource (quan-
tité renouvelable à peu près
fixe) et la population (quan-
tité croissante) diminue
« mécaniquement », pour ainsi dire.
Nous définirons le manque d’eau,
et constaterons qu’il ne se réduit
pas à un indice.
Il est vrai que la population
mondiale continue d’augmenter. De
6,7 milliards en 2008, elle passera
à 8,5 milliards en 2050. Malgré sa
croissance démographique, l’hu-
manité a l’ambition de nourrir tout
le monde, de lutter contre la pau-
vreté, notamment dans les zones
rurales, et de mieux maîtriser les
conséquences environnementales
O
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des activités économiques. L’agriculture
dans son ensemble prélève actuelle-
ment la plus grosse part de l’eau douce
sur le cycle naturel, soit 70 pour cent,
mais elle est en compétition croissante
avec les usages domestiques qui en
prélèvent dix pour cent, et les indus-
tries, 20 pour cent (voir la figure 4).
Nous examinerons les divers moyens
envisagés pour satisfaire ces besoins.
Notons tout d’abord que ces chiffres
moyens masquent une grande inégalité
des ressources et des usages à la surface
de la planète, car moins de dixp pays
se partagent 60 pour cent des ressources.
En outre, la valeur et les fonctions de
l’eau ne peuvent se résumer aux prélè-
vements par les sociétés. L’eau de surface
assure la connectivité des écosystèmes
(voir Au bord de l’eau : des écosystèmes
utiles par H. Décamps dans ce dossier),
l’alimentation des zones humides, la
recharge des nappes (voir Les eaux souter-
raines, ressource vulnérable à préserver par
D. Pennequin dans ce dossier), la dilu-
tion de la pollution ou le transfert des
limons (voir Les rivières miroirs des bassins
versants par G. Billen et J. Garnier dans
ce dossier). Voilà pourquoi une part
importante de cette eau doit être réservée
à la préservation de l’environnement.
En détruisant nombre de systèmes
écologiques de plaine d’inondation, de
deltas ou d’autres zones humides, l’hu-
manité a pris conscience de sa dépen-
dance vis-à-vis du bon fonctionnement
des écosystèmes. Les grands barrages
ont altéré les équilibres biologiques des
cours d’eau, réduit les ressources halieu-
tiques et conduit au déplacement de
50 millions de personnes depuis 1950.
Les superficies irriguées sont passées
de 139 à 277 millions d’hectares
entre 1961 et 2003, et certains effets
induits, comme la salinisation des
sols, sont difficilement réversibles.
Outre les effets environnementaux
des grands aménagements hydro-agri-
coles, on connaît aujourd’hui leur coût,
leur efficience médiocre, les charges
qu’impose leur maintenance et les
exigences associées à une gestion collec-
tive. L’irrigation nécessite souvent des
investissements importants, que des
particuliers ne peuvent se permettre, et
demande une bonne coordination des
actions. À défaut d’une forte organisa-
tion sociale, elle conduit à des conflits
d’usage, de l’échelle locale à l’échelle
transfrontalière. L’irrigation est toute-
fois nécessaire pour sécuriser les cultures
là où les pluies sont trop rares ou irré-
gulières. Elle assure 40 pour cent de la
production alimentaire mondiale.
Les manques et les besoins
Pourquoi manque-t-on d’eau? Plusieurs
causes sont possibles. Certaines d’entre
elles proviennent de la ressource même :
une pénurie survient sous un climat
aride ou dans un pays subissant une
sécheresse temporaire ou prolongée ;
c’est un déficit physique. On manque
d’eau quand les moyens de la stocker
sont insuffisants ou quand on ne peut
investir dans une pompe, un canal ou
un réservoir ; c’est un déficit écono-
mique. L’eau fait aussi défaut quand on
ne peut y accéder, par exemple lors
d’une exclusion politique, comme en
Palestine, ou dans un système de droits
exclusifs ; c’est un déficit politique.
Il arrive qu’un manque d’eau soit de
la responsabilité de la société : on parle
alors de déficit sociétal. C’est le cas quand
l’eau est gaspillée ou mal gérée, notam-
ment lors d’importantes variations inter-
annuelles. Un déficit peut aussi résulter
d’une mauvaise répartition, par exemple
quand tout est utilisé en amont, ou d’une
pollution qui rend l’eau inutilisable. Par
ailleurs, on crée artificiellement un
manque lorsqu’on développe des capa-
cités d’usage disproportionnées par
rapport à la ressource, en particulier dans
des zones irriguées. Enfin, un autre type
de déficit, dit environnemental, est
plutôt une conséquence : il se traduit
par une altération des écosystèmes.
Ces diverses causes, ces déséqui-
libres entre les ressources disponibles
et la demande et ces déficits se combi-
nent de diverses manières selon les
échelles spatiales (usager, système irrigué
ou urbain, bassin versant) et tempo-
relles (jour, saison, année). Ils compo-
sent une réalité complexe, qui ne se
laisse pas cerner par des indicateurs
simplificateurs et nécessite dans chaque
cas une analyse particulière. L’eau n’est
1. IRRIGATION D’UN CHAMP de pommes de
terre. L’agriculture irriguée est gourmande
en eau : elle consomme 70 pour cent de
l’eau prélevée du cycle naturel, mais elle
assure aussi 40 pour cent de la production
alimentaire mondiale.
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pas un stock dans lequel on puise,
comme on extrait du pétrole ; c’est
un flux capricieux.
Un manque d’eau se définit par
rapport à un besoin. Sans prétendre
éclairer toutes les situations, nous distin-
guons les besoins domestiques des
besoins pour l’irrigation. L’accès à l’eau
potable pose un problème financier et
politique. En effet, la question du finan-
cement ou de l’intérêt d’un tel inves-
tissement précède souvent la question
de l’eau elle-même. La preuve en est qu’il
existe des populations peu ou pas desser-
vies dans des villes entourées d’eau. Et
nombre de grandes villes ont connu des
difficultés d’approvisionnement à tous
les stades de leur développement, indé-
pendamment de leur taille.
Certes, le coût de l’accès à l’eau
potable augmente avec la
distance – toujours plus
grande – des sources mobi-
lisées, mais le pouvoir poli-
tique et économique,
concentré dans les grandes
villes, tend à assurer l’ap-
provisionnement des
industries et des zones
urbaines et à défavoriser
les quartiers périphériques.
Les coûts de l’augmenta-
tion des usages urbains se
reportent sur les populations
les plus faibles, comme les
paysans spoliés de leur eau, ou
sur les générations futures, quand
les nappes sont épuisées ou salinisées,
ou encore sur l’environnement, quand
les débits minimaux ne sont pas respectés
ou quand les eaux sont contaminées.
Quoique conséquents dans certains
bassins, surtout en période de séche-
resse, les volumes d’eau douce prélevés
par les villes restent faibles à l’échelle du
Globe. L’eau étant une ressource renou-
velable, on ne manquera pas d’eau
comme on pourra manquer de gaz ou
de pétrole. Néanmoins, les systèmes
d’adduction et de traitement d’eau dont
dépendent les villes se révèlent parfois
défaillants : les débits de rivières peuvent
être insuffisants, d’autant que la qualité
de leur eau est dégradée ; les barrages
ne suffisent pas lors de sécheresses
prolongées. Plus les apports sont irré-
guliers, comme le changement clima-
tique le laisse craindre pour l’avenir,
plus il faut stocker d’eau pour assurer
une sécurité constante de l’approvi-
sionnement, et moins on dispose d’eau
en moyenne sur l’année.
L’eau sert aussi à la production
alimentaire : nous ne buvons que deux
litres par jour mais, lorsque nous
mangeons un kilogramme de riz, nous
consommons les 1000 litres d’eau qu’il
a fallu pour le produire ; quand nous
mangeons un kilogramme de viande,
nous consommons indirectement les
tonnes de végétaux qui ont nourri
l’animal, ainsi que les milliers de mètres
cubes d’eau qui ont permis la crois-
sance de ces végétaux.
L’irrigation, on l’a vu, correspond à
70 pour cent des prélèvements. Pourquoi
sa part est-elle si importante ? La quan-
tité d’eau utilisée tient surtout à la physio-
logie végétale. Elle est aussi due, en partie,
aux techniques d’irrigation, qui engen-
drent des pertes. Cependant, si l’eau
perdue peut manquer à un autre utili-
sateur à un moment critique, il faut noter
qu’elle retourne, pour une grande part,
dans les nappes ou les rivières et qu’elle
peut être utilisée plus en aval.
Bien que principal consomma-
teur, l’irrigation est néanmoins l’usager
résiduel, tout au moins quand l’eau
est gérée par l’État. En cas de sécheresse,
la priorité est donnée aux villes et aux
industries, y compris le tourisme et les
terrains de golf. Une fois que les usagers
prioritaires sont satisfaits, l’ultime usager,
à savoir l’exploitant de cultures irriguées,
subit de plein fouet la variabilité de la
disponibilité en eau. De surcroît, le déve-
loppement démesuré des superficies
irriguées, tant par pompages individuels
que pour l’irrigation gravitaire publique
que nous venons d’évoquer, augmente
la probabilité de pénurie. Et le grand
perdant de ces démesures est l’en-
vironnement.
Réduire la demande
Comment pallier ces défi-
cits en eau et satisfaire les
besoins humains tout en
conservant un environ-
nement sain? Trois caté-
gories de solutions sont
possibles (voir la figure 2).
La première consiste à
mobiliser de nouvelles
ressources là où elles sont
encore abondantes ; c’est une
gestion de l’offre traditionnelle,
qui s’en tient à la multiplication
des barrages, canaux et autres infra-
structures. La deuxième propose d’amé-
liorer l’efficience des usages actuels et
de réaliser des économies en eau. La
troisième vise à mieux répartir ou allouer
les ressources disponibles et déjà utili-
sées. Les deux dernières catégories de
solutions correspondent à une gestion
de la demande, définie en contrepoint
de la mobilisation de la ressource.
La gestion de l’offre résulte souvent
d’une convergence d’intérêts entre
pouvoir politique, corps d’ingénieurs
ou autres départements de l’irriga-
tion, entreprises privées, et, pour les
pays du Sud, banques de développe-
ment. En effet, divers profits, qu’ils
soient d’ordre politique, financier ou
symbolique, peuvent être tirés du
développement, voire du surdéve-
loppement d’infrastructures comme
l’irrigation et les barrages.
➤L’EAU ET LES HOMMES ©POUR LA SCIENCE / DOSSIER N°58
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entation de l'o
ffre
• Eaux souterraines
• Usages multiples
• Pompes
• Drains
• Changement de cultures

• Réallocation de l'eau
entre usagers
• • A
• T
• T • D
• P
• Réservoirs • Aquifères
• Transfert inter-bassin
• Traitement eaux usées • Désalinisation
• Pluie artificielle
• Micro-irrigation
• Changement de technique
• Stockage
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• Revêtement
de canal
• Meilleures
gestions
• Campagnes
d'infor-
mation

• Tarification
• Outils
économiques
• Marché
de l'eau
• Quotas

• Eau
virtuelle
2. LES SOLUTIONS POSSIBLES pour éviter
les déficits d’eau, à l’échelle de l’individu
ou à l’échelle de l’État, se répartissent en
trois grands groupes. Soit on augmente
l’offre, par exemple en exploitant des eaux
souterraines ; soit on fait des économies
d’eau, par exemple en augmentant les tarifs ;
soit encore on améliore l’allocation de la
ressource, par exemple grâce à des politiques
d’incitation ou à des quotas.
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On considère aujourd’hui qu’il faut
« gérer » – c’est-à-dire réduire – la
demande avant d’envisager de
construire des infrastructures plus
coûteuses. Pour cela, on évite les pertes
dans les réseaux, par exemple en
couvrant les canaux d’un revêtement
en béton, en détectant les fuites en
réseau urbain et en employant des
systèmes d’irrigation de précision,
comme les goutteurs et les micro-jets.
On peut aussi améliorer les processus
industriels : c’est ainsi que les demandes
de l’industrie sont en baisse dans la
plupart des pays développés. Par
ailleurs, on régule la demande par des
quotas (pour l’irrigation) ou par le prix
de l’eau (avec quelques succès en milieu
urbain). Enfin, la gestion elle-même
progresse grâce à un meilleur suivi
hydrologique, des règles de gestion
claires, une meilleure gouvernance, etc.
Autre moyen de gestion de la
demande : on réduit certaines tensions
en redistribuant l’eau disponible selon
des critères sociaux, économiques ou
autres. Cette réallocation se fait souvent
par décision administrative, mais elle
peut aussi résulter d’une négociation,
par exemple avec indemnisation des
perdants ou, plus rarement, de méca-
nismes de marché. Ainsi, des contraintes
pour les gestionnaires ou usagers (débit
réservé en France), l’achat de droits
d’eau par des associations (Ouest des
États-Unis) ou la récupération par l’État
d’une partie des droits d’irrigation (en
Australie) permettent d’assurer des
quantités minimales d’eau pour l’en-
vironnement. Quels que soient les méca-
nismes utilisés, une réallocation de l’eau
est souvent socialement contestée et
toujours politiquement sensible.
Recycler et mobiliser l’eau
Dans ce cas, les décideurs préfèrent
souvent mobiliser des sources d’eau
supplémentaires, même si cela est
coûteux : on revient alors à la gestion
de l’offre. La première tentation est
d’utiliser les eaux souterraines, quand
il en existe. Toutefois, les aquifères ne
sont généralement que des stocks
intermédiaires dont l’exhaustion se
répercute sur d’autres points du cycle
hydrologique, notamment les sources,
les zones humides et les flux vers les
lits de rivières. On estime la quan-
tité d’eau souterraine extraite et non
renouvelée à 100 ou 150 milliards de
mètres cubes par an.
Une autre solution consiste à réha-
biliter des eaux marginales, ou « grises »
(grey water), inutilisables parce que trop
salées ou polluées. En Jordanie par
exemple, tous les effluents d’Amman
sont traités, envoyés vers la vallée du
Jourdain et mélangés à de l’eau douce
pour irriguer la partie Sud de la vallée.
En Israël, les eaux grises ont compensé
les transferts d’eau de l’agriculture vers
les zones urbaines et constituent aujour-
d’hui près de la moitié des apports dans
le secteur irrigué. Comme les villes
rejettent sous forme d’effluents environ
80 pour cent de l’eau utilisée par
leurs habitants, l’utilisation des eaux
grises pour l’agriculture péri-urbaine
connaît actuellement un grand déve-
loppement. Elle a cependant des effets
négatifs sur la santé des usagers et la
qualité sanitaire des produits quand
le traitement est absent ou inadapté.
Une autre voie est celle de la désa-
linisation, une technologie en plein
essor pour produire de l’eau potable
dans des zones désertiques comme les
émirats, semi-désertiques comme Israël
ou dans des îles comme Malte et les
Canaries. Son coût reste élevé, à
0,40euro par mètre cube, sans compter
le problème des résidus salins produits
par la désalinisation.
Malgré la priorité donnée à la gestion
de la demande et bien que les sites les
plus favorables soient en général déjà
équipés, la construction de barrages et
les transferts entre bassins constituent
encore la solution privilégiée, voire inévi-
table. C’est la solution choisie en Chine
avec le barrage des Trois gorges en cours
de construction sur le Yangzi (voir Les
Trois Gorges, barrage démesuré par
J.-P. Bravard dans ce dossier), en Inde
avec le projet River interlinking entre
le Gange et le Brahmapoutre, au Brésil
avec le projet de deux canaux entre le
fleuve São Francisco et le Nord-Est semi-
aride, et en Jordanie avec le projet
Red-Dead qui consiste à pomper l’eau
de la mer Rouge pour l’acheminer par
pipelines sur les bords de la mer Morte.
JANVIER-MARS 2008 / ©POUR LA SCIENCE
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2400 litres d'eau
185 litres d'eau 200 litres d'eau
70 litres d'eau
2000 1995
Industrie
Domestique
Agriculture
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4. ÉVOLUTION DES PRÉLÈVEMENTS D’EAU sur le cycle naturel depuis un siècle. La plus
grande part des prélèvements revient à l’agriculture, avec 70 pour cent d’entre eux, contre
20 pour cent à l’industrie et 10 pour cent aux usages domestiques.
3. L’EAU VIRTUELLE désigne la quantité d’eau nécessaire à la production de certains biens
de consommation, par exemple alimentaires. On donne ici une idée de la quantité d’eau,
en litres, nécessaire à la production d’un hamburger (pour faire pousser les céréales du
pain, pour nourrir les animaux dont on consomme la viande, pour la salade, etc.), d’un
paquet de 200 grammes de chips de pomme de terre, d’un verre de lait et d’une pomme.
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➤L’EAU ET LES HOMMES ©POUR LA SCIENCE / DOSSIER N°58
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Aujourd'hui
Culture irriguée (prélèvements et superficie)
Volume d'eau (en km
3
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Culture pluviale (prélèvements et superficie)
Priorité au pluvial
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Priorité au commerce
Priorité à l'irrigation
Scénario moyen
Sans augmentation
de rendements
2 4 6 8 10 12 14 0 500 1000 1500 2000 2500
Différence entre les hypothèses
pessimiste et optimiste
Prélèvements pour l'irrigation
Surface cultivée (en millions d'hectares)
Aujourd'hui
Priorité au pluvial
Priorité au commerce
Priorité à l'irrigation
Scénario moyen
Sans augmentation
de rendements
5. PRÉLÈVEMENTS D’EAU par les cultures (à gauche) et superfi-
cies cultivées (à droite) dans le monde entier, aujourd’hui et en
2050, selon que l’on donne la priorité au pluvial (en modérant
l’irrigation), à l’irrigation, aux échanges commerciaux. Le scénario
moyen, panachant les trois premiers, est le plus optimiste. Si
l’on suppose que les rendements restent inchangés, on aboutit
au pire cas de figure (d’après le Bilan approfondi de la gestion
de l’eau en agriculture).
Des transferts par de telles installa-
tions pharaoniques pourraient se multi-
plier.
Toutes ces mesures visent à améliorer
la gestion de l’eau à différentes échelles.
Seront-elles suffisantes pour faire face
à l’augmentation des demandes dans le
futur, tout en réservant de l’eau pour
les écosystèmes ? Les générations futures
devront nourrir une population crois-
sante avec une quantité d’eau finie, déjà
largement exploitée ou surexploitée.
Est-ce assez ?
La production alimentaire, en culture
pluviale ou irriguée, peut croître soit
de manière horizontale, soit de manière
verticale : la première manière consiste
à mettre en valeur des terres, souvent
par défriche ou déforestation; la seconde
consiste à intensifier les cultures et à
produire davantage. De son côté, la
demande alimentaire dépend de l’aug-
mentation réelle de la population
mondiale, mais aussi des changements
de régime alimentaire liés à l’urbanisa-
tion: comme les populations urbaines
consomment plus de viande et de
produits laitiers que les populations
rurales, elles consomment aussi, indi-
rectement, des quantités d’eau supé-
rieures. Il arrive que des importations
de produits alimentaires de pays excé-
dentaires compensent des déficits locaux:
on assimile alors ces échanges à des
importations d’eau virtuelle.
Les solutions envisagées sont encore
débattues. Comme le plus gros stock
d’eau se trouve dans les couches super-
ficielles du sol, où les deux tiers des eaux
de pluies transitent avant d’être évaporés
ou transpirés par les plantes, d’aucuns
considèrent que la culture pluviale
possède le meilleur potentiel de progrès :
ils entendent améliorer les techniques
de culture et le matériel génétique, et
employer une irrigation de complément
avec des systèmes rudimentaires à petite
échelle. D’autres jugent que les condi-
tions mieux contrôlées de la culture irri-
guée sont plus propices aux gains de
productivité. D’autres encore estiment
qu’il faut continuer à construire des
barrages pour irriguer les terres non
cultivées mais fertiles des zones arides.
Pour évaluer le potentiel de chacune
de ces options – expansion des super-
ficies ou gain de productivité, culture
pluviale ou irriguée, ou encore recours
aux échanges commerciaux –, on crée
des modèles de prédiction pour les
50 années à venir (voir la figure 5).
Une récente synthèse menée par un
regroupement de chercheurs interna-
tionaux, intitulé « Bilan approfondi
de la gestion de l’eau en agriculture »
(Comprehensive Assessment of Water
Management in Agriculture), a estimé
que les besoins en eau dans les secteurs
domestiques et urbains seront multi-
pliés par 2,2 d’ici 2050 et que les
demandes alimentaires augmenteront
de 70 à 90 pour cent. Selon les hypo-
thèses, la surface des terres cultivées s’ac-
croîtra de 6 à 38 pour cent et les prélè-
vements d’eau de 12 à 58 pour cent.
L’hypothèse d’une stagnation des
rendements actuels aboutit aux plus
importantes augmentations des
manques d’eau et des superficies culti-
vées. Le scénario moyen, qui combine
des hypothèses moyennes sur toutes les
options possibles, parvient à des résul-
tats moins pessimistes : l’irrigation
augmenterait de 16 pour cent, les super-
ficies cultivées de 14 pour cent, les rende-
ments des cultures pluviales et irriguées
de 58 et 55 pour cent ; une partie des
incitations viendrait de prix agricoles
plus attrayants pour les producteurs.
Toutefois, les incertitudes sur l’ac-
croissement de la population mondiale,
sur l’impact du changement climatique
ou sur les gains de production poten-
tiels attendus de la génétique végétale
rendent imprécis les exercices prévi-
sionnels. On observe de plus un écart
entre les rendements moyens observés
et le rendement potentiel (en station
de recherche), et on ignore dans quelle
mesure les paysans peuvent le réduire.
En résumé, il est vraisemblable que
l’humanité parviendra à subvenir à ses
besoins. Cependant, il est tout aussi
probable que les ajustements ne se feront
pas sans heurts : tout dépend de la
réponse des producteurs à la demande
et à l’évolution des prix des produits agri-
coles, mais aussi de la distribution spatiale
de la production, entre et au sein des
pays. Plus de 90 pour cent de la produc-
tion alimentaire sont consommés par
les pays producteurs eux-mêmes, et l’im-
pact de crises climatiques ou autres ne
pourra pas toujours être absorbé par
les échanges commerciaux. Dans de
nombreux bassins surexploités, ces pénu-
ries affecteront toujours davantage les
producteurs aux revenus principalement
agricoles. Les images de sols craquelés
continueront donc à faire la une des
médias, et on peut craindre que les
stratégies de mobilisation de la ressource
demeurent souvent favorisées, au détri-
ment de l’environnement.
François MOLLE est chercheur à l’Institut
de rechercher pour le développement
(IRD). Florent MARAUX est chercheur au
Centre de coopération internationale en
recherche agronomique pour le dévelop-
pement (CIRAD).
G. de MARSILY (sous la direction de), Les eaux continen-
tales, Académie des sciences, EDP Sciences, 2006.
F. MOLLE et J. BERKOFF, Cities versus agriculture : revisi-
ting intersectoral water transfers, potential gains and
conflicts, in Comprehensive Assessment Research Report
n° 10, International Water Management Institute, 2006.
Bilan approfondi de la gestion de l’eau en agriculture :
http://www.iwmi.cgiar.org/Assessment/ Publications/books.htm
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