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Professeur René Etiemble

Sens et structure dans un Essai de Montaigne
In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1962, N°14. pp. 263-274.

Citer ce document / Cite this document : Etiemble René. Sens et structure dans un Essai de Montaigne. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1962, N°14. pp. 263-274. doi : 10.3406/caief.1962.2232 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1962_num_14_1_2232

à propos des Coches. car enfin.. lorsqu'un écrivain s'est donné la peine ou le plaisir — géné ralement les deux — de composer un certain nombre d'œuvres portant chacune un titre. ce fut à qui mettrait en pièces et en fiches chacun des essais de Montaigne afin d'en isoler quelques thèmes : expérience et raison. A peine pourrai-je esquisser aujourd'hui. commencez-vous par détruire cela justement qu'a construit l'écrivain ? Dès 193 1. j'entrevis l'importance de l'ordre et de la composition pour l'intelligence des grands textes du livre trois. de quel droit. D'abord. Étrange méthode. m' éclaira l'essai de la Vanité. scepticisme ou stoïcisme. pédagogie. J'attendis pourtant une vingtaine d'années. j'ai mes raisons. etc. lors de son cours d'agré gation à Normale supérieure. il est . année où Jean Thomas. Si le temps m'est accordé de rédiger quelque jour le Montaigne que j'ai en notes. et un cours d'agrégation que je dus faire aux étudiants de Montpellier. le 26 juillet 1961. sous le fall acieux prétexte de mieux lire. pour étudier à nouveau les Essais. ce que j'entrevois là-dessus. je me propose d'en consacrer une part non médiocre aux rapports entre la structure et le sens.SENS ET STRUCTURE DANS UN ESSAI DE MONTAIGNE Communication de M. # ## En choisissant cet essai-là. ETIEMBLE {Sorbonně) au XIIIe Congrès de Г Association. Un demi-siècle au moins durant.

— Beisp. Ueb.). Ens uite. В. aux mœurs. H. Montaigne « ne domine plus très bien et ordonne un peu confusément sa matière. selon les cas. Mais quel singulier parti pris que le sien ! Formée sans doute par des maîtres habitués à dépecer les œuvres vives de Montaigne. en vue d'une présentation plus sa vante et mieux ordonnée ». В. depuis un quart de siècle. on dépense autant de soin à y surim poser des structures qu'on en mettait jadis à y jeter la confusion. de Beispiele historisch (Beisp. Fortunat Strowski répète en son Pascal que. et de Selbstcharakteristik (Selbstch. de Beis piele Erfahrung (Beisp. » Pierre Champion n'hésite point à lâcher le mot : Montaigne a quelque peu « bâclé » son livre. Troisième raison de mon choix : l'essai des Coches a tant déconcerté les érudits que. et n'y discernait que « chaos inextricable ». elle discerne aux grands essais un « ordre » rigoureux. et le temps de parole nous est strictement mesuré. Ueb. Pierre Villey poussait plus loin sa critique. elle morcelé tout le livre III en sections et sous-sections où alternent avec une déconcertante régularité ce qu'elle appelle une Philosophische Betrachtung (abrégé en Phil.). à l'histoire. qui se voulait sans prévention. В. c'est-à-dire d'exemples empruntés à la tradition. à l'expérience. au carac tèrede l'auteur. que « l'invention du dé tail et le génie de l'expression lui tenaient lieu des autres parties ». il passa longtemps pour « l'un des plus déconcertants en apparence » (Jasinski). Erf.264 ETIEMBLE bref. Gide enfin. De sorte que le plan des Coches prendrait l'allure que voici : Phil. pour peu qu'un essai « dépasse les limites moyennes ». M. ou à la vie. — . Dès 1935 {Fie Form der Essais von Montaigne).) et toutes sortes d'exemples qui auraient pour fin d'illustrer ces considérations philo sophiques .). Mlle Wittkovver réagit contre la tradition. Ce qui revenait à confirmer une longue tradition : SainteBeuve affirme déjà dans Port-Royal que Montaigne « n'a vait pas la conception d'ensemble ».). — Phil. il s'agit de Beispiele Ueberlieferung (Beisp. ne croit-il pas habile de consigner en son Journal (30 novembre 1924) que la défiance qu'avait Montaigne de sa mémoire le « dissuade de réserver rien de ce qui lui vient à l'esprit.

et par un double mouvement. coûte que coûte. Pierre Moreau. une alternance Philosophische Betrachtung et Beispiele divers. soit qu'il donne lui aussi . » Montaigne donnerait donc là ses opinions personnelles sur le pouvoir. Soit que cet universitaire ait pris à la lettre une remarque de Hugo Friedrich. un des deux exemples dont l'écrivain illustre notre inaptitude à com prendre les causes ! Sans reprendre à son compte la thèse de M. etc. 415 de son beau Montaigne : « Die nur noch assoziative Komposition eines Montaignischen Essays ist in der Tat das àusserste Gegenbild zur lateinischen Humanistenprosa. selon qui. et à mesure des lectures de Montaigne ». elle ajoute : « Montaigne gibt seine persônlichen Gedanken uber Regierung (dièse Gedanken sind nicht rein abstrakt gegeben). M. dans French Studies (janvier 1954. Villey selon qui les Coches ont dû être composés « en deux ou peut-être en trois fois... cette marquetterie réussit à en cacher la gravité. pp. p.] aveu d'une double digression. et comme si elle aperçût son erreur. Quant à cette idée fixe : obtenir. — Beisp. s'accorde avec son prédécesseur pour considérer que l'essai des Coches devrait plutôt s'intituler « du luxe ». 1-16). qu'un des deux Beispiele. auch zu vulgârsprachlichen Werken wie etwa Calvins Institution chrétienne ». les deux derniers alinéas des Coches « recèlent la clef du chapitre tout entier [. В. Sayce. en quelque sorte ! Toutefois. — Selbstch. — Phil. choisi probablement à l'i ntention du premier de ces morceaux. dans son Montaigne. » Ce que contredit l'hypothèse de R. d'où [Montaigne] se dégage en deux temps. « resta pour l'ensemble quand l'essai se fut amplifié et diversifié ». A. A son avis.. — Beisp. Ueb. — etc. de toute évidence. C'est ainsi que Mlle Wittkover classe sous Philosophische Betrachtung les pages qui traitent de ce que doit être la vertu des rois : de la métaphysique. et ces ré flexions ne seraient point présentées sous une forme rigou reusement abstraite. de plus. Lors même qu'elle recoupe ce que je crois le vrai plan de l'essai.SENS ET STRUCTURE DANS UN ESSAI DE MONTAIGNE 20$ Seïbstch. le titre de l'essai. elle incite Mlle Wittkower à classer comme con sidération philosophique la référence au mal de mer qui n'est. H.

pp. Michael Baraz (Bibliothèque d'Humanisme et de Renais sance. etc. nos aïeux. 265-281). et neutrali sées par cette idée plus générale que ce ne sont là que de libres associations. Retombons à nos COCHES. en somme »). NOUS n'avons guère progressé dans notre CONNAISSANCE de l'histoire. Les ROIS ne devraient pas être prodigues. à peine plus dangereuses par conséquent que les cadavres exquis de surréalisme. si nous les comparons à NOUS. » Telle serait alors la genèse des Coches : Causes du mal de mer : la PEUR. Ce système a ceci de commun avec celui de Mlle Wittkover que des formules comme « kings should not be liberal ».2Ó6 ETIEMBLE dans la mode abaroquisante à quoi nous devons la récente et ingénieuse interprétation de l'essai XIII (De Г Expérience par M. MOI je ne supporte pas les Coches. Sayce. Ceci du moins paraît dès maintenant acquis : s'il était vrai que les Coches furent composés en trois temps au hasard des lectures de Montaigne. 1961. SINCÈRES. bref. voit dans les Coches un exemple de « logic but free association ». BOIS de camPÊCHE. « a perfect illustration of einheitliche Einheit. mais SINCÈRES. unusually perfect perhaps. M. une façon de tunique sans cou ture : « wonderful seamless fabric : all trace of symmetrical order is eliminated but the order of free thought is always maintained » . on vient de découvrir un NOUVEAU MONDE. FRICASSER . Les COCHES sont parfois traînés par d'étranges bêtes chez certains ROIS. Pas de PEUR en MOI. on s'expliquerait mal qu'ils soient composés . LIGNE de FOND . ou « attack on Spanish cruelties in NEW WORLD ». Qui ne reconnaît là le mécanisme littéraire ou mental qui enchantait les garnements dont je fus : BOIS de camPÊCHE. Les COCHES au NOUVEAU MONDE. FOND de CULOTTE . encore qu'elles signalent deux des idées de l'essai. PÊCHE à la LIGNE . CASSER du BOIS . CULOTTE de ZOUAVE . les réduisent à n'être que deux idées parmi beaucoup d'autres. ou des « crotesques » de Montaigne. A propos de notre CONNAISSANCE du MONDE. qui se réclame des « vues obliques ». (« structure baroque.. ZOUAVE d'AFRIQUE .

« composition intérieure. et trouve chaque fois son harmonie. afin de bâtir un essai cohérent ? Est-ce à dire que M. qui traitent encore . Bien plus. gradue les progressions et les effets. des Coches ? Si je pratique Montaigne dans l'édition procurée par M. sans citations ni ajouts de 1595. Sayce ait raison contre Pierre Villey ? Je pense plu tôt qu'il aurait pu s'épargner son hypothèse baroquisante. M. vécue. celle qui nous permet de lire simultanément les éditions de 1588 et de 1595. de Sacy. mais enfin. et comment tout cela se tientil ? Et pourquoi ce titre. 985 : « Nostre monde vient d'en trouver un autre ». 1951) avait proposé des Coches une interprétation moins hasardeuse. émouvante » .SENS ET STRUCTURE DANS UN ESSAI DE MONTAIGNE 267 aussi selon la technique : boisdecampêchàlalignedefondeculottedezouavedafricasserduboisdecampêche. Jusque-là. force m'est bien d'isoler dix lignes.. Jasinski {Mélanges Chamard. Pour M. la typographie m'impose de remarquer que notre essai se divise en deux parts : l'une. que tout y est relié par une pensée. 267). qui commence à ces mots : p. car.] relié par une pensée qui. Jasinski. les dernières. nombreuses au contraire les cita tions et nombreux les ajouts d'après l'exemplaire de Bordeaux. [. trois ans avant le sien. Non pas que j'aime ces adjectifs belphégoriens. vécue. qui s'ordonne d'elle-même suivant le rythme de la pensée en proportions heureuses. s'ensuit-il que Mont aigne ne puisse un jour avoir eu l'idée de reprendre ses notes de lecture. « tout se tient. un article de M.. émouv ante. Jasinski a senti que tout se tient aux Coches. # # Mais quelle pensée au juste.. et qui compte 8 pages un quart. ou que je comprenne quoi que ce soit à « rythme de la pensée » . serre les secrets enchaînements. Pour peu qu'alors je lise la seconde moitié de l'essai. à supposer que toutes les citations ou références aient été rassemblées à des moments divers. dans l'apparente liberté d'un entretien de bon ton. » (p.. ménage s'il le faut de brusques éla rgissements : sorte de composition intérieure. à travers les saillies d'une inspiration primesautière et poétique.

981 : « L'exemple de Cyrus ne duira pas mal en ce lieu pour servir aux Roys de ce temps ». où elle conclud. »? Grâce à quoi. » II semble que nos exégètes oublient cet « à le sembler ». qui s'achève sur : « Les Roys de nostre premiere race marchoient en païs sur un charriot traîné par quatre bœufs. » Je sais donc déjà que l'essai des Coches se divise en deux grandes parts de longueur égale (8 pages environ) que pré cède une introduction et qui s'achève par une conclusion. Il y a donc un plan? Pourquoi non? Montaigne n'a-t-il point exposé sa rhétorique ? : « Je n'ayme point de tissure où les liaisons et les coutures paroissent. il suffit de lire des Coches pour constater avec quel soin l'auteur construisit cet essai. de fort abrupte en 1588. ou à le sembler. De fait. mais à propos du nouveau monde : « Retombons à nos coches. où elle se reprend. 978 : « Si j'en avoy la mémoire suffisamment informée ». Montaigne entend que sa pensée s'organise si fortement qu'elle se soutienne de soi-même. » Comparant son allure à celle du Phèdre de Platon : « Ils ont une merveilleuse grâce à se laisser ainsi rouler au vent. p. la transition devient en 1595 très douce. Tâchons de n'encourir point ce reproche. Et quel autre souci que d'aménager une transition induisit Montaigne à cet autre ajout. mais. et se moque des mots de liaison. rien de plus pertinent. l'une et l'autre centrées sur les coches. Voyez l'ajout de la p. sansl'entrelasser deparolles de liaison ou de coustures introduictes pour le service des oreilles foibles ou nonchallantes ». tout ainsi qu'en un beau corps. en cherchant ces « pa- . où elle commence. trop pleideresques. et une garse menestriere quand et luy. il ne faut qu'on y puisse compter les os et les veines. En fait. et par conséquent d'éviter le piège que nous tend ici la coquetterie d'un homme soucieux de laisser croire qu'il écrit à la soldatesque. » Relisons maintenant cette première moitié que nous donna la seule typographie. entre l'introduction et la première part de l'essai : « Marc Antoine fut le premier qui se fit mener à Romme.268 ETIEMBLE des coches. cette fois. qu'elle « montre assez où elle se change. Or. par des lyons attelez à un coche.

979 : « Outre ce » . 983-984 : « la faire premièrement [. reformation de rues et chemins » . en églises... p. hospitaux. p. et celui de la p..] Quelquefois [.. même page : « l'immodérée largesse est un moyen foible [. pp. en havres.. les spectateurs « à leurs despens ».. en bastiments somptueux... dont l'auteur se pique de faire fi. 982.] Quelquefois [.. 980. qui se comporte bien avec la tyrannie mesme ».. p. Montaigne orga nise un développement cohérent sur le thème : « Nos rois » ont tort de chercher à se faire valoir par « despences exces sives » : a) « l'emploitte me sembleroit bien plus royale comme plus utile.SENS ET STRUCTURE DANS UN ESSAI DE MONTAIGNE 269 rolles de liaison ». 977 : « Or je ne puis souffrir [. car « un Roy n'a rien proprement sien » . e) les empereurs romains. plus un prince gaspille l'argent. 976 : « Les grandes âmes vont bien plus outre » . tier cementy [.] Austrefois [. à quoi répond. eux.. « plus il s'apouvrit d'amys » .. à quoi répond p. p. celui de la p. de « Marc Antoine fut le premier » à « En ces vanitez mesme » (ces vanités : les jeux du cirque). cependant que le deuxième condamne la libéralité. c) il ne faut donc pas enseigner aux princes la prodigalité... fortifications et murs.. et quand elle produirait des spectacles aussi beaux que les jeux romains du cirque.. p. avaient du moins l'excuse de continuer une tradition de mécénat privé.] et puis secondement [. comme disoit le tyran Dionysius..] et pour la quatriesme façon [. on fête. d) en outre. 981 : « La vertu Royalle semble consister le plus en la justice [..] Les rets aussi [.] Pourtant est elle de peu de recommandation » . colleges..] car »..] Mais je puis souffrir la lictiere moins qu'un coche » . Que si maintenant je rapproche les deux pourtant. Bref. 982 : « C'estoit pourtant une belle chose ».] ». et la seule.] car elle rebute » ... et de produire .] et. 980 : « Parquoy les gouverneurs de l'enfance des princes [. Elles ne manquent point : p.. 983 : « C'estoit aussi belle chose » . juste et durable en ports. mais « la justice » . b) au reste. je constate que le premier introduit une phrase qui affirme que la « libéralité » de nos rois n'est rien « au pris d'autres ver tus royalles..

] ». ces gens valaient mieux que nous : a) nous disposons de chevaux et d'armes à feu . Trois « quant à » distribuent en trois blocs les arguments de Montaigne : I) « Quant à la hardiesse et courage.] » Or. . Avec « En ces vanitez mesme » commence une subtile tran sition de deux pages dont voici le sens évident : cette diver sitédes hommes. b) ils sont morts « pour la deffence de leurs dieux et de leur liberté » . ils jettent de la poudre aux yeux. avec vivavité. leurs pillages seraient de peu de fruit car. En dépit d'une discrète flatterie à Catherine de Médicis — ajoutée en marge de l'exemplaire de Bordeaux — ce premier temps des Coches critique donc. quant à la fermeté. au rebours : — les Espagnols l'emportèrent par traîtrise . voici répondre « le jardin de ce Roy. selon l'ordre et grandeur qu'ils ont en un jardin. eux. la géographie elle aussi nous le prouve. les « desfricher » . Aux « rets [.. et que.27О ETIEMBLE de beaux spectacles .. chez les Indiens. la politique intérieure de « nos rois » : au lieu d'investir. de 460 Indiens. non . ils n'en avaient pas moins tort de gas piller les fonds publics..] » : même si nos princes n'étaient point des prodigues. estoyent excellemment formez en or ». et comme afin de faire entendre aux oreilles « nonchallantes » un écho de la première. où tous les arbres. respond si peu à l'espérance [.. dès le début de cette seconde part de l'essai.. pourtant nous connaissons mal. Montaigne parle en clair de Г « espouventable magnificence » de Cusco et de Mexico.. et l'histoire contemporaine. c) nous n'avons point su les « polir ». — en voici trois exemples : supplice horrible du roi du Pérou . et entre les mains d'un prince mesnager et prudent.] tyssus d'or » du cirque romain. II) « Quant à ce que la recepte.. constance [. A preuve : « Nostre monde vient d'en trouver un autre [. du roi du Mexique . notre religion même est feintise au nouveau monde . les fruicts et toutes les herbes.. que nous enseigne l'histoire ancienne.

car si les rois du nouveau monde étaient puissants et riches en or. on l'entassait à la gloire des rois et des dieux. et le gardassent immobile ». eux. tant de nations exter minées ». rien ne se peut comparer en « utilité » à ces immenses travaux : une demi-page encore qui nous renvoie à l'état des rues et des chemins en France (1). Pour magnifiques « espouventablement » qu'aient été les rois du Mexique et du Pérou. « pour le service de la mercadence et de la (1) Ce détail sur l'état des routes en France fut ajouté par Montaigne sur l'exemplaire de Bordeaux . n'aurait pas encore compris l'unité des Coches. libéralité. Hélas.]» Pour qui. eux. ni ne le gaspillaient. et jusque dans l'infime détail ! . III) « Quant à la pompe et magnificence. ils menuisent. eux. à l'intention des armées et des voyageurs. l'évangélisation : « Tant de villes rasées. observance des loix. ils ont cons truit des routes. l'autre qui occupe toute une moitié de la p. « Imaginons que nos Roys amoncelassent ainsi tout l'or qu'ils pourraient trouver en plusieurs siècles. franchise ». la misère de celles de chez nous. et altèrent ce métal. c'est qu'ils ne le monnayaient pas. et claire : opposer à l'état des routes péruviennes.. C'est clair. dès le début du développement. loyauté. bonté. et quelles routes ! avec. et que d'autre part ils s'appliquaient à de grands travaux d'utilité publique.SENS ET STRUCTURE DANS UN ESSAI DE MONTAIGNE 27 1 au lieu de monnayer Por. cette poli tique coloniale fut atroce . décrit en 1585. Toujours ce souci d'un plan.. par où je suis entré en ce propos [. Montaigne met ici les points sur les i. malgré les deux allusions explicites au thème de la première partie (l'une. En outre. « de beaux palais fournis de vivres » à chaque relais . non ? Après avoir condamné la politique inté rieure de « nos Roys » Montaigne montre que rien. au jugement de Montaigne : les Indiens ne succombèrent que parce qu'ils nous étaient supé rieurs en « devotion. il me paraît évident qu'il s'agit là d'une intention précise. Et Dieu a « meritoirement permis » que soient châtiées des voies « ennemies d'une si saincte fin ». 992). pas même une politique coloniale de pillage comme celle de l'Église et de l'Espagne. ne pourra corriger les effets désastreux de notre gaspillage . et ce.

Pierre Villey. de 1870 à 1940. il ne s'agit nullement. Obsédé par Gomara et la manie des sources. et fussent-elles les plus immorales du monde. mais qu'on s'obstinait à nier l'ordre évident qui organise les Pensées philosophiques de Diderot. comme le suggérait Mlle Wittkover. oui. il n'a pas comp ris que tout se tient dans cet essai. Nos rois. comprendre cet essai ? De même qu'on s'évertuait alors à imposer aux Pensées de Pascal un ordre forcé. quand les grandes puissances européennes colonisaient l'Afrique et l'Asie par des méthodes. Un homme aussi droit que Lanson escamote Gobi neau. les Sorbonnards. de Philosophische Betrachtung. la politique coloniale de notre religion. # Entrevoyez-vous maintenant pourquoi. je dis simplement que toute société essaie d'obtenir que les enseignants et les intellectuels res pectent ses valeurs. ou n'a voulu. fussent consciemment et lâchement dociles à quelque raison d'État . alors que lui. c'est-à-dire du capitalisme . nos mœurs. nul n'a su. qui estime Montaigne de flétrir là une cer taine politique. dont celui d'André Gide sur le Congo) qui ne valent guère mieux que celles des Espagnols à Mexico et à Cusco. M. voilà ce que condamne. l'essai des Coches. nous autres. Dieu a permis «que ces grands pillages se soient absorbez par la mer en les trans portant ou par les guerres intestines » des pays colonisateurs. ainsi. Je ne prétends pas que ceux que Paul Nizan traita de « chiens de garde ». l'un de nos plus beaux écrivains . en tout cas le plus apologétique du monde. et durement. Non. mais suggérait que mieux valait éviter ou édulcorer certains sujets. notre éco nomie. Lanson. et nous commande d'y lire une profession déjà de matérialisme. qui traite dialectiquement de politique intérieure et de politique étrangère. hélas ! (vingt livres l'ont publié.272 ETIEMBLE trafique ». n'y veut voir que le procès de « la cruauté des Espagnols » et de « leurs méthodes de colonisation ». la raison d'État je ne dis pas imposait. servait honnête- . c'est que ce diable d'homme écrivit aussi un pamphlet contre la Troisième Répub lique et ce qu'elle raut.

lors d'une visite royale. mais trop intelligent pour se ruer au martyre. c'est ce fil d'or du crottin de Montaigne : ce dont il enveloppe le paquet de vérités malsonnantes. au fond. lucide et courageuse. ni associationisme. qui courent agréablement à travers tout l'essai. ça n'est pas clair du tout. les registres secrets du Parlement de Bordeaux nous ont ap pris que. parviennent à se persuader — les sources aidant l'un. Courageux donc. dans tous les grands débats de son temps . Contrairement à sa légende. ce sera l'essai des Boiteux . plutôt. C'est pourquoi quelques érudits. Mais le titre ? mais ces coches du début. voici la poésie à la rescousse : Sur des vers de Virgile. et ces coches de la fin ? eh bien. C'est tout simple ment parce que je vis en période de décolonisation. Montaigne s'engagea (le mot est de lui). Gosses. nous faisions un bien joli paquet. fortement et fin ement tissue : deux grandes parts symétriques. parfaitement probes. encadrées par une sinueuse entrée en dan18 . de longueur strictement égale. ce qui se tient fort bien tout seul. seul de tous ses collègues. et fort librement. Quelle joie quand une madame se baissait pour cueillir l'objet et l'ouvrait ! Les histoires de coches. Une pen sée décidée. c'est la part de la prudence. reliant d'un fil voyant. sur l'action génitale. peut-être un peu présomptueux. que nous disposions sur le trottoir. Ne serait-il pas trop clair ? d'une clarté disons : aveuglante? Si j'ai le sentiment. Quand il critique la poli tique de « nos rois » et celle de l'Église romaine. nous pro curait du papier glacé d'emballage et du cordonnet doré . chaque fois qu'il traite un sujet un peu roide. et fort courageusement. il choisit un titre anodin et délusoire : s'en prend-il aux pro cès de sorcellerie.SENS ET STRUCTURE DANS UN ESSAI DE MONTAIGNE 273 ment cette Troisième-là. Montaigne amuse la galerie avec ses histoires de coches. mais ténu. Je ne vois ni là baroquisme. il nous arrivait de remplir avec du crottin quelque vieille boîte en carton . le sieur d'Eyquem eut l'audace de critiquer les vices de la justice. le baroquisme soulageant l'autre — que l'essai des Coches. fils de boulanger-pâtissier. l'un de nous. ce n'est évidemment point parce que je me tiens pour plus habile que tant de savants spécialistes. raisonne-t-il. d'y voir clair.

274 ETIEMBLE gereuse matière et par une piquante conclusio verborum. . Etiemble. Henri Focillon qualifie de classique. dans la Vie des Formes. celui des Coches me démontre que Montaigne compose selon la seule idée de la beauté qui pour moi vaille. celle que. Comme tous les grands essais que j'étudiai.