Un dialogue sans issue.

La Fusion des Sociaux-Démocrates Haïtiens, conformément à sa philosophie existentielle, accorde une place prépondérante à toute tentative visant un consensus sérieux entre les différentes forces du pays traversé par deux siècles de turbulences politiques. Cette formule a fait ses preuves un peu partout à travers le monde : Chili, Espagne, Panama, République Dominicaine etc. De bonne foi, sans aucune naïveté, le Parti y souscrira chaque fois que les conditions objectives sont réunies et que l’esprit de dépassement animera tous les acteurs autant dans les paroles que dans les actes. Si Les premiers jalons posés pour le dialogue apportaient une lueur d’espoir, le déroulement des assises cependant a to ut dérangé. La fusion partage avec tous et chacun dans le texte suivant sa lecture des faits. L’accord obtenu au forceps et signé le 14 Mars 2014 entre le Président de la République, les Présidents des deux branches du Parlement et les mandataires des Partis Politiques ont mis un terme au dialogue politique et institutionnel inter-haïtien initié par la Conférence des Evêques. Il est nécessaire, en vue d’apporter un éclairage, de prendre en considération les documents relatifs aux assises des 11 et 12 Février, de l’accord proprement dit et de tenir compte du contexte politique. Les assises des 11 et 12 Février Elles ont donné lieu aux Partis Politiques de faire un certain nombre de constats sur les thématiques telles la gouvernance, les élections et la constitution et de s’entendre éventuellement sur des propositions. Citons, par exemple, quelques-uns. Des éléments de constat et des propositions de consensus. Au niveau de la thématique gouvernance, on peut citer en exemple la mauvaise gouvernance, l’instabilité politique permanente, la dislocation des institutions. Les Partis se sont entendus sur la mise en place d’un gouvernement d’ouverture ou de consensus capable dans l’un ou l’autre cas, d’inspirer confiance et de créer les conditions nécessaires pour réaliser des élections libres, honnêtes et démocratiques. Au niveau de la thématique élection, on peut citer- en tenant compte du cadre constitutionnel- le processus de mise en place du CTCEP biaisé à la base. Les Partis se sont entendus sur les points sur la transformation du Collège Transitoire du Conseil Electoral Permanent en Conseil Electoral Provisoire et sur le maintien, pour la composition du CEP, du même mode de désignation prévu pour le CTCEP, conformément à la loi électorale de 2013. En ce qui concerne la loi électorale, le constat est porté sur les articles de la loi électorale privant les citoyens de leurs droits civils, sur des obligations fiscales prévues risquant de compromettre la participation des partis politiques. Ces derniers conviennent de l’amendement de certains articles.

Christ-Roi Port-au –Prince, Haiti 509-2811-7466 www.partifusion.ht fusionhaiti@yahoo.fr

Les articles 1, 7, 8 et 12 de l’accord L’article 1 dispose : « Les Parties s’accordent sur la mise en place d’un gouvernement d’ouverture capable d’inspirer confiance et de créer les conditions nécessaires pour réaliser des élections libres, honnêtes et démocratiques ». L’article 7 dispose : « Les Parties s’accordent pour que le Collège Transitoire du Conseil Electoral Permanent soit renommé Conseil Electoral Provisoire. Chacun des trois pouvoirs de l’Etat à savoir l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire peut procéder après évaluation au retrait d’au maximum un de ses membres et pourvoir à son remplacement, dans un délai ne dépassant pas dix jours après la signature du présent accord ». L’article 8 dispose : « les Parties s’accordent sur l’opportunité d’amender la loi électorale. Une liste non exhaustive d’articles considérés comme irritants est déjà disponible. Les Pouvoirs Exécutif, Législatif ainsi que les Partis Politiques pourvoiront à la mise en œuvre de la présente disposition dans un délai ne dépassant pas dix jours ouvrables après la signature du présent accord ». L’article 12 dispose : « Dans le cas où les amendements à la loi électorale prévus et proposés dans le cadre du dialogue ne sont pas votés par les deux branches du Parlement dans le délai imparti à l’article 8, les Parties constatent avec le Conseil Electoral Provisoire l’impossibilité matérielle d’appliquer les articles visés. En conséquence, les Parties conviennent que ces dits articles entrent automatiquement en veilleuse et l’organisme électoral est autorisé à y passer outre ». Les constats effectués par les Partis Politiques, l’ensemble des propositions faisant consensus et le texte de l’accord s’harmonisent-ils ? Des éléments d’appréciation. Si l’on part du constat de la mauvaise gouvernance chronique et de la corruption qui entraîne la dislocation des institutions, l’article 1 devrait prévoir de préférence un gouvernement de consensus qui serait muni d’une feuille de route, qui inspirerait confiance et serait en mesure de réaliser des élections libres, honnêtes et démocratiques. Mais les Parties ont convenu d’ouvrir le gouvernement à des Partis qui veulent faire leur rentrée. Le Collège Transitoire du Conseil Electoral Permanent change d’appellation. Il devient le Conseil Electoral Provisoire. Toutefois l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire peuvent procéder après évaluation au retrait d’au maximum un de ses membres. Quel est donc le sens de l’article 8 après avoi r constaté que le processus de mise en place du CTCEP était biaisé à la base ? il reste entendu que le changement d’un de ses membres reste à la discrétion des trois pouvoirs. En clair, l’Exécutif veut garder le personnel électoral en place pour faire main mise sur les élections. Les articles 8 et 12 portent sur l’amendement de certains articles considérés comme irritants dans la loi électorale. Les Parties conviennent de se substituer aux deux branches du Parlement dans la mesure où celui-ci ne respecte pas le délai de dix jours prévus pour l’amendement.

Le contexte politique. Trois parties ont pris part au dialogue notamment le Parlement représenté par les Présidents du Senat et de la Chambre des Députés. Cette qualité- pour n’être pas en conformité avec leurs règlements intérieurs- a provoqué la grogne de la majorité des parlementaires, ce qui a fort embarrassé le Président du Sénat qui au fur et à mesure modifiait son discours. Finalement, il a préféré donner mandat à un collègue en vue d’apposer sa signature au bas du document. Des secteurs politiques et organisations civiles, manifestement hostiles au dialogue, se sont exprimés ouvertement. Ils ont dénoncé ceux et celles qui y prenaient part. La mobilisation des rues en vue de forcer le départ du Président Martelly au pouvoir demeure leur seule méthode de lutte. L’accord ouvre la voie à des crises. Toutes les parties ont émis des réserves quant à l’accord. Ceci traduit non seulement un embarras certain mais encore la possibilité de faire valoir toutes sortes d’arguments dans la mesure où elles sont appelées à se défendre le moment venu. En droit, cette manière de procéder est identifiée à des exceptions dilatoires. Ce nom de dilatoire semble porter en lui-même sa définition ; l’exception dilatoire, dans le sens naturel, le sens littéral du mot, désigne une exception qui tend à obtenir un délai, à ajourner, à différer pendant un temps plus ou moins long, l’examen de la demande contre laquelle est invoquée l’exception. Déjà le Sénateur Benoit dénonce l’accord en des termes non équivoques. Ses propos sont rapportés dans le Nouvelliste en date du 25 Mars 2014 « J’ai signé un document sans en prendre connaissance. J’ai eu un grand tort car je ne devais pas m’engager à signer à la place de quelqu’un d’autre. Ce qui est plus grave, c’est qu’au moment de la signature il n’existait qu’un seul exemplaire dans la salle. Je n’avais pas le temps de le lire effectivement avant de le signer. C’était aussi le cas pour tous les autres signataires ». Monsieur Rebu a avancé des arguments contraires aux dénonciations du Sénateur tandis que les deux font partie du même comité de suivi et d’évaluation. C’est un marché de dupes ou un véritable tour de Babel. Le principal enjeu demeure les urnes. Le pouvoir en place, pourra-t-il garantir des élections libres, honnêtes et démocratiques ? Le dialogue, torpillé, a permis de comprendre le jeu de l’exécutif qui n’a rien concédé. Aucun consensus portant sur les élections n’est trouvé. Le Conseil Electoral Provisoire devrait être remodelé au regard de l’article 289 de la Constitution amendée. De quoi demain sera -t-il fait ? La réponse est connue d’avance. Les élections vont continuer à diviser le pays et à nourrir davantage la haine entre frères et sœurs. Et pourtant un véritable dialogue est la seule issue. La nécessité d’un dialogue politique avait fini par s’imposer à presque tous comme la meilleure voie de sortie de crise pour avoir partagé la même analyse de la situation politique, sociale et économique du pays. Le Parti, dans ses prises de position publique, partage toujours ses points de vue et propose.

Avant même la tenue du dialogue, il était cosignataire d’un accord comprenant trois étapes. La première portait sur les mesures à prendre pour la tenue d’élections à la fin de l’année 2014 telles : La mise en place d’un gouvernement dirigé par un Premier ministre de consensus -jusqu’à la fin du mandat présidentiel- composé de personnalités connues et crédibles du monde politique, de la société civile, du secteur des droits humains. La mise en place d’un Conseil Électoral Provisoire de consensus qui aura la responsabilité de l’organisation des élections au mois d’octobre 2014. La mise en place dans les trois (3) jours suivant la signature de l ’Accord d’un Observatoire National chargé du suivi de l’application du présent Accord. Le dialogue était porteur d’espoir et annonçait un changement. En se référant au PROTOCOLE D’ACCORD signé par les Parties le 27 Janvier 2014, deux considérants à la page 2 retiennent l’attention :

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Considérant la situation à laquelle le pays est confronté aujourd’hui : chronicité de l’instabilité politique, crise institutionnelle ; Considérant les enjeux liés aux acquis démocratiques, à la séparation des pouvoirs exigeant des mesures exceptionnelles et un grand dépassement de la part des gouvernants et des acteurs politiques ;

Et il est écrit à la page 5 :

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Les Parties acceptent délibérément le leadership de la Médiatrice et attestent de leur bonne volonté à entamer un processus de dialogue franc. Chaque Partie consent librement à y participer de façon active et s’engage à prendre les moyens appropriés afin de trouver une solution haïtienne, concertée et consensuelle à la crise haïtienne. Les Parties reconnaissent que doit être exclu du dialogue tout esprit de domination et de méfiance. Elles s’engagent à collaborer sans réserve avec la Médiatrice en vue de la poursuite des objectifs exposés et entendus dans le présent protocole.

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Les manœuvres politiciennes n’ont pas permis de trouver les consensus indispensables sur deux éléments clés dans le dénouement de la crise. Sur la question électorale, l’accord conclu entre le Président de la République et la kyrielle de petits partis qui lui sont proches, ne peut en aucun cas combler le déficit de crédibilité qui affecte le Comite Transitoire du Conseil Electoral Permanent et encore moins rétablir la confiance dans l’équipe gouvernementale en place. Quant au concept de gouvernement d’ouverture défendu par les amis du pouvoir, il va seulement permettre la poursuite de la mauvaise gouvernance avec quelques convives de plus pour le partage du gâteau. Tous les protagonistes ont fait semblant de ne pas comprendre la proposition des partis de l’opposition qui ont clairement affirmé leur non-participation au gouvernement de consensus composé de personnalités crédibles.

Fort de tout ce qui précède, la signature d’un tel accord ne réglera en rien les problèmes qui avaient justifié l’initiative louable de convoquer ce dialogue politique. Poursuivre dans cette direction ouvre la voie à des crises plus profondes qui risquent de prendre leur forme antagonique et d’hypothéquer les chances d’aller vers le grand dialogue national que tout le peuple attend. Et parler de crises n’est pas un vain mot, au contraire il faut y insister car depuis 1806, le pays connaît des crises à répétitions. Dans le jargon médical, le terme de crise désigne « la phase décisive de l’évolution d’une maladie durant laquelle l’organisme doit supporter des douleurs aigues ou livrer un combat périlleux ». Les sciences sociales désignent par ce mot « une période de troubles importants et décisifs » qui marquent un moment privilégié de changement. Jeanine Brémond et Alain Génédan écrive nt qu’il y a crise sociale quand les groupes, les individus, les institutions mettent en question les normes, les règles et les valeurs, et que des groupes s’organisent pour bouleverser l’ordre ancien. En considérant les deux cent quatre ans d’existence du pays marqué par les luttes fratricides, les coups d’état, la corruption, les gabegies administratives, les élections frauduleuses, le kidnapping, l’occupation étrangère, les citoyens doivent se questionner et s’inquiéter de l’avenir. La violence, l’individualisme s’enracinent dans les mœurs et dans les mentalités. Faut-il toujours reproduire ce système comme étant la norme, le mode de fonctionnement de la société haïtienne ? La violence ne résout pas les problèmes sociaux, elle se contente d’en susciter de nouveaux et de plus compliqués. Les Haïtiens en ont fait usage depuis deux siècles, « leur principal héritage est le règne infini du chaos ». Le Parti s’interdit de se laisser aller à des campagnes de haine. Briser l’enchaînement de la violenc e devrait être l’objectif de tous citoyens, de toutes citoyennes. La Fusion croit qu’il faut engager des discussions sérieuses en vue de trouver les vraies solutions à cette situation qui menace gravement la stabilité du pays. La recherche du consensus, du compromis, de l’entente, demeure la particularité de tout socio-démocrate. La Fusion demeure convaincue qu’un véritable dialogue est la seule issue.

Port au Prince, 28 février 2014

Edmonde Supplice Beauzile Présidente du PFSDH