Elisabeth LAGASSE de LOCHT

Exercices d’éthique économique et sociale

PRESERVONS LA LIBERTE CONDITIONNELLE

Le débat sur les peines incompressibles a largement refait surface ces derniers mois à l’occasion de la libération conditionnelle de Michelle Martin et il semble aujourd’hui difficile de ne pas avoir un avis sur la question. Parallèlement, des projets de réformes inscrits dans l’accord de gouvernement ont avancé et remettent petit à petit en question le principe de libération conditionnelle. Celui-ci est pourtant indispensable à une justice humaine qui repose sur la croyance dans la capacité d’un individu à changer et à se réinsérer dans une société. Un des aspects frappant est la divergence radicale de position entre d’une part «!l’opinion publique!» telle qu’elle est reflétée dans les médias et suivie par le monde politique et d’autre part celle des acteurs du monde judiciaire. Avant tout, il y a lieu d’apporter des éclaircissements à ce débat tel qu’il est rapporté dans la presse. Lorsqu’on y parle de peines incompressibles, c’est en général pour demander la pleine application de la peine prononcée par le juge. Or, l’incompressibilité des peines renvoie à l’exécution en prison de la peine. Dès lors, s’il n’existe pas aujourd’hui d’incompressibilité formelle des peines en Belgique, il y a une réelle évolution vers cette incompressibilité parce que la liberté conditionnelle est retardée et restreinte. Cette précision amène à en faire une autre!: la libération conditionnelle n’est pas une remise de peine, mais bien un mode particulier d’exécution d’une peine privative de liberté. Enfin, il nous semble important de rappeler la distinction entre la fonction d’un procès pénal, défendre l’intérêt de la société, et celle d’un procès civil, qui concerne les rapports entre les individus. Au fond, si l’on se pose simplement la question de l’utilité de la justice pour la société, trois aspects peuvent être relevés!: la punition, la sécurisation et la réinsertion. Concernant le premier, sa radicalisation mène à la loi du talion, «!œil pour œil, dent pour dent!» qui ne sert en rien l’intérêt social. On pourrait par contre considérer que la menace de punition a un effet dissuasif. Pourtant, celui-ci ne semble pas fonctionner pour les crimes. De plus, nous ne pourrions fonder l’application de la loi par les individus entièrement sur l’existence de sanctions. Dans un régime démocratique, ceux-ci sont en effet censés être (au moins indirectement) auteurs des lois via le système de représentation. Il existe donc une contrainte morale de respect de la loi que la société s’est donnée. Le caractère dissuasif est nécessaire, la société n’étant pas composée de citoyens exemplaires, mais ne peut être la seule raison pour respecter la loi. Revendiquer la sécurité de la société n’est un argument valable que partiellement. Bien sûr, si la liberté de certains individus menace celle des autres, elle doit être limitée. Toutefois, ce principe ne peut guider à lui seul la justice. En effet, son application peut mener la répression très loin. D’abord jusqu’à la peine de mort, qui efface tout risque de récidive, mais ensuite plus loin encore pour maîtriser les individus «!dangereux!» avant qu’ils n’aient commis un crime. Bref, il n’y a pas de fin à l’objectif d’une société sécuritaire, et ce principe doit donc être considéré de manière équilibrée et avec précaution. Le rôle des médias est ici décisif, parce qu’ils construisent une représentation de la société et influencent en même temps l’opinion publique et les décisions politiques. La question de la sécurité est posée de manière générale, dans tous les domaines et nous amène à nous demander quel risque sommes-nous finalement prêts à prendre!?

à l’abri des scoops médiatiques et des émotions fortes qu’ils génèrent. Il convient de rappeler également. Se pose dès lors la question du rôle de «!l’opinion publique!» et de sa légitimité!. On assiste pourtant aujourd’hui à un retour en arrière sur ce plan-là. étant élus pour la représenter. Les médias véhiculent également une image d’une société insécurisée. Obtenir la libération conditionnelle représente d’ailleurs. favorisant les affaires médiatiques à un réel débat de fond ? Les dernières réformes ont d’ailleurs justement été réalisées suite à de telles affaires. mais comme une des façons d’accomplir une justice humaine. par exemple. Il nous semble que les principes à la base de celle-ci doivent être réaffirmés aujourd’hui et qu’un débat public à ce sujet doit avoir lieu. représentant des cas particuliers qui ne peuvent permettre de penser la justice de manière globale et générale. outre les conditions qui sont attachées à cette libération (ils ne peuvent donc pas faire tout ce qu’ils veulent). Cette interprétation doit toutefois être nuancée. trouver du travail en étant en prison!?). De plus. Celui-ci repose sur l’idée qu’aucun homme n’est fondamentalement mauvais. la liberté conditionnelle ne doit pas être considérée comme une faveur. alors qu’il est reconnu que les individus libérés conditionnellement ont moins de chance de récidiver (Et c’est compréhensible!! Comment. En ce sens. un parcours du combattant. Le principe de réinsertion est au cœur même du système de libération conditionnelle. Il en découle donc que la justice doit juger les actes et non l’individu. C’est pourquoi. les peines prononcées par les juges sont plus sévères et les libérations conditionnelles plus rares. et de plus en plus. que les individus libérés conditionnellement sont considérés comme prêts à réinsérer la société. . Si bien que les prisonniers préfèrent en général aller à fond de peine. Tout d’abord.Elisabeth LAGASSE de LOCHT Exercices d’éthique économique et sociale Reste alors l’objectif de réinsertion sociale. l’opinion publique constitue-t-elle une légitimité suffisante pour l’élaboration de politiques!? Ensuite. au-delà d’une justification sur base de principes moraux. Et il apparaît que cet objectif sert les deux autres!puisqu’on peut parier sur le fait qu’une société composée d’individus intégrés socialement se portera mieux. cette opinion publique elle-même doit être questionnée!: Est-elle réellement représentative ou n’est-elle constituée que de ceux qui s’expriment le plus fort!? Et n’est-elle pas très largement influencée par les médias. alors que plus d’un tiers des détenus sont en prison dans le cadre d’une détention préventive (donc présumés innocents). il est essentiel que ce soit le principe de réinsertion sociale qui guide la justice afin que celle-ci puisse réellement servir à la société. la surpopulation actuelle des prisons et la faible efficacité de la dissuasion devraient davantage encourager les politiques sur la voie de la réinsertion. On pourrait en effet considérer que les politiciens se doivent d’écouter l’avis de la population et. alors que les peines incompressibles sont justifiables par le principe de sécurisation de la société. de suivre son opinion.

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