MIRBEAU ÉCOLOGISTE

Il m’est souvent arrivé d’affirmer qu’Octave Mirbeau, comme toujours en avance sur son temps, était un écologiste avant la lettre – ou presque, dans la mesure où le terme même d’« écologie , créé tr!s récemment, pouvait ne pas être totalement inconnu dans les c"aumi!res des intellectuels les plus au fait de l’actualité scientifique 1# Mais les te$tes les plus caractéristiques de cette orientation sont peu connus et peu accessibles et c’est pourquoi je les publie aujourd’"ui, afin que nos lecteurs puissent juger sur pi!ces# Il en ressort qu’il est un défenseur vé"ément de l’environnement, d%ment massacré au nom du m&t"ique et m&stificateur « progrès , et, plus généralement, de la nature elle'même, qui se trouve menacée de mort ( ) la fois par la folie du s&st!me capitaliste, où seul compte le profit ) court terme, et par la mégalomanie criminelle d’« ingénieurs irresponsables, en proie ) la libido dominandi et qui bénéficient d’une scandaleuse impunité, au sein d’une société bourgeoise où le scientisme fait office de nouvelle religion ) destination du bon peuple, pour le plus grand profit de la *épublique et de ses nouveau$ ma+tres# Les raisons d’un engagement
,es premi!res raisons de l’engagement écologique de notre imprécateur sont d’ordre p"ilosop"ique# Imprégné de Montaigne et de *ousseau-, Mirbeau fait de la .ature, mot'valise s’il en est, une référence constante et un crit!re d’appréciation dans les domaines les plus divers, aussi bien ét"iques qu’est"étiques, bien que sa définition reste problématique et que ses caractéristiques soient des plus vagues# /vec la découverte de 0ergson 1, son naturisme initial se teinte de vitalisme# 2ertes, il sait mieu$ que personne que la nature obéit ) ce que 3ac"er'Masoc" appelait « le legs de Caïn et que, pour sa part, il préf!re nommer « la loi du meurtre4 , et il en est indigné et révolté, tant sa soif de justice en est bafouée et tant il aimerait que l’"umaine condition f%t logée ) une moins sanglante enseigne que la gent animale# 2ertes, il sait aussi que l’"omme, si civilisé qu’il se prétende avec une inconcevable présomption, est encore bien souvent dominé par des pulsions "omicides, que lui'même a souventes fois illustrées dans ses contes et ses romans, et n’a pas, tant s’en faut, coupé tous les ponts avec l’être de nature qu’étaient ses ancêtres, les grands singes « cruels et lubriques , dont l’empreinte est profondément fic"ée en lui# Mais du moins sait'il aussi que la nature, ) défaut de conscience et de pitié, obéit ) des lois fi$es et immuables, gr5ce au$quelles il est loisible de comprendre le fonctionnement de la grande mac"ine de l’univers et d’e$ploiter ces connaissances scientifiques pour améliorer les conditions de vie des misérables "umains# Il est également bien persuadé qu’elle constitue un point d’ancrage et d’équilibre autant qu’une source inépuisable, non seulement de connaissances, mais aussi d’inspiration et de réfle$ion ( « Vous voulez penser, eh bien, regardez la nature. Si vous voulez savoir, c’est là que vous puiserez des idées pro ondes, les
Il semble que le mot « 7cologie 89:ologie en allemand; ait été créé en 6<== par >rnst ?aec:el – que Mirbeau a lu 8en traduction; et qu’il admirait – et ait été emplo&é en fran@ais pour la premi!re fois en 6<A4# Mais pour autant ,ittré l’ignore totalement, dans son cél!bre dictionnaire, dont la deu$i!me édition a fini de para+tre en 6<AA ( il est clair que ce mot n’est entré dans le langage courant que beaucoup plus tard# Buant au$ préoccupations écologiques proprement dites – et par conséquent les termes d’CécologismeD et d’CécologisteD –, elles n’appara+tront gu!re, tr!s modestement, que dans les années 6E-F et ne commenceront ) se développer vraiment que dans les années 6E=F et, surtout, 6EAF# Goir l’article de 3amuel ,air, « Hean Hacques et le petit rousseau , Cahiers !ctave "irbeau, nI 6F, -FF1, pp# 16'JF 8"ttp(KKmirbeau#asso#frKdarticlesfrancaisK,air'Hean'HacquesL-FetL-FleL-Fpet#pdf;# 1 Goir l’article de 3amuel ,air, « ?enri 0ergson et Octave Mirbeau , Cahiers !ctave "irbeau, nI 4, 6EEA, pp# 161'1-< 8"ttp(KKmirbeau#asso#frKdarticlesfrancaisK,air'OMetbergson#pdf;# 4 Octave Mirbeau, « ,a ,oi du meurtre , #’$cho de %aris, -4 mai 6<E-#
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seules qui ne soient pas des inventions stupides et dangereuses de la littérature , confie't'il ) un de ses derniers visiteurs, l’écrivain ég&ptien /lbert /d!s, qui les note aussitMt dans ses papiers inédits# >nfin il est sinc!rement convaincu qu’en s’éloignant par trop de la nature nourrici!re, l’"umanité a créé « des besoins arti iciels et contribué ainsi ) développer « les instincts de érocité dont le germe monstrueu& est en elle , de sorte que les progr!s dont elle se targue sont purement illusoires ( « l’homme est aussi bro'é dans les insatiables machines de nos lois et les tortures de nos pré(ugés qu’il l’était sur la pierre des sacri ices et dans les gueules des "olochs dévastateursJ. /ussi, par opposition au monde dénaturé des villes, des usines et des tripots=, aussi bien que des salons parisiens, des t"é5tres et de la littérature, qui tournent le dos ) la vraie vie, cultivent frénétiquement le plaisir mortif!re et sont en quête d’"onneurs dérisoires, aspire't'il ) se ressourcer au sein de la nature, sauvage ou apprivoisée, qui lui offre le refuge indispensable ) son équilibre, comme il l’a fait en 6<<1, ) /udierne, et, par la suite, au *ouvra&, ) .oirmoutier, ) Nérisper, au$ Oamps, ) 2arri!res'sous'Poiss&, ) 2ormeilles'en'Ge$in et ) Qriel'sur'3eine# >t puis, comment ne pas mentionner qu’il a, pour les fleurs, aimées, de son propre aveu, « d’une passion presque monomaniaque , ce qui s’apparente fort ) un succédané de « religion ( « )oute (oie me vient d’ellesA. R cet amour de la nature si profondément enraciné en lui, il e$iste ) coup s%r aussi des e$plications d’ordre socio'politique# /lors que Mirbeau n’a que mépris ou dégo%t pour les nantis bardés d’une "omicide bonne conscience, les mondains genreu&, les politicards c&niques, les bourgeois misonéistes, les artistes coupables d’académisme, les gommeu$ et autres psc"utteu$ gonflés de leur importance comme des baudruc"es, bref, tous les grimaciers du theatrum mundi qui lui inspirent tant de vengeresses caricatures au vitriol, Mirbeau a toujours accordé sa s&mpat"ie au$ « petits , au$ sans'voi$, au$ sans'logis, au$ "umiliés et offensés, ) tous ceu$ qui, e$clus, e$ploités, opprimés par un ordre social inique, sont restés proc"es de la nature, ou du moins en lien avec elle ( les pa&sans, les pêc"eurs, les c"emineau$, les trimardeurs, les vagabonds, les prostituées, les domestiques – et aussi, pour d’autres raisons, les po!tes, les véritables artistes, les solitaires et les contemplatifs# .on qu’il idéalise les misérables et ignore la dureté, voire la brutalité, des conditions de vie infligées ) la masse des prolétaires dés"umanisés – ou, sur un autre plan, les dérapages grotesques d’artistes et de po!tes en quête de reconnaissance# Mais parce que, même « servilisés , pour les uns, même soumis au$ lois du marc"é culturel, pour les autres, ils conservent en eu$, de l’enfant qu’ils ont été, quelques restes d’"umanité et de CnaturelD que les dominants ont presque toujours perdus# R ces préoccupations sociales et ) cette pitié douloureuse pour les souffrants de ce monde, il convient, bien évidemment, d’ajouter des raisons d’ordre est"étique# ,e c"antre fervent de pa&sagistes tels que 2laude Monet et 2amille Pissarro n’admire pas seulement les toiles où ils restituent la beauté de la nature dans tous ses frémissements, il est tout autant sensible au$ pa&sages mêmes qui les inspirent et dont ils parviennent ) rendre les incessantes transformations, qui témoignent du c&cle éternellement recommencé de la vie# « Chaque ois que (e m’arr*te quelque part, n’importe o+, et qu’il ' a un peu d’eau, des arbres, et entre les arbres des toits rouges, un grand ciel sur tout cela, et pas de souvenirs, (’ai peine à m’arracher , confie't'il dans #a ,-./0.<# >t il écrit ) 2laude Monet, au risque de le froisser ( « 1l n’' a que la terre. "oi, (’en arrive à trouver une motte de terre admirable et (e reste des heures entières en contemplation devant elle. 0t le terreau 2 3’aime le terreau comme une
Octave Mirbeau, « ,es Petits , #e 4aulois, 6= mars 6<<J# >n 6<<4'6<<J, Mirbeau a mené toute une campagne contre les tripots, qui pourrissent les villes et les campagnes, dans les colonnes du 4aulois et de #a 5rance# A Octave Mirbeau, « ,e 2oncombre fugitif , #e 3ournal, 6= septembre 6<E4# 3ur le culte que Mirbeau voue au$ fleurs, voir les articles de Hacques 2"aplain dans ce numéro des Cahiers et dans le numéro précédent, nI 6< 8pp# 66A'614;# < Octave Mirbeau, #a ,-./0. 86EFA;, 7ditions du 0ouc"er, -FF1, pp# -61'-64#
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emme et les belles couleurs qui na6tront de là 2 Comme l’art est petit à c7té de 8a 2 0t comme il est grima8ant et au&E 2 >nfin, et peut'être surtout, il convient de faire la part des raisons relevant de la santé publique, de la salubrité sociale et du souci de l’avenir de l’esp!ce "umaine# Mirbeau est, certes, fort admiratif devant les prodigieu$ progr!s scientifiques et le génie des ingénieurs capables, par e$emple, de domestiquer la fée électricité S et il est, avec passion, l’un des premiers utilisateurs des inventions tec"niques qui bouleversent la vie quotidienne, par e$emple le télép"one, l’électricité et l’automobile# Mais il ne s’en méfie pas moins du pouvoir croissant d’ingénieurs qui risquent d’éc"apper de plus en plus ) tout contrMle et qui, devenus « une puissance intangible , sont susceptibles, ) terme, de menacer de détruire le monde ( « #es ingénieurs sont une sorte d9$tat dans l9$tat, dont l9insolence et la su isance croissent en raison de leur incapacité. :ne caste privilégiée, souveraine, t'rannique, sur laquelle aucun contr7le n9est (amais e&ercé et qui se permet ce qu9elle veut 2 ;uand, du ait de leur incurie notoire, ou de leur ent*tement s'stématique, une catastrophe se produit, T###U ce n9est (amais sur eu& que pèsent les responsabilités... 1ls sont inviolables et sacro/saints 6F# Oans une c"ronique de 6EFF en forme de fable 66, « .octurne , il souligne le contraste entre, d’un cMté, un ingénieur épanoui, parce qu’il se sent désormais « le grand ma6tre des destinées et qu’il « distribue à TsonU gré la douleur ou la (oie , et, de l’autre, « les villes bouillonnantes comme des étuves et de mal"eureu$ "umains qui souffrent et qui meurent « par la aute de cet homme très savant # ,’inique et indécente impunité dont jouissent ces criminels irresponsables est une menace d’autant plus grave que, comme le constatera Mirbeau en 6EFA, ) propos des canau$ d’/msterdam évoqués dans #a ,-./0., « on a beau aire, il ' a tou(ours un moment o+ la nature secoue ormidablement le (oug de l9homme6- # Combats é o!ogi"ues ,es articles qui suivent témoignent des interventions concr!tes de l’écrivain dans le c"amp de la protection de l’environnement et de ce qu’on appellera l’écologie quelques décennies plus tard# >n 6<<E, alors qu’il séjourne ) Menton, il dénonce la dénaturation du 2ap Martin, qui est désormais livré ) la spéculation immobili!re et dont la végétation risque fort de laisser la place ) des casinos et autres constructions « rastaquouériques supposées l’embellir61# >n 6<E1, dans « Oe l’air V , il rév!le ) ses lecteurs des classes mo&ennes les "orreurs cac"ées de la vie parisienne ( celle des immeubles sordides où s’entassent les familles des prolétaires, condamnées ) respirer un air gravement pollué et vicié# >n 6<EE, alors qu’il "abite depuis si$ ans ) 2arri!res'sous'Poiss&, dans deu$ articles portant le même titre provocateur d’« >mbr!nement , il rév!le au grand public les effets désastreu$ de la pollution des eau$ dans la région de Poiss&64, scandale qui va perdurer encore quelques décennies et dont les "abitants d’aujourd’"ui subissent toujours des séquelles# Oans le premier, il reproduit les doléances d’un "abitant, ou supposé tel, dont la région est littéralement empoisonnée par « l’épandage des ordures parisiennes , et il s’en prend 5prement au$ ingénieurs, fauteurs de nuisances écologiques, et au ministre Pierre 0audin 6J# Oans le second, il raconte la visite qu’il prétend avoir faite, en compagnie d’un anon&me
Octave Mirbeau, lettre ) 2laude Monet de la fin septembre 6<EF 8Correspondance générale, ,’/ge d’?omme –3ociété Octave Mirbeau, t# II, -FFJ, p# -<4;# 6F Octave Mirbeau, « Buestions sociales , #e 3ournal, -= novembre 6<EE# 66 Octave Mirbeau, « .octurne , #e 3ournal, 6E juillet 6EFF# ,e te$te est reproduit dans la suite de l’article# 6Octave Mirbeau, #a ,-./0., 7ditions du 0ouc"er, -FF1, p# -JJ# 61 Octave Mirbeau, « >mbellissements , #e 5igaro, -< avril 6<<E# 64 Octave Mirbeau, « >mbr!nement , #e 3ournal, -= novembre et 1 décembre 6<EE# 6J Pierre 0audin est alors ministre des Qravau$ Publics dans le gouvernement Pierre Waldec:'*ousseau#
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savant, « sur le ameu& plateau de %ierrela'e, au(ourd’hui trans ormé, par l’obstination criminelle des ingénieurs, en immondes marécages de pestilence et de mort ( c’est l), en effet, sur un territoire jugé jadis impropre ) servir de cimeti!re, que l’on rejette « l’énorme lot quotidien de pourriture, de maladie et de mort que l<che, par mille bouches = si (’ose dire = l’intestin ormidable de %aris # ,e savant e$plique que, faute de pouvoir s’enfoncer dans la terre, parce que le roc"er affleure ) la surface, les eau$ fécales, non filtrées et non drainées, « s’écoulent de tous c7tés dans la vallée , « pénètrent dans les puits et polluent gravement les eau$, désormais impropres ) la cuisson et imbuvables# Oes épidémies ne manqueront pas de se développer ) l’occasion de l’>$position Xniverselle de 6EFF, pronostique't'il# ,e savant conclut que, si les ingénieurs sont « irresponsables et intangibles , la ville de Paris, elle, peut engager de grands travau$ pour s’en tirer, mo&ennant cent millions de francs# ,e A décembre 6<EE, enfin, Mirbeau adresse ) la rédaction du 3ournal une « lettre douloureuse , supposée venir d’un autre "abitant de la région infectée, qui lance un appel au secours ( « >insi, à quelques ?ilomètres de %aris, au& portes m*mes de %aris, il se passe, dans tout un pa's industrieu& et ravissant, e&tr*mement peuplé, une chose horrible et criminelle, une destruction et un massacre 2 %arce que des ingénieurs in aillibles se sont lourdement trompés, parce qu’ils ne veulent pas reconna6tre une erreur initiale et qu’ils s’obstinent dans cette erreur, audacieusement, parce que la ville de %aris, stupidement et malhonn*tement, s’acharne à retarder l’heure de responsabilités inéluctables, on empoisonne et on continue d’empoisonner toute une vaste région. @ ceu&/ci, on enlève le pain, à ceu&/là, le travail, à tous, la (oie 2 !n nous enlève et on nous corrompt nos sources et nos ressources... !n rend inhabitable, irrespirable et plus mortelle qu’un marécage de l’> rique centrale, une des plus belles campagnes de 5rance, une des plus réquentées, une des plus riches... Criti"ue radi a!e 2e qui frappe, dans les positions écologistes de l’écrivain, c’est la mise en cause radicale de tout un s&st!me vicié ) la racine et qu’il faudrait donc éradiquer ( aussi bien le s&st!me économique qui est ) la base de tout l’édifice 8le capitalisme industriel et financier; que le s&st!me politique 8la pseudo'démocratie représentative, qui assure l’essor des affairistes et le pouvoir des nantis6=; et le s&st!me culturel 8l’optimisme criminel de l’idéologie scientiste nécessaire ) la nouvelle classe dominante;# 3a cible principale, c’est la société bourgeoise dans son ensemble, telle qu’elle est effectivement par'del) les m&stifications de la propagande républicaine, c’est')'dire soumise au pouvoir de l’argent et ) sa sanctification comme valeur suprême, puisque c’est elle qui porte l’écrasante responsabilité de conduire l’"umanité ) sa perte# 3i, au$ menaces mortelles pesant sur l’environnement, l’on ajoute la menace démograp"ique, fauteuse de guerres et de famines, et ) laquelle, on le sait, Mirbeau oppose la nécessité d’une politique néo'malt"usienne, délibérément anti'nataliste 6A, ce qui constitue l’autre face des luttes écologistes, force sera d’en conclure que ses combats sont toujours les nMtres, qu’aujourd’"ui encore sa lucidité impito&able peut contribuer ) nous éclairer, et que, une fois de plus, cet indigné permanent qu’était Mirbeau aura fait preuve, dans un domaine ne relevant pas de sa compétence stricte, de cette esp!ce de « prescience que lui reconnaissait Yustave Yeffro& dans le domaine des beau$'arts# 0ien s%r, Mirbeau ne saurait pour autant être considéré comme le promoteur de l’écologie politique telle qu’elle s’est définie et a commencé ) s’organiser, au cours des années 6EAF'6E<F, tant au niveau international qu’au niveau national dans de nombreu$ pa&s#
3ur la dimension politique du combat écologiste de Mirbeau, voir par e$emple la farce de 6<E<, #’$pidémie 8recueillie en 6EF4 dans les 5arces et moralités;# 6A Goir notre article « Octave Mirbeau et le néo'malt"usianisme , Cahiers !ctave "irbeau, nI 6=, -FFE, pp# -6J'-JE#
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/llergique ) la forme partidaire, et même ) toute forme d’organisation, il n’aurait sans doute pas ad"éré ) un parti politique se réclamant de l’écologie, pas plus qu’il n’a ad"éré ) quelque groupe que ce soit de la nébuleuse anarc"iste fin'de'si!cle, ni, a ortiori, au Parti 3ocialiste lors de sa création, en 6EFJ# 3on rMle est seulement – mais c’est déj) beaucoup V – celui d’un éveilleur de conscience# Intellectuel ét"ique6<, il ne c"erc"e nullement ) participer ) l’e$ercice du pouvoir, ni même ) conseiller les dirigeants, ni, a ortiori, ) prétendre indiquer au$ larges masses obéissantes la voie ) suivre, mais bien plutMt ) essa&er de faire prendre conscience ) une partie croissante de l’opinion publique, trop souvent ignorante ou blasée, des désastres vers lesquels court aveuglément l’"umanité, tête baissée# Il est ce qu’on appellera plus tard un AhistlebloAer, c’est')'dire un lanceur d’alertes, d’autant plus susceptible d’être entendu que son impact médiatique est bien établi# R cet égard, son message n’a, "élas V rien perdu de son actualité, et « l’optimisme meurtrier qu’il stigmatisait il & a plus d’un si!cle continue de sévir ) travers le monde globalisé, ) la faveur de la pensée unique qui r!gne 8presque; sans partage sur la plan!te# >t, comme en 6EFF, si la nave va, c’est seulement vers l’ab+me# Pierre MI2?>, Xniversité d’/ngers Z Z 1# Z

EMBELLISSEME$TS H’ai connu un brave "omme qui, sous la raison sociale Cuirs et peau&, fit en peu d’années une fortune considérable# Pendant la guerre, il tanna force amadou, corro&a force papier m5c"é, dont on fabriqua des souliers pour nos soldats# 2’était un patriote# /ussi le décora't'on, la pai$ conclue# ,’ambition lui vint# >t quelle autre ambition que d’être député peut bien "anter la cervelle d’un "omme de cette droiture morale et de cette commerciale probité [ Il commen@a par se retirer des affaires, avec les "onneurs de la guerre – on peut le dire, sans image –, puis il ac"eta un domaine, de ceu$ que l’on appelle "istoriques, parce qu’ils ont abrité des amours de roi pa&ées avec l’argent, quelquefois avec le sang des contribuables# Il va de soi que le corro&eur n’e%t point consenti ) en "abiter un autre, car il était démocrate, pratiquait la démocratie de la même fa@on que le patriotisme, aimait l’"umanité, pourvu qu’il la c"auss5t de mis!re# Il se prépara donc, une fois installé, ) jouer un rMle politique# Or, voici ce qu’il imagina# 2"aque dimanc"e, il ouvrait toutes grandes les grilles du c"5teau et livrait le parc au$ réjouissances villageoises# ,e jour de la fête patronale, comme on se trouvait en pleine élection, il voulut, par des embellissements inédits, par une innovation décorative, fi$er la confiance, l’ent"ousiasme, ) tout jamais, dans le c\ur de ses électeurs# Il fit peindre, au$ couleurs nationales, les troncs d’une splendide avenue d’ormes gants qui reliait le village au c"5teau 6E# Oes arbres tricolores V Peut'être les populations virent' elles, dans cette fa@on d’arranger la nature, un go%t s&mbolique du progr!s, des promesses sérieuses de réformes sociales# Il fut élu### Oui, mais les arbres [ ZZZ He voudrais bien savoir ce que les vieu$ arbres, qui ne sont pas électeurs, eu$, ce que les jeunes arbustes et les fleurs sauvages pensent de l’"omme# 2ar il n’est pas possible que
Goir notre communication « Octave Mirbeau, l’intellectuel ét"ique , dans les /ctes du colloque Btre dre' usard hier et au(ourd9hui, Presses Xniversitaires de *ennes, -FFE, pp# 641'64=# 6E Oans #es a aires sont les a aires 86EF1;, l’affairiste Isidore ,ec"at, milliardaire parvenu comme le corro&eur de l’article, voudra lui aussi « aire peindre en tricolore tous les troncs des vieu& et admirables ormes de la grande avenue conduisant ) son c"5teau de Gauperdu#
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les fleurs sauvages, les jeunes arbustes et les vieu$ arbres ne pensent pas quelque c"ose de tr!s particulier sur l’éternel ennemi qui, sous préte$te d’embellissements, s’ac"arne sans cesse contre leur beauté et contre leur vie# >t ce serait intéressant de conna+tre cette opinion arborale et florale qui, pour n’être pas e$primée dans la langue de M# Buesna& de 0eaurepaire -F, n’en serait pas moins curieuse, j’imagine# Gainement, j’ai tenté d’interroger un tr!s vieil olivier du 2ap Martin, auquel les personnes les plus compétentes, qui collaborent au$ Yuides Hoanne et au$ 0aede:er attribuent plus de si$ cents ans -6# 2e doit être un sage, a&ant vu tant de c"oses passer, tant de gens na+tre, mourir et rena+tre dans son ombre# Il & e%t eu certainement grand profit ) tirer d’une "eure de conversation avec ce macrobite vénérable et fort, instruit par l’e$périence de si$ si!cles# Mais l’olivier resta muet et me fit comprendre que ses joies ou ses douleurs et, en général, toutes ses opinions, il ne les confiait ) personne, sinon au vent, au$ insectes et au$ oiseau$# Pourtant, il doit en avoir gros sur son c\ur noueu$, car son "istoire est triste, et il ne faut pas croire que les arbres soient aussi "eureu$ qu’on le dit# Ils ont leurs ennuis comme tout le monde# >t celui'l) en eut plus que d’autres, étant plus vieu$# 3i vous savie] ce qu’il a souffert, "éro^quement, sans se plaindre jamais, sans jamais se révolter, de la bêtise des touristes qui l’admir!rent, des po!tes qui le c"ant!rent, des /nglaises, toujours pareilles, qui vinrent, assises sur un pliant, devant un c"evalet, le peindre en d’innommées couleurs V ,ui, dont les rameau$ sont, comme c"acun sait, le s&mbole de la pai$, il dut voir, pr!s de lui, s’élever une caserne, entendre sans cesse les tambours et les clairons, le cliquetis des ba^onnettes et les commandements de mort# >t, patient, tranquille, résigné, il poussait ses branc"es arc"itecturales, pour faire plus radieuses encore les enfoncées de mer, plus m&stérieuses les fuites de ciel# Maintenant, on va l’abattre# On va l’abattre, lui et les autres qui l’entourent, jeunes et vieu$, grands et petits, et les pins aussi, ces merveilleu$ pins d’/lep au$ formes suggestives, et les caroubiers, et les lentisques, et les délicieuses touffes d’eup"orbe qui croissent au$ fentes des roc"ers, et les roc"ers eu$'mêmes# Oans quelques mois, le 2ap Martin va être rasé, nivelé, peigné, encasinoté, débarrassé de sa végétation glorieuse, fantasque et libre# Il va être embelli, enfin# ,’olivier le sait, et il ne dit rien### mais que pense't' il [### ZZZ 3i j’en crois les journau$ locau$, qui cél!brent la rénovation d’un cap sur le mode "&perl&rique, voici comment la c"ose arriva# Xn /nglais --, qui revenait de Monte'2arlo, vit le 2ap Martin# Il le trouva beau, si beau qu’il n’eut qu’une pensée ( le raser de la base au sommet# 2’est un sentiment tr!s "umain, et les c"oses ne nous paraissent belles, elles n’ont de pri$ pour nous qu’autant que nous pouvons les mieu$ détruire -1# ,e premier besoin de l’"omme, c’est la destruction# H’ai même remarqué que, dans l’admiration que l’"omme a de la mer, il entre une grande part de col!re de ne pouvoir rien c"anger ) cet élément contre lequel les pioc"es sont vaines et ses mines impuissantes# .otre /nglais, dans son ent"ousiasme, songeait donc ) détruire, de fond en comble, ce promontoire qui est resté, de toute la cMte méditerranéenne, le seul point ) peu pr!s intact et inconnu des arc"itectes# >t
Hules Buesna& de 0eaurepaire 86<1<'6E-1; était alors procureur général ) la cour de Paris# Il vient d’être c"argé de dresser l’acte d’accusation contre le général 0oulanger, obligé de quitter précipitamment la _rance le 6er avril# Il vient aussi de publier un roman, "arie 5ougère, sous le pseudon&me de ,ucie ?erpin# Par la suite, il fera partie des anti'dre&fusards les plus intransigeants et se désolidarisera de la c"ambre d’accusation lorsque celle'ci cassera la condamnation d’/lfred Ore&fus par le premier tribunal militaire# -6 >n fait, il se pourrait que ce mat"usalem des oliviers, "aut de trei]e m!tres, e%t dépassé -FFF ans### -.ommé 2alvin W"ite, il travaillait pour une société immobili!re britannique# Il a confié les travau$ de voirie et d’urbanisation du 2ap Martin ) un arc"itecte danois installé ) Menton depuis 6<<A, ?ans Yeorg Qersling 86<JA'6E-F;# -1 Isidore ,ec"at illustrera ) sa mani!re cette loi générale en faisant tuer tous les oiseau$ de son domaine#
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encore ne le connaissait'il qu’imparfaitement, ne s’étant pas encore égaré sous ses ombrages, dans ses retraites tranquilles de bois sacré, où il semble qu’) c"aque pas vont appara+tre des n&mp"es rieuses, où l’on s’attend ) rencontrer ,ucien écrivant ses Cialogues des morts# 2e fut au retour d’une promenade en ces classiques pa&sages que le désir de l’/nglais tourna en rage forcenée# Il ac"eta le 2ap# 2’était le seul mo&en qu’il e%t d’e$primer son émotion ) cette nature qu’il aimait au point de la faire dispara+tre# .on seulement il l’ac"eta, mais il voulut bien aussitMt nous mettre au courant de ses projets d’amour# Ils sont tels qu’on pouvait les attendre d’un "omme aussi émerveillé ( « ` Plus de ces antiques oliviers, s’écrie't'il, plus de ces pins encombrants, plus de ces &euses contrefaites, plus de cette végétation anon&me, plus de ces roc"ers biscornus et sans art, qui dés"onorent le pa&sage V >t place ) l’"orticulture moderne-4 V### Oes pelouses ras tondues et passées au rouleau, des laan'tennis, des jeu$ de paume S des corbeilles de fleurs avec des noms de femmes inscrits dans le milieu, des statues m&t"ologiques, des ponts rustiques en ]inc traversant des ab+mes en pl5tre, des grottes artificielles, en ciment ouvragé avec des frises de coquillage et des bassins où nageront des poissons rouges, où se refl!teront des boules de verre colorié, des voli!res V### 2ar, je vous le demande, sont'ce de vrais oiseau$, les oiseau$ qu’on ne peut regarder ) travers des grillages et qui ne sont pas perc"és sur des perc"oirs d’acajou verni [### >t, au milieu de tout cela, des "Mtels -J, des villas-=, avec des balustrades et des ascenseurs partout V### /u lieu de ce fouillis sauvage qui e$iste, des allées tirées au cordeau, bordées de trottoirs bitumés et ratissés, des massifs de plantes s&métriquement alignés### >t pas d’"erbes inutiles, pas d’arbres qui ne soient minutieusement catalogués par les pépiniéristes V### >nfin, tout le tralala du confort et du progr!s moderne V Xne c"ose l’ennuie, cet /nglais, c’est la mer V 2e bleu, ce vert, ce rose, ce violet, c’est toujours la même c"ose# Il songe ) la teindre de couleurs qui n’e$istent pas et qu’il faudrait inventer S il voudrait la moderniser, la mettre dans le train, dans le mouvement# Il voudrait repeindre le ciel aussi, le ciel dont la vulgarité l’éc\ure# Il se demande quels tapissiers ingénieu$ pourraient draper de tentures ric"es cette monotone cloison de lumi!re S de quels meubles surprenants un ébéniste pourrait décorer la nudité de cette plaine mouvante, "umide jac"!re, fric"e perdue, espace inemplo&able V >t, rêveur, assis ) la pointe de son cap, regardant l’infini de mer et l’infini de ciel, qui éc"apperont toujours ) la verve décorative des tapissiers et au$ bru&antes réclames des agences, il se dit, avec un poignant regret ( « Pourtant, quel c"amp de course cela ferait V Buelle piste V /" V c’est un po!te# ZZZ Il faut en prendre son parti# 2e pa&s, déc"iqueté par les spéculateurs, dés"onoré par les arc"itectes, va devenir le contraire de la *épublique du général 0oulanger -A ( in"abitable# Menton et son cap avaient ) peu pr!s éc"appé ) cette l!pre de plaisirs stupides, ) cette fi!vre malsaine de vie rastaquouérique, qui se développe si étrangement sur ces splendides rivages# Ils offraient au$ gens tranquilles, au$ po!tes, au$ artistes, des jouissances calmes qu’ils ne trouveront plus et qui étaient son apanage, comme la folie des fau$ ne] est celui de .ice, comme la folie du jeu est celui de Monte'2arlo# ,a beauté vierge, le silence de sa nature, ce qui enfin attirait cette catégorie de visiteurs, disparaissent sous les embellissements, les
Isidore ,ec"at prétendra lui aussi faire de l’"orticulture moderne# ,e 4rand D7tel du Cap, construit par ?ans Yeorg Qersling et ouvert en 6<E6, "ébergea notamment le roi d’/ngleterre et l’empereur d’/utric"e# -= ?ans Yeorg Qersling construisit notamment la Gilla 2&rnos, pour l’impératrice >ugénie en 6<E-, et la Gilla /rét"use'Qrianon, en 6<E1# -A Mirbeau a combattu le boulangisme, en particulier dans deu$ articles récents parus dans #e 5igaro ( « ,e Mécontentement 86E janvier 6<<E; et « ,’/venir 86J février 6<<E;# ,e général 0oulanger « le dégoEte absolument , comme il l’écrit ) Paul ?ervieu le -< janvier 6<<E 8 Correspondance générale, ,’bge d’?omme – 3ociété Octave Mirbeau, t# II, -FFJ, p# 16; et il s’emploie donc ) dém&stifier sa légende#
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visiteurs dispara+tront ) leur tour, laissant les "Mtels fermés et les villas vides# >t Menton restera en face de ses coteau$ rasés, de ses bois mutilés# Mais je me demande où l’on pourra bien aller pour fuir la manie grandissante des « embellissements , qui transforment, en casinos, montagnes, plages, forêts# >st'ce dans les steppes de l’/sie [ ?élas V le jour où deu$ /nglais seront venus s’installer l), le lendemain nous & verrons surgir des "Mtels, des casinos, des t"é5tres# >t M# Paulus -< viendra & gambiller ses c"ansonnettes, et Mme 3ara" 0ern"ardt & mourir dans les lumi!res électriques, conformément au$ lois du t"é5tre parisien# Octave Mirbeau #e 5igaro, -< avril 6<<E Z Z %# &E L’AIR ' R Paris, les p"ilosop"es de l’optimisme meurtrier ne voient pas la mis!re# .on seulement ils ne la voient pas, ils la nient# ` .ous avons décrété l’abondance générale, disent'ils### ,e bon"eur fait partie de notre constitution### Il est inscrit sur nos monuments, et fleurit gaiement ) nos fenêtres, enseigne nationale### Il n’& a de pauvres que ceu$ qui veulent l’être, qui, par une étrange aberration, s’obstinent ) l’être### 2e sont des entêtés### Par conséquent, qu’ils nous donnent la pai$ V### >t s’ils bronc"ent, des coups de fusil V### >t comment verraient'ils la mis!re [ Paris la cac"e, sous son lu$e menteur, comme une femme cac"e, sous le velours et les dentelles de son corsage, le cancer qui lui ronge le sein# Pour ne pas entendre les cris qui montent des enfers sociau$ -E, Paris étouffe le lamento de la mis!re dans l’orc"estre de ses plaisirs# /ucune voi$ de pauvre diable ne traverse, ne peut traverser le bruit continu des fêtes et le remuement d’or des affaires# Il n’& a que les e$plosions1F qui, de temps en temps, avertissent que des misérables sont l), asse] désespérés de la vie pour rêver, dans leurs cervelles saturées de souffrances, l’universelle destruction et se complaire dans l’ivresse sauvage du néant# >t l’on s’étonne V >t l’on s’indigne V >t l’on réclame, ) grands cris d’épouvante, la suppression e ces "ardis criminels qui ne vous laissent plus la liberté de jouir, sans terreur, au t"é5tre, que l’on d&namite, des attitudes voluptueuses des ballerines S au restaurant, où l’on tue, des bons vins qui disposent ) la joie et vous font la c"air vibrante# 3avent'ils seulement qu’il e$iste, entassés dans des demeures trop étroites et malsaines, des milliers et des milliers d’êtres "umains pour qui c"aque aspiration d’air équivaut ) une gorgée de poison et qui meurent de ce dont vivent les autres [ ` ,’atmosp"!re où nous dormons, me disait un ouvrier, est tellement viciée que c"aque matin, quand je me réveille, a&ant d’ailleurs mal dormi, j’ai toujours la sensation d’une petite asp"&$ie# 2e n’est que dans la rue, en allant ) mon travail, que, peu ) peu, mes poumons parviennent ) se décrasser des poisons absorbés pendant la nuit### >t vous pense] si j’& vais gaiement, au travail, avec le front serré, la gorge sifflante, l’estomac mal en train, les
,e c"ansonnier Paulus 86<4J'6EF<; a ) son actif « >n revenant de la revue , qui a beaucoup fait pour la gloire du général 0oulanger# Mirbeau lui a jadis consacré un de ses %etits poèmes parisiens, paru dans #e 4aulois le -4 juillet 6<<-, sous le pseudon&me de Yardéniac# -E Goir notre étude !ctave "irbeau, Denri Farbusse et l’en er , -FFJ, 14 pages, accessible sur Internet 8"ttp(KKaaa#scribd#comKdocK-1J<AE4KPierre'Mic"el'Octave'Mirbeau'?enri'0arbusse'et'lenfer;# 1F /llusion au$ premiers d&namitages perpétrés par des activistes anarc"istes, dans le cadre de ce qu’ils appelaient « la propagande par le ait # 2es attentats vont susciter en retour l’adoption de lois répressives et liberticides, dites « lois scélérates , en décembre 6<E1 et début 6<E4#
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jambes molles### 2omment voule]'vous que les enfants ne soient pas malades [ >t la femme, je me demande où elle trouve la force de résister ) ce lent et continuel empoisonnement### >t c’est sans rem!des### et c’est abominable V### Oans les maisons où l’on nous force ) "abiter, nous autres purotins, il n’& a pas d’air### Où en prendre [ ,a porte s’ouvre sur un couloir ou un palier, empuanti par les émanations des cabinets et des plombs### ,a fenêtre, sur une cour profonde comme un puits, où flottent, dans l’air déj) irrespirable des villes, tous les germes mortels, où tourbillonnent tous les pullulements bacillaires que peuvent produire les ordures stagnantes et volantes de cent cinquante ménages parqués en d’obscures cellules# H’aime mieu$ ne pas ouvrir et ne respirer que nos odeurs ) nous# On a fait des révolutions en criant ( COu pain V Ou pain VD On pourrait en faire une en criant ( COe l’air V Oe l’air VD Mais comme les révolutions, jusqu’ici, ne nous ont pas donné davantage de pain, il faut croire qu’elles ne nous donneraient pas davantage d’air pur16### /lors, quoi [ 2ar c’est ainsi# .on seulement les pauvres n’ont pas de pain, mais, dans les villes, ils n’ont pas d’air# ,ise] l’effra&ant rapport que le docteur ,ongo1- vient d’adresser, sans le moindre succ!s d’ailleurs, ) ses coll!gues de la 3ociété médicale du di$'septi!me arrondissement# Il e$prime le v\u suivant ( « Qout être "umain ne pourra "abiter un local d’une capacité inférieure ) cent mètres cubes# Il faut ) l’"omme, pour vivre, cent m!tres cubes d’air pur par vingt'quatre "eures# /u' dessous de quoi c’est l’asp"&$ie# Or les logements n’ont en mo&enne qu’une capacité de trente m!tres# >t dans ces trente m!tres sont entassés la famille, le c"ien, le c"at, les oiseau$, sans compter les fleurs qui e$"alent de l’acide carbonique, durant toute une nuit de "uit "eures# /joute] que, le plus souvent, ces trente m!tres ne forment qu’une seule pi!ce, tout ) la fois cuisine et c"ambre ) couc"er, que la c"eminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’o$&g!ne utile et rejettent les ga] dangereu$ S qu’) c"aque entreb5illement de la porte entre de l’air qui a passé, de c"ambre en c"ambre, dans toute la maison, de l’air qui est allé ventiler les alcMves pulmonaires d’un tuberculeu$ d’en "aut, d’un catarr"eu$ d’en bas# 2onclusion ( maladie et mis!re, et finalement mort# *ésumant sa requête d’une fa@on pratique, le docteur ,ongo pose les conclusions suivantes ( « 2onsidérant que l’air et la lumi!re sont nécessaires ) la vie S que l’air et la lumi!re sont distribués en quantité tr!s insuffisante au$ "abitants des quartiers pauvres, la 3ociété médicale du di$'septi!me arrondissement e$prime les v\u$ suivants ( « 6# Qout lieu d’"abitation devra avoir une capacité minimale de cent mètres cubes pour c"aque unité "umaine S « -# 2e local prendra jour sur une rue dont la largeur sera égale au moins ) la "auteur totale de la maison, ou sur une cour ) surface égale ) un carré dont le cMté mesurera la "auteur de la maison S « 1# 2"aque pi!ce de ce logement devra être d’une capacité minima de JF m!tres cubes, et être percée d’au moins une fenêtre ) surface minima de deu$ m!tres carrés# On en rit encore# ZZZ
O!s 6<<J, dans « /gronomie , où apparaissait l’affairiste ,ec"at, Mirbeau dénon@ait l’éc"ec de la *évolution, qui n’avait fait que remplacer une caste d’e$ploiteurs par une autre caste d’e$ploiteurs tels que ,ec"at ( il & e$primait « l’amer sentiment de l’inanité de la (ustice humaine, de l’inanité du progrès et des révolutions sociales qui avaient pour aboutissement G #echat et les quinze millions de #echat # 1.ous n’avons pas d’informations sur ce médecin, si ce n’est qu’il sera qualifié d’ancien « anarchiste par #a Croi& en 6E6-, apr!s sa conversion ) la foi de ses p!res# Gu le contenu de son rapport, il mérite sans doute ce qualificatif###
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,es optimistes qui conduisent les peuples, qui fabriquent les lois, ne veulent jamais avoir devant les &eu$ que des spectacles souriants, que la vue des bon"eurs égo^stes# Hamais ils ne sont descendus dans les lieu$ de souffrance et de torture où des millions d’êtres agonisent, tués par la société qui ne prot!ge que les ric"es et les "eureu$# O’où qu’ils viennent et quel que soit le mensonge qui les apporte au pouvoir, mensonge monarc"ique ou mensonge révolutionnaire, ils n’ont qu’un but ( désarmer les petits, armer les grands# R c"aque réforme nouvelle, c’est un peu de laine qu’ils arrac"ent au corps transi des pauvres, un peu de soie qu’ils mettent au$ membres réc"auffés des ric"es# Parfois, sur leur c"emin, entre la table, où ils ont gavé leurs ventres, et le lit, où ils vont épuiser leurs moelles, ils rencontrent, ) l’angle des rues, , sous les portes coc"!res, des êtres affalés dans la boue et qui implorent# Mais quels sont ces misérables qui osent tac"er de leurs guenilles la ric"esse des fa@ades illuminées, assombrir de leur navrement l’insouciante et féroce gaieté des passants [ .e sait'on pas que les vrais pauvres ne mendient pas, ne se montrent pas, et qu’ils cr!vent, inentendus, dans leurs trous, ordures sur de l’ordure [ >t les optimistes maugréent contre la police, qui tol!re ces e$"ibitions de figures "5ves, de corps tordus, de lambeau$ vermineu$ S contre la voirie, qui n’empile pas dans les tombereau$ matineu$, avec les épluc"ures sordides des cuisines, ces sordides déc"ets "umains# >t je ne puis m’empêc"er de penser ) cet effra&ant, ) cet abominable défi porté jadis par Yambetta ) toute la douleur "umaine ( « Il n’& a pas de question sociale11# Octave Mirbeau #’$cho de %aris, -6 novembre 6<E1 Z Z (# Z

EMBR)$EME$T *I+ H’ai re@u les doléances d’un "abitant de Poiss&# He les donne telles quelles, dans leur désordre un peu fiévreu$, mais impressionnant# Il se peut qu’elles soient e$agérées# ## Pourtant, leur caract!re de sincérité me frappa# « Gous save], me dit'il, ce qui se passe c"e] nous# Mais vous le save] mal, car la plupart des journau$, au lieu de dénoncer le crime, violemment, comme ils auraient d% le faire, l’ont atténué, enguirlandé, quand ils ne l’ont pas défendu### He ne veu$ pas rec"erc"er s’ils ont subi des amitiés, obéi ) des influences# ca n’est pas mon affaire# ## >" bien, voici la vérité### R 3aint'Ouen'l’/umMne, ?erbla&, /c"!res, Poiss&, 2arri!res'sous'Poiss&, etc#, toutes les terres sont empoisonnées par ce qu’ils appellent l’épandage des ordures parisiennes### 2’est un véritable désastre, momentané, je veu$ le croire, nullement intentionnel, j’en ai la conviction# Mais nous en souffrons cruellement# .ous avons passé par des jours de véritable affolement, et j’ai cru que nous allions revoir les sc!nes sanglantes et frénétiques des anciennes jacqueries# ,e pa&san est lourd ) remuer, c’est une masse inerte qu’on ne déplace pas facilement### Xne fois en branle, on ne l’arrête plus V### ,’"istoire est l) pour nous dire combien, alors, il devient sauvage et atroce V### 2ette effervescence se calme un peu, maintenant, parce que nous avons des promesses de prompte réparation# ,es autorités enquêtes et les commissions fonctionnent### Mais qu’on ne nous leurre pas et qu’on se "5te V On aurait tort de penser que nous nous résignons### .ous attendons, voil) tout### Mais nous voulons qu’on nous rende nos c"amps, nos sources, la pureté de notre air, le droit de vivre et de travailler### ,)'dessus nous serons intraitables, je vous le jure#
Oans un discours prononcé au ?avre le 6< avril 6<A-, Yambetta avait dit e$actement ( « 1l n’' a pas de remède social, parce qu’il n’' a pas une question sociale. 1l ' a une série de problèmes à résoudre #
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,’"abitant de Poiss& esquissa un geste énergique et mena@ant### Puis il poursuivit sur un ton de plus paisible narration# « He voudrais que vous vinssie] passer quelques jours c"e] nous# Gous ne reconna+trie] plus ce pa&s que vous ave] aimé# >n bien des endroits, les cultivateurs, ) l’été, n’ont pu enlever leurs récoltes S d’autres, ) l’automne, n’ont pu faire leurs labours, ni leurs semailles, et, partout, sources et puits sont empoisonnés# Ici, les c"amps sont transformés en lacs d’ordures qui ne tarissent jamais S l), en ignobles bourbiers où enfoncent les c"evau$ jusqu’au poitrail, et les c"arrettes jusqu’au mo&eu# Prene], si vous en ave] le courage, une motte de cette terre et presse]'la# Il en sort du pus comme d’un abc!s et d’une c"air gangrenée# Il n’est pas jusqu’au$ routes sur lesquelles on ne patauge dans deu$ pieds de caca# 2roirie]'vous que le c"emin de "alage de la 3eine n’est plus, sur de longs parcours, qu’un inaccessible égout qui roule, ) découvert, les pires déjections [ O" V elle est jolie, la 3eine V Ils sont jolis, les prés fleuris qu’elle arrose V ,a 3eine, qu’on voulait épurer, n’a jamais coulé, entre ses berges souillées, une eau plus sinistrement mena@ante et mortelle V H’engage les amoureu$ ) aller rêver, le soir, dans la mollesse et dans les parfums des courants# /" oui V Xn instant l’"abitant de Poiss& s’interrompit, eut un sourire ironique, et il dit ( « ,es c"oses les plus tristes ont souvent des dessous d’un irrésistible comique# >t, ) la minute même où je vous parle, je revois M# Pierre 0audin venant, en grande pompe administrative, flanqué d’illustres personnages et de fonctionnaires bien gras, inaugurer ce nouvel état des c"oses, qu’ils appelaient une admirable conquête moderne V >t je l’entends encore, M# Pierre 0audin, qui disait, en nous montrant, d’un geste auguste, tous ces c"amps et toutes ces prairies inondés de ce que vous save] ( « /dmire] comme la *épublique, aidée de la science, est une source de progr!s pour l’"umanité et de ric"esse merveilleuse pour tout le monde# ,’année proc"aine, éblouis, fascinés par toutes les belles moissons qui couvriront ce sol récupéré, vous vous écriere], dans une fervente action de gr5ces envers notre *épublique fraternelle, ( C2omment en un blé pur cette m### s’est'elle c"angée [D >" bien, il devrait revenir voir @a, M# Pierre 0audin V .ote] que je n’accuse pas M# Pierre 0audin# 2’est un ministre, il ne sait pas, cet "omme V Puis, redevenant grave, tout ) coup ( « Mais il ne s’agit pas de @a V >t ce n’est pas le temps de rire# He reprends# Pour ravitailler d’eau potable – car les sources et les puits ne contiennent plus que de la mort – toute cette importante et industrieuse région, en attendant que des canalisations nouvelles soient construites, ce qui nécessitera de grands frais qu’on n’avait pas prévus, on fait circuler, dans les villages, les bourgs, les villes, des tonneau$ pleins d’eau pris dans l’Oise, ) un endroit tr!s éloigné, du reste, et où l’on affirme que l’eau n’est pas absolument mauvaise# On ne va pas jusqu’) nous donner de bonne eau, on veut bien nous en donner qui ne soit pas absolument mauvaise# >t c’est lamentable ) voir, ces distributions insuffisantes, parcimonieusement rationnées, où c"acun se rue, c"argé de cruc"es et de seau$, d!s que la sonnette annonce au$ populations le passage des c"arrois aquatiques# On se croirait revenu ) di$ si!cles en arri!re V >t ce n’est pas tout V 3uppose] – ce qui n’a rien que de tr!s normal – que l’"iver se fasse, tout ) coup, tr!s rigoureu$, que l’Oise g!le et se couvre d’une épaisse couc"e de glace [### Buelles complications V### >t nous voil) dans de beau$ draps V### 3i je vous disais que des villages entiers ont eu l’idée de quitter un pa&s désormais maudit, où ils n’avaient plus ) attendre du sol, au lieu des anciennes récoltes, que de la maladie, et de la ruine, et de la mort [### Oes projets terribles s’ébauc"aient, le soir, dans les cerveau$ e$altés# CPuisqu’on nous prend nos c"amps, mena@aient quelques'uns, et qu’on nous c"asse de c"e] nous, e" bien, nous nous vengerons###D Ils ne parlaient de rien moins que de s’armer de leurs fau$, de leurs bêc"es, de leurs "o&au$, pour de farouc"es massacres de Parisiens### Oes vieillards disaient aussi ( C2e n’est pas asse] que Paris nous ravisse nos enfants les plus intelligents et les plus robustes V###>n éc"ange de cette force perdue pour nous, gaspillée par la

capitale, ils nous donnent quoi [ Oe la m### ### Il faudrait br%ler Paris VD On n’en est plus, aujourd’"ui, ) cette e$altation paro$&ste et un peu puérile### Mais so&e] s%r, c"er Monsieur, que tout le monde veille et qu’en attendant les réalisations promises, une forte "aine gronde sourdement dans les 5mes# Personne n’abandonne les justes revendications### On les réclamera, 5prement, jusqu’au bout###Il & a des quantités de gens spoliés, frustrés, menacés de ruine et de faim et qui demandent justice# Il faudra bien qu’on la leur donne V### « Qout cela parce que les ingénieurs sont une sorte d’7tat dans l’7tat, une puissance intangible dont l’insolence et la suffisance professionnelle croissent en raison de leur incapacité V### Xne caste privilégiée, souveraine, t&rannique, sur laquelle aucun contrMle n’est jamais e$ercé et qui se permet tout ce qu’elle veut, et comme elle le veut V### Buand, du fait de leur incurie notoire ou de leur entêtement s&stématique, une catastrop"e se produit – et Oieu sait s’il s’en produit de terriblement variées, partout où ils r!gnent en ma+tres V –, ce n’est jamais eu$ sur qui p!sent les responsabilités### Ils sont inviolables et sacro'saints### Ils se tirent toujours des pires mal"eurs avec une aisance admirable, des dotations nouvelles, de nouvelles décorations et plus de morgue que jamais V### 2e sont les petits qui, n’en pouvant mais, et pour leur avoir obéi, paient pour ces "auts seigneurs S de leur situation, de leur liberté, comme toujours V### Oans cette affaire qui nous occupe, la Gille de Paris verra bientMt ce que les ingénieurs lui auront co%té de millions supplémentaires, que vous autres, braves contribuables, paiere], selon l’usage éternel# ,’"abitant de Poiss& ajouta, apr!s un silence ( « .ote] bien que je ne suis pas l’ennemi de l’épandage, dans un sol approprié, des eau$ d’égout, et je suis convaincu que c’est l), en effet, quand on l’applique rationnellement, une source de ric"esse pour tout pa&s agricole et mara+c"er### ,’/llemagne qui, depuis longtemps déj), a, c"e] elle, établi ce s&st!me, s’en trouve le mieu$ du monde### >lle a fertilisé des terrains incultes, sans aucun préjudice pour la santé publique# On peut faire de même c"e] nous### Mais il faut de la prudence et de l’"onnêteté, et ne pas demander ) la nature plus qu’elle ne peut donner### Il & eut de grandes fautes commises, mais, en somme, elles sont réparables### Bue la Gille de Paris, sans vouloir trop ruser avec les commissions qu’elle nomme et les multiples enquêtes qu’elle prescrit, reconnaisse son erreur, ou plutMt l’erreur de ses ingénieurs, incapables, indolents ou présomptueu$ S qu’elle paie noblement les justes indemnités au$ mal"eureu$ dont elle a – c’est bien le cas de le dire – empoisonné la vie et immobilisé le travail, et ce n’aura été qu’une alerte, c"aude, il est vrai, mais passag!re### Oans quelque temps, on ne s’en souviendra plus### Mais qu’elle fasse vite V### >t S sur ces mots, le brave "abitant de Poiss& se leva et partit, réconforté sur les prés embrénés qu’arrose la 3eine### M tendre Oes"ouli!res14# Octave Mirbeau #e 3ournal, -= novembre 6<EE Z Z ,# Z

EMBR)$EME$T *II+ ,’"abitant de Poiss&, qui est un brave "omme, je le jure, mais un "&giéniste insuffisamment informé, m’avait mal renseigné, l’autre semaine# 3es récriminations n’avaient
/ntoinette Oes"ouli!res 86=A'6=E4; est une poétesse du Yrand 3i!cle, figure de transition entre le classicisme et les ,umi!res, qui, ) ldégal de Mlle de 3cudér& ou de Mme de 3évigné, fit la gloire du se$e féminin# 3on \uvre mélancolique refl!te des convictions de Moderne dans la grande querelle littéraire de la fin du si!cle#
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aucune raison d’être pour Poiss& qui, éloigné et séparé par la 3eine des terrains d’épandage, n’a nullement ) souffrir de leurs pollutions# >n revanc"e, pour les autres pa&s, elles étaient bien trop molles, car le mal & est infiniment plus grand qu’il le disait et, ) l’"eure actuelle, parmi les ruines déj) causées et les désastres futurs mal"eureusement trop prévus, on ne voit pas comment on peut le réparer# H’ai voulu avoir, comme on dit, le c\ur net de ces c"oses, et je suis allé, avec un savant tr!s au courant des multiples questions de l’épandage, visiter le fameu$ plateau de Pierrela&e, aujourd’"ui transformée, par l’obstination criminelle des ingénieurs, en immondes marécages de pestilence et de mort# 2es terrains auront eu une destinée vraiment mélancolique, et leur "istoire est curieuse# Ils furent ac"etés en 6<=A, je crois, par la Gille de Paris, qui avait eu l’idée c"armante d’établir l) un cimeti!re – le plus vaste du monde – afin – Oieu, que les morts sont gênants et qu’ils prennent de place V – de se désencombrer de ses c"ers macc"abées au profit du département de 3eine'et'Oise# Par mal"eur cette jo&euse idée fut vite abandonnée, pour cette raison uniquement géologique – on ne pense pas ) tout – que le sol n’était pas asse] profond ni poreu$ et qu’il e%t été dangereu$ d’& enfouir même les cadavres de rats# >n effet, la couc"e de terre végétale ne mesure que quarante centim!tres au plus, et le roc"er est immédiatement au'dessous# 2e territoire, destiné au$ villégiatures éternelles, resta donc pour compte ) la Gille, qui laissa les c"ardons libres d’& cro+tre et les corbeau$ d’& tenir, dans les solitudes incultes, leurs réunions funéraires# ,orsque, quin]e ans plus tard, la Gille de Paris éprouva le besoin de se débarrasser de ses eau$ d’égout, comme elle avait eu l’idée d’e$iler ses morts, elle se dit ( « H’ai ) Pierrela&e d’immenses terrains qui feraient merveilleusement mon affaire# 3’ils sont impropres ) recevoir, comme il convient, nos morts, ils doivent l’être bien davantage ) recevoir nos ordures V 2’est grand dommage V Mais les ingénieurs consultés déclar!rent qu’il n’e$iste pas de terrains impropres ) recevoir quoi que ce soit, du moment qu’ils auront décidé que ces terrains seraient propres ) quelque c"ose# Il ferait beau voir que des terrains se révoltassent contre l’omnipotence et la pol&tec"nique des ingénieurs# >t ce pauvre plateau de Pierrela&e, qui avait été jugé inapte ) contenir des cadavres, fut jugé admirable pour recevoir l’énorme flot quotidien de pourriture, de maladie et de mort que l5c"e, par mille bouc"es – si j’ose dire –, l’intestin formidable de Paris### >t pendant que nous sortions de 3aint'Ouen'l’/umMne, par la route de Mér&, en devisant de ces c"oses délicates – alle], alle], jeunes filles, cueillir des bleuets dans les blés –, nous aper@%mes tout ) coup, au loin, un lac immense# Il luisait sous le p5le soleil d’"iver et les nuages miraient en lui leurs formes c"angeantes et vagabondes# ,e savant me dit ( ` 2ela vous para+t tr!s joli, ce lac### Il n’& manque, n’est'ce pas, que des restaurants autour, comme en 3uisse V### >" bien V vous alle] voir, tout ) l’"eure, vous alle] sentir, surtout, car ce lac, c’est du caca, ou ) peu pr!s### O’ailleurs, toute la basse plaine et toute la vallée sont du caca### 2’est c"armant V### ,e savant n’avait dit que trop vrai# ,’odeur, en approc"ant du lac, nous fut suffocante et intolérable# >t des c"oses ine$primables, molles et noires, flottaient sur l’eau épaisse et gluante### /lors le savant m’e$pliqua ( ` ,’épandage des eau$ d’égout ne se peut pratiquer que dans des terrains sableu$ a&ant, comme en certaines parties des territoires d’/c"!res et de Qriel, un sous'sol de un m!tre cinquante ) deu$ m!tres# >ncore faut'il que ces terrains soient préparés ) recevoir cet épandage, qu’ils soient mis en culture selon des procédés perfectionnés et que le déversement quotidien ou intermittent des eau$ n’e$c!de pas une certaine quantité, tr!s facile ) calculer, d’ailleurs, et au'del) de quoi, c’est l’empoisonnement d’un pa&s et tout ce que vous vo&e] l)### .aturellement, rien de tout cela n’a été fait ) Pierrela&e# ,e sous'sol n’est que du roc S aucune

préparation n’a été donnée ) la terre, en pleine défric"e dans plusieurs de ses parties et couvertes de racine d’arbres qu’on n’a point encore arrac"ées# ,a culture & est nulle# On & voit parfois un attelage de b\ufs tous les "uit jours, qui labourent on ne sait quoi### et seulement, je pense, pour animer d’un peu de vie la détresse morne du pa&sage# >nfin, on déverse sans compter, sans calculer, une quantité d’eau fécale, prodigieuse et folle### Il en résulte, mon c"er Monsieur, que les eau$, rencontrant ) quarante centim!tres la couc"e solide de roc"er, glissent, se précipitent, s’écoulent de tous cMtés dans la vallée, enva"issent les carri!res et font des lacs comme celui que vous vo&e] ici### Par les failles du roc"er, ces eau$, non filtrées, pén!trent dans les puits, ainsi que dans les rus ou ruisseau$ qui alimentent le pa&s, et dont l’étiage a plus que triplé, de même que celui des puits, ) 3aint'Ouen, 7pluc"es, Maubuisson, parti du second mois de l’épandage### >t toutes ces eau$, non drainées, ) peine filtrées par des terres de trop mince épaisseur, reviennent indirectement ) l’Oise, qu’elles empoisonnent### Goil), jusqu’) présent, le résultat le plus clair de l’épandage# Il fit une pause, puis il reprit ( ` 2’est entre Pontoise et Mériel que sont placées les prises qui fournissent d’eau potable les villes de Pontoise, 3aint'Ouen'l’/umMne, ,’Isle'/dam, >ng"ien et Montmorenc&# ,es ingénieurs de la Gille de Paris affirment que le décret d’utilité publique leur donne le droit d’écouler le contenu de leurs drains dans l’Oise# Or, ces drains n’e$istent pas encore, et l’on peut se demander, non sans effroi, étant donné l’incapacité de ces terres ) filtrer l’eau, si, lorsque ces drains e$isteront, ils fonctionneront suffisamment pour épurer ces eau$ "orribles et mortelles### >t puis, mon c"er monsieur, le décret de 6<E= qui autorise la Gille de Paris ) e$proprier les terres et défoncer les routes pour poser ses conduites, ne conf!re, en aucune fa@on, ) des ingénieurs, le droit de modifier la composition c"imique de l’Oise, qui n’a rien ) voir avec le département de la 3eine# ,e même décret oblige la Gille ) n’écouler dans l’Oise ou dans la 3eine que des eau$ c"imiquement pures, et il est prouvé, par des anal&ses officielles, que nos ruisseau$, qui servent de drains ) la Gille de Paris, titrent de quin]e ) vingt'cinq milligrammes en a]ote nitrique, quarante degrés "&drométriques, et qu’ils contiennent de dou]e mille ) deu$ cent quarante mille bactéries par centrim!tre cube V### Goil) V ,’odeur se faisait de plus en plus forte# ,es e$"alaisons des eau$ putréfiées nous piqu!rent les narines# ,e savant alluma sa pipe, et il poursuivit ( ` ?ein, qu’en dites'vous, de cette odeur [ >t vo&e]'vous les jolies épidémies de toute nature, en train d’éclore, pour l’été proc"ain### ca va être c"armant, avec l’>$position### Mais je ne vous ai pas encore signalé le fait le plus grave# ,e voici, dans toute sa beauté### ,a 2ompagnie générale des eau$ distribue dans toute la vallée de Montmorenc& – & compris la ville de 3aint'Oenis – l’eau de la rivi!re l’Oise, reconnue convenable pour l’alimentation# ,a prise de la 2ompagnie se trouve ) Mér&'sur'Oise# Or, l’anal&se c"imique de cette eau – remarque] bien –, de cette eau d’alimentation, a permis de constater que, depuis les bienfaits de l’épandage, il e$istait, par litre, dans l’eau distribuée, ) 0eaumont, quatre milligrammes d’a]ote nitrique S ) ,’Isle'/dam, cinq S ) 3aint'Ouen'l’/umMne, neuf# Oans le ruisseau situé immédiatement au'dessus de la prise de Mér&, l’eau dose e$actement vingt milligrammes d’a]ote nitrique# 2’est asse] vous dire que les eau$, qui contiennent en outre di$ pour cent d’ammoniaque libre, et plus de quatre'vingt mille bactéries par centim!tre cube, sont absolument impropres ) la cuisson des aliments, et imbuvables, ) moins qu’on ne veuille se suicider# ,a grande question qui se pose, outre toutes les petites questions particuli!res, est donc de savoir si la Gille de Paris peut impunément mêler au$ eau$ d’alimentation de toute cette vallée c"armante et "eureuse, des eau$ d’origine suspecte, et si elle a le droit de jeter du poison dans les sources### >" bien, non V### >t on le lui fera voir de force, si elle ne veut pas se soumettre de bonne amitié### ` Mais se soumettra't'elle [###

` Il est possible qu’elle suive l’entêtement de ses ingénieurs### ,es ingénieurs sont bien tranquilles, eu$### Ils sont irresponsables et intangibles### Mais la Gille ne l’est pas### /vec les nouveau$ travau$ qu’elle doit entreprendre pour remettre les c"oses dans un état normal, avec les indemnités qu’elle devra pa&er, j’estime qu’elle peut, maintenant, s’en tirer avec cent millions### 3i elle s’obstine### a" V dame V### >t il fit un geste qui était une menace et qui dessinait dans l’air des formes de catacl&sme### ` /llons maintenant sur le plateau, me dit le savant# Gous alle] voir comment les ingénieurs travaillent### Octave Mirbeau #e 3ournal, 1 décembre 6<EE Z Z -# Z 2arri!res'sous'Poiss&1J, A décembre 6<EE Monsieur, Puisque #e 3ournal est le seul journal, ou ) peu pr!s, qui ait osé prendre carrément notre défense et faire siennes nos revendications 1= S puisque vous ave] compris qu’il ne s’agit point ici de simples intérêts particuliers, si respectables et sacrés qu’ils puissent être, mais qu’il & va d’un intérêt général de premier ordre, d’une nécessité vitale, si je puis dire, d’une question universelle de salubrité publique, ce qui sera peut'être compris plus tard et trop tard, comme toujours S puisque c’est Paris lui'même que vous défende] et que nous défendons tous contre sa propre folie, car cette mort qu’il nous envoie, cro&ant s’en débarrasser, nous la lui rendrons au centuple, "élas V par une invasion formidable d’épidémies de tous genres1A, jusques et & compris la peste et le c"oléra, souffre] que je m’adresse ) vous aujourd’"ui, en toute confiance# Oepuis que l’épandage cause sur nos territoires putréfiés les multiples désastres, dont pour nous, d’ailleurs, faute de les conna+tre et de pouvoir les classer tous, T###U 1< qu’une faible partie, il est venu c"e] moi beaucoup de journalistes, non pour mon mérite, certes, mais parce que j’ai ce privil!ge ou cette malc"ance, c"oisisse], d’être un personnage important, ce qu’on appelle Cune grosse légumeD# He ne m’en vante pas, cro&e]'le bien, et je n’en tire nul orgueil, bien au contraire# Goici# Il est venu c"e] moi beaucoup de journalistes, c’étaient de c"armants compagnons, et fort parisiens# /i'je besoin de l’attester [ 3eulement je suis "eureu$ de rendre "ommage, en passant, ) l’e$cellence de leurs intentions, non moins qu’) leur jo&eu$ appétit, quelques'uns d’entre eu$ a&ant bien voulu me faire l’"onneur de s’asseoir ) ma table# Ils me
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Il s’agit d’une lettre censée avoir été écrite par un "abitant de 2arri!res'sous'Poiss& et adressée soit ) Mirbeau lui'même, soit, par son truc"ement, au rédacteur en c"ef du 3ournal, ) qui l’écrivain l’a fait suivre# .ous n’en connaissons que le manuscrit et ne savons avec certitude si le te$te a été effectivement publié S toujoues est'il que nous ne l’avons pas trouvé# 0ien s%r, cette pseudo'lettre est enti!rement de la main de Mirbeau qui, pour donner plus de force ) ses récriminations, s’appuie sur des protestataires fictifs# 2’est déj) ce qu’il avait fait dans sa « 2omédie des 0eau$'/rts de 6<<6, dans les colonnes de %aris/3ournal 8articles recueillis dans ses %remières chroniques esthétiques;# 1= /llusion au$ deu$ articles de Mirbeau intitulés « >mbr!nement 8voir supra;# 1A *appelons que Mirbeau a consacré ) ce sujet une farce en un acte, #’$pidémie 86<E<;, où il mettait en cause l’irresponsabilité des politiciens en mati!re de salubrité publique, comme Ibsen l’avait fait de son cMté dans :n ennemi du peuple# 1< Mot indéc"iffrable, ce qui rend la p"rase difficile ) comprendre#

parurent, je l’avoue, plus préoccupés de #a Felle Délène1E et des dessous du )ambour4F que de la question du filtrage des eau$ ( ) c"acun sa t5c"e, n’est'ce pas 46 [### Ils ne demandaient d’ailleurs qu’) seinstruire, ce que je tentai de faire de mon mieu$# He leur communiquai tous les renseignements tec"niques ) ma disposition, tous les rapports, toutes les enquêtes, et aussi toutes les anal&ses, définitions officielles, faites par nos meilleurs c"imistes# He les conduisis, munis de bons cigares, sur les lieu$ – c’est bien le cas de le dire V – sur les lieu$ du crime4-# Ils s’indign!rent généreusement, m’annonc!rent de proc"ains articles T###U41 et le commencement – enfin – d’une campagne terrible qui, que, dont, ) laquelle, etc#, etc# /" V a" V me disais'je réconforté# ca va marc"er V >t puis, rentrés c"e] eu$, ils se turent### Ils se turent aussi compl!tement qu’il est possible de se taire### Gainement j’attendis, an$ieu$ et frénétique# *ien re@u que des attendrissements sur les 0oers 44### >n vain, je c"erc"ai dans leurs feuilles un éc"o de leur étonnement douloureu$, et de nos col!res, un appui – a" V avec quelle émotion, par quels serments promis V – un appui ) nos justes et persistantes revendications### Ils se turent# *ien### toujours rien que des attendrissements sur les 0oers# /insi, ) quelques :ilom!tres de Paris, au$ portes mêmes de Paris, il se passe, dans tout un pa&s industrieu$ et ravissant, e$trêmement peuplé, une c"ose "orrible et criminelle, une destruction et un massacre V Parce que des ingénieurs infaillibles se sont lourdement trompés, parce qu’ils ne veulent pas reconna+tre une erreur initiale et qu’ils s’obstinent dans cette erreur, audacieusement, parce que la ville de Paris, stupidement et mal"onnêtement, s’ac"arne ) retarder l’"eure de responsabilités inéluctables, on empoisonne et on continue d’empoisonner toute une vaste région# R ceu$'ci, on enl!ve le pain, ) ceu$'l), le travail, ) tous, la joie V On nous enl!ve et on nous corrompt nos sources et nos ressources### On rend in"abitable, irrespirable et plus mortelle qu’un marécage de l’/frique centrale, une des plus belles campagnes de _rance, une des plus fréquentées, une des plus ric"es### 2’est la plus effro&able violation de la liberté, le plus monstrueu$ attentat contre la vie "umaine qui aient été commis, depuis des si!cles V Involontaire ) son origine, cette erreur est devenue consciente# Gous cro&e] peut'être qu’on songe ) la réparer [ .ullement V On équipe, on arme pour le plaisir de l’été et pour la gloire de l’>$position 4J, la plus dévastatrice armée de
2él!bre opéra'bouffe de Hacques Offenbac", sur un livret de Meil"ac et ?alév&, représentée le 6A décembre 6<=4 au Q"é5tre des Gariétés et tr!s souvent repris depuis# 4F /llusion probable ) une autre opérette d’Offenbac", #a 5ille du tambour/ma(or, créée au Q"é5tre des _olies'Oramatiques le 61 décembre 6<AE, et qui appara+t comme une parodie de #a 5ille du régiment, de Yaetano Ooni]etti## 46 2’est l) une antienne de Mirbeau qui, depuis pr!s d’un quart de si!cle, n’a cessé de dénoncer le parisianisme et la futilité d’une presse ) la fois vénale et anest"ésiante# Goir notamment ses articles des 4rimaces en 6<<1 et nombre de ses c"roniques du 4aulois de 6<<4 ) 6<<=# 42e n’est pas l) seulement un jeu de mots ( dans son article du 1 décembre, Mirbeau disait que le lac, pr!s de Pierrela&e, « c’est du caca, ou ) peu pr!s , et que, de la même mani!re, « toute la basse plaine et toute la vallée sont du caca désormais# >n désignant les c"oses par leur nom, il contribue ) dissiper la brume complaisante qui voile les responsabilités des ingénieurs et des politiciens# 41 Mot illisible# 44 ,a guerre des 0oers vient d’éclater en /frique australe# Pour mettre un terme ) la poussée des /nglais vers le nord – ils sou"aitent unifier sous leur domination toute l’/frique orientale, du 2aire au 2ap –, les républiques 0oers du Qransvaal et d’Orange ont déclenc"é les "ostilités le 66 novembre 6<EE# ,’opinion fran@aise, anglop"obe, était tr!s sensible au$ mal"eurs des 0oers, descendants des colons "ollandais 8et aussi de _ran@ais "uguenots, c"assés par la *évocation de l’7dit de .antes;# 4J ,’>$position universelle ouvrira ses portes le 64 avril 6EFF# >lle est précédée d’innombrables travau$, notamment dans le voisinage du boulevard Oelessert où "abite Mirbeau, ce qui le « rend ou # Il est tr!s critique sur le principe même des e$positions universelles 8voir notamment son long article de décembre 6<EJ, « Pourquoi des e$positions [ , dans la Hevue des Ceu& "ondes, recueilli dans le tome II de ses Combats esthétiques; et il le sera plus encore devant les réalisations ( il & verra en effet le triomp"e du mauvais go%t, et il lui consacrera plusieurs articles fort critiques ( « >n voule]'vous, des clous 8-4 décembre 6<EE;, « _antMmes 8-- avril 6EFF;, « ,e@ons de c"oses 8-A mai 6EFF;, « Oe la pierre ) la bête 86A juin 6EFF;, « ,a Peur de
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microbes et de maladies qui ait été l5c"ée sur la terre# On en assume le fléau, on mobilise la catastrop"e# Paris pourra dire bientMt comme /ttila, ou ) peu pr!s ( l’"erbe ne cro+t plus où ma m#### a passé# >t c’est les 0oers que l’on plaint### Qout le monde est sourd ) notre voi$, tout le monde bouc"e ses oreilles au$ clameurs de notre T###U4=# .ous crions, nous prions, nous supplions, nous mena@ons# On ne nous entend pas, on ne veut pas nous entendre V .ous, _ran@ais de _rance, et même d’Ile'de'_rance, dépouillés, frappés, c"assés de notre sol, de notre air, jetés "ors de nos maisons, nous n’e$istons pas dans les préoccupations nationales### .ous avons beau tendre les bras ou le poing, réclamer justice, implorer secours contre les atrocités d’"ier et contre celles de demain, au diable V 2e sont les 0oers que l’on plaint V 2ertes, moi aussi, je les plains# He les plains comme tous ceu$ qu’on opprime, comme tous ceu$ contre qui s’e$ercent les ravages de la force, et la barbarie des races dites supérieures, mais si ardemment que je les plaigne, si passionnément, si fraternellement que je les suive dans la défense de leur sol enva"i, de leurs libertés menacées, je ne peu$ pourtant pas oublier qu’il e$iste c"e] nous, et en nous, un petit peuple que je connais, dont je suis, dont nous sommes tous, des villes, des villages et des campagnes, avec qui, toutes les minutes, nous nous trouvons en communion d’intérêt, de travail, de pensée, de vie sociale et nationale, et que l’on pille, que l’on dépouille, que l’on tue V >t je me demande comment il se fait que, dans le parlement, dans la presse, dans les congr!s, dans les pouvoirs publics, aucune voi$ ne s’él!ve en sa faveur, aucune voi$ ne revendique ses droits au travail ou ) la vie V Qene], Monsieur, je vais vous parler de moi# Mais ne cro&e] pas que j’obéisse ) un sentiment égo^ste, que je veuille, en vous parlant de moi, étaler mes revendications individuelles### .on### ce qui m’arrive, ne m’arrive pas e$ceptionnellement### ce qui m’arrive, arrive ) mes voisins, ) tous ceu$ que je connais ou que je rencontre autour de moi, mais T###U 4A c’est l’"istoire de tout le monde, avec cette aggravation pour tout le monde qu’étant ici plus ric"e que tout le monde, je suis, s’il est possible, moins frappé, moins mal"eureu$ que tout le monde### ,a propriété que j’"abite, je l’ai ac"etée cent cinquante'cinq mille francs il & a trois ans4<# >n améliorations, en aménagements nouveau$, j’ai dépensé cent di$ mille francs### 2ette propriété représente donc pour moi une valeur de deu$ cent soi$ante'cinq mille francs# Or, j’ai voulu, ces jours derniers, la vendre# Personne n’en veut, même pour rien# Il me plairait en faire don, que, par cette ironie e$traordinaire de l’épandage, aucun parmi les êtres raisonnables ne consentirait ) l’accepter# ,a raison est qu’on n’& peut plus vivre### qu’on n’& peut vivre que sous la menace perpétuelle de la mort# 2’est tellement vrai que deu$ de nos domestiques ont pris la fi!vre t&p"o^de### ,’un est mort, l’autre, ) moins d’une rec"ute, est en voie de guérison4E# Mon fils vient de saliver, le médecin affirme que c’est la terrible maladie# >t nous voil) dans les transes V 2omment en serait'il autrement [ ,e puits qui alimentait d’eau tr!s pure toute la maison est empoisonné### >n di$ jours, il est monté de neuf m!tres# /ctuellement l’eau déborde la margelle# H’ai fait anal&ser cette eau# 2’est de la mort# >lle contient deu$ cent quatre'vingt'di$ mille bactéries par centim!tre cubeJF V
l’5ne 86er juillet 6EFF;, « l’7c"afaudage 86< mars 6EFF;, et surtout « R propos d’un monument 84 mars 6EFF;# 4= Mot illisible# 4A Mot illisible# 4< ,es Mirbeau, eu$, ont pa&é AF FFF francs le 2los 3aint'0laise, sept ans auparavant# 4E .ous ignorons s’il en a été de même parmi les domestiques du 2los 3aint'0laise, mais c’est e$trêmement douteu$ ( les e$emples sont visiblement fictifs, inventés pour les besoins de la cause# JF Oans son article du 1 décembre, Mirbeau parlait de <F FFF bactéries par centim!tre cube pour un

/ussi, je vais partirJ6, quitter ce lieu maintenant "anté par les malédictions, et plus jamais je n’& reviendrai### 2es jardins délicieu$ que j’avais créés selon mes go%ts, et selon mon rêve, cette "abitation que je m’étais plu ) embellir, et qui représentent plus de vingt années de mon labeur et de mes économies, je vais les fuir comme un endroit que la peste Tmenace J-U# ?eureusement, si parmi tant de c"oses détruites, et tant de T###U J1 emportées, je ne laisse pas le cadavre d’un petit être c"éri, dans l’5me de qui, c"aque jour, je m’ac"arnai ) déposer, comme un trésor de vie, le culte de l’amour et – M stupide e$emple V – l’idéal de la justice et de la fraternité "umaine# Oui, je vous en prie, Monsieur, publie] cette lettre, faites entendre ce cri### >t peut'être parmi ceu$'l) qui ont du T###UJ4, c’est')'dire du rêve, et des enfants, c’est')'dire de l’amour, s’en trouvera't'il un qui voudra bien prendre notre cause en main [ >t pense] surtout ) tous ces mal"eureu$ qui, plus mal"eureu$ que moi, encore, sont retenus par leurs propres mis!res ) ce sol sur lequel, désormais, s’étend un grand voile de deuil# CfD He n’ai rien ) ajouter aujourd’"ui# Il me semble que la moindre réfle$ion et que le moindre commentaire affaibliraient la portée de cette lettre douloureuse# Puissent ceu$ qui ont c"arge de la vie "umaine la lire et la comprendre V Octave Mirbeau
2ollection particuli!re# >$traits dans le catalogue 0lai]ot nI -F-, 6E6E, p# 4F, et dans le catalogue de la vente du 6F novembre 6EE-, ) *ouen#

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$OCTUR$E ,’Ingénieur, étendu dans un roc?ing/chair, sous les arbres du jardin, buvait lentement des boissons glacées, génialement combinées# R l’e$pression bien"eureuse de son visage, où toute préoccupation de trigonométrie était absente, on vo&ait qu’il sentait réellement le pri$ de la vie – de la sienne### Il dit ( ` Il fait vraiment un soir e$quis et jamais, je crois, je n’éprouvai tant de bien'être### Il me semble que toutes les joies circulent dans mes veines### toutes les joies du ciel et de la terre### /vec des gestes paresseu$, il déposa le verre vide et les c"alumeau$ brisés sur une petite table ) portée de sa main S puis, soupirant longuement, il étira ses membres, recala sa tête sur les coussins du fauteuil, aspira l’air comme un parfum qui rMde sur la nuque d’une belle femme, et il pronon@a ( – 2’est un soir ) croire en Oieu V### Mais, soudain, le démon de la géologie, le petit gnome cornu du calcul différentiel et divers génies méc"ants et pervers pass!rent pr!s de lui# >t l’"armonie de son visage se brisa aussitMt en une grimace (
ruisseau pr!s de Mér&### J6 2’est aussi vers cette époque que les Mirbeau semblent renoncer au 2los 3aint'0laise# J,ecture incertaine# J1 Mot illisible# J4 Mot illisible#

– >n vérité, fit'il d’une voi$ plus 5pre, je ne sais pas de quoi se plaignent tous ces sales journau$ et tous ces imbéciles qui les e$citent# Où donc voient'ils que le ciel soit une fournaise [ Où voient'ils des eau$ putrides, des atmosp"!res empestées [### Bu’est'ce qui les prend de nous parler des berges empoisonnées, des c"arognes flottant sur l’eau [ >st'ce que le les vois, moi [ >st'ce que vous les vo&e], vous, mes amis, dont les pensées frémissent sous les ondes d’une digestion idéale et merveilleuse [ .’est'ce pas une c"ose inconcevable, quand il fait si bon vivre ici, d’évoquer de pareilles images [ 2"acun constata que c’était en effet c"armant de vivre, et si facile ( il fallait véritablement une dose de perversité peu commune ou se plaire bassement au jeu stupide des parado$es pour ne point, ) la face de la bonne nature, crier son bon"eur, et l’admirable confort de l’univers, et la douceur maternelle des éléments# R tour de rMle, e$altés en de profonds ent"ousiasmes, nous nous élev5mes jusqu’au$ plus "auts sommets du l&risme, répudiant comme un crime de l!se'"umanité cet inf5me esprit naturaliste qui se pla+t ) décrire les déjections d’/c"!res, les puanteurs to$iques de la 3eine, les c"arniers décomposés de Pierrela&e V### >t comment n’eussions'nous pas été l&riques [### ,a mer montait doucement, amoureusement, et son clapotis, au loin, et son r&t"mique balancement nous ber@aient comme une mélodie de 3c"ubert# Oe partout nous venaient des voi$ de "arpes, et de violes, et de "autbois### Xne brise discr!te, aussi pure que l’"aleine d’une vierge, agitait de ses mille éventails les arbres au'dessus de nous, faisait courir autour de nous des frémissements parmi l’"erbe et les fleurs, passait sur nous et nous caressait le corps d’un bain de fra+c"eur et de parfums### .ous aspirions ) pleins poumons, ) pleines gorgées, nous buvions l’air ainsi qu’un cordial de vie### >t l’air pénétrait tous nos organes, emplissait toutes nos veines, jusqu’au$ capillarités les plus secr!tes, d’une nouvelle jeunesse et d’une s!ve neuve### 2’était, en quelque sorte, une création de vie qui s’élaborait en nous sous les influences de la nature# Pourtant l’Ingénieur dit encore, d’une voi$ am!re ( ` Husqu’) l’/cadémie de médecine qui s’en mêle### Husqu’au$ conseils d’"&gi!ne qui agitent contre moi le spectre de je ne sais quelles épidémies V### Pour trois ou quatre poissons anciennement neurast"éniques, qui descendent la purée noire des fleuves, le ventre en l’air V .’est'ce pas une "onte [ >" bien, quoi [ 3’il survient des épidémies, n’est'ce pas l’affaire des médecins et des "&giénistes de les combattre et, au besoin, de les entretenir JJ [### ,es épidémies sont des "armonies, de grandes et admirables forces telluriques### >lles rétablissent l’équilibre de la vie "umaine### >lles détruisent les sales germes "ominau$, comme les gels de l’"iver les pontes des insectes dévastateurs V### Bu’est'ce qu’elle nous c"ante, l’/cadémie de médecine [ Mais personne ne répondit### Pour savourer comme il convient le calme délice des "eures et leur molle volupté, le silence est nécessaire# ,es paroles troublent et diminuent les sensations S elles effarouc"ent la joie, qui veut du recueillement# Il & a des instants merveilleu$, où le moindre bruit "umain, où la moindre pierre qui tombe dans le lac éblouissant du silence, empêc"e l’ascension de l’être vers le bon"eur parfait et, comme dit le grand po!te Giélé'YriffinJ=, la c"evauc"ée de l’être vers #es au/dessus, les par/delà, #es par/dessus, les au/delà, 0t les eur'thmiques de/ci delà... ,’Ingénieur comprit enfin la discordance de sa voi$ et qu’il avait tort de g5ter, par d’inutiles sons, cette soirée divine### Il se tut et regarda la mer### >lle s’étendait, immense et laiteuse, devant nous, par une large trouée got"ique dans les arbres# >t le ciel, au'dessus de la
Idée e(usdem arinae, mais ) propos du meurtre, dans le _rontispice du 3ardin des supplices# Mirbeau s’est déj) moqué ) plusieurs reprises du po!te _rancis Giélé'Yriffin, de sa Chevauchée de Ieldis et de ses prétentions ) « l’eur'thmie , notamment dans « ,e Po!te et la source 8#e 3ournal, - février 6<EA;, « >spoirs n!gres 8#e 3ournal, -F mai 6EFF; et « ,e 2"ef'd’\uvre 8#e 3ournal, 6F juin 6EFF;#
J= JJ

mer, s’étendait, immense aussi, et laiteu$, confondu avec elle dans une sorte de mousseline aérienne, transparente et lég!re, qui effa@ait la conjonction des éléments### Pourtant, un nuage, un seul nuage, rose encore, voguait ) travers l’étendue, c&gne géant, ) la gorge renflée, au$ plumes étalées### >t dans l’espace infini de clarté nacrée, irisée, l’on ne savait pas si c’étaient les navires qui allumaient leurs feu$ dans le ciel, ou les étoiles dans la mer### ,a nuit, maintenant, était tout ) fait tombée, mais la clarté continuait de resplendir### Xn oiseau, qui s’était attardé ) c"anter la gloire de la nature, s’endormit, lui aussi, dans le m&st!re universel# 3euls les c"auves'souris et de gros insectes noirs traversaient de leur vol silencieu$ et :abbalistique cette nuit de lumi!re et de parfums### >t le c"ien, ému par tous ces prodiges, s’allongea sur la "aute terrasse et dressa sur la mer une sil"ouette de sp"in$### Z Z Z >t, dans le silence, l’Ingénieur songeait ( ` 2ette limpidité, cette force, cette santé, où circulent tant de vie et tant d’amour, m’agacent et m’"umilient### Moi, le grand ma+tre des destinées, qui distribue ) mon gré la douleur ou la joie, je me sens tout petit devant cette fécondité énorme et bienfaitrice### 2omment faire pour transformer tout cela en un cloaque immonde et pestiféré [### H’empoisonne les sources, les villes, les rivi!res### Partout où je passe je s!me la mort et la ruine### H’ai c"angé des pa&s délicieu$ en mortels marécages### Oes prairies qui embaumaient, j’ai fait des sentines### ,) où j’ai marc"é, on ne peut plus vivre# Oe tr!s loin j’am!ne sur les villes, avec les eau$ impures, les fi!vres t&p"o^des, le c"oléra, la peste### Mes fantaisies et mes calculs sont plus nuisibles ) l’"umanité que l’érotisme sanguinaire d’un .éron ou le cruel ennui d’un ?éliogabale### >t, devant ce qui est devant moi, je ne peu$ rien V### Il m’est impossible de polluer cette atmosp"!re et d’empoisonner cette mer qui est l), devant moi V### O" V si, de cet infini radieu$, je pouvais faire de mornes c"amps d’épandage### si je pouvais obliger les astres ) reculer devant l’odeur mortelle### quel rêve V### >t quel rêve encore si, par ma science, je c"angeais cette mer en une vaste fosse ) purin V### Mais non, je ne peu$ pas V### Ma puissance de destruction et de mort s’arrête l) V### 2’est embêtant V### Il est embêtant de penser que, dans une nuit comme celle'ci, la vie triomp"e partout de la mort V Bu’est'ce qu’on nous apprend donc ) l’7cole Pol&tec"nique [ Il arrêta le balancement de son roc?ing/chair et, tout d’un coup, ne pouvant plus supporter la gloire cosmique de cette nuit, il tourna le dos ) la mer, au ciel, et redemanda de nouvelles boissons fra+c"es# Z Z Z Pendant ce temps, dans les villes bouillonnantes comme des étuves, le long des fleuves empestés, au bord des sources pleines de poison, des "ommes, des foules an"élaient, souffraient, mouraient, par la faute de cet "omme tr!s savant qui, sous les arbres du jardin, bercé par les brises et les musiques de la nuit, buvait des boissons glacées avec un c"alumeau### Octave MI*0>/X #e 3ournal, 6E juillet 6EFF

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