PETITE BROUILLE ENTRE AMIS : MIRBEAU ET PEYREBRUNE

L’admiration de Mirbeau pour une œuvre s’arrête où commence l’indélicatesse de son auteur. En juillet 1888, la romancière eor!es de "e#rebrune en $it l’e%périence &uand, a#ant obtenu de ce dernier l’autorisation de republier un de ses articles, elle prit l’initiative d’en supprimer certains passa!es. 'e di$$érend se ré!la cependant rapidement ( "e#rebrune se justi$ia auprès de )rancis Ma!nard, rédacteur en c*e$ du Figaro, &ui avait publié la criti&ue tron&uée, puis la lettre de protestation de Mirbeau. +ussi louables &ue paraissent les raisons avancées par la romancière pour e%pli&uer son !este, celle,ci n’a pas moins détourné l’article de Mirbeau de son objecti$ premier. En 188-, eor!es de "e#rebrune publiait Victoire la Rouge, roman &ui, mal!ré de nombreuses criti&ues né!atives, connut un immense succès. Mirbeau $ut l’un des rares journalistes . apprécier cette œuvre relatant le destin tra!i&ue d’une $ille de $erme / celui,ci se souviendra d’ailleurs de ce titre au moment d’écrire Le Journal d’une femme de chambre1. 0l donna deu% articles &ui parurent respectivement dans Les Grimaces du 11 novembre, puis du 1er décembre 188-. Lors&ue Victoire la Rouge $ut réédité en 1888, "e#rebrune obtint de Mirbeau l’autorisation de republier sa criti&ue du 1 er décembre 188-. +insi parut dans Le Figaro du jeudi 12 juillet 1888, sous la si!nature d’3ctave Mirbeau, un article intitulé 4 5n beau livre 6.
7Nous traversons une période de bons livres !es périodes"l# sont asse$ rares% en notre littérature% pour &u'on se (o)plaise # s'* arr+ter un peu et # s'en ré,ouir -'ai eu l'o((asion de louer les Essais de psychologie contemporaine de M Paul Bour.et% la Bêtise Parisienne de M Paul /ervieu% et08 9:e veu% parler de-; <ictoire la =ou!e, de Georges de Peyrebrune, ce roman d’un talent si âpre et si ému la fois, au!uel la criti!ue, retenue ailleurs 1et 2ort o((upée # tresser des (ouronnes au3 (o(4onneries des Belot% et au3 niaiseries des Mai$ero*5 , n’a pas fait l’honneur d’une attention sérieuse" Je #oudrais a#oir en moi asse$ de puissance pour #enger moi seul l’auteur de ce li#re de l’in%ustice commise son égard 1et de l'indi22éren(e ave( la&uelle la presse% (4ar.ée de diri.er le .o6t publi(% a a((ueilli son 7uvre5 7...8 &ar %e pense !ue <ictoire la =ou!e est un des romans les plus complets !ui aient paru depuis longtemps" Par sa #érité d’obser#ation, par la beauté profonde de ses paysages 1% par la tendresse et la sensibilité éparses dans (es pa.es5 , par la simplicité sa#ante de sa composition, et, surtout, par cette pitié !ui entoure cette malheureuse et inconsciente fille des champs d’une auréole de douleurs si humaines, <ictoire la =ou!e mérite d’'tre classée parmi les chefs(d’)u#re contemporains" *ne émotion #ous prend la lecture de ce li#re, pareille celle1s5 !ue l’on ressent de#ant les tableau+ de ,illet" &’est la m'me compréhension de la nature, la m'me poésie franche, la m'me rudesse !ui fait courber l’homme sur la terre ingrate, en face des larges hori$ons embrasés de soleil ou parmi les clairs nuits balayées de lune" *n tel li#re console des inepties et des ordures, et il faut !ue ceu+ !ui aiment les lettres le saluent respectueusement, comme au sortir d’un bouge on a plaisir saluer l’honn'te femme !ui passe"

Mirbeau ne man&ua pas de réa!ir $ace . ces modi$ications. 0l ne s’adressa pas . "e#rebrune, mais au rédacteur en c*e$ du Figaro. 'onvaincu avoir été sciemment manipulé par sa consœur, aussi n’attend,il pas d’e%plication de sa part, il in$orme donc )rancis Ma!nard de l’abus de con$iance dont ils semblent avoir été tous deu% été victimes.
<oir 4 Victoire la Rouge ( source méconnue du Journal d-une femme de chambre 6, &ahiers .cta#e ,irbeau, n> 1-, 211?, p. 11-,12?. 2 Entre croc*ets et en !ras sont indi&ués les passa!es supprimés par . de "e#rebrune. +jout de . de "e#rebrune.
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7@érisper A <endredi 1- juillet 18888B ,on cher Rédacteur en chef, J’ai été le plus étonné du monde de #oir ce matin, dans Le )i!aro, un article signé de moi sur le li#re de ,me de Peyrebrune, a#ec un titre !ui ne m’appartient en aucune fa/on" ,me de Peyrebrune m’a#ait demandé l’autorisation de reproduire une petite note bibliographi!ue parue, il y a cin! ans, dans Les rimaces" Je lui a#ais donné cette autorisation, croyant !u’elle conser#erait cette note sa date et sa forme" Présentée comme elle l’est, %’ai l’air d’a#oir fait pour ,me de Peyrebrune ou pour son éditeur C une réclame de librairie, payée, ce !ui me désoblige infiniment" Veuille$ agréer, mon cher Rédacteur en chef, l’assurance de mes sentiments les plus distingués"

'es li!nes parurent dans Le Figaro du lundi 1? juillet 1888. Mirbeau espérait ainsi couper court . toute rumeur et conserver intacte sa réputation d’*omme de lettres intè!re et indépendant. Di nous ne connaissons pas la réaction des lecteurs ou de ses con$rères, nous savons en revanc*e comment . de "e#rebrune a répondu . cette lettre. Elle écrivit . son tour . )rancis Ma!nard pour se justi$ier.
7Mardi 1E juillet 1888 F8 ,onsieur le rédacteur en chef, Je suis encore plus surprise !ue ," ,irbeau en lisant dans Le )i!aro de ce matin sa lettre de protestation contre l’insertion de son article sur mon roman <ictoire la =ou!e" ," ,irbeau a sans doute oublié !u’il m’a donné, en ces termes, l’autorisation !ue %e lui a#ais demandée de faire reproduire sous son nom la note parue dans Les rimaces il y a !uatre ans0 1 ,adame, Je crois bien !ue %e #ous donne cette autorisation !ue #ous n’a#ie$ pas besoin de me demander" Le bout d’article !ue %’aurais #oulu plus complet #ous appartient et %e serais tr2s heureu+ d’apprendre !u’il a ser#i #otre beau li#re, mais %e compte, pour #otre succ2s, sur le li#re lui(m'me, !ui est une belle chose, une des plus belles choses !ue #ous aye$ faites" Je ne l’ai point oublié et %e suis charmé de le relire" .utre la figure tr2s humainement é#o!uée de Victoire, %e me sou#iens d’admirables paysages, et d’une charmante peinture de la mort d’un cochon, digne du mâle pinceau d’un 3on#in" Veuille$ agréer, ,adame, l’e+pression de mes sentiments respectueu+ et tr2s affectueusement confraternels" .cta#e ,irbeauE 4uant l’accusation de n’a#oir pas conser#é cet article sa 5 forme 6 comme le public pourrait supposer !ue cette forme a été altérée mon a#antage, %e tiens confirmer a#ec preu#e l’appui l’e+actitude absolue du te+te de ," ,irbeau, sauf cependant !uel!ues lignes, dans les!uelles deu+ de mes cél2bres confr2res étaient asse$ désagréablement malmenés et !ue %’ai cru de#oir supprimer 5 par con#enance 6, bien !ue la comparaison f7t faite mon profit" 8l me reste remercier, !uand m'me, ," ,irbeau d’a#oir bien #oulu me donner le droit dont %’ai usé a#ec la plus profonde gratitude"
'ette lettre a été publiée dans 3ctave Mirbeau, &orrespondance générale, t.1, L’+!e d’Gomme, Lausanne, 2112, p. 8-1, lettre CC2. Hdition établie, présentée et annotée par ". Mic*el avec l’aide de :.,) Iivet. C 0l s’a!it de "lon. ? eor!es de "e#rebrune se trompe d’une année car c’est &uatre ans plus tJt &ue Mirbeau a publié son article intitulé 4 5n beau livre 6 dans Les Grimaces du 1er décembre 188-. E 'ette lettre a été publiée in 4 Lettres inédites de Mirbeau . eor!es de "e#rebrune 6, &ahiers .cta#e ,irbeau, n> 1E, 2111, p. 1KC.
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Veuille$ croire, monsieur le Rédacteur en chef,

tous mes sentiments distingués"

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)rancis Ma!nard ne prit pas la peine de publier cette lettre, &ui aurait permis . ses lecteurs de ju!er par eu%,mêmes des intentions de la romancière. 'elles,ci peuvent paraLtre louables au prime abord, et l’on peut comprendre &u’elle n’ait c*aritablement pas voulu &ue Melot et MaiNero# soient . nouveau 4 malmenés 6. Mais il convient de noter &ue, . aucun moment, elle ne revient sur le $ait &u’elle n’ait pas mentionné la date de la première parution de cette criti&ue ni n’ait e%pli&ué la suppression de ses &uatre premières li!nes. Loin d’e%primer la 4 gentillesse 6 de "e#rebrune, ces omissions visent au contraire . e$$acer tout indice temporel permettant au public d’identi$ier l’ori!ine de cet article. Les titres cités de Mour!et et d’Gervieu auraient pu mettre un lecteur averti sur la piste, tout comme l’évocation de Melot et de MaiNero#, auteurs alors passés de mode en 1888. Di Mirbeau a bien compris &ue sa consœur avait volontairement manipulé sa criti&ue, il s’est, en revanc*e, trompé &uant . ses intentions. 'elle,ci ne c*erc*ait pas tant . laisser croire &u’il l’avait écrite sur commande &u’. donner l’impression &u’il venait juste de l’écrire. 5ne manière peu élé!ante de ra$raLc*ir l’ent*ousiasme &u’avait eu Mirbeau . la première lecture de Victoire le Rouge. En se parant ainsi de son nom, $i!ure in$luente de la scène littéraire parisienne, "e#rebrune entendait donc susciter un re!ain d’intérêt pour son roman. Ious ne savons pas si Mirbeau lui pardonna, ni même s’il eut connaissance de ce courrier. Iell# D+I'GEO

'ette lettre inédite est conservée . la Mibliot*è&ue municipale de "éri!ueu% 9)onds "e#rebrune;.

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eor!es de

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