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La force de l’ours

par Léticia Dupont et Phoenix Roy Il y a longtemps, alors que les animaux nous parlaient encore, vivait Mikuen. C’était un jeune homme d’une quinzaine de printemps. Il habitait encore avec sa mère dans leur tente commune. Comme tous les jeunes de son âge, il voulait prouver qu’il était un homme et méritait le respect de la tribu. Pour les Innus, dont il faisait partie, la seule manière d’atteindre le statut d’homme à part entière était de tuer un ours. On distinguait donc les vrais hommes des autres par le collier de griffes d’ours qu’ils portaient autour du cou. Par contre, Mikuen, lui, ne voulait pas attendre de rencontrer un ours qui l’attaquerait afin de pouvoir l’abattre. Il ne voulait pas se fier sur les principes de patience qu’on lui répétait sans cesse. Impétueux et fougueux, il d evait absolument recevoir son statut d’homme le plus rapidement possible. Une journée d’hiver, alors que les aînés soupiraient encore dans leurs tentes et que le soleil dormait encore, Mikuen se leva et se rendit à la tente tremblante afin de demander aux esprits de lui donner la chance de tuer un ours. Il touchait à peine la paroi de cuir vieilli que la tente se mit à se tordre comme un roseau sous l’assaut du vent. Le ciel s’assombrit un instant, et un corbeau surgit du faîte de la tente. Il coassa lugubrement avant de se poser devant Mikuen et lui adresser la parole. –Je suis Kakatshu-manitû. Plume d’homme, que désires-tu? Suis-moi et tous tes vœux seront exaucés. Estomaqué, Mikuen acquiesça avant de se ruer vers sa tente, d’empoigner son mukuman et d’enfiler ses asham, avant de revenir vers l’esprit de corbeau. Celui-ci étendit ses ailes et s’élança vers la forêt environnante sans un bruit. Il le suivit avec peine jusqu’au lever du soleil, quant il put enfin identifier sa silhouette sombre sur le fond blanc que projetait la forêt enneigée. Poursuivant son ombre, il le suivit toute la journée, pausant à peine pour avaler un peu de pemmican afin de se procurer un peu d’énergie. Il continua à le suivre toute la nuit, luttant pour discerner ses mouvements indiscernables dans les ombres environnantes. Finalement, le soleil se leva de nouveau. Il continua à avancer, mais ses pas se faisaient moins assurés et ralentissaient considérablement. Ses raquettes lui pesaient et il luttait à garder ses paupières relevées.

Soudain, il ne vit plus le corbeau. Pris de doutes, il se laissa tomber dans la neige, croyant que Kakatshu-manitû l’avait abandonné. Un bruissement derrière lui le fit perdre sa contenance. Il se retourna pour voir le corbeau qui s’était posé. –Bientôt, croassa-t-il, bientôt. Mikuen reprit son souffle et commença à grimper la côte qui se présentait maintenant à lui. Ses raquettes s’enfonçaient silencieusement dans la neige poudreuse, et il frissonnait. Il espérait que la grotte apparaîtrait au prochain tournant. Il était las, et voulait atteindre son statut d’homme le plus rapidement possible. Une dizaine de minutes de progression pénible s’écoulèrent. Derrière un arbre enneigé mi-écroulé se dessina finalement l’ouverture d’une caverne. Kakatshu-manitû se posa sur l’arbre et lui adressa la parole une dernière fois, avant de se fondre dans la nitescence d’hiver. –C’est la seule manière, répéta-t-il, la seule. Il faut que tu le fasses. Mikuen soupira avant de continuer sa lente marche vers la bouche béante de la grotte. Il sortit son mukuman de sa ceinture de cuir, avant de s’élancer vers la caverne. L’ours ne le verrait pas venir, il le savait. Il n’avait qu’à le tuer, ramener sa carcasse et toute la tribu aurait à manger et le verrait comme un homme. C’était simple, et le corbeau le lui avait promis. Gloire pour celui qui ramène la peau d’un ours. Il enleva ses raquettes, avant de s’avancer. La noirceur le prit par surprise, à l’image de l’apparition du corbeau. Une fois accoutumé à la pénombre, il s’empressa de s’approcher des formes arrondies qu’il pouvait discerner au fond de la grotte. Doucement, petit à petit, il s’approcha. La lueur enneigée qui réussissait à percer la noirceur lui camouflait les obstacles, et il ne parvenait pas à distinguer les renflements rocheux. Alors qu’il se positionnait au-dessus de la forme endormie, un esprit émergea de celle-ci. Le cœur lui manqua. Il était si près de son but! Mais à l’instant même qu’il pensa cela, l’esprit lui répondit. –Que penses-tu que tu fais, petite plume? Affolé, Mikuen s’enfuit et se jeta à l’extérieur de la caverne. Une apparition, c’était déjà beaucoup, mais deux, c’en était trop pour son pauvre cœur. Il attacha ses asham en deux temps, trois mouvements et sprinta vers la forêt sans même jeter un coup d’œil par-dessus son épaule pour voir si la chose qui lui avait parlé le pourchassait.

La fatigue qu’il avait accumulée lors de son périple finit par le rattraper et il s’écroula dans les congères. Ses membres commencèrent à s’engourdir; il sentait que sa fin s’approchait. Alors qu’il abandonnait tout espoir, sentant que sa quête l’avait mené au plus gros échec que l’on puisse faire lorsque l’on souhaite devenir un homme, il se sentit pousser sur ses pieds par une force. Il se redressa péniblement, uniquement pour se retrouver face-à-face avec Kanipinikassikueu. C’est à ce moment-là que Mikuen comprit la gravité de la bêtise qu’il venait de commettre. Il s’apprêtait à tuer un ours endormi, puis s’était enfui du Maître des Caribous lui-même. Il ne voulait même pas imaginer la punition que les manitû lui réserveraient, ni la réaction des aînés. Il avait amené la honte sur sa famille, et allait sûrement être banni. Tout ce qu’il voulait, c’était devenir un homme! –Exactement, et c’est en acceptant ses erreurs et en apprenant de celles -ci que tu y parviendra, petite plume, mais je ne peux te laisser repartir sans te donner de leçon. Mikuen tenta de répliquer, de plaider son innocence, mais Kanipinikassikueu le fit taire d’un seul regard. –Jusqu’au prochain printemps qui suit ce printemps, tu prendras la forme de l’ours que tu te préparais à tuer. Si tu parviens à survivre, je te redonnerai ta forme originelle, et tu garderas tes griffes en compensation. Mais, si tu tentes de contrevenir à mes enseignements ou si tu meurs, tu ne reprendras jamais ta forme. Avec un dernier braillement, Kanipinikassikueu s’estompa, ses contours se brouillant doucement jusqu’à ce qu’il ne subsiste qu’une étincelle, qui voleta vers Mikuen, avant de se poser sur sa poitrine. Une lumière éblouissante surgit du point de contact, entourant le jeune garçon des pieds à la tête. Lorsqu’elle faiblit jusqu’à disparaître, il ne restait qu’un ours noir, couché dans la neige. Mikuen se releva et contempla son sort un instant. Il était devenu un mashk et allait le demeurer pour les prochaines saisons. Quelle bourde. Il savait qu’il n’aurait pas dû écouter le corbeau. Désespéré et encore sous le choc, il trottina jusqu’à la caverne, sachant pertinemment que, sous sa nouvelle forme, il ne pouvait qu’espérer hiberner jusqu’au printemps. Une fois à l’intérieur de la grotte, il se laissa tomber, s’abandonnant à une douce torpeur. Cette langueur le plongea promptement au pays des rêves. Le feu couvrait la lande. Les coulées enflammées sillonnaient la contrée maintenant désolée. Mikuen courait, courait, mais il ne parvenait à s’échap per. Il finit par trébucher, et le feu le couvrit. Plutôt que de sentir la brûlure du brasier, il ne sentit

qu’une vague de fraîcheur. Des ailes couleur nuit sans lune l’entouraient et le protégeaient. Le feu cessa de brûler et il tenta de se dégager des a iles qui l’entravaient, mais il n’y parvint pas. Ce qui l’avait sauvé l’étranglait maintenant, et il ne pouvait se dégager. Alors qu’il se débattait, il finit par appeler les manitû à l’aide. Alors qu’il désespérait, il se sentit changer. Doucement, son co rps s’étoffa, une fourrure le recouvrit et il tomba à quatre pattes. Sous sa nouvelle forme de mashk, il put se libérer des ailes traîtresses. Il se retourna pour les affronter, mais tomba nez-à-nez avec sa propre image, mais sous forme humaine. Dégoûté, il se vit douter, mentir, puis s’enfuir. Il se vit épuisé, lâche, paresseux. Il se vit s’apprêter à assassiner un pauvre ours endormi. Il se vit manquer de respect au Maître des Caribous. Il se vit sous un jour nouveau. Et il comprit. Il comprit que tout était lié. La vision s’estompa, ne laissant comme trace qu’un cercle, qui finit par se fondre dans la noirceur elle -aussi. Mikuen ouvrit ses yeux. Le soleil perçait l’obscurité de la caverne. Il huma l’air. À son grand étonnement, il ne sentait pas l’odeur de la neige, mais plutôt celle de la sève qui coulait de nouveau. Il se leva, tranquillement, sentant la force de ses pattes, et le creux dans son ventre. Une belle année s’annonçait, et il devait y survivre. Petit à petit, il apprit à chasser, à trouver des endroits où dormir, à cueillir des baies, à communiquer avec les autres animaux. Il apprit à éviter les hommes, à deviner le temps qui s’annonçait, à suivre ses instincts. Il fit connaissance avec les limites de son corps, avec ses avantages. En bref, il devint un ours. Plusieurs mois s’écoulèrent. Un jour, il vit un flocon voleter doucement dans la bise tranchante, avant de se poser sur son museau. Il sut que nipun tirait à sa fin et que pipun cognait à la porte. Il commença à se créer des provisions et à engraisser pour l’hiver. Il s’empiffra des baies tardives qui poussaient encore autour de sa caverne et fit un festin sur les utshashumek qui remontaient la rivière non loin. Il se bourra de victuailles fraîches et se bâtit une solide couche de graisse. Lorsque le ciel déposa sa couverture de neige sur le sol, Mikuen se réfugia de nouveau dans sa caverne. Il avait atteint son but. Il avait survécu l’année. Il ne lui restait plus que l’hiver, et Kanipinikassikueu allait certainement lui accorder sa forme originelle à la fin de la saison. Il entreprit de se blottir dans un renflement rocheux et de s’abandonner au sommeil, encore une fois. Un cercle. Noir sur fond bleu. Le cercle se métamorphose en serpent qui se faufile vers un cours d’eau. Un hibou fend l’air et le saisit en plein vol. Il l’échappe et le serpent retombe dans l’eau. Un poisson passe. Il se met à manger des algues. Un poisson plus gros le happe dans sa gueule. Un ours l’agrippe et le dévore. Un homme se positionne près de l’ours. Il l’attaque sans raison. L’ours risposte et tue l’homme.

L’ours retourne à sa pêche. L’ours se promène dans la forêt. Un enfant le voit et crie. L’ours s’approche, prêt à l’attaquer. Un homme interfère et l’abat. Un cercle. Encore. La fin ne justifie pas les moyens. Les moyens, justifiés par les besoins, permettent la fin. Une douce chaleur vint titiller les sens de Mikuen, le ramenant à la réalité. Il ouvrit les yeux. La neige avait fondu et le soleil révélait maintenant un paysage recouvert de verdure. Il sortit de la caverne, les muscles encore endoloris par son hibernation. Il s’assit à l’ouverture de la grotte. Kanipinikassikueu lui avait promis qu’il allait retrouver sa forme humaine, alors il patienta. Il attendit tout le jour et toute la nuit. Son ventre le tirailla, mais il resta immobile. Une pluie printanière le doucha, mais il ne bougea d’un poil. Lorsque finalement le soleil présenta ses premiers rayons, il discerna, dans la brume matinale, les contours du Maître des Caribous. Toujours immobile, il le fixa sereinement du regard. Patience et longueur de temps font plus que force et rage. C’était une des choses qu’il avait apprises. Kanipinikassikueu finit par s’arrêter devant lui. Le soleil levant lui faisait comme une couronne, encerclé par ses bois imposants. Il renâcla bruyamment. –Tu es encore là, petite plume. Tu as honoré ta part du pacte. Je te rends ta forme. Mais sache que la leçon que tu as apprise doit te servir toute ta vie. Avec ces paroles libératrices, Kanipinikassikueu se pencha et toucha de son museau celui de Mikuen. Au contact du manitû, l’ours se mit à luire. Son corps se métamorphosa, pour révéler un jeune homme étoffé, vêtu d’une peau d’ours et portant fièrement autour du cou un collier de griffes de mashk. Le Maître des Caribous se fondit dans la lumière, laissant Mikuen seul et homme. Soupirant avec allégresse, l’homme commença sa longue marche vers sa tribu, fier de son nouveau statut. Il regarda vers le ciel. Il vit un corbeau voler dans l’azur et se renfrogna un peu, mais son sourire revint lorsqu’il le vit effectuer un cercle, message universel de vie. Même si le corbeau l’avait mené à cette aventure quelque peu désagréable, elle l’avait fait grandir. Tout est relié, se répétait -il à la manière d’un mantra. C’est le cercle de la vie.

Définitions : Mikuen : signifie plume Kakatshu-manitû : Kakatshu signifie corbeau et manitû signifie esprit. Donc, signifie esprit de corbeau Mukuman : signifie couteau Asham : signifie raquettes Pemmican : mélange de gras et de viande séchée procurant énormément d’énergie et de protéines Kanipinikassikueu : nom du maître des caribous, soit un homme-cerf porte-parole des animaux, qui donne la permission aux Innus d’abattre des animaux pour des raisons légitimes Mashk : signifie ours Nipun : signifie été Pipun : signifie hiver Utshashumek : signifie saumon

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