De l'angoisse de la morale

Justice, Force, et au delà
Interprétation de la Pensée 298 de Blaise Pascal
Et de son commentaire par Jacques Derrida dans Force de loi
Par Arthur Vasović
Introduction
Souvent le travail philosophique consiste à exhumer dans la matière première de la pensée –
un texte, un débat, un questionnement – un problème autre et plus primordial que celui qui
semblait l!occuper "!est, sans doute, le sens du mot barbare mais indispensable # problématiser $ %
ne pas se contenter de donner une réponse, ne pas se replacer, ne pas retomber, simplement et
ontiquement, dans l!une des deux options d!un débat qui nous précède, l!un des deux camps d!une
éternelle &uerre civile, mais tenter de dépasser ce dualisme intellectuel et d!aller par delà son
opposition bipolaire, d!emmener m'me avec soi le lecteur ou l!auditeur au delà ou en deçà de l!axe
ré(lexi( qui était à la sur(ace et qui pour cette raison était super(iciel Penser di((éremment, penser
nouvellement, penser de (a)on probe et (éconde, c!est l!ob*ecti( de la philosophie, et cela consiste la
plupart du temps à montrer en quoi la question initiale était insu((isante ou absurde Il s!a&it, au
(ond, d!une qu'te sans (in de liberté intérieure par l!anal+se des idées, par la découverte des chaines
inconscientes qui les (ont sembler insécables et rester d!un seul tenant, et en(in – surtout – par la
destruction des unes comme des autres
,eur destruction, ou, selon le mot plus *uste de -errida, leur déconstruction % il ne s!a&it pas
d!une annihilation, mais bien d!une dissection, un désassembla&e, une division .t, en e((et, c!est en
cela que consiste la démarche déconstructive % (aire appara/tre non une solution mais un nouveau
problème, désunir deux si&ni(ications en (ait di((érentes d!un m'me concept, et ainsi,
nécessairement et par bonheur, sortir de terre un problème plus &rave et plus pro(ond que celui
étudié à l!ori&ine "omme le dit -errida lui0m'me dans Et cetera
1
%
"haque (ois que *e dis # déconstruction et 1 2quel que soit le concept ou le thème3 $, c!est le prélude à
une division très sin&ulière qui (ait de cet 1, ou plut4t (ait appara/tre dans cet 1 une impossibilité qui devient
sa propre et seule possibilité, si bien qu!entre le 1 comme possible et le # m'me $ 1 comme impossible, il n!+ a
plus qu!un rapport d!homon+mie dont il (aut encore rendre compte 567 Par exemple, pour me ré(érer à des
démonstrations dé*à tentées dans des ouvra&es ou des séminaires, une invention 2et donc un événement3, un
don, un pardon, une hospitalité, la mort m'me 2et donc tant d!autres choses3 ne peuvent 'tre possibles que
comme impossibles, comme l!im0possible, c!est0à0dire inconditionnellement
8 Pa&es 99 et 9:, ;ditions de l!<erne, Paris, =>>9
8?=@
"ette im-possibilité
1
de chaque concept est son paradoxe le plus ai&u, en cela qu!elle est
aussi sa condition de possibilité "!est le sur&issement d!un tel paradoxe qui, tou*ours, emp'che la
question première de recevoir une réponse, la plon&e dans l!aporie, et la déplace à un niveau autre,
ce que l!Ail non0averti pourrait con(ondre avec une (uite ou une impertinence, alors que répondre au
problème nécessite évidemment en premier lieu de le (ormuler correctement et de le comprendre
bien – ce qui n!est par(ois possible qu!après des e((orts millénaires
"omme nous allons tenter de le montrer dans cet article, c!est ce que (ait -errida dans Force
de loi
2
lorsqu!il commente la célèbre Pensée =B@
C
de Pascal intitulée # Dustice, Eorce $ Fien sGr, il
n!+ a rien d!exceptionnel à a((irmer que -errida emploie le st+le déconstructi( dans ses Auvres, ni
m'me qu!il donne des auteurs qu!il commente une interprétation peu évidente à la simple lecture du
texte ori&inal – car cela, il le dit lui0m'me % # ,e principe de l!anal+se de cette pensée pascalienne
ou plut4t de l!interprétation 2active et tout sau( non0violente3 que *!en proposerai indirectement au
cours de cette con(érence, *e suis persuadé qu!il irait à l!encontre de la tradition et de son contexte le
plus évident $
H
Iéanmoins, notre propos n!est pas de comparer cette interprétation et la tradition à
laquelle elle s!oppose ni de répéter le propos de l!auteur Fien au contraire, l!interprétation que nous
souhaitons en donner est, elle aussi, # active et tout sau( non0violente $ % quoique nous ne
cherchions en aucun cas à contredire -errida, nous voulons ici montrer à sa (a)on en quoi dans ce
texte se cache un propos plus (ondamental et plus &rave que celui qui appara/t au premier abord –
un propos métaph+sique et existentiel menant à une nouvelle dé(inition du concept du Fien Par là
m'me, concernant Pascal plus directement, nous espérons donner une explication satis(aisante de
son intime rapport au post0modernisme en &énéral et à la thèse derridienne en particulier
8 # "et im0possible n!est pas privati( "e n!est pas l!inaccessible, ce n!est pas ce que *e peux renvo+er indé(iniment %
cela s!annonce à moi, cela (ond sur moi, cela me précède et me saisit ici maintenant de (a)on non virtualisable, en
acte et non en puissance "ela vient sur moi de haut, sous la (orme d!une in*onction qui n!attend pas à lJhoriKon, que
*e ne vois pas venir, qui ne me laisse pas en paix et ne m!autorise *amais à remettre à plus tard $, dans Voyous,
Lalilée, Paris, =>>C, pa&e 8=C
= "et article portera en particulier sur Force de loi, Lalilée, Paris, 8BBH, pa&es =: à C:, de # De n!ai pas encore
commencé $ à # D!ai dit que *e n!avais pas encore commencé $, passa&e correspondant au point F de la Première
partie de l!ouvra&e Ious ne nous en tiendrons pas strictement à ce texte, mais nous veillerons tou*ours à ne pas trop
nous éloi&ner de Pascal
C Au cours de cet article, nous utiliserons tou*ours la numérotation de Frunschvic& lorsqu!il nous (audra dési&ner un
(ra&ment de Pascal
H Pa&e =@
=?=@
,e paradoxe de la *ustice
Force de loi est une con(érence en deux parties, dont la première, # -u droit à la *ustice $,
(ut initialement prononcée en an&lais par son auteur au colloque d!octobre 8B@B intitulé
# Deconstruction and the Possibility of Justice $ et dont la seconde, # Prénom de Fen*amin $, ne (ut
à cette occasion que distribuée sous (orme imprimée, avant d!'tre lue en avril 8BB> lors d!un autre
colloque % # a!ism and the ""Final solution## $ Probin% the &imits of 'epresentation $ ,e texte
ori&inal était cependant bien rédi&é en (ran)ais, aussi est0ce sur le texte (ran)ais, mani(estement
pré(éré par son auteur
8
, que nous nous appuierons tout le lon& de cet article
"e n!est qu!au sein d!une – lon&ue, certes – parenthèse que Pascal est cité et commenté par
-errida "elle0ci a pour but premier, comme le point A qui précède, d!expliquer l!importance des
idiotismes an&lais # to enforce the la( $ et # enforceability of the la( $ – qui portent dé*à en eux le
titre de l!ouvra&e, et auxquels nous reviendrons – et pour but second, spéci(ique cette (ois0ci, de
montrer que la déconstruction est intrinsèquement liée au questionnement éthique et plus
particulièrement à la notion de *ustice, idée qui en e((et ne va pas de soi et méritait que -errida s!+
attarde
=
, mais qui nous occupera moins que la première, en raison de son rapport moindre à Pascal,
à qui ce débat est par(aitement étran&er
Fien entendu, pour comprendre les développements de -errida sur le mot enforceability
dans la partie F de son texte, il nous (audra revenir au moins brièvement sur son propos dans la
partie A
C
, et c!est ce que nous allons (aire dès à présent
-errida annonce d!emblée la raison pour laquelle il tient à l!expression an&laise, qui lui
servira à initier son discours philosophique sur la (orce et la *ustice ,a voici % # Muand on traduit en
(ran)ais # to enforce the la( $, par exemple par # appliquer la loi $, on perd cette allusion directe,
littérale à la (orce qui vient de l!intérieur nous rappeler que le droit est tou*ours une (orce autorisée,
8 # Il (aut que vous et moi nous comprenions, à peu près de la m'me (a)on, la traduction de mon texte, d!abord écrit
en (ran)ais et qui, toute excellente qu!elle est, reste nécessairement une traduction, c!est0à0dire un compromis
tou*ours possible mais tou*ours impar(ait entre deux idiomes $ Pa&e 8:
= # Il + a sans doute bien des raisons pour lesquelles la ma*orité des textes hNtivement identi(iés comme
# déconstructionnistes $, semblent, *e dis bien semblent, ne pas placer le thème de la *ustice, comme thème,
*ustement, en leur centre, ni m'me celui de l!éthique ou de la politique Iaturellement ce n)est *u)une apparence
567 Il va sans dire que des discours sur la double a((irmation, le don au0delà de l!échan&e et de la distribution,
l!indécidable, l!incommensurable ou l!incalculable, sur la sin&ularité, la di((érence et l!hétéro&énéité sont aussi, de
part en part, des discours au moins obliques sur la *ustice $, pa&e =8 O'me si cela va sans dire, -errida s!attardera
lon&uement sur cette question, comme il le déclare pa&e =: % # "!est ce que *e voudrais m!emplo+er à (aire ici %
montrer pourquoi et comment ce qu!on appelle couramment la déconstruction, tout en semblant ne pas # adresser $
le problème de la *ustice, n!a (ait que cela sans pouvoir le (aire directement, seulement de (a)on obli*ue $
C "elle0ci s!étend de la pa&e 8P à la pa&e =:
C?=@
une (orce qui se *usti(ie ou qui est *usti(iée à s!appliquer, m'me si cette *usti(ication peut 'tre *u&ée
d!autre part in*uste ou in*usti(iable $
8
Il est vrai que toute lé&islation présuppose une (orce % on parle
bien, en (ran)ais, de forces de l)ordre et de pou+oir e,écutif Q et on a t4t (ait d!associer l!absence de
r-%les à l!anarchie, qui se dé(init pourtant comme l!absence de ma.tre 2c!est0à0dire d!une telle (orce,
opérante autant que s+mbolique % le souverain, l!;tat3 "!est qu!en e((et la loi n!est qu!une mascarade
si nul n!est là pour l!appliquer – et on n!entend pas simplement par là # l!applique e((ectivement $
mais # a pour (onction o((icielle de l!appliquer $ Q devan)ons un peu % ceci pose évidemment le
problème de la dé(inition de l!o((icialité .n e((et, qui est0il en droit de nommer l!exécuti(, qui
détient0il l!autorité – l!autorité /uste et lé%itime – pour nommer l!autorité R Mue l!autorité soit /uste ou
lé%itime, cela exi&e bien sGr qu!une /ustice ou une loi la précède, or on vient de voir que c!est
l!autorité – la (orce – qui, tou*ours, précède la *ustice et la loi % sans cela, il ne s!a&it ni de *ustice ni
de loi, mais de pur (antasme
Muelle que soit la (a)on dont on résoudra ce paradoxe, # l!# enforceability $ n!est pas une
possibilité extérieure ou secondaire qui viendrait s!a*outer ou non, supplémentairement, au droit $
8
%
si une loi – au sens lé&islati( et politique, tou*ours Q ici, il ne s!a&it évidemment pas de loi morale,
naturelle ou ph+sique – ne peut 'tre appliquée, si aucune (orce qui la précède n!est en mesure de
l!appliquer, si la loi ne peut en tant que telle 'tre # enforced $, alors ce n!est plus une loi mais un
pro*et d!utopie Sne utopie n!est pas seulement un s+stème qui de (ait n!existe pas, mais un s+stème
qui ne peut pas exister, et s!il ne peut pas exister c!est précisément parce qu!il ne tient pas compte
des contraintes inhérentes au monde réel, ou, plus exactement, de la nature m'me du politique, qui
est de ré&ler les di((érends et exclut le consensus par essence – il + a tou*ours désaccord et lutte,
espérer l!idéal revient à espérer l!impossible 2ce rapport entre idéal et impossible n!est évidemment
pas sans lien avec le concept de déconstruction que nous avons vu à l!instant3 Sne loi sans
# enforceability $ correspond exactement à cette dé(inition % celui qui tente de l!établir oublie qu!il
est nécessaire à la loi, pour 'tre loi, d!'tre appliquée a+ec force, par la force – m'me si cette (orce,
on le présuppose, est en droit d!'tre telle
# ,e mot # enforceability $ nous rappelle donc à la lettre Il nous rappelle littéralement qu!il
n!+ a pas de droit qui n!implique en lui-m0me1 a priori1 dans la structure analyti*ue de son concept,
la possibilité d!'tre # enforced $, appliqué par la (orce 567 Il + a, certes, des lois non appliquées
mais il n!+ a pas de loi sans applicabilité, et pas d!applicabilité ou d!# enforceability $ de la loi sans
(orce $
=
– et c!est bien le problème, le paradoxe, que -errida se propose de détacher à dé(aut peut0
'tre d!+ donner une réponse dé(initive % comment comprendre cette (orce, essentielle à toute loi,
8 Pa&e 8P
= Pa&e 8@
H?=@
*ustice ou droit
8
, alors que le r4le de ces derniers est de proté&er les (aibles des (orts, de réprimer un
autre &enre de (orce, la (orce criminelle, la +iolence R
"omment distin&uer entre cette (orce de la loi, cette # (orce de loi $, comme on dit aussi bien en
(ran)ais qu!en an&lais, *e crois, et d!autre part la violence qu!on *u&e tou*ours in*uste R Muelle di((érence + a0t0il
entre, d)une part, la (orce qui peut 'tre *uste, en tout cas *u&ée lé&itime 2non seulement l!instrument au service
du droit mais l!exercice et l!accomplissement m'me, l!essence du droit3, et, d)autre part, la violence qu!on *u&e
tou*ours in*uste R Mu!est0ce qu!une (orce *uste ou une (orce non0violente R
567 "omment distin&uer entre la (orce de loi d!un pouvoir lé&itime et la violence prétendument
ori&inaire qui a dG instaurer cette autorité et qui elle0m'me ne pouvait s!autoriser d!aucune lé&itimité antérieure,
si bien qu!elle n!est, dans ce moment initial, ni lé&ale ni illé&ale, d!autres diraient très vite, ni *uste ni in*uste R
=
.t, bien qu!un élément de solution se situe dé*à dans la question 2cette violence di((ère
apparemment de celle criminelle, puisqu!elle précède toute loi, peut0'tre m'me toute *ustice3, ce
n!est que dans le passa&e auquel nous allons nous intéresser que -errida pourra + répondre – c!est à
ce problème, d!ailleurs, qu!il répondra tout particulièrement dans ce passa&e Temarquons toute(ois
dès à présent qu!il est double % la (orce de la loi, c!est à la (ois la (orce du (ondement de la loi et celle
de son exécution Q il + a deux (orces di((érentes, et chacune est bel et bien (orce – bel et bien
paradoxale
Muoique le contenu du point A soit encore très riche, nous allons dès à présent entrer dans le
vi( du su*et, pour peut0'tre revenir plus tard sur d!autres éléments de son contexte
,a (orce dans la *ustice
"!est en rappelant très brièvement ses conclusions antérieures que -errida entame son
point F % # si la *ustice n!est pas nécessairement le droit ou la loi, elle ne peut devenir *ustice de
droit ou en droit qu!à détenir la (orce ou plut4t à en appeler à la (orce dès son premier instant, dès
son premier mot $
C
,a distinction entre *ustice d!une part et droit ou loi d!autre part se (ait ici plus
claire, mais non sans rapport entre les deux % il s!a&it bien, en premier lieu, de *ustice morale, m'me
si la question est ici du t+pe # comment (aire de la *ustice morale la *ustice de droit $, c!est0à0dire la
*ustice lé&ale, la *ustice humaine Il nous (audra bien retenir cette distinction et cette relation
nécessaire dans la suite de notre étude
2 priori – nous verrons plus tard que le problème est en (ait plus pro(ond –, il s!a&it très
8 Précisons tout de m'me que, comme il se doit, -errida di((érencie très clairement les concepts de # droit $ et de
# *ustice $ Ious entrerons bient4t dans les détails à ce su*et, mais notons dé*à – c!est important – que les lois, le
droit et la *ustice dont il s!a&it pour l)instant sont exclusivement humains, lé&islati(s, *udiciaires, *uridiques,
politiques .n ce sens, il est encore permis de con(ondre *ustice et droit % ces notions s!a((ineront plus tard
= Pa&es 8@ et 8B
C Pa&e =:
9?=@
précisément de la question de Pascal dans la Pensée =B@, que -errida introduira d!ailleurs d!ici
quelques instants, et qui se conclut ainsi % # ne pouvant (aire que ce qui est *uste (Gt (ort, on a (ait
que ce qui est (ort (Gt *uste $ ,e problème appara/t tout simplement comme celui de l!application de
la morale à l!échelle politique et *udiciaire "e qu!a((irme pour l!instant -errida à son su*et, c!est que
la *ustice morale ne peut pas devenir *ustice lé&ale sans une force inau&urale, une impulsion
ori&inaire qui la rapproche dan&ereusement de la violence – il reste à déterminer précisément la
nature de cette (orce et ses implications ,a *ustice qui n!est pas encore droit ou loi – mais qui de ce
(ait, au lieu d!'tre diminuée, se trouve 'tre intimement et exclusivement morale – doit, pour le
devenir, 'tre # enforced $ Q et tant qu!elle ne l!est pas, elle n!est que virtuelle, idéale, impossible –
elle n!est rien de tan&ible, d!oU la nécessité de cette (orce
Avant de nommer Pascal, cependant, -errida a*oute une précision subtile % # Au
commencement de la *ustice, il + aura eu le l3%os, le lan&a&e ou la lan&ue $ "ette apparente
contradiction – que -errida ne peut en aucun cas nier, puisqu!elle est tout le présupposé de sa
philosophie et de la déconstruction, celui d!une archi-écriture
1
au (ondement de la pensée et de
l!action, donc notamment de la loi – est certes immédiatement dissipée
=
, mais elle apporte tout de
m'me un élément d!importance à la ré(lexion % la (orce que nous cherchons ne peut qu!'tre
lan&a&ière – cette (orce est l3%os, ce l3%os est (orce Q nous sommes, après tout, en pleine
déconstruction "omme le dit -errida, # ce qu!il (aut penser, c!est donc cet exercice de la (orce dans
le lan&a&e m'me, dans le plus intime de son essence, comme dans le mouvement par lequel il se
désarmerait absolument de lui0m'me $
C
Q et en e((et, il + a tou*ours avant la loi l!énonciation de la
loi – et dans cette énonciation, évidemment per(ormative, il + a une (orce ,aquelle R "ela, nous ne
pouvons pas encore le dire
8 Voir par exemple, De la %rammatolo%ie 2;ditions de Oinuit, Paris, 8B:P3 pp@C, @@, @B, BB, 8>>, 8>C, 8H>, 89B, 8:=,
8:H, 8@=0:, =>=, C=9 Q &)4criture et la différence 2;ditions du Seuil, Paris, 8B:P3 pCCB Q 5ar%es 2;dition de Oinuit,
Paris, 8BP=3 p8C0H0: Q etc – les occurrences sont innombrables "e concept est entre autres et particulièrement
associé à ceux de trace et de lo%ocentrisme, auquel le mot l3%os (ait aussi ré(érence, évidemment
= # 567 mais cela n!est pas nécessairement contradictoire avec un autre incipit qui dirait % # Au commencement il +
aura eu la (orce $ $, (in de la m'me citation, pa&e =:
C "e n!est pas la première (ois dans ce texte que -errida décrit un tel moti( de (orce auto0désarmante Pa&es => et =8,
décrivant le sens du mot # (orce $ emplo+é dans les textes déconstructi(s et se ré(érant à son débat avec Austin et
Searle notamment dans 5ar%es et &imited 6nc7, il dit % # il s!a&it tou*ours de (orce # per(ormative $, (orce
illucotionnaire ou perlocutionnaire, de (orce persuasive et rhétorique, d!a((irmation de si&nature, mais aussi et
surtout de toutes les situations paradoxales oU la plus &rande (orce et la plus &rande (aiblesse s!échan&ent
étran&ement .t c!est toute l!histoire $ ,a (orce du lan&a&e le désarme parce que c!est cette (orce qui, construite, le
soumet à la déconstruction -e (a)on plus &énérale, il + a tou*ours l!apparition d!une (aiblesse dans la (orce au
moment oU celle0ci s!implique et devient a&issante, au moment oU elle s!expose à une réplique
:?=@
Venons0en en(in à Pascal, que -errida introduit en a((irmant que son propos est le m'me que
celui0que nous venons de résumer Voici, tout d!abord, le texte complet du (ra&ment =B@ des
Pensées dont nous examinerons ensuite le commentaire %
Justice1 force7 – Il est *uste que ce qui est *uste soit suivi Q il est nécessaire que ce qui est le plus (ort
soit suivi
,a *ustice sans la (orce est impuissante Q la (orce sans la *ustice est t+rannique
,a *ustice sans (orce est contredite, parce qu!il + a tou*ours des méchants ,a (orce sans la *ustice est
accusée Il (aut donc mettre ensemble la *ustice et la (orce, et pour cela (aire que ce qui est *uste soit (ort ou que
ce qui est (ort soit *uste
,a *ustice est su*ette à dispute ,a (orce est très reconnaissable et sans dispute Aussi on n!a pu donner
la (orce à la *ustice, parce que la (orce a contredit la *ustice et a dit qu!elle était in*uste, et a dit que c!était elle
qui était *uste
.t ainsi ne pouvant (aire que ce qui est *uste (Gt (ort, on a (ait que ce qui est (ort (Gt *uste
Arr'tons0nous un instant sur sa première phrase avec -errida "!est par une mise en
évidence de # la ri&ueur de sa rhétorique $ qu!il commence % # l!axiome commun 5au *uste et au plus
(ort7, c!est que le *uste et le plus (ort, le plus *uste comme le plus (ort doit 'tre suivi Oais ce
# devoir 'tre suivi $ commun au *uste et au plus (ort, est # *uste $ dans un cas, # nécessaire $ dans
l!autre $ Vn peut s!étonner de l!aspect tautolo&ique des deux propositions de Pascal et de leur
anal+se par -errida "e ne sont pas des dé(initions % si # 'tre suivi $ si&ni(ie # 'tre rendu actuel $,
donc tout simplement # 'tre $, et si # devoir $ ne si&ni(ie rien sans la précision # par *ustice $ ou
# par nécessité $
8
, alors il est ici expliqué que le *uste est ce qui est *uste, et que le (ort est ce qui est
nécessaire Q que la *ustice soit actuelle 2c!est0à0dire % qu!elle soit3, cela est *uste, cela est l!'tre de la
*ustice – indéniablement Oais en disant cela, qu!a0t0on au (ond a((irmé R
Précisément ce que disait -errida un peu plus t4t % qu!il + a, certes, une (orce dans la (orce,
une contrainte dans la contrainte – cela est évident –, mais surtout qu!il + é%alement une (orce ou
une contrainte dans la *ustice "ela, il le répète lui0m'me % # le concept ou l!idée du *uste, au sens de
8 "!est bien le cas % -errida *oue ici sur un double sens, une amphibolo&ie du mot # devoir $ -ans le cas de la *ustice,
il s!a&it d!une nécessité morale – une nécessité non-nécessaire, puisque l!in*ustice est un (ait réel du monde – tandis
que dans le second il s!a&it de nécessité ph+sique – et cette dernière est amorale a priori # Il est *uste $, mais pas
nécessaire, hélas, # que ce qui est *uste soit suivi $ Q tandis qu!il est # nécessaire $, mais pas nécessairement *uste,
hélas, # que ce qui est le plus (ort soit suivi $ Il n!+ pas ici un devoir, mais deux, sans rapport l!un avec l!autre, si
bien que, sans plus de précision, le mot # devoir $ seul ne si&ni(ie rien "ela n!implique pas, cependant, qu!il est
inutile % comme il permet de le comprendre, la première (orme du # devoir 'tre suivi $, quoiqu!aucune nécessité
matérielle n!assure habituellement sa réalisation, est dé*à une (orme 2très particulière, certes3 de nécessité – c!est
précisément ce que -errida tente de mettre en évidence en re(ormulant ainsi le propos de Pascal .n e((et, n!+0a0t0il
pas tou*ours dé*à quelque force dans la notion de *ustice ou de morale qui nous pousse à a&ir *ustement ou
moralement – une (orce telle qu!elle nous obli%e à a&ir de la sorte, car cela est le Fien, cela est notre devoir R
P?=@
*ustice, implique anal+tiquement et a priori que le *uste soit WWsuiviJJ, enforced, et il est *uste – aussi
au sens de *ustesse – de penser ainsi $ .n cela, Pascal répond par avance à Tousseau, qui, dans le
8ontrat social
1
, rappelle l!absurdité de l!expression de # droit du plus (ort $
=
, et, par la m'me
occasion, la distinction (ondamentale entre *ustice et (orce %
,a (orce est une puissance ph+sique Q *e ne vois point quelle moralité peut résulter de ses e((ets "éder
à la (orce est un acte de nécessité, non de volonté Q c!est tout au plus un acte de prudence .n quel sens pourra0
ce 'tre un devoir R 567 "e mot de droit n!a*oute rien à la (orce Q il ne si&ni(ie ici rien du tout VbéisseK aux
puissances Si cela veut dire, cédeK à la (orce, le précepte est bon, mais super(lu, *e réponds qu!il ne sera *amais
violé
"ertes, comme le dit Tousseau, # (orce ne (ait pas droit $ "ertes, # le plus (ort n!est *amais
asseK (ort pour 'tre tou*ours le ma/tre, s!il ne trans(orme sa (orce en droit et l!obéissance en devoir $
– et bien qu!il soit envisa&eable de # (aire 567 que ce qui est (ort soit *uste $ selon le mot de Pascal,
la (orce n!est pas *uste en soi du simple (ait qu!elle est (orce Iéanmoins – et c!est en cela que Pascal
anticipe et dépasse Tousseau –, la *ustice n!est pas l!ennemi de la (orce Fien au contraire % en son
(ondement essentiel, la *ustice n!est que (orce .n ce sens, le WWdroit du plus *usteJJ, censé 'tre le seul
bon droit, le seul droit au sens strict comme le montre Tousseau, n!est en (ait pas plus réel que le
droit du plus (ort % qui se soumet à la *ustice ne le (ait pas par liberté mais par une autre (orme de
contrainte, le respect de la loi s!il s!a&it de *ustice humaine
C
, et, s!il s!a&it de *ustice pure, c!est0à0dire
de morale, le de+oir Muoi qu!il en soit, il + a tou*ours une (orce d!ores et dé*à présente dans la
*ustice, alors m'me qu!il n!+ a pas tou*ours une *ustice dans la (orce, et en cela la (orce est tou*ours
première, ce qui limite (ortement la portée du propos de Tousseau % la *ustice étant une (orme de
# droit du plus (ort $, il para/t impossible d!échapper à ce dernier en politique
Suite à son commentaire de cette première phrase – commentaire que nous avons dé*à
commencé à dépasser quelque peu, mais que nous re*oi&nons dans sa conclusion, à savoir % Pascal,
comme -errida, dit que la *ustice doit 'tre enforced 2# suivie $3 pour 'tre la *ustice –, -errida
poursuit brièvement sur le reste du texte, montrant en quoi, en e((et, tout son propos précédant s!+
8 ,ivre I, chapitre III
= .n cela, Tousseau répond lui0m'me à la (able du &oup et l)2%neau de ,a Eontaine 2d!ailleurs citée par -errida
pa&e C83 % # la raison du plus (ort est tou*ours la meilleure $ Il + a là une proximité évidente avec Pascal
C Oais, en vertu de la distinction dé*à opérée plus t4t, il ne s!a&it précisément pas de *ustice humaine % la *ustice dont
parle Pascal à ce stade du texte, c!est0à0dire dans sa première phrase, est celle encore non0mariée à la (orce, la *ustice
purement *uste, purement morale Iéanmoins, on aper)oit dé*à ici le # (ondement m+stique $ de la loi, dont il sera
question bient4t % qu!est0ce qu!obéir par loi, sinon obéir par devoir R "e que la loi a*oute au devoir, c!est la crainte
d!une (orce plus externe Q mais a&ir uniquement par peur du chNtiment, cela n!est pas di((érent, comme le dit
Tousseau, d!a&ir par prudence (ace au # droit du plus (ort $ – cela exclut nécessairement la *ustice en tant que
moralité, cela précisément n!est pas a&ir par respect de la loi ni se soumettre à quelque *ustice que ce soit
@?=@
trouve condensé
8
Q puis vient son idée peut0'tre la plus ma&istrale dans ce commentaire %
,e # il (aut $ de cette conclusion 2# Il (aut donc mettre ensemble la *ustice et la (orce $3, il est di((icile
de décider ou de conclure si c!est un # il (aut $ prescrit par ce qui est *uste dans la *ustice ou par ce qui est
nécessaire dans la (orce <ésitation qu!on peut tenir aussi pour secondaire .lle (lotte à la sur(ace d!un # il
(aut $ plus pro(ond, si on peut dire, puisque la *ustice exi&e, en tant que *ustice, le recours à la (orce ,a
nécessité de la (orce est donc impliquée dans le *uste de la *ustice
"!est en cet instant précis sans doute que le principe acti( de la déconstruction nous appara/t
avec le plus de vivacité dans ce texte % -errida applique le questionnement de Pascal à son
questionnement0m'me .n e((et, il est une différance que Pascal a établie % celle entre nécessité 2# il
(aut $3 de *ustice et nécessité de (orce Aussi, en e((et, à quel t+pe de nécessité ce dernier # il (aut $
– celui0là m'me qui articule toute la Pensée =B@ – appartient0il, en quel sens (aut0il le prendre R -e
ce # il (aut $, on peut dire la m'me chose que ce que l!on a dit du mot # devoir $ % indi((érencié, il
ne si&ni(ie rien, et pourtant on le trouve ici seul, sans précision quant à la (a)on dont il est emplo+é
"!est un problème très &rave, car il met en évidence la structure circulaire de la ré(lexion
pascalienne % ce qu!elle a((irme, (inalement, suit un schéma du t+pe % WW# il (aut $ que nos # il (aut $
de (orce et nos # il (aut $ de *ustice s!accordentJJ Voir en quoi l!ob*et du l3%os déconstruit contient
entre autres ce l3%os0m'me 2c!est0à0dire % voir en quoi ce que ce l3%os dit a des implications sur ses
propres (ondations, quel que soit son ob*et3, et donc pousser ce l3%os *usqu!en ses ultimes
pro(ondeurs, cela peut0'tre est la déconstruction
=

"!est l!interro&ation aporétique de -errida sur ce # il (aut $ qui nous permet d!en saisir toute
la portée # Il (aut 567 mettre ensemble la *ustice et la (orce $ % cela est0il nécessaire R Peut0'tre
bien % # la (orce sans la *ustice est accusée $, elle a – comme le dit Tousseau
C
– besoin de devenir
*uste pour rester (orte Q une (orce sans lé&itimité est plus (aible qu!on ne croit -ès lors, il est bien
possible que l!union de la *ustice et de la (orce soit inévitable et prédéterminée % nécessaire Oais ce
8 Pa&es =P et =@ % # Pascal poursuit % # ,a *ustice sans la (orce est impuissante 5autrement dit, la *ustice n!est pas la
*ustice, elle n!est pas rendue si elle n!a pas la (orce d!'tre WWenforcedJJ Q une *ustice impuissante n!est pas une *ustice,
au sens du droit7 Q la (orce sans la *ustice est t+rannique $ ,es crochets et leur contenu sont de -errida
= "ela semble *uste, si l!on considère le concept d!archi0écriture S!il + a tou*ours un lan&a&e 2 le lan&a&e3 en de)à du
lan&a&e 2mon lan&a&e3, et si toute utilisation du lan&a&e modifie le lan&a&e – c!est une idée (orte de -errida, par
exemple dans le 5onolin%uisme de l)autre, oU il dé(end la création d!idiomes comme unique possibilité de
communiquer mal&ré le (ait que # *e n!ai qu!une seule lan&ue, et ce n!est pas la mienne $ –, alors toute utilisation du
lan&a&e modi(ie ses propres (ondations % c!est son acte per(ormati( m'me, et il a pour conséquence l!autodestruction
lo&ique de ce lan&a&e, sa déconstruction Xoute pensée, tout l3%os se construit temporellement et se modi(ie donc
lui0m'me % voilà le drame ,!irrationalisme de Pascal, dont nous parlerons plus en détails tout à l!heure, peut ici
trouver une bonne dé(ense contemporaine Muant à la *ustice, (ondée sur le l3%os, elle n!en sort pas indemne
C .t Pascal lui0m'me dans sa Pensée C=: % # il est dan&ereux de dire au peuple que les lois ne sont pas *ustes, car il n!+
obéit qu!à cause qu!il les croit *ustes $
B?=@
# il (aut $ ne peut0il pas aussi, en e((et, 'tre celui de la *ustice R Il (aut – c!est là notre de+oir, il n!est
rien de plus /uste – mettre ensemble la *ustice et la (orce % sans cela, la *ustice n!est pas, on l!a dé*à
vu tant cheK Pascal que cheK -errida Aussi, il appara/t ici une possible interdépendance de la
*ustice et de la (orce % sans l!autre, aucun des deux ne peut 'tre "ependant, du (ait de l!accord
nécessaire
8
de la *ustice et de la (orce – qui l!une et l!autre veulent la m'me union –, comme le dit
-errida, cette question devient secondaire % dans une optique pra&matique, sa réponse ne chan&e
apparemment rien Q en un sens, *ustice et (orce sont ici s+non+mes
,e (ondement m+stique de l!autorité
"!est le moment que -errida choisit pour préciser l!aspect novateur et peu conventionnel de
son interprétation de Pascal -e ce (ait, il en vient à rappeler succinctement l!historique des lectures
de ce (ra&ment, et notamment son étroite association avec Oontai&ne Plus précisément,
l!interprétation – très tenace par la suite – qu!Arnaud a eue de Oontai&ne et des quelques Pensées
que ce dernier a inspirées à Pascal est celle d!un conventionnalisme qui consiste à dire que # les lois
ne sont pas *ustes en elles0m'mes mais seulement parce que ce sont des lois $
=
.n e((et, on ne peut
nier que Pascal a lu Oontai&ne avec assiduité, au point que certains des textes du premier sont des
copies presque con(ormes d!autres du second
C
"!est notamment le cas de la Pensée =BH, dont un
petit extrait est cité par -errida en m'me temps que celui des Essais qu!il semble répéter
H
, celui
dans lequel il est (ait mention de l!expression de # (ondement m+stique de l!autorité $, sur laquelle
nous nous attarderons bient4t
"!est au (ond sur une interprétation particulière 2ou m'me un dé(aut d!interprétation3 que
repose cette lecture conventionnaliste % le mot de # *ustice $ + est entendu comme nous l!entendions
*usqu!à présent, au sens strict .n e((et, dans le court passa&e cité par -errida, Pascal parle bien de
# l!essence de la *ustice $ et de # l!équité $ Q on pourrait donc + voir un propos c+nique, que d!autres
(ra&ments seraient là pour corroborer 2par exemple le (ra&ment C>B % # Dustice – "omme la mode
(ait l!a&rément, aussi (ait0elle la *ustice $3 Q le contexte du passa&e nous écarte cependant de cette
8 Vn n!a pas déterminé de quel t+pe de nécessité 2*uste ou (orte3 il s!a&it, mais il s!a&it dans tous les cas d!une (orme de
nécessité ou d!une autre, et lequel est pour l!instant sans conséquence
= "e sont les mots de -errida, pa&e =B
C Il ne sJa&it pas de pla&iat pour autant % Pascal écrivait pour lui0m'me, et ses modi(ications pro(itent tant au st+le qu!à
l!étendue du texte -e plus, des ré(érences explicites à Oontai&ne existent cheK Pascal, par exemple dans la
Pensée PH, ou encore dans l!# .ntretien de O Pascal et de O de Sac+, sur la lecture d!;pictète et de Oontai&ne $
H Il + en a en (ait plusieurs "elui auquel s!intéresse ici -errida appartient aux Essais, III, 8C, # -e l!expérience $
"ette m'me Pensée =BH emprunte é&alement beaucoup 2presque tout, en vérité3 aux Essais, II, 8=, # Apolo&ie de
Taimond Sebond $
8>?=@
idée Ious expliquerons pourquoi après en avoir vu les détails
Se ré(érant à un (ra&ment précédant, le CC=
8
, Pascal commence par s!interro&er, d!abord avec
des apparences de candeur, sur le principe directeur de l!action du t+ran Il est bon de noter, ici, que
ce (ra&ment =BH commence par un texte ra+é par Pascal dans ses manuscrits, donc i&noré dans
certaines éditions, mais peut0'tre pas sans importance pour autant ,e voici %
Oais peut0'tre que ce su*et
=
passe la portée de la raison .xaminons donc ses inventions
=
sur les
choses de sa (orce
=
S!il + a quelque chose oU son intér't propre
=
ait dG la (aire appliquer de son plus sérieux,
c!est à la recherche de son souverain bien Vo+ons donc oU ces Nmes (ortes et clairvo+antes l!ont placé et si elles
en sont d!accord
,!un dit que le souverain bien est la vertu, l!autre le met en la volupté, l!autre à suivre la nature, l!autre
en la vérité 2# feli, *ui potuit rerum co%noscere causas $
C
3, l!autre à l!i&norance totale, l!autre en l!indolence,
d!autres à résister aux apparences, l!autre à n!admirer rien 2# nihil mirari prope res una *uae possit facere et
ser+are beatum $
H
3, les braves p+rrhoniens en leur ataraxie, doute et suspension perpétuelle, et d!autres plus
sa&es qu!on ne le peut trouver, non pas m'me par souhait Ious voilà bien pa+és
9
Ious vous (erons &rNce du texte de Oontai&ne, presque identique, tant ici que par la suite
Temarquons dé*à que, dès le début de ce (ra&ment, Pascal rappelle son (ort scepticisme % le
souverain bien 2que nous nommerons # le Fien $ dans la suite de cet article3, on i&nore tout à (ait ce
que c!est, et la /ustice au sens strict en (ait partie
Poursuivons avec le reste du (ra&ment %
Sur quoi (ondera0t0il
=
l!économie du monde qu!il
=
veut &ouverner R Sera0ce sur le caprice de chaque
particulier R Muelle con(usion Y 9era-ce sur la /ustice : 6l l)i%nore7
9
"ertainement s!il la connaissait il n!aurait
pas établi cette maxime, la plus &énérale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les
mAurs de son pa+s &)éclat de la +éritable é*uité aurait assu/etti tous les peuples7
:
.t les lé&islateurs n!auraient
8 "heK ,a(uma, le (ra&ment =BH de Frunschvic& porte le numéro :>, et le CC= porte le numéro 9@ ,a structure est à
peu près la m'me que cheK ,a(uma cheK Xourneur0AnKieu
= "!est là qu!est la ré(érence au (ra&ment CC= % # ce su*et $, c!est la t+rannie, les actions et les choix du t+ran, ce qu!il
devrait (aire Q les # inventions $, la # (orce $ et l!# intér't $, ce sont ceux du t+ran Q et ainsi de suite
C # <eureux celui qui a pu conna/tre les causes des choses $, Vir&ile, ;éor%i*ues1 II, H@B, cité par Oontai&ne dans les
Essais, III, 8>
H # Ie s!étonner de rien, à peu près la seule chose qui puisse donner et conserver le bonheur $, citation approximative
d!<orace, 4p.tres I, VI, 80=, reprise de Oontai&ne elle aussi
9 Voir aussi le (ra&ment PH, qui préparait ce passa&e % # =@> sortes de souverain bien dans Oontai&ne $, dit Pascal, se
ré(érant aux Essais, II, 8= % # il n!est point de combat si violent entre les philosophes, et si Npre, que celui qui se
dresse sur la question du souverain bien de l!homme, duquel, par le calcul de Varron, naquirent =@@ sectes $, =@>
dans l!édition de 8:9=
: Ious souli&nons "ela démontre bien notre propos % Pascal ne dit pas que le Fien et la *ustice sont des conventions,
mais qu!ils nous sont inconnus "!est pourquoi il (aut lire dans le passa&e cité par -errida # droit $ là oU il est écrit
# *ustice $ "omme Pascal le dit lui0m'me, les lois ne sont en (ait pas *ustes
88?=@
pas pris pour modèle, au lieu de cette *ustice constante, les (antaisies et les caprices des Perses et Allemands
Vn la verrait plantée par tous les ;tats du monde, et dans tous les temps, au lieu qu!on ne voit rien de *uste ou
d!in*uste qui ne chan&e de qualité en chan&eant de climat Xrois de&rés d!élévation du p4le renversent toute la
*urisprudence Sn méridien décide de la vérité
8
.n peu d!années de possession, les lois (ondamentales
chan&ent, le droit a ses époques, l!entrée de Saturne au ,ion nous marque l!ori&ine d!un tel crime Plaisante
*ustice qu!une rivière borne Y Vérité au0de)à des P+rénées, erreur au0delà
Ils con(essent que la *ustice n!est pas dans ces coutumes, mais qu!elle réside dans les lois naturelles
communes en tout pa+s "ertainement ils la soutiendraient opiniNtrement si la témérité du hasard qui a semé les
lois humaines en avait rencontré au moins une qui (Gt universelle Oais la plaisanterie est telle que le caprice
des hommes s!est si bien diversi(ié qu!il n!+ en a point
=
,e larcin, l!inceste, le meurtre des en(ants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses
Se peut0il rien de plus plaisant qu!un homme ait droit de me tuer parce qu!il demeure au0delà de l!eau et que son
prince a querelle contre le mien, quoique *e n!en aie aucune avec lui R
C
Il + a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu ihil amplius
nostrum est1 *uod nostrum dicimus artis est7 E, senatusconsultis et plebiscitis crimina e,ercentur7 <t olim
+itiis sic nunc le%ibus laboramus7
=
-e cette con(usion arrive que l)un dit *ue l)essence de la /ustice est l)autorité du lé%islateur1 l)autre la
commodité du sou+erain1 l)autre la coutume présente1 et c)est le plus s>r7 'ien sui+ant la seule raison n)est
/uste de soi1 tout branle a+ec le temps7 &a coutume fait toute l)é*uité1 par cette seule raison *u)elle est reçue7
8)est le fondement mysti*ue de son autorité ?ui la ram-nera à son principe l)anéantit
9
Tien n!est si (auti( que
ces lois qui redressent les (autes Mui leur obéit parce qu!elles sont *ustes, obéit à la *ustice qu!il ima&ine, mais
non pas à l!essence de la loi .lle est toute ramassée en soi .lle est loi et rien davanta&e Mui voudra en
examiner le moti( le trouvera si (aible et si lé&er que s!il n!est accoutumé à contempler les prodi&es de
l!ima&ination humaine, il admirera qu!un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence ,!art de (ronder et
8 "!est évidemment ironique Pascal ne dit pas qu!il + a plusieurs vérités, mais qu!on appelle # vérité $ ce qui nous
pla/t "!est de cette aberration philosophique qu!il se plaint
= ,!ar&umentation de Oontai&ne à ce su*et est savoureuse % # Oais ils sont plaisants quand, pour donner quelque
certitude aux lois, ils disent qu!il n!+ en a aucunes (ermes, perpétuelles et immuables, qu!ils nomment naturelles, qui
sont empreintes en l!humain &enre par la condition de leur propre essence .t, de celles0là, qui en (ait le nombre de
trois, qui de quatre, qui plus, qui moins Q si&ne que c!est une marque aussi douteuse que le reste Vr ils sont si
dé(ortunés 2car comment puis0*e autrement nommer cela que dé(ortune, que d!un nombre de lois si in(ini il ne s!en
rencontre au moins une que la (ortune et témérité du sort ait permis 'tre universellement re)ue par le consentement
de toutes les nations R3, ils sont, dis0*e, si misérables que de ces trois ou quatre lois choisies il n!+ en a une seule qui
ne soit contredite et désavouée, non par une nation, mais par plusieurs $ 2Essais, II, 8=3
C "!est une (ormule très récurrente dans les Pensées Voir notamment les (ra&ments =B8, =B= et =BC
H # "ar il ne reste rien qui soit n4tre % ce que nous appelons n4tre est e((et de l!art "!est en vertu des senatus-consultes
et des plébiscites qu!on commet des crimes "omme autre(ois de nos turpitudes, nous sou((rons au*ourd!hui de nos
lois $ ,a première phrase vient de "icéron, De finibus, V, =8 Q la seconde, de Sénèque, &ettre B9 Q la dernière de
Xacite, 2nnales, III, =9 ,es trois se retrouvent cheK Oontai&ne, dans les Essais, III, 8C
9 Ious souli&nons Il s!a&it du passa&e cité par -errida
8=?=@
de bouleverser les ;tats est d!ébranler les coutumes établies, en sondant *usque dans leur source pour marquer
leur dé(aut d!autorité et de *ustice # Il (aut, dit0on, recourir aux lois (ondamentales et primitives de l!;tat
qu!une coutume in*uste a abolies $ "!est un *eu sGr pour tout perdre Q rien ne sera *uste à cette balance
"ependant le peuple pr'te aisément l!oreille à ces discours Ils secouent le *ou& dès qu!ils le reconnaissent, et
les &rands en pro(itent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes re)ues "!est pourquoi le
plus sa&e lé&islateur disait que pour le bien des hommes, il (aut souvent les piper, et un autre bon politique %
# 8um +eritatem *ua liberetur i%noret1 e,pedit *uod fallatur7 $
8
Il ne (aut pas qu!il sente la vérité de
l!usurpation, elle a été introduite autre(ois sans raison, elle est devenue raisonnable Il (aut la (aire re&arder
comme authentique, éternelle et en cacher le commencement si on ne veut qu!elle ne prenne bient4t (in $
Vn peut rapprocher de cette conclusion
=
le (ra&ment C=: %
In*ustice – Il est dan&ereux de dire au peuple que les lois ne sont pas *ustes, car il n!+ obéit qu!à cause
qu!il les croit *ustes "!est pourquoi il lui (aut dire en m'me temps qu!il + (aut obéir parce qu!elles sont des lois,
comme il (aut obéir aux supérieurs non pas parce qu!ils sont *ustes, mais parce qu!ils sont supérieurs Par là
voilà toute sédition prévenue, si on peut (aire entendre cela et que proprement 5c!est7 la dé(inition de la *ustice
C
,e propos est clair % a(in que leurs lois soient suivies, les hommes de pouvoir leur donnent
un (ondement qui a plus d!autorité qu!eux, par(ois historique, mais tou*ours moral % si l!on se ré(ère
aux Anciens, ce n!est que parce que la morale commune appelle à les respecter
H
Z l!inverse de la
*ustice, les lois sont des conventions % elles ne s!appuient pas sur la *ustice véritable, mais
uniquement sur la (oi qu!on a en elles "!est précisément # le (ondement m+stique de 5leur7
autorité $ "omme le dit Oontai&ne, # les loix se maintiennent en credit, non parce qu!elles sont
*ustes, mais par ce qu!elles sont loix $ Q et, -errida s!en rend très bien compte
9
, # Oontai&ne
distin&ue ici les lois, c!est0à0dire le droit, de la *ustice ,a *ustice de droit, la *ustice comme droit
n!est pas la *ustice $ "!est aussi le cas de Pascal % # rien n!est si (auti( 5dit0il, c!est0à0dire in*uste7 que
ces lois qui redressent les (autes $, les suivre par souci de *ustice est une # con(usion $, une erreur
-errida continue % # on ne leur obéit pas parce qu!elles sont *ustes mais parce qu!elles ont de
l!autorité ,e mot de # crédit $ porte toute la char&e de proposition et *usti(ie l!allusion au caractère
8 # Muand il i&nore la vérité qui délivre, il lui est bon d!'tre trompé $ "itation inexacte d!Au&ustin, dans &a 8ité de
Dieu, IV, C8, reprise de Oontai&ne
= ,e (ra&ment est suivi de texte ra+é tout comme il en est précédé, mais nous i&norerons cette partie parce qu!elle
s!écarte de notre su*et % elle porte sur notre impuissance à # saisir la vérité $, + compris à l!échelle individuelle plut4t
que politique, et elle ne s!intéresse plus spécialement à la *ustice ni au souverain bien
C ,a remarque (inale doit 'tre comprise ainsi % # Mui leur obéit parce qu!elles sont *ustes, obéit à la *ustice qu!il
ima&ine, mais non pas à l!essence de la loi $, comme dit dans la Pensée =BH
H "omme le dit <obbes dans le &é+iathan, 1I, # la compétition pour les louan&es incline à avoir une vénération pour
l!antiquité, car les hommes luttent avec les vivants, non avec les morts, ce qui (ait qu!ils attribuent à ces derniers plus
qu!il n!est dG pour pouvoir obscurcir la &loire des premiers $ "e n!est que si # *adis $ si&ni(ie # meilleur $ que
l!ori&ine ancestrale d!une loi peut la rendre lé&itime
9 Pa&e C>
8C?=@
# m+stique $ de l!autorité ,!autorité des lois ne repose que sur le crédit qu!on leur (ait Vn + croit,
c!est là leur seul (ondement $
"!est par une nouvelle citation de Oontai&ne que -errida vient préciser cette idée %
# 6 nostre droict mesme a, dict0on, des (ictions le&itimes sur lesquelles il (onde la verité de sa
*ustice $ Q c!est0à0dire
8
que, comme le dit Pascal, # pour le bien des hommes, il (aut souvent les
piper $ % les tromper "ette (iction – ce menson&e – du (ondement *uste
=
de la loi est, elle, *uste %
sans elle, comme on l!a dé*à vu dans les dernières li&nes de la Pensée =BH et dans la Pensée C=:, la
loi perdrait son autorité et cesserait d!exister
C
– et cela serait in*uste, m'me si le propos tenu par la
loi l!était é&alement Q car il faut qu!il + ait des lois, et car aucune loi ne peut 'tre (ondée sur la *ustice
véritable 2celle0ci, nous ne la connaissons pas3 Oal&ré cette explication, l!idée pose problème, dans
la mesure oU Oontai&ne et Pascal donnent pour (ondement de l!autorité de la loi non la (oi en sa
nature *uste mais la (oi en son autorité elle0m'me en tant que loi Q c!est parce que la loi est loi qu!elle
a 2ou devrait avoir3 de l!autorité, et pour nulle autre raison .st0ce à dire qu!# 'tre loi $ et # passer
pour *uste $ sont une seule et m'me chose R Sans cela, on aboutirait à une contradiction % il n!+
aurait nul besoin de mentir aux hommes, puisque le (ait pour la loi d!'tre loi su((irait à la (aire
suivre
H
– or on sait que ce n!est pas le cas
"ela nous mène à une question à laquelle nous devons répondre % ce (ondement m+stique de
l!autorité de la loi, en quoi précisément est0il m+stique R S!a&it0il d!une (oi en l!autorité de la loi
comme loi exclusivement dans son essence de loi – c!est ce qu!il semblait à premier abord – ou
simplement d!une (oi 2tou*ours erronée par principe, par(ois *uste en (ait3 en la nature *uste de la
loi R ,e (ondement m+stique de l!autorité de la loi est0il ou non autre chose que cette # (iction
lé&itime $ R Si c!est le cas, il + a alors deux (ois – deux créances, deux crédits ,a (iction de la loi
8 -errida donne de cette phrase une toute autre interprétation, en proposant que la # (iction lé&itime $ dont il s!a&it ici
est le droit lui0m'me, dans le sens oU celui0ci est arti(iciel % # comme si l!absence de droit naturel appelait le
supplément de droit historique ou positi( $ ,!analo&ie de Oontai&ne ne nous contredit pas pour autant, car elle ne
précise pas si ce qui est arti(iciel est le droit ou la *ustice
= Par la m'me occasion, cela explique l!expression # (onder la verité de sa *ustice $ % une (ausse vérité, une vérité
(ictionnelle, c!est une (ausseté
C "!est une idée de Pascal Il n!est pas exclu que Oontai&ne re(use cette prémisse, et le problème que nous évoquons
quelques li&nes plus bas en est entièrement dépendant
H Si l!autorité de la loi provient e((ectivement du seul (ait qu!il s!a&it d!une loi, on en arrive à cette conclusion Si elle
de+rait ne provenir que de cela mais en fait ne provient que de la (oi en sa *ustice, alors ce menson&e de la *ustice de
la loi est une part absolument essentielle de la loi % comme on l!a montré tout à l!heure, il n)y a pas de loi sans
applicabilité, or, dans ce cas, une loi que nul ne prétendrait *uste serait sans autorité et ne pourrait pas 'tre suivie – il
ne s!a&irait tout simplement pas d!une loi Vn en arrive bien à l!idée qu!# 'tre loi $ et # passer pour *uste $ sont
s+non+mes
8H?=@
*uste ne para/t pas dispensable, au moins tant que le peuple n!a pas intériorisé la totalité de notre
ré(lexion actuelle – et rien ne dit que cela soit possible
Voici une solution possible à ce problème .n réalité, l!expression de (ondement m+stique de
l!autorité si&ni(ie que l!autorité vient précisément de ce qu!on croit qu!elle existe Il (aut croire que la
loi a de l!autorité en tant que loi pour que cela soit, et cela su((it ,a loi peut tirer son autorité d!une
autre cro+ance, par exemple celle d!après laquelle la loi est *uste Q mais dans tous les cas c!est la
cro+ance qui crée l!autorité Muoi que certaines cro+ances soient de meilleures sources d!autorité
que les autres 2il est (acile de montrer que les lois sont in*ustes3, le problème semble donc
temporairement résolu % au sens lar&e 2et pas au sens strict3, le (ondement m+stique de l!autorité
inclut ces (ictions lé&itimes, bien entendu sans s!+ réduire
,!auto0(ondation de la *ustice
Tevenons à -errida
8
, et, par la m'me occasion, à la Pensée =B@ qui est au centre de nos
préoccupations Muoiqu!il + ait indéniablement du relativisme, du c+nisme, et m'me du nihilisme
2ce sont les mots choisis par -errida lui0m'me, avec la précision # ancien ou moderne $ pour ce
dernier, contrant ainsi l!ar&ument de l!anachronisme3 cheK Pascal
=
, cette Pensée peut peut0'tre se
comprendre di((éremment – c!est la thèse de -errida, opposée à la tradition –, elle # concerne peut0
'tre une structure plus intrinsèque $ ,!irrationalisme de Pascal est souvent *usti(ié par sa (oi
*anséniste extr'me en le p'ché ori&inel qui corrompt la raison, et c!est pourquoi il est le plus souvent
méprisé et i&noré, avant m'me d!avoir imprimé le mouvement de sa ré(lexion Q mais cet
irrationalisme peut 'tre dissocié de son christianisme et réapproprié par une intentionnalité du
monde contemporain -epuis le sur&issement de philosophies comme celles de IietKsche, de
Ee+erabend 2dont l!un des ouvra&es les plus connus se nomme 2dieu la raison, ce qui n!est pas un
hasard3, ou m'me de -errida, cela est très aisé Voici, dans le cadre d!un tel irrationalisme, l!idée
(ondamentale de -errida et, d!après lui, de Pascal % # le sur&issement m'me de la *ustice et du droit,
le moment instituteur, (ondateur et *usti(icateur du droit implique une (orce per(ormative, c!est0à0
dire tou*ours une force interprétati+e et un appel à la croyance $
C
,a *ustice, cette (ois, n!est pas
simplement # au ser+ice de la (orce $ % il + a, dé*à, une nécessité de la (orce – d!une certaine (orce –
dans la *ustice Pas de *ustice sans (orce, l!axiome est capital – nous l!avions dé*à vu lorsque nous
8 Pa&es C8 et C=
= Ainsi que cheK Oontai&ne Après tout, IietKsche n!a0t0il pas écrit de belles li&nes à son su*et R Par exemple dans les
8onsidérations inactuelles, III, = % # De ne connais qu!un seul écrivain que, pour l!honn'teté, *e place aussi haut,
sinon plus, que Schopenhauer, c!est Oontai&ne .n vérité, qu!un tel homme ait écrit, vraiment la *oie de vivre sur
cette terre en a été au&mentée $
C Ious souli&nons O+sticisme et irrationalisme ont une proximité certaine
89?=@
avons commenté Tousseau, et c!est maintenant que -errida l!a((irme en toutes lettres Ici, -errida le
précise, c!est au sens de droit uniquement qu!il entend le mot de # *ustice $ Oais pourquoi tant de
retenue, si ce n!est pour ne pas outrepasser le cadre du colloque R ,e propos nous semble tout aussi
valable pour la *ustice au sens moral, et m'me pour le souverain bien Muoique la vérité, par
dé(inition, soit absolue et ne dépende aucunement de son intériorisation par les consciences, et
quoique le Fien (asse évidemment partie de la vérité, la vérité nous est absolument inaccessible
2c!est dans le cadre d!un scepticisme puissant que toute notre ré(lexion a lieu3, et par conséquent
c!est bien à la cro+ance qu!il appartient de (ixer une vérité, un Fien – il est issu d!une décision Ious
verrons bient4t en quoi la (orce *oue ici un r4le extr'mement important et sans doute complexe, et
aussi en quoi cette pensée n!est peut0'tre pas étran&ère à -errida Q il nous (aut tout d!abord (inir
d!anal+ser son propos le plus évident
"ar en(in vient sa ré(lexion propre sur le (ondement du droit, pa&es C= à CH, qui viendra
répondre à nos interro&ations, tant celles de tout à l!heure sur la violence de la loi que celles plus
récentes sur le (ondement m+stique de l!autorité %
Son moment de (ondation ou d!institution m'me n!est d!ailleurs *amais un moment inscrit dans le tissu
homo&ène d!une histoire puisqu!il le déchire d!une décision Vr l!opération qui revient à (onder, à inau&urer, à
*usti(ier le droit, à faire la loi, consisterait en un coup de (orce, en une violence per(ormative et donc
interprétative qui en elle0m'me n!est ni *uste ni in*uste et qu!aucune *ustice, aucun droit préalable et
antérieurement (ondateur, aucune (ondation préexistante, par dé(inition, ne pourrait ni &arantir ni contredire ou
invalider Aucun discours *usti(icateur ne peut ni ne doit assurer le r4le de métalan&a&e par rapport à la
per(ormativité du lan&a&e instituant ou à son interprétation dominante
,e discours rencontre là sa limite % en lui0m'me, dans son pouvoir per(ormati( m'me "!est ce que *e
propose d!appeler ici, en dépla)ant un peu et en &énéralisant la structure, le mysti*ue Il + a là un silence muré
dans la structure violente de l!acte (ondateur Ouré, emmuré parce que ce silence n!est pas extérieur au lan&a&e
Voilà en quel sens *e serais tenté d!interpréter, au delà du simple commentaire, ce que Oontai&ne et Pascal
appellent le fondement mysti*ue de l)autorité Vn pourra tou*ours retourner sur – ou contre – ce que *e (ais ou
dis ici, cela m'me que *e dis qui se (ait à l!ori&ine de toute institution De tirerais donc l!usa&e du mot
# m+stique $ dans un sens que *e me risque à dire plut4t [itt&ensteinien 567
,!ori&ine de l!autorité, la (ondation ou le (ondement, la position de la loi ne pouvant par dé(inition
s!appu+er (inalement que sur elles0m'mes
8
, elles sont elles0m'mes une violence sans (ondement "e qui ne
veut pas dire qu!elles sont in*ustes en soi, au sens de # illé&ales $ ou # illé&itimes $ .lles ne sont ni lé&ales ni
illé&ales en leur moment (ondateur .lles excèdent l!opposition du (ondé et du non0(ondé, comme de tout
(ondationnalisme ou de tout anti0(ondationnalisme
=
O'me si le succès de per(ormati(s (ondateurs d!un droit
8 Pour répondre à notre questionnement de début d!article % ce qui autorise l!autorité, ce qui la lé&itime, c!est elle-
m0me – il + a une # auto0autorisation du droit $ 2terme de -errida, pa&e C:3 Il est sa propre cause, il s!a((irme lui0
m'me, c!est là sa force per(ormative, sa décision inau&urale et déchirante, c!est là son # auto0désarmement $ car la
source de sa déconstructibilité 2essentielle comme nous le verrons3 – c!est là le fondement mysti*ue de l)autorité
= "e passa&e est à mettre en relation avec deux autres de Force de loi % pa&e 8P, # *e veux tout de suite insister pour
8:?=@
2par exemple et c!est plus qu!un exemple, d!un ;tat comme &arant d!un droit3 supposent des conditions et des
conventions préalables 2par exemple dans l!espace national ou international3, la m'me limite # m+stique $
ressur&ira à l!ori&ine supposée desdites conditions, rè&les ou conventions – et de leur interprétation dominante
,e # silence $ de l!acte per(ormateur qui appelle et (onde la *ustice, silence intérieur au
lan%a%e, est le silence du contexte de la (ondation du lan&a&e, celui de l!absence de métalan&a&e,
celui de l!absence d!archi-écriture – et une telle absence, bien sGr, ne peut qu!'tre d!importance
critique "e silence a en e((et un sens m+stique [itt&ensteinien 2bien que la pensée de -errida
di((ère pro(ondément de celle de \itt&enstein3 % c!est le silence de ce qui ne peut se dire
8
, de ce qui
ne peut qu!0tre là Q car on ne peut pas dire le dire (ondateur % le dire (ondateur, en tant qu!il est dit
sans qu!un dire le précède, est fait seulement, dans un acte qui performe non seulement la phrase
mais la lan&ue toute entière Q dire le premier dire, c!est faire le lan&a&e, (aire toute possibilité de dire
ultérieur 2et en cela, c!est déterminer à l!avance quel dire n!est pas possible Q la lan&ue est un
syst-me3 Ancré dans aucune lan&ue, ce dire primordial n!est pas encore (ait avec l!intention d!un
dire ni re)u comme tel – le premier mot était un cri et il était hautement s+mbolique Il n!+ a rien à
dire de ce dire, car parler de la première parole exi&e une parole autre que celle0ci, or cette parole
est la première, avant elle il n!en est aucune
=
– d!oU l!aspect éminemment amoral et non immoral de
cette violence à l!ori&ine de la *ustice ,e (ondement violent de la *ustice n!est pas in*uste, il est tout
simplement m+stique 2au sens [itt&ensteinien3 % il est un état de (ait dont on ne peut rien dire, dont
on ne peut que prendre acte Q il est une # violence sans (ondement $ Ainsi en est0il sans doute de
toute décision – de la condition de possibilité de la décision % la liberté, l!indétermination,
métaph+sique donc automatiquement m+stique7 "ette structure de la décision comme violence sans
(ondement ne sera pas sans importance par la suite
Il (aut cependant comprendre ce texte au delà d!un h+pothétique état de nature historique
dans lequel l!homme aurait été plon&é, sans lan&a&e ni *ustice
C
présente ou passée, et qui aurait été
le moment du (ondement temporel de la *ustice – cela, on en conviendra, est scienti(iquement
douteux, car il est di((icilement dé(endable que les concepts de *ustice, loi et droit se soient
préserver la possibilité d!une *ustice, voire d!une loi qui non0seulement excède ou contredit le droit mais qui peut0
'tre n!a pas de rapport avec le droit, ou entretient avec lui un rapport si étran&e qu!elle peut aussi bien exi&er le droit
que l!exclure $ Q et pa&e ==, # ce questionnement sur les (ondements n!est ni (ondationnaliste ni anti0
(ondationnaliste Il lui arrive m'me, à l!occasion, de mettre en question ou d!excéder la possibilité ou l!ultime
nécessité du questionnement m'me $
8 @ractatus lo%ico-philosophicus, aphorisme P % # Sur ce dont on ne peut parler, il (aut &arder le silence $ Q et
aphorisme :9== % # Il + a assurément de l!indicible Il se montre, c!est le O+stique $ "e dont on ne peut parler et
l!indicible, voilà un et m'me "ela est
= .n parler a posteriori n!est pas non0plus possible % notre lan&ue est dé*à dans l!archi0écriture, quelle qu!elle soit
C Xou*ours au sens de droit, exclusivement
8P?=@
réellement installés d!un seul coup, # déchir5ant7 d!une décision $ le # tissu homo&ène $ de
l!histoire % tout comme le lan&a&e, qui n!est sans doute pas né en un *our et a dG appara/tre
pro&ressivement au &ré d!échan&es de plus en plus complexes de si&naux en train de devenir des
mots, les idées qui structurent la société ont été produites, il est raisonnable de le penser, sur un
temps très lon&
8
, par des actes tribaux, hiérarchisations d!abord biolo&iques et ps+cholo&iques puis
intellectualisées au (il des parricides successi(s, lesquels (iniront par prendre les noms de ré&icide et
en(in de coup d!état – on reconna/tra tant Ereud 2voir @otem et tabou3 que -ar[in dans cette (a)on
de penser l!histoire de la société 2et donc de ses rè&les, qu!il s!a&isse de lois inscrites dans une
constitution ou de protot+pes de loi3 "et évolutionnisme semble plus probable, historiquement, que
la théorie de l!état de nature que l!on pourrait 'tre tenté de voir dans ces trois para&raphes en (ait
métaphoriques sur ce point Q mais tout comme on a eu tort de reprocher à <obbes cette na]veté, on
aurait tort de (aire de m'me avec -errida "e n!est pas à l!ori&ine événementielle et matérielle de la
*ustice qu!il est ici (ait allusion, mais à son (ondement dans la conscience individuelle, en tant que
celle0ci précède toute historicité et le monde lui0m'me ,e solipsisme, en quelque sorte, est ici de
ri&ueur
=
Q toute antériorité est ici structurelle plut4t que chronolo&ique ,!apparition &raduelle du
droit dans l!histoire ne correspond pas au propos de -errida sur le (ondement Q un # ultime
(ondement par dé(inition n!est pas (ondé $, cela n!est vrai que si l!on bondit de cause en cause de
(a)on aristotélicienne, sur un seul plan d!observation, une seule dimension linéaire, plut4t que de
considérer une disparition indiscernable car asymptoti*ue de la cause en s!en(on)ant dans le passé
2et c!est ainsi que tout paradoxe de lJAu( et de la poule devrait 'tre résolu3 Oais -errida, nous le
savons, n!est pas des partisans de cette ontolo&ie – toute sa démarche déconstructive a m'me pour
but de la renverser
C
Aussi, le (ondement dont il s!a&it ici, la décision dont il s!a&it ici, c!est la
décision interne de l!esprit qui, a+ant (ait tabula rasa, se demande ce qui est *uste "ette
interprétation trouve soutien dans le texte de Pascal % comme on le voit bien dans le commencement
de sa Pensée =BH, sa ré(lexion n!est pas surplombante mais bel et bien ancrée dans un su*et
2# .xaminons $, # Vo+ons $, l!impulsion m'me de son mouvement intellectuel le dit dé*à3 – c!est
8 Probablement bien plus lon& m'me que l!<istoire connue de l!humanité % comme il est communément établi,
l!australopithèque est apparu il + a P millions d!années environ, l!homo sapiens il + a =>> >>> ans au moins, la
sépulture d!.l Xabun, attestation de conscience spirituelle, date de près de 8=> >>> ans, le Iéolithique et avec lui la
civilisation commencent il + a 88 >>> ans, l!écriture et donc l!<istoire tout au plus il + a 9 >>> ans
= Ion dans le sens d!une suppression de l!altérité, mais dans celui d!un sub*ectivisme cartésien
C # Xoute phrase du t+pe # la déconstruction est 1 $ ou # la déconstruction n!est pas 1 $ manque a priori de
pertinence, disons qu!elle est au moins (ausse Vous saveK qu!un des en*eux principaux de ce qui s!appelle dans les
textes # déconstruction $, c!est précisément la délimitation de l!ontolo&ique et d!abord de cet indicati( présent de la
troisième personne % 9 est P7 $ – # ,ettre à un ami *aponais $, dans Psyché, Paris, Lalilée, 8B@P
8@?=@
*ustement de là que provient tout son scepticisme, c!est *ustement là que réside tout son problème
Pascal est par(aitement conscient du (ait qu!on ne peut *amais pro(érer aucune parole sans a((irmer
implicitement # *e crois $ Mue # cette belle raison corrompue a tout corrompu $, cela s!applique
évidemment en premier lieu à la raison de Pascal lui0m'me Q il sait bien que son évidence propre est
pro(ondément (aillible et m'me dé(ectueuse – sans cela il serait intuitionniste, sa syndér-se lui
su((irait à nommer (ermement le souverain bien dès la première li&ne Il appara/t naturel, dans un tel
contexte, de considérer que le (ondement recherché, que ce soit par Pascal ou par -errida, est autre
qu!un (ondement historique % c!est un (ondement moral, c!est0à0dire un (ondement essentiellement
lo&ique ,!histoire qui préoccupe ici -errida dési&ne la durée de la construction de la pensée
individuelle 2construction qu!il est à tout instant possible d!annihiler et de recommencer depuis son
moment initial et encore vier&e – c!est la tabula rasa3 en plus (orte mesure que la succession des
événements humains ob*ecti(s ,a *ustice dont il s!a&it ici – celle dont le (ondement violent n!est pas
in*uste –, ce n!est pas seulement la première des *ustices Q le propos est essentiellement valable pour
toute *ustice, et c!est bien pourquoi -errida peut prétendre à une telle actualité
"!est ici, plus que *amais, que la distinction droit0*ustice prend de l!importance .n e((et, il
ne s!a&it plus seulement d!une di((érence subtile entre le principe et les (aits, mais aussi et surtout
d!une di((érence entre l!atomique et le complexe, entre le (ondamental et le construit, entre
l!impossible et le possible7 "ela se voit particulièrement des pa&es CH à C:, lorsque -errida montre
le rapport essentiel qu!entretiennent *ustice, droit et déconstruction, puis énonce en les numérotant
trois thèses sur ledit rapport Au delà des conclusions que cela amène au su*et la déconstruction elle0
m'me 2comme nous l!avons dé*à expliqué, cela n!est pas notre propos, car cela s!éloi&ne de Pascal3,
cela en amène é&alement au su*et des concepts de (orce et de *ustice tels qu!évoqués par Pascal et
commentés par -errida Au (ond, la di((érence entre le principe et les (aits et celle entre l!impossible
et le possible sont identiques, pourrait0on dire Q mais pas vraiment % *ustice et droit, dans la seconde,
deviennent incommensurables
8
Ainsi est0il possible, suivant le principe de l!éthi*ue hyperboli*ue,
de dissocier la *ustice comme possible de celle comme impossible – autre terminolo&ie pour
dési&ner respectivement le droit et le *ustice au sens strict
,!an&oisse de la morale
8 "ela est le mieux expliqué pa&e C@ % # ,e droit n!est pas la *ustice ,e droit est l!élément du calcul, et il est *uste qu!il
+ ait du droit, mais la *ustice est incalculable, elle exi&e qu!on calcule avec l!incalculable Q et les expériences
aporétiques sont des expériences aussi improbables que nécessaires de la *ustice, c!est0à0dire de moments oU la
décision entre le *uste et l!in*uste n!est *amais assurée par une rè&le $ Ious verrons, d!ici peu, en quoi ce propos sur
l!aporie est si important
8B?=@
"omme nous l!avons vu, donc, le (ondement violent de la *ustice comme possible n!est ni
*uste ni in*uste – du moins au nom de la *ustice comme possible, qui est *ustement non0encore
(ondée Oais, pour aller un peu plus loin 2ce n!est pas le propos de -errida pour l!instant3, la
violence du (ondement, c!est non seulement la violence de l!acte (ondateur mais aussi la violence
subie par celui qui est appelé à (onder Il + a précisément une in*ustice dans cette violence % non0pas
envers ceux que l!acte (ondateur soumet, mais envers celui qui (onde Il s!a&it non d!une in*ustice au
sens possible, mais, cette (ois, d!une in*ustice impossible, inconditionnelle, absolue, absolument
sin&ulière Il est in*uste non de (onder, mais de devoir (onder, d!avoir à (onder – or il n!est pas
possible de ne pas (onder % tout instant est acte, et tout acte est décision "e devoir de (onder, c!est le
devoir de la *ustice impossible, inconditionnelle, absolue d!oU provient cette in*ustice % *e dois 2cela
est le plus /uste, et cela est impossible3 (onder la *ustice 2possible, celle0ci – hélas, seulement
possible, loin de l!absolu exi&é de moi Y3, et que *e ne le puisse – cette impossibilité m'me de la
*ustice que *e de+rais (onder –, cela est l!in*ustice primordiale % l!in*ustice impossible, en cela qu!elle
précède la *ustice possible -eux nécessités absolues s!a((rontent ici, l!une morale et l!autre
ph+sique % celle, d!une part, de la *ustice impossible Q celle, d!autre part, de la *ustice possible
"omme dans toute déconstruction, le paradoxe 2c!est0à0dire la tension, la lutte interne de la pensée3
est ici amené à son apo&ée
"!est ce qu!aux pa&es 9: et 9P -errida évoque beaucoup plus directement, avec sa troisième
et dernière aporie
8
, sans doute la plus importante de Force de loi, intitulée # l!ur&ence qui barre
l!horiKon du savoir $ "!est le cAur du problème %
567 la *ustice, si imprésentable qu!elle demeure, n!attend pas .lle est ce qui ne doit pas attendre Pour
'tre direct, simple et bre(, disons ceci % une décision *uste est tou*ours requise immédiatement, sur0le0champ, le
plus vite possible .lle ne peut pas se donner l!in(ormation in(inie et le savoir sans limite des conditions, des
rè&les ou des impérati(s h+pothétiques qui pourraient la *usti(ier .t m'me si elle en disposait, m'me si elle se
donnait le temps, tout le temps et tous les savoirs nécessaires à ce su*et 5car, comme -errida s!appr'te à le
montrer, ce n!est pas un problème chronolo&ique % toute décision précipite les choses au moment de son
avènement, toute décision est une cataracte, car toute décision est irréversible – sans cela, il ne s!a&it pas d!une
décision, il n!+ a pas d!implication dé(initive du su*et, il n!+ a pas de probl-me71 eh bien, le moment de la
décision1 en tant *ue tel1 ce qui doit 'tre *uste, il faut que cela reste tou*ours un moment (ini d!ur&ence et de
précipitation Q cela ne doit pas 'tre la conséquence ou l!e((et de ce savoir théorique ou historique, de cette
ré(lexion ou de cette délibération, dès lors que la décision marque tou*ours l!interruption de la délibération
8 -errida explique lui0m'me ce qu!il entend par ce terme, dans Papier machine, Paris, Lalilée, =>>8, pa&e C@B %
# l!aporie dont *e parle tant, ce n!est pas, mal&ré ce nom d!emprunt, une simple paral+sie momentanée devant
l!impasse "!est l!épreuve de l!indécidable dans laquelle seule une décision peut advenir Oais la décision ne met pas
(in à quelque chose d!aporétique $
=>?=@
*uridico0 ou éthico0 ou politico0co&nitive qui la précède, et qui doit la précéder
8
,!instant de la décision est une
(olie, dit ^ier_e&aard
=
"!est vrai en particulier de l!instant de la décision /uste qui doit aussi déchirer le temps
et dé(ier les dialectiques "!est une (olie
C
Sne (olie car une telle décision est à la (ois sur0active et subie, elle
&arde quelque chose de passi(
H
, voire d!inconscient, comme si le décideur n!était libre qu!à se laisser a((ecter par
sa propre décision et comme si celle0ci lui venait de l!autre
9
567 O'me si le temps et la prudence, la patience
du savoir et la ma/trise des conditions étaient par h+pothèse sans limite, la décision serait structurellement
finie
B
, si tard qu!elle arrive, décision d!ur&ence et de précipitation, a&issant dans la nuit du non0savoir et de la
non0rè&le Ion pas de l!absence de rè&le et de savoir mais d!une réinstitution de la rè&le qui, par dé(inition,
n!est précédée d!aucun savoir et d!aucune &arantie en tant que telle
,!absence n!est pas celle des mo+ens de décider 2quoiqu!aucun de ces mo+ens ne puisse
décider à notre place Q il n!+ a dans la raison pure que de l!indécidable, aucune &arantie que notre
décision sera la bonne3, mais de la décision elle0m'me – c!est l!absence de (ondement Xoute
décision est (ondatrice, inau&urale, (ait tabula rasa Q toute décision est la premi-re décision ,a
décision est tou*ours une prise de risque in(inie – et c!est là, précisément, que se situe la (aiblesse
dans la (orce
"omme le dit encore -errida dans Papier machine 2pa&e C9@3, # il n!+ a pas de # politique $
de droit, d!éthique sans la responsabilité d!une décision qui, pour 'tre *uste, ne doit pas se contenter
d!appliquer des normes ou des rè&les existantes, mais prendre le ris*ue absolu
:
, dans chaque
situation sin&ulière, de se re0*usti(ier, seule, comme pour la première (ois, m'me si elle sJinscrit
dans une tradition $ Q c!est ici une relation inextricable qui appara/t entre le concept de décision et
celui d!aporie % # il n!+ a de décision ni de responsabilité sans l!épreuve de l!aporie ou de
8 Ici, -errida précise bien que ce qu!il veut dire n!est pas que la *ustice doit 'tre irré(léchie Q il faut qu!une ré(lexion
précède la *ustice Oais la *ustice, dans son avènement, est tou*ours une rupture dé(initive et violente de l!usa&e de la
raison qu!elle présuppose pourtant, mais qu!on aurait pu (aire durer un peu plus, et m'me indé(iniment 6l faut
trancher, voici l!exi&ence tra&ique du *uste et du bon
= ,a ré(érence à ^ier_e&aard n!est évidemment pas anodine % c!est bien de l)an%oisse de la liberté qu!on parle ici
C ,a *ustice, et m'me tout choi, qui a quelque chose d!éthique 2mais quel choix n!a rien d!éthique R3, est dans son
essence un mouvement anti0rationnel
H "!est précisément l!in*ustice dont on parlait tout à l!heure, celle subie par le (ondateur de la *ustice % il est
pro(ondément in*uste d!avoir à choisir, et donc à assumer le crime absolu auquel on est contraint "ette décision est
# à la (ois sur0active et subie $ % elle est une force auto-désarmante7
9 -errida explique ceci dans Dire l#é+énement1 est-ce possible :, 2avec Lad Soussana et Alexis Iouss3, ,!<armattan,
=>>8, pa&e 8>= % # Sne décision devrait déchirer – cJest ce que veut dire le mot décision – par conséquent devrait
interrompre la trame du possible "haque (ois que *e dis WWma décisionJJ ou bien WW*e décideJJ, on peut 'tre sGr que *e
me trompe6 ,a décision devrait 'tre tou*ours la décision de l!autre Oa décision est en (ait la décision de l!autre6
Oa décision ne peut *amais 'tre la mienne, elle est tou*ours la décision de l!autre en moi et *e suis d!une certaine
manière passi( dans la décision $ "!est en e((et que *e suis tou*ours celui à qui s!impose la 2ma3 décision
: Ious souli&nons
=8?=@
l!indécidabilité $
8
-errida l!explique plus précisément encore dans son entretien avec Dér4me0
Alexandre Iielsber& dans &#Cumanité, le =@ *anvier =>>H % # Si *e sais ce que *e dois (aire, *e ne
prends pas de décision, *!applique un savoir, *e déploie un pro&ramme Pour qu!il + ait décision, il
(aut que *e ne sache pas quoi (aire au moment de la décision, le moment éthique qui est (inalement
indépendant du savoir "!est au moment oU *e pose les propos suivants # *e ne sais pas quelle est la
bonne rè&le $ que la question éthique se pose $ Par ce principe (ondamental, libre0arbitre et
incertitude se trouvent intrinsèquement et irrémédiablement associés % l!un et l!autre sont
indétermination, l!un et l!autre sont absence de fondement
2

"e propos sur la liberté et la décision est ce qui nous permet d!en(in donner notre lecture
# active et tout sau( non0violente $ de la relation entre Pascal et -errida, vers laquelle conver&ent la
plupart de nos remarques depuis le début de cet article, par(ois clairement annoncées comme telles,
par(ois plus discrètes Ious proposons un déplacement % celui de la Dustice vers le Fien
C
et de la
Eorce vers la Volonté "es deux couples conceptuels, c!est notre thèse, sont intimement liés, à tel
point que Pascal et -errida impliquent dans leur discours une ré(lexion plus pro(onde, à laquelle il
nous semble m'me que -errida (ait des allusions directes lorsqu!il évoque ce # # il (aut $ plus
pro(ond $
H
ou encore cette # structure plus intrinsèque $
9
de la Pensée de Pascal, mais qu!il se re(use
d!aborder ici de plein (ront à cause des limites de son su*et % le droit
"!est0à0dire que la *ustice, comme on l!a montré tout à l!heure, a pour (ondement le Fien
Xout le problème de Pascal et de -errida est celui de la décision éthique ou morale, impossible dans
un contexte de scepticisme, et pourtant seulement possible dans un tel conte,te, con(ormément à la
dé(inition de la déconstruction vue en introduction ,a (orce, évidemment, *oue un r4le central dans
cette tra&édie % elle est cela seul qui donne son impulsion au choix (ondateur, à la *ustice et au Fien
en tant qu!actuels, et cette (orce intérieure proprement surhumaine n!est rien d!autre que la volonté
-ans le # questionnement sur les (ondements $ auquel -errida se propose pa&e ==, il semble naturel
de pousser la ré(lexion aussi pro(ondément, quitte à dé(initivement quitter le domaine du droit pour
re*oindre celui de la métaph+sique
8 Xou*ours dans Papier machine, pa&e C9@
= Sn principe 2 `ab3, comme le dit aussi bien Aristote dans sa ἀ 5étaphysi*ue que ,eibniK dans sa @héodicée, cela
dési&ne indi((éremment une cause ou une raison ,!absence de cause 2l!indétermination3 équivaut précisément à
l!absence de raison 2l!incertitude3 Q voici pourquoi on parle de libre0arbitre % toute décision est absolument arbitraire
C .n &ardant tou*ours en t'te qu!on i&nore tout à (ait ce qu!il est, comme le montre bien Pascal dans sa Pensée =BH Vn
ne sait pas en quoi consiste le Fien, et pourtant, dans son concept0m'me précédant toute propriété déterminée, il va
nous 'tre possible de parler de lui
H Pa&e =@
9 Pa&e C=
==?=@
Il nous semble qu!à la lumière de cette idée ce que dit -errida de la Pensée =B@ de Pascal
&a&ne un sens nouveau et une portée supérieure ,a relecture de quelques (ra&ments du texte de
-errida 2sinon de son texte tout entier3 après avoir remplacé les mots de # *ustice $ et de # (orce $
comme il se doit est d!ailleurs éloquente Par exemple celui0ci % # la *ustice n!est pas la *ustice, elle
n!est pas rendue si elle n!a pas la (orce d!'tre # enforced $
8
$
=
Q quelle force dans cette e,i%ence de
(orce Y ,e Fien e,i%e d)0tre +oulu, le Fien +eut *ue /e le +euille
C
– c!est aussi ce qui appara/t avec
une +iolence terrible 2et tout à la (ois sublime3 dans ce passa&e % # la *ustice exi&e, en tant que
*ustice, le recours à la (orce ,a nécessité de la (orce est donc impliquée dans le *uste de la
*ustice $
H
,e recours à la volonté est voulu par le Fien ,a nécessité qu!est la (orce, nécessité qu!est
la volonté, nécessité qu!est le déterminisme é&o]ste, cela est impliqué dans le bon du Fien "!est
qu!en e((et toute volonté, toute décision, en tant qu!indéterminée, est autodétermination % comme on
l!a dé*à dit, /e m!impose ma volonté, et en tant que *e décide, /e (ais de moi une cause – celle du
Fien "ela est un problème très &rave % en tant que /e +eu, le Fien, *e ne le réalise plus parce qu!il
est le Fien, mais simplement par déploiement et expression de mon identité – parce *ue /e le +eu,
2c!est cela, l!arbitraire du libre0arbitre3 Q alors que le Fien exi&e d!'tre voulu – il (aut le vouloir, c!est
cela seul qui est bon –, le vouloir e((ectivement l!emp'che d!'tre voulu pour ce qu!il est % *e ne peux
le vouloir que pour cette raison que *e le veux, et pour aucune autre, car toute décision est
absolument (ondatrice, axiomatique
Ici se dessinent les prémisses d!une pro(onde torture métaph+sique Il (aut que le Fien soit
impossible pour que le Fien soit possible ,e Fien est impossible, s!il est voulu Q le Fien ne peut
qu!'tre cause de tout, cause de l!e((et bon, cause donc de lui0m'me, causa sui, et pourtant ce que *e
veux librement 2et la liberté, la responsabilité, l!incertitude, cela est la condition de possibilité de la
morale3, n!en suis0*e pas la seule cause R
9
Vouloir le Fien, qu!est0ce que cela si&ni(ie R I!est0ce pas
autre chose que le Fien, n!est0ce pas contraire au Fien – de trouver une cause qui n!est pas le Fien,
de se donner soi0m'me comme cause plut4t que le Fien, de vouloir tout simplement R ,a volonté,
en soi, est antinomique au Fien – tout comme la violence à la *ustice .t pourtant % le Fien exi&e que
8 "!est0à0dire # +oulue $
= Pa&e =P
C Il n!est pas nécessaire d!+ voir une personni(ication Q on peut simplement entendre % WWla morale veut que le Fien soit
vouluJJ
H Pa&e =@ Il s!a&it *ustement de la phrase oU -errida évoque m+stérieusement le # # il (aut $ plus pro(ond $
9 Problème de la cause (inale Se donner une (inalité, c!est se donner une cause Q mais ne suis0*e pas cause de la cause
que *e me donne R ,a causalité (inale, c!est la cause causée par son propre e((et Il n!+ a pourtant pas de Fien, de
morale ni de *ustice sans causalité (inale, sans intentionnalité Il n!+ a rien de tout cela sans paradoxe de cause causée
par son propre e((et, paradoxe de l!éthique h+perbolique
=C?=@
*e veuille, exi&e que *e sois cause, exi&e qu!il ne soit pas ,e Fien se re(use à lui0m'me, c!est ainsi
qu!il se veut lui0m'me, voulant qu!on le veuille, voulant qu!il ne soit pas cause, auto0annihilé –
# auto0désarmé $ par sa propre violente exi&ence de violence "ar la condition de possibilité de
toute morale est la liberté, la responsabilité, l!aporie Q et cette condition de possibilité du Fien – sans
laquelle ce mot de Fien serait dénué de si&ni(ication – scelle immédiatement son impossibilité
,!idée du Fien, ainsi interprétée, est elle aussi # active et tout sau( non0violente $ .lle est
terriblement violente à mon é&ard
8
– la violence est celle de la nécessité du choix, c!est0à0dire de la
nécessité du crime
=
.n tant que *e suis libre, *e suis condamné à la décision 2# 6l faut $ choisir Y
Oais quoi R "!est un écartèlement3, or toute décision est nécessairement non0pas amorale mais
immorale % outre le (ait 2éminemment pertinent dans ce contexte aporétique, sceptique et
irrationaliste3 que toute hypoth-se est une véritable possibilité dont il (aut tenir compte, ce qui
implique immédiatement que tout ce que l!on ima&ine 'tre le Fien pourrait, en (ait, lui 'tre
absolument contraire, et amène donc que tout acte est pro(ondément criminel
C
Q outre ce (ait, donc,
qui n!est autre que l!an&oisse de la liberté de ^ier_e&aard, il + a au (ondement, au principe de la
volonté du Fien l!acceptation du (ait que le Fien, précisément, n!est pas Vouloir le Fien, donc lui
obéir, c!est immédiatement sou((rir de son absence, et plus encore de notre responsabilité dans cette
absence, pleine, totale et absolue responsabilité tant mon incertitude 2et donc ma liberté3 est in(inie,
en sou((rir car c!est ma volonté, précisément, qui constitue l!interdiction du Fien Tendre la morale
possible, c!est ultimement s!accepter non comme amoral mais comme immoral, # coupable de tout
devant tout et devant tous, moi plus que tous les autres $, selon le célèbre mot de -osto]evs_i
H

8 "!est de cette violence, de cette in*ustice, qu!on discutait tout à l!heure % celle subie par le (ondateur violent Il est
terriblement violent 2d!une violence subie3 de ne pouvoir qu!'tre violent 2d!une violence active3
= Ion devant la loi bien sGr, mais devant l!Absolu Q il s!a&it de ces p'chés mortels et sans mesure tels que crime contre
l!humanité
C ,a paix et l!amour, eux0m'mes, sont pro(ondément &uerriers dans leur essence % tout (aire pour ne rien imposer à
autrui, c!est dé*à lui imposer de ne rien lui imposer, et rien ne peut 'tre (ait contre cette violence, car (aire quelque
chose contre elle revient à l!entretenir Accepter par amour de ne pas aimer, cela est encore de l!amour – cela est
encore de la haine Vraiment, toute décision déchire – de m'me (a)on que le meurtre ,a plus &rande des bravoures,
c!est d!a&ir quand on ne sait pas 2or on ne sait *amais quoi que ce soit3, d!'tre extr'me quand on est modéré
H -ans les Fr-res Darama!o+
=H?=@
"onclusion
Tésumons, de (a)on détachée du texte et sous (orme d!une démonstration (ormelle, la
terrible idée qui nous semble sur&ir – c!est notre thèse – du commentaire de Pascal dans Force de
loi, au delà du propos clairement énoncé par Pascal et par -errida sur le droit lui0m'me %
83 ,!expression de Fien moral sous0entend et implique la possibilité du non0Fien moral
Par conséquent, il + a des actes incompatibles avec le Fien
Vr tout acte peut 'tre *usti(ié par la raison
Par conséquent le (ait d!'tre *usti(ié ou *usti(iable rationnellement est insu((isant à l!acte pour 'tre
moral
Il (aut donc chercher un autre critère de distinction du Fien
=3 -é(inition % le Fien est ce qui doit 'tre choisi, ce qu!il faut choisir
Si le Fien doit 'tre choisi, c!est parce que c!est sa dé(inition, et pour aucune autre raison
Si le Fien est choisi pour une autre raison que WWc!est le FienJJ, alors ce n!est plus le Fien
-é(inition plus précise % le Fien est ce en vertu de quoi tout doit 'tre (ait
"e qui n!est pas (ait en vertu du Fien n!est pas le Fien
"e qui est (ait en vertu d!autre chose que le Fien n!est pas le Fien
"hoisir le Fien en vertu d!autre chose que le Fien n!est pas le Fien
"hoisir le Fien en vertu d!autre chose que le Fien n!est pas choisir le Fien
C3 <+pothèse % le Fien est l!abné&ation
,!abné&ation est le (ait de ne pas se considérer soi0m'me dans ses choix, et, dans cette proposition,
WWsoi0m'meJJ inclut toutes les pré(érences personnelles, + compris le bien0'tre 2sous toutes ses (ormes3 ,e Fien
excède le bien0'tre, à tel point que viser ce dernier exclut absolument le Fien, comme montré dans le
para&raphe précédent ,a co]ncidence du bien0'tre avec le Fien est accidentelle et insi&ni(iante, quoiqu!elle soit
envisa&eable .lle n!est *amais s+non+mie
,!abné&ation est le (ait d!aller *usqu!aux dernières extrémités pour son ob*et et de lui 'tre Absolument
(idèle, *usqu!au mépris de tout le reste
-ans cette h+pothèse, est moral tout acte poussé *usqu!au plus extr'me de sa lo&ique, et n!est moral
qu!un tel acte 2la lo&ique en question, l!ob*et de l!abné&ation, le sens concret donné au Fien, ici cela n!importe
pas3 ,a morale n!est *amais (acile, elle implique tou*ours une prise de risque in(inie, et cela peut0'tre su((it, la
connaissance du Fien étant impossible
H3 ,e Fien n!étant le Fien que s!il est abné&ation, l!abné&ation semble un bon critère en remplacement de
la *usti(iabilité et de la *usti(ication
,!essence du Fien comme abné&ation est la (idélité à la décision .n e((et, chan&er d!avis consiste à
re(user les extr'mes, à ne pas prendre le risque ultime, à ne pas assumer *usqu!au bout
Problème % il est impossible d!'tre (idèle à une décision .n e((et %
=9?=@
• Xout instant est acte
• Xout acte est décision
• Xoute décision est trahison 2car toute décision est inau&urale, et écrase donc toutes les décisions
précédentes, m'me lorsqu!elle les renouvelle de (a)on apparemment – et en (ait *amais réellement
– identique3
Par conséquent, il est impossible de se tenir à ses décisions, m'me pour un seul instant
Par conséquent, il est impossible d!'tre moral ou d!a&ir en vertu du Fien si celui0ci est abné&ation
93 Autrement dit %
• ,a condition de possibilité du Fien moral est la liberté absolue
• ,a liberté absolue est indétermination absolue 2(ait de ne choisir ou a&ir en vertu d!aucune
*usti(ication, d!aucune raison, d!aucune cause3
• Vr le Fien n!est le Fien que s!il est détermination 2que s!il est ce en vertu de quoi l!on choisit,
a&it Q que s!il est la raison de l!acte et de la décision3 et détermination de soi 2que s!il est choisi
sans autre raison que % WWc!est le FienJJ – c!est0à0dire avec cette raison, non sans raison3
-onc la condition de possibilité du Fien amène immédiatement sa propre impossibilité "hoisir le
Fien, c!est choisir l!impossibilité du Fien
:3 Il + a Fien et Fien % Fien comme possible et Fien comme impossible ,e Fien comme impossible est
le seul qui mérite le titre de Fien, car celui comme possible n!en&a&e *amais son auteur, ne lui (ait prendre
aucun risque, n!est *amais qu!une *usti(ication instantanée qui sera oubliée aussit4t que son chaos intérieur
trouvera cette position asseK incon(ortable
Il + a morale et morale % morale comme possible et morale comme impossible
,a morale comme possible est au mieux l!absence de morale, au pire une morale de pacotille,
h+pocrite et intellectuellement malhonn'te .lle n!est au (ond qu!a((ective pour ne pas dire pulsionnelle ou
idios+ncrasique, amorale pour ne pas dire immorale
,a morale comme impossible est, dans la mesure du possible, l!an&oisse de l!impossibilité de la
morale .st moral qui craint tou*ours de ne pas 'tre asseK moral
Xel semble 'tre le (ruit de notre déconstruction du concept de morale Sltimement, le Fien
se montre comme l!an&oisse irrémédiable, radicalement incompatible avec la bonne conscience
Voici pourquoi Pascal était *anséniste 2car cela est au (ond très rationnel3 % le Fien comme mauvaise
conscience, an&oisse inextricable, reconnaissance de l!impossibilité de (aire le Fien 2impossibilité
qui est notre incapacité3, reconnaissance de notre corruption, mène à cette (orme d!autodestruction
2ici reli&ieuse, mais c!est accessoire3 qui a tant nui au re&ard porté sur Pascal par des &énérations et
des &énérations de penseurs ,a lutte est omniprésente cheK Pascal % la lutte intérieure entre
do%matisme et scepticisme, c!est0à0dire entre désir de l!impossible et conscience de son
=:?=@
impossibilité "ontrairement à ce qu!a((irmait IietKsche
8
, Pascal embrasse inté&ralement cette
# &uerre qu!il est $ % sa propre damnation est son uni*ue chance de salut Xel était certainement le
processus co&niti( 2et pro(ondément philosophique3 qui mena Pascal à ce qu!il était Q son tourment
n!était pas une maladie % contrairement à Au&ustin, /amais il n!aurait souhaité en 'tre libéré Muant à
-errida, il est bien possible que tout le principe de son éthi*ue hyperboli*ue se résume (inalement
à ces quelques mots % l!an&oisse de la morale
Fiblio&raphie
Sources primaires %
-.TTI-A, Dacques, Force de loi, Lalilée, Paris, 8BBH0=>>9
-. OVIXAILI., Oichel, &es Essais, Fibliothèque de la Pléiade, Paris, =>>P
PAS"A,, Flaise, &es Pensées, Lallimard, Paris, 8BPP0=>>H
TVSSS.AS, Dean0Dacques, Du contrat social, Elammarion, Paris, =>>8
Sources secondaires %
-.TTI-A, Dacques, De la %rammatolo%ie, ;ditions de Oinuit, Paris, 8B:P
-.TTI-A, Dacques, &)4criture et la différence, ;ditions du Seuil, Paris, 8B:P
-.TTI-A, Dacques, Et cetera, ;ditions de l!<erne, Paris, =>>9
-.TTI-A, Dacques, &imited 6nc7, Lalilée, 8BB>
-.TTI-A, Dacques, 5ar%es, ;dition de Oinuit, Paris, 8BP=
-.TTI-A, Dacques, &e 5onolin%uisme de l)autre, Lalilée, Paris, 8BB:
-.TTI-A, Dacques, Psyché, Lalilée, 8B@P
-.TTI-A, Dacques, Voyous, Lalilée, Paris, =>>C
-.TTI-A, Dacques, IVSSS, Alexis, et SVSSSAIA, Lad, Dire l#é+énement1 est-ce possible :,
8 ,es citations sont innombrables, mais pour n!en choisir que deux, prenons tout d!abord, sans viser Pascal
directement, le para&raphe =>> de Par delà Eien et 5al % # ,!homme 57 des civilisations tardives et de la clarté
déclinante sera en &ros un individu plut4t débile Q son vAu le plus pro(ond sera de mettre (in une bonne (ois à la
&uerre qu!il est lui0m'me Q son bonheur s!accordera à la médecine sédative qui est le (ond de la pensée épicurienne
ou chrétienne, par exemple, et lui appara/tra comme un repos, un état de satiété que rien ne déran&e, une
réconciliation dé(initive comme le WWsabbat des sabbatsJJ du saint rhéteur Au&ustin, qui (ut lui0m'me un homme de
ce &enre $ Q puis, dési&nant cette (ois0ci Pascal nommément, # Pourquoi *e suis si malin $, dans Ecce Como % # la
victime la plus instructive du christianisme, lequel a lentement assassiné dJabord son corps, puis son Nme, comme le
résultat lo&ique de cette (orme la plus e((ro+able de cruauté inhumaine $ ,a vision que IietKsche a de Pascal est
toute(ois, très *ustement, ambi&uc % dans 2urore, il est le seul dési&né dans # -ésirer des adversaires par(aits $
=P?=@
,!<armattan, Paris, =>>8
-.TTI-A, Dacques, # .ntretien avec Dér4me0Alexandre Iielsber& $, dans &#Cumanité, le =@
*anvier =>>H
<VFF.S, Xhomas, &e &é+iathan, traduction de Philippe Eolliot, dans &es classi*ues des
sciences sociales, ;dition Dean0Oarie Xrembla+, ST, d
ehttp%??classiquesuqacca?classiques?hobbesfthomas?leviathan?leviathanhtmlg
II.XhS"<., Eriedrich, Fu+res, Xomes I et II, traduction de <enri Albert, révisée par Dean
,acoste, ;dition Tobert ,a((ont, Paris, =>>>
\IXXL.ISX.II, ,ud[i&, @ractatus lo%ico-philosophicus, traduction de Lilles0Laston
Lran&er, Lallimard, Paris, 8BBC
=@?=@