Des sources de la connaissance

et de l'ignorance
Collection dirigée par Lidia Breda
Karl R. Popper
Des sources
de la connaissance
et de l'ignorance
Traduit de l'anglais par Michelle-Irène
et Marc B. de Launay
Rivages poche
Petite Bibliothèque
Des sources de la connaissance et de 1 ignorance
a déjà eté publié par les éditions Payot en 1985,
en guise de préface dans le recueIl d'essais
Conjectures et réfutations
© 1963, 1965, 1969, 1972, Karl Popper
© 1985, Éditions Payot pour la traduction française
© 1998, Éditions Payot & Rivages
pour la présente édition
106, bd Samt-Germain - 75006 Paris
ISBN 2-7436-0330-5
ISSN 1158-5609
Le peu que je sache, Je veux néan-
moins le faire connaître afin qu'un
autre, meilleur que je ne suis, découvre
la vérité et que l'œuvre qu'il poursuit
sanctionne mon erreur. Je m 'en réjoui-
rai pour avoir été, ma/gré tout, cause
que cette vérité se fasse jour.
Albert DÜRER.
Même la réfutation d 'une théorie
à laquelle je suis attaché me réjouit
désormais, car là aussi la science rem-
porte un succès.
John C. ECCLES.
Ainsi la vérité se fait connaître elle-
même ...
SPINOZA.
Chacun porte avec lui une pierre
de touche {. J pour distinguer {. J la
vérité {. J des apparences.
locKE.
. .. il nous est impossible de penser
à quelque chose que nous n'ayons
pas auparavant senti par nos sens,
externes ou internes.
HUME.
Je crains que le titre choisi pour
cette conférence! n'aille choquer cer-
tains esprits critiques. En effet, si les
• sources de la connaissance» ne font
pas problème, et il en eût été de même
pour les «sources de l'erreur", il en va
tout autrement des «sources de l'igno-
rance". «L'ignorance est quelque chose
de négatif: elle est l'absence de connais-
1. Cet essai reprend le texte lu le 20 janvier
1960. à l'invitation de la British Academy, dans le
cadre de sa "Conférence philosophique" annuelle.
Cette conférence a d'abord paru dans les Procee-
dings of the British Academy, 46, 1960, avant
d'être publiée à Londres, en 1961, par Oxford
University Press.
11
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
sance. Et comment donc assigner des
sources à une absence?2" Telle est
l'objection que m'a opposée un de mes
amis, alors que je lui faisais part du titre
que j'avais choisi de donner à cette
conférence. Pressé de répondre, je me
justifiai impromptu par une rationalisa-
tion et lui expliquai qu'il y avait dans
2. Descartes et Spinoza sont même allés plus
loin, et ils ont affirmé que l"erreur aussi, et non
pas seulement l'ignorance, est" un défaut " une
, privation, de connaissance, qui affecte même le
bon usage de la liberté (cf Descartes, Principes,
1'" partie, 33-42, ainsi que les troisième et qua-
trième MéditatIOns; Spinoza, Éthique, deuxième
partie, prop. 35 et scolie, ainsi que Les Principes
de la philosophie de Descartes, première partie,
prop. 15 et scolie). Néanmoins, comme Aristote
(Métaphysique, e, 1046 a 30-35,1052 a 1 et Caté-
gories, 12 a 26-13 a 55), ils s'intéressent également
(cf, par exemple, Éthique, deuxième partie,
prop. 41) à la "cause" de la fausseté (ou de
l'erreur).
12
ET DE L'IGNORANCE
l'étrangeté de cette formulation un
effet voulu. Et de préciser que celle-ci
était destinée à attirer l'attention sur
un certain nombre de doctrines philo-
sophiques dont on ne parle jamais et,
parmi elles (outre la doctrine du carac-
tère manifeste de la vérité), tout spé-
cialement la théorie du complot obs-
curantiste (conspiracy theory of igno-
rance) qui interprète l'ignorance non
pas comme un simple défaut de
connaissance, mais comme l'ouvrage
de quelque puissance inquiétante, ori-
gine des influences impures et malignes
qui pervertissent et contaminent nos
esprits et nous accoutument de manière
insidieuse à opposer une résistance à la
connaissance.
Il n'est pas certain que ces explica-
tions aient eu raison des doutes émis
par mon ami1..mais elles l'ont réduit au
silence. Vous êtes dans une situation
13
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
différente, car votre silence tient aux
règles institutionnelles qui régissent la
présente séance. Force m'est donc
d'espérer que j'ai, pour le moment, suf-
fisamment dissipé vos doutes et que je
puis consacrer le début de mon propos
au terme opposé - aux origines de la
connaissance et non à celles de l'igno-
rance. Je reviendrai d'ailleurs tout à
l'heure aux sources de l'ignorance,
ainsi qu'à la doctrine du complot
contre la connaissance.
l
Le problème que je me propose
de reprendre, dans la présente confé-
rence, non seulement pour l'examiner
à nouveaux frais mais avec l'espoir
de le résoudre, n'est peut-être qu'un
aspect de la vieille querelle qui a
opposé l'école philosophique anglaise
et l'école continentale: la controverse
entre l'empirisme classique de Bacon,
Locke, Berkeley, Hume et Stuart Mill et
le rationalisme ou intellectualisme clas-
sique de Descartes, Spinoza et Leibniz.
Dans cette controverse, en effet, l'école
anglaise soutenait que le fondement
ultime de toute connaissance, c'est
15
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
l'observation, tandis que l'école conti-
nentale affirmait que c'est la vision
intellectuelle des idées claires et dis-
tinctes.
La plupart des questions débattues
dans cette controverse demeurent tout
à fait actuelles. Non seulement l'empi-
risme, qui continue d'être la philo-
sophie dominante en Angleterre, a
conquis les États-Unis, mais même
dans le reste de l'Europe c'est désor-
mais cette doctrine que l'on tient le
plus souvent pour la vraie théorie de la
connaissance scientifique. L'intellec-
tualisme cartésien n'a malheureuse-
ment été que trop souvent déformé
pour devenir l'une ou l'autre des
variantes modernes de l'irrationalisme.
Je tenterai de montrer que les diver-
gences qui séparent ces deux écoles,
empiriste et rationaliste, sont moins
importantes que les similitudes qu'elles
16
ET DE L'IGNORANCE
laissent apparaître, mais aussi qu'elles
sont toutes deux dans l'erreur. Telle est
en effet ma position, bien que je sois
moi-même un empiriste et un rationa-
liste d'un style particulier. Je considère
que si l'observation et la raison ont
chacune un rôle important à remplir,
leurs fonctions respectives diffèrent
néanmoins de celles que leurs clas-
siques champions leur ont assignées.
Je chercherai à montrer, tout particuliè-
rement, que ni l'observation ni la rai-
son ne peuvent être déftnies comme la
source de la connaissance, ainsi qu'on
a prétendu le faire jusqu'ici.
II
Ce problème relève de la théorie de
la connaissance ou de l'épistémologie,
domaines qui passent pour les plus
abstraits, les plus abscons et les plus
vains de la philosophie pure. Hume,
par exemple, qui est l'un des maîtres
en la matière, avait prédit qu'en raison
de leur caractère abstrait et lointain et
de leur absence d'incidence concrète,
aucun lecteur n'ajouterait foi, pendant
plus d'une heure, à ses conclusions.
L'attitude de Kant était différente. Il
estimait que la question • Que puis-je
savoir?» était l'une des trois questions
essentielles qu'un être humain pût
19
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
poser. Russell, même si son tempéra-
ment philosophique le rapproche plu-
tôt de Hume, semble prendre sur ce
point le parti de Kant. Et je pense que
Russell a raison d'attribuer à l'épisté-
mologie des conséquences pratiques
effectives pour la science, la morale et
même pour la politique. Il explique en
effet que le relativisme épistémolo-
gique ou l'idée qu'il n'existe pas de
vérité objective, tout comme le prag-
matisme épistémologique, c'est-à-dire
l'idée que la vérité est synonyme d'uti-
lité, nourrissent d'étroits rapports avec
l'autoritarisme et les conceptions totali-
taires!.
Les positions de Russell sont évi-
demment contestées. Récemment, cer-
tains philosophes ont entrepris de
1. Cf B. Russell, Let the People Think. Londres,
Watts, 1941, pp. 77 sq.
20
ET DE L'IGNORANCE
thématiser l'impuissance constitutive
et l'absence d'incidence concrète de
toute philosophie authentique et, par-
tant, ainsi qu'on peut le supposer, de la
théorie de la connaissance. À leurs
yeux, la philosophie ne saurait, par sa
nature même, avoir d'effets importants,
et elle ne peut en conséquence influer
ni sur la science ni sur la politique. Or
je considère, quant à moi, que les idées
sont des choses dangereuses, qu'elles
ont un pouvoir et qu'il a pu parfois se
faire que même des philosophes en
aient produit. D'ailleurs, il ne fait pas
de doute que cette doctrine nouvelle
de l'impuissance constitutive de la phi-
losophie est très largement réfutée par
les faits.
En réalité, le problème est tout à fait
simple. Les convictions libérales - la
croyance en la possibilité d'une société
régie par le droit, d'une justice égale
21
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
pour tous, de droits fondamentaux, et
l'idée d'une société libre - peuvent
sans difficulté persister après qu'on a
reconnu que les juges ne sont pas
infaillibles et risquent de se tromper
quant aux faits et que, dans la pratique,
lors d'une affaire judiciaire, la justice
absolue ne s'accomplit jamais intégra-
lement. Mais il est difficile de continuer
à croire en la possibilité d'un ordre régi
par le droit, en la justice et en la liberté,
dès lors qu'on souscrit à une épistémo-
logie qui enseigne qu'il n'y a pas de
faits objectifs, non seulement dans telle
affaire particulière mais dans n'importe
quelle autre, et que le juge ne saurait
avoir commis d'erreur quant aux faits
puisque, à leur endroit, il ne peut pas
plus se tromper qu'il ne peut avoir rai-
son.
III
L'important mouvement de libéra-
tion qui a débuté avec la Renaissance
pour aboutir, à travers les divers épi-
sodes de la Réforme, des guerres
de Religion et des guerres révolution-
naires, à ces sociétés libres que les
peuples anglophones ont le privilège
de connaître, a été inspiré tout au
long par un optimisme épistémolo-
gique sans précédent: une représenta-
tion extrêmement optimiste du pouvoir
qu'a l'homme de discerner le vrai et
d'accéder à la connaissance.
La doctrine du caractère manifeste
de la vérité est au fondement de cette
23
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
représentation optimiste et nouvelle de
la possibilité de la connaissance. La
vérité peut être voilée, mais elle peut
se révéler
l
. Et si elle ne se dévoile pas
d'elle-même, il nous est possible de la
faire se révéler. Ôter son voile n'est
sans doute pas aisé, mais, dès lors que
la vérité nue et révélée paraît, nous
sommes en mesure de la voir, de la dis-
tinguer de l'erreur et de savoir qu'elle
est effectivement la vérité.
C'est sous le signe de cette épisté-
mologie optimiste, dont Bacon et Des-
1. Cf les CItatiOns placées en exergue: Spi-
noza, Court traité, chap. XV (ou encore, Éthique,
deuxième partie, scolie de la prop. 43 : "Tout de
même que la lumière fait paraître elle-même et les
ténèbres, de même la vérité est sa propre norme et
celle du faux" ; De la Réforme de l'entendement,
35, 36 ; Lettre LXXVI, Se alinéa in fine) ; Locke, De
la conduite de l'entendement, § 3 (cf également
Romains, l, 19)
24
ET DE L'IGNORANCE
cartes ont été les principaux représen-
tants, que sont nées la science et la
technique modernes. Ceux-ci nous ont
appris qu'il n'y avait jamais lieu d'invo-
quer d'autorité en matière de vérité
puisque les sources de la connaissance
étaient en chacun de nous: soit dans la
faculté perceptive qui permet l'obser-
vation minutieuse de la nature, soit
dans cette intuition de l'esprit qui sert à
distinguer le vrai du faux, récusant
toute idée dont l'entendement n'a pas
une connaissance claire et distincte.
L 'homme a la faculté de connaître:
donc, il peut être libre. Cette formule
exprime la relation qui lie l'optimisme
épistémologique et les conceptions
libérales.
La relation inverse existe également.
L'absence de confiance dans le pouvoir
de la raison, dans la faculté qu'a
l'homme de discerner la vérité va
25
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
presque toujours de pair avec une
absence de confiance en l'homme.
Ainsi, dans l'histoire, le pessimisme
épistémologique se trouve associé à
une doctrine proclamant la perdition
de l'homme, et il tend à revendiquer
l'institution de traditions fortes et la
protection d'une puissante autorité qui
puissent sauver l'homme de la bêtise et
du vice (l'épisode du Grand Inquisiteur
dans Les Frères Karamazov de Dos-
toïevski illustre de manière frappante
cette théorie autoritariste et montre la
responsabilité qu'ont à assumer ceux
qui se trouvent investis de l'autorité).
li y a sans doute entre le pessimisme
et l'optimisme épistémologiques la
même différence, pour l'essentiel, que
celle qui sépare, quant à la théorie de la
connaissance, traditionalisme et ratio-
nalisme (j'emploie ce dernier terme dans
une acception élargie où il s'oppose à
26
ET DE L'IGNORANCE
l'irrationalisme et recouvre aussi bien
l'intellectualisme cartésien que l'empi-
risme). On peut en effet comprendre le
traditionalisme comme l'idée qu'en
l'absence d'une vérité objective et sus-
ceptible d'être distinguée de la fausseté
il faudrait choisir entre l'adhésion à
l'autorité de la tradition et le chaos;
tandis que le rationalisme a bien évi-
demment toujours revendiqué pour la
science empirique et la raison le droit
de critiquer et de récuser toute tradi-
tion et toute autorité parce que celles-ci
reposent sur la déraison pure et simple,
les préjugés ou le hasard.
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IV
Qu'une discipline même aussi abs-
traite que l'épistémologie pure ne soit
pas aussi pure qu'on pourrait le croire
(et que le pensait Aristote) et que les
idées qu'elle énonce puissent au
contraire avoir, dans une large mesure,
comme motifs et comme origine
inconsciente des espérances à carac-
tère politique ou des désirs utopiques,
voilà qui pose problème et devrait
constituer une mise en garde pour
l'épistémologue. Que peut-il donc
faire à cet égard? Moi-même, en
tant qu'épistémologue, je suis mû par
un unique intérêt : découvrir la vérité
29
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
quant aux problèmes que l'épistémolo-
gie se pose, que cette vérité s'accorde
ou non avec mes idées politiques. Or
mes attentes et mes positions poli-
tiques ne risquent-elles pas de m'in-
fluencer de manière inconsciente?
Il se trouve que je ne suis pas seule-
ment un empiriste et un rationaliste
d'un genre particulier, mais également
un libéral (au sens anglais du terme);
or c'est précisément parce que je suis
un libéral que j'estime qu'il y a peu de
choses qui soient plus importantes
pour un libéral que de soumettre les
diverses théories produites par la pen-
sée libérale à un examen critique
approfondi.
C'est en procédant à un examen de
ce type que j'ai découvert le rôle qu'ont
joué certaines théories épistémolo-
giques dans le développement de la
pensée libérale et, en particulier, les
30
ET DE L'IGNORANCE
différentes formes qu'a revêtues l'opti-
misme épistémologique. Et j'ai dû
convenir, en tant qu'épistémologue,
qu'il me fallait rejeter ces théories
comme irrecevables. Cette expérience
peut servir à montrer que nos rêves et
nos attentes ne déterminent pas néces-
sairement les résultats que nous pro-
duisons et que, pour rechercher la
vérité, la meilleure méthode consiste
peut -être à commencer par soumettre à
la critique nos croyances les plus
chères. Ce projet pourra sembler retors
à certains, mais non à ceux qui veulent
découvrir la vérité et ne s'en effrayent
pas.
v
L'examen de l'épistémologie opti-
miste contenue dans certaines idées libé-
rales m'a fait découvrir un agrégat de
doctrines qui, bien qu'elles soient sou-
vent admises de manière tacite, n'ont pas
été, pour autant que je sache, explicite-
ment discutées ni même aperçues par les
philosophes ou les historiens. Parmi ces
doctrines, la plus fondamentale est celle,
déjà invoquée, du caractère manifeste
de la vérité. La plus étrange, curieuse
excroissance de la première, est celle du
complot obscurantiste.
J'appelle doctrine du caractère mani-
feste de la vérité, comme vous le savez
33
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
déjà, cette conception optimiste qui veut
que la vérité, dès lors qu'elle est dévoilée
dans sa nudité, soit toujours reconnais-
sable comme telle. Par conséquent, si la
vérité ne se révèle pas d'elle-même, il
suffit de la dévoiler ou de la découvrir. n
n'y a pas lieu, ensuite, de poursuivre un
quelconque débat. Nos yeux nous ont
été donnés afm de contempler la vérité,
et la -lumière naturelle· de la raison
pour nous permettre de l'apercevoir.
C'est cette doctrine qui fonde l'en-
seignement de Descartes comme de
Bacon. L'optimisme épistémologique
. de Descartes repose sur la notion de la
veracitas dei, qui est essentielle. Ce
que nous percevons clairement et dis-
tinctement être vrai doit l'être effective-
ment car, s'il en était autrement, Dieu
nous tromperait. Par conséquent, il
incombe à la véracité divine de rendre
la vérité manifeste.
34
ET DE L'IGNORANCE
On trouve chez Bacon une doctrine
analogue, qui serait celle de la veraci-
tas naturae, la véracité de la Nature.
La Nature est un livre ouvert. Qui l'étu-
die avec un esprit pur ne saurait se
méprendre. Il succombera à l'erreur
seulement si son esprit est entaché de
préjugés.
Cette dernière considération montre
que la doctrine du caractère manifeste
de la vérité se trouve dans la nécessité de
rendre compte de l'erreur. La connais-
sance, c'est-à-dire la possession de la
vérité, n'a pas besoin d'être expliquée.
Mais comment se peut-il que nous tom-
bions dans l'erreur dès lors que la
vérité est manifeste? La raison est à
chercher dans notre refus coupable de
voir cene vérité, pourtant manifeste, ou
dans les préjugés que l'éducation et la
tradition ont gravés dans notre esprit,
ou encore dans d'autres influences per-
35
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
nicieuses qui ont perverti la pureté et
l'innocence originelles de notre esprit.
L'ignorance peut être l'ouvrage de
puissances qui conspirent à nous main-
tenir en cet état, à contaminer notre
esprit en y faisant pénétrer la fausseté
ainsi qu'à nous aveugler pour nous
empêcher de voir la vérité manifeste.
Ce sont par conséquent ces préjugés et
ces puissances hostiles qui constituent
les sources de l'ignorance.
La version marxiste de cette théo-
rie du complot obscurantiste est bien
connue: c'est la conspiration de la
presse capitaliste qui déforme et cen-
sure la vérité afin d'installer dans l'es-
prit des travailleurs de fausses idéo-
logies. Parmi celles-ci, les doctrines
religieuses occupent bien évidem-
ment une place éminente. Il est surpre-
nant de constater à quel point cette
théorie manque d'originalité. La figure
36
ET DE L'IGNORANCE
du prêtre imposteur et dévoyé qui
maintient le peuple dans l'ignorance
était l'un des grands stéréotypes du
XVIIIe siècle et, si je ne me trompe, l'un
des thèmes de la pensée libérale. Cette
figure a sa source dans la représenta-
tion protestante du complot fomenté
par l'Église catholique, ainsi que dans
les idées des dissidents qui tenaient un
discours analogue à l'égard de l'Église
anglicane
l
.
Cette croyance étonnante en l'exis-
tence d'une conspiration est la consé-
quence quasi inéluctable de la repré-
sentation optimiste qui veut que la
vérité et, partant, le bien triomphent
nécessairement dès lors qu'on laisse à
1. J'ai indiqué ailleurs qu'on pouvait retracer la
généalogie de cette représentation en remontant
jusqu'à Critias, l'oncle de Platon. Cf The Open
Society and Us Enemies, Londres, Routledge,
1945 0%6), chapitre 8, section II.
37
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
la vérité des chances équitables. «Que
s'affrontent la vérité et la fausseté; a-
t-on jamais vu la Vérité avoir le dessous
en une rencontre franche et loyale
2

Ainsi, lorsque la vérité miltonienne se
trouvait vaincue, force était de conclure
que la rencontre n'avait pas été franche
et loyale : si la vérité manifeste ne
l'emporte pas, c'est que des puissances
malignes l'ont repoussée. Il apparaît
donc qu'une attitude de tolérance fon-
dée sur une foi optimiste en la victoire
de la vérité risque d'avoir des assises
insuffisantes
i
. Celle-ci est en effet sus-
2. J. Milton. Pour la liberté de la presse sans
autorisation ni censure. Areopagtttca, Paris,
Aubier-Flammarion. 1969, p. 271 (traduction
modifiée). Cela n'est pas sans rappeler le pro-
verbe français: «La vérité triomphe toujours. »
3. Cf l'article de J. W. N. Watkins sur Milton,
The Ltstener. 22 janvier 1959 [. Milton's Vision of
a Reformed England ", pp. 168-172 (N des TJ]
38
ET DE L'IGNORANCE
ceptible de se transformer en une théo-
rie du complot qui serait difficilement
conciliable avec la tolérance.
Je ne prétends pas que cene vision
du complot n'ait jamais renfermé la
moindre parcelle de vérité. Mais elle
constitue pour l'essentiel un mythe, et
il en va de même de la doctrine du
caractère manifeste de la vérité dont
elle est issue.
Il est bien vrai que la vérité est
souvent difficile à aneindre et qu'elle
peut aisément être à nouveau perdue
après qu'on l'a trouvée. Des croyances
fausses parviennent quelquefois à per-
durer pendant des siècles de manière
surprenante, au mépris de toute expé-
rience, et ce, qu'elles tirent ou non
leur force de l'existence d'un complot.
L'histoire des sciences, celle de la
médecine en particulier, fourmillerait
d'excellents exemples à cet égard. Et le
39
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
schéma général de la théorie du com-
plot en est lui-même l'illustration: j'en-
tends par là l'idée erronée selon
laquelle tout événement mauvais est à
imputer à la volonté mauvaise d'une
puissance maléfique. Diverses variantes
de cette conception ont réussi à sur-
vivre jusqu'à aujourd'hui.
Ainsi, l'épistémologie optimiste de
Bacon et de Descartes ne saurait être
vraie. Mais ce qui est le plus étonnant
dans l'histoire de cette conception,
c'est sans doute le fait que cette épis-
témologie au demeurant fausse a été
la principale source d'une révolution
intellectuelle et morale sans précédent.
Elle a encouragé les hommes à penser
par eux-mêmes. Elle les a conduits à
espérer qu'ils pourraient, grâce à la
connaissance, se libérer eux-mêmes et
libérer autrui de la servitude et du
dénuement. C'est elle qui a rendu pos-
40
ET DE L'IGNORANCE
sible la science moderne. C'est elle qui
a inspiré la lune contre la censure et
la répression de la liberté de pensée.
Elle est devenue le fondement de la
conscience non conformiste, de l'indi-
vidualisme, et elle a donné un contenu
nouveau à la dignité humaine; c'est
d'elle qu'est venue l'exigence de
lumières universelles, qu'est né le désir
neuf d'une société libre. Cene concep-
tion a fait que les hommes se sont sen-
tis responsables à l'égard d'eux-mêmes
comme d'autrui, et elle leur a imprimé
la volonté d'améliorer non seulement
leur propre sort, mais aussi celui de
leurs semblables. Nous avons là
l'exemple d'une idée contestable qui a
donné naissance à une multitude
d'idées légitimes.
VI
Mais cette épistémologie erronée a
eu aussi de terribles conséquences. La
doctrine qui affirme le caractère mani-
feste de la vérité - que celle-ci est
visible pour chacun pour peu qu'on
veuille la voir - est au fondement de
presque toutes les formes du fana-
tisme. Car seule la dépravation la plus
perverse peut faire que l'on refuse de
voir la vérité manifeste; seuls ceux qui
ont des raisons de craindre la vérité
conspirent afin d'en empêcher la mani-
festation.
Cette doctrine, cependant, ne fait
pas qu'engendrer des fanatiques - des
43
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
individus habités par la conviction que
tous ceux qui n'aperçoivent pas la
vérité manifeste sont nécessairement
possédés du démon -, elle peut aussi
conduire à l'autoritarisme, même si elle
le fait par des voies moins directes que
ne le ferait l'épistémologie pessimiste.
li en est ainsi simplement parce que,
en règle générale, la vérité n'est pas
manifeste. Et cette vérité prétendument
manifeste demande donc constamment
à être produite par interprétation et
affirmée, mais aussi à être toujours
réinterprétée et réaffirmée. li faut une
autorité qui prescrive et fIxe régulière-
ment ce qui doit être tenu pour la vérité
manifeste; or celle-ci peut en arriver à
s'acquitter de cette tâche dans l'arbi-
traire et le cynisme. Dès lors, bien des
épistémologues déçus se départiront
de leur optimisme antérieur pour édi-
fIer une magnifique théorie autorita-
44
ET DE L'IGNORANCE
riste, inspirée par une épistémologie
pessimiste. Platon, le plus éminent
d'entre eux, me paraît incarner ce type
d'évolution tragique.
VII
Le platonisme a joué un rôle décisif
dans la préhistoire de la doctrine car-
tésienne de la veracitas dei, d'après
laquelle notre intuition intellectuelle ne
nous trompe pas puisque Dieu est
vérace et ne saurait nous tromper; en
d'autres termes, notre entendement est
source de connaissance parce que
Dieu est source de connaissance. Cette
théorie a une longue histoire qu'on
peut aisément faire remonter au moins
jusqu'à Homère et Hésiode.
À nos yeux, l'usage qui consiste à
citer ses sources semble naturel chez
l'érudit ou l'historien, et cela nous sur-
47
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
prend sans doute un peu de découvrir
qu'il nous vient des poètes; il en est
pourtant ainsi. Les poètes grecs citent
les sources de leur connaissance.
Celles-ci sont de nature divine: ce sont
les Muses. Gilbert Murray remarque que
"les poètes épiques grecs tiennent tou-
jours des Muses non seulement ce que
nous appellerions leur inspiration, mais
bel et bien leur connaissance des faits.
Les Muses sont "présentes et connais-
sent toutes choses" ( .. .) Hésiode ( ... )
explique toujours qu'il est redevable aux
Muses de son savoir. li admet bien l'exis-
tence d'autres sources de connaissance
(...) Mais, le plus souvent, ce sont les
Muses qu'il consulte (. . .) Et Homère fait
de même lorsque, par exemple, il chante
la composition de l'armée achéenne
l

1. G. Murray. The Rise of the Greek EpIe.
Oxford. Clarendon Press. 1924. p 96
48
ET DE L'IGNORANCE
Comme le montre cette citation, les
poètes avaient coutume de se prévaloir
non seulement des sources divines de
leur inspiration, mais aussi des origines
divines de leur savoir - des divins
garants de la véracité de leurs récits.
On retrouve précisément les mêmes
instances chez deux philosophes, Héra-
clite et Parménide. Héraclite se décrit,
semble-t-il, comme un prophète qui
«parle d'une bouche égarée (...) pos-
sédé du dieu" - de Zeus, source de
toute sagesse
z
. Quant à Parménide, on
pourrait presque le présenter comme le
jalon manquant de cette trajectoire qui
relie Homère ou Hésiode à Descartes.
L'étoile qui le guide et l'inspire, c'est
cette déesse Dikè dans laquelle Héra-
2. H. Die1s et W. Kranz, Die Fragmente der Vor-
sokratiker, Berlin, Weidmann, 1951-1952, DK B 92,
32; cf 93, 41, 64, 50
49
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
clite (E 28) voit la gardienne de la
vérité. Parménide la décrit comme la
gardienne et la détentrice des clés de la
vérité et comme la source de tout son
savoir. Or Parménide et Descartes ont
davantage en commun que la simple
doctrine de la véracité divine. En effet,
la divinité garante de la vélité dit à Par-
ménide que, pour distinguer le vrai du
faux, il doit se fier au seul logos, et non
pas aux sens de la vue, de l'ouïe et du
goût
j
. Le principe même de sa théorie
physique qu'il fonde, comme le fait
Descartes dans sa conception intel-
lectualiste de la connaissance, est
identique à celui de la physique carté-
sienne: c'est l'impossibilité du vide, la
nécessaire plénitude du monde.
3 Cf ibid., Hérachte, B 54, 123, 88 et 126,
l'allusion que celui-ci fait aux changements mvi-
  prodUisent des contralfes VISibles.
50
ET DE L'IGNORANCE
Dans l'Ion, Platon distingue de façon
très précise entre l'inspiration divine
- la possession divine du poète - et
les sources ou origines divines de la
connaissance vraie
4
. Il accorde que les
poètes sont inspirés, mais il leur refuse
toute autorité d'ordre divin pour la
connaissance des faits dont ils se pré-
valent. Néanmoins, la doctrine de l'ori-
gine divine de la connaissance occupe
une place centrale dans sa célèbre
théorie de la réminiscence qui garantit,
dans une certaine mesure, la posses-
sion des sources divines de la connais-
sance à chaque individu (il s'agit en
4. Ce thème est repris de manière plus
détaillée dans le Phèdre, en particulier à partir
de 259 e . en outre. en 275 b-c. Platon distingue
même de façon explicite. ainsi que H Cherniss
me ra fait observer. entre les questions portant
sur l'ongine de la connaissance et celles qui
concernent sa vènté.
51
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
l'occurrence de la connaissance de
l'essence ou nature des choses, et non
de celle qui porterait sur des faits histo-
riques bien précis). D'après le Ménon
(81 b-d), il n'est rien que notre âme
immortelle n'ait appris avant notre nais-
sance. En effet, comme toutes les idées
sont parentes, notre âme doit être leur
sœur à toutes, Elle les connaît donc
toutes: elle connaît toutes choses", En
naissant, nous oublions, mais nous pou-
vons nous ressouvenir et retrouver
notre savoir, même si c'est seulement de
manière partielle: ce n'est que si nous
contemplons à nouveau la vérité que
nous la reconnaîtrons. Toute connais-
sance est donc re-connaissance -
réminiscence, souvenir de l'essence ou
5. Sur les rapports entre parenté et connais-
sance, cf egalement Phédon 79 d. Républtque
611 d et LoIS 899 d.
52
ET DE L'IGNORANCE
de la véritable nature que nous avons
jadis connue
6
.
Cette doctrine présuppose donc que
notre âme se trouve dans un état divin
d'omniscience tant qu'elle appartient au
monde éternel des idées, des essences
ou des natures véritables, avant que
nous ne naissions. Pour l'être humain, la
naissance est une chute: c'est déchoir
d'un état naturel ou divin de connais-
sance; là résident donc l'origine et la
cause de l'ignorance humaine (on trouve
ici en germe l'idée que l'ignorance
constitue un péché ou, du moins, qu'elle
est liée au péché; cf Phédon, 76 d).
De toute évidence, la théorie de la
réminiscence et la doctrine de l'origine
ou de la source divine de notre
connaissance sont étroitement liées.
De manière parallèle, il existe aussi un
6. Cf Phédon, 77 e sq., 75 e.
53
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
rapport étroit entre la théorie de la rémi-
niscence et la doctrine du caractère
manifeste de la vérité: si, alors même
que nous sommes plongés dans un
oubli coupable, nous apercevons la
vérité, nous ne pouvons manquer de
la reconnaître pour telle. Par consé-
quent, au terme de l'anamnèse, la vérité
retrouve le statut qui est le sien: elle est
ce qui n'est pas oublié et n'est pas caché
(alètbès), elle est ce qui est manifeste.
Socrate le montre dans le passage
admirable du Ménon où il aide un
jeune esclave dépourvu d'instruction à
" retrouver» la démonstration d'un cas
particulier du théorème de Pythagore.
On voit ici à l'œuvre une épistémologie
optimiste qui préfigure le cartésianisme.
Or il semble que, dans le Ménon, Platon
a eu conscience du caractère extrême-
ment optimiste de sa théorie, puisqu'il la
défmit comme une doctrine qui rend
54
ET DE L'IGNORANCE
l'homme désireux d'apprendre, de cher-
cher et de découvrir.
Mais Platon a dû se laisser gagner
par le désenchantement: on trouve en
effet dans la République (et aussi dans
Phèdre) les linéaments d'une théorie
pessinliste de la connaissance. Dans la
célèbre allégorie de la caverne (514 sq.),
il montre que le monde de l'expérience
sensible n'est qu'une ombre, qu'un
reflet du monde véritable. Même si
l'un des prisonniers s'échappait de la
caverne et se trouvait en présence du
monde réel, il ne pourrait le voir et le
comprendre qu'au prix de difficultés
presque insurmontables - pour ne
rien dire de celles qu'il éprouvera à ten-
ter de le faire comprendre à ceux qu'il
a laissés derrière lui. Les obstacles qui
entravent la compréhension du monde
réel sont d'ordre suprahumain, et très
rares sont ceux - s'il s'en trouve - qui
55
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
puissent accéder à cet état divin où le
monde véritable devient intelligible, à
l'état divin de la connaissance vraie, de
l'epistèmè.
Le pessimisme de cette théorie vaut
pour la grande majorité des hommes,
mais non pour tous (elle enseigne en
effet que quelques individus - les
élus - sont en mesure d'atteindre la
vérité. Pour ceux-ci, elle témoigne d'un
optimisme encore plus marqué, pour-
rait-on dire, que ne le fait la théorie du
caractère manifeste de la vérité). C'est
dans les Lois que les conséquences
autoritaristes et traditionalistes de cette
conception pessimiste se trouvent plei-
nement développées.
La philosophie platonicienne nous
fait ainsi passer, pour la première fois,
d'une épistémologie optimiste à une
épistémologie pessimiste. Chacune de
ces deux conceptions est au fonde-
56
ET DE L'IGNORANCE
ment d'une des deux philosophies,
diamétralement opposées, de l'État de
la société: d'un côté, le rationalisme
antitraditionaliste, antiautoritaire, révo-
lutionnaire et utopiste à la Descartes,
et, de l'autre, le traditionalisme autori-
tariste.
Il est fort possible que cette évolu-
tion soit liée au fait que l'idée de la
chute épistémologique de l'homme
puisse recevoir non seulement l'inter-
prétation optimiste qui est celle de la
théorie de la réminiscence, mais aussi
une autre interprétation, en un sens
pessimiste.
Pour celle-ci, c'est la chute de
l'homme qui voue l'ensemble - ou la
grande majorité - des mortels à l'igno-
rance. Il semble qu'on puisse percevoir
dans l'allégorie de la caverne (et sans
doute aussi dans le récit du déclin de
la cité, lorsque les Muses et leur divin
57
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
enseignement se trouvent négligés;
cf République, 546 d) l'écho d'une inté-
ressante formulation antérieure de la
même idée. Il s'agit de la doctrine par-
ménidienne selon laquelle les opinions
des mortels sont des illusions et pro-
viennent d'une convention mal fondée
(cette conception est peut-être issue de
celle de Xénophane, pour qui toute
connaissance humaine est pure conjec-
ture, ses propres théories n'étant dans
le meilleur des cas que semblables à la
vérité
7
). Cette convention mal inspirée
est le fait du langage: elle consiste à
donner des noms à ce qui n'a pas
d'existence. L'idée de la chute épisté-
mologique de l'homme se trouve peut-
être, comme Karl Reinhardt le suggère,
dans les formules de la déesse qui indi-
7. Le fïàgmem de Xénophane auquel nous fai-
sons allUSion iCI est le fragment B 35.
58
ET DE L'IGNORANCE
quent le passage de la voie de la vérité à
celle de l'opinion trompeuse
8
,
Mais tu apprendras aussi comment l'opi-
nion trompeuse,
Destinée à être prise pour vraie, se frayait un
passage à travers toutes d1Œes L . .J
8 Cf K Reinhardt, Parmenides und die Ge-
schichte der grtechischen Philosophie, Francfort.
Klostermann. 1959. p. 26; cf également, p 5-11,
pour les deux premiers vers cités ici (B 1, vv. 31-
32) Le troisième vers correspond au fragment B 8,
v. 60 (cf Xénophane, B 35), le dernier, à B 8, v. 61.
Voici la traduction anglaise proposée par
Popper:
" But you shall also lean how it was that delu-
sive opinion,
Bound to be taken for real, was forcing its way
through all things ...
Now of this world thus arranged to seem
wholly like truth 1 shall tell you ,
1ben you wtll he nevermore led astray by the
notions of mortals. » (N. des T)
59
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
Je vais à présent te parler de ce monde
assemblé de manière à paraître tout à fait
semblable à la vérité;
Ainsi, tu ne seras plus jamais égaré par les
notions des mortels"
Par conséquent, bien que la chute
soit le fait de tous les hommes, la vérité
peut cependant être révélée aux élus par
la grâce - même celle du monde irréel
des illusions, des opinions, des notions
et des décisions conventionnelles pro-
pres aux mortels: du monde irréel de
l'apparence, destiné à être admis comme
réel et à être, comme tel, approuvé
9
.
Deux aspects essentiels ont influencé
la philosophie platonicienne: la révé-
9" Il est intéressant d'opposer cette conception
pessimiste de la nécessité de l'erreur à l'optimisme
d'un Descartes ou d"un Spinoza, qui (Lettre LXXVI,
alinéa 5) meprise ceux qui rêvent" d"esprits impurs
nous inspirant des idées fausses semblables à des
idées vraies (veris similes) " "
60
ET DE L'IGNORANCE
lation recueillie par Parménide et sa
conviction qu'un petit nombre peut
atteindre la certitude à l'égard du
monde immuable de la réalité éternelle
comme de celui, irréel et changeant,
de la vérisimilarité (verisimilitudeYo
et de l'illusion. C'est là un thème que
Platon, partagé entre l'espérance, le
désespoir et la résignation, a constam-
ment repris.
10. Popper n'emploie pas ici le terme anglais
verisimilitude avec le sens plus proprement tech-
nique qu'il lui assignera plus tard. en l'opposant
notamment à ,probabilité ". J Bouveresse avait
suggéré. par exemple in Critique. n   ~ 327-328,
qU'on le traduisît par, vériproximité" mais nous
retiendrons, pour notre part, la traduction ,vérisi-
milarité ", proposée par J-R. Ladmiral dans le cadre
du Séminaire de traduction philosophique de Paris
X-Nanterre. qui a le mérite de restituer la généalo-
gie comme la logique du choIX terminologique
poppérien (N. des T)
61
VIII
Mais ce qui nous intéresse ici, c'est
l'épistémologie optimiste de Platon, la
théorie de la réminiscence présentée
dans le Ménon. Toutes deux préfigu-
rent, selon moi, non seulement l'intel-
lectualisme cartésien, mais aussi les
théories aristotélicienne et, plus parti-
culièrement, baconienne de l'induc-
tion.
En effet, les questions judicieuses
de Socrate aident l'esclave de Ménon à
se ressouvenir et à retrouver cette
connaissance oubliée que son âme
avait en partage avant la naissance,
alors qu'elle connaissait toutes choses.
63
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
Je pense que c'est à cette célèbre
méthode socratique, désignée dans le
Tbéétète comme art de l'accouchement,
ou maïeutique, qu'Aristote faisait allu-
sion lorsqu'il affirmait que Socrate avait
inventé la méthode inductive.
Selon moi, Aristote et Bacon enten-
daient moins par ft induction" le fait
d'inférer les lois universelles à partir
d'observations particulières qu'une
démarche nous conduisant jusqu'au
point d'où nous pouvons intuitionner
ou apercevoir l'essence ou la nature
véritable d'une chose
2
• Or tel est préci-
1. Métaphysique. M. 1078 b 17-33; cf égale-
ment 987 b 1.
2. Chez Aristote. le tenue d'" induction" (epa-
gôgè) désigne au moins deux choses différentes
que l'auteur met parfois en relation. Dans le pre-
mier cas, il s'agit d'une démarche qui nous fait
saisir intuitivement le principe général (Premiers
Analytiques. 67 a 22 sq., sur la réminiscence dans
64
ET DE L'IGNORANCE
sément, comme nous l'avons montré,
l'objectif de la maïeutique de Socrate:
son but est de permettre l'anamnèse ou
de nous y conduire; et la réminiscence
elle-même est la faculté de voir la véri-
le Ménon; Seconds Analytiques, 71 a 7). Dans le
second, nous avons affaire à une méthode
(Topiques, 105 a 13, 156 a 4; Seconds Analy-
tiques, 78 a 35, 81 b 5 sqq.) qui procède il partir
de cas (individuels), selon une démarche positive,
et non pas de nature critique ou recourant à des
contre-exemples. La première méthode me
semble être la plus ancienne et celle que Ion peut
le plus aisément rapprocher de la maïeutique
socratique, avec son caractère critique et ses
contre-exemples. La seconde paraît être issue
d'un effort pour systématiser l'induction d'un
point de vue logique ou encore, comme le dit
Aristote (Premiers Analytiques, 68 b 15 sqq.),
pour construire un syllogisme valide à partir de
1 induction , pour être valide. celui-ci doit évi-
demment être un syllogisme dïnduction parfaite
ou complète (énumération complète des cas). et
65
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
table nature ou l'essence d'une chose,
ces idées dont nous avons eu connais-
sance avant notre naissance, avant
notre chute. Ainsi, les deux procédés,
la maïeutique et l'induction, ont des
objectifs identiques. Aristote enseignait
d'ailleurs que le résultat de l'induction
- l'intuition de l'essence - devait
s'exprimer par la définition de cette
essence.
Si nous examinons plus attenti-
vement ces deux démarches, nous
constatons que l'art socratique de la
maïeutique consiste avant tout à poser
des questions destinées à détruire les
préjugés, les fausses croyances qui
sont souvent le fait de la tradition ou
lïnduction ordinaire. au sens qu'a le terme dans
la seconde démarche, n'est qu'une fonne affaiblie
(et non valide) de la première (cf The Open
Society, op. cit., chap. 11, note 33),
66
ET DE L'IGNORANCE
de la coutume du moment, les fausses
réponses qu'inspire une présomp-
tueuse ignorance. Socrate, quant à lui,
n'a pas la prétention de savoir. Aristote
définit son attitude en ces termes:
"Socrate interrogeait et ne répondait
pas, car il avouait ne pas  
Par conséquent, sa maïeutique n'est
pas une technique qui vise à ensei-
gner une quelconque croyance mais,
au contraire, à nettoyer ou purifier
(cf l'allusion à l'A mph idromia' in
Théétète, 160 c) l'âme de ses fausses
croyances, de son semblant de savoir,
de ses préjugés. Elle y parvient en
nous apprenant à mettre en ques-
3. Réfutations sophistiques, 183 b 7; cf égale-
ment Tbéétète, 150 c-d, 157 c, 161 b.
4 Il s'agit de la fête des nouveau-nés que l'on
portait en courant, autour du foyer, le cinqUième
JOur après la naissance (N. des T)
67
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
tion les convictions qui sont les
nôtres.
L'induction baconienne comporte
une démarche essentiellement iden-
tique.
IX
Voici le contexte dans lequel opère
théorie baconienne de l'induction.
Dans le Novum Organum, Bacon dis-
tingue entre véritable méthode et
fausse méthode. Le nom qu'il donne à
la première, "interpretatio naturae ",
est d'ordinaire traduit par l'expression
«interprétation de la nature ", et celui
de la seconde, "anticipatio mentis ",
par" anticipation de l'esprit ,,1. Si ces tra-
ductions paraissent aller de soi, elles
n'en sont pas moins trompeuses. Par
1. Cf Novum Organum. notamment I. XXVI
(N. des T)
69
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
" interpretatio natume JO, Bacon entend,
me semble-t-il, la lecture ou, mieux
encore, le déchiffrage du livre de la
 
En anglais moderne, le terme
d' « interprétation" a indéniablement
une connotation subjective ou relati-
viste. Lorsque l'on parle de l'interpréta-
tion du Concerto de l'Empereur par
Rudolf Serkin, on sous-entend qu'il
existe différentes interprétations et
qu'on se réfère à celle de Serkin. Nous
ne voulons évidemment pas suggérer
par cette remarque que cette interpré-
tation n'est pas la meilleure, la plus
vraie ni la plus proche des intentions
2. Dans un passage célèbre de Il Saggiatore
(section 6) que M. Bunge m'a aimablement rap-
pelé, Galilée parle du "grand livre qui est ouvert
devant nous, c'est-à-dire l'univers" [opere, VI,
p. 2321; cf également Descartes, Discours de la
méthode, première partie,
70
ET DE L'IGNORANCE
de Beethoven. Mais quand bien même
nous n'en saurions imaginer de meil-
leure, le fait de parler d'· interpréta-
tion.. implique qu'il existe d'autres
interprétations ou d'autres lectures pos-
sibles, sans que l'on s'interroge pour
savoir si, parmi ces autres lectures, cer-
taines offrent une vérité équivalente.
J'ai employé ici le terme" lecture ..
comme synonyme de celui d'. inter-
prétation", non seulement parce qu'ils
ont des sens très voisins, mais aussi
parce que l'évolution du sens de «lec-
ture .. et de " lire» a été analogue à celle
d'· interprétation" et d' .. interpréter ", si
ce n'est que pour" lecture» l'acception
plus ancienne et l'acception moderne
demeurent toutes deux parfaitement
usuelles. Dans l'énoncé· J'ai lu la lettre
de Jean .. , le terme est employé au sens
habituel, sans connotation subjective.
Mais les énoncés: «Je lis ce passage de
71
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
la lettre de Jean tout à fait diffémm-
ment» ou plutôt «Je fais de ce passage
une lecture très différente» offrent des
exemples d'une acception plus tardive
du mot -lecture., qui introduit un élé-
ment de subjectivisation ou de relativi-
sation.
Or je prétends que la signification
d'« interpréter» (sauf au sens de «tra-
duire.) a évolué exactement de la
même manière, si ce n'est que le sens
premier - sans doute celui de • lire à
voix haute à l'intention de ceux qui ne
peuvent lire eux-mêmes. - a prati-
quement disparu. À l'heure actuelle,
même la formule qui prescrit que «le
juge doit dire le droit" (interpret the
law) signifie que celui-ci dispose d'une
certaine latitude pour le faire, tandis
qu'à l'époque de Bacon le sens eût été:
le juge a le devoir de dire le droit tel
qu'il est, de l'exposer et d'en faire la
72
ET DE L'IGNORANCE
seule application qui soit juste. Inter-
pretatio juris (ou legis) a ce sens-là
ou alors désigne le fait d'exposer le
droit à des non-juristes
3
. Dans une telle
optique, l'interprète de la loi ne dis-
pose d'aucune liberté ou, du moins, il
n'en a pas plus que le traducteur juré
qui traduit un document juridique.
Par conséquent, traduire par« l'inter-
prétation de la nature» ne convient
pas; il faudrait y substituer quelque
chose comme -la (vraie) lecture de la
nature H, par analogie avec -la (vraie)
lecture du droit». Je pense que ce que
voulait dire Bacon, c'est: «lire le livre
de la Nature tel qu'il est» ou, mieux
encore, «déchiffrer le livre de la Nature».
Il faudrait en effet que la formule rete-
3. Cf Bacon, De augmentis ... , VI, XLVI et
T. Maniey. The Interpreter[.l Obscure Word5 and
Terms used in tbe Lawes oftbis Realm. s 1.. 1672.
73
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
nue exclue toute idée d'interprétation
au sens moderne du terme et, en parti-
culier, elle ne doit pas suggérer l'idée
d'un effort pour interpréter ce qui est
manifeste dans la nature, à la lumière
d'hypothèses ou de causes non mani-
festes; car il s'agirait alors de l'antici-
patio mentis, telle que la comprend
Bacon. C'est d'ailleurs, selon moi, une
erreur que d'attribuer à Bacon l'idée
que sa méthode inductive puisse pro-
duire des hypothèses - ou des conjec-
tures -, puisque l'induction baconienne
produit une connaissance certaine et
non pas conjecturale.
Quant au sens de l'expression   anti-
cipatio mentis », il n'est que de citer
Locke: "Les hommes s'abandonnent aux
premières anticipations de leur esprir. "
4 De la conduite de l'entendement. Paris.
Vrin, 1975 (u".ld Y Michaud), § 26
74
ET DE L'IGNORANCE
Il s'agit quasiment d'une traduction de
Bacon, et celle-ci fait clairement appa-
raître qu' « anticipatio» signifie • pré-
jugé ", voire «superstition". On peut
citer aussi l'expression «anticipatio
deorum ", qui signifie avoir des dieux
des représentations naïves, primitives
ou superstitieuses. Mais on peut appor-
ter plus de clarté encore; «préjugé. (cf
Descartes, Principes, l, 50) vient d'un
terme juridique et, s'il faut en croire le
Oxford English Dictionary, c'est Bacon
qui a introduit le verbe "to prejudge"
dans la langue anglaise, avec le sens de
"juger au préalable de manière défa-
vorable ", c'est-à-dire en passant outre
aux obligations du juge'.
Ainsi, les deux méthodes qu'évoque
Bacon sont; 1) «le déchiffrement du
5. Cf Advancement of Learning. Londres,
Dent, 1973. 1. V § 2 (N. de T.)
75
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
livre ouvert de la Nature ", qui conduit
à la connaissance ou epistèmè, et 2) « le
préjugé de l'esprit qui préjuge de la
Nature à mauvais escient ou même la
méjuge» et conduit à la doxa ou pré-
somption pure et simple, ainsi qu'à une
mauvaise lecture du livre de la Nature.
Cette seconde méthode, que Bacon
récuse, constitue en réalité une méthode
interprétative, au sens moderne du
terme. C'est celle des conjectures ou
hypothèses (méthode dont je me trouve
d'ailleurs être un partisan convaincu).
Mais comment se préparer à faire du
livre de la Nature une lecture correcte
ou fidèle? La réponse de Bacon est
celle-ci : il convient d'éliminer de
notre esprit toutes les anticipations,
conjectures, suppositions ou préjugés
6
.
Diverses démarches sont nécessaires à
6. Novum Organum 1. LXVIII. LXIX injzne.
76
ET DE L'IGNORANCE
cette purification de l'esprit. Il faut se
débarrasser de toutes sortes d'« idoles»
ou fausses croyances largement répan-
dues, car elles gauchissent nos obser-
vations
7
• Mais il s'agit également, à
l'instar de Socrate, de chercher toutes
sortes de contre-exemples qui nous
permettront de faire justice de nos pré-
jugés quant à ce dont nous voulons
établir la véritable essence ou nature.
Comme Socrate, nous devons, en puri-
fiant notre esprit, préparer notre âme
à contempler la lumière éternelle des
idées
B
: il est nécessaire d'exorciser nos
impurs préjugés par l'invocation de
contre-exemples
9
.
C'est seulement après avoir ainsi
purifié nos âmes que nous pouvons
7 Ibid.. 1. XCVII.
8. Cf saint Augustin. La Cité de Dieu. VIII. 3
9 Novum Organum. II, XVI. sqq.
77
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
entreprendre de déchiffrer avec appli-
cation le livre ouvert de la Nature, la
vérité manifeste.
Pour toutes ces raisons, l'induction
baconienne (mais celle d'Aristote éga-
lement) me paraît être, pour l'essentiel,
identique à la maïeutique de Socrate:
il s'agit, en éliminant les préjugés, de
préparer l'esprit afin qu'il puisse recon-
naître la vérité manifeste ou lire dans le
livre de la Nature.
La démarche cartésienne du doute
méthodique est, elle aussi, essentielle-
ment du même type : c'est une méthode
pour éliminer tous les préjugés erronés
de l'esprit afin d'accéder au fondement
inébranlable que constitue la vérité évi-
dente par elle-même.
Nous discernons mieux à présent
que, pour une épistémologie optimiste
de cet ordre, la connaissance est l'état
naturel ou pur de l'homme, l'état du
78
ET DE L'IGNORANCE
regard innocent capable de voir la
vérité, tandis que l'état d'ignorance
résulte de la blessure infligée à ce
regard innocent lors de la chute de
l'homme, blessure qu'un processus
cathartique peut partiellement guérir.
Nous comprenons mieux aussi pour-
quoi cette théorie de la connaissance,
sous sa forme cartésienne mais égale-
ment sous la forme que lui confère
Bacon, demeure en son fond une
doctrine de nature religieuse, pour
laquelle la source de tout savoir est
l'autorité divine.
On pourrait dire que l'épistémolo-
gie baconienne, sous l'influence des
• essences" ou «natures" divines de la
philosophie platonicienne et de l'oppo-
sition, classique chez les Grecs, entre
la véracité de la nature et le caractère
illusoire de la convention d'origine
humaine, substitue la • Nature" à « Dieu ".
79
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
C'est peut-être ce qui explique qu'il
faille nous purifier avant de pouvoir
approcher la déesse Natura : dès lors
que nous aurons purifié notre esprit,
nos sens eux-mêmes, qui sont parfois
trompeurs (et que Platon tenait pour
irrévocablement impurs), deviendront
purs. Il faut conserver leur pureté aux
sources de la connaissance, parce que
toute impureté risque de se transfor-
mer en une source d'ignorance.
x
Malgré le caractère religieux de
leurs épistémologies respectives, les
attaques que Descartes et Bacon ont
formulées contre les préjugés et ces
croyances traditionnelles auxquelles
nous adhérons par négligence ou
insouciance sont à l'évidence d'inspira-
tion antiautoritaire et antitraditiona-
liste. Ces philosophes nous demandent
en effet de nous défaire de toutes nos
croyances, excepté celles dont nous
avons nous-mêmes aperçu la vérité.
Or ces attaques visaient assurément
l'autorité et la tradition. Elles relevaient
de cette lutte contre l'autorité dont
81
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
l'époque était coutumière, de la lutte
contre l'autorité d'Aristote et la tradi-
tion scolastique. Les hommes n'ont pas
besoin de cette sorte d'autorité dès lors
qu'ils peuvent percevoir le vrai par
eux-mêmes.
Néanmoins, je ne pense pas que
Bacon et Descartes soient parvenus à
libérer leur épistémologie de toute
référence à une autorité, et ce, moins
parce qu'ils en appelaient à une auto-
rité de type religieux - la Nature ou
Dieu - que pour un autre motif, plus
profond encore.
Malgré l'orientation individualiste
de leur pensée, ils ne sont pas allés jus-
qu'à faire appel à notre esprit critique,
à votre jugement ou au mien; ils ont
sans doute pensé que cela risquait de
conduire au subjectivisme et à l'arbi-
traire. Mais, quelle qu'en fût la raison,
ils ne sont assurément pas parvenus,
82
ET DE L'IGNORANCE
même s'ils le souhaitaient vivement, à
penser en ne se référant plus à une
autorité. Ils n'ont pu que remplacer
une autorité - celle d'Aristote et des
Écritures - par une autre. Chacun
d'eux se référait à une autorité nou-
velle: l'un, à l'autorité des sens, l'autre,
à l'autorité de l'entendement.
Cela signifie que Bacon et Descartes
ont été impuissants à résoudre cette
grande question: comment reconnaître
que notre connaissance est chose
humaine - trop humaine - sans sous-
entendre en même temps qu'elle n'est
que fantaisie et arbitraire individuels?
Ce problème avait pourtant été
aperçu et résolu il y a longtemps: tout
d'abord, semble-t-il, par Xénophane,
puis par Démocrite et, ensuite, par
Socrate (le Socrate de l'Apologie plutôt
que celui du Ménon). Le résoudre c'est
comprendre que si tous nous sommes
83
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
sujets à l'erreur et nous trompons sou-
vent, individuellement et de manière
collective, cette idée de l'erreur et de la
faillibilité humaine en implique préci-
sément une autre: l'idée de la vérité
objective, cette norme que nous n'attei-
gnons pas nécessairement. En consé-
quence, il ne faut pas considérer que la
doctrine de la faillibilité relève d'une
théorie pessimiste de la connaissance.
D'après cette doctrine, nous sommes
en mesure de rechercher la vérité, la
vérité objective, même si, le plus sou-
vent, nous manquons de beaucoup
notre but. Si nous avons le respect de la
vérité, nous devons rechercher celle-ci
en cherchant obstinément à mettre
au jour nos erreurs : par une critique
rationnelle et une autocritique de tous
les instants.
Érasme s'est employé à redonner vie
à l'enseignement socratique - ensei-
84
ET DE L'IGNORANCE
gnement décisif malgré la modestie
du propos: "Connais-toi toi-même et
reconnais ainsi combien tu connais
peu! » Mais cette attitude a fait place à
la croyance dans le caractère manifeste
de la vérité et à cette forme nouvelle de
confiance en soi qu'ont incarnée et
enseignée, sous des modalités diffé-
rentes, Luther et Calvin, Bacon et Des-
cartes.
À cet égard, il est important d'obser-
ver la différence qui sépare le doute
cartésien du doute socratique, ou
encore de celui d'Érasme ou de Mon-
taigne. Alors que Socrate met en ques-
tion la connaissance ou la sagesse
humaines et persiste dans ce refus de
toute prétention à la connaissance ou à
la sagesse, Descartes révoque toutes
choses en doute, mais uniquement
pour parvenir à la possession d'une
connaissance absolument certaine;
85
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
car il découvre qu'un doute hyperbo-
lique le conduirait à mettre en question
la véracité divine, ce qui constitue une
absurdité. Après avoir démontré que le
doute universel est absurde, il conclut
que nous pouvons être assurés de
connaître, que nous pouvons être sages
- à condition de faire, grâce à la
lumière naturelle de la raison, la diffé-
rence entre les idées claires et dis-
tinctes, qui nous sont inspirées par
Dieu, et toutes les autres idées, qui
proviennent de cette source impure
qu'est notre propre imagination. Ainsi,
le doute cartésien n'est qu'un simple
instrument maïeutique, servant à éta-
blir un critère de la vérité et, partant,
une méthode susceptible de nous assu-
rer connaissance et sagesse. Mais pour
le Socrate de l'Apologie, la sagesse
réside dans la conscience que nous
avons de nos limites, dans le fait de
86
ET DE L'IGNORANCE
savoir combien chacun de nous sait
peu de choses.
C'est cette doctrine de la faillibilité
consubstantielle de l'homme que Nico-
las de Cues et Érasme (qui se réfère à
Socrate) ont reprise; et c'est sur cette
doctrine "humaniste.. (par opposition
à la doctrine optimiste du nécessaire
triomphe de la vérité, sur laquelle Mil-
ton faisait fond) que Nicolas de Cu es et
Érasme, Montaigne, Locke et Voltaire,
suivis par John Stuart Mill et Bertrand
Russell, ont fait reposer leur doctrine
de la tolérance. "Qu'est-ce que la
tolérance?.. demande Voltaire dans
son Dictionnaire philosophique; et il
répond: "C'est l'apanage de l'huma-
nité. Nous sommes tous pétris de fai-
blesses et d'erreurs; pardonnons-nous
réciproquement nos sottises, c'est la
première loi de la nature. » Plus récem-
ment, on a fait de la doctrine de la
87
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
faillibilité le fondement d'une théorie
de la liberté politique, c'est-à-dire de
l'émancipation par rapport à la coerci-
tion
1

1. Cf F A Hayek. The Constttution of Liberty.
Londres. Roudedge. 1960. pp 22 et 29
XI
Bacon et Descartes ont érigé l'obser-
vation et la raison en autorité nouvelle
présente en chacun de nous. Mais ils
ont ainsi scindé l'homme en deux et
institué une instance supérieure, qui
fait autorité en matière de vérité - les
observations pour Bacon, l'enten-
dement chez Descartes -, et une
instance inférieure. C'est la seconde
qui forme notre moi commun, le vieil
homme qui est en nous. Car, si la vérité
est manifeste, c'est toujours «nous-
mêmes» qui sommes seuls comptables
de l'erreur. C'est à nous, avec nos pré-
jugés, notre négligence, notre obsti-
89
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
nation, qu'en revient la faute; nous
sommes nous-mêmes la source de
notre ignorance.
Nous sommes donc scindés en une
partie humaine, nous-mêmes, source
de nos opinions faillibles (doxa), de
nos erreurs et de notre ignorance, et
une partie suprahumaine, les sens ou
l'entendement par exemple, source de
la véritable connaissance (epistèmè),
qui exercent sur nous une autorité
quasi divine.
Mais il y a un problème. Nous
savons en effet que la physique carté-
sienne, remarquable à maints égards,
était erronée. Or elle ne se fondait que
sur des idées qui, de l'avis de Des-
cartes, étaient claires et distinctes et
eussent donc dû être vraies. Quant à
l'autorité des sens comme source de
connaissance, le fait qu'on ne puisse
s'en remettre à eux était déjà connu
90
ET DE L'IGNORANCE
des Anciens, même avant Parménide:
Xénophane et Héraclite, par exemple,
en avaient conscience, ainsi, bien
évidemment, que Démocrite puis Pla-
ton.
Il est curieux que cet enseignement
soit demeuré lettre morte pour nos
empiristes modernes, y compris pour
les phénoménalistes et les positivistes;
or, dans la plupart des problèmes que
ceux-ci soulèvent comme dans les
solutions qu'ils proposent, il n'y est pas
fait référence. En voici la raison: ces
penseurs croient que ce ne sont pas
nos sens qui se trompent, mais «nous-
mêmes» qui nous égarons tandis que
nous interprétons ce qui nous est
« donné» par nos sens. Nos sens disent
vrai, mais nous risquons de nous trom-
per lorsque, par exemple, nous tentons
de formuler dans le langage- un lan-
gage de convention, créé par l'homme
91
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
et imparfait - ce que nous disent nos
sens. C'est notre description par le
biais du langage qui est fautive, parce
qu'elle est susceptible d'être entachée
de préjugés.
Ainsi, notre langage, humaine insti-
tution, se trouvait en défaut Mais l'on
s'aperçut alors que le langage aussi
nous avait été «donné» et que cet
aspect était décisif: en lui s'étaient
déposées la sagesse et l'expérience de
plusieurs générations, et nous n'avions
pas à lui imputer notre incapacité
éventuelle à en bien user. Le langage
est donc devenu, lui aussi, une autorité
dont la véracité interdit qu'il puisse
nous tromper. Si nous succombons à la
tentation et usons du langage avec
légèreté, c'est nous qui sorrunes cause
des difficultés qui en résultent. Car le
Langage est un Dieu jaloux, il ne laisse
pas impuni celui qui prend son verbe à
92
ET DE L'IGNORANCE
la légère mais le plonge dans les
ténèbres et le chaos.
Dès lors que nous-mêmes et notre
langage (ou le mauvais usage que nous
en faisons) portons cette responsabi-
lité, il devient possible de conserver
aux sens (voire au langage lui-même)
leur statut d'autorité à caractère divin.
Mais cette opération ne peut se faire
qu'au prix d'un accroissement de
l'écart séparant cette autorité de nous-
mêmes: les sources pures qui nous
donnent de la vérace déesse Nature
une connaissance ayant autorité, nous-
mêmes qui sommes d'une impureté
coupable; Dieu et l'homme. Comme je
l'ai indiqué, cette notion d'une véracité
de la nature, que je crois pouvoir lire
dans Bacon, vient des Grecs; elle est
impliquée dans l'opposition tradition-
nelle entre la nature et la convention
d'origine humaine qui, s'il faut en
93
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
croire Platon, nous vient de Pindare.
que l'on peut repérer chez Parménide
et que lui-même, comme certains
sophistes (Hippias, par exemple) et,
pour une part, Platon lui-même, assi-
mile à l'opposition entre la vérité
divine et l'erreur, voire la fausseté
humaine. Après Bacon et sous son
influence, l'idée du caractère divin et
de la véracité de la nature, l'idée que
toute erreur ou fausseté tient au
caractère trompeur des conventions
humaines ont continué de jouer un
rôle décisif, non seulement dans l'his-
toire de la philosophie, de la science et
de la pensée politique, mais aussi dans
celle des arts de la représentation
visuelle. On l'observe, par exemple,
dans les théories très intéressantes qu'a
développées Constable à propos de la
nature, de la véracité, des préjugés et
des conventions et que E. H. Gombrich
94
ET DE L'IGNORANCE
cite dans L'Art et l'Illusion 1 Cette
conception a également exercé une
influence dans l'histoire de la littérature
et même dans celle de la musique.
1. Cf notamment, dans l'ouvrage cité CE H.
Gombrich, L:Art et 11llusion. Paris, Gallimard,
1971, trad. G. Durand), les premier et dernier cha-
pitres (N des T)
XII
L'idée étonnante qui veut qu'on
puisse statuer de la vérité d'un énoncé
grâce à une investigation de ses sources
- c'est-à-dire d'une enquête portant
sur son origine - peut-elle s'expliquer
par une confusion logique susceptible
d'être dissipée? Ou bien sommes-nous
réduits à en rendre compte par des
considérations touchant aux croyances
religieuses ou à la psychologie - en
faisant intervenir l'autorité parentale,
par exemple? Je pense que l'on peut
effectivement faire apparaître, en l'oc-
currence, une faute logique qui tient à
l'étroite analogie qui s'établit entre le
97
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
sens des mots, des termes ou des
concepts que nous employons et la
vérité des énoncés ou des propositions
que nous formulons (cf notre tableau)!.
On constate aisément qu'il y a bien
une certaine relation entre le sens des
mots que nous employons et leur his-
toire ou leur origine. Du- point de vue
logique, le mot est un signe conven-
tionnel; pour la psychologie, c'est un
signe dont le sens se trouve ftxé par
l'usage, l'habitude ou des relations
d'association. Du point de vue qui est
celui de la logique, le sens d'un mot est
effectivement ftxé par une décision ini-
1. Ce tableau (cf p 105), utilisé id pour la pre-
mière fois, a été repris par Popper en plusieurs occa-
sions et figure notamment in objecttve Knowledge.
An Evolutlonary Approach, Oxford, Clarendon
Press, 1972, pp. 124 et 310, ainsi que dans la Quête
inachevée. Paris, Calmann-Lévy, 1981 (trad. M.
Bouin-Naudin et R Bouveresse), p. 36 (N des T.)
98
ET DE L'IGNORANCE
tiale - une sorte de défInition ou de
convention prenùère, une manière de
contrat social originel; en psychologie,
on peut dire que ce sens a été fIxé
lorsque nous avons appris, pour la pre-
mière fois, à employer ce mot, alors
que se constituaient nos habitudes et
nos associations en matière de lan-
gage. Les petits collégiens anglais ont
donc raison, d'une certaine manière,
quand ils déplorent le caractère inutile-
ment artificiel de cette langue française
qui dit • pain" pour bread, alors que
l'anglais est, à leurs yeux, tellement
plus naturel et transparent, puisqu'il
dit pain pour «pain» et bread pour
« bread ,,2. lis sont parfaitement en
mesure de comprendre la part de
2. L'anglais pain signifie" douleur ", et Popper
joue sur l'homonymie entre français "pain" et
anglais pain (N. des T.)
99
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
convention inhérente à tout usage,
mais ce que leur doléance exprime,
c'est l'idée qu'il n'y a pas de raison
pour que les conventions premières
- celles qui sont telles à leurs yeux -
ne soient pas contraignantes. S'ils se
méprennent, c'est tout simplement
qu'ils oublient qu'il peut y avoir plu-
sieurs conventions premières qui toutes
sont, au même degré, contraignantes.
Mais qui n'a pas, fût-ce de manière
implicite, commis ce genre d'erreur?
Ne nous sommes-nous pas, pour la
plupart d'entre nous, trouvés surpris de
découvrir qu'en France même les très
jeunes enfants parlent couramment le
français? Cette naïveté nous fait bien
évidemment sourire; or nous ne son-
geons pas à sourire du policier qui
découvre que le véritable nom du pré-
sumé Samuel Jones est en fait «John
Smith", alors qu'il y a là un élément
100
ET DE L'IGNORANCE
résiduel de cette croyance magique
qui veut que nous acquérions du pou-
voir sur une divinité ou un esprit dès
lors que nous sommes parvenus à
connaître son vrai nom: en proférant
celui-ci, nous avons le pouvoir d'invo-
quer ou de convoquer cette divinité.
Que le «vrai» sens d'un mot ou son
sens « propre» soit son sens premier, c'est
là une idée courante mais qui peut tout
aussi bien être défendue d'un point de
vue logique. Si nous comprenons ce
sens, c'est que nous l'avons correctement
appris - nous le tenons d'une autorité
digne de foi, de quelqu'un qui connais-
sait la langue. Cela montre que le pro-
blème du sens des mots est effectivement
lié à celui des sources investies d'autorité,
ou encore à celui des origines de l'usage
auquel nous nous conformons.
li n'en va pas de même pour la vérité
d'un énoncé, d'une proposition. En
101
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
effet, il peut arriver à chacun de com-
mettre une erreur factuelle, même en
des matières où son jugement devrait
faire autorité, comme lorsqu'il s'agit de
dire son âge ou d'indiquer la couleur
d'un objet dont on vient d'avoir à l'ins-
tant même une perception claire et dis-
tincte. Et quant à son origine, l'énoncé
peut fort bien avoir été faux alors qu'il
était formulé et correctement compris
dès le début. Un mot, en revanche, a
nécessairement eu, aussitôt qu'il a été
compris, un sens propre.
En conséquence, si nous faisons
réflexion sur la manière dont le sens des
mots et la vérité des énoncés se trouvent
référés à leurs origines respectives et sur
les différences qui distinguent ces deux
processus, nous ne sommes plus enclins
à penser que la question de l'origine
puisse avoir une grande incidence sur
celle de la connaissance ou de la vérité.
102
ET DE L'IGNORANCE
Le sens et la vérité comportent néan-
moins une profonde analogie; et il
existe une conception philosophique
- à laquelle j'ai donné le nom d'· essen-
tialisme·
3
- qui s'efforce de lier si étroi-
tement le sens et la vérité qu'il devient
presque impossible de résister à la tenta-
tion qui consiste à traiter les deux élé-
ments de la même manière.
Pour expliquer brièvement ces diffi-
cultés, nous nous reporterons à nou-
veau au tableau des Idées en observant
les rapports qui s'instituent entre ses
deux colonnes.
3. Popper a déjà employé ce terme dans de
précédents ouvrages. La paternité semble devoir
en être attribuée à P. Duhem qui utilise celui-ci
dans son Système du monde, Paris. Hermann,
1954, t VI, pp. 451-509. pour caractériser la doc-
trine scotiste du franciscain Franz von Mayroni
Ct vers 1329) et celle de Nicolas Bonet Ct 1360)
(N. des T).
103
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
Comment les deux parties de ce
tableau sont-elles reliées? Nous voyons,
inscrit dans la colonne de gauche, le
tenne "définitions ». Or une définition
est une manière d' moncé, de jugement
ou de proposition, et est donc du même
ordre que ces éléments qui appartien-
nent à la colonne de droite (cela ne ruine
d'ailleurs pas la symétrie du tableau pré-
senté, étant donné que les dérivations,
elles aussi, opèrent au-delà des limites
du type d'éléments - énoncés, etc. -
représentés dans la colonne où elles se
trouvent placées: de même qu'une défi-
nition s'exprime à l'aide d'une séquence
verbale de nature particulière plutôt que
par un mot, de même une dérivation se
fonnule au moyen d'un type particulier
de séquence d'moncés et non d'un
énoncé). Et le fait que les définitions,
qui intetviennent dans la colonne de
gauche, n'en soient pas moins des énon-
104
ET DE L'IGNORANCE
cés indique qu'elles peuvent, d'une cer-
taine manière, servir de lien entre les
deux colonnes du tableau.
les DÉSIGNATIONS,
les TERMES
ou les CONCEPTS
MOTS
les IDÉES
c'est-à-dire
peuvent être exprimées
sousfonne de
suscephb/es d'être
DOUÉS DE SIGNIFICATION
SENS
DÉFlNmONS
et leur
peut se reduire
grâce à des
à celui / celle de
les mONCÉS
les PROPOSmONS
ou les rnroRiES
AFFIRMATIONS
VRAIES
DÉRIVATIONS
CONCEPTS NON DÉFINIS PROPOSmONS PRIMTIlVES
vouloir ainsi êtablir (plus que dêterminer par reduction) leur
SENS VÉRITÉ
entraîne une régression à l'infini
105
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
Qu'elles assument pareille fonction,
c'est bien ce qu'affirme la doctrine phi-
losophique que je désigne sous le nom
d'« essentialisme n. En effet, pour cette
doctrine (tout particulièrement selon sa
version aristotélicienne), une défini-
tion est l'énoncé de l'essence ou de la
nature d'une chose. Mais, dans le
même temps, cette définition formule
le sens d'un mot - du nom qui sert à
désigner cette essence (chez Descartes,
mais aussi chez Kant, le mot "corps»
désigne quelque chose qui a pour
essence l'étendue).
Aristote, comme tous les autres phi-
losophes essentialistes, considérait en
outre que les définitions sont des
«principes., c'est-à-dire qu'elles don-
nent lieu à des propositions primitives
(comme" tous les corps sont étendus.,)
qui ne peuvent être dérivées d'autres
propositions et qui constituent en tota-
106
ET DE L'IGNORANCE
lité ou en partie le fondement de toute
démonstration. Elles sont en consé-
quence au fondement de toute science
4
.
Il convient d'ailleurs d'obseIVer que ce
dernier élément de doctrine, s'il repré-
sente une composante importante
du credo essentialiste, est néanmoins
dépourvu de toute référence à de
quelconques «essences ». C'est ce qui
explique que des adversaires nomina-
listes de la position essentialiste, tels
Hobbes ou même Schlick
5
, aient pu y
souscrire.
Il semble que nous soyons à présent
en mesure d'expliciter la logique
interne de la conception qui veut que
les questions d'origine puissent résoudre
4. Cf The Open Society op. ci/. en particulier
les notes 27 à 33 du chapitre 11.
5 Cf son A/lgememe Erkenntnis/ebre. Berlin,
Springer, 1925 p. 62
107
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
celles qui touchent à la vérité de fait.
En effet, si la seule origine peut déter-
miner le vrai sens d'un mot ou d'un
terme, elle est en mesure de détermi-
ner la vraie définition d'une notion
importante et donc de décider d'une
partie au moins des «principes» que
sont les définitions des essences ou
natures des choses et qui sont au
fondement des démonstrations que
nous produisons et, partant, de notre
connaissance scientifique. Il ressort donc
qu'il existe des sources de la connais-
sance qui font autorité.
Or il faut bien comprendre que la
conception essentialiste se méprend
lorsqu'elle suppose que des définitions
peuvent accroître notre connaissance
des faits (même si celle-ci peut influer
sur celles-là en tant qu'elles sont des
décisions relatives à des conventions,
et même si ces déftnitions procurent
108
ET DE L'IGNORANCE
des instruments susceptibles, à leur
tour, d'avoir des effets sur la formation
des théories et, par là, sur l'évolution
de notre connaissance). Dès lors qu'on
comprend que les défInitions ne pro-
duisent jamais une connaissance fac-
tuelle de la «nature" ou de la «nature
des choses", on aperçoit aussi la faille
que présente la liaison logique que cer-
tains philosophes essentialistes ont
essayé d'instituer entre la question de
l'origine et celle de la vérité factuelle.
XIII
Laissons à présent ces réflexions en
grande partie historiques pour en venir
aux problèmes eux-mêmes et à leur
solution.
Cette partie de l'exposé consistera
en une critique de l'empirisme, tel qu'il
s'exprime, par exemple, dans cette for-
mulation classique de Hume: «Si je
vous demande pourquoi vous croyez à
un fait particulier L.J, il faut que vous
m'indiquiez une raison; cette raison
sera un autre fait en connexion avec le
premier. Mais comme vous ne pouvez
procéder de cette manière in infini-
tum, il faut qu'à la fm vous terminiez
111
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
sur un fait présent à votre mémoire
ou à vos sens, ou il faut que votre
croyance soit tout entière sans fonde-
mentI.»
Le problème de la validité de l'empi-
risme peut, dans ses grandes lignes,
être formulé ainsi : l'observation est-
elle la source ultime de notre connais-
sance de la nature? Ou, dans la néga-
tive, quelles sont les sources de la
connaissance?
En effet, par-delà les remarques que
j'ai pu faire et même si mon commen-
taire de certains points de la philoso-
phie de Bacon a pu leur enlever, aux
yeux des partisans de ce philosophe
comme d'autres penseurs empiristes,
1. Enquête sur fentendement humain. Paris,
Aubier, 1977 (trad. A Leroy), section V, première
partie, p. 92; cf également l'exergue emprunté à
la section VII. deuxième partie, pp 108-109
112
ET DE L'IGNORANCE
une part de leur intérêt, ces questions
demeurent posées.
Le problème de la source de nos
connaissances s'est trouvé reformulé
naguère de la manière suivante: quand
nous affirmons quelque chose, il faut
justifier cette assertion; mais, alors, il
nous faut être en mesure de répondre
à certaines questions :
«Comment le savez-vous? Quelles
sont les sources de votre affirmation? Il
Ce qui, pour l'empiriste, revient à
demander:
«Sur quelles observations (ou quels
souvenirs d'observation) repose votre
assertion? Il Or cette suite de questions
ne me paraît pas du tout satisfaisante.
Tout d'abord, la plupart de nos
assertions ne sont pas fondées sur des
observations, mais sur toutes sortes
d'autres sources. La question «Com-
ment le savez-vous?" a de grandes
113
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
chances de recevoir des réponses pré-
cises, comme "Je l'ai lu dans le Times»,
voire "Je l'ai lu dans l'Encyclopaedia
Britannica ", et non pas : "Je l'ai
observé" ou "Je le sais par une obser-
vation que j'ai faite l'an dernier. "
"Mais, rétorquera l'empiriste, d'où
croyez-vous que le Times ou l'Encyclo-
paedia Britannica tienne cette infor-
mation? Il est certain qu'en poursuivant
suffisamment l'enquête, on aboutira à
des constats d'observations q[ectués
par des témoins oculaires (constats
qu'on appelle parfois" énoncés pro-
tocolaires" ou, pour reprendre votre
terminologie', "énoncés de base").
2. Pour cette terminologie, ses enjeux et l"en-
semble de la problematique des "énoncés de
base ", cf La Logique de la découverte scienti-
fique, Paris, Payot, 1973 (trad. Ph Devaux et
N. Thyssen-Rutten), pp. 31,40 et 100 sq (N des T.)
114
ET DE L'IGNORANCE
Certes, poursuivra l'empiriste, les livres
procèdent pour une grande part
d'autres livres. Et l'historien, par
exemple, travaille à partir de docu-
ments. Mais, au terme du processus,
ces livres ou ces documents doivent,
en dernière instance, avoir été écrits à
partir d'observations. Autrement, il fau-
drait les tenir pour de la poésie, de la
fiction ou un tissu de mensonges, et
non pour des témoignages. C'est en ce
sens que nous autres empiristes affir-
mons que l'observation est nécessaire-
ment la source ultime de la connais-
sance. »
Voici pour la défense de la position
empiriste, ainsi que certains positi-
vistes de mes amis continuent de la
faire valoir.
Je tenterai de montrer que cette
position ne tient pas plus que celle de
Bacon, que la solution du problème
115
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
des sources de la connaissance ne va
pas dans le sens de la réponse empi-
riste et qu'en fm de compte, c'est cette
manière de poser le problème en
termes de sources ultimes - de
sources dont on invoquerait l'autorité,
comme on en appelle à une juridiction
ou une autorité supérieures - qu'il
faut récuser parce qu'elle repose sur
une erreur.
Je montrerai d'abord que si nous
poursuivions l'enquête et posions au
Times et à ses correspondants la ques-
tion des sources de leur information,
jamais nous n'aboutirions, en réalité, à
ces observations de témoins oculaires
auxquelles croient les empiristes. Nous
verrions au contraire que chaque étape
rendrait nécessaire la poursuite de
l'enquête qui se compliquerait alors en
faisant en quelque sorte boule de
neige.
116
ET DE L'IGNORANCE
Prenons par exemple un type
d'assertion pour laquelle on pourrait
raisonnablement se satisfaire de la
réponse «Je l'ai lu dans le Times»:
l'information que «le Premier ministre
a décidé d'avancer de plusieurs jours
son retour à Londres ". Supposons un
instant que quelqu'un mette en ques-
tion cette affirmation ou éprouve le
besoin d'en contrôler la vérité par une
enquête. Comment procéder? Si cette
personne a un ami au 10 Downing
Street, le moyen le plus simple et le
plus direct sera de téléphoner à cet
ami; et si celui-ci corrobore l'informa-
tion, l'investigatiçm aura trouvé sa
conclusion.
Autrement dit, l'enquêteur cher-
chera, si c'est possible, à vérifier ou à
examiner lefait même qui est l'objet de
l'assertion, au lieu de remonter à la
source de l'information. Or, d'après la
117
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
théorie empiriste, l'assertion «Je l'ai lu
dans le Times" n'est que la première
étape d'une procédure de justification
consistant à rechercher la source der-
nière. Quelle est donc l'étape suivante?
li Y a au moins deux possibilités.
L'une serait de remarquer que "Je l'ai
lu dans le Times" est également une
assertion, et de demander: • D'où
savez-vous que vous l'avez lu dans le
Times et non dans quelque autre quoti-
dien qui lui ressemble beaucoup? ..
L'autre est de poser au Times la ques-
tion de ses sources. La réponse à la pre-
mière de ces questions pourrait être
• Le Times est le seul journal que nous
recevions et il nous parvient toujours le
matin ", ce qui soulève à son tour toute
une série de nouvelles questions rela-
tives aux sources, mais nous en reste-
rons là. La seconde question, elle, peut
inciter le rédacteur en chef du Times à
118
ET DE L'IGNORANCE
répondre: H Le cabinet du Premier
ministre nous a téléphoné. n À cette
étape du processus, il faudrait, selon
les empiristes, poser la question" Quelle
est la personne qui a reçu l'appel? .. ,
puis se faire communiquer le protocole
d'observation; mais il conviendrait
également de demander à celle-ci:
"D'où savez-vous que la voix entendue
était bien celle d'un responsable des
services du Premier ministre? ", et ainsi
de suite.
Cette fastidieuse série de questions
ne saurait aboutir à une conclusion
satisfaisante, et ce pour une raison
simple: dans le protocole, la connais-
sance que le témoin a des personnes,
des lieux, des choses, des usages lin-
guistiques, des conventions sociales,
etc. intervient toujours pour une
grande part. Il ne peut s'en remettre
simplement à ses perceptions, visuelles
119
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
ou auditives, en particulier si ce constat
doit servir de justification à une asser-
tion qui vaut d'être justifiée. Mais alors
surgissent bien évidemment de nou-
velles questions quant aux sources de
ces éléments de connaissance qui
n'émanent pas directement de l'obser-
vation.
C'est pourquoi appliquer le pro-
gramme prescrivant de référer toute
connaissance à sa source ultime, qui
résiderait dans l'observation, repré-
sente une impossibilité logique: cela
conduit à une régression à l'infini (le
principe du caractère manifeste de la
vérité a notamment pour objet de cou-
per court à cette régression; ce qui
n'est pas sans intérêt pour expliquer la
faveur rencontrée par cette position).
J'indiquerai d'ailleurs ici que ces
conclusions sont étroitement liées à
l'argumentation montrant que toute
120
ET DE L'IGNORANCE
observation implique une interpréta-
tion produite à la lumière du savoir
théorique
l
, ou qu'un savoir émanant de
l'observation pure, à l'abri de toute
théorie - à supposer même qu'un tel
savoir pût exister -, serait parfaite-
ment stérile et dépourvu de tout inté-
rêt.
Outre son caractère fastidieux, ce
qu'il y a de plus frappant dans le pro-
gramme observationaliste qui prescrit
de toujours rechercher quelles sont les
sources d'une connaissance, c'est qu'il
va absolument à l'encontre du sens
commun. En effet, lorsqu'une affir-
mation suscite en nous des doutes, la
démarche normale consiste à tester
celle-ci, et non à s'enquérir de sa
source; et si nous parvenons à la corro-
1. Cf ibid.. section 24, dernier alinéa. et le
nouvel appendice ·X, 2.
121
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
borer de manière indépendante, dans
bien des cas, nous admettrons l'affir-
mation sans nous soucier le moins du
monde de sa provenance.
Il existe bien évidemment des cas
où la situation est différente. Tester un
énoncé historique implique toujours
qu'on remonte à ses sources mais non
pas, en règle générale, aux comptes
rendus des témoins oculaires de l'évé-
nement.
Il est clair qu'aucun historien
n'admettra le témoignage (évidence)
de documents sans en faire l'examen
critique. Celui-ci se trouve confronté à
des problèmes d'authenticité, de point
de vue; le problème de la reconstitu-
tion de sources plus anciennes, parmi
d'autres de même ordre, se pose
également. Interviennent aussi, bien
évidemment, des questions comme:
l'auteur était-il présent lorsque les
122
ET DE L'IGNORANCE
événements se sont produits? Mais
ce type de question n'appartient pas à
la démarche spécifique de l'historien.
Il se souciera de savoir si l'on peut se
fier à telle relation, mais il est rare qu'il
se demande si l'auteur du document
a été le témoin oculaire de l'événement
étudié, à supposer même que par
sa nature cet événement se prêtât à
l'observation. Une lettre où il est écrit
«j'ai changé d'avis sur ce point hier"
peut constituer une preuve documen-
taire (évidence) d'une grande valeur
historique, même si l'acte de changer
d'avis n'est pas de l'ordre de l'obser-
vable (et même si d'autres documents
nous incitent à supposer que l'auteur,
en l'occurrence, mentait).
Quant aux témoins oculaires, ils
n'ont de rôle à jouer, le plus souvent,
qu'au cours de procès où l'on procède
à des contre-interrogatoires. Comme le
123
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
savent bien la plupart des avocats, les
témoins oculaires se trompent souvent.
Ce phénomène a fait l'objet d'études
expérimentales dont les conclusions
sont tout à fait étonnantes. Des témoins
fort soucieux de décrire un événement
tel qu'il s'est produit sont susceptibles
de commettre quantité d'erreurs, tout
particulièrement lorsque des incidents
captivants se succèdent rapidement; et
si un événement appelle quelque inter-
prétation tentante, on ne peut empê-
cher, le plus souvent, que celle-ci ne
vienne déformer ce qui a réellement
été vu.
Hume avait une autre conception
de la connaissance historique : "Nous
croyons, écrit-il dans le Traité', que
2. Traité de la nature humaine. Paris. Aubier.
1946 (trad. A Leroy). livre 1, troisième partie. sec-
tion IV, pp. 156-157
124
ET DE L'IGNORANCE
César fut tué au Sénat aux ides de
mars, parce que ce fait est établi par le
témoignage unanime d'historiens qui
s'accordent à assigner à cet événement
ce moment et ce lieu précis. Il y a là
certains caractères et lettres qui sont
présents à notre mémoire ou à nos
sens; ces caractères, nous rappelons-
nous également, furent employés
comme signes de certaines idées; et
ces idées furent ou bien dans les esprits
d'hommes qui furent témoins immé-
diats de cette action et reçurent leurs
idées directement de la réalité du fait;
ou bien dérivent du témoignage d'au-
trui et celui-ci à nouveau d'un autre
témoignage jusqu'au moment où nous
arrivons [ .. .] aux témoins oculaires et
aux spectateurs de l'événement
3
...
3. Cf également l'Enquête, op, ct!, section X,
pp, 161 sq,
125
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
Il semble qu'une telle conception ne
puisse que conduire à la régression à
l'infini dont nous avons déjà parlé. Car
le problème est, bien entendu, de
savoir s'il faut accepter ce «témoignage
unanime des historiens» ou bien le
récuser parce qu'il est la résultante de
références répétées à une source com-
mune mais néanmoins fautive. Le pro-
cédé qui consiste à en appeler à ces
« lettres présentes à notre mémoire ou à
nos sens" ne saurait être approprié au
problème évoqué ici, ni à quelque
autre problème pertinent d'historiogra-
phie.
XIV
Mais quelles sont alors les sources
de notre connaissance?
La réponse, me semble-t-il, est celle-
ci: il existe toutes sortes de sources,
mais aucune d'elles ne/ait autorité.
On peut affirmer que le Times ou
l'Encyclopaedia Britannica sont sus-
ceptibles d'être une source de connais-
sance. On peut soutenir que certaines
communications de la Physical Review
relatives à un problème de physique
font davantage autorité et se recom-
mandent plus comme sources que le
Times ou l'Encyclopaedia Britannica
lorsque ceux-ci proposent des articles
127
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
traitant ce même problème. Mais il
serait tout à fait erroné d'affirmer
que l'observation a nécessairement
été à l'origine, fût-ce partiellement, de
l'article publié par la Physical Review.
La source de celui-ci peut fort bien être
la mise en lumière d'une incohérence
figurant dans un autre article ou bien la
découverte de ce qu'une hypothèse
proposée dans une autre communica-
tion est susceptible d'être testée grâce à
telle ou telle expérience; ces diverses
découvertes, qui ne sont pas impu-
tables à l'observation, constituent éga-
1ement des ,sources., au sens où elles
nous permettent d'accroître notre
savoir.
Je ne conteste évidemment pas que
des expériences puissent, elles aussi,
contribuer à accroître notre connais-
sance, et ce dans des proportions très
appréciables. Mais celles-ci ne repré-
128
ET DE L'IGNORANCE
sentent en aucune manière des sources
ultimes. Il faut toujours les mettre à
l'épreuve: comme dans l'exemple de
la nouvelle donnée par le Times, nous
ne procédons pas, en règle générale, à
l'interrogatoire du témoin oculaire
d'une expérience, en revanche, si nous
mettons en question son résultat, nous
pouvons reproduire celle-ci ou deman-
der à quelqu'un d'autre de le faire.
L'erreur fondamentale que commet
la doctrine des sources épistémolo-
giques ultimes, c'est de ne pas distin-
guer assez clairement les problèmes
d'origine des problèmes de validité. Il
se peut que, dans le cas de l'historio-
graphie, les deux types de questions se
rejoignent quelquefois. Trouver l'ori-
gine de certaines sources est parfois le
seul ou le principal moyen que l'on ait
de tester la validité d'une assertion his-
torique. Mais, généralement, les deux
129
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
problèmes ne se recouvrent pas, et
nous n'éprouvons pas la validité d'une
assertion ou d'une information en en
déterminant les sources ou l'origine;
nous testons celles-ci selon une
méthode plus directe, l'examen cri-
tique du contenu de l'assertion - ou
des faits qui en sont l'objet.
Par conséquent, les questions que
pose l'empiriste, "Comment le savez-
vous? Quelle est la source de votre
affirmation l ", sont mal posées. Ce
n'est pas qu'elles soient formulées de
manière inexacte ou trop peu rigou-
reuse, c'est leur principe même qui est
à récuser: elles appellent en effet une
réponse de nature autoritariste.
xv
On peut considérer les systèmes
épistémologiques classiques comme
un produit des réponses par l'affirma-
tive ou la négative qu'ils adoptent à
l'égard des questions touchant les
sources de la connaissance. jamais ils
ne contestent ces questions elles-mêmes
ni n'en discutent la légitimité: ils les
tiennent pour parfaitement naturelles,
et nul ne paraît leur trouver de défaut.
Il y a là un aspect qui mérite d'être
souligné, étant donné que ces ques-
tions sont manifestement d'inspiration
autoritariste. Elles sont comparables à
la question que pose traditionnelle-
131
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
ment la théorie politique, «Qui doit gou-
verner Î ", celle-ci appelant des réponses
autoritaristes comme "les meilleurs ",
«les plus sages .. , «le peuple" ou «la
majorité .. (la question incite d'ailleurs
à formuler des alternatives stupides
comme "Qui doit avoir le pouvoir: les
capitalistes ou les travailleurs? ", alter-
native analogue à celle qui demande
«Quelle est la source ultime de la
connaissance: l'intellect ou les sens? .).
La question politique traditionnelle est
mal posée, et les réponses qu'elle
entraîne sont paradoxales (ainsi que
j'ai tenté de le montrer au chapitre 7 de
The Open Society). Il faudrait lui substi-
tuer une question tout à fait différente:
«Comment organiser le fonctionne-
ment des institutions politiques afin de
limiter autant que faire se peut l'action
nuisible de dirigeants mauvais ou
incompétents - qu'il faudrait essayer
132
ET DE L'IGNORANCE
d'éviter, bien que nous ayons toutes
les chances d'avoir à les subir quand
même?» Je pense que c'est seulement
en transformant ainsi le problème que
nous pouvons espérer nous acheminer
vers une théorie des institutions poli-
tiques qui soit raisonnable.
On peut faire subir à la probléma-
tique des sources de la connaissance
une transformation analogue. En effet,
on s'est toujours interrogé dans la per-
spective suivante: «Quelles sont, pour
la connaissance, les sources les meil-
leures - les plus sûres, celles qui ne
nous induiront pas en erreur et aux-
quelles, en cas de doute, nous pouvons
et devons nous en remettre en dernière
instance? » Je propose de considérer, au
contraire, qu'il n'existe pas de sources
idéales de cet ordre - comme il
n'existe pas de gouvernement idéal -
et que toutes sont susceptibles de nous
133
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
entraîner parfois dans l'erreur. Et je
suggère par conséquent de substituer à
cette problématique des sources de la
connaissance une autre probléma-
tique tout à fait différente: ~ De quelle
manière pouvons-nous   ~ p é r   r déceler
et éliminer l'erreur?»
La question des sources de la
connaissance, comme bien des ques-
tions d'inspiration autoritariste, est
en effet d'ordre généalogique. Elle
demande l'origine de notre savoir,
étayée par cette croyance que la
connaissance peut tirer sa légitimité de
son pedigree. La noblesse d'un savoir
caractérisé par la pureté raciale, d'une
connaissance sans tache, émanant de
la plus haute autorité, de Dieu même,
quand cela se peut: telles sont les
représentations métaphysiques (sou-
vent inconscientes) qui sous-tendent la
question. La formulation que nous
134
ET DE L'IGNORANCE
proposons, "Comment pouvons-nous
espérer déceler l'erreur?." procède
de l'idée qu'il n'existe pas de sources
certaines, pures et immaculées, et
qu'il ne faut pas confondre les pro-
blèmes d'origine ou de pureté géné-
tique avec les problèmes de validité
ou de vérité. Cette position fort
ancienne remonte à Xénophane. Ce
dernier savait que la connaissance
est conjecturale, qu'elle est opinion
- doxa et non epistèmè -, comme le
montrent ses vers
l
:
Les dieux ne nous ont pas révélé d'emblée
toutes choses; mais avec le temps, en cher-
chant,
nous pouvons apprendre et avoir une
meilleure connaissance des choses.
Quant à la vérité certaine, nul homme ne l'a
connue
1. DK B, 18 et 34
135
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
ni ne la connaîtra ; ni celle des dieux,
ni même celle de toutes les choses dont je
parle.
Et même s'il se trouvait par hasard proférer
l'ultime vérité, il ne le saurait pas lui-même:
car tout n·est qu'un entrelacs de supposi-
tions.
Or la question traditionnelle des
sources de la connaissance qui font
autorité se trouve reprise, aujourd'hui
encore, et ce, la plupart du temps, par
des positivistes ou d'autres penseurs
qui s'imaginent être en rébellion contre
l'autorité.
La réponse correcte à la question
"De quelle mamere pouvons-nous
espérer déceler et éliminer l'erreur?»
est, à mon avis, la suivante : " Par la cri-
tique des théories ou des suppositions
formulées par d'autres et - pourvu
que nous y soyons entraînés - par
celle de nos propres théories ou
136
ET DE L'IGNORANCE
conjectures» (cette seconde démarche
est tout à fait souhaitable, mais elle
n'est pas indispensable, car si nous
échouons à critiquer nos théories, il
s'en trouvera d'autres pour le faire à
notre place). Cette réponse énonce,
sous une forme résumée, une position
que je propose d'appeler «le rationa-
lisme critique... Il Y a là une concep-
tion, une attitude et une tradition que
nous avons héritées des Grecs. Cette
position est très différente du «rationa-
lisme .. ou de l'" intellectualisme» de
Descartes et de son école, et même de
la théorie kantienne de la connais-
sance. Kant s'en est toutefois approché
dans le domaine de l'éthique, de la
connaissance morale avec son principe
de "autonomie. Il a en effet compris
qu'il ne faut pas fonder l'éthique sur
l'obéissance à des commandements
émanant d'une autorité, si éminente
137
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
soit-elle. En effet, quelles que soient les
circonstances, quand une autorité nous
donne un ordre, c'est à nous qu'il
revient d'apprécier, de manière cri-
tique, s'il est ou non moral d'obéir.
L'autorité peut disposer du pouvoir de
faire respecter ses ordres, et il se peut
que nous nous trouvions privés de la
possibilité de nous y opposer, mais si,
concrètement, nous avons la faculté de
choisir, c'est à nous que revient l'ultime
responsabilité du choix. C'est à nous
qu'il incombe de décider, de manière
critique, s'il convient d'obéir à un
ordre, de nous soumettre à une auto-
rité.
Kant a importé hardiment cette idée
dans le domaine de la religion: «[. . .]
quelle que soit la manière dont un
autre nous ait fait connaître et décrit un
être comme dieu, et même la manière
dont cet être ait pu lui apparaître [...], il
138
ET DE L'IGNORANCE
lui faut juger s'il a le droit de considérer
[cette représentation] et de l'honorer
comme une divinité2. »
Étant donné cette affirmation auda-
cieuse, il semble surprenant que Kant
n'ait pas adopté, dans sa philosophie
de la science, cette même attitude,
celle du rationalisme critique et de la
recherche de l'erreur au moyen de
la critique. Je suis persuadé que c'est
le fait d'avoir souscrit à l'autorité de
la cosmologie newtonienne - auto-
rité qui tenait au succès presque
incroyable avec lequel cette dernière
avait subi les tests les plus rigoureux
- qui a seul empêché Kant d'adopter
semblable attitude. Si cette interpré-
2. E. Kant, La Religion dans /es limites de la
simple ratson, quatrième partie, deuxième sec-
tion, § 1, note 1 (ajoutée à la seconde édition de
1794)
139
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
tation de la philosophie kantienne est
correcte, le rationalisme critique
(mais aussi l'empirisme à vocation
critique) que je défends ne fait que
parachever la théorie critique de
Kant. C'est Einstein qui a rendu cette
démarche possible en nous montrant
que, malgré son extraordinaire réus-
site, la théorie newtonienne risquait
fort d'être erronée.
Aux questions proposées, "D'où
tenez-vous ce savoir? Quelle est la
source ou le fondement de votre asser-
tion ? Quelles sont les observations qui
vous y ont conduit? .. , je répondrais par
conséquent ainsi: «Je ne sais pas: cette
affirmation n'était qu'une pure et
simple supposition. Peu importe la
source ou les sources qui ont pu lui
donner naissance, les sources éven-
tuelles abondent, et il se pourrait fort
bien que je n'aie pas même idée de la
140
ET DE L'IGNORANCE
moitié d'entre elles. D'ailleurs, en tout
état de cause, les origines et les généa-
logies ont peu d'incidence sur la vérité.
En revanche, si vous vous intéressez au
problème que j'ai tenté de résoudre par
le biais d'une assertion provisoire, vous
pouvez me seconder dans ma tâche en
soumettant celle-ci à une critique aussi
rigoureuse que possible; et si vous
parvenez à mettre au point un test
expérimental qui, selon vous, est sus-
ceptible de réfuter l'affirmation, c'est
volontiers et dans toute la mesure de
mes forces que je contribuerai à cette
entreprise de réfutation. "
En toute rigueur, il n'est possible de
faire cette réponse
3
que s'il s'agit d'une
3 Cette réponse ainsi que la quasi-totalité de la
section XV sont empruntées, avec quelques modi-
fications de détail. à un précédent article paru dans
le IndianjoumalofPhilosophy. 1, nO 1,1959
141
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
assertion scientifique, au sens où celle-
ci diffère d'une assertion de type histo-
rique. Si la conjecture que j'ai formulée
avait été d'ordre historique, les sources
(mais non au sens de sources der-
nières) eussent bien évidemment joué
un rôle dans l'examen critique de sa
validité. Mais, pour l'essentiel, ainsi
que je l'ai dit déjà, ma réponse eût été
identique.
XVI
Le moment est venu, à présent, de
formuler les conclusions épistémolo-
giques de ces analyses. Je présenterai
celles-ci sous la forme d'une série de
dix thèses.
1. li n'existe pas de source ultime
de la connaissance. Aucune source,
aucune indication n'est à éliminer, et
toutes se prêtent à l'examen critique.
À l'exception du domaine historique,
ce sont en général les faits eux-mêmes
que nous soumettons à examen, et non
les sources d'où procéderait l'informa-
tion.
2. La question appropriée, pour
143
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
l'épistémologie, n'est pas celle des
sources. Il s'agit au contraire de se
demander si l'assertion énoncée est
vraie, si elle s'accorde avec les faits (les
travaux d'A. Tarski ont montré qu'il est
possible de faire intervenir la notion de
vérité objective, c'est-à-dire de la cor-
respondance avec les faits, sans se trou-
ver pris dans des antinomies). Nous
nous efforçons alors de répondre, du
mieux que nous pouvons, en exami-
nant ou en testant l'assertion elle-
même, soit de manière directe, soit en
en soumettant les conséquences à
l'examen et aux tests.
3. Pour ce genre d'examen, diffé-
rentes démarches peuvent convenir.
Une des procédures caractéristiques
consiste à examiner si nos théories sont
compatibles avec nos observations.
Mais on peut aussi, par exemple,
examiner la cohérence interne et la
144
ET DE L'IGNORANCE
concordance de diverses sources histo-
riques.
4. C'est la tradition qui représente
- si l'on exclut la connaissance innée -
la source à l'évidence la plus impor-
tante, en qualité comme en quantité,
pour notre savoir. Nous avons appris la
majeure partie de ce que nous savons
par l'exemple, par des relations, par la
lecture d'ouvrages, mais aussi en
apprenant à critiquer, à admettre et à
accepter la critique, et à respecter la
vérité.
5. Que la plupart des sources de
notre connaissance ressortissent à la
tradition conduit à récuser l'antitradi-
tionalisme comme une position peu
conséquente. Mais on ne saurait tirer
argument de ce fait pour tenter d'étayer
une attitude traditionaliste : chaque
parcelle de ce savoir issu de la tradition
(et même nos connaissances innées) se
145
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
prête à l'examen critique et est suscep-
tible d'être invalidée. Pourtant, sans
la tradition, il serait impossible de
connaître.
6. La connaissance ne saurait s'éla-
borer à partir de rien - d'une tabula
rasa -, ni procéder de la seule obser-
vation. Les progrès du savoir sont
essentiellement la transformation d'un
savoir antérieur. Bien que ces progrès
soient dus quelquefois, en archéologie
par exemple, à un hasard de l'observa-
tion, l'importance des découvertes
réside habituellement dans leur capa-
cité de modifier nos théories anté-
rieures.
7. En matière de théorie de la
connaissance, les positions pessimiste
et optimiste constituent une égale
méprise. C'est l'allégorie platonicienne
de la caverne qui est dans le vrai, et
non pas la théorie optimiste de la rémi-
146
ET DE L'IGNORANCE
niscence (même s'il faut convenir que
tous les êtres humains, conune tous les
animaux, voire les plantes, ont un
savoir inné). Or, bien que le monde
des apparences soit effectivement
constitué de simples ombres sur les
parois de notre caverne, nous cherc-
hons tous constanunent à aller au-delà
de celui-ci; et même si, conune l'a dit
Démocrite
l
, la vérité est cachée au fond
de l'abûne, nous avons le pouvoir de
sonder cet abûne. Nous ne disposons
pas de critères de la vérité, et cette
situation nous incite au pessimisme.
Mais nous possédons bien des critères
qui, la chance aidant, peuvent nous
permettre de reconnaître l'erreur et la
fausseté. La clarté et la distinction ne
constituent pas des critères de la vérité,
mais des traits tels que l'obscurité ou la
1. DK B 117 (N. des T).
147
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
confusion sont susceptibles d'être des
indices d'erreur. De même, la cohérence
est impuissante à prouver la vérité, mais
l'incohérence ou l'incompatibilité ser-
vent bel et bien à démontrer la fausseté.
Et nos propres erreurs sont, après que
nous en avons pris conscience, comme
des lanternes sourdes qui nous aident à
nous affranchir à tâtons des ténèbres de
la caverne.
8. Ni l'observation ni la raison ne
font autorité. L'intuition de l'esprit
comme l'imagination jouent toutes
deux un rôle décisif, mais on ne peut
s'en remettre à elles : elles peuvent
nous montrer les choses avec une
grande clarté et, pourtant, elles sont
susceptibles de nous induire en erreur.
Elles sont indispensables parce que ce
sont les principales sources de nos
théories; mais la plupart de ces théo-
ries sont, de toute manière, fausses. La
148
ET DE L'IGNORANCE
vocation essentielle de l'observation et
du raisonnement, voire de l'intuition et
de l'imagination, est de contribuer à la
critique de ces conjectures aventurées
à l'aide desquelles nous sondons l'in-
connu.
9. Si la clarté est par elle-même pré-
cieuse, il en va autrement de l'exacti-
tude et de la précision: il n'y a aucune
raison de chercher à obtenir une préci-
sion supérieure à celle qu'exige le pro-
blème posé. La précision du langage
n'est qu'une fiction, et les problèmes
qui ont trait à la signification ou la défi-
nition des mots sont de peu de poids.
Ainsi, malgré la symétrie de la compo-
sition, le tableau des Idées (qui figurait
à la page 105) présente, dans l'une des
colonnes, des éléments qui ont de l'im-
portance et, dans la seconde, d'autres
qui en sont dépourvus: la colonne de
gauche (celle des mots et de leur sens)
149
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
est sans intérêt, celle de droite (où
apparaissent les théories et les pro-
blèmes touchant à leur vérité), d'une
importance extrême. Les mots n'ont
d'intérêt qu'en tant qu'ils sont les instru-
ments de la formulation des théories, et
il faut à tout prix éviter les questions qui
ne sont que querelles de mots.
10. Toute solution d'un problème
donne naissance à de nouveaux pro-
blèmes qui exigent à leur tour solution;
l'importance du phénomène est fonc-
tion de la difficulté du problème initial
comme de la hardiesse de la solution
proposée. Plus nous apprenons sur le
monde, et plus ce savoir s'approfondit,
plus la connaissance de ce que nous ne
savons pas, la connaissance de notre
ignorance prend forme et gagne en spé-
cificité comme en précision. Là réside
en effet la source majeure de notre igno-
rance: le fait que notre connaissance ne
150
ET DE L'IGNORANCE
peut être que ftnie, tandis que notre
ignorance est nécessairement inftnie.
Nous pouvons nous faire une idée
de l'immensité de notre ignorance
quand nous contemplons l'immensité
des cieux: si le simple fait des dimen-
sions mêmes de l'univers n'est pas la
cause la plus profonde de l'ignorance
humaine, il en est néanmoins l'une des
causes. «Là où je ne suis pas d'accord
avec certains de mes amis, écrit F. P.
Ramsey dans un amusant passage des
Foundations of Mathematics
2
, c'est que
je ne fais pas grand cas des dimensions
physiques. L'immensité des cieux ne
m'inspire aucun sentiment d'humilité.
Les étoiles sont grandes, certes, mais
elles ne savent ni penser ni aimer, or
2. F P Ramsey. The Foundations of Mathema-
tics and Other Logical Essays, Londres, Kegan
Paul, 1931. p. 291
151
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
ces aptitudes-là font sur moi plus d'im-
pression que les seules dimensions. Je
ne tire nulle gloire de mes cent cinq
kilos. » J'imagine que les amis de Ram-
sey eussent convenu avec lui du carac-
tère dérisoire des simples dimensions
physiques; j'incline aussi à penser que
s'ils éprouvaient de l'humilité face à
l'immensité des cieux, c'est qu'ils y
voyaient le symbole de leur ignorance.
Quand bien même nous n'appren-
drions ainsi qu'à connaître la faible
étendue de notre savoir, j'estime qu'il
est intéressant de temer d'acquérir des
connaissances sur le monde. Cet état
de docte ignorance pourrait aplanir
bien des difficultés. Il serait alors salu-
taire de ne pas oublier que si les
diverses parcelles de savoir que nous
possédons nous rendent assez dissem-
blables, dans notre infinie ignorance
nous sommes tous égaux.
XVII
Il est un dernier aspect que j'aime-
rais examiner.
Lorsque, en raison de sa fausseté, il
convient de rejeter une théorie philo-
sophique, il n'est pas rare qu'on puisse
néanmoins y trouver, pourvu que l'on
cherche suffisamment, une idée vraie
qui mérite d'être retenue. Peut-on tirer
des théories affirmant l'existence de
sources ultimes de la connaissance
pareille conception?
Cela semble être le cas, et j'ajou-
terai qu'il s'agit de l'une des deux
conceptions essentielles qui sous-
tendent la doctrine du caractère suma-
153
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
turel des sources de la connaissance
humaine. La première est fausse, à mes
yeux, mais la seconde est vraie.
L'idée erronée est qu'il faille justifier
notre savoir ou nos théones par des rai-
sons positives, c'est -à -dire qui soient à
même de prouver ces théories ou, du
moins, de leur conférer une probabilité
élevée, et qui constituent, en tout état
de cause, de meilleures raisons que le
simple fait que ces théories ont jus-
qu'ici résisté à la critique. Cene idée
implique, me semble-t-il, le recours à
une source ultime de la connaissance
vraie ou à quelque instance qui fasse, à
cet égard, autorité, sans que soit pour
autant définie la nature de cene auto-
rité - qui peut être d'ordre humain,
comme l'observation ou la raison, ou
suprahumain (et donc surnaturel).
La seconde idée - dont Russell a
bien montré l'importance décisive -
154
ET DE L'IGNORANCE
c'est qu'aucune autorité humaine ne
saurait instituer la vérité par décret et
qu'il nous faut nous soumettre à la
vérité, car celle-ci transcende l'autorité
hUtnaine.
Ces deux idées réunies conduisent
- la conséquence est presque immé-
diate - à penser que les sources
d'où proviennent nos connaissances
sont nécessairement suprahumaines.
Or c'est là une position qui favorise le
pharisaïsme et incite à employer la
force à l'encontre de ceux qui s'obsti-
nent à ne pas reconnaître la vérité
divine.
Certains, qui refusent à juste titre
pareille conséquence, ne récusent mal-
heureusement pas la première des
deux idées - la croyance en l'exis-
tence de sources ultimes de la connais-
sance. Ils rejettent en revanche la
seconde, cette idée que la vérité trans-
155
DES SOURCES DE LA CONNAISSANCE
cende l'autorité humaine. Ils mettent
ainsi en péril l'idée du caractère objec-
tif de la connaissance et l'existence de
critères de critique et de rationalité
communs à tous.
Il convient, selon moi, de renoncer à
cette idée des sources dernières de la
connaissance et de reconnaître que
celle-ci est de part en part humaine,
que se mêlent à elle nos erreurs, nos
préjugés, nos rêves et nos espérances,
et que tout ce que nous puissions faire
est d'essayer d'atteindre la vérité quand
bien même celle-ci serait hors de notre
portée. On peut convenir que ces ten-
tatives comportent souvent une part
d'inspiration, mais il faut se méfier de
la croyance, si vivace soit-elle, en l'au-
torité, divine ou non, de cette inspira-
tion. Si nous reconnaissons ainsi qu'il
n'existe, dans tout le champ de la
connaissance et aussi loin qu'elle ait pu
156
ET DE L'IGNORANCE
s'avancer dans l'inconnu, aucune auto-
rité qui soit à l'abri de la critique, nous
pouvons alors, sans danger, retenir
cette idée que la vérité transcende l'au-
torité humaine. C'est là une nécessité,
car en l'absence de semblable idée, il
ne saurait y avoir ni normes objectives
de l'investigation, ni critique des
conjectures, ni tentatives pour sonder
l'inconnu, ni quête de la connaissance.
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en février 1998
Dépôt légal: février 1998
N° d'impression: 98-0082