La substitution dans la littérature patristique, la liturgie et des documents-clé

de l’Église catholique, M. Macina
Pour mémoire, la thèse chrétienne de la substitution pose que, suite au refus
juif de croire la messianité et la di!inité du "hrist, l#Église a supplanté la
$%nagogue. La paternité de cette conception est généralement attribuée $aint
Paul, sur base d’une lecture & orientée ' de (a ), *), dans laquelle l’+p,tre
parle de & l’-sra.l de /ieu ', e0pression que, de nos jours, la quasi-totalité des
chrétiens considèrent comme désignant les chrétiens, au point que l’édition
précédente du Lectionnaire catholique 1en !igueur depuis des décennies jusqu’
la fin de l’année 23*45 s’arrogeait le droit de lui donner, par l’adjonction d’un
adjectif discriminant, le sens substitutionniste de & véritable -sra.l de /ieu '
*
.
Le premier écri!ain ecclésiastique a!oir émis cette conception semble 6tre le
philosophe pa7en con!erti la foi chrétienne, 8ustin 1*34-*)95, qui écri!ait :
;<= la race israélite véritable, spirituelle, celle de 8uda, de 8acob,
d’-saac et d’+braham ;<=, c’est nous qui, par ce "hrist crucifié, a!ons été
conduits /ieu ;<=
2
.
>uel qu’en soit le mode d’e0pression, la connotation de substitution, qui
n’appara?t pas dans le te0te de Paul, est manifeste che@ les Pères et dans la
tradition ecclésiale subséquente. /ès les premiers siècles de notre ère et par la
suite, la certitude qu’a toujours eue la chrétienté d’6tre l’héritière de la
!ocation initialement confiée au0 juifs, l’a conduite lire l’+ncien Aestament
comme préfigurant e0clusi!ement le "hrist et l#Église 1conBue comme le
nou!eau peuple de /ieu5. "et priori a comme inhibé la perception chrétienne
des perspecti!es eschatologiques que recèle l’Écriture et a rendu l’Église
a!eugle au r,le messianique du peuple juif qui % est prophétisé.
Cn se fDt attendu un changement au moins sémantique, suite au "oncile
Eatican --, réputé a!oir tourné la page de la théorie de la substitution. "e n’est
pourtant pas le cas, comme l’attestent deu0 te0tes conciliaires.
• La constitution Lumen Gentium énonce clairement, dans le droit fil d’une
tradition multiséculaire, la certitude qu’a l’Église de constituer le
« nouveau peuple de Dieu » :
"ette alliance nou!elle, le "hrist l’a instituée : c’est la Fou!elle +lliance
dans son sang 1cf. * "o **, 295, il appelle la foule des hommes de parmi
les 8uifs et de parmi les (entils, pour former un tout selon la chair mais
dans l’Gsprit et de!enir le nouveau Peuple de Dieu. "eu0, en effet, qui
croient au "hrist, qui sont & re-nés ' non d’un germe corruptible mais du
germe incorruptible qui est la parole du /ieu !i!ant 1cf. * P *, 245, non
de la chair, mais de l’eau et de l’Gsprit $aint 1cf. 8n 4, 9-)5, ceu0-l
constituent finalement & une race élue, un sacerdoce ro%al, une nation
1
$ur le site de l’+ssociation Épiscopale Liturgique HranBaise.
2
Dialogue avec Tryphon, **, 9 et *49, 4, cité ici d’après Philippe Iobichon
1éd.5, Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, +cademic Press, !ol. -, Hribourg,
2334, p. 2*4 et 9JK.
sainte, un peuple que /ieu s’est acquis, ceu0 qui autrefois n’étaient pas
un peuple étant maintenant le Peuple de /ieu ' 1* P 2, L-*35
4
.
• "’est également le cas du chapitre J de la /éclaration conciliaire ostra
!etate M J, consacré définir la nature du lien entre l’Église et le peuple
juif, et dans lequel on peut lire ce qui suit :
/u fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun au0 chrétiens et au0
8uifs, le saint "oncile !eut encourager et recommander la connaissance
et l’estime mutuelles, qui na?tront surtout d’études bibliques et
théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel. Gncore que des autorités
jui!es, a!ec leurs partisans, aient poussé la mort du "hrist ;8n *L, )=,
ce qui a été commis durant sa Passion ne peut 6tre imputé ni
indistinctement tous les 8uifs !i!ant alors, ni au0 8uifs de notre temps.
$’il est !rai que l"#glise est le nouveau Peuple de Dieu, les 8uifs ne
doi!ent pas, pour autant, 6tre présentés comme réprou!és par /ieu ni
maudits, comme si cela découlait de la $ainte Écriture. >ue tous donc
aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de /ieu, de
n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme la !érité de l’É!angile
et l’esprit du "hrist
J
.
-l en !a de m6me du $atéchisme de l%#glise $atholi&ue, qui, dans un chapitre
intitulé & L’Église et les non-chrétiens ', énonce ceci :
Par ailleurs, lorsque l’on considère l’a!enir, le Peuple de /ieu de
l’+ncienne +lliance et le nouveau Peuple de Dieu tendent !ers des buts
analogues : l’attente de la !enue 1ou du retour5 du Messie. Mais l’attente
est d’un c,té du retour du Messie, mort et ressuscité, reconnu comme
$eigneur et Hils de /ieu, de l’autre de la !enue du Messie, dont les traits
restent !oilés, la fin des temps, attente accompagnée du drame de
l’ignorance ou de la méconnaissance du "hrist 8ésus
9
.
$ignalons enfin une locution étrange N & le peuple de /ieu de l’ancienne et de la
nou!elle +lliance ' N qui figure dans un document de *LO9 intitulé & Fotes pour
une correcte présentation des juifs et du juda7sme ' P elle n’a pas, sauf erreur,
de précédent ni d’équi!alent. Mais le conte0te indique clairement, semble-t-il,
qu’il s’agit d’une ju0taposition-fusion des deu0 formules : & peuple de /ieu de
l’+ncienne +lliance ' et & Peuple de /ieu de la nou!elle +lliance ', et que l’on
a donc affaire la m6me théorie de la substitution :
Gn ;<= soulignant la dimension eschatologique du christianisme, on
arri!era une plus grande conscience que, lorsqu’il considère l’a!enir, le
peuple de Dieu de l"ancienne et de la nouvelle !lliance tend !ers des
3
"onstitution dogmatique Lumen Gentium, --, L, & La Fou!elle +lliance et le
Peuple nou!eau ' P te0te en ligne sur le site du Eatican.
4
/éclaration conciliaire ostra !etate, M J, te0te en ligne sur le site du Eatican.
5
$atéchisme de l"#glise catholi&ue, *LLK-*LLO, chapitre OJ3, te0te en ligne sur
le site du Eatican
buts analogues: la !enue ou le retour du Messie Q m6me si c’est partir
de deu0 points de !ue différents. Gt on se rendra compte plus clairement
que la personne du Messie propos de laquelle le peuple de /ieu est
di!isé, est aussi un point de con!ergence pour lui ;<=. Cn peut dire ainsi
que juifs et chrétiens se rencontrent dans une espérance comparable,
fondée sur une m6me promesse, faite +braham 1cf. (en *2, *-4P Rébr
), *4-*O5
)
.
Un exemple de confusion grave engendrée par cette mentalité
substitutionniste
Le paragraphe )KJ du $atéchisme de l"#glise $atholi&ue, cité plus haut,
s’achè!e sur ces considérations, plus homilétiques que théologiques :
L’entrée de la plénitude des juifs 1cf. Sm **, *25 dans le salut
messianique, la suite de la plénitude des pa7ens 1cf Sm **, 29 P Lc 2*,
2J5, donnera au Peuple de /ieu de & réaliser la plénitude du "hrist ' 1Gp
J, *45 dans laquelle & /ieu sera tout en tous ' 1* "o *9, 2O5
K
.
"et h%mne la & plénitude ' cache mal la faiblesse e0égétique du propos, outre
qu’il comporte une gra!e erreur d’interprétation. Pour la clarté, !oici le
contenu des trois références citées par le $atéchisme :
*. Gt si leur fau0 pas a fait la richesse du monde et leur amoindrissement
la richesse des pa7ens, que ne fera pas leur totalité ;pl'r(ma=T 1Sm **,
*25.
2. ;<= une partie d#-sra.l s#est endurcie ;ou : un endurcissement partiel
est ad!enu -sra.l= jusqu# ce que soit entrée la totalité ;pl'r(ma= des
pa7ens. 1Sm **, 295.
4. -ls tomberont sous le tranchant du glai!e et ils seront emmenés captifs
dans toutes les nations, et 8érusalem sera foulée au0 pieds par des pa7ens
jusqu# ce que soient accomplis ;!erbe pl'ro(= les temps des pa7ens. 1Lc
2*, 2J5.
Pour quiconque a quelques notions de grec, il est facile de repérer la source du
glissement sémantique et du contresens qui en est la conséquence. Les m6mes
termes grecs se retrou!ent dans les trois !ersets : ethnè 1nations pa7ennes5, un
substantif déri!é du !erbe pl'ro( 1accomplir5 : pl'r(ma 1plénitude, totalité5, et
une forme déri!ée du m6me !erbe : pl'r(th(sin 1que soient accomplis5. -l est
clair que le rédacteur du paragraphe )KJ du "atéchisme, a cru !oir dans ces
trois citations la m6me connotation théologique : & accomplissement ' et
& plénitude ', d’autant que, dans chacun d’eu0, il est question des juifs et des
6
& Fotes pour une correcte présentation des 8uifs et du juda7sme dans la
prédication et la catéchèse de l#Gglise catholique ', --, *3, publiées le 2J juin
*LO9 1en ligne sur le site du Eatican5.
7
$atéchisme de l")glise catholi&ue, op* cit*, p. *JL.
nations. Gt de fait, ce parallélisme se !érifie pour les deu0 premiers passages.
Par contre, il est totalement ine0istant pour le troisième.
Gn effet, l’ & accomplissement ' dont il est question en Lc 2*, 2J N qui décrit
prophétiquement la prise de 8érusalem, dans un conte0te !isiblement
eschatologique N, est celui du & temps des nations ' P il ne connote pas leur
& plénitude ', au sens d’épanouissement, qu’a cru % !oir le rédacteur de ces
considérations, mais au contraire la & fin ' du temps qui a!ait été imparti ces
nations pour nuire 8érusalem. Cn peut s’étonner d’un tel contresens, car
l’e0pression d’& accomplissement ', au sens de fin d’un processus, est classique
dans l’Écriture, comme en témoignent, entre autres, ces !ersets :
Gt quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché a!ec tes pères
12 $ K, *25.
;<= et les jours de ton deuil seront accomplis 1-s )3, 235.
Cr il ad!int, comme ils étaient l, que les jours furent accomplis oU elle
de!ait enfanter. 1Lc 2, )5.
Gt lorsque furent accomplis les jours pour leur purification. 1Lc 2, 225.
-l ne s’agit pas d’une erreur minime. Le te0te du "atéchisme de l’Église
"atholique, m6me s’il n’entre pas dans le cadre dogmatique des définitions de
foi, fait partie intégrante de l’enseignement ordinaire de l’Église et constitue,
selon la "onstitution +postolique qui le promulgue,
;<= un e0posé de la foi de l’Église et de la doctrine catholique, attestées
ou éclairées par l’Écriture sainte, la Aradition apostolique et le Magistère
ecclésiastique ;<= un instrument !alable et autorisé au ser!ice de la
communion ecclésiale et comme une norme sDre pour l’enseignement de
la foi
O
.
-l est espérer qu’une prochaine édition du $atéchisme, corrigera au moins
l’erreur manifeste e0posée ci-dessus, et qu’elle en profitera pour esquisser les
grandes lignes d’une reconsidération de la compréhension qu’a l’Église des
é!énements de la Hin des temps, dont les modalités et les signes sont
abondamment é!oqués par les Écritures.
© Menahem Macina
+Te,te repris de l"article portant le m-me intitulé, mis en ligne le ./ 0uin 12..
sur le site 3ivtsion*org*4
8
8ean-Paul --, "onstitution +postolique 5idei depositum, pour la publication du
"atéchisme de l’Église "atholique rédigé la suite du "oncile Vcuménique du
Eatican, cité ici d’après le $atéchisme de l"#glise catholi&ue, op* cit*, p. O.