L’évoLution du Lien SociaL

coordonné par Luc Bretones (ECM 96)

es réseauX sociauX… Faut-il y aller ou pas ? la question se pose-t-elle encore vraiment ? À travers des extraits d’un dossier paru dans la revue de l’association des centraliens de Marseille, nous verrons comment les politiques, les maisons d’édition et certains nouveaux acteurs de ce marché utilisent les nouvelles technologies du lien social. • d’abord, pierre Moscovici nous explique qu’il est nécessaire d’intégrer le lien social dans la communication politique et la vie publique.

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• puis, deux articles nous préciseront les influences entre internet et la société et l’évolution du consommateur en « consommacteur ». • enfin, à travers quatre interviews, nous verrons pourquoi le monde de l’édition se doit d’aller vers le lien social , comment la technologie a tellement simplifié les outils de connexion qu’ils en deviennent banaux, de quelle manière internet devient la norme dans les échanges et enfin le nouveau pouvoir que possèdent les internautes. éric Devaux (85) n

Net et politique

une opportuNité pour le politique
Enjeux et usages des nouvelles technologies dans la vie publique.
loi « hadopi » a marqué l’irruption du monde du net dans l’agenda politique. À l’occasion d’une émission relativement confidentielle, « Parlons net », j’ai évoqué, au détour d’une phrase, la possible, probable, entrée de Claude Allègre au gouvernement. Ce qui avait été mentionné de manière informelle, presque comme une boutade, a dans les heures qui ont suivi pris une ampleur médiatique surprenante et déclenché un buzz relativement inattendu. Cet évènement s’inscrit dans la continuité d’un processus qui, depuis quelques années, bouleverse les cadres de la politique, en modifiant la relation du citoyen à l’homme politique et l’élu. On est ainsi passé d’une relation principalement « descendante » (dont le Général Charles de Gaulle est l’archétype) à une relation bijective (expérimentée notamment par Ségolène Royal), voire triangulaire (portée notamment par Barack Obama). Rien ne serait moins opportun que de sous-estimer le changement qui s’opère dans la relation entre le politique et les nouvelles technologies. L’homme politique n’est plus dans une tour de
L’ingénieur N° 259 - Novembre / Décembre 2009

Pierre Moscovici (Sciences Po et ENA), est un homme politique français, membre du Parti socialiste, réélu député du Doubs en 2007. Il se dit fasciné par les nouvelles technologies et a créé son propre réseau social.

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E POLITIQUE s’est longtemps désintéressé des nouvelles technologies, à la fois pour des raisons sociologiques – les élus, pas toujours très au fait des dernières innovations techniques, préférant souvent les rela-

tions interpersonnelles, le contact direct et traditionnel avec les militants et les administrés – et logistiques, les appareils administratifs des partis ayant mis un certain temps à adopter les nouveaux outils de communication déjà répandus dans le monde du travail.

La relation entre l’élu et le citoyen évolue
Mais cette attitude apparaît de plus en plus injustifiée, et surtout intenable. Les exemples qui soulignent à la fois l’intérêt réel des citoyens pour les nouvelles technologies, et la puissance de ces outils, se multiplient. En France, la

Le net ne remplace pas la politique.

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une opportuNité pour le politique

en mode wiki, qui doit aboutir à la corédaction du mode opératoire d’application des idées retenues et validées ; – le Département d’État enfin, a invité en mai les citoyens à jouer les ambassadeurs pour le compte des États-Unis, via une réflexion sur la « public diplomacy 2.0 ». Les « citoyens ambassadeurs » sont appelés à prendre part aux efforts diplomatiques de l’Amérique là où ils se trouvent dans le monde ou sur le web, comme jadis on dépêchait les missi dominici aux marges de l’empire. Cette démarche témoigne de la prise de conscience par un département pas toujours réactif du rôle stratégique que joue l’espace public numérique dans l’information et la cristallisation d’une partie de l’opinion publique internationale. Le président américain Barack Obama utilise YouTube pour une plus grande réactivité. verre, sa parole, son expression ne sont plus sacralisées. Pendant longtemps, l’objectif de communication d’un grand élu était de publier une tribune dans Le Monde ; aujourd’hui Barack Obama multiplie les vidéos courtes (cinq minutes), mises en ligne sur YouTube – la « weekly address » qu’il a expérimentée dès janvier 2009 – pour privilégier une plus grande réactivité, une plus grande proximité aussi avec le citoyen, quitte à perdre en solennité. – plus globalement, il a compris ce qu’Internet changeait en termes de gouvernance. Le président américain ne se contente pas d’utiliser Internet, il intègre véritablement les nouvelles technologies à ses politiques publiques. Dans son schéma « d’empowerment » du citoyen, le citoyen change de rôle : il n’est plus seulement « consulté », selon les procédures de « démocratie participative » traditionnelles, il est carrément « missionné » pour participer à la rénovation et à l’innovation. Retenons trois initiatives : – le site data.gov tout d’abord, réunit sur un même site Internet l’ensemble des informations et des bases de données aujourd’hui éclatées et dispersées dans les différents départements, agences et bureaux du gouvernement fédéral. On y trouve par exemple – au hasard – une base de données mise à jour chaque mois depuis 1987 par le « Bureau of Transportation Statistics » décrivant les causes de retards des vols aériens intérieurs, les aéroports et les compagnies concernés. Le site précise qu’il revient aux citoyens de suggérer les applications et les usages qui peuvent être faits de la masse d’informations ainsi rassemblées : – « Open Government Dialogue » est un site Internet qui organise une consultation publique en trois étapes sur la modernisation de l’administration – un des thèmes phares de la campagne du président américain : foire aux idées, discussion sur le fond, et dernière étape,

Le net ne remplace pas la politique
Je n’ai pas la prétention de me compter parmi les pionniers politiques des nouvelles technologies. J’ai pu être auparavant réticent ; j’en suis aujourd’hui un partisan convaincu. Pour le politique, les nouvelles technologies représentent une opportunité formidable tout à la fois pour comprendre, convaincre et travailler. Reste qu’il ne faut pas confondre le fond et la forme, et que le net ne remplace pas la politique. Donner la parole et une forme de pouvoir de décision aux citoyens – le fameux thème de l’« empowerment » si cher à Obama – n’exonère pas l’homme politique de ses responsabilités. Son rôle peut évoluer, subir une inflexion, se réorienter ; mais sa mission fondamentale demeure de proposer une orientation politique et stratégique globale. Soyons lucides sur la puissance, les potentialités, mais aussi les dangers inhérents à cette ouverture du net : le web est aussi le lieu de toutes les rumeurs, de tous les fantasmes, de toutes les dérives et toutes les calomnies, dues au manque de références, de contrôle des sources, à la plasticité des usages et du langage. Barack Obama a su prouver, de manière éclatante, qu’Internet est un outil fantastique pour mieux comprendre, mieux expliquer, mieux organiser, et rapprocher le politique du citoyen. Encore faut-il en comprendre les codes et les limites. Pierre Moscovici n

L’exemple Obama
Dans ce domaine, dans d’autres aussi, nous avons beaucoup à apprendre de l’approche des nouvelles technologies élaborée par le président américain. Je retiens à titre personnel du parcours exceptionnel du président américain deux éléments : – tout d’abord, nous avons probablement en France une leçon à retenir en matière de maîtrise de la communication politique. En mettant sur pied le premier réseau social « politique » (mybarackobama.com), il a démontré qu’il comprenait parfaitement les mécanismes d’appropriation / diffusion / viralité qui sont au coeur même d’Internet. Dans un pays de près de 10 millions de km2, qu’il est pratiquement impossible de sillonner en personne, il a su créer une relation quasi directe avec des millions de citoyens. C’est un succès majeur, dont nous devons nous inspirer ici ; 

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Une transformation sociétale irréversible

le Nouveau pouvoir des conversations
On ne contrôle pas une conversation, on y participe !

Luc Bretones (ECM 96) est spécialiste des réseaux communautaires on-line. D’abord ingénieur des ventes, il devient consultant stratégie, responsable canal web auprès des grands comptes, puis directeur du centre support clients entreprise pour l’Île-de-France et directeur d’intervention. Il est aujourd’hui directeur des ventes indirectes chez Orange Business Services. Vice-président de Centrale Marseille Alumni, il représente Centrales et Essec au sein de l’institut G9+. Stéphane Dieutre, enseignant au Celsa et ancien élève de l’Essec, est directeur associé et animateur du pôle consulting de Think-Out. Exerçant depuis 25 ans son activité de consulting en marketing, communication et innovation, il a développé une double compétence au service des marques et des médias, acquérant une solide expérience Internet. Il a fondé les agences l’Agence verte et Strategic Lab. Nous vivons une époque fascinante. Avec Internet, révolutions technologique et sociétale se croisent et se répondent. Des lames de fond sont en marche. Et, pour la première fois dans l’histoire, l’humanité laisse une empreinte à la fois sensible et factuelle de sa marche vers l’avenir sur un média participatif, et non hiérarchisé. Le futur s’écrit à livre ouvert. D’où la nécessité de tenter d’interpréter micro et macro tendances pour décrypter la matrice de ce monde qui s’invente, sous nos yeux, en temps réel. Alors que notre société connaît des ruptures sans précédent, son miroir technologique géant agit comme un bras de levier phénoménal. Et l’émergence du nouveau pouvoir des conversations est sans doute l’un des constats les plus importants à faire.

publics, des entreprises et des marques, critique des excès du capitalisme financier, défense du pouvoir d’achat et du développement durable.

Le troisième âge conversationnel
Les nouvelles pratiques citoyennes des internautes trouvent écho dans la vie politique. L’initiative populaire – utilisée en Suisse et dans certains états des États-Unis et permettant à un groupe de citoyens d’obtenir par pétition l’organisation d’un vote au parlement ou un référendum sur un projet de loi, une révision constitutionnelle ou une demande d’abrogation de loi – progresse et est inscrite dans l’article 11 de la Constitution française depuis le 23 juillet 2008. Un projet européen prévoyait qu’une pétition signée par un million de citoyens européens pourrait être présentée devant la Commission européenne. Nous assistons simultanément au développement rapide d’un troc planétaire qui fait une bonne place à la conversation : les échanges C2C (customer to customer), ventes directes entre particuliers, à prix fixe ou aux enchères. Comme l’a mis en évidence le cabinet Think-Out, nous sommes entrés dans le troisième âge conversationnel, celui des conversations numériques. Pendant des millénaires, l’humanité a fondé son développement sur les conversations, les échanges directs entre êtres humains au sein de petits groupes. Les conversations étaient à diffusion lente. Ouvrant une nouvelle ère, le « broadcast » des mass media a monopolisé la parole et s’est imposé par sa verticalité. Le diktat du journal de 20 heures et de la publicité en ont été les purs produits. L’émergence de nouveaux leaders d’opinion (entraînant des communautés ou mobilisant sur des causes un réseau mondial plat et maillé), de médias participatifs et de gigantesques espaces de dialogues communautaires, est la caractéristique du nouvel âge conversationnel.
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Le pouvoir de dire son mot sur tout. l’autorité, que promoteurs de nouvelles solidarités ou encore libéraux soucieux de transparence des institutions et des marchés, unis dans le projet d’une révolution internet au service des individus, des initiatives collectives et des libertés. Or, dans le même temps, de nouvelles dynamiques sociologiques s’affirment qui s’emparent de cette nouvelle possibilité de converser : montée en puissance des communautés, défiance à l’égard des médias, des pouvoirs

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HAQUE « CONNECTÉ » peut aujourd’hui éprouver le vertige de pouvoir dire son mot sur tout, comme de connaître le point de vue de chacun. Sur Internet, les contributeurs sont à égalité : un blog personnel peut égaler en influence un puissant site institutionnel d’entreprise. Renouant avec les idéaux démocratiques, ce nouveau paradigme rassemble aussi bien individualistes libertaires en conflit avec

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le Nouveau pouvoir des conversations

Les marchés sont des conversations
En 1999 déjà, Rick Levine, Christopher Locke, Doc Searls et David Weinberger écrivaient dans The Cluetrain Manifesto : « les marchés sont désormais des réseaux d’individus connectés les uns aux autres, rendus ainsi plus intelligents, et profondément unis dans un dialogue. Les marchés sont des conversations ! ». Cette vision nous éblouissait à l’époque ; elle est devenue réalité : bientôt 200 millions de blogs dont une estimation à plus de 70 millions pour la Chine uniquement, des forums et wikis sur tous les sujets, 4 milliards d’articles sur l’encyclopédie participative Wikipedia, un partage fluide des photos, vidéos (1 milliard de vidéos vues par jour sur YouTube) et autres supports multimédia, avec fonctions de géolocalisation et commentaires, des réseaux sociaux professionnels, d’amis (50 milliards de pages vues par mois sur MySpace), généralistes, verticaux, des chats, twitts et autres messageries instantanées permettant une connexion permanente à ses réseaux, des univers virtuels et de jeux en forte progression. On le voit, les outils d’expression individuelle et de mobilisation collective sont là. Le contexte socioculturel est favorable. Les nouvelles générations sont « digital natives » et adeptes de la multiconsommation médiatique (multitasking). La presse quotidienne nationale payante s’effondre, la télé ne fait plus son « show collectif live » que sur le sport (coupe du monde de rugby) et un débat « Sarkozy – Royal ». Les chiffres Audimat du 20 heures s’effritent.

Les nouvelles générations sont « digital natives ». toilette, rappelle cruellement que la marque ne vit que par ses consommateurs. Chacun peut faire cette expérience au quotidien : 30 % des cent premières réponses obtenues en cherchant une marque sur Google sont des messages émis par des consommateurs. Les « consommacteurs » ont pris les clefs, et ils ne sont pas prêts de les rendre ! Les marques ne peuvent donc plus ignorer les conversations en cours sous peine de réactions trop lentes ou trop « corporate ». Les mouvements communautaires sont rapides, le bouche-àoreille marche à fond, et l’agilité est de mise. Ce n’est plus seulement un sujet de communication mais aussi de marketing. Les entreprises qui écoutent, ou donnent la parole, gagnent en temps, en acceptation et en efficacité. Plusieurs approches peuvent être utilisées pour écouter, participer ou organiser ces conversations et aller au-delà des services web 2.0 – jeux, vidéos, cours en ligne, conseils vidéo – déjà proposés, par exemple, par des marques comme Pampers, Nestlé, Blédina ou Nivea sur la cible des jeunes mères, ou Honda qui a revu la conception de ses mini vans en y associant des mères de famille. espagnol Vida Caixa ou encore dans une démarche de co-innovation et feedback avec ses clients à la SNCF, l’instinct de conversation est mis à contribution d’une démarche de progrès collective. Selon Olivier Ricard, concepteur du service TalkSpirit, « les conversations offrent aux entreprises de nouvelles opportunités puissantes d’associer leurs clients à leurs réflexions pour mieux développer leur business ». Mais le modèle de fédération des commentaires spécifiques à un produit, un service ou une marque sur un terrain neutre fonctionne également très bien. Tripadvisor est un exemple vertical réussi dans le secteur des prestations de voyage. Getsatisfaction, généraliste, propose même en marque blanche un service web de self care par la conversation pouvant si besoin intégrer les échanges trouvés sur Twitter. Bien sûr, écouter ne suffit pas. La création « disruptive » sera toujours nécessaire. Ce n’est pas Steve Jobs qui nous contredira. Et dans ce cas, le buzz de l’innovation vaut toutes les campagnes marketing. Mais comme nous le montre le site Eyeka, les internautes savent aussi produire des idées pour les marques.

Tous des « consommacteurs »
A contrario, un blogueur seul peut aujourd’hui interpeller sérieusement une marque, une personnalité, un média. Jeff Jarvis, ancien critique TV et blogueur reconnu, s’est exprimé en lettre ouverte pendant plusieurs mois sur le service consommateur, déplorable selon lui, de la firme Dell avant d’obtenir une réponse et un dialogue direct avec le CEO, Mickaël Dell. L’affaire a terni l’image de marque de la société. Dans un autre genre, une vidéo postée sur Internet montrant comment ouvrir un antivol Kensington en quelques secondes avec un simple rouleau de papier 

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Associer les clients aux réflexions
Ainsi, les premières plateformes de conversations d’entreprises exploitent le potentiel de bonnes idées et de rebonds des écosystèmes business. Que ce soit en mode intranet dans un ministère, dans le cadre de la préparation d’un forum économique pour le premier assureur

Analyser les interactions
Finalement, rien n’arrête les conversations. Elles se fluidifient, s’agrègent, font progresser la pertinence, l’intelligence et réchauffent un média technologique froid. La précision de ces interactions en chaîne, leur force,

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le Nouveau pouvoir des conversations

sont étudiées de plus en plus finement. Le système « who’s hot » – widget d’Alenty.com – permet par exemple aux blogueurs de gagner en notoriété, de découvrir l’audience de leur blog et de faire connaissance avec leurs visiteurs. Chaque contenu est mesuré en audience au millimètre – une bannière de pub vue à moitié quelques secondes ne sera pas comptée de la même manière que si elle est en plein écran – et l’on peut imaginer un web qui fasse ressortir avec précision – police de texte proportionnelle à la notoriété par exemple – les éléments les plus consultés. D’autres systèmes tels que Digg (vote sur la qualité des contenus)

ou del.icio.us (social bookmarking) contribuent à qualifier l’information pour que le meilleur émerge. C’est dire l’extraordinaire capacité d’intelligence collective qu’offrent déjà ces réseaux de conversation. La mesure du retour sur investissements est d’autant plus importante que ces derniers explosent. La marque Coca-Cola voit par exemple son budget média multiplié par 2,5 sur Internet en un an à 25 %, avec notamment Happiness Factory 2, sa fameuse campagne événementielle 2007. Mais on ne contrôle pas une conversation, on y participe ! Et l’on peut se dire que si un réseau humain se renforce au

travers d’une marque, elle se différenciera de façon décisive. Ce type d’enjeu est nouveau, difficile à appréhender et demande assurément une stratégie et des acteurs spécifiques au sein de l’entreprise. Quels sont les lieux de conversation ? Faut-il en créer d’autres, des spécifiques ? Où sont les benchmarks et que font-ils ? Enfin, quelles sont les postures à adopter ? Et pour quel résultat ? Autant de questions qui finiront par faire passer les marques de la grande consommation à la grande conversation ! Luc Bretones (ECM 96) Stéphane Dieutre n

les iNfLueNces entre internet et la société
Trouver l’équilibre entre la dépendance et le besoin de rester en contact.

David Fayon (ENST, ENSPTT, IAE de Paris) est expert NTIC. Il s’attache à la révolution numérique sous ses trois composantes interdépendantes : technique, organisationnelle et humaine. Membre de Renaissance numérique et d’Isoc France, il est auteur de Clés pour Internet et web 2.0 et au-delà », Economica. Son blog : http://livres-internet-web.over-blog.com Son site : http://david.fayon.free.fr

Les changements qu’Internet apporte à la société
Internet redistribue les pouvoirs et plus particulièrement avec le web 2.0 où les relations deviennent de m à n personnes sur les différents outils (blogs, wikis, réseaux sociaux, etc.). Le principe d’égal à égal que l’on connaît dans les réseaux P2P se retrouve dans la société avec les structures hiérarchiques au travail en mode projet dans l’entreprise. Des communautés d’intérêts au sein des entreprises et organisations avec des buts communs apparaissent. Les approches descendante et hiérarchique sont toujours valables mais les effets se combinent avec la culture projet. Des rencontres virtuelles faites sur les réseaux sociaux peuvent déboucher sur des rencontres dans le monde physique. Les réseaux sociaux développent l’envie de faire du networking et de maintenir un lien avec ses relations. Par exemple, dire ce que l’on est en train de faire, afficher des informations sur son wall sur Facebook.
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L’individualisation de notre société et la primauté de l’égo cohabitent avec une intelligence collective et collaborative permise avec Internet où chacun consacre du temps – ou du moins est sensible – à des causes qui concernent un grand nombre d’individus (par exemple le développement durable).

Mondes physique et virtuel s’interpénètrent et des habitudes observées dans le monde virtuel ont des impacts dans le monde physique et vice versa.

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VEC INTERNET, il devient nécessaire de maîtriser le temps, l’espace, les contenus, les supports, la mémoire, les liens et les parcours. Plus globalement, la maîtrise de l’information devient cruciale. Internet et plus généralement les NTIC ont des impacts considérables sur la société.

La maîtrise de l’informatique devient cruciale. 

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les iNfLueNces entre internet et la société

Les réseaux sociaux et les moteurs de recherche peuvent aussi permettre de retrouver des personnes perdues de vue dans le monde physique. Des comportements constatés sur le web ont des impacts sur la façon d’agir en société. Les outils génèrent des réflexes conditionnés. On constate les syndromes du « T’es où ? » avec les téléphones portables et du « Qu’est-ce que tu fais ? » avec le micro-blogging, Twitter et certains réseaux sociaux. Le copier-coller et le double-clic modifient également nos comportements en société avec la réutilisation de travaux précédents et la vérification et validation de certaines actions. La recommandation est importante dans l’acte d’achat, qui plus est si elle émane non d’un canal publicitaire mais d’un internaute consommateur. Des études estiment qu’un internaute sur deux est influencé dans les commentaires qu’il peut lire (TripAdvisor pour les voyages ou Amazon pour les produits culturels par exemple). Les achats peuvent aussi bien se matérialiser sur Internet que dans une enseigne physique après collecte d’informations sur le Web. Avec la longue traîne, l’ensemble des titres devient accessible et l’internaute peut trouver exactement ce qu’il cherche ou presque. Il peut même aller jusqu’à fabriquer les objets qu’il souhaite à la demande (Myfab) ou les créer (CrowdSpirit) ou donner vie à des idées (Ponoko) grâce à la communauté des internautes. Il s’agit d’un nouveau marketing collaboratif où il est possible de commercialiser des services rêvés. Plus généralement, les outils sont utilisés selon les besoins et il en va de même avec les logiciels avec l’essor du SaaS en devenir. Le journal Vendredi, disponible en kiosque, est réalisé à partir d’articles publiés sur le web.

généralement sur les sujets définis par l’agenda médiatique. L’influence sur le web a remplacé l’autorité ce qui nécessite de faire du buzz et de le maîtriser. Dans la société, ceci se retrouve en politique où les discours de fond sont habilement supplantés par ce que les citoyens préfèrent entendre. Surveiller ce qui se dit (blogs, forums) peut permettre à certains politiques de collecter des informations utiles pour leur action (de même pour le top management en entreprise sur les intranets et outils 2.0 qui se développent encore timidement). Déceler des signaux faibles peut se révéler un précieux allié pour anticiper les tendances émergentes et influer la prise de décision.

zapping. Des mouvements de masse sont rapides. Et un outil peut vite être délaissé pour un autre (par exemple MySpace devenu has been). La communication est abrégée et va à l’essentiel (emploi massif des abréviations notamment pour l’écriture des SMS et des méls) et les dictionnaires traduisent ces évolutions avec l’intégration de nouveaux mots de geeks dans leurs nouvelles éditions.

Conclusion
Les frontières entre la vie professionnelle et la vie personnelle ainsi qu’entre le monde physique et le monde virtuel s’estompent. Il devient nécessaire d’avoir une culture générale numérique et des méthodes et outils pour maîtriser l’information dénichée sur le web et ainsi avoir un jugement critique sur l’information trouvée dans le flot informationnel que constitue le web et ce d’autant plus que les résultats qui arrivent en premières positions de Google ne sont pas forcément les plus pertinents mais les plus populaires. Dans ce contexte, il est capital de garder un bon équilibre entre vie physique et vie virtuelle pour ne pas devenir cyberdépendant ni rester en marge des évolutions numériques de notre société. David Fayon n

Les frontières entre les mondes physiques et virtuels s’estompent. Le cycle de la version bêta perpétuelle (par exemple Wikipédia ou Google) pousse certains cadres à sans cesse améliorer leurs rapports. Les entreprises sont de plus tentées de faire appel, grâce à Internet, à des contributions extérieures avec le crowdsourcing. Des forums des utilisateurs voient le jour avec des problèmes exprimés par les clients et la communauté des utilisateurs y répond. Free avec www.aduf.org ou Apple se sont ainsi adaptés aux nouvelles pratiques autour de l’échange de leurs clients qui s’expriment pour canaliser les problèmes et éviter que leur mécontentement soit incontrôlable. Des économies sur le SAV de l’enseigne en découlent. Les services autour du web 2.0 évoluent très vite. Si une entreprise ne prend pas le virage suffisamment tôt, elle est vite éclipsée. La génération Y, en particulier, est une clientèle infidèle, adepte du

POUR EN SAVOIR PLUS
• Le software as a service (saas) est une technologie consistant à fournir des services ou des logiciels informatiques par le biais du web et non plus dans le cadre d’une application de bureau ou clientserveur. ce concept, apparu au début des années 2000, prend la suite de celui d’application service provider (asp). • néologisme conçu en 2006 par Jeff Howe et Mark robinson, rédacteurs à Wired magazine, le crowdsourcing consiste à utiliser la créativité, l’intelligence et le savoir-faire d’un grand nombre d’internautes, et ce, au moindre coût. • les anglo-saxons l’appellent la génération Y, c’est-à-dire les jeunes actifs de moins de 30 ans. • Geeks ou nerd : termes anglosaxons désignant des passionnés de technologies de l’information au sens technique du terme.

La société évolue avec Internet
Les médias traditionnels sont en perte de vitesse. La presse décline ses titres sur Internet et on y voit apparaître une forme de journalisme citoyen. Toutefois, parmi les blogueurs, on retrouve des journalistes. Notons que, sur les sujets de société, l’agenda reste déterminé par les médias. Et les internautes (par exemple sur Agoravox ou rue89) se positionnent 

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Une interview de Corinne Denis

si Je n’engage pas de conversations, je N’existe pas !
Le monde de l’édition évolue pour devenir un acteur du réseau social.
blog, un peu à l’image de la plateforme Mediapart fondée par Edwy Plenel. L’Express est très actif dans l’animation des conversations. En ce moment, nous construisons une nouvelle communauté autour de la culture. Les internautes peuvent s’inscrire sur notre plateforme, échanger un peu comme sur Facebook, et publier des notes et des commentaires. Ils peuvent même décider de virer l’animateur ! Enfin, les internautes peuvent également acquérir des droits d’animation sur des domaines secondaires. Que pensez-vous des réseaux sociaux ? Les utilisez-vous dans votre vie professionnelle ? Les journalistes aiment beaucoup ces outils. Christophe Barbier (ndlr : directeur de la rédaction de LExpress.fr) anime un groupe Facebook. Je suis présente sur Facebook, LinkedIn et Viadeo. Les réseaux sociaux sont des outils formidables pour récupérer de l’information, mener un début d’enquête. Car malgré tous les efforts que nous pouvons déployer, plus personne ne maîtrise son image numérique ! Les journalistes entretiennent une veille permanente sur ces outils. Ils « twittent1 » l’actualité en temps réel, utilisent les réseaux sociaux pour garder le contact avec leurs confrères ou encore s’en servent comme d’un CV pour trouver des piges. Et la vidéo ? Nous produisons environ soixante vidéos par mois. On pourrait en produire beaucoup plus, mais ça coûte très cher ! Il vous faut des équipes de tournage, de montage, du matériel, … La rentabilité est très difficile à atteindre sur ce support. C’est pourquoi nous développons actuellement des techniques de production de vidéos low cost. Nous avons également développé un partenariat avec DailyMotion. Propos recueillis par David Bourgeois (ECM 96) n 
– usage d’un outil de réseau social et de microblogage qui permet à l’utilisateur de signaler à son réseau « ce qu’il est en train de faire ».

Corinne Denis dirige la Business Unit activités numériques de la filiale française du groupe Express-Roularta (déco, Côté Sud, Est-Ouest…), news (L’Express…), économie (L’Expansion, L’Entreprise…), culture (Classica, Lire…), féminin-people (Point de vue…), étudiants (L’Étudiant…). À la tête de 45 personnes, elle gère les sites des marques papier et un portail Internet dédié aux activités numériques. David Bourgeois : Le web révolutionne le monde de l’information. Quelle réponse les groupes de presse préparentils pour continuer d’exister ? Corinne Denis : La première version du site de l’Express a été créée en 1994 sur Compuserve, une plateforme payante. C’était le premier site d’information français ! Les sites des divers groupes de presse, comme celui de L’Expansion, ont fusionné au fur et à mesure de leur entrée dans le groupe L’Express. Les groupes de presse vivent actuellement une véritable mutation. Pour la réussir, outre votre capacité à convaincre et embarquer dans votre vision ceux qui font du papier, il vous faut le soutien des marques. L’activité Internet doit être originale, ne pas se réduire à mettre en ligne les articles de la presse papier. Nos lecteurs nous formulent des demandes spécifiques sur le web. Ils veulent de l’actu chaude, une mise en ligne immédiate de l’information, mais aussi des débats, du recul, de l’analyse et du décryptage de l’actualité. Les internautes attendent de nos portails Internet une véritable différenciation. Nous avons développé une marque à part entière sur ce nouveau support. Nous nous servons de l’information produite par le groupe. Mais pas uniquement. Nous produisons notre propre information à l’aide d’une équipe de journalistes et des internautes. Nous organisons des conversations, créant ainsi de la proximité avec nos lecteurs en leur donnant la parole. Enfin, nous avons créé des services dédiés, comme l’aide à la création d’entreprise, la mise en relation avec des experts, …

Les réseaux sociaux sont des outils formidables pour réguler de l’information. Comment organisez-vous les conversations sur vos portails ? Si je n’engage pas de conversations, je suis un simple site compagnon, pas un site Internet et je n’existe pas ! Hier, notre activité se résumait à créer puis à diffuser de l’information, de l’expertise que les gens achetaient en kiosque. Aujourd’hui, nous travaillons avec la blogosphère. Nous donnons la parole aux blogueurs qui deviennent de véritables éditeurs de contenu, suivant une charte de bonne conduite édictée par mes services. Telle Géraldine Dormoy, animatrice du blog Café Mode sur la plateforme L’Express Styles, très influente sur sa communauté. Les journalistes doivent comprendre qu’ils ne sont plus uniquement des diffuseurs d’information. Ils deviennent des animateurs, des débatteurs d’actualités. Ils doivent porter leur communauté, la faire vivre. Ainsi, ils lisent les commentaires suscités par leurs articles et participent à la conversation en prolongeant le débat. Ils peuvent également inciter les internautes les plus pertinents à s’inscrire sur L’Express  Styles pour y ouvrir un

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Un entretien avec Christophe Agnus

l’avenir de la tecHnologie : « pas De techNoLoGie » !
Nous vivons actuellement l’adolescence du web et la petite enfance du mobile.
magasins, Le Printemps, a mis onze ans pour son ROI (ndlr : retour sur investissement) ? Il fallait donc y croire contre tout le monde dans les années 90. Rafi Haladjian, Patrick Robin et Xavier Niel ont fait de l’argent dans les services minitel et ce sont ces entrepreneurs qui ont financé le lancement des premières offres Internet grand public. Comment analysez-vous l’évolution du rapport des marques à l’Internet ? Je prendrai un exemple significatif qui illustre le bouleversement qu’Internet a provoqué dans ce domaine : Nike investissait, dans les années 90, 20 % de son budget de promo dans la création et 80 % dans la diffusion. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Ils lancent leur film et laissent les gens le diffuser par « viralité ». Ils ont radicalement changé leur structure de coûts et testent largement les films. Je l’ai appliqué une fois à mon magazine de mer Nautilus. Ce sont les internautes qui ont choisi la couverture entre cinq propositions mises en ligne. Il n’y a pas une grande marque qui n’utilise aujourd’hui la « viralité », les

Christophe Agnus est fondateur et CEO de Nautilus Medias, entreprise plurimédia, rédacteur en chef du magazine Nautilus, ancien fondateur, président, CEO de Transfert SA, rédacteur en chef du magazine Transfert et Transfert.net (Best French Media Web Site Award in 2000 et 2001), ancien rédacteur principal pour le magazine L’Express et co-fondateur de l’édition en ligne de L’Express en 1995. Luc Bretones et Emmanuel Naudin : Pouvez-vous nous décrire votre découverte d’Internet, l’époque pourtant récente à laquelle les sceptiques étaient légion ? Christophe Agnus : Je me souviens très bien des années 1992-94. A cette période, j’accédais au réseau en mode shell – en code – pour faire du goffer, du ftp ; c’était avant Mozaïc. On payait cent francs l’heure de connexion par crédit de dix heures ! J’ai encore en tête mon retour des USA en 91 avec un modem à 2 400 bauds dans mes bagages ! Deux fois plus rapide que le minitel. Pensez, pour l’anecdote, que j’ai été l’un des cinq premiers abonnés français à Internet grand public, via FranceNet à l’époque. C’était le 12 juin 1994. La photo des cinq premiers abonnés est passée récemment dans Paris Match, quand ils ont fait un dossier sur les vingt dernières années. FranceNet s’est lancée avec un kit à 1 440 bauds. Les sociétés WorldNet, Oléane et Imaginet se sont lancées au même moment. J’ai créé Transfert, un magazine en ligne qui traitait de l’évolution de la société par le prisme des nouvelles technologies. La page d’accueil du site ne devait pas dépasser 70 Ko. Tous nos contenus étaient « pesés » en regard des débits accessibles par les internautes (débit de 56 k). En 1994, Internet était perçu comme un truc de nerds, d’Américains, et la plupart des observateurs disaient « cela ne viendra jamais chez nous... ». En 1995-96, les premières vraies propositions d’e-commerce sont apparues sur Internet. Les gens ont juré pendant longtemps que jamais ils n’achèteraient sur le net.
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En 1995, alors que j’étais reporter pour L’Express, nous avions obtenu trente abonnements Compuserve gratuits pour les journalistes. Nous n’étions arrivés à n’en distribuer que douze ! Cela n’intéressait pas grand monde. Le terme « JAMAIS », je l’entendais en permanence, et dès que quelqu’un le prononçait, je répondais : « notez bien ce qu’il vient de dire » ! Concernant Internet, on ne dit pas « jamais » mais plutôt « pas aujourd’hui, mais demain je ne sais pas... ». En 1999-2000, les investissements dans Amazon étaient jugés comme pure folie. Le fait qu’une société aussi innovante reste quatre ans sans générer de bénéfice créait l’émoi. Mais combien savent qu’une célèbre marque de

Les gens ont juré pendant longtemps que jamais ils achèteraient sur Internet.

L’évoLution du Lien SociaL

réseaux sociaux. Il n’y a plus de certitude, plus de « pape de la communication ». Les labos sont partout ! Avant, les communicants mettaient des sommes énormes dans des campagnes, puis allumaient un cierge en espérant que cela marche. Nous vivons actuellement en flux tendu avec une analyse permanente de la performance. Second Life est à ce titre un bon labo d’essai pour voir ce qui a du succès avant de généraliser. Mais la plupart des entreprises et des marques utilisent mal le potentiel d’Internet. Si vous allez jusqu’au bout de la logique web2, vous acceptez les critiques, et donc pas forcément celles qui sont positives... Cela demande du courage et de l’implication. C’est la raison pour laquelle les marques choisissent souvent des dispositifs qui ne permettent pas une véritable conversation et des réponses ouvertes. Certaines au contraire, décident de le faire et l’assument. Ces dernières sont encore minoritaires. En effet, la nature des sociétés commerciales n’est pas de s’exposer mais de s’imposer ! Un exemple : on a ainsi vu fleurir le concept d’« événement », décliné en « livre événement », « disque », « film événement ». Ces lancements sont appuyés par des financements très importants. Et tout obstacle à leurs succès est farouchement combattu. Lors de la sortie du film Germinal de Claude Berry, Gérard Lefort, journaliste à Libération, a sorti un

papier qui disait en substance « on n’a pas aimé le film ». Claude Berry, très en colère, a menacé de procès. Un exemple contraire me semble être celui d’Édouard Leclerc qui accepte l’échange car il a confiance dans sa dialectique personnelle. Il est très fort car il y arrive. Ce n’est pas la majorité. Enfin, j’ajouterai que l’anonymat de l’Internet est violent ; une violence démesurée par rapport à la vie réelle. Les commentaires écrits dépassent souvent les pensées. C’est, je pense, la raison principale qui amène les marques à modérer largement leurs conversations. 95 % des sites d’entreprises sont modérés a priori. Le web2 ne devrait pas l’être. Parlez-nous de votre vision du futur des services web. Nous vivons actuellement l’adolescence du web et la petite enfance du mobile. L’essentiel est à venir. Nous entendons d’ailleurs les mêmes arguments contre le mobile que contre Internet par le passé. Je considère le mobile comme l’« ultimate device ». Et en la matière, l’I-phone en a révolutionné l’usage. Quand un utilisateur de téléphone va une fois sur Google mobile, un utilisateur de Smartphone y va trois fois et un utilisateur d’I-phone cent fois ! L’I-phone n’est pas un téléphone. C’est le prolongement de poche de son environnement virtuel. Je fais tout avec mon I-phone : des photos, mon réveil, mon agenda, la reconnaissance des musiques que j’aime avec le petit programme « shazam », la lecture de livres, de journaux, la consultation des vélibs libres, etc. C’est mon couteau suisse électronique. Le week-end dernier, ma femme me demande de chercher un niveau pour mesurer la pose rectiligne d’un tableau au mur... bien sûr, je sors mon I-phone et l’utilise comme un niveau au centième de degré près avec le programme correspondant. Dans l’avion qui me posait à Roissy, une dame voulait savoir si elle arriverait à rejoindre Orly en 45 minutes : j’ai consulté Sytadin, le réseau routier était au vert alors je lui ai dit que oui contrairement au jugement de nos voisins. Avec l’Iphone, je n’ai pas l’impression d’aller sur le net. L’avenir de la technologie, c’est « pas de technologie » ! Le mobile va t-il tout balayer ? Non. Nous disposons de trois écrans : télévision, ordinateur et mobile. Selon notre position, nous utilisons l’outil le

Selon notre position, nous utilisons l’outil le plus pratique. plus pratique. Le plus de l’I-phone et les raisons de la révolution qu’il préfigure sont la simplicité et la richesse d’usage. Dit autrement, le style d’usage de l’Iphone marque le début d’une nouvelle ère. Beaucoup essaient de le reproduire. Le Nokia 95, par exemple, disposait des mêmes fonctionnalités mais rien n’était intuitif. L’I-phone est moins efficace, moins performant, mais orienté usage ; « il fait tout mal, mais il fait tout, et c’est très simple ! ». L’âge adulte des services web et des technologies relatives (dont les terminaux) sera marqué par la simplicité de l’interaction, l’absence de problèmes technologiques à l’interaction. Lorsque vous utilisez votre réfrigérateur, votre four à micro-ondes, vous n’avez pas l’impression de faire un acte technologique. L’ordinateur de bord du film 2001,  l’Odyssée  de  l’espace parle. Un rêve, porté notamment par Nathan Myhrvold quand il dirigeait la recherche de Microsoft, consiste à supprimer le clavier qui est tout sauf naturel. Dans ce type de vision, la technologie disparaît derrière l’usage. Imaginez dire « courriel pour telle personne » pour envoyer un message avant de le dicter. L’âge IT adulte sera celui de la fluidité. Interview réalisée par Luc Bretones (ECM 96) et Emmanuel Naudin (ECM 04) n

POUR EN SAVOIR PLUS
• Nerds ou geeks : termes anglo-saxons désignant des passionnés de technologies de l’information au sens technique du terme. • « shazam » reconnaît les morceaux de musique dont j’enregistre un extrait lorsque je l’entends.

Toutes les marques utilisent les réseaux sociaux.

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Une interview de Pierre Kosciusko-Morizet

internet devient la Norme
La valeur d’un réseau se mesure à son nombre d’utilisateurs.
laboratoire de la lame de fond qui allait s’abattre sur le monde entier. Ce que fait Internet, c’est de mettre les gens en relation. Yahoo ! à ses débuts était centré sur cet objectif d’aider les gens à trouver ce qu’ils cherchaient sur la toile. Les sites d’achat / vente, de rencontres, de réseaux sociaux… sont tous au service de la mise en relation. C’est la beauté d’Internet. Mais attention, je ne suis pas un geek, un fou de l’Internet. La preuve, j’ai utilisé le même Palm Pilot entre 2000 et 2007 ! Je lis mes emails sur mon téléphone seulement depuis peu ! Que pensez-vous des sites de réseaux sociaux ? Que vous apportent-ils sur le plan professionnel ? Les réseaux sociaux mélangent vie professionnelle et vie personnelle. Le problème avec ces sites, c’est qu’une fois inscrit, vous ne maîtrisez plus votre image. Je n’ai pas très envie que mes photos personnelles se retrouvent sur Internet. Je préfère de loin les réseaux sociaux réels aux réseaux sociaux virtuels ! Je suis totalement absent de Facebook et de Viadeo. LinkedIn ne m’apporte guère que des contacts de gens qui veulent me vendre des produits. MySpace est un peu différent. C’est un réseau à part, qui regroupe pas mal d’interprètes et de compositeurs. Il se trouve que j’ai une vraie passion pour la musique et MySpace est très ancré dans ce domaine. Comment imaginez-vous le web de demain ? La France compte plus de la moitié de ses foyers connectés depuis 2008. La bascule vient d’être franchie. Aujourd’hui ne pas être connecté est minoritaire ! Internet devient donc un média de masse avec une caractéristique nouvelle : c’est la permanence. On peut se connecter quand on le souhaite. La machine est en route et n’est pas près de s’arrêter. Si l’on suit les principes de la loi de Metcalfe, l’expansion devrait continuer en s’accélérant. Le marché Internet, hier marginal, attire de plus en plus d’acteurs du commerce tradition-

Pierre Kosciusko-Morizet crée sa première société dès sa sortie d’HEC, en 1998, à 21 ans. Il travaille ensuite un an aux États-Unis au développement de l’activité Internet d’une banque. De retour en France en 2000, il crée PriceMinister, s’inspirant d’un site américain, half.com. Trouver des investisseurs ne fut pas chose facile, les fonds français ne croyant pas du tout à Internet à l’époque. David Bourgeois, Luc Bretones, Emmanuel Naudin et Éric Vandewalle : Parlez-nous de PriceMinister, ses chiffres, sa stratégie. Pierre Kosciusko-Morizet : PriceMinister emploie actuellement deux cents personnes, dont soixante-dix ingénieurs. C’est un savant mélange entre geeks et non geeks. Nos collaborateurs sont orientés tantôt utilisateurs, tantôt marques, ou encore business et parfois techno. Cette diversité donne un site convivial et équilibré. Le groupe PriceMinister, c’est également trois autres sites, rachetés en 2007 : • À Vendre / À Louer ; • Planetanoo.com ; • Voyager moins cher ; • Et aussi un site automobile : PriceMinister Auto. PriceMinister se développe rapidement. Nous sommes aujourd’hui le deuxième site de e-commerce en France derrière eBay. Nous serons premier en 2010 ! Quel est le business model de PriceMinister ? La mise en vente est gratuite, nous prenons une commission de l’ordre de 10 % à la vente de l’objet. Nous offrons à nos clients une assurance client qui les assure de ne pas être floués lors d’une transaction. Une autre source de revenus est pour nous la publicité qui est possible grâce à nos deux millions de visites par jour en France. Notre métier d’intermédiaire, sans logistique ni entrepôt, nous permet de limiter nos coûts. La rentabilité est donc bonne. Comment avez-vous découvert l’Internet ? J’ai commencé avec Internet au Vietnam pour rester en contact avec la famille, puis aux États-Unis au moment même de la bulle Internet à la fin des années 90. À l’époque j’ai trouvé aisément et rapidement mon appartement ainsi que ma voiture sur la toile. À cette période, les USA étaient un vrai

Aujourd’hui, ne pas être connecté est minoritaire.
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internet devient la Norme

nel, drainant toujours plus d’acheteurs vers le e-commerce. Petit à petit, Internet devient la norme. D’un autre côté, on tend à être connecté partout et tout le temps. En Wifi, en 3G, au bureau et même en vacances. Les sites web 2.0 vont grossir plus vite que les autres grâce à l’effet de réseau. PriceMinister grossit plus vite que les autres grâce à son système de recommandation des produits ainsi que des acheteurs / vendeurs. Le succès de PriceMinister réside dans l’achat-vente à un tiers de confiance. L’acheteur a la garantie d’acheter un bon produit et le vendeur est sûr d’être payé. Vous êtes également co-président fondateur de l’Asic. Parlez-nous de cette association. L’Asic regroupe les acteurs du web 2.0 et vise à promouvoir le « nouvel » Internet

par du lobbying auprès des politiques. Elle a été lancée en décembre 2007 par AOL, Dailymotion, Google, PriceMinister et Yahoo !. MySpace, Facebook, Microsoft, SkyRock et Wikipedia ont rejoint le mouvement. D’autres suivront bientôt. Nous

nous considérons comme un lobby du web 2.0 dans le sens où nous intervenons publiquement et auprès des parlementaires lorsque certaines lois nous semblent ne pas aller dans le bon sens de notre point de vue. Notre premier dossier fut la loi visant à taxer les services Internet. Nous avons réussi à bloquer le projet de loi visant à taxer la publicité sur Internet. En effet, une telle taxe aurait simplement convaincu ce business à se délocaliser au Luxembourg. Heureusement, nous avons réussi à démontrer que cette loi aurait été une erreur. Interview réalisée par David Bourgeois (ECM 96) Luc Bretones (ECM 96) Emmanuel Naudin (ECM 04) et Éric Vandewalle (ECM 96) n

POUR EN SAVOIR PLUS
• Loi de metcalfe : la loi dit que plus il y a d’utilisateurs dans un réseau, plus ce réseau aura de la valeur. • effet réseau : les sites web 2.0 se distinguent des sites traditionnels par leur dimension sociale. les utilisateurs connectés peuvent recommander un produit et/ou un tiers acheteur/vendeur. • asic : association des services internet communautaires http://www.lasic.fr/

Internet est une chance pour la France

La fraNce dans la course
On n’imaginait pas que nos services permettraient de tels usages ! Une interview de Giuseppe de Martino.

Juriste en propriété intellectuelle, Giuseppe de Martino débute sa carrière à Rome dans un cabinet d’avocats sur la chaîne des droits (cinéma). Après Skyrock, Arte et AOL ; en 2007, il devient directeur juridique et réglementaire de Dailymotion. Pour défendre les intérêts des acteurs pure players de l’internet, il crée l’Asic qu’il préside avec Pierre Kosciusko-Morizet, PDG de Price Minister. Emmanuel Naudin, Éric Vandewalle : Parlez-nous de la composition et des objectifs de l’Asic. Giuseppe de Martino : À l’origine, l’Asic (Association des services Internet communautaires) est composée de Dailymotion, Price Minister et Google. Nous avons été rejoints ensuite par Yahoo, AOL et nous sommes une quinzaine de membres aujourd’hui. eBay devrait nous rejoindre rapidement. L’élément déclencheur de cette association fut l’histoire Neuf-Cegetel qui a bloqué la diffusion du site Dailymotion. Pour cela, nous (Dailymotion) avons mis un message sur le site, indiquant d’appeler la hotline de NeufCegetel qui sauta rapidement sous le nombre d’appels. Ce fut une première publique en Europe. L’Asic est basée sur le principe de la Net Neutrality qui rejoint le principe d’Internet ouvert mis en avant par Google. Les fournisseurs de « tuyaux » ont

La France est le seul pays où le besoin de défense des services Internet se fait ressentir. pour mission de donner la meilleure qualité de service pour les fournisseurs de contenu. Didier Lombard a dit un jour : « Pourquoi les Cadillac roulent-elles sur les autoroutes françaises ? » Je pense qu’Internet est une véritable chance pour la France. Nous sommes au service des intérêts des communautés.
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La fraNce dans la course

Parlez-nous de l’évolution des comportements avec le web 2.0 Tout d’abord, il y a un changement de comportement de l’internaute qui devient actif. L’utilisateur a une liberté d’agir et on constate un éparpillement de l’audience. Comme Martin (ndlr : Martin Rogard, directeur France de Dailymotion) vous l’a dit, cinq millions de vidéos sont vues sur les dix millions en ligne chez Dailymotion. Et ensuite, on aperçoit une évolution des modes et des tendances, amplifiée par la facilité d’échanger avec des internautes. Par exemple, sur Dailymotion, nous avons vu naître des phénomènes comme la Tektonic, le Booty Shaking ou le concours de la descente de Pastis. On n’imaginait pas que nos services permettraient de tels usages ! Dans ce cas, le web 2.0 met à disposition des technologies pour développer la créativité sans notion de création de valeur. Pour certaines, ces évolutions sont de vraies révolutions d’usage du service. En politique, Dailymotion est utilisé pour des débats entre partis. Enfin, plus qu’un rôle de producteur ou prescripteur, le web 2.0 est un « agrégateur », il permet de rassembler les niches. La multitude des contenus et interactions proposés de l’offre produit du volume donc le succès. La multitude est la part de rêve et l’offre est la force. On peut facilement comparer ces offres du web 2.0 à celle de Canal Satellite qui fédère de nombreuses niches d’utilisateurs autour d’une offre à large choix. Pour information, sur Dailymotion, toutes les catégories : les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, … sont des utilisateurs ; par contre, les producteurs sont en majorité les jeunes hommes. Quelle est la position de l’Asic sur la législation des services web 2.0 ? Nous faisons face à deux syndromes en France. Premièrement, nous avons le syndrome d’Astérix : on veut imposer nos solutions françaises (locales) comme globales. Contrairement à de nombreux pays, l’état français a la volonté de maîtriser le web. Par exemple, l’Asic combat le projet de taxation des services Internet et la régulation des programmes avec le CA. L’Asic n’existe qu’en France car c’est le seul pays où le besoin de défense des services Internet s’est fait ressentir !
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Le web 2.0 est un agrégateur. Deuxièmement, nous avons le syndrome de Poulidor : on n’aime pas le succès et on met des bâtons dans les roues de ceux qui réussissent. Devant le succès de Price Minister et Dailymotion, l’Asic combat ce syndrome et montre encore une fois l’Internet comme une chance de développement pour la France. Malheureusement, ce n’est pas une priorité pour le gouvernement. Pas d’aides publiques ni de remerciements mais que des taxations ! On demande à l’Internet de financer la télévision publique ! Pour se rendre compte de la différence d’intérêt, nous voyons les États-Unis avec Barack Obama qui diffuse de nombreuses propositions sur Internet, et la France avec Devedjian propose une mesure, celle d’équiper les TGV de Wifi… Quelles sont les actions de l’Asic dans ce contexte ? Nous faisons de la pédagogie, nous expliquons le numérique. L’argument du gouvernement pour justifier sa volonté de contrôle et de taxation est que l’arrêt de la publicité sur la télévision provoque une migration des investisseurs publicitaires vers l’Internet. C’est faux, les investisseurs économisent ! L’Asic représente trois mille salariés, c’est peu à l’échelle de la France mais certains chantages sont écoutés. Par exemple, nous avons menacé de déménager à l’étranger. Le gouvernement a été sensible à l’image que cela renverrait, celle d’un frein au développement. Néanmoins, l’Asic a d’excellents rapports avec certains élus, notamment avec Éric Besson, et nous sommes tristes de son départ du Secrétariat d’État au développement numérique. L’Asic a même proposé quelques noms à ce poste, comme Bruno Retaillau, mais de Villiers a refusé. Nathalie Kosciusko-Morizet fut choisie par défaut à ce ministère. Qui, en politique, souhaiteriez-vous voir pour le développement du numérique ? Et quelles mesures souhaiteriezvous voir prises ? Nous verrions bien Thierry Solère (maire adjoint UMP de Boulogne-Billancourt) qui a une grande maîtrise du sujet des nouvelles technologies. Également, Emmanuel Gabla du CSA. L’Asic est en réactif plus qu’en prospective. Nous poursuivons sur la position d’Éric Besson au niveau du gouvernement et du président de la République. Le premier ministre est très intéressé par ce sujet (ndlr : loi Fillon) mais il n’a plus le temps de s’y investir. Encore une fois, Internet ne doit pas être vu comme une vache à lait mais comme une chance, le gouvernement doit la saisir ! Aux États-Unis, Barack Obama l’a compris et voit Internet comme un vrai relais de croissance. Interview réalisée par Emmanuel Naudin (ECM 04) et Éric Vandewalle (ECM 96) n

POUR EN SAVOIR PLUS
• pure players : acteurs de l’internet qui utilisent les infrastructures pour diffuser des contenus et interagir avec les internautes.

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