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SERVITUDE VOLONTAIRE : L'ANALYSE PHILOSOPHIQUE

PEUT-ELLE ÉCLAIRER LA RECHERCHE PRATIQUE DU CLINICIEN ?

Éric Hamraoui

Martin Média | Travailler

2005/1 - n°13
pages 35 à 52

ISSN 1620-5340
Article disponible en ligne à l'adresse:
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http://www.cairn.info/revue-travailler-2005-1-page-35.htm
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Pour citer cet article :
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Hamraoui Éric, « Servitude volontaire : l'analyse philosophique peut-elle éclairer la recherche pratique du clinicien ? »,
Travailler, 2005/1 n°13, p. 35-52. DOI : 10.3917/trav.013.0035
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Servitude volontaire :
l’analyse philosophique
peut-elle éclairer
la recherche pratique du clinicien ?
Eric HAMRAOUI
35
Résumé : Cet article tente de cerner l’étrangeté du concept de servi-
tude volontaire au moyen d’un retour sur l’œuvre d’Étienne de La
Boétie, qui, dans son célèbre Discours de la servitude volontaire
(1574), dénonce « l’opiniâtre volonté de servir » de l’homme pourtant
libre par nature. À cette dénonciation font directement écho la problé-
matique du consentement développée en psychodynamique du travail
et l’étude de la servitude volontaire dans le domaine domestique réa-
lisée par la sociologue Helena Hirata. Le second moment de mon pro-
pos a plus spécifiquement pour but de réfléchir sur la nature des rap-
ports complexes noués entre travail et servitude à partir du Discours
sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1750)
de Rousseau. Je m’arrête enfin sur la troublante imbrication des
déterminations de la servitude et de la liberté (l’habitation de celle-ci
par celle-là). Summary, p. 50, Resumen, p. 51.
« C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le
choix d’être serf ou d’être libre, abandonne sa liberté et prend le joug, et, pou-
vant vivre sous les bonnes lois et sous la protection des États, veut vivre sous
l’iniquité, sous l’oppression et l’injustice, au seul plaisir [du] tyran. C’est le
peuple qui consent à son mal ou plutôt le recherche. »
Étienne de La Boétie
L
a question posée soulève, selon moi, un problème de nature à la
fois heuristique, portant sur la définition de l’objet d’une
recherche (la servitude volontaire), et praxique, concernant la
posture du clinicien ayant à traiter les incidences psychopathologiques
de la servitude.
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Relativement au premier aspect du problème considéré, il me
semble que l’éclairage apporté par l’analyse philosophique sur la question
de la servitude volontaire dans le monde du travail actuel, sans pouvoir
dévoiler sa face subjective cachée ni a fortiori résoudre l’énigme qu’elle
constitue, peut contribuer à rendre compte de la contradiction sémantique
(oxymore) et du paradoxe théorico-pratique soulevés par le concept de
« servitude volontaire ».
Un second niveau de problématisation, qui ne relève pas cette fois
du ressort du philosophe, concerne l’orientation de la recherche et la pos-
ture du clinicien pour appréhender le phénomène de la servitude et ten-
ter de traiter les psychopathologies qu’elle engendre. Ce second aspect
porte non plus seulement sur l’origine et la nature de la servitude, mais
sur les variations ou mutations contemporaines de ses formes aussi bien
dans les activités et les relations de service (Molinier, 2005) qu’au sein
de l’entreprise : avons-nous affaire à de nouvelles formes de servitude
ou bien celles-ci ne sont-elles qu’un avatar de l’ancienne servitude ? À
ce questionnement peut à nouveau, me semble-t-il, venir s’associer le
philosophe.
L’énigme de la servitude volontaire
Entre servitude et servilité
Afin de bien faire percevoir la dimension paradoxale du concept et
de la réalité de la servitude volontaire qui condamne ceux qui y consentent
à l’inexistence et à l’effacement, je commencerai par opérer un bref retour
sur les significations communes de la servitude, entre contrainte (servitude
involontaire) et servilité.
Donnée anthropologique majeure tenant à notre passage par l’en-
fance, comme expérience première et silencieuse (l’infans est étymologi-
quement « celui qui ne parle pas ») de l’inégalité (par rapport à l’adulte),
la servitude est communément associée à la soumission et à la dépendance.
Elle renvoie aussi à des situations contractuelles bien définies telles que la
relation de service. Dans ce dernier cas, comme le montre Pascale
Molinier (2005) à travers l’exemple de la condition de bonne à tout faire,
obéissance et haine peuvent se combiner en un mélange explosif pouvant
aboutir au meurtre. Acte qu’il est possible d’interpréter en tant qu’expres-
sion paroxystique d’une violence latente (Le Guillant, 1963). De son côté,
le maître a longtemps eu droit de vie et de mort sur le serviteur qui a été
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« réduit » en servitude en vertu d’une juridiction issue du droit de tuer dans
la conquête militaire
1
. La servitude peut en ce sens être définie comme
perpétuation de l’état de guerre dans la paix, laquelle ne signifie ainsi nul-
lement l’abolition de la violence dominatrice. Le philosophe Eugen Fink
disait ainsi : « La puissance correspond au plus profond à la disposition à
tuer. Parce que tout homme existe dans l’ouverture pour la mort, la plus
extrême violence peut lui être infligée en le plaçant devant l’alternative
mort ou soumission, en lui laissant le choix d’être plutôt mort qu’esclave,
ou plutôt esclave que mort
2
. » La puissance dont il est ici question est aussi
celle qui ôte au colonisé jusqu’au souvenir de sa liberté (Memmi, 1957 ;
Tocqueville, 1841).
À la double idée d’une violence originelle et de la contrainte subie,
associées à la réduction en servitude, s’ajoute celle d’une conformité aux
principes d’un régime politique particulier. Ainsi Montesquieu dit-il dans
De l’Esprit des lois (1748) que « la servitude des femmes est très conforme
au génie du gouvernement despotique
3
». Mais l’histoire de la démocratie
athénienne et de la république romaine ne prouve-t-elle pas que la servi-
tude féminine a indubitablement été décrétée « conforme » à tout régime
politique ? D’où ici l’ouverture possible à la question du genre, qui, alliée
à celle de la servitude, soulève le double problème de l’assignation à un
rôle déterminé et de l’inscription piégée du rapport amoureux dans les rap-
ports sociaux de sexe (Molinier, 2003).
La servitude est enfin pensée comme conséquence de la servilité,
comprise comme zèle précédant les désirs du maître, épousant sa volonté.
Cette attitude renvoie aux expressions d’« esprit de servitude » – devenu
seconde nature –, de « bassesse d’âme », et à l’idée d’une exactitude ou
d’un scrupule excessifs. Elle est aussi imitation de l’autre, à défaut de pou-
voir exister par soi-même, de pouvoir s’élever jusqu’à l’amour de la
liberté
4
. Mais la servilité est-elle servitude volontaire ? L’ambivalence de
son principe (être soi en servant la volonté du maître), le dangereux efface-
ment de soi, au fond si peu éloigné de la haine, qu’elle suppose, nous
empêchent ici de parler de consentement ou d’adhésion volontaire à la
servitude.
37
Travailler, 2005, 13 : 35-51
1. Montesquieu (1748), 1973, X, 3, Rousseau (1762), 1966..
2. Fink, 1999, p. 74
3. Montesquieu (1748), 1973, XVI, 9.
4. Vauvenargues (1747), 1981 : « La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire
aimer. » (Maxime XXII.)
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Le choix du pire contre le meilleur ou de la problématique
du consentement en psychodynamique du travail
Selon Christophe Dejours, aborder la question de la servitude volon-
taire du point de vue des rapports entre santé mentale et travail conduit le cli-
nicien à poser « le problème clinique et théorique majeur du consentement à
subir la souffrance, à être témoin de la souffrance d’un tiers sans pour autant
intervenir ou réagir ou, encore, à faire subir la souffrance à autrui sans être
soi-même sous la pression d’une violence qui nous disculperait
5
». Ici surgit
le paradoxe d’une soumission par consentement volontaire, obtenue sans
violence, mais dont les conséquences sont de plus en plus souvent tragiques,
comme l’atteste l’augmentation inquiétante du nombre de suicides sur les
lieux de travail au cours des dernières années. La gravité extrême de ce phé-
nomène qui ne peut ni ne doit laisser personne indifférent pose au philo-
sophe, comme au clinicien, le problème de la définition de la nature du lien
existant entre les nouvelles formes de servitude et la multiplication du
nombre de suicides dans les entreprises (Dejours, 2005). Problème que, me
semble-t-il, la philosophie de Spinoza (1632-1677), qui décrit les étapes
intellectuelles du passage de la servitude native de l’homme à la liberté, per-
met de cerner en ouvrant à la compréhension de l’actualité. Spinoza conçoit
en effet le suicide comme conséquence d’une soumission totale au détermi-
nisme des causes extérieures : « Personne […], nous dit-il, n’omet d’appéter
ce qui lui est utile ou de conserver son être, sinon vaincu par des causes exté-
rieures et contraires à sa nature. Ce n’est jamais […] par une nécessité de sa
nature, c’est toujours contraint par des causes extérieures qu’on a la nourri-
ture en aversion ou qu’on se donne la mort
6
. » Autrement dit, lorsque l’hom-
me omet de conserver ce qui lui est utile, c’est-à-dire son être, il se trouve
réduit à un état d’impuissance tel qu’il se trouve entièrement soumis aux
affections ou aux circonstances extérieures. Il ne relève plus alors de lui-
même, mais « de la fortune dont le pouvoir est tel sur lui que souvent il est
contraint, voyant le meilleur, de faire le pire
7
» : ce que Spinoza appelle
précisément « servitude », comme piège de l’âme humaine enlisée dans
l’impuissance.
Entre méprise, malheur et vice
Mais comment les hommes peuvent-ils omettre de conserver leur être,
donc de persévérer dans celui-ci pour accroître leur puissance d’agir (poten-
tia) ? Comment, ce faisant, ne quittent-ils pas leur état de servitude native ?
38
Eric Hamraoui
5. Dejours, 1999, p. 14.
6. Spinoza (1677), 1965 (2), IV, scolie de la proposition XX, pp. 238-39.
7. Ibid., préface, p. 217.
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La réponse que Spinoza apporte à cette double question est que les
hommes « se figurent être libres [du seul fait] qu’ils ont conscience de
leurs volitions et de leur appétit et ne pensent pas, même en rêve, aux
causes par lesquelles ils sont disposés à appéter et à vouloir, n’en ayant
aucune connaissance. D’où il résulte qu’ils s’efforcent toujours unique-
ment à connaître les causes des choses accomplies et se tiennent en repos
quand ils en sont informés, n’ayant plus aucune raison d’inquiétude. […]
Après s’être persuadés que tout ce qui arrive est fait à cause d’eux, les
hommes ont dû juger qu’en toutes choses le principal est ce qui a pour eux
le plus d’utilité, et tenir pour les plus excellentes celles qui les affectent le
plus agréablement. Par là ils n’ont pu manquer de former ces notions par
lesquelles ils prétendent bien expliquer les natures des choses, ainsi le
Bien, le Mal, l’Ordre, la Confusion, le Chaud, le Froid, la Beauté et la Lai-
deur ; et de la liberté qu’ils s’attribuent sont provenues ces notions, la
Louange et le Blâme, le Péché et le Mérite
8
. » La servitude des hommes
provient donc d’abord, selon Spinoza, de l’ignorance de ce qui les déter-
mine – qui les conduit à dichotomiser le réel (le « bien », le « mal », etc.)
– et de l’illusion finaliste qui leur fait voir « la Nature à l’envers » en
considérant comme cause ce qui en réalité est effet, donc en confondant
leurs volitions et leurs appétits avec la liberté. Mais la servitude humaine
s’enracine non moins sûrement, selon Spinoza, dans la quiétude, source
de « mollesse » et de « paresse » d’esprit, ainsi que dans l’illusion anthro-
pocentrique ou croyance en notre capacité d’être cause de tout ce qui
arrive. Comment dans ces conditions s’étonner du fait que les hommes
combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur liberté et de
leur salut ?
À cette servitude volontaire par méprise, décrite par Spinoza, dont
relève aussi la course aux honneurs, à laquelle il paraît difficile d’échap-
per sans un puissant effort d’arrachement à l’ignorance et au préjugé (voir
le sens de la quête du Traité de la réforme de l’entendement et de
l’Éthique), peut être opposée la servitude volontaire par désir ou par
consentement, en toute conscience de ce à quoi on renonce, telle qu’elle
se trouve définie un peu plus d’un siècle plus tôt par Étienne de La Boé-
tie (1530-1563).
La Boétie attribue d’emblée une dimension politique, et non plus
seulement cognitive (même si les deux aspects sont indissociables chez
Spinoza), à ce second mode de servitude volontaire, sur la base du constat
39
Travailler, 2005, 13 : 35-51
8. Ibid. I, appendice, pp. 61-62 et 65.
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que le nombre est, pour les peuples soumis à la tyrannie, synonyme de fai-
blesse
9
: « Comment […] peut[-il] se faire que tant d’hommes, tant de
bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul,
qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire
sinon tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne saurait leur faire mal
aucun sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande
chose, certes, et toutefois si commune qu’il faut d’autant plus s’en affliger
et moins s’ébahir : voir un million de millions d’hommes servir misérable-
ment, ayant le cou sous le joug, non pas contraints par une plus grande
force, mais, en quelque sorte, ce semble, enchantés et charmés par le seul
nom d’un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu’il est seul,
ni aimer les qualités, puisqu’il est à leur endroit inhumain et sauvage
10
. »
Le spectacle de l’assujettissement volontaire de nations entières qui,
non contentes d’obéir seulement, désirent servir, conduit La Boétie,
consterné, à définir la servitude en termes de « malheur » et de « vice »
affectant la nature humaine en la détournant de son essence : « Mais ô bon
Dieu ! que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s’appelle ? Quel
malheur est celui-là ? Quel vice – ou plutôt quel malheureux vice : voir un
nombre infini de personnes non pas obéir, mais servir ; non pas être gou-
vernées, mais tyrannisées, n’ayant ni bien, ni parents, ni femmes, ni
enfants, ni leur vie même qui soient à eux, souffrir les pillages, les paillar-
dises, les cruautés non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre
lequel il faudrait répandre son sang, et sa vie avant, mais d’un seul
11
. » Le
concept de servitude volontaire associe ainsi chez La Boétie une double
détermination : l’une renvoyant à l’extériorité (le malheur, comme accident
ou comme destin) et échappant au contrôle de la volonté du sujet, l’autre
relevant de l’intériorité, siège de l’autonomie morale – ici dévoyée car
« viciée ». La servitude volontaire serait ainsi la manifestation ou le symp-
tôme d’une transgression des limites de la distinction entre le malheur
d’une soumission imposée de l’extérieur et le vice d’un assujettissement
volontaire, consenti dans le for intérieur à défaut de désirer la liberté
12
.
40
Eric Hamraoui
9. Voir sur ce dernier point Weil (1937), 2002, p. 116 : « Le nombre, quoi que l’imagination
nous porte à croire, est une faiblesse. […] Le peuple n’est pas soumis bien qu’il soit le
nombre, mais parce qu’il est le nombre. […] On ne peut établir de cohésion qu’entre une
petite quantité d’hommes. Au-delà il n’y a plus que juxtaposition d’individus, c’est-à-dire
faiblesse. »
10. La Boétie (1574), 2003, p. 12.
11. Ibid., p. 13.
12. Ibid., p. 17 : « La seule liberté, dit La Boétie, les hommes ne la désirent point, non pour
autre raison, ce semble que, s’ils la désiraient, ils l’auraient ; comme s’ils refusaient de faire
ce bel acquis seulement parce qu’il est trop aisé. » Le même auteur ajoute ainsi un peu plus
loin : « Soyez résolus de ne pas servir plus, et vous voilà libres ! » (Op. cit., p. 18.)
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Transgression dont La Boétie dénonce la dimension tératologique : « Quel
monstre de vice est ceci, qui ne mérite pas encore le titre de couardise, qui
ne trouve point de nom assez vilain, que la nature désavoue avoir fait et
[que] la langue refuse de nommer
13
? » L’originalité d’un tel questionne-
ment est triple : présenter la servitude comme étant contraire à la nature
libre de l’homme, une injure faite à sa dignité jadis célébrée par Pic de la
Mirandolle (1463-1494) ; faire de la servitude un objet de censure linguis-
tique (le langage que Tertullien définissait comme « honneur des
hommes », ne peut la qualifier dans toute son abjection) ; enfin, et surtout,
exclure la lâcheté, seconde par rapport à la tyrannie corruptrice, comme
hypothèse explicative du consentement à la servitude : « Si deux, si trois,
si quatre ne se défendent d’un, cela est étrange mais toutefois possible ;
bien pourra-t-on dire alors à bon droit que c’est faute de courage ; mais si
cent, si mille endurent d’un seul, ne dira-t-on pas qu’ils ne veulent point,
non qu’ils n’osent pas s’en prendre à lui, et que c’est non couardise, mais
plutôt mépris ou dédain ? Si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes,
mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir un seul,
duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d’être serf et esclave, com-
ment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a en tous vices,
naturellement, quelque borne outre laquelle ils ne peuvent passer : deux
peuvent craindre un, et peut-être dix le craindront, mais mille, mais un mil-
lion, mais mille villes, s’ils ne se défendent d’un, cela n’est pas couardise,
elle ne va point jusque-là, non plus que la vaillance ne s’étend pas à ce
qu’un seul escalade une forteresse, qu’il assaille une armée, qu’il conquière
un royaume
14
! »
L’étude du zèle servile à l’œuvre dans le monde actuel du travail per-
met à la fois de saisir la pertinence de la théorie de la limitation du pouvoir
des vices et des vertus ici développée par La Boétie et de donner un pro-
longement contemporain à sa réflexion. Le « monstre de vice » de la servi-
tude volontaire, irréductiblement énigmatique aux yeux de La Boétie, est
aujourd’hui plus rationnellement analysable grâce à l’apport de la clinique
du travail. Ainsi, par exemple, le zèle ou, selon l’étymologie, l’application
« jalouse », excédant le prescrit, au service exclusif de l’entreprise, a-t-il
entraîné l’apparition de nouvelles formes de servitude volontaire dont
l’origine ne saurait être pensée en termes de lâcheté (d’où ici l’accord de la
clinique du travail avec La Boétie), mais d’insensibilité éthique (Dejours,
1998). Ce dont témoigne la valorisation du courage dit « viril » conduisant
41
Travailler, 2005, 13 : 35-51
13. Ibid., p. 14.
14. Ibid.
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à infliger le malheur – d’une relégation, d’un licenciement, etc. – à autrui
en demeurant impassible. La confusion née de la pensée en termes de vertu
de ce néocourage ou « courage paradoxal » (Hamraoui, 2001 [1 et 2]), anti-
thèse de la force d’âme généreuse (Descartes, 1649 ; Spinoza, 1677),
contribue aujourd’hui à la suspension du déploiement des subjectivités au
sein de l’Entreprise régie selon des normes différant du droit commun, où
l’injustice s’est travestie en règle, et où s’asservir cesse de paraître vil en
raison de la dévotion totale exigée des salariés.
La subjectivité en péril
Plusieurs travaux récents de sociologie du genre, dont ceux d’He-
lena Hirata (2002), analysent la manière dont la servitude et le consente-
ment mettent non moins gravement en péril la subjectivité dans la sphère
domestique que sur le lieu de travail. La référence faite par Helena Hirata
au Discours de La Boétie n’a ainsi rien de fortuit. Elle permet en effet de
relier de manière originale l’étude de « la complexité et [de] l’ambivalence
du consentement des dominé(e)s » à celle de « l’ambivalence des relations
affectives et physiques » (Le Doaré, 2001, cf. Hirata, 2002, p. 20). Cette
nature complexe et ambivalente du consentement des dominé(e)s tient,
selon Hirata, aux relais institutionnels des rapports de force et de pouvoir
qui s’installent au cœur de la vie domestique où, comme dans la vie
publique (au travail), la hiérarchie séparant supérieurs et inférieurs se sub-
stitue à l’amitié (Dagron, 2002) – synonyme d’égalité pour Aristote –,
qu’elle détruit de ce fait. La servitude volontaire des femmes qui acceptent
une répartition très inégalitaire des tâches domestiques avec leur conjoint
ne saurait laisser indemnes les subjectivités de chacun des deux termes de
la relation. Cette question ne relève pas du seul gouvernement domestique :
elle est de nature politique au sens le plus large et le plus complexe du
terme (Molinier, 2003). La « virile » dérobade au partage des tâches
domestiques et aux rapports de service envers leurs épouses et enfants des
conjoints et amants ruine ainsi le mythe de l’amour comme parenthèse
dans les rapports de domination, exception à la loi de la domination mas-
culine et mise en suspens de la violence symbolique
15
. L’amour serait-il
alors inévitablement « domination acceptée », et, par conséquent, « servi-
tude volontaire » ?
Helena Hirata souligne le lien établi par les sociologues entre
l’étude du travail domestique comme relation de « service-servitude »
42
Eric Hamraoui
15. Hirata, 2002, pp. 21-22.
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volontaire se déployant au sein du couple et de la famille et les analyses
de la « disponibilité permanente » ou « biodisponibilité » des femmes –
avec le risque de naturaliser le féminin inhérent à l’usage de tels concepts
(Molinier, 2003). Toutefois, ces analyses ne peuvent, selon elle, rendre
compte de l’« irréductibilité des rapports singuliers et des sentiments qui
fondent au moins partiellement cette disponibilité à autrui [et] résistent
[…] à toute tentative de généralisation tant à la notion de consentement
des dominé(e)s, en tant que sujets sexués dotés de conscience, qu’à celle
de cécité du groupe des femmes pratiquant la “servitude involontaire”
16
».
Entre ces deux attitudes, ajoute Helena Hirata, le « “travail d’amour”
continue à se faire, reproduisant en même temps que l’ordre domestique
le rapport d’oppression/domination
17
». Comment, conclut l’auteure,
espérer résoudre un jour « l’énigme de la servitude domestique », sinon
en poursuivant un travail de recherche rattachant sociologie, histoire et
psychodynamique du travail (Dejours, 1996, 2001 et 2002) ? Disciplines
auxquelles la philosophie pourrait sans nul doute venir utilement appor-
ter son concours pour peu qu’elle prenne conscience de ce que son
déploiement historique doit à la servitude, comme je le montrerai dans
ma conclusion.
Travail et servitude
Le consentement à la servitude, quelle que soit la sphère – publique
ou domestique – où il a lieu, condamne l’accroissement de la subjectivité.
Le travail, avec les remaniements psychiques qu’il rend possibles, cesse
alors de constituer une voie possible d’accès à l’émancipation, conjurant la
dépendance originelle dans laquelle chacun de nous naît et se construit
18
.
Ce constat d’ordre clinique peut ici servir de base à un questionnement de
nature philosophique sur les raisons de la perpétuation des rapports de
domination et de servitude dans le travail.
43
Travailler, 2005, 13 : 35-51
16. Ibid. p. 23.
17. Ibid. Voir aussi Gernet, 2003, note de lecture sur Sextant, 2001, pp. 183-187.
18. Considérant cette dernière question comme centrale, Judith Butler (2002) définit ainsi
le sens et les implications psychiques et politiques de la dépendance première de l’enfant :
« Bien que la dépendance de l’enfant ne soit pas une subordination politique au sens usuel
du terme, la formation d’une passion primaire pour la dépendance rend l’enfant vulnérable
à la subordination et à l’exploitation […]. De plus, cette situation de dépendance primaire
conditionne la formation et la régulation politiques des sujets et devient le moyen de leur
assujettissement. » (Op. cit., p. 29.)
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Entre travail et misère
Un premier élément de réponse à cette question est à mon sens
apporté par le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi
les hommes (1750) de Rousseau, qui impute la soumission aux maîtres à
l’avarice et à une ambition naïve : « Tous, dit-il, coururent au-devant de
leurs fers croyant assurer leur liberté ; car, avec assez de raison pour sentir
les avantages d’un établissement politique, ils n’avaient pas assez d’expé-
rience pour en prévoir les dangers ; les plus capables de pressentir les abus
étaient précisément ceux qui comptaient d’en profiter, et les sages mêmes
virent qu’il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la
conservation de l’autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver
le reste du corps. » Ce retranchement consenti d’une partie de soi occa-
sionne une blessure dénaturante, injure faite à la liberté identifiée au corps
(l’atteinte portée à l’intégrité physique était chez La Boétie une suite pré-
visible de la gangrène engendrée par la « pourriture » du corps social
consécutive à la diffusion du venin de la servitude). Nous sommes ici
proches de l’idée développée par les cliniciens d’une rétraction de la sub-
jectivité, voire de la ruine complète de son intégrité, dans les formes
modernes d’organisation du travail. Point n’est ainsi, par exemple, tenu
compte de la subjectivité des soutiers du nucléaire (80 % des intervenants
sur les sites nucléaires), dont Annie Thébaud-Mony (2000) étudie la condi-
tion. Ces sous-traitants, soumis à une intense compétition, assurent les tra-
vaux dits « de servitude » qui rendent possibles les autres travaux de main-
tenance (décontamination, retrait du calorifugeage, érection de barrières
radio-protectrices, tri des déchets radioactifs, etc). Bref, tous travaux desti-
nés à limiter les doses absorbées tout en s’y surexposant soi-même. Ces
activités sont considérées comme étant proches du travail féminin (les
sous-traitants – le plus souvent de jeunes hommes ayant accepté le travail
au contrat ou en intérim – chargés de la maintenance des centrales sont
appelés « fées du logis
19
»).
La situation des intérimaires du nucléaire s’inscrit dans un contexte
que nul n’a peut-être su philosophiquement mieux penser que Rousseau, à
savoir celui de l’établissement d’une société et de lois « qui donnèrent de
nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent
sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et
de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable et, pour
le profit de quelque ambitieux, assujettirent désormais tout le genre
44
Eric Hamraoui
19. Morice, 2001, p. 166.
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humain au travail, à la servitude et à la misère
20
». La fin de cette citation
situant la servitude entre le travail et la misère mérite toute notre attention.
Elle suggère que la servitude ne puisse être dissociée du travail, premier
par rapport à elle. Elle laisse également entendre que, lorsque le travail
conduit à la servitude plutôt qu’à l’émancipation du sujet, la première
entraîne délabrement et « misère », termes désignant davantage un proces-
sus qu’une simple cause accidentelle (le « malheur » dont parlait La Boé-
tie). Misère de la servitude qui engendre à son tour la ruine (comme muti-
lation) de la subjectivité consentant au pire pour elle-même et pour autrui.
Misère, enfin, à laquelle, comme le dit Adam Smith dans sa Théorie des
Sentiments moraux (1759), nous sommes paradoxalement moins sensibles
qu’aux malheurs qui affectent les riches en raison de la « sympathie »
éprouvée pour la fortune (et, à travers elle, pour la puissance)
21
, comme si
l’admiration de celle-ci pouvait effectivement nous en faire partager l’ex-
périence. Ce que dément Smith en dénonçant le caractère fallacieux et cor-
rupteur d’une telle admiration : « Cette disposition à admirer, et presque à
vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu’à mépriser, ou du moins à
négliger, les personnes pauvres et d’humble condition, quoique nécessaire
à la fois pour établir et pour maintenir la distinction des rangs et l’ordre de
la société, est en même temps la cause la plus grande et la plus universelle
de la corruption de nos sentiments moraux
22
. » La sympathie et l’admira-
tion éprouvées pour les puissants permettent ainsi, selon Smith, de com-
prendre le démenti infligé par la nature à « la doctrine de la raison et de la
philosophie » voulant que l’on puisse résister aux rois, les déposer ou les
punir si nécessaire
23
.
Le piège du consentement volontaire
Mais comment contrer le penchant à la servitude volontaire ? Serait-
ce, comme le préconise Rousseau, en cessant d’aimer le pouvoir ou de se
laisser séduire par lui à la manière du héros éponyme du roman de Heinrich
45
Travailler, 2005, 13 : 35-51
20. Rousseau (1750), 1971, II, p. 220.
21. Smith (1759), 1999, I, 2, p. 94.
22. Ibid., I, 3, p. 103.
23. Ibid., p. 95 : Ainsi, dit Smith, lors même que le peuple a été poussé à la révolte, « il est
susceptible de se laisser adoucir à tout instant, et de rechuter dans son état habituel de défé-
rence à l’égard de ceux qu’il a coutume de regarder comme ses supérieurs naturels. Il ne
peut pas supporter la mortification de son monarque. La compassion prend bientôt la place
du ressentiment, le peuple oublie toutes les atteintes passées, les principes de son ancienne
loyauté sont ravivés et il se précipite pour restaurer l’autorité ruinée de ses anciens maîtres
avec la même violence qu’il avait déployée pour s’y opposer » (ibid., p. 96).
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Mann, Le Sujet (Der Untertan, 1946) ? Il est, en effet, dit Rousseau, « très
difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche point à commander
et le politique le plus adroit ne viendrait pas à bout d’assujettir des hommes
qui ne voudraient qu’être libres
24
. » Mais qui donc un tel désir anime-t-il ?
La vaste « chaîne des tyranneaux
25
» contenant la société tout entière dans
son « filet », que décrit La Boétie dans le Discours de la servitude volon-
taire, n’est-elle pas ce qui empêche définitivement de concevoir un tel désir
une fois donné le consentement à la servitude ? Comment expliquer la
scandaleuse « malencontre » entre la nature libre de l’homme et son non-
désir de liberté (le caractère a-libidinal de celle-ci) ? La servitude volon-
taire ne tiendrait-elle pas autant au désir – infiniment exploitable – d’être,
au prix même de la subordination (Butler, 2002
26
), qu’au seul amour des
entraves ? Bien que cédée, la soumission ne pourrait donc être simplement
assimilée à l’« assujettissement tranquille » jugé préférable à l’instable et
« orageuse liberté
27
» qui, selon Rousseau, constitue « la plus noble des
facultés de l’homme » et le « plus précieux de ses dons
28
».
En guise de conclusion :
la servitude, fantôme de la liberté
Tout en apportant un certain nombre d’éclairages, je l’espère utiles
au clinicien, l’approche philosophique de la question de la servitude n’est
pas dépourvue d’ambiguïtés. Le développement de la pensée philoso-
phique, au même titre que celui des activités délibératives de la Cité, n’a en
effet sans doute été rendu possible, dans toute l’extension qu’on lui
connaît, que par le concours du travail des serviteurs. Or, le fait qu’une part
de la maîtrise de son discours soit tributaire de la servitude d’autrui ne
constitue-t-il pas pour le philosophe un déterminisme dont il est lui aussi le
valet et l’empêche de penser de manière authentiquement libre. Tel est le
« Grand rouleau » (Diderot, 1773) sur lequel les lignes qui suivent se trou-
vent peut-être elles aussi déjà ironiquement inscrites.
46
Eric Hamraoui
24. Rousseau (1750), 1971, II, p. 229.
25. Métaphore réinvestie par le sociologue Jean-Pierre Durand en intitulant l’un de ses der-
niers ouvrages, La Chaîne invisible. Travailler aujourd’hui, flux tendu et servitude volon-
taire (2003).
26. Butler définit la subordination et le maintien en elle du sujet comme pré-requis de l’as-
sujettissement nécessaire pour « persister en tant qu’être social reconnaissable » (op. cit.,
p. 57). Il serait ici utile d’analyser précisément ce qui rapproche et distingue le concept
d’assujettissement, ainsi entendu, de celui de servitude volontaire.
27. Rousseau (1750), 1971, p. 223.
28. Ibid., p. 225.
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Sans vouloir suivre ici davantage cette pente fataliste, force est néan-
moins de constater que les citoyens de la polis grecque et de la cité romaine
n’ont pu vaquer à leurs activités que parce que d’autres (les femmes et les
esclaves) s’acquittaient des tâches serviles, de sorte que ni la démocratie
athénienne ni la république romaine n’auraient pu se constituer et perdurer
sans le travail des serviteurs. Paradoxe qui montre bien la difficulté de pen-
ser un monde libre sans servitude, cela en dépit des discours présentant la
démocratie comme régime politique dans lequel les hommes vivent libres
et comme mode de gouvernement émancipateur sur les plans intérieur et
extérieur. Ces discours, nous le savons tous, sont à chaque seconde cruel-
lement démentis par l’actualité.
La difficulté de penser politiquement un monde affranchi de la ser-
vitude est indiscutablement grande d’un point de vue heuristique. Une
telle démarche ne peut par ailleurs manquer de susciter le scepticisme
dans la mesure où elle requiert un effort difficilement concevable de rup-
ture avec le logos viril, dont le discours philosophique est une éminente
manifestation. Ce logos donne en effet une vision anthropomorphique de
la nature (Nietzsche, 1886
29
), qui d’abord appréhendée par la sensibilité,
se trouve déterminée par les seules catégories de l’entendement (Kant,
1781). Il objective aussi l’invisible en tant que « raison rusée » instru-
mentalisant les passions des hommes (Hegel, 1830) ou, enfin, en fait
l’objet d’une intentionnalité comme visée d’une intégrité dont le visible
ne serait que la ruine (Merleau-Ponty, 1964). Cette triple logique de sys-
tématisation, d’objectivation et d’interprétation du réel, en délaissant le
champ de l’invisibilité de la vie affective, nous prive, dans le cas qui nous
intéresse, des ressources nécessaires pour saisir toute la complexité de
l’état de servitude et de ses implications pour la constitution du sujet,
autrement dit, pour appréhender la « vie psychique » de la servitude, qui
est aussi celle du pouvoir, comme l’ont montré Rousseau (1750) et
d’autres après lui
30
. L’invisible ne saurait ici être considéré comme simple
envers du réel qu’un coup de balai hâtif aurait caché, pour faire bon effet,
sous le tapis des dominations symboliques et réelles
31
. Sa connaissance
suppose la prise en compte du ressort des crimes, tortures, misères, mala-
dies et servitudes, au même titre que des représentations du corps (de
47
Travailler, 2005, 13 : 35-51
29. Nietzsche (1886), 1983, § 9, p. 37 : « […] Dès qu’une philosophie commence à se
prendre au sérieux […] elle crée toujours le monde à son image, elle ne saurait faire autre-
ment ; la philosophie n’est autre que cet instinct tyrannique, la volonté de puissance sous sa
forme la plus intellectuelle, la volonté de “créer le monde”, d’instaurer la causa prima. »
30. Cf. Butler, 2002.
31. Cf. Molinier (2003) et Dejours (2003).
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l’esclave, du serviteur, du colonisé
32
, et, dans le monde de la « nouvelle
économie », du suicidé) et des systèmes juridiques (les régimes d’excep-
tion
33
ou lois particulières de l’entreprise dérogeant à la loi commune) qui
les rendent possibles. Or, l’identification – au double sens clinique et
réflexif du terme – des maux, représentations et systèmes que je viens
d’évoquer, ne constitue-t-elle pas la seule clef d’accès à l’espérance
d’une connaissance renouvelée de l’homme échappant à l’emprise des
fictions idéalistes, dénégatrices de la réalité des servitudes ? Mais, pour
cela, n’est-il pas préalablement nécessaire de comprendre l’incompatibi-
lité radicale des logiques de servitude et de fortitude
34
ou courage géné-
reux (Spinoza, 1677) ne manquant jamais de résolution pour entreprendre
le meilleur (Descartes, 1649), à savoir l’accroissement de notre puissance
d’agir et de penser (Spinoza, 1677), donc de vivre, résolution seule à
même de contrer la toute-puissance des nouveaux tyrans qui déclinerait
d’elle-même si elle cessait d’être soutenue
35
.
Éric Hamraoui
Maître de conférences
au Laboratoire de psychologie du travail et de l’action du CNAM.
41, rue Gay-Lussac, 75005 Paris
Bibliographie
BARKAT S. M., 1999, « Le 17 octobre 1961 ou la haine de la vie », revue Drôle
d’époque, Paris, pp. 27-36.
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suivi de « Les paradoxes de la Servitude Volontaire », études de P. Aude-
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DEJOURS C., 1998, Souffrance en France, Paris, Seuil.
48
Eric Hamraoui
32. Barkat, 1999 ; Tocqueville, 1988.
33. Barkat, 1999.
34. Jaquet et al., 2003.
35. La Boétie (1574), 2003, p. 16 : « Plus les tyrans pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent
et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient et deviennent
toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout, et, si on ne leur donne rien, si
on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits. »
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Paris, Payot, pp.113-121.
Mots clés : servitude volontaire, consentement, travail domestique,
clinique, philosophie.
Voluntary servitude : could philosophical analysis throw light on
practical research of the clinician?
Summary : This article tries to identify strangeness of concept of
voluntary servitude, by going back to Etienne La Boetie’s work, who
denounces, in his famous « Discours de la servitude volontaire »
50
Eric Hamraoui
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(discourse on voluntary servitude) (1574), « l’opiniâtre volonté de
servir » (« obstinate will to serve ») of the human, yet free by nature.
This denunciation echoes problematic of consent developed in psy-
chodynamics of work and study of voluntary servitude in domestic
sphere realized by the sociologist Helena Hirata. The second time of
my talk intends to think about nature of complex relations between
work and servitude, starting from the « Discours sur l’origine et les
fondements de l’inégalité parmi les hommes » (discourse on origin
and fundaments of inequality between humans) of Rousseau (1750).
At last, I draw attention on disconcerting relations between determi-
nations of servitude and freedom.
Keywords : voluntary servitude, consent, domestic work, clinics,
philosophy.
Servidumbre voluntaria : Puese el análisis filosófico aclarar la
investigación práctica del clínico ?
Resúmen : Este artículo pretende situar la extrañeza del concepto
de servidumbnre voluntaria gracias al retorno a la obra d´Etienne
de La Boétie quien, en su célbre Discurso de la servidumbre volun-
taria (1574) denuncia « la tozuda voluntad de servir » del hombre,
a pesar de su condición de ser libre por naturaleza. A ésta denuncia
le hace directo eco la problemática del sostentimiento, desarrollada
en la psicodinámica del trabajo y el estudio de la servidumbre
voluntaria en el ámbito doméstico, realizado por la socióloga
Helena Hirata. La segunda instancia del propósito de este artículo
tiene específicamente por meta reflexionar sobre la naturaleza de
las complejas relaciones anudadas entre trabajo y servidumbre a
partir del Discurso sobre el orígen y los fundamentos de la inegali-
dad entre los hombres (1750) de Rousseau. El artículo se detiene
finalmente sobre la sobrecogedora imbricación de las determina-
ciones de la servidumbre y de la libertad (la habitación de esta por
aquella).
Palabras clave : servidumbre voluntaria, consentimiento, trabajo
doméstico, clínica, filosofía.
51
Travailler, 2005, 13 : 35-51
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