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4.

Les défunts Pompée et César dans
les propagandes de leurs héritiers:
l'exploitation politique des conceptions
philosophiques et religieuses liées
à la mort à la fin de la République
Pierre Assenmaker (Université Catholique de Louvain)"
1. Introduction
Le livre Mors omnibus instat offert l'occasion de revenir sur certains
aspects idéologiques et sociaux liés à la mort dans le monde romain. Plu-
sieurs contributions ont été consacrées à l'apothéose des empereurs et au
culte impérial d'une part, aux funérailles aristocratiques républicaines d'au-
tre part. Elles ont rappelé l'importance des interactions entre la sphère po-
litique et le domaine funéraire, particulièrement remarquables sous
l'Empire, à une époque où le culte des empereurs divinisés est devenu l'un
des fondements religieux du pouvoir impérial, mais déjà à l'œuvre sous la
République, où la mémoire des ancêtres était constamment entretenue et
activée dans la compétition entre les grandes gentes
l
. Notre contribution a
pour objectif d'éclairer ces interactions pendant les années 40 et 30 av. J.-c.
Nous nous attacherons plus précisément à mettre en lumière les concep-
tions philosophico-religieuses relatives au thème de la mort et de la sur-
vie des âmes qui sous-tendent les idéologies politiques élaborées à cette
époque. Ces deux décennies cruciales pour le destin de Rome et du monde
• Chargé de recherches du F.R.S. - FNRS, Faculté de Philosophie, arts et lettres, Collège Érasme, Place
Blaise Pascal, 1 B-1348 Louvain-la-Neuve, Belgique (pierre.assenmaker@uclouvain.be). Les abrévia-
tions des titres des catalogues et corpora: ILS: DESSAU, H. (1982-1916; réimpr. 1962): Inscriptiones
Latinae selectae, Berolini, 3 t; RIC l': SUTHERLAND, C. H. V. (1984) : The Roman Imperial Coinage.
Volume 1. Revised Edition. From 31 BC to AD 69, London, Spink; RPC J: BURNETT, AMANDRY,
RIPOLLÈS 1998'; RRC: CRAWFORD 1974.
1 Vid., dans ce volume, les contributions d'A. Bravi, T. Fujii et A. Rodrîguez Mayorgas.
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Mors omnibus instat
occidental furent en effet placées sous le signe de deux mises à mort
violentes, dont le caractère pour ainsi dire sacrilège marqua profondément
les esprits et orienta de façon déterminante le cours des événements: en
septembre 48, Pompée fut décapité alors qu'il débarquait en Égypte;
moins de quatre ans plus tard, César succombait aux poignards des «libé-
rateurs» de la res publica. À la suite des assassinats de ces deux grandes
figures, leurs héritiers politiques poursuivront la lutte et se réclameront de
leur souvenir pour entretenir l'ardeur de leurs partisans et de leurs trou-
pes, mais aussi pour se gagner la faveur du peuple de Rome et convaincre
le Sénat et la nobilitas de la légitimité de leur cause. La référence à Pom-
pée et à César devint le socle des propagandes pompéienne et césarienne,
qui s'articulent autour du thème de la pietas envers le défunt. C'est dans
ce contexte que s'inscrit la divinisation de César, qui est le précédent
direct de l'apothéose des empereurs et du culte impérial.
Nous n'exposerons pas dans tous ses détails la «guerre de propagan-
des», désormais bien connue, à laquelle pompéiens et césariens se livrè-
rent en parallèle au conflit armé
2
• Nous nous concentrerons sur les
références aux deux grands hommes défunts et tenterons de retracer leur
«destin posthume» en ces années de guerre civile. Dans un premier temps,
nous évoquerons le thème de la pietas erga patrem développé conjointe-
ment par Sextus Pompée et Octavien. Nous aborderons ensuite le plus
remarquable développement de la politique religieuse menée par les cé-
sariens: la divinisation de César et le culte du diuus 1 ulius. Il ne s'agira pas
de reprendre dans sa globalité ce dossier complexe et débattu depuis des
décennies: nous examinerons particulièrement la «montée au ciel» de
César, signalée par l'apparition de la comète de juillet 44, car c'est dans
cette particularité de l'apothéose césarienne que l'on appréhende au
mieux la récupération des conceptions relatives à la mort et à l'immorta-
lité des âmes, qui, pour la première fois à Rome, se traduisent en décrets
officiels et sont introduites dans la religion de l'État.
2 Vid. notamment WALLMANN 1989: 163-177 et 185-210; POWELL 2002: 118-129 (sur la propagande de
Sex. Pompée).
Les défunts Pompée et César dans les propagandes de leurs héritiers
2. Venger Pompée et César: la pietas erga patrem
comme légitimation de l'action politique
La pietas est un concept central de la vie religieuse à Rome et de la
définition de l'identité romaine. Elle ordonne les relations entre les hom-
mes et les dieux, mais règle aussi la vie de la communauté, tant au niveau
de l'État que de la famille
3
• Dans le domaine funéraire, la pietas joue aussi
un rôle essentiel: elle est le principe moral et religieux qui contraint la familia
et les relations du défunt à lui offrir une sépulture et à honorer sa mémoire
par les rites appropriés. Dans le cas où le décès est causé par une action in-
juste et criminelle, la piété appelle à venger le scelus et, le cas échéant, lé-
gitime le recours à la violence. Ces conceptions étaient si bien ancrées dans
la mentalité romaine qu'on ne s'étonne pas qu'à la suite de l'assassinat du
Grand Pompée, ses fils continuèrent la lutte contre César en brandissant,
pour ainsi dire, l'étendard de la pietas
4
• La justification première qu'ils
donnent à leur action n'est pas la sauvegarde de la res publica, mais leur de-
voir filial de vengeance. Désormais, sur la majorité des émissions de deniers
qui financeront les campagnes des pompéiens jusqu'à leur défaite finale en
36, figurera au droit le portrait de l'imperator défuntS. Cette représentation
se rattache à la tradition du monnayage des décennies précédentes, où cer-
tains monétaires faisaient représenter des membres de leur famille défunts.
Cependant, dans le contexte de ces années, elle ne revêt plus seulement une
signification familiale, mais devient un signe de ralliement politique.
Après la mort de Cnaeus, c'est Sextus, le fils cadet du Grand Pompée,
qui prend la tête du parti pompéien. Celui-ci se présente comme le ven-
geur de son père et de son frère assassinés et accentue encore la référence
à la pietas erga patrem, à laquelle se combine celle erga fratrem. Au re-
vers des deniers qu'il émet durant la période séparant la bataille de Munda
de son départ de l'Espagne (45-44), est représentée une figure féminine te-
nant un sceptre dans la main droite et une palme dans la gauche, identi-
fiée par la légende PIETAS (Fig. 1)6. Le monnayage romain n'avait
3 Cf HELLEGOUARC'H 1972': 276-279.
4 C'est ce terme qui fut utilisé comme mot de reconnaissance des troupes pompéiennes à Munda: App.
B Civ. 2, 104.
5 RRC 470; 477/1; 479; 483; 511/3 (cf les portraits de Pompée et de son fils Cnaeus au revers de RRC
511/1). Vid. ZEHNACKER 1973: 1007-1014.
6 RRC 477. Cette émission a fait l'objet d'une étude, restée fondamentale, de BUITREY 1960, à laquelle
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Mors omnibus instat
compté auparavant que deux représentations parfaitement assurées
-c'est-à-dire identifiées par une inscription- de cette divinite: l'impact de
cette image ne peut donc aucunement être minimisé. La signification
exacte de la présence de Pie tas sur les monnaies de Sextus est précisée par
les types de droit de cette émission, qui donnent à voir soit le portrait du
Grand Pompée (RRC 477/1 et 3), soit celui de son fils Cnaeus (RRC
477/2). C'est bien la Pietas en tant qu'incarnation de la pietas erga patrem
et fratrem que Sextus revendique comme divinité porteuse de victoire (va-
leur symbolisée par la palme qu'elle tient en mainS). À la même époque, il
ajouta à sa nomenclature le cognomen Pius, qui fait précisément son appa-
rition sur certains deniers à la Pietas
9
• Ce surnom restera un élément cen-
tral de la nomenclature de Sextus, qui, dans les émissions siciliennes (RR C
511), renoncera à son praenomen et ne se désignera plus que sous le nom
de Magnus Pius 10. Le fils de Pompée ne se contenta donc pas de figurer sur
ses monnaies la Pietas comme sa déesse patronne, mais se présenta comme
le «Pieux» par excellence
ll
. Un passage de la cinquième Philippique de Ci-
céron, prononcée en début janvier 43, évoque la pietas des fils de Pompée.
L'orateur y évoque Cnaeus et Sextus en ces termes: duos Cn. Pompei,
summi et singularis uiri,filios [ ... J, quibus certe pietas fraudi[sl esse non de-
buit 12. Cicéron répond ici manifestement à des attaques portées contre Sex-
tus Pompée. Cette allusion atteste que la propagande pompéienne centrée
on ajoutera principalement CRAWFORD 1974: 486 et 739; SEAR 1998: 137-138; AMELA 2000; WOYTEK
2003: 497-499.
7 La première au droit des deniers de M. Herennius (RRC 308), datés de la fin du Ile siècle; la seconde
au droit d'une émission de D. Iunius Brutus Albinus (RRC 45012), datée de 48. Dans les deux cas, la tête
féminine diadémée est identifiée au moyen de la légende PlET AS. D'autres figures féminines ont aussi
été identifiées à Pietas (RRC 262/1; 374; 448/1; 452; 466), mais sans que cette interprétation ne soit
assurée, dans la mesure où elles ne sont pas accompagnées d'une inscription: vid. PERASSI 1997.
8 BUTTREY 1960: 84-85; cf WALLMANN 1989: 165-166.
'Le cognomen Pius, absent des deniers RRC 477/1-2, figure sur les variantes RRC 477/3a-b. BUTTREY
1960: 89 a montré que sur ces dernières monnaies, ce mot a été ajouté dans un second temps aux coins,
après qu'ils avaient déjà été achevés. Le remaniement des coins permet de dater avec une certaine préci-
sion le moment où Sextus revêtit le surnom Pius.
10 R. Syme a jadis souligné l'importance de cette «manipulation onomastique», qui est un précédent à
celle d'Octavien,lequel, au cours des années 30, prendra officiellement le nom d' Imperator Caesar Diui
f (SYME 1958). Sur l'évolution de l'onomastique de Sextus Pompée, vid. aussi WALLMANN 1989: 163-
165; AMELA 2000: 114-115.
11 CRESCI MARRONE 1998 a montré que la pie tas de Sextus Pompée ne consistait pas seulement en la piété
filiale, qui le poussait à venger son père, mais s'exprimait aussi dans l'aide apportée aux victimes de la
proscription triumvirale, laquelle avait donné une terrible actualité au thème de la pietas erga patrem.
12 Cic. Phil. 5,39: «les deux fils de Cn. Pompée, cet homme excellent et sans égal, eux qui, vraiment, n'au-
raient pas dû se voir reprocher leur piété». Sur la chronologie des Philippiques, vid. MANUWALD 2007: 9-31.
Les défunts Pompée et César dans les propagandes de leurs héritiers
sur le thème de la pietas était bien connue à Rome, et qu'elle suscitait des
réactions de la part des adversaires de l'héritier du Grand Pompée.
Une personne, à Rome, devait particulièrement prendre ombrage de
la prétention de Sextus à incarner l'idéal de la pietas erga patrem: Octavien,
qui, dès ses premiers pas sur la scène politique, s'était lui aussi présenté
comme le champion de cette vertu romaine traditionnelle. En mars 43,
dans la treizième Philippique, Cicéron le qualifie d'adulescens summa pie-
tate et memoria parentis sui
13
• Son adoption par César avait introduit le
jeune homme dans la gens Iulia, faisant de lui un descendant d'Énée, le
modèle héroïque par excellence de la pietas erga patrem. Il n'est pas for-
tuit que, dans l'abondant monnayage émis en 42 pour les triumvirs, le
portrait d'Octavien au droit des aurei frappés par L. Livineius Regulus
soit accompagné au revers de la représentation d'Énée sauvant son père
(RR C 494/3). Il est intéressant de comparer cette représentation avec celle
du revers des deniers frappés par César après Pharsale (RRC 458), où le
fils d'Anchise tenait devant lui le Palladium, un élément qui soulignait sa
pietas erga deos. Le type iconographique utilisé pour les aurei de Regu-
lus n'intègre pas le pignus imperii et met donc l'accent sur la pietas erga
patrem d'Énée, laquelle préfigure évidemment celle d'Octavien, son der-
nier descendant
l4
• Le thème était parfaitement approprié en cette année
de «guerre de vengeance» contre les assassins de César
1s
• Il restera au cen-
tre de la propagande d'Octavien et de ses partisans durant les années qui
suivirent la victoire de Philippes, à une époque où le conflit avec Sextus
Pompée est au centre des préoccupations de l'héritier de César. Dans ce
contexte, il est important de souligner que la référence à la pietas, qui de-
viendra, à travers la figure d'Énée, un des fondements idéologiques du
Principat augustéen, a été développée d'abord par les pompéiens. Ce n'est
que dans un second temps que ce thème fut exploité par Octavien, dont
13 Cie. Phil. 13,47; cf. 13,46 (où Cicéron opère un habile glissement de sens, passant de la pietas enten-
due au sens de «piété filiale» vers la maxima pietas, consistant en la sauvegarde de l'État).
14 Ainsi PETRILLO SERAFIN 1982; cf. CRESCI MARRONE 1998: 14-15.
15 Octavien était le seul césarien à pouvoir se réclamer de la pie tas erga patrem au sens propre pour mener
la guerre contre les assassins de César. Cependant, l'assassinat du pontifex maximus et Parens patriae
constituait un scelus qui ne touchait pas seulement la gens lulia, mais souillait la res publica dans son en-
semble: ainsi les Ides de Mars furent-elles déclarées jour parricide (Suet. lui. 88,3; sur la date de l'octroi
du titre de Parens patriae à César, vid. la discussion de WOYTEK 2003: 414-415, qui la situe en fin dé-
cembre 45). À l'instar d'Octavien, les deux autres triumvirs et tous les partisans du dictateur défunt, dé-
sormais devenu un dieu, faisaient donc également acte de pietas en vengeant ce meurtre.
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Mors omnibus instat
la propagande dans les années précédant Actium se construit pour une
bonne part en réaction par rapport à celle de Sextus
l6
• Il est significatif à
cet égard que même après Philippes, alors que l'on pouvait considérer le
meurtre de César comme vengé, les portraits monétaires d'Octavien ar-
borent encore, comme ceux de Sextus, la barbe du deuip7. Face à l'héri-
tier de Pompée, qui jouit d'une très grande popularité à Rome
l8
, Octavien
tient à conserver lui aussi l'image d'un fils attaché à venger son père.
3. Caesar in caelum receptus
La pietas devait constituer, aux yeux du peuple comme des membres de
la nobilitas, une incitation d'autant plus puissante à venger la mort de César
que celui-ci, durant les derniers mois de sa vie, avait bénéficié d'honneurs
qui faisaient de lui plus qu'un simple mortel-fût-il dictateur à vie et Parens
patriae- et le rapprochaient de la sphère divine
l9
• Un passage de la deuxième
Philippique de Cicéron, difficilement contestable et corroboré par le té-
moignage de plusieurs auteurs postérieurs, indique même qu'un décret avait
été passé pour diviniser César de son vivanrl°. Ce passage indique aussi que
cette mesure n'avait pas pris effet, puisqu'Antoine, qui devait être le flamen
de la nouvelle divinité, n'avait pas encore été «inauguré» au moment de la
rédaction de ce discours (à l'automne 43). Dans le récit qu'il donne du jour
des funérailles de César, Appien décrit l'exaltation fanatique du peuple, en-
flammé par le discours d'Antoine, et sa volonté de rendre au dictateur dé-
funt des honneurs divins. La foule brûla son corps sur le forum, non loin de
la Regia, et à cet endroit, on éleva un autel, qui fut par la suite remplacé par
un temple au diuus /u/ius
21
• Quelques mois à peine après cette démonstra-
16 ZANKER 1987: 48-50 et AssENMAKER 2007: 172-174 (à propos de la propagande neptunienne).
17 Sextus Pompée est représenté barbu sur ses aurei frappés en Sicile (RRC 511/1). Quant à Octavien, il
porte la barbe dans la majorité des émissions précédant la victoire de Nauloque, en 36. Dans les mon-
naies antérieures à Philippes, Antoine est lui aussi représenté barbu (RRC 480/22; 492/1-2; 493; 494;
496), mais par la suite, il n'arbore plus cette marque du deuil, que seul Octavien maintient.
18 Sans doute très largement due à l'aide apportée aux proscrits: VIO 1998.
19 Les honneurs rapprochant César de la sphère divine et culminant dans sa divinisation ont été décré-
tés à trois moments de la domination césarienne: après Thapsus en 46 (Dio Casso 43,14,6), après Munda
en 45 (Dio Casso 43, 45, 3) et dans les derniers mois de la vie du dictateur (Cie. Phil. 2,43,110; Dio Casso
44,4-8; App. B. Civ. 2, 106; Suet. Iut. 76, 1 et 84, 2). Sur le contenu de ces honneurs et leur signification,
vid. l'excellente mise au point de GRADEL 2002: 54-72.
20 Cie. Phil. 2,43,110.
21 App. B. Civ. 2, 148.
Les défunts Pompée et César dans les propagandes de leurs héritiers
tion de dévotion populaire, un heureux concours de circonstances allait
accélérer le processus de divinisation de César: à la fin du mois de juillet 44,
alors qu'Octavien célébrait des jeux -dont on ne sait pas exactement s'ils
portaient toujours le nom de Ludi Veneris Genetricis ou s'ils avaient déjà été
rebaptisés Ludi Victoriae Caesaris22- qui faisaient office de Lu di funebres en
l'honneur de César, une comète brilla durant sept soirs consécutifs
23
. À en
croire Auguste, dans ses Mémoires (achevés vers 24 av. ].-c.), le peuple
aurait de lui-même interprété ce sidus crinitum comme le signe de la divini-
sation de César: Eo sidere significari uuLgus credidit Caesaris animam inter
deorum immortaLium numina receptam
24
. Plusieurs auteurs se firent
l'écho de cette version «officielle»25, mais le commentateur du Seruius auc-
tus est certainement plus proche de la vérité en indiquant que le peuple était
arrivé à cette conclusion Augusto persuadente
26
. Nous verrons en effet que
l'interprétation de l'apparition d'une comète comme signe de l'apothéose de
César n'avait rien d'évident. Toujours dans ses Mémoires, Auguste relate
qu'à la suite de cet événement, il fit ajouter une étoile au-dessus de la tête de
la statue de César qu'il avait consacrée au forum
27
et cet attribut devint bien-
tôt le symbole habituel de la nature divine du défunt dictateur. Un an et
demi plus tard, au début de l'année 42, la Lex Rufrena officialisait la divini-
sation de César et instituait le culte du nouveau dieu
28
.
22 La plupart des sources qui mentionnent à la fois la comète et les jeux dénomment ces derniers ludi Ve-
neris Genetricis; aucun texte ne situe l'apparition de la comète lors de ludi Victoriae Caesaris, appella-
tion qui n'est attestée pour l'année 44 que dans une lettre de Matius à Cicéron (Fam. 11,27,7) et chez
Suet. Aug. 10,11. Bien que la communis opinio retienne le nom de ludi Victoriae Caesaris (vid. e. a.
ORTH 1994: 158, DOMENICUCCI 1996: 30-32 et GREEN 2004: 235), RAMSEY et LICHT 1997: 2-10 et pas-
sim ont livré une argumentation solide en faveur de l'appellation ludi Veneris Genetricis.
2J Sur la comète de César, vid. désormais RAMSEY et LICHT 1997, qui rassemblent de façon commode tou-
tes les sources littéraires relatives à la comète et aux jeux durant lesquels elle apparut (appendice I, p. 155-
177). A ces jeux célébrés du 20 au 30 juillet furent associés les ludi funebres de César, ainsi qu'il ressort
clairement d'une notice du Seruius auctus (Serv. ad. Aen. 8,681).
24 Plin. HN 2,94 : «Le peuple crut que cet astre signifiait que l'âme de César avait été reçue parmi les puis-
sances des dieux immortels».
25 Suet. lui. 88 et Dio Cass 45, 7, 1.
26 SerY. ad. Aen. 8,681; cf ad Aen. 6,790 (persuasione Augusti) et SerY. ad Buc. 9,47; cf. aussi Suet. Diu.
lui. 88 (persuasione uolgi). Dans le sens d'une propagande d'Octavien qui «persuada» le peuple que la
comète était l'âme de César divinisé, vid. FLINTOFF 1992: 69-71; ORTH 1994: 159-160; RAMSEY et LICHT
1997: 136-137 (interprétation préférable à celle de DOMENICUCCI 1996: 61-63, qui ne semble pas soup-
çonner que lefutur Auguste ait pu influencer l'opinion du peuple).
27 Plin. HN 2, 94 (in foro). Dion Cassius (Dio Casso 45, 7,1) situe par contre la statue dans un Aphrodi-
sion, qui doit être le temple de Venus Genetrix: faudrait-il alors voir dans le forum mentionné dans la
citation des Mémoires le forum lulium? Cf RAMSEY et LICHT 1997: 159, n. 3.
28 La lex Rufrena nous est connue par l'inscription ILS, 73a. Sur les mesures prises en l'honneur de César
divinisé le 1er janvier 42, rapportées par Dio Casso 47, 18,3-19, 3, vid. W ALLMANN 1989: 52-58.
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Mors omnibus instat
La divinisation et le culte d'un mortel défunt sont une innovation sans
précédent dans le cadre de la religion romaine. Toutefois, l'apothéose de
César ne doit pas être considérée comme une rupture dans l'histoire re-
ligieuse de l'Vrbs, mais plutôt comme un moment charnière, car elle est
aussi le fruit de l'évolution des mentalités et des comportements politi-
ques de la Rome de la fin de la République. Elle peut d'une part être
envisagée comme l'héritière des idéologies «impératoriales» qui, surtout
depuis Marius et Sylla, tendaient à rapprocher les grands généraux vain-
queurs de la sphère divine -songeons à Sulla Epaphroditos. D'autre part,
la croyance en une «montée au ciel» de César doit être mise en rapport
avec les conceptions de l'époque relatives aux catastérismes et au destin
posthume des âmes
29
• Le thème de la survie des âmes et de leur accession
au ciel trouvait, à la fin de la République, une résonance profonde dans
l'esprit de bien de membres de la nobilitas. Une part importante
de l'aristocratie romaine s'imprégnait par ailleurs depuis plusieurs géné-
rations de l'idéologie religieuse développée dans l'entourage des rois
hellénistiques, dans laquelle, en particulier à la cour des Ptolémées, le ca-
tastérisme était devenu un mode particulièrement prestigieux d'accession
du souverain au rang des dieux
30
• Cette forme d'apothéose présentait
en effet le double avantage de satisfaire l'érudition astronomique et
astrologique des cercles intellectuels et aristocratiques autant qu'elle s'en-
racinait dans les croyances populaires les plus anciennes.
4. De la comète de 44 au Caesaris astrum
31
On comprend donc aisément que l'habile Octavien, en ce mois de jui-
llet 44, ne laissa pas échapper l'heureuse opportunité qui s'offrait à lui:
29 Sur la croyance en l'immortalité des âmes et en leur retour dans le ciel étoilé, théorisée dès le VIe siè-
cle par Pythagore et très largement diffusée dans la Rome du 1er siècle av. l-C., vid. ORTH 1994: 148-
158 et GREEN 2004: 244-246.
30 Vid. notamment SANTIN! 1996: 100-104; GREEN 2004: 247-248 (lequel souligne toutefois que «despite
the increasingly frequent deification of monarchs during the Hellenistic period, catasterism remained
rare» [p. 247]). Cf GREEN 2004: 238-240 pour une réflexion sur la survivance, même aux époques les plus
«rationalistes», de croyances irrationnelles sur l'anthropomorphisme des dieux et la possibilité pour un
mortel d'accéder au rang de divinité.
31 Bien qu'un usage vieux de plusieurs décennies ait profondément ancré l'expression sidus l ulium dans les
habitudes des philologues et des historiens, il nous semble que celle-ci n'est pas la plus judicieuse pour dé-
signer la comète de César, telle qu'elle apparut en juillet 44 et telle qu'elle fut représentée, plus ou moins fi-
Les défunts Pompée et César dans les propagandes de leurs héritiers
l'apparition de la comète durant les jeux destinés, notamment, à célébrer
César devait lui permettre d'imposer l'idée que son père adoptif était de-
venu un dieu et donner ainsi une impulsion déterminante au processus de
divinisation officielle de César. Cela n'alla toutefois pas sans difficulté.
Octavien était en effet confronté à un problème de taille: les comètes
étaient très généralement considérées, dans l'Antiquité, comme un pré-
sage funeste
32
. Nous avons certes connaissance d'une théorie voulant
qu'un type particulier de comète (entièrement entouré de la «chevelure»)
constituerait un présage favorable, mais on ne peut être assuré que cette
conception n'ait pas été forgée postérieurement, justement en raison
de l'interprétation positive donnée à celle de 44: «notre source -tardive-
ajoute en effet qu'une telle comète était apparue eo tempore quo est
Augustus sortitus imperium ... »33. Quoi qu'il en soit, même si Octavien put
se réclamer de théories astrologiques particulières pour contrecarrer la
valence communément négative des sidera crinita, que ses adversaires
n'avaient pas manqué de rappeler
3
4, il est vraisemblable, comme l'ont sou-
tenu J. T. Ramsey et A. L. Licht, que l'héritier du dictateur préféra dans
un premier temps présenter le corps céleste apparu lors des ludi non pas
comme une comète, mais comme une étoilés. C'est en tout cas bien un
sidus et non un sidus crinitum qui est figuré dans les plus anciens portraits
posthumes de César accompagnés d'un astre, qu'il s'agisse de la statue
consacrée par Octavien peu après l'apparition de la comète
36
ou de la
dèlement à la réalité, dans la littérature et l'iconographie. Tout d'abord parce qu'un tel emploi ne respecte pas
le sens -du moins le sens premier- que ces mots revêtent dans leur contexte originel: Horace (Carm. 1,12,
47) a forgé cette expression pour évoquer métaphoriquement Auguste, «étoile des lulii». L'allusion à la co·
mète de 44 semble bien être présente en filigrane, mais il ne s'agit que d'une référence indirecte (cf. NISBET
et HUBBARD 1970: 162-163). À l'appellation sidus lu/ium, nous proposons par conséquent de substituer celle
de Caesaris astrum, issue de la neuvième Bucolique de Virgile, au vers 47. Il s'agit en effet de l'allusion à la
comète la plus ancienne que nous possédions (42 av. J-C), et ces deux mots y font directement référence.
J2 Cf Plin. HN 2,92: «terrificum magna ex parte sidus atque non leuiterpiatum». Vid. notamment FLIN·
TOFF 1992: 67-69; DOMENICUCCI 1996: 72-79; RAMSEyet LICHT 1997: 135-136 (avec bibliographie).
J3 Rufius Festus Avienus (IVe s. apr. J-C) apud SerY. ad Am. 10,272. Nous partageons sur ce point les
soupçons de DOMENICUCCI 1996: 77-78. Aucun élément précis, nous semble-t-il, ne permet d'affirmer
qu'Avienus avait repris cette interprétation positive de ce type de comète à un manuel d'astrologie du
Ile s. av. J-C, ainsi que le supposent RAMSEY et LICHT 1997: 145-147.
J4 Comme il ressort clairement du texte de Dio Casso 45, 7, 1.
35 RAMSEYetLICHT 1997: 136-140 et 144-145.
36 Celle-ci porte sur la tête un sidus selon Auguste lui-même (Plin. HN 2, 94), ce qui est confirmé par
Dion Cassius (45, 7, 1), qui utilise le terme aster, explicitement opposé à cometes. La phrase extraite des
Mémoires d'Auguste trouve une illustration parfaite dans le revers des deniers de L. Lemulus (RIC j2 415,
12 av. J-C): on y voit le princeps poser une étoile sur la tête d'une statue, que l'on peut interpréter
comme celle du diuus lulius (ainsi WEINSTOCK 1971: 379 et GIARD 2001': 115).
103
104
Mors omnibus instat
représentation au droit des aurei frappés en 38 par le diui filius et Agrippa
(RR C 534/2; Fig. 2)37. C'est encore une étoile sans la queue caractéristique
des comètes qui figure sur le fronton du temple du diuus Iulius tel qu'une
série de deniers d'Imperator Caesar nous le donnent à voir (Fig. 3)38.
Il a également été noté que lorsque les poètes faisaient allusion à la
comète de 44 dans le contexte de l'apothéose de César, ils employaient les
termes sidus ou astrum, tandis que lorsqu'ils l'évoquaient sans la mettre en
rapport avec le diuus Iulius, ils la désignaient comme une comète
39
• Seul
Ovide, qui appartient à la «seconde génération» des poètes augustéens,
intègrera la comète dans le récit du catastérisme de César -non sans tra-
hir un certain embarras
40
• Quant aux représentations monétaires du diuus
I ulius, c'est seulement vingt-cinq ans environ après l'apparition de la
fameuse comète, à l'époque des Jeux séculaires, que l'étoile y est rempla-
cée par un sidus crinitum, dont c'est la première apparition dans le mon-
nayage romain (Fig. 4)41. Il semble donc que de nombreuses années
passèrent avant que l'on puisse présenter définitivement la comète comme
le résultat du catastérisme de César
42
• Auguste lui-même, dans ses Mé-
moires, parlait d'un sidus crinitum et non plus d'un simple sidus (cf. supra).
Mais à l'époque où il écrivait ces lignes, la divinisation de son père était
depuis longtemps un fait officiel et lui-même était maître de Rome ...
37 Un portrait monétaire de César accompagné de l'étoile (laquelle n'est cependant pas placée devant le
front) figure aussi dans le monnayage d'Hadrumentum d'époque augustéenne (RPC 1772). Une étoile
accompagne le portrait d'Octavien au droit d'une des deux variantes des célèbres monnaies de bronze
au nom duDIVOS IVLIVS (RRC 535/2), dont la datation va de 41 à 38/37 (cf AMANDRY et BARRAN-
DON 2008: 227-229, qui préconisent le retour à la datation traditionnelle de 38/37). Sur plusieurs émis-
sions monétaires des années 40-30 apparaît le motif de l'étoile surmontant une proue (RRC 521/1-2 ;
RPC l 515 [Lugdunum D; WEINSTOCK 1971: 378 a voulu y reconnaître aussi l'astre de César (À la suite
de GRANT 1946: 50-51, cet auteur considérait que l'étoile de César apparaissait encore sur une émission
de bronze attribuée à une cité d'Afrique; il pourrait en réalité s'agir d'un faux moderne: vid. BURNETT,
AMANDRY et RIPOLLÈS 1998': 201-202, qui l'excluent de leur catalogue.)
" RR C 540 (émission datée de 36).
J9 RAMSEY et LICHT 1997: 144-145 et 172-177 (pour la liste des textes).
40 Ov. Met. 15,746-750, qui tente par une formule redondante de concilier l'image de l'étoile comme
résultat du catastérisme avec la comète effectivement apparue: in sidus uertere nouum stellamque
comantem (749). Par la suite, lorsqu'il décrit la métamorphose de César en astre, il montre une ftammi-
ferumque trahens spatioso limite crinem / stella (15, 849-850).
41 La comète de César, accompagnée de la légende DIVVS IVLIVS, est représentée sans doute pour la
premièrefois au revers des deniers RIC l' 37-38 et 102, datés d'env. 19-18 av. J.-c. et attribués à des ate-
liers espagnols. En 17 av.J.-c., le triumuir M. Sanquinius signe une émission de deniers (RIC l' 337-342)
dont le revers figure la tête laurée du diuus Iulius surmontée d'une comète (Fig. 4).
42 DOMENICUCCI 1996: 64-66 a souligné que, bien que ce fût loin d'être courant, la tradition antique
pouvait aussi admettre la transformation en comète comme le résultat d'un catastérisme, même s'il
Les défunts Pompée et César dans les propagandes de leurs héritiers
De quelques façons que les contemporains aient interprété l'appari-
tion de la comète en juillet 44, nous retiendrons pour notre propos que,
dans les années qui suivirent cet événement, c'est à l'image de l'étoile -et
non de la comète- que recourut la propagande du jeune César pour
symboliser l'apothéose de son père adoptif. Ce choix se comprend aisé-
ment car, à la différence du sidus crinitum, l'étoile faisait directement ré-
férence à ce mode d'apothéose particulier qu'était le catastérisme et ne se
prêtait pas à des lectures négatives pouvant être opposées à l'interpréta-
tion qu'Octavien avait répandue dans le peuple. De plus, en privilégiant
l'image de l'étoile, le diui filius ne faisait en réalité que s'inscrire dans le
sillage de César lui-même, dont le monnayage donne à voir de façon
récurrente le motif du sidus
4
J. Il convient en particulier d'attirer l'attention
sur l'émission produite par P. Sepullius Macer au début de l'année 44,
encore du vivant de César, où figure au droit le portrait de ce dernier
accompagné -déjà- d'une étoile (placée derrière la tête)44.
S. Weinstock a interprété de façon convaincante la présence de ce motif
dans les monnaies césariennes
45
. Celui-ci fait d'abord référence à l'étoile
d'Aphrodite, qui, de par son éclat, jouissait depuis la plus haute antiquité
d'un statut particulier, et qui, pour les Romains de la fin de la République,
passait pour avoir guidé Énée depuis Troie jusqu'au territoire laurente
46
. Il
n'est donc pas fortuit que l'étoile apparaisse à plusieurs reprises associée à
Vénus dans les émissions du régime césarien. En outre, lorsqu'il est juxta-
posé au portrait du dictateur, l'astre prend aussi une valeur similaire à celle
qu'il détenait dans les représentations de monarques hellénistiques depuis
Alexandre, à savoir symboliser le caractère divin du souverain
47
. Cette
s'agissait d'une forme de catastérisme «faible» dans la mesure où le résultat de la métamorphose n'était
pas inscrit en permanence dans la voûte du ciel.
43 RRC 468/2 (une étoile orne le chignon de Vénus au droit); 476/1b (derrière le buste de la Victoire au
droit); 480/5 (derrière la tête de César au droit et sous le sceptre de Vénus au droit); 480/11,14 et 18 (sous
le sceptre de Vénus au droit); 480/26 (étoile comme type de revers).
44 RRC 480/5. Sur la datation de cette série de deniers, vid. désormais WOYTEK 2003: 419-421. Elle est
située de façon certaine avant les Ides de Mars et «wahrscheinlich ungefahr zwischen J"nner und Mitte
Februar 44» (WOYTEK 2003: 420).
45 WEINSTOCK 1971: 373-378.
46 Varron apud Serv. ad Aen. 1,382.
47 On pourrait exprimer une légère réserve dans le cas du denier de Macer (RRC 480/5). Il conviendrait
peut-être de ne pas interpréter ses types isolément, comme le fait WEINSTOCK 1971: 377-378, car ils for-
ment un ensemble cohérent avec ceux des monnaies de M. Mettius (RRC 480/3) et de L. Aemilius Buca
(RRC 480/4), qui présentent également la légende CAESAR IMP et le portrait de César accompagné d'at-
tributs, respectivement un culullus surmonté d'un lituus et un croissant de lune. Dès lors, l'étoile qui fait
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Mors omnibus instat
seconde exégèse ne doit pas surprendre: nous avons vu plus haut que, dans
les derniers mois de sa vie, César avait obtenu des honneurs qui faisaient
de lui pratiquement l'égal des dieux. En tout cas, la présence récurrente
(et jamais anodine) du sidus sur les émissions césariennes prouve que le
dictateur avait exploité le puissant symbolisme de l'étoile dans la com-
position de son image de maître de Rome. Dès lors, quand la providen-
tielle comète éclaira le ciel de l'Vrbs -peut-être justement lors de jeux
dédiés à Venus Genetrix, la divine aïeule du dictateur, elle-même dotée
d'un astre renommé
48
-, il ne fut guère difficile pour le jeune César de
convaincre le peuple que c'était bien là l'âme de son ancien chef, montée
au ciel prendre sa place parmi les dieux
49

5. En guise de conclusion: une réponse pompéienne
à la divinisation de César?
Nous ne nous étendrons pas ici sur le prestige sans équivalent que la
divinisation de César fit rejaillir sur la personne de son héritier, lequel ne
manqua évidemment pas d'en faire un usage intensif dans sa propa-
gandë. Il n'est que de rappeler que les mots diui filius devinrent un élé-
office d'attribut au droit de la monnaie de Macer ne devrait-elle pas être analysée en lien avec le croissant
de lune (l'union de ces deux motifs étant attestée précédemment dans le monnayage républicain, par ex.
sur les deniers RRC 335/10)? CRAWFORD 1974: 494 semble aller dans ce sens, puisqu'il suggère que tant
l'étoile que le croissant sont représentés «just conceivably to indicate a belief in the imminence of a new
age» (cf. CRAWFORD 1974: 511 pour le renvoi aux sources). Une analyse séduisante de ce double motif avait
été proposée jadis par A. Alfüldi dans deux articles de 1965 et 1966 (vid. la réédition ALFDLDI 1984: 40 et
48), où l'auteur établissait un rapport avec le croissant de lune et l'étoile -laquelle représenterait en fait le
soleil- accompagnant le buste du souverain sur les monnaies parthes, et interprétait ces attributs comme
un 'polemischer Parallelismus» aux émissions du grand roi contre qui César préparait alors une cam-
pagne (interprétation suivie par WOYTEK 2003: 420, n. 503). En fin de compte, la conclusion d'A. Alfüldi
est très proche de celle de S. Weinstock puisque la combinaison de l'étoile-soleil et du croissant élèverait
le souverain dans la sphère cosmique et le désignerait comme particeps siderum, frater Solis et Lunae (selon
les termes en lesquels se présente le roi de Perse Shapur/Sapor chez Amm. Marc. 17,5,3).
48 Lequel était probablement visible dans le ciel peu de temps après la comète les jours où celle-ci appa-
rut, ainsi que l'ont démontré RAMSEY et LICHT 1997: 138-139. Une heureuse coïncidence de plus, qui
peut expliquer en partie le rôle que les poètes augustéens ont accordé à Vénus dans l'accomplissement
du catastérisme de César.
., WEINSTOCK 1971: 373 allait-il trop loin lorsqu'il affirmait: .One gains the impression that the rise of
the cornet had been a welcome incident, but that the symbolism of the stars would have exerted its in-
fluence even without it?».
50 Vid. la synthèse de ZANKER 1987: 42-46.
Les défunts pompée et César dJni ~ propagandes de leurs héritiers
ment essentiel de la nomenclature officielle d'Octavien, telle qu'elle
apparaît notamment dans les émissions monétaires (au plus tard à partir
de 38)51. Au moment de clôturer cette brève contribution, nous préférons
attirer l'attention sur un thème particulier de la propagande pompéienne
qui a peu attiré l'attention des historiens, mais qui prend un intérêt indé-
niable si on le replace dans le contexte idéologique que nous avons es-
quissé dans cette étude. Sur une des deux séries de deniers frappées par
Q. Nasidius, un lieutenant de Sextus Pompée, le droit est occupé par le
portrait de Pompée en «nouveau Neptune» et le revers figure un navire
au-dessus duquel est représentée une étoile (RRC 483/2). E. La Rocca a
proposé une analyse très convaincante de ce motif: «la stella che illumina
dall' alto 10 scafo pare essere un segno divino corrispondente alla cometa
che aveva indicato ai Romani l'immissione del nuovo divus Cesare ne-
ll'Olimpo»52. Il ne serait pas inutile de reprendre l'analyse de la propa-
gande pompéienne dans la perspective d'une réponse à la divinisation de
César et d'une tentative de réappropriation du symbole de l'étoile. Ce
développement outrepasserait toutefois les limites assignées à cet article,
ne fût-ce qu'en raison des vives discussions qui entourent la datation de
l'émission de Q. Nasidius
53
. Nous nous proposons donc d'offrir au lecteur
les résultats de cette enquête dans une étude de plus grande ampleur, qui
prolongera les réflexions auxquelles nous a amené le thème de ce livre.
51 Cf ASSENMAKER 2007: 162-163.
52 LA ROCCA 1988: 270.
5) Vid., pour les dix dernières années seulement: ESTIOT et AYMAR 2002; WOYTEK 2003: 503; AMELA 2003
et 2005; ESTIOT 2006.
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Mors omnibus instat
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Les défunts Pompée et César dans les propagandes de leurs héritiers
Indice de imagenes
Fig. 1.- Denier de Sextus Pompée (RRC 477/lb)
<!:> UBS Gold &. Numismatics. Auction 78. r. 1104.
Fig. 3.- Denier d'Octavien (RRC 54012)
<!:> Classical Numismatic Group. Auction 85. Nr. 829.
Fig. 2.- Denier d'Octavien et d'Agrippa (RRC 53412)
iI:l Münzen &. Medaillen AG Base!. Auction 93. r. 74.
Fig. 4. - Denier de M. Sanquinius (RIC l' 337)
iI:l Stack's. Stack &. Kroisos CoUections. Nr. 2332.
Fig. 5.- Denier de P. Sepullius Macer (RRC 480/5a)
iI:l LHS umismatik AG. Auction 100. r.433.
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