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Marianne Bonnefond

Transferts de fonctions et mutation idéologique : le Capitole et le
Forum d'Auguste
In: L'Urbs : espace urbain et histoire (Ier siècle av. J.-C. - IIIe siècle ap. J.-C.). Actes du colloque international de
Rome (8-12 mai 1985) Rome : École Française de Rome, 1987. pp. 251-278. (Publications de l'École française de
Rome, 98)
Résumé
L'analyse de la lex templi (de Mars Ultor) telle que la transmet Dion Cassius montre qu'elle exprime la volonté non seulement
d'attirer dans le nouveau forum des activités politiques et des cérémonies liées spécifiquement à la guerre, à la victoire et au
gouvernement de l'empire, mais aussi d'en faire un espace civique symbolique, en ce sens que les citoyens, soit
individuellement, soit collectivement, soit comme membres de l'un des ordines, ont à voir, directement ou indirectement, avec lui.
La première série de dispositions signifie, pratiquement, le transfert au forum d'Auguste de nombre des fonctions « profanes » du
Capitole ; ce dernier cesse d'être le centre unique de la religion civique et des activités. politiques qui s'y rattachent. Cette
dépossession partielle a été l'aboutissement d'un long processus amorcé avec le retour des enseignes restituées par les
Parthes, et qui coïncide avec un enrichissement et un élargissement de l'idéologie développée autour de Mars. Le rôle nouveau
attribué au dieu trouve dans la seconde série de dispositions de la lex templi une illustration qui en manifeste toute l'étendue.
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Bonnefond Marianne. Transferts de fonctions et mutation idéologique : le Capitole et le Forum d'Auguste. In: L'Urbs : espace
urbain et histoire (Ier siècle av. J.-C. - IIIe siècle ap. J.-C.). Actes du colloque international de Rome (8-12 mai 1985) Rome :
École Française de Rome, 1987. pp. 251-278. (Publications de l'École française de Rome, 98)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/efr_0000-0000_1987_act_98_1_2972
MARIANNE
BONNEFOND
TRANSFERTS DE FONCTIONS ET MUTATION
IDÉOLOGIQUE : LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE
Parmi toutes les réalisations édilitaires d'Auguste, l'ensemble const
itué par le temple de Mars Ultor, et le forum dans lequel il s'intègre,
est considéré comme la plus spectaculaire et la plus significative d'une
conception nouvelle de l'architecture monumentale mise au service de
la propagande impériale. Cette fonction de légitimation politique, una
nimement soulignée par les modernes, a été mise en relief par des étu
des qui ont porté essentiellement sur l'architecture et la décoration
figurée des édifices, et en ont dégagé le message, montrant comment
s'y mêlent en une synthèse accomplie les thèmes de la victoire, de la
filiation divine et du nouveau Romulus cumulant le double héritage
césarien et républicain1.
On s'est moins intéressé, par contre, aux fonctions attribuées au
temple et au forum, sur lesquelles cependant on est bien documenté,
grâce surtout à Dion Cassius et Suétone. Plus exactement, on n'a sou
vent retenu que celles qui ont trait à la guerre et à la célébration de la
victoire, à la fois parce que ce sont les seules que mentionne Suétone et
qu'elles correspondent directement à la vocation de Mars et parce que
c'est, parmi les thèmes que le monument donne à voir, le principal : la
présence du quadrige triomphal au centre de la place est à cet égard
significative2.
Pourtant le texte de Dion Cassius, victime sans doute du peu d'esti-
1 Cf. P. Zanker, Forum Augustum. Das Bildprogramm, Tübingen, 1968; P. Gros, Aurea
templa. Recherches sur l'architecture religieuse de Rome à l'époque d'Auguste, Rome,
1976.
2 Ainsi L. R. Taylor, The Divinity of the Roman Emperor, Middleton, 1931, p. 200-202,
qui pourtant prend en considération le texte de Dion Cassius, définit le temple comme
«un centre pour l'armée et la préparation de la guerre».
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MARIANNE BONNEFOND
me dans lequel l'historien est généralement tenu par les modernes et
des difficultés d'interprétation qu'il présente, s'avère d'un grand intérêt
sur ce point. Il donne en effet, de manière bien plus précise que celui,
fort bref, de Suétone, la substance de la lex templi proclamée au
moment de la dédicace. Et les dispositions qu'elle instaure méritent
qu'on s'y arrête, ne serait-ce qu'en raison de l'intérêt qu'Auguste lui-
même leur portait. Suétone indique que l'initiative lui en revenait, et
Dion Cassius confirme indirectement l'importance qu'il y attachait en
précisant qu'il fit lui-même la dedicano, par dérogation exceptionnelle
en quelque sorte car il avait confié cette fonction à titre général à Caius
et Lucius Caesar; il ajoute même qu'il abandonna le consulat, qu'il
avait revêtu cette année-là, avant même la fin des festivités qui accom
pagnèrent la dédicace3, comme si l'accomplissement du rite était la rai
son essentielle pour laquelle il avait conservé la magistrature jusqu'à
cette date, et peut-être même décidé de la gérer4.
Notre intention est donc de réhabiliter ce texte en rendant compte
des passages jusqu'à maintenant négligés, et, à partir du tableau désor
mais plus complet des fonctions attribuées au temple et au forum,
d'évaluer la portée des innovations introduites par Auguste, non seule
ment dans la topographie urbaine, mais dans la vocation des espaces
publics.
Avant d'entamer l'étude de détail, présentons les deux textes qui
donnent la substance de la lex templi. Celui de Suétone, bien connu, se
trouve dans le passage de la biographie d'Auguste qui a trait aux monu
ments publics construits par l'empereur, et détaille successivement le
forum et le temple de Mars Ultor, le temple d'Apollon sur le Palatin, et
le temple de Jupiter Tonnant. Après avoir indiqué que le forum était
spécialement voué aux procès et au tirage au sort des juges, l'auteur
ajoute :
3 Suet., Aug., 29,2 : sanxit ergo ut . . .; Dio 55,10,6 : Έπί μεν τούτοις το μέγαρον έκεΐνο
ό Αύγουστος έθείωσε, καίτοι τω τε Γαίφ και τω Λουκίω πάντα καθάπαξ τα τοιαύτα ίεροΰν
έπιτρέψας ύπατικη τινι άρχη κατά το παλαιον χρωμένοις. 8 : ού μέντοι και δια πασών των
ήμερων τούτων ό Αύγουστος ύπάτευσεν,
ύλλ' έπ' ολίγου άρξας άλλω το όνομα της ύπατείας
έδωκε.
4 Sur les caractères spécifiques de la lex templi, cf. A. Magdelain, La loi à Rome, his
toire d'un concept, Paris, 1978, p. 29-31. Le récit de Dion Cassius montre comment August
e se conforme à la tradition, d'une part en agissant comme magistrat, d'autre part en
prononçant la dédicace conformément aux leges qui viennent d'être proclamées, proba
blement par sa bouche : Dio, 55,10,5-6.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 253
«Quant au temple de Mars, c'est après avoir entrepris la guerre de Phi-
lippes pour venger son père qu'il avait fait le vœu de l'élever; aussi déci-
da-t-il que le Sénat y délibérerait sur les guerres et les triomphes, que
ceux qui devaient rejoindre leur province revêtus de Yimperium parti
raient de là, et que ceux qui reviendraient vainqueurs y rapporteraient
les insignes du triomphe»5.
Le texte de Dion Cassius se trouve au livre 55; une lacune des
manuscrits nous a privés du début, mais étant donné que l'énumération
des dispositions, malgré son apparente incohérence, répond à une logi
que certaine, on peut supposer que nous échappent, au pire, quelques
points relatifs aux rites concernant l'empereur lui-même. En voici la
traduction :
«... que lui-même et ses descendants s'y rendent autant de fois qu'ils le
voudront, et que ceux qui quittent le groupe des enfants pour être ins
crits parmi les jeunes gens y aillent sans exception; qu'il soit le point de
départ de ceux qui recevront des commandements à l'extérieur; que le
Sénat y délibère sur les triomphes; que les triomphateurs consacrent à
ce Mars-là leur sceptre et leur couronne; que des statues de bronze
d'eux-mêmes et de ceux qui reçoivent les ornements du triomphe soient
érigées sur le forum; que, si l'on récupère des enseignes tombées aux
mains de l'ennemi, on les place dans le temple ; que les commandants de
cavalerie en charge célèbrent une fête devant les marches; que ceux qui
auront opéré le census y plantent un clou; que la fourniture des chevaux
engagés dans la course et la garde du temple puissent être adjugées aussi
aux sénateurs, comme cela avait été établi pour le temple d'Apollon et
pour celui de Jupiter Capitolin. Auguste fit la dédicace du temple confo
rmément à ce statut . . .»6.
5 Suet., Aug., 29,2 : Aedem Martis bello Philippensi pro ultione paterna suscepto vove-
rat. Sanxit ergo ut de bellis triumphisque hic consuleretur senatus provincias cum imperio
petituri hinc deducerentur, quique victores redissent hue insignia triumphorum inferrent.
6 Dio, 55,10,2-5 : . . ."Αρει, εαυτόν δέ καί τους εγγονούς, οσάκις αν έθελήσωσι, τους τε
έκ των παίδων έξιόντας καί ές τους έΦήβους εγγραφομένους έκεισε πάντως άΦικνεΐσθαι,
καί τους έπί τας αρχάς τάς έκδήμους στελλομένους εκείθεν άΦορμάσθαι, τάς τε γνώμας
τάς περί των νικητήριων έκεϊ την Βουλήν ποιεϊσθαι, καί τους πέμψαντας αυτά τφ "Αρει
τούτφ και το σκήπτρον καί τον στέΦανον άνατιθέναι, καί εκείνους τε καί τους άλλους τους
τάς έπινικίους τιμάς λαμβάνοντας έν τη αγορά χαλκούς ϊστασθαι, άν τέ ποτέ σημεία στρα
τιωτικά ές πολεμίους άλόντα άνακομισθή, ές τον ναον αυτά τίθεσθαι, καί πανήγυρίν τίνα
προς τοις άναβασμοΐς αύτοΰ υπό των αεί ίλαρχούντων ποιείσθαι, ήλόν τε αύτω υπό των
τιμητευσάντων προσπήγνυσθαι, καί τήν τε παράσχεσιν των ϊππων των ές την ίπποδρομίαν
άγωνιουμένων καί την τοΰ ναοϋ Φυλακην καί βουλευταΐς έργολαβεΐν έξεΐναι, καθάπερ έπί
τε τοΰ Απόλλωνος και έπί του Διός τοΰ Καπιτωλίον ένενομοθέτητο.
254 MARIANNE BONNEFOND
Les dispositions liées à la guerre
Reprenons pour commencer les prescriptions de la lex templi rela
tives à la guerre, puisqu'elles sont les plus connues et posent en appa
rence peu de problèmes. Elles présentent en outre une grande cohérenc
e, les pratiques qu'elles instaurent se rapportant toutes à la préparat
ion et à la célébration de la guerre victorieuse.
Concernant les séances du Sénat, il est prévu que celles qui seront
consacrées aux guerres et aux triomphes se tiendront dans le temple.
Ainsi sont mis en relation un sujet de délibération et un local particul
ier, et cette amorce de spécialisation constitue une nouveauté par rap
port aux pratiques de l'époque républicaine. Jusque-là en effet, lorsque
le Sénat ne se réunissait pas comme d'ordinaire dans la curie, le temple
dans lequel il s'assemblait n'était pas choisi en fonction de la question à
débattre, mais de tout autres critères, eux-mêmes variables7. Une nou
veauté limitée, toutefois : car les séances consacrées à ces questions,
justement, échappaient en partie à la règle. Appien écrit ainsi à propos
de la séance de 149 au cours de laquelle fut votée la guerre contre Car
thage : «Le Sénat se réunit au Capitole, comme d'habitude lorsqu'il
s'agissait de la guerre {περί πολέμου σκοπεΐν)». L'indication ne doit pas
être prise au pied de la lettre, car nombreux sont les cas de séances de
ce type tenues en d'autres lieux, la curie notamment; mais ce qu'elle
signifie avant tout, c'est que le Capitole est un espace affecté d'une for
te valeur symbolique, comme en témoignent ses autres fonctions. C'est
là notamment que se déroulent les actes religieux et politiques du pre
mier jour de l'année, là que sont affichés les textes des traités passés
avec des cités ou des peuples étrangers, là qu'aboutit la procession
triomphale. Auguste, en prescrivant de tenir les séances relatives à la
guerre dans le temple de Mars Ultor n'innove pas réellement; il effec
tue seulement un transfert de fonction au détriment du Capitole, privé
ainsi d'un aspect de sa vocation. Cette entreprise de dépossession va
d'ailleurs beaucoup plus loin, comme on le verra, et elle n'a pas échap
pé aux historiens modernes8. Mais déjà apparaît un trait original de la
7 Cf. M. Bonnefond, Espace, temps et idéologie : le Sénat dans la cité romaine républi
caine, dans DArch, 1983, p. 37-44. Texte d'Appien : Lib. 75.
8 L. R. Taylor et R. T. Scott, Seating space in the Roman Senate and the senatores
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 255
politique édilitaire d'Auguste, dont on va rencontrer d'autres indices :
l'utilisation des édifices comme moyens de rendre concrètement sensi
ble un message idéologique.
Le cas des séances consacrées aux triomphes est un peu différent.
À l'époque républicaine, celles-ci ne pouvaient se tenir dans n'importe
quel local, mais pour des raisons qui tiennent non pas aux édifices eux-
mêmes, mais aux personnes qui prennent part aux débats. Les demand
es de triomphe étant présentées par les généraux eux-mêmes, qui
auraient perdu, en franchissant le pomerium, Yimperium dont ils
avaient besoin pour célébrer la cérémonie, les sénateurs devaient en
quelque sorte venir à eux, et s'assembler à l'extérieur de la ville. C'était
alors tantôt le temple d'Apollon, tantôt le temple de Bellone voisin, qui
abritait la séance. Mais aucun de ces temples ne jouissait de fonctions
comparables à celles du Capitole, et rien ne les prédisposait à abriter ce
type de séances, sinon des raisons d'ordre matériel. Et le fait qu'elles se
déroulent indifféremment dans l'un ou dans l'autre temple confirme
que le lieu de réunion n'a pas ici une valeur symbolique. Ceci fait appar
aître, par contraste, le caractère novateur de la règle édictée par
Auguste pour ces séances : Suétone, en écrivant «aussi décida-t-il ...»
précise bien que s'établit un lien entre la nature du temple de Mars
Ultor et la décision d'y attirer ces séances, et ce lien est évidemment la
charge symbolique de l'édifice : cette fonction doit permettre à tous, et
aux sénateurs en particulier, d'en rester conscients. Innovation d'autant
plus remarquable qu'elle semble unique : rien d'autre n'a changé, à
notre connaissance, dans les usages concernant les lieux de réunion du
Sénat9.
Le transfert au temple de Mars Ultor des séances consacrées aux
débats sur les triomphes peut paraître audacieux à un autre égard : le
temple est situé à l'intérieur de la ligne pomériale. Auguste aurait-il
contrevenu à une tradition religieuse qui paraît si forte? En fait un tex
te de Suétone, qui présente le seul cas attesté de séance réunie dans le
temple de Mars Ultor, permet de comprendre comment devaient se
concilier respect de la tradition et abandon de la pratique de l'époque
républicaine. C'est le passage de la vie de Caligula relatif à sa campa-
pedarii, dans TAPA, 100, 1969, p. 560; L. R. Taylor, The Divinity . . ., p. 202; J. R. Fears,
The cult of Jupiter and Roman imperial ideology, dans ANRW, 11,17,1, 1981, p. 60-63.
9 Cf. R. Talbert, The Senate of Imperial Rome, Princeton, 1984, p. 113-120.
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MARIANNE BONNEFOND
gne contre les Germains : désirant tirer gloire de la soumission sponta
née du fils du roi des Bretons chassé par son père, l'empereur «écrivit
à Rome une lettre grandiloquente, comme si l'île tout entière avait été
soumise, et ordonna à ses courriers d'aller en voiture jusqu'au forum et
à la curie, et de ne délivrer la lettre aux consuls que dans le temple de
Mars, devant un Sénat nombreux»10. La suite confirme qu'il attendait
des sénateurs qu'ils lui décernent le triomphe - il organise les préparat
ifs en Gaule - : ces délibérations ayant lieu en l'absence de l'intéressé,
à la différence de ce qui se passait sous la République, il n'est plus
nécessaire de tenir la séance extra pomerium. Et cette pratique s'était
instaurée à l'époque d'Auguste : les triomphes conférés à Tibère le
furent dans ces conditions.
Revenons à la lex templi. Une autre disposition prévoit que le tem
ple de Mars soit le point de départ de ceux qui, revêtus de l'imperium,
quittent Rome pour leur province. J. H. Croon remarque qu'à cet égard
provinces sénatoriales et provinces impériales sont placées sur le même
plan, ce qui signifierait que Mars Ultor n'est pas conçu seulement com
me le dieu de la guerre, mais aussi comme le protecteur de l'empire11.
Mais cette vision des choses nous paraît contestable, car en fait c'est
plus sur les aspects belliqueux de la gestion de l'empire que sur ses
aspects pacifiques que cette règle met l'accent.
Que signifie-t-elle précisément? Ni Suétone ni Dion Cassius ne ment
ionnent de rite particulier : mais si l'on compare avec ce qu'était la
cérémonie de départ du général à l'époque républicaine, on peut devi
ner les intentions d'Auguste, et constater leur grande cohérence. C'est
chez Tite-Live qu'on trouve les indications les plus détaillées; elles
concernent le départ des magistrats - consuls et préteurs -, puisqu'à
l'époque que couvre le récit livien, magistrature et promagistrature ne
sont pas encore détachées l'une de l'autre. Ceux-ci, revêtus du paluda-
mentum, se rendent au Capitole pour prononcer des vota, prennent les
auspices de départ et, accompagnés d'un cortège de citoyens qui les
escortent jusqu'aux murs de la ville, partent directement rejoindre
leurs armées. On peut laisser de côté la question des auspices, d'une
10 Suet., Calig., 44,2 : Quasi universa tradita insula, magnificas Roman litteras misit,
monitis speculatoribus ut vehiculo ad forum usque et curiam pertenderent, nee nisi in aede
Martis, ac frequente senatu, consulibus traderent.
11 J. H. Croon, Ideologie des Mars Kultus unter dem Principat und ihre Vorgeschichte,
dans ANRW, 11,17,1, 1981, p. 257-258.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 257
part parce qu'ils sont rarement mentionnés, d'autre part parce que le
fait qu'ils ne puissent plus être pris intra urbem par les promagistrats
depuis que Yimperium militiae est revêtu séparément de Yimperium
domi n'a apparemment pas modifié le déroulement de la cérémonie de
départ12.
Le but de la cérémonie est évidemment d'appeler la protection de
Jupiter Capitolin sur l'armée : c'est le sens des vota; et, en vertu de l'ha
bituelle conception contractuelle des rapports entre la cité et ses dieux,
ceux-ci sont honorés par des dons du général victorieux à son retour.
Ce lien entre les vota et les dona est très clairement exprimé dans le
célèbre discours que Tite-Live prête à Servilius, analysant devant le
peuple la signification du triomphe pour désarmer l'opposition de ceux
qui entendaient de refuser à Paul-Émile : «Vos ancêtres ont placé les
dieux à l'origine et à la conclusion de toutes les grandes entreprises. Le
consul ou le préteur, partant vers sa province avec ses licteurs en palu-
damentum, prononce au Capitole des vœux pour la guerre; victorieux,
la guerre terminée, il revient pour triompher au même Capitole, et
apporter aux mêmes dieux, auxquels il avait adressé les vœux, les pré
sents qu'ils ont mérités»13. On y apprend aussi que les vœux ne sont pas
adressés seulement à Jupiter, ce qu'un autre texte indique explicit
ement 14, et que les dons qui leur correspondent sont offerts à l'occasion
du triomphe. Ces deux éléments permettent une interprétation de la
règle édictée par Auguste, sachant qu'il prescrit aussi qu'une partie de
la cérémonie triomphale devra se dérouler dans le temple de Mars
Ultor : si les généraux doivent en faire leur point de départ, c'est parce
qu'ils y prononceront des vœux, faisant de Mars Ultor l'un des protec
teurs de leur entreprise.
En effet, contrairement à ce qui se passe dans le cas des séances
du Sénat, il ne semble pas que le Capitole ait perdu sa fonction anté-
12 Sur ces questions, A. Magdelain, Recherches sur l'imperium. La loi curiate et les
auspices d'investiture, Paris, 1968, p. 51-57. Textes indiquant que la cérémonie reste iden
tique après Sylla : Cic, Verr., 2,5,34; Caes., BC, 1,6,6; Plin., Panég., 5,2-3.
13 Liv., 45,39,11 : Maiores vestri omnium magnarum rerum et principia exorsi a dis
sunt et finem statuerunt. Consul proficiscens praetorve paludatis lictoribus in provinciam et
ad bellum vota in Capitolio nuncupat; victor perpetrato bello eodem in Capitolium trium-
phans ad eosdem deos quibus vota nuncupavit merita dona portons redit.
14 Liv., 42,49,6 : Triumphantemne mox cum exercitu victore scandantem in Capitolium
ad eosdem deos a quibus proficiscatur visuri, an. . .
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rieure de point de départ : un passage du Panégyrique de Trajan le
montre «montant au Capitole, comme le veut la tradition», avant son
départ pour la Germanie15. Dans un domaine où la tradition était autre
ment solide et contraignante que dans celui des pratiques délibératives
du Sénat, Auguste a préféré à la dépossession la méthode plus modérée
et plus discrète du dédoublement, imposant aux généraux qui quittaient
la ville de prononcer leurs vœux à la fois au Capitole et au temple de
Mars Ultor, mais faisant de ce dernier l'ultime étape avant le départ
véritable, ce qui était un moyen sournois de lui accorder une préémi
nence de fait sur le Capitole.
Les dispositions de la lex templi concernant le triomphe forment
évidemment un tout avec les précédentes, et c'est pourquoi Dion Cas-
sius et Suétone, quoique l'ordre d'exposition qu'ils suivent diffère dans
le détail, les énoncent ensemble. Le second indique que le triomphateur
doit déposer dans le temple de Mars Ultor les insignia triumphorum; le
premier précise qu'il s'agit du sceptre et de la couronne. La question
qui se pose est de savoir dans quelle mesure ces innovations affectent
le déroulement de la cérémonie traditionnelle du triomphe, et quels
rapports elles créent entre Mars Ultor et Jupiter Optimus Maximus.
Remarquons d'abord que les triomphes célébrés postérieurement à
la dédicace du temple de Mars Ultor et pour lesquels les textes donnent
des indications topographiques aboutissent tous au Capitole. Tibère,
célébrant sa victoire sur les Pannoniens et les Dalmates, descend de son
char pour s'agenouiller devant Auguste avant de monter au Capitole;
Claude dans son triomphe sur les Bretons se conforme à la tradition,
dit Dion Cassius, et même gravit à genoux les marches conduisant au
Capitole; le triomphe de Vespasien et Titus, enfin, s'y termine égale
ment16. Malheureusement, aucun de ces textes n'est assez précis pour
permettre de répondre à la question de l'itinéraire de la procession
triomphale: Auguste a-t-il ou non imposé au triomphateur un détour
par le temple de Mars Ultor comme il l'a imposé pour le cortège de
départ du général?
C'est la question des insignes qui va suggérer la solution. Les
auteurs anciens sont unanimes sur leur symbolique : Tite-Live présente
15 Plin., Panég., 5,2-3 : cum ad exercitum proficisceris Ubi ascendenti de more Capito-
lium. . .
16Suet., Tib., 20,1; Dio, 60,23,1; Joseph, Β!, 7,123-157.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 259
le triomphateur comme «Iovis Optimi Maximi ornatu decoratus», Juvé-
nal le décrit comme «in tunica Iovis», Servius désigne le sceptre et la
tunica palmata comme les «insignia Iovis»17. L'obligation faite désor
mais au triomphateur de déposer dans le temple de Mars Ultor cet
ornatus, qui pendant toute la durée de la célébration l'assimile à Jupit
er, serait difficilement compréhensible si cet acte s'intégrait dans la
cérémonie triomphale elle-même, car il signifierait un détournement
radical de sa signification. Comme aucun des textes qui décrivent des
triomphes antérieurs à l'époque d'Auguste n'indique ce qu'il advient
des insignes mais que par contre persiste l'usage pour le triomphateur
de déposer in gremio Iovis Optimi Maximi la branche de laurier qu'il a
portée dans sa main droite tout au long de la cérémonie18, on peut,
semble-t-il, interpréter la disposition introduite par Auguste de la façon
suivante : elle consisterait pour le triomphateur, une fois achevée la
cérémonie triomphale, et en quelque sorte à titre privé, à faire don à
Mars Ultor des insignes triomphaux. On sait que certains d'entre eux
pouvaient être portés à nouveau, par ceux qui avaient été honorés d'un
triomphe, lors des jeux ou des fêtes publiques, et que ce privilège fut
restreint à l'époque impériale19. Il est donc vraisemblable qu'Auguste,
sans modifier le déroulement du triomphe, a exigé des triomphateurs
qu'une fois celui-ci terminé, ils se rendent au temple de Mars Ultor
pour confier les insignes à la garde du dieu, au lieu de les conserver
chez eux. C'est une manière adroite de les contraindre à manifester que
c'est à lui qu'ils doivent leur succès tout autant qu'à Jupiter, sans alté
rer aucunement la cérémonie triomphale elle-même.
Si l'on se souvient qu'à partir du règne d'Auguste les seuls géné
raux honorés d'un triomphe font partie de la famille impériale, on ver
ra en outre dans cette mesure l'expression du caractère dynastique du
nouveau régime.
Ce qui est intéressant ici, c'est la méthode employée par Auguste :
désirant tout à la fois récupérer l'idéologie triomphale au profit du
17 Liv., 10,7,9-10 : Eos viros quod vos sellis curulibus, toga praetexta, tunica palmata et
toga pietà et corona triumphali laureaque honoraritis . . . Qui Iovis Optimi Maximi ornatu
decoratus curru aurato per urbem vectus in Capitolium ascendent . . .; Juv., 10,38 : in tuni
ca Iovis; Serv., Eclog., 10,27 : triumphantes qui habent omnia Iovis insignia, sceptrum, pal-
matam . . .
18
Sur cette tradition Silius, 15,117-120; Pacatus, Panég. 9,5. Et sur sa persistance pos
térieurement à Auguste : Plin., NH, 15,133-134; Suet., Dom., 6,2.
19 Cf. Mommsen, Droit public romain, II, p. 78-81. (désormais abrégé en DPR).
260 MARIANNE BONNEFOND
régime qu'il instaurait, et respecter une tradition religieuse si essentiell
e dans la vie politique de la République, il a réussi sans modifier les
apparences rituelles, et en mettant à profit les lacunes qu'elles comport
aient - s'il est vrai que rien n'était prévu concernant le devenir des
insignes triomphaux -, à détourner au profit de Mars Ultor une partie
des attributions de Jupiter Capitolin.
La dernière des dispositions de la lex templi relatives à la célébra
tion de la guerre victorieuse prescrit d'ériger dans le forum d'Auguste
des statues des triomphateurs et de ceux qui auront reçu les ornements
du triomphe. Un passage des Annales de Tacite montre Néron convo
quant le Sénat (probablement dans le temple, puisque le texte dit «com
me s'il allait exposer des faits de guerre»), pour faire accorder les hon
neurs du triomphe à trois personnages, et leur faire élever des statues
triomphales «in foro», c'est-à-dire sans aucun doute dans le forum
d'Auguste20. Ces statues viendraient s'ajouter à celles, déjà présentes,
des summi viri de la République, et à cet égard le forum d'Auguste est
posé en rival, et peut-être même en héritier, de l'area Capitolina21 : on
sait que celle-ci s'était peuplée à l'époque républicaine de statues éle
vées par les membres de la nobilitas à leurs glorieux ancêtres, et qu'Au
guste les fit transporter au Champ de Mars22. La raison avancée par
Suétone pour ce transfert - l'étroitesse des lieux - pourrait bien en di
ssimuler une autre : le désir de faire du forum le seul espace du centre
de la ville voué à l'exaltation des grands hommes du passé, et, en ins
taurant ce monopole, de marginaliser le Capitole. On remarque aussi
que le forum d'Auguste comportait des statues des fondateurs et ancêt
res légendaires de Rome : Énée et les rois albains, Romulus, qui sont
comme le pendant des statues divines dressées sur l'area Capitolina.
Mais la présence, à côté de ces trois groupes de statues, d'un quatrième
constitué par celles des ancêtres directs d'Auguste donne à l'ensemble
une connotation idéologique bien précise, et concrétise visuellement la
20 Tac, Ann., 15,72,1 : Turn, quasi gesta bello expositurus, vocat senatum et triumphale
decus Petronio Turpiliano, consulari, Cocceio Nervae, praetori designato, Tigellino, praefec-
to praetori, tribuit, Tigellinum et Nervam ita extollens ut, super triumphale in foro imagin
es, apud palatium quoque effigies eorum sisteret.
21 La remarque en a déjà été faite par Fears, The cult of Jupiter . . ., p. 62.
22 Suet., Callig. 34,2. Sur les statues qui peuplaient l'area Capitolina, Mommsen, DPR,
II, p. 92, η. 1 et Platner et Ashby, Topographical Dictionnary of Ancient Rome, p. 49.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 261
nature fondamentalement monarchique du régime augustéen23. S'y
ajoute un détail significatif : ceux qui recevront les ornements du
triomphe ne laisseront un témoignage de leur gloire que sur le forum;
par contre les triomphateurs, c'est-à-dire les membres de la famille
impériale, jouissent du privilège supplémentaire de déposer dans le
temple même les insignes triomphaux. La nouvelle hiérarchie politique
est ainsi matérialisée : lui correspond une très explicite hiérarchisation
des espaces.
Un article de la lex templi, que Dion Cassius est le seul à mentionn
er, prévoit que les enseignes reprises à l'ennemi seront placées dans le
temple. Cette disposition vise à faire de ce qui a justifié sa construction
- le retour des enseignes restituées par les Parthes - sa vocation perman
ente. Cette question est liée à celle des dépouilles, sur laquelle on
reviendra plus loin, dans la partie chronologique de cette étude. Signa
lons seulement l'application «déviante» que fit Caligula de cette règle
après avoir fait assassiner Lepidus. «Il fit consacrer à Mars Ultor, écrit
Suétone, en y joignant une inscription, trois glaives préparés contre
lui». Plus intéressante est la version de Dion Cassius : «Pour célébrer sa
mort, il distribua de l'argent aux soldats, comme s'il avait vaincu des
ennemis, et envoya trois glaives à Mars Ultor, à Rome»24. Les glaives
sont assimilés à des enseignes et traités comme tels, car la répression
politique est déguisée en victoire sur l'ennemi extérieur. Déviation
qu'autorisait en fait la double nature de Mars Ultor, garant de la victoi
re tout autant sur la dissenssion interne que sur l'adversaire du de
hors.
Là encore, l'intention est nette : concurrencer Jupiter dans l'une de
ses fonctions, attirer du Capitole au temple de Mars un rite qui exprime
l'invincibilité de Rome.
Cette constante volonté de supplanter le Capitole dans ses fonc
tions destinées à exalter la guerre victorieuse apparaît aussi dans des
initiatives ponctuelles, comme celle de faire prêter à des princes barba
res le serment de respecter la paix et leurs engagements dans le temple
23 Cf. H. T. Rowell, The Forum and funeral imagines of Augustus, dans TAPA, 17,
1940, p. 131-143.
24 Suet., Callig., 24,6 : très gladios in necem suam praeparatos Marti Ultori addii elogio
consecravit.
Dio 59,22,7 : και τοις τε στρατιώταις όργύριον έπί τουτφ, καθάπερ πολεμίων τίνων
κεκρατηκώς, έδωκε και ξιφίδια τρία τω "Αρει τω Τιμωρφ ές την 'Ρώμην έπεμψε.
262 MARIANNE BONNEFOND
de Mars Ultor. C'est faire du dieu le garant des traités, et lui conférer
l'une des attributions de Jupiter, illustrée par l'affichage au Capitole
des textes des traités conclus «presque depuis les origines de la ville»,
écrit Suétone à propos de la restauration que fit Vespasien de ces «trois
mille tables de bronze»25.
Ainsi, l'accomplissement au temple de Mars Ultor d'un certain
nombre d'actes symboliques liés à la guerre, autrefois effectués au
Capitole, entraîne tantôt un transfert, tantôt un partage de fonctions
entre Jupiter et Mars Ultor, et donc un effacement relatif de la place
du premier dans ce domaine particulier de la vie civique. Mais on va
découvrir, en examinant les autres articles de la lex templi que la voca
tion de l'édifice est d'une plus grande ampleur, et que s'établit là aussi,
mais de manière plus subtile, une concurrence avec le Capitole.
Les autres fonctions du temple
Toutes les dispositions que nous venons d'analyser, et qui forment
un ensemble cohérent, sont énoncées dans le texte de Dion Cassius à la
suite les unes des autres, et dans un ordre qui correspond à la succes
sion logique des événements : départ en campagne, délibération sur la
guerre et le triomphe, célébration puis commémoration de la victoire.
Celles que nous allons étudier maintenant sont rejetées à la fin de l'ex
posé, sauf une. Et justement la place de celle-ci dans l'énumération
rend son interprétation aléatoire.
Revenons au texte: «Que lui-même et ses descendants s'y rendent
autant de fois qu'ils le voudront, et que ceux qui quittent le groupe des
enfants pour être inscrits parmi les jeunes gens y aillent sans except
ion». Qui sont «ceux qui quittent le groupe des enfants»? Si l'on s'en
tient strictement à la formulation, on peut comprendre qu'il s'agit de
tous les fils de citoyens sans distinction. C'est le parti que choisit L. R.
Taylor, écartant résolument, mais sans argument solide, l'autre hypot
hèse, selon laquelle cette mesure ne concernerait que les enfants de la
famille impériale26. La construction de la phrase en effet, qui rejette à
la fin le verbe dont les deux groupes - Auguste et ses descendants d'une
25 Suet., Vesp., 8,5.
26 L. R. Taylor, The Divinity . . ., p. 201, n. 47.
LE
CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 263
part, ceux qui sortent de l'enfance d'autre part - sont grammaticale
ment les sujets, et établit un balancement par des compléments circons
tanciels parallèles - «aussi souvent qu'ils le voudront», «sans excep
tion» -, permet cette interprétation restrictive, et cet argument vient
s'ajouter à celui de l'ordre d'exposition des articles de la lex templi.
On ne peut pas écarter ces objections à la légère, car c'est la signi
fication générale de la lex templi qui est en jeu. Mais deux arguments
me paraissent donner raison à L. R. Taylor. D'abord la signification,
que nous éluciderons plus loin, du rite de la plantation du clou, ensuite
l'économie de la fin du texte, dans laquelle sont groupés des articles
dont les dispositions concernent soit l'ensemble du corps civique, soit
certaines de ses parties, mais les impliquent par le biais d'actes, ou de
cérémonies, de caractère collectif. Ici au contraire il s'agit d'un rite
individuel, comparable en cela à ceux que tout membre de la famille
impériale peut accomplir spontanément dans le temple27.
Considérons donc que c'est l'ensemble des jeunes citoyens qui est
concerné. Il est prévu qu'ils se rendent au temple de Mars Ultor lors
qu'ils «quittent le groupe des enfants pour être inscrits parmi les jeunes
gens». C'est sans aucun doute à la prise de la toge virile que cette dispos
ition renvoie. Dion Cassius emploie en effet la même expression, ες
τους έφηβους εγγράφει ν, à propos de Caius Caesar, puis d 'Agrippa Pos-
tumus, en précisant pour le premier qu'il reçut en même temps le droit
d'assister aux séances du Sénat. Or Auguste lui-même évoque cet événe
ment dans les Res Gestae en ces termes : « Dès qu'ils furent conduits au
forum (il s'agit de Caius et Lucius), le Sénat décréta qu'ils assistent aux
séances»28. On sait que l'expression in forum deducere désigne couram
ment l'introduction du nouveau citoyen dans les affaires publiques, au
moment où il revêt la toge virile.
En quoi la cérémonie traditonnelle se trouve-t-elle modifiée par
cette nouvelle disposition? Les nombreux textes qui la font connaître
nous apprennent qu'elle avait un double caractère, privé - la bulle et le
prétexte, symboles de l'enfance, étaient consacrées aux lares -, et
27 On voit ainsi l'empereur Claude sacrifiant à Mars Ultor au moment où est arrêté
un conspirateur: Suet., Claud., 13,1.
28 Dio, 55,22,4 : δ τε Αγρίππας ές έφηβους . . . έσεγράφη.
9,9 : ό Αύγουστος είς τους εφήβους τον Γαίον έταξε και ές το βουλευτηριον άμα εισήγαγε.
RG, 14 : Et ex eo die quo deducti sunt in forum ut intéressent consiliis publicis decrevit
senatus.
264
MARIANNE BONNEFOND
public : le jeune homme se rendait au Capitole pour y sacrifier, notam
ment à Iuventas, puis était conduit au forum, ce qui le plongeait imméd
iatement dans la vie civique. Valère-Maxime rapporte le cas exemplair
e du jeune Cotta, qui par piété filiale entama un procès à Carbo «le
jour-même où il revêtit la toge virile, aussitôt qu'il fut descendu du
Capitole »29. Auguste aurait-il remplacé le sacrifice au Capitole par un
sacrifice au temple de Mars Ultor? En fait un passage de Suétone mont
re que le rite du Capitole subsiste, ce qui n'est pas pour nous surpren
dre : il rapporte qu'à cause de sa santé fragile le jeune Claude «quand il
prit la toge virile fut porté en litière au Capitole, vers le milieu de la
nuit, sans aucune solemnité»30. Le passage au temple de Mars est donc
venu s'intégrer dans la cérémonie, sans que le Capitole soit dépossédé
de sa fonction antérieure. Mais cette innovation place l'édifice augus-
téen sur un pied d'égalité avec lui, et en fait un autre centre non plus
seulement des activités et des rites liés à la guerre, mais, plus large
ment, de la vie civique, puisqu'il sacralise, l'intégration du nouveau
citoyen dans la communauté.
Cependant la formulation du texte ne manque pas d'intriguer : que
signifie cette inscription sur des listes de jeunes gens? Il s'agit très pro
bablement des tabulae iuniorum, ces registres de mobilisables mention
nés par Tite-Live et Polybe pour le IIIe siècle. Révisés régulièrement par
les censeurs, ils étaient certainement mis à jour annuellement31, et il se
peut que cette opération se soit faite au moment des Liberalia, lors-
qu'avait lieu la prise de la toge virile. C'est ce que suggère un texte de
Denys d'Halicarnasse dans lequel l'historien, qui dit tirer ses informat
ions des Annales de L. Piso, explique que Servius Tullius, désireux de
connaître le nombre des habitants de la cité, «et de ceux qui naissaient,
de ceux qui mouraient, et de ceux qu'on inscrivait parmi les hommes»
- ces derniers sont décrits plus loin comme l'effectif mobilisable -,
obligeait à déposer une pièce de monnaie dans le trésor de Junon Luci-
na pour chaque naissance, dans celui de Vénus Libitina pour chaque
décès, et dans celui de Iuventas pour chaque passage à l'âge adulte.
29 Cf. les textes rassemblés dans la RE, s.v. toga et surtout tironicium fort notamment
Serv., 5,40; APP, BC, 4,30; Denys 4,15,5; Aug., Civ. D.., 4,11 ; Val.-Max., 5,4,4.
30 Suet., Claud., 2,5 : Togae virilis die circum mediam noctem sine solemni officio lecti-
ca in Capitolium latus est.
31 Liv., 24,18,7; Pol., 2,23,9. Sur leur révision annuelle : Mommsen, DPR, IV, p. 90, 92;
Cl. Nicolet, Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, Paris, 1976, p. 114.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 265
Peu importe l'historicité de ces détails : ils permettent de penser qu'il
existe un lien entre la cérémonie religieuse et l'inscription sur les listes
d'adsidui. Voilà qui suggère un hypothèse intéressante du point de vue
de la topographie : ces listes, puisqu'elles faisaient partie des archives
des censeurs, étaient certainement déposées à l'atrium Libertatis, édifi
ce dont on a montré ailleurs qu'il se situait sur l'ensellement qui, avant
que les travaux de l'époque trajanienne ne l'aplanissent, reliait le Capit
ole au Quirinal : donc à proximité immédiate du forum d'Auguste32.
En admettant que ce bâtiment ait conservé sa fonction après les tra
vaux d'Asinius Pollion, on pourrait supposer que c'est là que se ren
daient les jeunes gens en même temps qu'au temple de Mars Ultor pour
accomplir l'acte administratif qui officialisait leur introduction dans le
corps civique. Aux motifs d'ordre idéologique qui justifiaient le rite -
très certainement un sacrifice -, s'ajouteraient des raisons d'ordre
topographique.
Ces deux ordres de raisons justifient aussi le rite de la plantation
du clou instauré par la lex templi : « Que ceux qui auront opéré le cen
sus y plantent un clou». Ce rite rappelle évidemment celui du clavus
annalis du temple de Jupiter Capitolin, que Tite-Live décrit dans ce tex
te bien connu, où, à propos de la nomination en 363 d'un dictator davi
figendi causa pour écarter une peste, il tente d'en rendre compte en
évoquant notamment les recherches de L. Cincius. On a depuis long
temps reconnu que l'historien confond ici deux traditions, celle de la
plantation extraordinaire du clou en cas de peste ou de troubles polit
iques ou sociaux, et qui a une valeur expiatoire, et celle de la plantation
annuelle, qui relève du comput33. Confusion qui traduit, et c'est cela
qui nous intéresse, la perplexité des contemporains d'Auguste devant
un rite tombé en désuétude et devenu obscur. Ainsi s'explique, comme
l'avait déjà remarqué A. Momigliano34, qu'Auguste ait pu le ressusciter
et le transférer au temple de Mars Ultor. Mais son intention dépasse
sans aucun doute la simple remise en vigueur d'une très ancienne tra-
32Denys, 4,15,5; cf. M. Bonnefond, Le Sénat républicain dans /'atrium Libertatis?,
dans MEFRA, 91, 1979, p. 601-622.
33 Liv, 7,3,5-8. Cf. J. Heurgon, L. Cincius et la loi du clavus annalis, dans Athen, 42,
1964, p. 432-437.
34 A. Momigliano, Richerche sulle magistrature romane, dans BCAR, 58, 1930, p. 29-42 :
« Dictator clavi figendi causa ».
266
MARIANNE BONNEFOND
dition, qu'il aurait détournée au profit de «son» temple : il en a vérit
ablement fait une réinterprétation.
Le rite en effet doit être accompli par «ceux qui auront opéré le
census-» (oi τιμητεύσαντες), c'est-à-dire au moment de la clôture du lus
trum. Or ce dernier consiste en un suovetaurile effectué par les cen
seurs au Champ de Mars, en présence de l'armée nouvelle, en accomp
lissement des vœux prononcés par leurs prédécesseurs; en même
temps sont formulés de nouveaux vœux, appelant sur la population
civique la protection de Mars et promettant un nouveau sacrifice à la
fin du prochain census 35. Or cette cérémonie, que Valère-Maxime décrit
à propos de la censure de Scipion Émilien, est accomplie dans les
mêmes formes à l'époque d'Auguste, comme l'atteste un texte de Suéto
ne sur lequel on va revenir36. Sa signification la rapproche de celle de
la plantation du clou : les deux rites marquent le passage d'une période
à une autre : un lustrum, au sens chronologique du mot, pendant lequel
le corps civique va vivre selon la répartition faite par les censeurs; ils
jalonnent le temps civique. En même temps, ils «sanctifient», le census
en appelant la protection de Mars.
S'y ajoute le fait que le lustrum devient avec Auguste un monopole
de l'empereur. À la fin du dernier census de son règne, alerté par un
présage qu'il interprète comme annonçant sa mort prochaine, Auguste
renonce à prononcer les vœux et charge son collègue Tibère de le faire,
rapporte Suétone : signe qu'il entendait accomplir le prochain, et qu'il
conçoit la fonction censoriale comme revenant naturellement à l'empe
reur. Comme la formulation des vœux, la plantation du clou est certa
inement un acte dévolu à l'empereur seul, et destiné à manifester que la
communauté civique est virtuellement entre ses mains.
Le rite du clou célébrant l'accomplissement du census établit donc
un lien triangulaire entre Mars Ultor, l'empereur et le populus. En pla
çant ainsi la refondation périodique de la cité, puisque tel est le sens du
census, sous la protection d'une divinité dynastique, Auguste fait encore
une fois de Mars Ultor le concurrent de Jupiter Capitolin, mais de
façon bien plus fondamentale, puisque ce ne sont plus seulement les
généraux qui sont en cause, mais le corps civique tout entier, et que
Jupiter était étranger au census.
» Mommsen, DPR, IV, p. 95.
36Suet., Aug. 97,1.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 267
Notons ici encore que s'établit entre le temple de Mars Ultor et les
censeurs un lien d'ordre topographique : puisque la plantation du clou
marquait la fin des opérations censoriennes, elle devait être contempor
aine du dépôt des nouvelles listes de citoyens à l'atrium Libertatis voi
sin.
Chaque citoyen entretient ainsi avec Mars Ultor un double rapport,
individuel lorsqu'il dépouille la toge prétexte, collectif lorsque le census
lui assigne sa place dans la hiérarchie civique. C'est sur cet aspect
qu'insistent les autres dispositions de la lex templi : elles visent à éta
blir, par le moyen de rites ou d'actes matériels, une relation entre le
temple et une partie du corps civique : les ordres supérieurs.
Les chevaliers, d'abord. «Que les commandants de cavalerie en
charge (οί άεΐ ίλαρχοΰντες) célèbrent une fête (πανήγνρις) devant les mar
ches (du temple)». S'il ne fait pas de doute que ces commandants de
cavalerie sont les seviri equitum, placés à la tête des six turmae en vertu
de la réorganisation effectuée par Auguste37, la nature et le sens de cet
te «fête» ne sont pas aussi aisés à comprendre. Retenons pour com
mencer que le contexte impose, nous semble-t-il, de considérer ici les
seviri non pour eux-mêmes, mais comme les représentants et les inter
prètes des équités : les actes et les rites prescrits par ces derniers arti
cles de la lex templi obéissent tous à ce principe de la médiation38. En
outre, le terme de πανήγορις, aussi imprécis soit-il, évoque un rassemble
ment. Dans quelles circonstances les équités constitués en turmae peuv
ent-ils être rassemblés sur le forum d'Auguste, au pied du temple?
L. R. Taylor songeait aux Ludi Martiales ou aux Ludi Sevirales39. La
première hypothèse est peu convaincante, car on ne voit guère pour
quoi des dispositions spéciales auraient été prises pour les chevaliers en
cette occasion, et d'ailleurs les textes qui mentionnent ces jeux sont
muets sur ce point. La seconde est plus séduisante, dans la mesure où
les Ludi Sevirales concernent spécifiquement les seviri equitum et où,
bien que leur première mention soit postérieure d'un siècle et demi à la
lex templi*0, leur création pourrait remonter à l'époque augustéenne et
être liée à cette modification des cadres de l'ordre équestre.
On pourrait cependant avancer une autre interprétation plus cohé-
37 Textes dans Mommsen, DPR, VI.2, p. 124-127.
38 Ceci permet d'écarter l'hypothèse d'une allusion au lusus Troiae.
39 L. R. Taylor, The Divinity . . ., p. 200-202.
40 Vita Marci, 6.
268 MARIANNE BONNEFOND
rente avec ce groupe de dispositions de la lex templi : cette cérémonie
se déroulerait dans le cadre de la transvectio equitum des ides de juillet.
On sait, parce que cette initiative a frappé ses contemporains, qu'Au
guste en a ressuscité la tradition tombée en désuétude41, et que just
ement en cette occasion les chevaliers étaient groupés en turmae. Plus
encore : il modifia le caractère du défilé en y adjoignant une inspection
semblable à celle des censeurs - la transvectio de l'époque impériale est
du moins désignée par les auteurs à l'aide des termes qui servaient à
nommer la recognitio equitum effectuée à l'époque républicaine par les
censeurs42. Étant donné les rapports entre les fonctions censoriennes et
le temple de Mars Ultor, on ne peut qu'être tenté par cette interptéta-
tion. Elle est renforcée encore par le fait que la fonction de sévir equi
tum a été accordée à Caius, puis à Lucius Caesar, tout récemment, ce
qui met l'accent, comme le monopole impérial du triomphe ou du lus
trum, sur la connotation dynastique de ce rite.
En quoi cette célébration au temple de Mars Ultor affecte-t-elle le
déroulement traditionnel de la transvectio, si c'est bien à cette occasion
qu'elle a lieu? Là aussi se pose le problème des rapports avec le Capitol
e. Autrefois en effet, le défilé, partant du temple de Mars situé à la
porte Capène, traversait le forum où un sacrifice était offert au temple
des Castors, puis se terminait au Capitole. On n'est pas surpris de cons
tater que, comme l'atteste un passage d'Ulpien, celui-ci demeure le
point d'aboutissement : le temple de Mars Ultor ne s'est donc pas subs
titué au Capitole, mais le parcours s'est probablement enrichi d'un
détour43.
Le dernier article de la lex templi, qui concerne l'ordre sénatorial,
ne pose pas de problème d'interprétation, même si beaucoup d'incon
nues demeurent. Il accorde aux sénateurs le droit de prendre part aux
adjudications «pour la fourniture des chevaux de la course» - il s'agit
certainement de celle qui se déroulait pendant les Ludi Martiales, car
on peut supposer que dans le cas contraire Dion Cassius aurait donné
des indications plus précises -, et pour la garde du temple. La pratique
41 Suet., Aug., 38,3-
42 Suet., ibid.; Dio 62,13,3 désigne la transvectio, à l'époque de Néron, par le mot έξέ-
τασις, employé par Plutarque à propos de la recognitio au cours de laquelle se fit remar
quer Pompée: Pomp. 22; F. De Martino, Storia della costituzione romana, IV,I (1974),
p. 538, souligne que cette probatio était nécessairement formelle.
43 Cf. Mommsen, DPR, VI,2, p. 89; Ulp, Dig., 2,4,2 : eum qui equo publico in Capitolium
transvehatur.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 269
de la locano pour le financement des cultes publics est attestée par ai
lleurs44, et les adjudications ne peuvent avoir relevé que des fonctions
des censeurs. Cette référence implicite montre bien que ces dernières
constituent le fil directeur de la fin de l'exposé de Dion Cassius.
Quant au fait que les sénateurs, normalement exclus des publica,
soient admis à soumissionner, il traduit l'intention d'Auguste de placer
le temple de Mars Ultor à part, et de permettre que s'établisse entre lui
et les sénateurs un lien plus personnel que celui qui dérivait de la
convocation du Sénat en des occasions finalement assez rares.
Cependant une dérogation semblable existait déjà, au moins depuis
l'époque de Sylla, pour la fourniture des quadriges engagés dans les
courses du cirque45. La lex templi ne fait qu'en étendre le champ d'ap
plication afin tout à la fois de canaliser l'évergétisme sénatorial et d'en
tirer un profit d'ordre politique.
Dernière remarque concernant cet article : Dion Cassius précise
que cette dérogation accordée aux sénateurs s'étendait aussi aux adju
dications pour la garde du temple d'Apollon et du Capitole : c'est l'o
ccasion de rappeler que le temple de Mars Ultor n'est pas le seul à
concurrencer le Capitole dans sa vocation de centre symbolique de la
cité. Certains ont souligné ainsi le rôle joué par le temple d'Apollon
Palatin lors du triomphe de 29, et le transfert des livres sibyllins autre
fois conservés au Capitole. J. R. Fears y voit même le deuxième centre
rival du Capitole comme symbole de la préservation et de l'agrandiss
ement de l'empire46. Ce jugement demande à être nuancé, mais il est évi
dent que le Palatin dans son ensemble devient un espace politique
majeur, tant au niveau symbolique qu'au niveau pratique, et que cette
concurrence entre le Capitole et le temple de Mars Ultor dont nous
venons d'étudier les divers aspects s'inscrit dans une mutation plus lar
ge, définie par l'effacement relatif du Capitole au profit de nouveaux
centres liés au régime qui s'installe.
Si l'on dresse maintenant un bilan des enseignements de la lex temp
li, force est de conclure que le temple de Mars Ultor et le forum d'Au
guste ne sont pas seulement des édifices de représentation exaltant, par
44 Cf. Mommsen, DPR, III, p. 73.
45 ASC. ,72 St. : Cf. Cl. Nicolet, L'ordre équestre à l'époque républicaine {312-43 av. /.-
C), I, Paris, 1966, p. 327-330.
46 J. R. Fears, The cult of Jupiter . . ., p. 60-63.
270 MARIANNE BONNEFOND
leur message architectural et iconographique, la puissance de Rome,
bâtie par de glorieux ancêtres et garantie par la victoire impériale. Ils
sont aussi un nouvel espace civique, - l'expression étant à prendre dans
un sens métaphorique, car il ne s'y accomplit aucune activité civique
proprement dite -, espace dont la vocation est définie par l'accomplis
sement d'actes et de rites qui se répartissent en deux catégories : les
uns célèbrent la guerre victorieuse, les autres la cohésion du corps
social régulièrement confirmée. Dans la mesure où le triomphe d'une
part, la censure de l'autre, sont désormais un monopole de l'empereur,
c'est la spécificité du nouveau régime qui s'inscrit ici, d'une certaine
manière, dans la topographie. À ce titre, la migration du Capitole au
temple de Mars Ultor de certaines fonctions, ou l'instauration de fonc
tions parallèles, est lourde de signification : elle traduit, à travers la
rivalité qu'elle crée entre Jupiter, symbole de la République, et Mars,
symbole du Principat, le dépérissement du régime républicain.
Cependant, on sait avec quelles précautions et quelle souplesse cet
te mutation politique a été accomplie. On ne sera pas surpris de constat
er que ces mêmes caractéristiques s'appliquent à l'évolution qui a
conduit Mars à sa place de divinité protectrice du nouveau régime.
C'est pourquoi il n'est pas inutile d'en retracer rapidement les étapes et
de découvrir comment cette rivalité entre Jupiter Capitolin et Mars
Ultor s'est inscrite dans la topographie urbaine elle-même.
Mise en perspective chronologique
Cette évolution s'inscrit entre deux dates : la bataille de Philippes,
en 42, au cours de laquelle Octave a formé le vœu de construire un
temple à Mars, et la dédicace de 2 av. J.-C. Mais pour mieux en saisir la
signification, il faut remonter à l'antécédent césarien. Suétone cite, au
premier rang des grandes entreprises que César n'eut pas le temps de
réaliser, «un temple de Mars, d'une taille encore jamais atteinte»47.
L. R. Taylor suggère, sans doute avec raison, que ce projet était lié à
celui de la guerre parthique48 : on verra plus loin l'intérêt de cette
47 Suet., Caes., 44,2 : in primis Martis templum, quantum nusquam esset, extruere
repleto et conplanato lacu in quo naumachiae spectaculum ediderat.
48 L. R. Taylor, The Divinity ..., ρ. 200.
LE
CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 271
hypothèse. Mais par ailleurs Appien indique qu'à la veille de la bataille
de Pharsale, César avait invoqué Mars en même temps que Vénus, à
laquelle il dédia plus tard le temple du forum qu'il fit construire49. Cet
te invocation «impliquait» donc Mars dans la guerre civile, comme le
fera à nouveau le vœu de Philippes. Si le projet de construire ce temple
gigantesque est effectivement en rapport avec la campagne contre les
Parthes, on peut en conclure que, déjà pour César, Mars est associé à la
guerre à la fois contre l'adversaire intérieur et contre l'ennemi exté
rieur. Or c'est dans cette ambivalence que réside la spécificité du Mars
Ultor d'Auguste.
Suétone en dit même un peu plus sur ce temple de Mars qui ne vit
jamais le jour: il devait être construit «sur l'emplacement, que l'on
comblerait et aplanirait, du lac sur lequel (César) avait donné le spectac
le de la naumachie». Il s'agit de la naumachie offerte à l'occasion du
triomphe de 46, et mentionnée par plusieurs auteurs, notamment par
Dion Cassius qui indique comment de lac artificiel fut créé «£v τω
Άρείω πεόίφ», c'est-à-dire au Champ de Mars50. Précision essentielle
pour nous : car cela signifie que le temple serait installé, comme cela
avait toujours été la règle pour les temples consacrés à Mars, en dehors
du pomerium.
Quarante ans s'écoulent entre le vœu prononcé à Philippes et la
consécration du temple. Les raisons de ce délai ne sont pas seulement
matérielles : Mars avait été invoqué «pro ultione paterna », et pendant
les années de construction du nouveau régime, Auguste évite de rappel
er le souvenir de César et celui de la guerre civile, comme le montre le
monnayage de cette période.
C'est dans les années 20-18, qui font figure de tournant dans l'évo
lution qui nous occupe51, que Mars Ultor revient au premier plan, avec
une connotation nouvelle : les enseignes restituées par les Parthes lui
sont consacrées, et il devient ainsi le vengeur des défaites romaines,
acquérant cette double vocation qu'évoquera le «bis ulto» des Fastes
d'Ovide. Cette mutation, assez inattendue pour nous, l'était certaine-
49 App., BC, 2,68.
50 Dio, 43,23,4; cf. Platner et Ashby, Topographical Dictionnary of Ancient Rome,
p. 128.
51 Sur cette question, J. Gagé, Un thème de l'art impérial : la victoire d'Auguste, dans
MEFR, 49, 1932, auquel nous devons beaucoup.
272 MARIANNE BONNEFOND
ment moins pour les contemporains, dans la mesure où elle s'inspirait
probablement d'un précédent césarien.
«Il ordonna qu'on décrète à cette occasion des sacrifices et la cons
truction d'un temple de Mars Ultor sur le Capitole, sur le modèle
(ζήλωμα) de celui de Jupiter Feretrius, pour y placer les enseignes, et fit
voter lui-même les décrets; en outre il entra dans la cité à cheval et fut
honoré d'un arc de triomphe»52. On sait que certains modernes ont mis
en doute l'existence de ce temple53, en s'appuyant sur deux arguments
dont F. Cassola a récemment fait justice54. D'une part le fait qu'Auguste
ne mentionne pas l'édifice dans les Res gestae; mais seuls ceux qui
furent construits sur ses fonds y figurent, et celui-ci a pu être financé
par Y aerarium. D'autre part un vers du livre IV des Odes d'Horace -
publié après les Ludi saeculares, donc à un moment où le temple était
certainement construit - disant que les enseignes ont été «restituées à
Jupiter»55, alors qu'on attendrait «à Mars Ultor». Mais l'imprécision de
la langue poétique ne permet pas qu'on s'appuie sur ce texte pour nier
l'existence de l'édifice : dans la mesure où il était installé sur le Capitol
e, colline de Jupiter, une telle approximation n'a rien de surprenant.
Dion Cassius précise que le temple fut construit «à l'imitation de
celui de Jupiter Feretrius». L'expression ne doit pas être prise dans son
sens concret : le temple de Jupiter Feretrius, reconstruit par Auguste -
on ne sait à quel moment malheureusement - l'a sûrement été en res
pectant le plan ancien, quadrangulaire, que décrit Denys d'Halicarnas-
se lorsqu'il rapporte sa fondation par Romulus; un denier frappé par
Marcellinus en 50 confirme qu'il avait cet aspect56. Cassola donne du
texte une interprétation bien plus satisfaisante, en démontrant que ces
deux temples avaient en commun de posséder un adyton, parce que
leur fonction était identique ; conserver les dépouilles opimes pour l'un,
pour l'autre les enseignes, ce qui est équivalent dans la mesure où dans
52 Dio, 54,8,3 : άμέλει και θυσίας έπ'αύτοΐς και νεών "Αρεως Τιμωρού έν τφ Καπιτωλίω,
κατά το του Διός του Φερετρίου ζήλωμα, προς την των σημείων άνάθεσιν και ψηΦισθήναι
έκέλευσε και έποίησε, και προσέτι και έπί κέλητος ές τήν πόλιν έσήλασε και άψϊδι τρο-
παιοΦόρω έτιμήθη.
53 Notamment Smith, il y a une trentaine d'années, et plus récemment J. Simpson
dans JRS, 67, 1977, p. 91-94, et L. Morawiecki, Eos, 64, 1976, p. 59-82.
54 F. Cassola, / templi di Marte Ultore e i Ludi Martiales, dans Scritti sul mondo antico
in memoria di F. Grosso, Rome, 1981, p. 99-118.
55HOR., Od., 4,15,6.
56 Denys, 2,34,4 ; Crawford, Roman Republican Coinage, n° 439.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 273
les deux cas les restrictions posées à l'accessibilité du temple s'expl
iquent par la volonté de circonscrire le danger qui émane des armes57.
Cependant le mot ζήλωμα ne signifie pas seulement « imitation » : il a un
sens plus précis de «concurrence», et ce n'est sans doute pas par
hasard que Dion Cassius l'a employé. Mars Ultor en effet, dépositaire
des enseignes reprises aux Parthes, se trouve placé, par la construction
du temple, sur le même pied que Jupiter Feretrius. Comme si Auguste,
profitant d'une situation nouvelle - on ne connaît pas d'autre exemple
d'enseigne romaine reprise à l'ennemi -, utilisait Mars Ultor pour «dou
bler» Jupiter Feretrius, dont le rôle se limite à accueillir les dépouilles
opimes - rarement gagnées, d'où l'état d'abandon du temple avant
qu'Auguste ne le restaure. Mars Ultor n'est donc pas encore posé en
rival de Jupiter Capitolin, puisque son temple est placé en quelque sor
te dans la mouvance du dieu, mais simplement en rival de Jupiter Feret
rius. En ces années 20-18 s'ébauche donc un processus dans lequel, on
va le voir, Jupiter Feretrius joue le rôle d'intermédiaire.
C'est à ce moment aussi que sont jetées les bases de la vocation
future de Mars Ultor : les fonctions qui seront les siennes en 2 av. J.-C.
sont ébauchées dès maintenant. En témoignent le texte de Dion Cassius
qui indique qu'Auguste, à l'occasion de la restitution, célébra une ovatto
et fut honoré d'un arc de triomphe - le fameux arc parthique -, et sur
tout les thèmes véhiculés par les monnaies massivement frappées à cet
te occasion, et qui représentent, sur 17 types, le temple construit sur le
Capitole.
L'une émane de l'atelier d'Éphèse; au revers est représenté un tem
ple rond, abritant une enseigne, accompagné de la légende MART
ULTO; l'avers est d'un intérêt capital car la titulature qui y figure per
met de dater l'émission des années 19-1858. Toutes les autres monnaies
ont été frappées en Espagne; seuls quelques détails du revers les distin
guent les unes des autres : la légende est parfois absente, et, à l'inté
rieur du temple, figurent tantôt une statue de Mars portant un aigle et
des enseignes, tantôt l'aigle et les enseignes seuls, tantôt, et c'est ce qui
nous intéresse, l'aigle et le char triomphal59. La signification est claire :
la restitution des enseignes est assimilée à un triomphe, ce qu'explici-
57 F. Cassola, Livio, il tempio di Giove Feretrio e la inaccessabilità dei santuari di
Roma, dans RSI, 81, 1970, p. 1-27, notamment p. 20-22.
58 Mattingly, BMC, 1, Aug., n° 704.
59 Ibid., n° 315, 329, 366, 367, 369 à 374, 384 à 389.
274 MARIANNE BONNEFOND
tent plus nettement encore d'autres monnaies de ces mêmes séries
espagnoles, qui représentent l'arc parthique, le quadrige et les insignes
triomphaux. Ainsi s'exprime très nettement le lien créé dès ce moment
entre l'évocation de Mars Ultor et l'exaltation de la victoire impériale :
or c'est par ce biais que Mars Ultor va s'imposer et ravir à Jupiter une
grande partie de son rôle et de ses fonctions traditionnels.
Dans cette série espagnole, figure aussi une monnaie qui associe ce
thème du triomphe et les titres de parens et conservator60 . Elle a été
commentée par A. Alföldi, qui y voit une anticipation de la collation
officielle, en 2 av. J.-C, du titre de pater patriae, dont il montre que la
signification, déjà établie au dernier siècle de la République, est dou
ble : il honore celui qui sauve la cité à la fois des menaces extérieures et
du danger intérieur61. Ce monnayage espagnol développe donc une
image identique d'Auguste et de Mars Ultor : l'empereur et le dieu s'y
trouvent implicitement associés par une même double vocation. Plus de
quinze ans avant que soient consacrés le grand temple et le forum, l'e
ssentiel de leur message idéologique est constitué.
Ce qui est frappant cependant, c'est le décalage entre la hardiesse
des thèmes véhiculés par ces monnaies et la modestie des initiatives
édilitaires correspondantes. En fait, cette distorsion tient à deux choses.
D'abord le contraste entre les milieux concernés : les monnaies n'ont
été diffusées qu'en Espagne, dans une population que cette exaltation
de la victoire d'Auguste ne pouvait heurter; à Rome, une plus grande
prudence était nécessaire. Mais peut-être aussi la difficulté qu'il y a à
bouleverser les traditions lorsqu'elles sont inscrites matériellement
dans l'espace, autrement dit la pesanteur de la symbolique des lieux :
priver brutalement le Capitole de sa vocation fondamentale eût été dan
gereux.
Un épisode, en apparence mineur, survient quelques années plus
tard, en 8 av. J.-C, et pourrait constituer un jalon dans cette évolution
qui va consacrer la prééminence de Mars Ultor. À son retour de Gaule,
Auguste dépose une branche de laurier dans le temple de Jupiter Fere-
trius «contrairement à l'usage», écrit Dion Cassius, qui ne précise pas
60 Ibid., n° 397.
61 A. Alföldi, Die Geburt der kaiserlichen Symbolik. Parens patriae, dans ΜΗ, 9, 1952,
p. 204-243; 10, 1953, p. 103-124; 11, 1954, p. 133-169. Voir aussi J. Béranger, Recherches
sur l'aspect idéologique du Principat, Bâle, 1953, p. 275-278.
LE CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 275
pourquoi ce n'est pas à Jupiter Capitolin que revint cet honneur, com
me c'était la coutume - que le même Auguste avait respectée en 29 62 -.
La raison en est peut-être les dommages causés au Capitole l'année pré
cédente par des intempéries63. Mais ce choix pourrait traduire aussi le
désir d'ôter à Jupiter Optimus Maximus le monopole de la célébration
de la victoire et de valoriser un dieu déjà rapproché de Mars Ultor, et
qui va en quelque sorte entrer dans son orbite peu après, de la manière
qu'on va voir.
Venons-en en effet à l'étape finale de 2 av. J.-C. On a suffisamment
souligné le synchronisme entre la dédicace du temple de Mars Ultor et
la collation du titre de pater patriae pour qu'il soit superflu d'y insister :
ainsi est définitivement établi le lien entre le dieu qui assure la punition
des meurtriers de César et celle - toute fictive qu'elle soit - des vain
queurs de Crassus, et la vocation d'Auguste comme protecteur de la
cité contre les guerres extérieures et la subversion intérieure.
On fera seulement quelques remarques, d'abord pour confirmer
que c'est bien là un aboutissement : Dion Cassius précise que le titre de
pater patriae fut alors donné à Auguste officiellement, mais qu'il était
déjà appelé ainsi avait le décret64; voilà qui atteste clairement la conti
nuité entre l'étape des années 20-18 et celle-ci.
Auguste indique par ailleurs, dans les Res gestae, que par décret du
Sénat le titre serait inscrit sur la base du quadrige triomphal placé au
centre du forum65 : ainsi est confirmé le rôle que joue l'exaltation de la
victoire impériale dans la consolidation du lien entre Mars Ultor et
l'empereur, et, simultanément, dans l'effacement de Jupiter Capitolin.
Il précise aussi que l'inscription serait gravée également dans sa
demeure : c'est faire apparaître le caractère à la fois public et person
nel du titre, et cette disposition est à mettre en rapport avec le caractè
re dynastique du régime, sur lequel insistent plusieurs articles de la lex
templi. On trouve d'ailleurs entre la forme dans laquelle fut donné le
titre et les implications de la lex templi une autre correspondance signi-
62 Dio 55,5,1; en 29: RG 4.
«Dio 55,1,1.
64 Dio 55,10,10.
65 RG, 35 : Tertium et decimum consulatum cum gerebam senatus et equester ordo
populusque Romanus universus appellavit me patrem patriae idque in vestibulo aedium
mearum inscribendum esse atque in curia et in foro Aug. sub quadrigiis quae mihi ex SC
positae sunt decrevit.
276 MARIANNE BONNEFOND
ficative. «Le Sénat, l'ordre équestre et le peuple romain tout entier
m'appelèrent père de la patrie » : les dispositions relatives à la prise de
la toge virile, à la plantation du clou, à la tranvectio equitum et à la
participation des sénateurs aux adjudications pour certains frais du
culte sont comme un écho du texte; ces rites, tout en médiatisant -
puisqu'ils s'adressent au dieu - la relation entre le père de la patrie et
la communauté civique, vont assurer sa permanence. À cet égard, il est
vrai que ce titre, et l'édifice qui en est l'illustration, définissent mieux le
nouveau régime que celui de princeps et que la notion d'auctoritas66.
Revenons, pour finir, sur les aspects topographiques de cette ult
ime étape. D'abord le transfert des enseignes : «Je les ai déposées dans
Yadyton qui est dans le temple de Mars Ultor», écrit Auguste dans les
Res gestae, juste après avoir mentionné sa victoire diplomatique sur les
Parthes67 : signe qu'à ses yeux la tholos du Capitole n'était qu'un abri
provisoire, et sa construction une étape dans le processus de déposses
sion de Jupiter.
On sait d'autre part, grâce à la description d'Ovide, qu'était repré
senté, au forum d'Auguste, Romulus portant les dépouilles d'Acron68.
Comment ne pas voir là un écho du récit qu'a composé quelques
années plus tôt Denys d'Halicarnasse pour expliquer la construction du
temple de Jupiter Feretrius par Romulus, qui y consacre les dépouilles
d'Acron après son triomphe, et définit ainsi la vocation du dieu? La
décoration figuré de l'édifice augustéen traduit comment, par le biais
du thème romuléen, Jupiter Feretrius est littéralement attiré dans l'e
ntourage de Mars Ultor, et échappe au cercle des dieux du Capitole. Ains
i s'achève une évolution amorcée depuis longtemps, et qui concourt à
l'affaiblissement, par un moyen indirect, du monopole jovien de com
mémoration de la victoire.
Enfin, et cet aspect est capital, Mars se trouve installé, sur l'initiati
ve d'Auguste, à l'intérieur du pomerium, «in urbe» dit nettement Ovi
de69, dans un lieu que rien ne prédisposait à cette transgression (à la
66 A. Alföldi, ΜΗ, 9, 1952, p. 234; E. T. Salmon, The evolution of Augustus' Principale,
dans Historia, 5, 1956, p. 456-478, notamment p. 476-478.
67 RG 29 : Parthos trium exercitum Romanorum spolia et signe reddere mihi supplices-
que amicitiam populi Romani petere coegi. Ea autem signa in penetrale quod est in tempio
Martis Ultoris reposui.
68 Ον., Fast., 5,565. Cassola, Livio . . ., p. 21, en fait la remarque.
69 Ον., Fast., 5,554.
LE
CAPITOLE ET LE FORUM D'AUGUSTE 277
différence du Capitole), et ce transfert est l'expression-même de l'éla
rgissement de la vocation du dieu. Il cesse d'être confiné dans la protec
tion des citoyens en armes, pour devenir, sur le même pied que Jupiter,
une sorte de divinité poliade. L'instauration des Ludi Martiales, conçus
sur le modèle des très anciens Ludi Romani célébrant Jupiter, l'atteste
clairement70.
Récapitulons les enseignements de cette analyse chronologique, qui
a montré comment les transformations de l'espace urbain sont la tr
aduction concrète des évolutions idéologiques. Désireux de donner à son
pouvoir des bases morales solides, Auguste a valorisé, au détriment de
Jupiter, véritable divinité nationale de la République, un dieu cantonné
jusque-là dans un rôle secondaire, et qui servirait de médiateur dans
l'identification de l'État et de l'empereur. L'expression matérielle qu'a
reçu cette politique est très intéressante : c'est une série d'initiatives
édilitaires destinées à attirer l'attention sur un nouvel espace urbain, en
dépossédant peu à peu le Capitole de son importance. L'analyse de ce
processus a montré avec quelle subtilité cette mutation a été effectuée,
puisque, enracinant d'abord Mars Ultor sur le Capitole, et créant entre
lui et Jupiter Feretrius un lien ambigu, de rapprochement et de rivalité
tout ensemble, elle aboutit à faire émigrer, avec le transfert des deux
divinités au nouveau forum, les aspects les plus dynamiques de la sym
bolique de la victoire, dont Jupiter détenait le monopole.
Conclusion
Quelle a été l'attitude d'Auguste à l'égard de Jupiter Capitolin lui-
même? Les offrandes exceptionnelles dont il l'honora - seize mille
livres d'or, des pierres précieuses et des perles pour une valeur de cin
quante millions de sesterces, précise Suétone71 -, la réfection du temple
qu'il mena à bien, manifestent un souci de déférence très explicite.
«J'ai restauré le Capitole à grands frais sans y faire inscrire mon nom»,
écrit-il dans les Res gestae72 : cette déférence est volontairement distan-
70 La question controversée de leur date, 12 mai ou 1er août, importe assez peu. Nous
nous rallions à la solution proposée par F. Cassola, qui paraît la plus acceptable.
71 Suet., Aug. 30,4.
72 RG, 20,1 Capitolium et Pompeium theatrum utrumque opus impensa grandi refeci
sine ulla inscriptione nominis mei.
278 MARIANNE BONNEFOND
te et impersonnelle; Auguste n'entend pas faire de Jupiter une divinité
associée au nouveau régime. L'atteste aussi le fait que, si le Capitole
conserve à peu de choses près ses fonctions anciennes, il n'en reçoit
point de nouvelles.
Quel contraste forment à cet égard le temple de mars Ultor et le
forum, véritables pôles de l'innovation dans les trois domaines de l'a
rchitecture, de l'iconographie et des fonctions! C'est à juste titre qu'on
les considère comme le meilleur exemple de l'exploitation de la symbol
ique attachée aux lieux, en d'autres termes de la mise en forme matér
ielle d'un message idéologique. Mais il y a plus, et l'analyse de la lex
templi nous l'a fait comprendre : l'édifice n'est pas seulement donné à
voir; le message dont il est porteur doit être constamment revivifié,
réactualisé, par l'accomplissement d'actes et de rites régulièrement
répétés, et qui renvoient à deux aspects fondamentaux de la fonction
impériale : la direction de la guerre et le contrôle de la communauté
civique. L'analyse de la lex templi rejoint et enrichit la lecture visuelle
de l'édifice.
Marianne Bonnefond