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MOSCOU

CYRUS VANCE ET LES « FANTOMES»
Suite de la page 39.
Pour expliquer sa décision d'aban-
donner ceux-ci, Marcel Boiteux, di-
recteur général d'E.D.F., déclarait le
16octobre 1969: «Continuer, en
France, dans nos petites frontières,
à poursuivre une technique à laquelle
le monde ne s'intéresse pas, cela
n'a plus de sens. » Le même argu-
ment peut s'appliquer aux surgéné-
rateurs qui absorbent actuellement
l'essentiel des crédits de recherche
français en matière d'énergie.
L' Eu r o p e
t r u q u é e
Dans la salle des Horaces et des
Curiaces, au palais du Capitole à
Rome, .Valéry Giscard d'Estaing a
rencontré, vendredi dernier, ses col-
lègues européens, pour célébrer le
vingtième anniversaire du traité de
Rome. La fête crispée et ses discours
sans flamme précédaient une réu-
nion du Conseil européen consacrée
à une dispute en règle, sur le point
de savoir si l'Europe devait être re-
présentée en tant que telle au Som-
met qui doit se réunir à Londres au
mois de mai, autour de Jimmy Carter.
Si personne, dans une Europe de
cinq millions de chômeurs, ne croit
plus au projet mille fois ressassé de
l'Union économique et monétaire, il
y a un thème, pourtant, qui suscite
quelque intérêt : c'est celui de l'élec-
tion au suffrage universel du parle-
ment européen.
Deux cris d'alarme retentissent en
France. Adroite, celui de Michel
Debré, dont le Comité pour l'Indé-
pendance et l'Unité de la France
vient de lancer un «Appel à l'opi-
nion ». Agauche, celui de Claude
Bourdet, qui publie dans les jours
qui viennent, chez Seghers, «l'Eu-
rope truquée ».
Les deux Cassandres, aux options
radicalement différentes sur des su-
jets tels que la défense et l'arme
atomique, trouvent des accents
communs quand il s'agit de dénoncer
la projet d'élection du parlement
européen au suffrage direct. Ce n'est
pas Bourdet mais Debré qui écrit
qu'il ne faut pas «livrer les entre-
prises et les travailleurs européens
au commandement des capitalistes et
des dirigeants du monde entier ». Ce
n'est pas Debré mais Bourdet qui
dit : «Le parlement européen élu au
suffrage universel, c'est le passage
rapide à la supranationalité et à l'exé-
cutif européen, avec la liquidation
d'une part importante de la souverai-
neté française. »
Michel Debré veut amender le pro-
jet actuel, qu'il juge suicidaire, et il
propose un «protocole additionnel »
qui empêcherait le parlement euro-
péen de devenir une « arme de
guerre contre les légitimités natio
nales, Il préconise en particulier,
pour les élus, le cumul obligatoire
du mandat européen avec le mandat
national : les députés européens ne
peuvent pas être l'expression d'une
Ce lundi 28 mars, Cyrus Varice,
successeur de Henry Kissinger au
département d'Etat, fait sa première
visite au Kremlin. Minutieusement
préparée depuis trois mois, cette
visite suscite un intérêt considérable,
même parmi ceux qui n'en attendent
pas des résultats spectaculaires. On
attribue en effet à Cyrus Vance l'in-
tention d'inaugurer une nouvelle mé-
thode de négociation avec Leonid
Brejnev, très différente de celle que
pratiquait Henry Kissinger.
En quoi consistera-t-elle ? Dès son
installation à la Maison-Blanche,
Jimmy Carter a annoncé qu'il ne
ménagerait pas la susceptibilité des
Soviétiques sur les problèmes des
droits de l'homme. Il ne fera rien,
a-t-il expliqué,, pour envenimer les
rapports entre les deux pays, ne
cherchera pas à marquer de points
à travers une polémique systéma-
tique; mais il s'en tiendra à ses prin-
cipes démocratiques et défendra au
besoin les dissidents de l'Est qui
s'en réclament.
Leonid Brejnev a attendu presque
un trimestre pour répondre à cette
doctrine «moraliste » de Carter.
Dans un discours au congrès des.
syndicats soviétiques, le 21mars, il
s'est déclaré très ouvert au dialogue
avec le nouveau gouvernement amé-
ricain sur tous les problèmes fonda-
mentaux —depuis le désarmement
nucléaire et le commerce Est-Ouest
jusqu'au conflit du Proche-Orient —
mais il a précisé que, si Jimmy Çarter
continuait à donner des leçons de
«nouvelle souveraineté »car il n'y
en a qu'une : la souveraineté natio-
nale. Sinon, estime l'ancien Premier
ministre, la France deviendra «le
Québec de l'Europe ». Il faudra alors
créer un parti «indépendantistes,
dont Michel Debré sera certaine-
ment le premier militant.
Claude Bourdet voit un autre dan-
ger: l'Assemblée européenne élue au
suffrage universel sera le parlement
d'une «Sainte Alliance >dont l'es
bonne conduite à un grand pays
comme l'U.R.S.S., le climat interna-
tional s'en ressentirait et la détente
serait menacée.
Très accommodant et très dési-
reux de relancer la collaboration
soviéio-américaine, Leonid Brejnev a
donc demandé —et très fermement
—au président des Etats-Unis de
ne pas gâcher ces excellentes
perspectives par une obstination sur
des questions absolument secon-
daires, voire inexistantes : «En
U.R.S.S., a-t-il affirmé, il n'ya ni
classe ni nation opprimées. » «Ne
vous occupez pas de ces fantômes
que vous appelez des dissidents,
a-t-il laissé entendre en substance,
et le voyage de Cyrus Vance sera
couronné d'un succès énorme, inau-
gurera une ère bien meilleure dans
nos rapports que celle de Kis-
singer. »
Très tentante pour les Américains
—qui ont déjà remarqué que les
Soviétiques semblaient prêts à les
aider à régler les problèmes du
Proche-Orient (1) —, l'offre de
Brejnev était très habilement cal-
culée. Un succès de la visite de
Vance à Moscou, après ce discours
(1) Apropos d'Israël, Brejnev a
apparemment fait des concessions
importantes : l'U.R.S.S. accepterait
le départ échelonné dans le temps
des troupes israéliennes des terri-
toires occupés et serait d'accord
pour garantir tous les droits de
navigation d'Israël, y compris sur
le canal de Suez.
partis social-démocrates alliés à la
droite feront une arme de guerre
contre les gouvernements de gauche
à participation communiste. « Chez
les Allemands, précise-t-il, le souci
d'accélérer le processus repose non
seulement sur l'anticommunisme et la
fidélité aux Etats-Unis mais aussi sur
la conscience de la force de la R.F.A.
et sur la certitude qu'elle dominera
cette Europe d'autant plus facilement
que l'intégration sera plus poussée
«dur »du secrétaire général du P.C.
de l'U.R.S.S., risquait d'apparaître
comme la preuve que les Etats-Unis,
bon gré mal gré, avaient accepté une
fois de plus les règles du jeu de la
coexistence fixées par les Sovié-
tiques. Mais il restait encore une
semaine avant le départ de Vance,
et Carter l'a mise à profit pour dé-
jouer le piège et pour montrer qu'il
n'a pas été intimidé par l' «avertis-
sement »de Brejnev.
Dès le lendemain du discours de
ce dernier, le 22 mars, lors de sa
rencontre hebdomadaire avec les
dirigeants du Congrès, il a déclaré
qu'il n'était pas «de ceux qui s'émeu-
vent chaque fois que Brejnev éter-
nue ». Puis, pour montrer qu'il n'était
effectivement pas ému, Carter a de-
mandé au Congrès un crédit supplé-
mentaire de cinquante millions de
dollars pour intensifier les émissions
destinées aux pays de l'Est des ra-
dios Voice of America, Free Europe
et Radio Liberty. C'était sa manière
de dire : «S'il y a un progrès dans
nos rapports avec l'U.R.S.S., il ne
sera pas acheté au prix du silence
sur les violations • des droits de
l'homme dans le bloc soviétique. »
La balle était donc renvoyée dans
le camp de Brejnev mais l'optimisme
des dirigeants américains n'a pas
diminué pour autant. Au contraire,
la majorité des experts du départe-
ment d'Etat restent convaincus que
Leonid Brejnev a «bluffé »et que
les prises de position des Etats-Unis
en faveur des dissidents soviétiques
ne modifieront en rien le déroule-
ment global des négociations sur la
détente et le commerce entre les
deux pays.
Il existe toutefois une minorité qui
ne partage pas cette analyse. Selon
elle, si la propagande en faveur
des droits de l'homme crée trop de
remous en U.R.S.S. et dans les dé-
mocraties populaires, Leonid Brejnev
essaiera effectivement d'entourer son
bloc d'un nouveau rideau de fer,
quitte à renoncer aux avantages de
la «détente », qui pourraient lui ap-
paraître politiquement trop coûteux.
Pour le moment, le débat oppose
donc deux écoles au sein même du
gouvernement américain. Le voyage
de Cyrus Vance à Moscou est sus-
ceptible d'apporter des arguments
décisifs à l'une ou à l'autre mais on
ne pourra probablement le constater
qu'assez longtemps après cette nou-
velle «mise au point » soviéto-
américaine.
K. S. KAROL
et. que les dernières barrières natio-
nales auront disparu. »
«L'Europe truquée », c'est donc
avant tout un appel à la réflexion que
Claude Bourdet adresse à la gauche
française pour que, à l'occasion du
débat sur l'élection de l'Assemblée
européenne au suffrage direct, elle
ne se précipite pas tête baissée dans
le piège d'une Europe supranationale,
vouée à l'hégémonie germano-amé-
ricaine. D
40Lundi 28mars 1977