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Un trou noir dans la littérature

PIERRE MAURY
Le Soir (Belgique) Mercredi 17 juillet 1991, Page 6
À découvrir absolument: le Hongrois Miklos Szentkuthy, lecteur boulimique et
auteur prolifique
Les astrophysiciens observent, dans leurs télescopes, des trous noirs: rien n'en
sort, même la lumière s'y perd, captée par une force d'attraction si puissante que
tout ce qui passe à proximité s'y trouve englouti. Le phénomène a quelque chose
de fascinant, et il le devient plus encore quand la littérature, dont on ne sait plus
si elle imite la nature ou si elle l'invente, fait écho à l'astronomie: quelque part,
en Europe centrale, en Hongrie pour être plus précis, Miklos Szentkuthy s'est
comporté comme un trou noir, de 1934, date de la publication de son premier
livre, à 1988, date de sa mort. Il a englouti une immense bibliothèque et s'en est
institué propriétaire intellectuel. Là où, quand même, la métaphore
astronomique se révèle fragile, c'est quand on constate que l'écrivain ne se
contente pas de digérer: sa petite usine intérieure transforme et régurgite.
LA VIE ET LA LITTÉRATURE
Toute une vie peut-elle être littérature? La question est, somme toute, de peu
d'importance. Il suffit qu'un homme s'en persuade pour qu'il se consacre à cette
unique passion qui en vaut bien d'autres. En revanche, une autre question mérite
qu'on s'y arrête parce qu'elle concerne davantage les lecteurs, plus nombreux que
les écrivains - pourvu que cela dure! -: la littérature peut-elle rendre compte de la
vie? Non pas seulement des anecdotes de la vie, mais de son épaisseur, de sa
vibration essentielle? Szentkuthy n'a cessé de s'interroger à ce sujet. Dans son
deuxième ouvrage, «Vers l'unique métaphore», faisant allusion à son livre
précédent, «Prae», édité à compte d'auteur en 1934, il écrivait: Une sonate de
Haydn et le cactus: différence entre la structure classico-rationnelle de l'«oeuvre»
et les formes biologiques. Pour l'instant, mes écrits appartiennent à la catégorie
du cactus: si je peux avoir une quelconque fonction dans la littérature, c'est par
la palpabilité directe des lignes ins-tinc-tives, des formes instinctives biologiques
dans mes phrases. (...) La question est identique à celle que j'ai mentionnée à
propos du doute en général: il y a deux sortes d'«expérimentation» - l'une
étroitement rationnelle, autoanalytique et scrupuleuse, la pathologie de la
conscience tout simplement (pour être vraiment grossier), et il y a une autre
«expérimentation» éternelle de l'être vivant lui-même, de la nature: le fait du
développement n'est-il pas en soi fait de l'expérimentation perpétuelle? (...) Si
«Prae» et d'autres choses que je projette sont «expérimentales» - elles le sont dans
l'acception concrète et biologique du mot: expérimentations non point d'une
conscience exagérément scrupuleuse, mais de la vitalité élémentaire dans son
rapport biologique particulier avec la forme.
Et la vie n'est pas simple. L'oeuvre de Szentkuthy non plus, on l'aura compris. On
peut donc l'envisager de plusieurs manières, mais chacune restera peu
satisfaisante tant il faudrait rendre compte, essentiellement, d'un mouvement qui
fait de chaque livre de Szentkuthy la matrice du suivant et la continuité du
précédent. Ce parcours est rendu plus complexe encore par les reprises,
conduites comme dans une œuvre musicale, qui ont fait de «Prae» un nouveau
livre, deux fois plus épais que le premier, en 1980, et du «Bréviaire de saint
Orphée», dont six cahiers avaient été publiés de 1939 à 1942, neuf «stations» en
cours de traduction française. Largement inspirées de personnages réels, à
commencer par Casanova, puisque le premier volume s'intitule même «En marge
de Casanova», ces stations ne sont pas sans faire penser aux cinq biographies que
Szentkuthy publia de 1957 à 1967 (Mozart, Haydn, Goethe, Dürer et Haendel)
avant de les rééditer à la fin de sa vie sous le titre commun «Autoportrait en
masques»... Tout cela laisse deviner (et deviner seulement, tant que l'ensemble
n'est pas disponible en français) une vaste entreprise très concertée dont la
structure revêt autant d'importance que le matériau, puisque de toute manière
les deux aspects se confondent largement.
SAINTE BIOGRAPHIE ET SAINTE LECTURE
Les deux premiers volumes du «Bréviaire de saint Orphée» sont bâtis de la même
manière: l'ouverture est constituée d'une «Vita, sainte biographie», ou vie de
saint, et la suite - la partie de loin la plus importante - est une «Lectio, sainte
lecture», ou utilisation de tout ce que Szentkuthy a pu recueillir dans les livres
qui l'entouraient et qui l'habitaient.
Casanova, premier sujet principal, repose un problème dont on finira bien par
savoir qu'il devait obséder l'auteur: Casanova est-il littérature devenue vie, ou
bien l'inverse? Car il est évident que le mythe de Casanova éternel amant, s'il est
bien entendu évoqué à de multiples reprises, intéresse moins Szentkuthy que la
mécanique complexe qui transforme la vie du libertin en livres.
Mon sujet est toujours le même, écrit Szentkuthy dans «Vers l'unique
métaphore»: une embryologie complète, la vie corporelle et spirituelle d'un
embryon depuis le jaillissement du sperme jusqu'à la naissance - et la foisonnante
contre-ornementation de l'histoire, des luttes, des bulles papales, des blasons, des
idéaux, des rois et des papes. Autrement dit, le tréfonds le plus intime du corps
humain, le rythme le plus fondamental, le plus primitif, et le minimum structurel
de sa vitalité (le principe), et puis l'utilisation de cette vitalité dans l'histoire,
dans la vie de l'acte (la fin).
Il est donc aisé de concevoir qu'un Casanova, dont l'œuvre écrite épouse
étroitement la vie, l'ait prodigieusement fasciné, au point de tenter, à partir de
ses livres, de refaire le chemin inverse, de l'écrit vers la vie. Démarche
intellectuelle au point de départ, elle devient quête existentielle dont il est
impossible de se passer, et monument littéraire dont les premiers pans accessibles
à nous qui ne lisons pas le hongrois laissent entrevoir l'ambition ainsi que le
degré de réussite.
Car si l'on se trouve, dans un premier temps, dans le domaine du commentaire,
qui donne généralement naissance à l'essai, Szentkuthy pervertit complètement
le genre et en fait... quelque chose! Comment définir ces livres? Le préfacier
d'«En marge de Casanova» a beau jeu d'ironiser à propos des commentateurs:
Saisie d'une fascination perplexe, la critique ne semble pouvoir dépasser le stade
de la stupeur enchantée. Eh bien oui! Avouons-le très simplement: c'est bien à ce
stade que nous en sommes, incapables encore de prendre la mesure d'un
monument baroque à la dimension pour le moins inhabituelle, mais ravis (au
sens le plus fort du mot, c'est-à-dire enlevés) déjà par son indescriptible richesse
qui conduit d'un paragraphe à l'autre, puis d'un volume à l'autre, avec une sorte
de frénésie piètrement imitatrice de celle qui a dû mener le travail de Szentkuthy.
L'émotion un peu retombée, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur les raisons
de notre ignorance, il y a quelques mois encore, d'un des auteurs les plus
originaux du vingtième siècle. Comment? Cette œuvre existait, pas très loin, et
nous ne pouvions pas la lire! Et s'il s'en trouvait d'autres, des écrivains de cette
dimension dont nous ne savons rien?
Seules les revues peuvent, dans un premier temps, alerter le lecteur curieux.
Szentkuthy, avant d'apparaître en volumes en français, avait été partiellement
traduit par Eva Toulouse dans «d'atelier», «Le Nouveau Commerce» et «Pleine
marge». Puis, par Georges Kassai et Zeno Bianu, dans «Caravanes». Le début
d'autobiographie publié dans cette dernière revue donnait cette curieuse clé -
valable pour une porte seulement, et il y en a beaucoup d'autres -: Le cadavre de
mon père gisant sur le parquet (auquel vient parfois se substituer ma propre
image, immobile, étendue sur un drap blanc), le corps du Christ enchâssé dans le
saint sépulcre des églises, la dépouille d'Alphonse XIII, roi d'Espagne, couché
sous un linceul orné d'une croix noire, qu'entourent quatre cierges oblongs et
effilés - ces trois visions, que mon esprit associe constamment, tournent sans fin
devant mes yeux... et il n'est aucun de mes ouvrages qui ne joue de leurs
variations subtiles et rayonnantes!
Énigmatique, excitant, voilà Miklos Szentkuthy. Il a certes déjà beaucoup
attendu, mais ce n'est pas une raison pour retarder encore sa lecture!
PIERRE MAURY
Miklos Szentkuthy, «Vers l'unique métaphore», traduit par Eva Toulouse, Corti, 309 pp.,
816 F.
«En marge de Casanova» et «Renaissance noire», traduits par Georges Kassaï et Zéno
Bianu, Phébus, 253 et 249 pp., 850 F chacun.
«La Confession frivole» (début), dans «Caravanes», no 2, Phébus, 384 pp., 1.742 F.