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Jean-Michel David

La clientèle, d'une forme de l'analyse à l'autre
In: Die späte römische Republik. La fin de la République romaine. Un débat franco-allemand d’histoire et
d’historiographie. Rome : École Française de Rome, 1997. pp. 195-210. (Publications de l'École française de Rome,
235)
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David Jean-Michel. La clientèle, d'une forme de l'analyse à l'autre. In: Die späte römische Republik. La fin de la République
romaine. Un débat franco-allemand d’histoire et d’historiographie. Rome : École Française de Rome, 1997. pp. 195-210.
(Publications de l'École française de Rome, 235)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/efr_0223-5099_1997_act_235_1_5196
JEAN-MICHEL
DAVID
LA CLIENTÈLE, DONE FORME
DE L'ANALYSE À L'AUTRE
La question de la clientèle n'occupe pas une place très import
ante dans l'historiographie allemande, pas plus d'ailleurs que dans
l'historiographie des autres pays. Elle intervient çà et là lorsque tel
ou tel auteur la rencontre au détour d'une analyse de la société ou de
la politique romaine dont les ambitions sont en fait bien plus vastes.
Comme telle cependant elle constitue un de ces points auquel tout
auteur est amené à accorder un peu de réflexion s'il veut tenir compt
e des spécificités du monde romain. Elle s'impose ainsi à la pensée,
et s'y insère. Elle permet alors d'apprécier selon quels axes princi
paux et surtout selon quels concepts explicites ou implicites les his
toriens ont mené leurs propres raisonnements. Elle peut servir en
quelque sorte de révélateur des méthodes d'analyse qui furent emp
loyées, des catégories qui furent à l'œuvre dans une historiogra
phie.
Dans le cas des pays de langue allemande, il y eut deux moments
surtout où la question de la clientèle fut l'objet des préoccupations
des historiens. La première fut quand on éprouva le besoin d'expli
quer l'organisation de la société gentilice. Il s'agissait alors de ces
grands ouvrages fondateurs dont les auteurs avaient véritablement
l'ambition de mener une réflexion globale sur le monde romain et
qui commençaient souvent par s'engager dans une reconstitution
des origines ou des principes autour desquels la cité s'était structur
ée. La seconde fut en revanche lorsque l'on s'interrogea sur les in
struments qui permettaient à l'aristocratie romaine de dominer l'e
nsemble de la société à la fin de la République. Les visées n'étaient
pas de même envergure. Il s'agissait alors bien davantage de re
constituer les mécanismes qui permettaient d'expliquer le fonctio
nnement du système politique. Dans les deux cas cependant, la ques
tion de la clientèle était importante, imposait une analyse parti
culière qui révélait dans ses termes et son organisation les formes
que prenait alors la pensée historique.
B. G. Niebuhr1 y consacra évidemment quelques pages dans la
1 Niebuhr, B. G., Römische Geschichte (5e éd.), Berlin, 1853, 1 : 183-186, 329-
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vaste fresque narrative qu'était son Histoire de Rome. Il en plaça la
description dans les chapitres où il étudiait les origines de la société
romaine. C'étaient les gentes patriciennes, pensait-il, qui avaient fo
rmé la cité. Le peuple romain alors était formé des patriciens et de
leurs clients. Ces derniers étaient soumis à leurs patrons mais
étaient protégés par eux et recevaient, mais à titre précaire, les habi
tations et les terres qui leur permettaient de vivre. Ils ne s'identi
fiaient pas à la plèbe que B. G. Niebuhr imaginait comme une popul
ation d'agriculteurs. Ils constituaient en revanche une population
dont les relations avec les patriciens se structuraient dans ce sys
tème de devoirs réciproques où l'assistance s'échangeait contre des
services, qui dans les sources caractérisait d'une façon générale la
clientèle. C'était cette société patricienne qui devint ainsi la matrice
de la société romaine, définissant par la structure des relations qui
l'animaient, les normes qui réglèrent ensuite les comportements so
ciaux et politiques puisque, lorsqu'à leur tour certaines familles plé
béiennes s'élevèrent, elles se conformèrent aux mêmes règles. Ainsi
s'expliquait le fait que la clientèle ait perduré : elle était en quelque
sorte consubstantielle de la cité romaine.
L'analyse de B. G. Niebuhr était profondément historique. C'é
tait par une reconstitution des origines et de l'évolution qui s'était
produite ensuite, qu'il expliquait les phénomènes sociaux. Il posait
malgré tout la question de la définition des normes. Or après lui, ce
fut surtout dans cette direction que la réflexion, stimulée par les
courants historiographiques qui dominaient alors2, s'engagea. Elle
visait à mettre en place des définitions plus strictes et aboutissait
alors à inscrire la notion de clientèle dans une conception d'en
semble de type juridique.
Ce fut d'abord le cas de R. Von Ihering. Tout l'effort qu'il menait
dans son grand ouvrage sur l'esprit du droit romain avait pour but
d'établir selon quels principes et par quelles nécessités celui-ci s'était
construit. Il cherchait donc à identifier les données que l'on pourrait
considérer comme primitives à partir desquelles l'Etat s'était struc
turé3. La famille et l'organisation de la défense commune faisaient
ainsi partie de ces formes et fonctions naturelles qui en se dévelop
pant avaient généré des institutions politiques. C'était dans ce cadre
333 (trad, française : 1830, Paris, II : 25-32, 392-403); cf. Christ, K., Römische
Geschichte und deutsche Geschichtswissenschaft, Munich, 1982 : 35-43.
2 Cf. en particulier sur l'originalité de Mommsen : Thomas, Y., "Mommsen
et risolierung' du droit" in : Mommsen, Th. (rééd.), Le droit public romain, Paris,
1984, trad, française, tome I : 1-52.
3 Ihering, R. von, Geist des römischen Rechts aus den verschiedenen Stufen
seiner Entwicklung (1852), Leipzig, 1927 (7e éd.), tome 1 : 236-244.
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qu'il inscrivait son analyse de la clientèle. Aucun individu, souli
gnait-il, ne pouvait bénéficier de la protection de la communauté,
s'il ne lui appartenait pas. Le seul moyen d'intégration à la portée
d'un étranger était son inscription dans le cadre élémentaire de la fa
mille. Ainsi se créait la clientèle. Elle était aussitôt renforcée par
l'institution du precarium puisque le patron donnait à son client les
moyens de vivre, ce qui avait des effets sur l'organisation agraire de
la société romaine.
La réflexion de Von Ihering prenait alors une autre orientat
ion. Il notait en effet que la relation de clientèle restait inaccessible
au droit civil puisqu'elle s'était construite à un niveau inférieur à ce
lui de la cité. Et il soulignait aussi qu'une telle situation ne pouvait
manquer de s'institutionnaliser et de se maintenir dans la vie so
ciale. Des normes étaient créées, qui participaient au fonctionne
ment de la cité. La règle naissait ainsi de l'absence de droit. Et c'était
sur cette constation et d'autres encore du même genre que Von Ihe
ring pouvait reconstruire le processus de constitution de la cité où la
part des concepts juridiques était prédominante, pour ne pas dire
exclusive.
Il participait en cela aux ambitions intellectuelles de son temps,
comme l'indique aussi la démarche que Th. Mommsen empruntait
presqu'au même moment. Celui-ci reprit en effet le raisonnement de
Von Ihering mais en lui donnant une tout autre ampleur et en l'in
scrivant au cœur de la reconstruction théorique à laquelle il procéd
ait. Dans son Histoire romaine4, il décrivait déjà la clientèle comme
l'ensemble des dépendants des patriciens et donc comme des non-
citoyens de la cité primitive. Petit à petit, imaginait-il, par accroiss
ement et par émancipation progressive, elle donnait naissance à la
plèbe. C'était là encore faire de la communauté patricienne la mat
rice de l'Etat romain.
La véritable étude qu'il consacrait à la clientèle était cependant
celle qu'il publiait en 1859 sous le titre "Das römische Gastrecht und
die römische Clientel5" et où il précisait son raisonnement. Il identif
iait alors les relations d'hospitalité et de clientèle comme étant ex
térieures à la communauté. Dans son esprit, les clients étaient pr
imitivement des individus isolés qui se plaçaient sous la protection
de patrons par applicatio. La relation était alors inaccessible au droit
civil puisque les clients n'étaient pas citoyens. Pourtant cette situa
tion de non droit, engendrait des devoirs qui étaient précisément co
difiés. De la même façon, le precarium qui était une conséquence de
4 Mommsen, Th., Histoire romaine, I8 (= P) : 61-62, 84-88 (trad, française,
1863 : 84-87, 115-121); cf. Christ 1982 : 58-66 {cf. note 1).
5 Mommsen, Th., dans Sybels histor. Zeitschrift, I, 1859 (= Römische Forsch.
I. Berlin, 1864 : 319-390).
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la relation de clientèle avait ses règles en dehors du droit de propriét
é. Th. Mommsen employait les termes de "Verpflichtung" et de
"Rechtsbildung" pour définir cette situation qui produisait des
normes sans pour autant avoir reposé sur une obligation juridique
ment sanctionnée. Il s'agissait là de l'un des principes de sa ré
flexion. Il la fondait en effet sur le droit à la fois parce que celui-ci
constituait selon lui la seule source qui permettait de remonter à ces
époques reculées et aussi parce que c'était la constitution de l'Etat
romain qui au fond l'intéressait. Il procédait cependant de façon
plus rigoureuse que ses prédécesseurs dans la mesure où il tenait
compte de la complexité des situations en distinguant entre le droit
civil, le droit public et celui engendré par les relations entre les cités,
et où il n'imaginait pas que la cité se fût constituée suivant un sché
ma défini par un principe unique.
Dans son Staatsrecht6, Th. Mommsen confirmait ces premières
analyses. Les clients était des non patriciens qui s'étaient mis sous la
protection des gentes. Comme tels, ils étaient dépourvus du droit pri
mitif de citoyenneté. Ils constituaient ainsi la plèbe primitive. Mais
cette situation archaïque était intenable et contraignait à l'évolution.
Cette population était amenée à tirer une capacité de droit de cette
absence de droit en affirmant sa condition, en revendiquant aussi et
en obtenant un statut de citoyen qu'elle redéfinissait complètement
dans la forme qui fut celle qui eut cours sous la République romaine
et qui ne tenait plus seulement à la naissance légitime dans une fa
mille patricienne. Au bout du compte la clientèle qu'il définissait
comme un état intermédiaire entre la servitude et la liberté se dissol
vait dans l'acquisition de l'égalité des droits.
La pensée ne manquait pas de force. Elle identifiait la naissance
de la cité classique dans l'émergence d'un droit nouveau que l'a
bsence de statut pour certains de ses habitants rendait nécessaire.
C'était encore une fois faire de la norme et de la définition juridique,
la mesure qui permettait d'analyser toute instance sociale. L'Etat de
venait ainsi le véritable sujet de l'Histoire7. Mais c'était aussi imagi
ner que des mutations profondes aient pu se produire dans l'organi
sation de la communauté civique et se donner les moyens de l'étu
dier.
Plus tard cependant, lorsqu'il résuma ses thèses dans Y Abriss des
römischen Staatsrechts*, Th. Mommsen nuança ces définitions un
peu abruptes. Il introduisit en effet une distinction qui était évidem-
6 Mommsen, Th., Römisches Staatsrecht, III3, 54 sqq.; trad, française, 189,
VI, 1 : 59-97.
7 Thomas 1984. (cf. note 2).
8 Mommsen, Th., Abriss des römischen Staatsrechts : 15-21.
LA CLIENTÈLE, D'UNE FORME DE L'ANALYSE À L'AUTRE 199
ment nécessaire entre la plèbe et la clientèle en relevant que l'identi
fication ne pouvait être que de principe. Il insistait aussi davantage
sur les manifestations de la clientèle telles qu'on pouvait les ap
préhender à la fin de la République et qui faisaient apparaître une
dépendance bien atténuée. Il remarquait enfin que le patronat et la
clientèle étaient davantage définis par les mœurs que par le droit et
il soulignait le rôle que jouèrent probablement la fiscalité et la parti
cipation de tous aux charges militaires dans l'affaiblissement de la
clientèle archaïque. De ce point de vue il mettait davantage l'accent
sur l'évolution historique qui avait marqué l'histoire de la cité ro
maine et revenait à une conception sans doute moins théorique que
celle qui avait marqué son droit public.
Pour tous les auteurs que l'on vient de citer cependant, Niebuhr,
Von Ihering et Mommsen, la seule clientèle qui méritait l'étude était
celle que l'on pouvait reconstituer pour une période de l'histoire de
Rome tellement archaïque qu'elle en était mythique. Les sources
dont ils diposaient, ne leur livraient guère d'information que pour
les deux derniers siècles avant notre ère. Mais peu leur importait.
C'était la compréhension de la Rome primitive qu'ils espéraient
trouver dans cette analyse et plus encore celle des mécanismes qui
avaient présidé à sa construction et à son développement. La ques
tion qui les préoccupait était celle des origines et par là celle des
principes selon lesquels s'était structuré d'après eux l'Etat romain.
La clientèle archaïque était l'un des objets qui permettait de telles
reconstitutions car elle permettait de saisir un état de subordination
indépendant de la définition civique. Elle lui était donc sans doute
antérieure et remontait donc à un état originel. On comprend donc à
la fois l'intérêt et les limites de telles analyses. La clientèle comme
état fossilisé de structures sociales disparues permettait certes de les
reconstituer mais légitimait aussi une méthode et une conception où
l'analyse historique s'effaçait devant une refondation de la cité
idéale. Elle maintenait aussi la réflexion dans ces formes juridiques
dans lesquelles elle s'était volontairement inscrite autant par intérêt
que par souci de rigueur.
Cette perspective qui avait été tracée, fut celle dans laquelle la
plupart des auteurs de la fin du XIXe siècle se maintinrent. Il s'agis
sait alors pour eux de reprendre et d'approfondir les définitions jur
idiques qui avaient été données.
Le plus caractéristique de ce point de vue fut sans doute
M. Voigt qui, dans sa dissertation publiée en 18789, proposait un bi-
9 Voigt, M., Berichte über die Verhandlungen der königlich sächsischen Ge
sellschaft der Wissenschaften zu Leipzig, phil. hist. Kl., XXX, 1878 : 147 sq.
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JEAN-MICHEL DAVID
lan très descriptif des définitions juridiques et des normes qui orga
nisaient la clientèle. Dans cet ouvrage la relation restait tout à fait
idéale. Il envisageait malgré tout, en quelques pages finales10, l'évolu
tion qui avait conduit à la situation des derniers siècles de la Répub
lique mais se révélait incapable de l'expliquer autrement que sous
la forme d'une "transsubstantiation".
On pourrait presque dire la même chose des trois manuels de
L. Lange11, d'E. Herzog12 et d'O. Kariowa13, à ceci près qu'ils adopt
aient un point de vue un peu plus historique et qu'ils distinguaient
en particulier entre la clientèle et la plèbe. Le premier se maintenait
dans une tradition pré-mommsénienne. Il revenait par exemple à
certaines thèses de Niebuhr et inscrivait la clientèle dans l'Etat pa
triarcal précivique. Il insistait ainsi sur le fait que le développement
des instances civiques et notamment la réforme de Servius Tullius
avaient conduit à l'émancipation des clients et à l'épuisement de la
relation dans cette forme affaiblie et pratique que l'on connaissait
aux derniers siècles avant notre ère. Le second porta une attention
un peu plus soutenue que ses prédécesseurs à la clientèle telle qu'elle
se présentait sous sa forme évoluée - et atténuée - à la fin de la Ré
publique. Il en introduisit l'étude en effet dans le paragraphe qu'il
consacra au peuple et à la citoyenneté romaine. Il s'interrogeait en
particulier sur les facteurs qui avaient pu contribuer à l'émancipa
tion des clients, la colonisation par exemple, et évoquait les princi
pales étapes de l'acquisition des droits civiques. O. Karlowa enfin
décrivait surtout l'organisation normative de la relation dans sa
forme la plus ancienne.
C'est au début du XXe siècle que se situe la grande mutation qui
affecta l'analyse des relations clientélaires et, dans la mesure où
celle-ci est représentative, l'ensemble de l'historiographie de la Ré
publique romaine.
On pourrait, certes de façon anecdotique, donner comme
exemple de ce changement les travaux qu'A. Von Premerstein à deux
reprises consacra au sujet. Le premier était l'article qu'il publia en
1901 dans la Realencyclopädie14 de Pauly et Wissowa. Comme il s'a
gissait d'un article d'encyclopédie qui devait rendre compte de tous
10 Voigt 1878 : 213-219 (cf. note 9).
"Lange, L., Römische Alterthümer, Berlin (3e éd.), 1876, I: 237-252; cf.
Christ 1982 : 78.
12 Herzog, E., Geschichte und System der römischen Staatsverfassung, Leipz
ig, 1894, I en particulier : 988-992; cf. Christ 1982 : 78.
13 Karlowa, Ο., Römische Rechtsgeschichte, Leipzig, 1885 : 37-40.
14 Von Premerstein, Α., article : "Clientes", RE, IV, 1901, coll. 23-55; Christ
1982 : 128-133 (cf. note 1).
LA CLIENTÈLE, D'UNE FORME DE L'ANALYSE À L'AUTRE 201
les aspects de cette institution sociale, il était amené à en analyser
l'économie mais aussi à en présenter l'histoire et donc à tenir compt
e de son évolution. Il se révélait alors très embarrassé et pratique
ment incapable de se dégager de la présentation archaïsante et idéa
lisante qui avait été celle de ses prédécesseurs du XIXe siècle.
Le plan qu'il suivait était complètement déterminé par c'ette
conception. La plus grande partie de l'article, par exemple, était
consacrée à l'origine de la clientèle. Il mêlait sous ce terme les as
pects historiques et juridiques, convaincu que la cité s'était
construite selon certains principes qui se trouvaient tout à la fois
être les traits constitutifs de son histoire et les normes qui en ré
glaient les relations sociales. La première forme de clientèle était par
exemple celle qui était issue de la conquête. Elle se manifestait en
suite sous celle de la deditio. Celle qui découlait de Yapplicatio était
chronologiquement postérieure et donc seconde dans l'économie de
l'institution. Dans ces conditions, l'évolution vers les formes de la fin
de la République ne pouvait pas être envisagée autrement que par
un affaiblissement du modèle primitif. Elle correspondait alors au
passage d'une relation de type juridique à des liens de type écono
mique - comme si les deux formes dussent être opposées - qui n'é
taient plus réglés que par le lien moral de la fides. Il ne restait plus à
l'auteur qu'à consacrer un très court paragraphe à la clientèle de l'
époque impériale.
Cet article, en recueillant les thèses antérieures, reprenait
complètement le présupposé qui les fondait et qui consistait à imagi
ner que la société romaine s'était organisée selon un principe néces
saire qui était tout à la fois l'axe qui avait conduit son développe
ment et la logique qui gouvernait son droit. Il en fournissait en quel
que sorte la synthèse ou plutôt le panorama.
Or trente-quatre ans plus tard, en 1935, le même Von Premers-
tein entreprenait de revenir sur le sujet. Il empruntait pourtant une
tout autre démarche. Cette nouvelle réflexion s'inscrivait dans un
ouvrage sur l'origine et la nature du principat15. Il s'intéressait alors
notamment aux fondements sociologiques qui avaient permis à la
monarchie de se constituer. Dès lors les principes mêmes du ra
isonnement avaient changé. La clientèle dont il était question n'était
plus la clientèle archaïque qui se définissait en termes juridiques
mais l'instrument d'une domination qui s'appréciait désormais au
travers des réseaux de dépendants. Les relations se définissaient par
un système de prestations et de contre-prestations qui assuraient la
15 Von Premerstein, A. Vom Wesen und Werden des Prinzipats, ABÄW, 15, Mun
ich, 1937 : 15-22. L'ouvrage est posthume, il a été édité par H. Volkmann.
202 JEAN-MICHEL DAVID
continuité et la fidélité. Elles expliquaient la puissance des membres
les plus importants de l'aristocratie romaine qui mobilisaient autour
d'eux des partisans nombreux ("Gefolgschaften") qui leur permett
aient de dominer la cité et qui constituaient les groupements poli
tiques réels. Les concepts à l'œuvre étaient ainsi ceux de la proximité
et de l'échange fondé sur une fides qui ne relevait plus du droit, ni
même de l'organisation de la cité. L'origine# même de la relation de
clientèle n'était plus évoquée qu'en note.
Le contraste était saisissant. Entre les deux textes évidemment
s'étendait le temps d'une vie entière qui avait permis à Von Premers-
tein de modifier ses appréciations. Et il serait sans doute bien diffi
cile de déterminer précisément les influences qui s'exercèrent sur ce
savant. On pourrait tout au plus remarquer que parmi les auteurs
qu'il citait, et qui n'étaient pas directement des spécialistes du
monde romain, se trouvaient des politologues dont R. Kjellén qui
cherchait à établir une typologie des systèmes politiques16. Mais sans
doute convient-il de ne pas surestimer l'importance ni de Von Pre-
merstein, ni des personnages auxquels il se référait. Au cours des
premières décennies du XXe siècle toute l'ambiance intellectuelle s'é
tait transformée, dans les pays de langue allemande et partout ail
leurs. La perception que l'on avait des catégories historiques s'était
modifiée. L'emploi même du mot "sociologique" pour définir cer
tains fondements du principat témoigne de l'importance qu'avaient
prise les sciences sociales dans la réflexion du temps. Elles fournis
saient une partie des concepts sur lesquels s'appuyait désormais l'
analyse.
Sans vouloir - ni pouvoir - refaire cette histoire de la pensée eu
ropéenne, on peut noter que la clientèle avait effectivement fait part
ie des catégories prises en compte par la sociologie. M. Weber s'y
était intéressé dans son analyse des "Agrarverhältnisse im Alter
tum17" et lui avait consacré quelques pages dans Wirtschaft und Ge
sellschaft™. Dans le premier ouvrage, il en avait inscrit l'examen par
mi les formes de possession de la terre qui s'étaient mises en place à
Rome. Il notait alors que comme dans toutes les sociétés antiques
celui qui était dépourvu de propriété était également dépourvu de
16 Kjellén, R., "Versuch eines natürlichen Systems der Staatsformen" in :
Zeitschrift für Politik, VIII, 1915 : 427-451.
17 Weber, M., "Agrarverhältnisse im Altertum". Éditée sous sa version défini
tive dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften, 1909 (3e éd.) et republié
dans les Gesammelte Aufsätze für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, Tübingen,
1924 : 190-208; cf. Christ 1982 : 107-112 (cf. note 1).
18 Weber, M., Wirtschaft und Gesellschaft (1922), 5e éd. Tübingen, 1972 : 422-
423, 583-584, 806-807, 812-813.
LA CLIENTÈLE, D'UNE FORME DE L'ANALYSE À L'AUTRE 203
droits et que ceux qui se trouvaient dans ce cas étaient amenés à se
mettre sous la protection d'un patron. La relation était alors réglée
par un code moral défini par la fides qui avait survécu à l'organisa
tion primitive. Avec l'apparition de l'armée hoplitique, la clientèle
ancienne avait fait place à une forme plus libre, pendant que le déve
loppement de l'esclavage d'origine marchande permettait l'appari
tion d'autres formes de dépendance. La clientèle de la fin de la Ré
publique gagnait alors en signification politique.
Dans le second, la question était traitée de façon plus rapide et
alimentait les réflexions comparatistes que l'on connaît bien. Les
termes et la démarche reprenaient cependant la première approche.
La clientèle apparaissait parmi les formes de la domination patriar
cale et patrimoniale, mais aussi dans son état évolué parmi celles de
la démocratie antique et médiévale. Elle était alors comprise dans
un rapport d'analogie et d'identification partielle avec la féodalité du
moyen-âge. La fides faisait enfin partie des systèmes de normes qui
permettaient de construire le droit.
Dans les deux cas cependant, M. Weber, tout en construisant les
catégories de l'analyse sociologique, établissait une articulation
entre l'économie de la relation clientélaire et la société. Elle était née
en effet pour lui des conditions d'accès à la terre. Mais il en faisait
aussi une institution sociale qui avait évolué, qui, comme telle, avait
sa propre structure et sa propre logique, et fonctionnait alors selon
ses propres règles. A son tour elle inspirait et déterminait les
conduites et contribuait ainsi à structurer la société. En fait la clien
tèle ne se distinguait pas dans l'analyse wéberienne des autres
formes d'organisation sociale. Elle s'inscrivait simplement dans
cette même logique qui consistait à les identifier, à en examiner l'a
rchitecture et à en comprendre le mécanisme. C'était évidemment
ouvrir la voie à une analyse des nécessités internes de la société ro
maine qui reposait sur d'autres critères que les principes fondateurs
de la cité et qui confortait toute réflexion qui viserait à donner un
sens historique à la logique propre des relations sociales. Grâce à ce
genre d'approche, l'intérêt se déplaçait en quelque sorte de la re
cherche des origines à la compréhension des fonctionnements.
Malgré tout, l'influence la plus forte qui s'exerça fut sans doute
celle du livre de M. Gelzer, son "Habilitationschrift", Die Nobilitai
der römischen Republik qui fut publié en 1912 19. Cet ouvrage devint
en effet, mais un peu plus tard, un classique. L'auteur déplaçait dél
ibérément l'analyse à la fin de la République car il était assuré de
19 Gelzer, M., Die Nobilitai der römischen Republik, Leipzig-Berlin, 1912;
Christ 1982 : 113-116 (cf. note 1).
204 JEAN-MICHEL DAVID
pouvoir s'appuyer sur des sources contemporaines. Les relations de
clientèle qu'il examinait alors n'étaient plus celles qui fondaient la
dépendance dans la société archaïque, mais celles qui organisaient
la puissance et le rayonnement politique des membres de l'aristocrat
ie sénatoriale. Il ne pouvait plus être question de droit public, mais
des définitions sociales des structures d'un Etat qui, dans une telle
perspective, devenait évidemment second. La réflexion se faisait
aussi plus souple et plus descriptive. Elle aboutissait néanmoins à
un tableau cohérent du fonctionnement de la domination nobiliaire.
M. Gelzer commençait en effet par définir les catégories impor
tantes qui déterminaient les appartenances et la hiérarchie c
iviques : la noblesse, l'ordre équestre, les clarìssimi, les principes. Il
étudiait aussi les conditions de l'acquisition et de la préservation des
instruments d'exercice du pouvoir politique et parmi eux de la clien
tèle. Il s'interrogeait ainsi surtout sur la nature et l'organisation de
ces liens en analysant notamment les concepts, comme la gratia et la
fides, qui étaient alors employés. Cette recherche, à la différence de
celles qui avaient été menées jusque là, ne prétendait ni reconstituer
une institution sociale idéalisée dans un passé archaïque, ni en pro
poser l'histoire au travers de la mise en œuvre d'un principe fonda
teur de la cité et de son droit. Elle avait simplement pour but de pré
senter le système des relations aristocratiques tel que les contempor
ains le percevaient eux-mêmes et tel qu'ils en exprimaient les
principes et les catégories dans le vocabulaire qu'ils employaient. A
priori la démarche pouvait sembler simpliste ou en tout cas moins
historique que toutes les précédentes, et d'ailleurs certains recen
seurs considérèrent qu'au fond elle n'apportait pas grand chose20.
Elle marquait pourtant un changement important dans la réflexion
sur l'aristocratie romaine de la fin de la République car la sémant
ique des mots sur laquelle elle s'appuyait, révélait en fait une s
émantique des échanges sociaux21. Elle permettait aussi que l'on
20 Cf. en particulier W. Soltau, dans Sokrates, Zeitschrift für das Gymnasial
wesen, 69, 1915 : 158-159. Le même Soltau avait noté, dans "Grundherrschaft
und Klientel in Rom", NJbb, 29, 1912 : 489-500, en critiquant fortement la thèse
de K.J. Neumann, Die Grundherrschaft der römischen Republik, die Bauernbef
reiung und die Entstehung der servianischen Verfassung, Strasbourg, 1900, que
l'histoire de la clientèle n'appartenait pas à l'histoire agraire mais à celle des re
lations de proximité et de de fidélité. Les analyses de Gelzer ne le surprenaient
donc pas. Pour les autres recensions cf. le bilan fait par Ridley, R.T., "The Genes
is of a Turning-Point : Gelzer's Nobilitai", Historia, 35, 1986 : 474-502, en parti
culier pages 497-500; Simon, C, "Geizers Nobilität der römischen Republik" als
"Wendepunkt", Historia, 37, 1988 : 222-240, en particulier pages 223-224. Je re
mercie ici J. von Ungern-Sternberg des indications qu'il m'a données sur ce
point.
21 Cf. Christian Meier, "Matthias Geizers Beitrag zur Erkenntnis der Struktur
LA CLIENTÈLE, D'UNE FORME DE L'ANALYSE À L'AUTRE 205
considérât le inonde aristocratique comme un ensemble clos et ho
mogène qui méritait des études spécifiques.
On s'est interrogé sur les influences qui ont conduit M. Gelzer à
une telle réflexion22. J. Bleicken23 insistait sur celle de R. Heinze qui
fut l'un de ses maîtres. Effectivement, dans l'article que ce dernier
consacrait en 1909 aux débuts de la carrière de Cicéron24, apparais
saient déjà les premières interrogations sur les mécanismes poli
tiques de la fin de la République. Et c'était le même R. Heinze qui
dans un article important qu'il publiait en 1929, étudiait la notion de
fides25 en reprenant l'analyse sémantique qu'en avait fait E. Fraenkel
en 1916 au moment de la publication de la notice du Thesaurus li
nguae latinae. Il insistait alors sur le caractère moral de la notion et
montrait qu'elle définissait le crédit d'un personnage et permettait
ainsi la constitution de relations de réciprocité. Peut-être faut-il ima
giner alors qu'au début du siècle, il avait déjà mis cette méthode en
œuvre. Dans la leçon inaugurale qu'il prononça à Leipzig en 1906 il
proposait en effet une problématique de type sociologique en insis
tant sur le fait qu'il fallait placer la littérature dans la vie sociale et la
mettre en relation avec l'activité civique, le mécénat et le patronat,
envisager en fin de compte une histoire de la littérature comme une
partie de l'histoire du peuple romain26. Sans doute exprimait-il là un
besoin qu'un certain nombre de savants du temps ressentaient, qui
témoignait d'une ambiance intellectuelle générale27 et qu'il commun
iqua probablement à M. Gelzer qui fut son élève de 1907 à 1909.
D'autres influences s'exercèrent certainement et notamment
celle de F. Münzer qui était alors professeur à Bàie et qui travaillait
déjà aux notices prosopographiques de la RealEncyklopädie. Gelzer
collabora à l'entreprise en prenant en charge la biographie de Cicé
ron28. Les liens entre aristocrates que de telles recherches révélaient
von Gesellschaft und Politik der späten römischen Republik", dans Bleicken, J. et
alii, Matthias Gelzer und die römische Geschichte, Kalimünz, 1977 : 29-56.
22 Cf. Bleicken et alii 1977 (cf. note 21); R.T. Ridley 1986 (cf. note 20) et S
imon 1988 (cf. note 20).
23 Dans Bleicken et alii 1977 : 7-28 (cf. note 21); cf. aussi Ridley 1986 : 478-
481 (cf. note 20).
24 Heinze, R., "Ciceros politische Anfänge", in : Abh. Akad. Leipzig, 27, 1909 :
947-1009 (= Vom Geist des Römertums, Leipzig et Berlin, 1939 : 59-141).
25 Heinze, R., Hermes, 64, 1929 : 140-166 (= Vom Geist des Römertums, 1939 :
25-58).
26 Heinze, R., "Die gegenwärtigen Aufgaben der römischen Literaturges
chichte", NJE1A, 19, 1, 1907 : 161-175, en particulier pages 174-175.
27 Cf. les remarques de J. Bleicken in : cf. Bleicken et alii 1977 : 12 {cf. note
21).
28 Cf. Meier, dans Bleicken et alii 1977 : 33 (cf. note 21); Ridley 1986 : 476-478
(cf. note 20).
206
JEAN-MICHEL DAVID
ne pouvaient pas ne pas amener ceux qui s'y aventuraient à s'inte
rroger sur les mécanismes de la solidarité et de la dépendance.
Celle cependant que M. Gelzer revendiquait de la façon la plus
explicite était celle de N. D. Fustel de Coulanges. Et il n'y a strict
ement aucune raison de douter, comme on l'a fait parfois, de la réali
té d'une telle lignée intellectuelle29. Déjà dans La cité antique, cet au
teur avait abordé la question de la clientèle. Il en avait fixé l'appari
tion dans l'organisation familiale qui formait le cadre premier de la
cité, l'avait en ce sens distinguée de la plèbe et avait tracé à grands
traits le mouvement d'émancipation qui l'avait conduite à la situa
tion que l'on connaissait à la fin de la République30. Mais c'était sur
tout dans son Histoire des institutions politiques de l'ancienne
France31, qu'il avait analysé sous ce dernier aspect les relations qui
associaient les patrons et leurs dépendants dans la mesure où il
voyait dans ces liens une des origines du système féodal. La perspect
ive était donc très ample et de grande ambition puisqu'elle visait à
faire apparaître les continuités historiques. Fustel de Coulanges
considérait que pour comprendre l'organisation de l'Etat, il fallait
examiner la Société32. Il employait alors pour comprendre cette der
nière une méthode qui n'était pas différente de celle que suivit
M. Gelzer. Il reprenait en effet les termes employés dans la littéra
ture latine (se commendare, clientela, fides, patronus etc..) et les
analysait, mais moins systématiquement avec moins d'exhaustivité
que ne devait le faire M. Gelzer.
Quelle qu'ait été l'influence réelle de N. D. Fustel de Coulanges
sur M. Gelzer, la piste était donc la même. Sans doute ce dernier
mit-il davantage de rigueur et d'esprit de système dans les ana
lyses de vocabulaire. Mais la démarche d'ensemble était semb
lable. A une conséquence près cependant. M. Gelzer ne s'intéres
sait pas aux vastes perspectives historiques qui avaient inspiré les
savants des générations précédentes. Sa réflexion était plus sage et
29 Cf. Bleicken et alii 1977 : 14-15 (cf. note 21); Ridley 1986 : 491-492 (cf. note
20); Simon 1988 : 225-228 (cf. note 20) a à juste titre insisté sur cette influence,
en soulignant également, pages 228-231, celle de Wilcken mais qui fut plus géné
rale et ne portait pas sur les questions de clientèle.
30 Fustel de Coulanges, N.D., La cité antique, Paris, 1864, réédité en 1879, cf.
en particulier 1. IV. ch. I-II, VI.
31 Fustel de Coulanges, N.D., Histoire des institutions politiques de l'ancienne
France, t. V : Les origines du système féodal, Paris, 1990 : 206-225. Cette Histoire
des institutions avait été revue et complétée par C. Jullian. Le même C. Jullian,
dans l'introduction des Questions historiques de Fustel de Coulanges, qu'il publia
à Paris en 1893, après la mort de leur auteur, indiquait (p. XI) que la clientèle ro
maine était une des questions qu'il se proposait encore d'étudier.
32 Fustel de Coulanges, 1890, t. I. : XIII (cf. note 31) : "pour savoir comment
chaque génération d'hommes était gouvernée, nous devrons observer son état so
cial, ses intérêts, ses mœurs, son tour d'esprit (...)".
LA CLIENTÈLE, D'UNE FORME DE L'ANALYSE À L'AUTRE 207
en même temps plus limitée : elle se concentrait au fond sur une
sémantique sociale et éthique de la fin de la République, dont il
faut bien voir cependant qu'elle postulait l'unité d'une conscience
civique.
Ce ne fut pourtant qu'après la deuxième guerre mondiale que ce
changement dans l'analyse des relations clientélaires que l'on repère
au début du siècle dans l'historiographie de langue allemande, et qui
correspond bien entendu au contexte général de la réflexion intellec
tuelle, trouva sa plus grande postérité.
Deux synthèses dont les principes étaient différents, mais dont
les auteurs cherchaient à présenter un état complet de l'histoire ro
maine, reprenaient la question de la clientèle. E. Meyer dans son
Römischer Staat und Staatsgedanke33, en insérait l'examen dans une
définition de l'unité d'une culture sociale et politique romaine. Il l'é-
tudiait principalement dans la partie qu'il consacrait à la société de
la Rome archaïque et pour la fin de la République reprenait, pour
l'essentiel, des définitions déjà connues de la necessitudo ou de la
fides. A. Heuß, quant à lui, après avoir, dans sa Römische Ges
chichte34, écarté tous les faits religieux et culturels, identifait la
constitution romaine avec les mécanismes de la vie sociale à Rome.
Il les considérait en quelque sorte comme les instruments qui en
permettaient la régulation. On retrouvait alors le même mode de ra
isonnement qui était apparu avec M. Gelzer et qui reposait fonda
mentalement sur l'analyse d'une sémantique sociale. Aucun de ces
deux livres cependant n'ajoutait véritablement aux analyses de
Mommsen ou de Gelzer. Ils ne faisaient guère que marquer pour un
temps l'état de la réflexion, mais enregistraient du même coup les
résultats d'une historiographie, devenue déjà classique, qui cher
chait surtout à rendre compte du fonctionnement des relations so
ciales et politiques.
Un livre aussi fut partiellement consacré à la clientèle et qu'il
faut mentionner, celui de W. Neuhauser, Patronus und Orator35.
L'auteur n'avait pas alors de véritables visées historiques : il s'atta
chait surtout à définir ces deux termes. Mais sa démarche le contrai
gnait à proposer une définition de l'institution sociale. Il en présent
ait alors un état de la question qui était surtout bâti à partir des
33 Meyer, E., Römischer Staat und Staatsgedanke, Zürich et Stuttgart, 1948
(2e édition 1961), cf. en particulier pages 30-32, 246, 254; Christ 1982 : 334-337
{cf. note 1).
34 Heuß, Α., Römische Geschichte, Braunschweig, 1960; Christ 1982 : 275-281
(cf. note 1).
35 Neuhauser, W., Patronus und Orator, Innsbruck, 1958, cf. en particulier
pages 24-35.
208 JEAN-MICHEL DAVID
travaux juridiques, notamment ceux de Th. Mommsen, qui avaient
porté sur le sujet.
Les analyses de Ch. Meier36 en revanche allaient beaucoup plus
loin. Elles visaient à établir une anthropologie politique de la cité ro
maine. Dans ce contexte, les liens de clientèle étaient un des él
éments du mode de constitution des relations sociales et des rapports
civiques - celui qu'il nommait le "Bindungswesen" - dont il conve
nait de suivre la formation et l'évolution depuis les formes anciennes
de l'organisation gentilice jusqu'à celui des necessitudines de la fin
de la République.
L'auteur distinguait alors trois étapes. La première correspond
ait à la clientèle archaïque qui s'était structurée dans la domus pa
tricienne. Les dépendants n'appartenaient alors à la cité que de fa
çon médiate. La seconde apparut au cours de la première moitié du
Vème siècle quand, sous l'effet de la mise en place de l'armée hopli-
tique et de l'organisation centuriate, les clients devinrent citoyens.
Ce fut alors qu'eut lieu la transformation la plus importante : les
liens de clientèle s'étendirent à l'ensemble de la société, ce qui écart
ait l'éventualité d'un corps séparé. La troisième étape fut celle de la
fin de la République quand des valeurs relativement informelles de
gratitude et de proximité complétèrent les normes anciennes qui
s'affaiblissaient. Le système des liens prit alors une autre ampleur
sous l'effet des conquêtes. Les relations de patronat s'étendirent en
effet avec l'empire romain et devinrent ainsi un des instruments de
son gouvernement et de son intégration.
La réflexion était ample puisqu'elle reprenait toute l'évolution
de la clientèle mais surtout très historique car elle en inscrivait la
nécessité dans l'histoire des relations sociales. Une des idées import
antes qui sous-tendait l'analyse était que les liens qui s'étaient ainsi
mis en place structuraient à la fois le fonctionnement politique de la
cité et la perception que les acteurs en avaient. Ainsi les valeurs de la
société patriarcale demeurèrent-elles vivantes et le mode de dominat
ion de l'aristocratie, efficace puisque le fait que les citoyens de rang
modeste ne pussent avoir accès aux instances civiques que par la
médiation des puissants, restait accepté et reconnu. L'analyse liait
ainsi le fonctionnement des instances civiques aux mécanismes de la
solidarité sociale et associait dans une même nécessité l'économie
des relations et la conscience politique. Ainsi l'auteur pouvait-il po
ser les principes d'une sémantique du politique cohérente et efficace
36 Meier, Ch., Res publica amissa, Wiesbaden, 1966, en particulier pages 24-
45; Christ 1982 : 293 (cf. note 1).
LA
CLIENTÈLE, D'UNE FORME DE L'ANALYSE À L'AUTRE 209
dans son mode d'explication, puisqu'il expliquait que la prégnance
d'un tel système de relations conduisait à l'émiettement des intérêts
et à l'impossibilité pour les acteurs d'imaginer des solutions à la
crise qui affectait la respublica.
C'était pourtant entrer dans un certain fonctionnalisme poli
tique qui n'allait pas sans inconvénients. Il laissait en effet de côté
l'évolution générale de la société italienne au cours des deux der
niers siècles avant notre ère et il avait tendance également à ne
guère tenir compte de l'influence que d'autres modes de représenta
tion liés notamment à la philosophie grecque pouvaient avoir eu sur
les acteurs de la vie politique romaine. Cette grammaire de la poli
tique, en d'autres termes, enfermait l'action des agents dans le
champ sémantique qui était déterminée par leur propre expérience
et sur laquelle ils contruisaient leur horizon d'attente. Les autres fac
teurs d'évolution historique, plus larges et qui échappaient à la per
ception et à la réflexion des contemporains, n'avaient pas pour cette
raison à être pris en compte pour la définition de leurs choix37. Une
telle analyse contribuait alors fortement à la compréhension des mé
canismes qui permettaient aux membres de la communauté civique
de déterminer leurs conduites en introduisant un modèle dont l'eff
icacité était précisément liée au fait qu'il reposait sur une sémantique
de l'action et de l'expérience civique mais dont la limite tenait aussi
au fait qu'il reposait sur le primat du politique et privilégiait le c
itoyen conscient comme agent principal de l'Histoire.
Peut-on alors, en jetant un regard rétrospectif sur l'ensemble de
cette historiographie de langue allemande, porter une appréciation
sur ce qui en aurait fait l'originalité? La tentative est osée car il n'est
évidemment pas légitime d'isoler une partie du monde savant des
autres membres de la communauté scientifique38. Pourtant une ten
dance générale apparaît qui pourrait avoir été le fruit d'une tradition
intellectuelle ou de certains choix conceptuels privilégiés. On ne
peut manquer en effet d'être frappé par la façon dont la réflexion a
mis l'accent sur les formes de l'organisation sociale en révélant les
principes selon lesquels elle se constitua, et ce à chaque étape de ce
37 Cf. les explications que l'auteur donne de ces principes dans l'introduction
à la nouvelle édition de 1980 : XV-XXXI.
38 On notera pourtant que tous les auteurs allemands ou de langue all
emande qui ont été évoqués ci-dessus n'ont guère cité, sur ce sujet précis, que des
auteurs tout autant allemands qu'eux et que l'on ne pourrait guère relever comme
exception notable que le livre de Badian, E., Foreign Clientelae, Oxford, 1958 cité
par Ch. Meier mais dont les ambitions erudites et très positivistes n'engageaient
pas à un type de réflexion particulier.
210 JEAN-MICHEL DAVID
chemin que l'on a suivi en examinant la question de la clientèle. Elle
n'est certes pas l'une des plus essentielles parmi toutes celles qui ont
contribué à l'analyse de la société romaine, mais elle est révélatrice
de la façon dont ceux qui se sont intéressés à elle, ont abordé l'étude
de la communauté civique. Ainsi les aspects qui tenaient à l'évalua
tion des services échangés, ceux qui concernaient la qualification
des individus, ceux enfin qui tenaient à la place de la relation dans
l'ensemble de la vie sociale et économique ne furent traités que très
marginalement.
Ce n'était pas cela qui intéressait les différents auteurs que nous
avons rencontrés, Mais plutôt les règles qui gouvernaient le fonc
tionnement de la relation dans la mesure où elles révélaient à leur
tour celles qui déterminaient la vie civique. Trois grands schémas de
réflexion se sont ainsi succédés. Le premier était celui auquel parti
cipait Th. Mommsen et qu'il enracina durablement dans la pensée
allemande et européenne. Les termes en étaient de droit public et vi
saient à mettre en lumière les définitions juridiques de la citoyennet
é et de l'exercice du pouvoir. L'image de la cité qui apparaissait
alors était celle d'une construction continue dans la permanence de
principes tout à la fois conditions et expressions de la vie sociale. Le
second fut celui qui apparut avec M. Gelzer et qui mettait en lu
mière les champs sémantiques au sein desquels les actes des parte
naires de la relation prenaient leur sens. Le troisième fut celui de
Ch. Meier qui reprenait l'analyse en termes d'anthropologie poli
tique et révélait les logiques à l'œuvre dans les comportements et les
relations civiques. Dans tous les cas, ces modèles avaient l'immense
qualité de donner en même temps un sens à la relation de clientèle
et à l'organisation de la cité. Ils inscrivaient ainsi un type d'échange
humain particulier et original dans le cadre plus vaste de la commun
auté civique. Porteurs comme ils l'étaient d'une telle puissance ex
plicative, ils ne pouvaient manquer de rayonner. La question qui de
meure alors est celle de la place qu'à tour de rôle ils occupèrent dans
l'historiographie de leur temps, et du rapport qu'ils entretinrent avec
celle dont ils furent les héritiers aussi bien que celle qu'ils contri
buèrent à inspirer, et qui expliquerait cette apparente continuité
dans le souci de fournir les instruments cohérents d'une explication
formelle.
Jean-Michel David