You are on page 1of 21

Jean-Michel David

Maiorum exempla sequi : l'exemplum historique dans les
discours judiciaires de Cicéron
In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 92, N°1. 1980. pp. 67-86.
Résumé
Jean-Michel David, «Maiorum exem'pla sequi» : l'«exemplum» historique dans les discours judiciaires de Cicéron, p. 67-86.
Pour Cicéron, l'exemplum appartient à la fois au champ du probare et à celui du movere. On peut, en dégageant ce dernier
aspect, montrer qu'en construisant une image exemplaire, il peut aboutir à une véritable identification métaphorique qui assimile
au héros celui dont on cherche à juger ou à induire le comportement. On comprend mieux ainsi la place qu'il tient dans le
système conceptuel des Romains.
Citer ce document / Cite this document :
David Jean-Michel. Maiorum exempla sequi : l'exemplum historique dans les discours judiciaires de Cicéron. In: Mélanges de
l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 92, N°1. 1980. pp. 67-86.
doi : 10.3406/mefr.1980.2538
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5110_1980_num_92_1_2538
JEAN-MICHEL DAVID
MAIORUM EXEMPLA SEQUI :
L'EXEMPLUM HISTORIQUE
DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON
La vie politique romaine est marquée par des séries d'événements récur
rents qui font que des quantités d'épisodes doivent s'interpréter comme des
rappels d'autres plus anciens. C'est ainsi que les trois P. Decii Mures, le
grand-père en 340, le père en 295 et le fils en 279 av. J.-C, effectuent ou tentent
d'effectuer le geste qui consiste à forcer la victoire en se vouant aux dieux
infernaux et en se faisant tuer par l'ennemi1. Les discours politiques aussi,
sont pleins de ces précédents. Cicéron, par exemple, justifie le meurtre de
Clodius par ceux de Caius et Tiberius Gracchus, de Saturninus et des compli
ces de Catilina2. C'est là, semble-t-il, une constante de la pensée et de l'action,
disons de la praxis romaine, qui peut expliquer la place que l'historiographie
accorde à la biographie3 et l'importance du genre mineur mais commode des
recueils d'exempla. On saisit donc là une sorte d'ancrage idéologique de
pratiques sociales qu'il peut être intéressant d'étudier. Les plaidoyers de
Cicéron peuvent être un bon point de départ pour une telle analyse. Le
discours en effet, y rencontre presque toujours le comportement : il faut juger
celui de l'accusé et induire celui des juges4. Vexemplum, la petite histoire
courte qui rappelle un fait passé de la vie d'un grand homme, joue donc un
rôle important dans la stratégie de l'orateur. Il peut certes n'avoir pour
fonction que de rappeler un précédent et justifier un raisonnement. Il peut
1 Cf. Münzer, s.v. Decius, dans RE, IV, 2, 1901, col. 2279-2286; Broughton, MRR, 1,
p. 135, 177, 192.
2 Cic, Pro Mil, 8; 14; 83.
3 Cf. notamment H. Drexler, Die moralische Geschichtsauffassung der Römer, dans
Gymnasium, 61, 1954, p. 168-190 et E. Burck, Einige Grundzüge der römischen Geschichts
schreibung, Festschrift Merentitis, Athènes, 1972, p. 49-66.
4 Sur l'ensemble de l'échantillon (environ 400 évocations de personnages, cf. infra,
p. 84), on n'en rencontre qu'une dizaine qui n'introduisent pas de comparaison. Il s'agit
essentiellement de précédents juridiques.
MEFRM - 92 - 1980 - 1, p. 67-86.
68
JEAN-MICHEL DAVID
aussi, et c'est ce que nous allons étudier, être le moment d'une identification
entre les deux personnalités du héros et de celui que l'on met en cause. C'est
alors que l'anecdote devient modèle et qu'il convient de s'interroger sur son
fonctionnement paradigmatique5.
Il peut être utile, avant toute chose, de reprendre les définitions que
Cicéron lui-même en a données. Les deux principaux passages où il y fait
allusion sont :
De Inv., I, 49:
Exemplum est, quod rent auctoritate aut casu alicuius hominis aut
negotii confirmât aut infirmât. Horum exempla et descriptiones in praecep-
tis elocutionis cognoscentur6.
et Top., 41-45, en part. 44-45 :
Ex eodem similitudinis edam exempla sumuntur, ut Crassus in Curia-
na causa exemplis plurimis usus est, [qui testamento sic heredes instituis-
sent, ut, si filius natus esset in decem mensibus, isque mortuus prius quam
in suam tutelam uenisset, hereditatem obtinuissent]. Quae commemorano
exemplorum ualuit, eaque uos in respondendo uti multum soletis.
Ficta etiam exempla similitudinis habent uim; sed ea oratoria inagis
sunt quam uestra, quamquam uti etiam uos soletis, sed hoc modo. Finge
mancipio aliquem dedisse id quod mancipio darì non potest. Num idcirco
id eins factum est qui accepit? aut num is qui mancipio dedit ob earn rem
se ulla re obligauit? In hoc genere oratoribus et philosophis concesswn est
ut muta etiam loquantur, ut mortili ab inferis excitentur, ut aliquid, quod
fieri nullo modo possit, augendae rei gratia dicatur, quae υπερβολή dicitur,
aut minuendae, multa alia mirabilia. Sed latior est campus illorum. Eisdem
tarnen ex locis, ut ante dixi, et in maximis et in minimis quaestionibus
argumenta ducuntur1.
5 En tant qu'il se constitue en unité de sens moral et induit ainsi un comportement
conforme au système de pensée dont il est issu, cf. K. Stierle, L'Histoire comme exemple,
l'exemple comme histoire, dans Poétique, 10, 1972, p. 176-198, en part. p. 182-186.
6 «L'Exemple est ce qui confirme ou infirme l'argument par l'autorité ou le sort
d'un homme ou d'une affaire. On en examinera des exemples et des définitions avec les
préceptes de l'élocution ».
7 «Dans ce même lieu des similitudes, on invoque aussi quelquefois des exemples.
C'est ainsi que Crassus, dans la cause de Curius, fit un fréquent usage d'exemples. La
mention de ces exemples ne fut pas sans effet, et, dans vos consultations, vous avez
l'habitude d'en citer souvent.
Même les exemples de similitudes imaginés de toute pièce ont leur force. Mais ils
sont du domaine des orateurs plus que du vôtre, quoique vous ayez coutume de les
L'«EXEMPLUM» HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 69
Dans les deux cas, il traite là des moyens qui permettent une persuasion
rationnelle et efficace. Le passage du De Inventione appartient au chapitre qui
traite de la confirmatio et Yexemplum y est une partie du comparabile* . Celui
des Topiques porte, comme la quasi totalité de l'ouvrage, sur les lieux de
l'argumentation et fait de Yexemplum une partie de la similitudo9. L'exemplum
appartient donc au champ du probare. Mais pas seulement : Cicéron le cite
aussi parmi les moyens du pathétique et de l'émotion. Dans le De Oratore, par
exemple, il en évoque l'emploi à propos de X ornano :
III, 204-205 :
mo rum ac uitae imitatio uel in personis uel sine Ulis, magnum quoddam
ornamentimi orationis et aptwn ad animos conciliandos uel maxime, saepe
autem etiam ad commouendos; personarum ficta inducilo, uel grauissi-
mum lumen augendi10;
et surtout, dans d'autres passages, il le place à la fois dans le champ du movere
ou du delectare et dans celui du probare. C'est ainsi que dans les Partitiones
oratoriae, il indique, à propos de Yargwnentatio, que :
employer aussi, mais sous la forme suivante. Supposez qu'un homme ait transféré par
mancipation la propriété d'une chose qui n'est pas susceptible d'être mancipée. La
chose est-elle devenue ainsi la propriété de celui qui l'a reçue? ou bien l'auteur du
transfert par mancipation ne s'est-il obligé à rien à propos de cette chose? Dans ce
genre, il est permis aux orateurs de faire parler même des choses muettes, d'évoquer les
morts des enfers, d'avancer une chose absolument impossible pour amplifier une idée,
ce qu'on appelle (en grec) υπερβολή, ou pour l'affaiblir, sans parler de beaucoup d'autres
choses merveilleuses. Mais le champ qui s'ouvre aux orateurs et aux philosophes est
plus vaste. Cependant, comme je l'ai dit plus haut ces mêmes lieux fournissent des
arguments pour tous les sujets, les plus importants comme les moins importants» (trad.
H. Bornecque).
8 Cf. H. M. McCall, Ancient Rhetorical Theories of Simile and Comparison, Cambridge
Mass., 1969, p. 91-98; B. J. Price, «Paradeigma» and «Exemplum» in Ancient Rhetorical
Theory, Diss. Univ. Berkeley, 1975, p. 103-106.
9 Sur ce passage et les rapports entre exemplum et similitudo, cf. B. Riposati, Studi
sui topica di Cicerone, Milan, 1947, p. 101-103; H. M. McCall, Ancient Rhetorical Theories,
p. 114-118 et surtout Β. J. Price, «Paradeigma», p. 106-119, qui a raison d'en faire un
genre particulier de la similitudo.
10 «On peut peindre des caractères ou la vie réelle, en introduisant ou non des
personnages; cette dernière figure est vraiment, pour un discours, un riche ornement;
plus que toutes les autres, elle est propre à disposer favorablement les esprits, souvent
même à les toucher; faire paraître un personnage supposé est la figure la plus puissante
pour l'amplification» (trad. H. Bornecque). Ce passage est une partie du paragraphe sur
les figures de pensée. Cf. aussi De Or., II, 335. Dans ces deux cas Yexemplum est un
moyen d'amplification, cf. De Inv., II, 19 et 25.
70 JEAN-MICHEL DAVID
§40:
Verisimilia autem partim singula mouent e suo pondère, partim,
etiamsi uidentur esse exigua per se, multum tarnen, cum sunt coaceruata,
proficiunt Atque in his uerisimilibus insunt nonnumquam etiam certae
rerwn et propriae notae. Maximam autem fidem facit ad similitudinem ueri
primum exemplum deinde introducta rei similitudo; fabula etiam nonnumq
uam, etsi sit incredibilis, tarnen homines commouetn.
§55:
Rerwn autem amplificatio sumitur eisdem ex locis omnibus e quibus
Ma quae dieta sunt ad fidem; maximaeque valent. . . maximaeque similitu-
dines et exempla; fictae etiam personae, muta denique loquantur12 ,
et qu'à deux autres reprises encore, il l'associe à la fois au plaisir et à la
raison :
2 Verr., III, 209:
expectant ii qui audiunt exempla ex uetere memoria, ex monwventis ac
litteris, plena dignitatis, plena antiquitatis; haec enim plurimwn soient et
auctoritatis habere ad probandwn et iucunditatis ad audiendumn.
Oral, 120 :
Commemorano autem antiquitatis exemplorwnque prolatio summa
cum. delectatione et auctoritatem orationi affert et fidem14.
11 «De ces arguments vraisemblables, les uns touchent par leur propre force, même
présentés isolément; les autres peuvent sembler faibles par eux-mêmes, mais agissent
très efficacement une fois groupés. Et, parmi ces arguments vraisemblables, il y a
parfois aussi des indices certains et caractéristiques des faits. Ce qui rend la vraisem
blance particulièrement convaincante, c'est un exemple, puis un cas voisin; quelquefois
même un cas imaginaire, même incroyable, touche beaucoup les auditeurs» (trad.
H. Bornecque).
12 «Pour le fond, l'amplification puise dans tous les lieux sans exception indiqués
plus haut comme propres à convaincre. On emploiera avec le plus de succès. . . surtout
les similitudes et les précédents. Que l'on donne même la parole à des personnes
imaginaires, voire à des choses inanimées» (trad. H. Bornecque).
13 «. . .les auditeurs attendent des exemples empruntés à l'ancien temps, aux monu
ments littéraires à la tradition écrite, des exemples absolument dignes de considération,
remontant à une haute antiquité. Ce sont, en effet, dé tels exemples qui, d'ordinaire, ont
à la fois le plus d'autorité pour la preuve et le plus de charme pour les auditeurs» (trad.
H. De La Ville De Mirmont).
14 « D'autre part le rappel de l'antiquité et l'allusion aux précédents historiques
ajoutent au discours, avec beaucoup d'agrément, à la fois de l'autorité et du crédit»
(trad. A. Yon). Cf. aussi § 138. Rappelons que dans le De Inventione, I, 49, Cicéron
renvoie l'étude des exempla aux préceptes sur Yelocutio.
L'«EXEMPLUM»
HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 71
L'exemplum n'est donc pas qu'un moyen de preuve par comparaison. Il est
aussi l'instant d'une émotion séductrice. C'est ce que disent d'ailleurs Quinti-
lien dans son chapitre consacré aux exempla :
V, 11, 5:
Similitudo adsumitur interini et ad orationis ornatum; sed Ma cum res
exiget; nunc ea quae ad probationem pertinent, exequar15,
et l'auteur de la Rhétorique à Herennius qui en donne une définition qui fait
complètement apparaître sa double fonction de preuve et d'émotion.
IV, 62 :
Exemplum est alicuius facti aut dicti praeteriti cum certi auctoris
nomine proposito. Id sumitur isdem de causis, quibus similitudo. Rem
ornatiorem facit, cum nullius rei nisi dignitatis causa sumitur; apertiorem,
cum id, quod sit obscurius, magis dilucidwn reddit; probabiliorem, cum
magis veri similem facit; ante oculos ponit, cum exprimit omnia perspicue,
(ut) res prope dicam manu temptari possit16.
Ce double aspect de Y exemplum ne va pas de soi. Cette participation à Yornatio
du discours et cette valeur émotive que les trois auteurs soulignent, impli
quent que l'on ne s'interroge pas seulement sur sa valeur narrative ou
historique mais que l'on se demande aussi dans quelle mesure il peut
fonctionner comme figure rhétorique. L'effort que l'on fera dans ce sens
permettra peut-être, en retour, de mieux comprendre sa force de persuasion
logique.
Prenons comme point de départ ce passage de la Divinano in Caecilium,
62-63 :
Neque fere umquam venit in contentionem de accusando qui quaestor
fuisse t, quin repudiaretur.
15 «On emploie parfois aussi la similitude pour orner le discours. Mais j'en parlerai
au moment voulu; ici, je passerai en revue ce qui concerne la preuve» (trad. J. Cousin).
Sur Yexemplum chez Quintilien, cf. J. Cousin, Études sur Quintilien, I, Paris, 1935,
p. 286-292 et sur sa double appartenance à la preuve et au plaisir, cf. McCall, Ancient
Rhetorical Theories, p. 180-198, en part. p. 184; Price, «Paradeigma», p. 180-182.
16 «L'exemple consiste à citer un fait ou un mot appartenant au passé et dont on
peut nommer la source véritable. On s'en sert pour les mêmes motifs que les comparais
ons. Ils rendent la pensée plus brillante, lorsqu'on ne les emploie que pour donner de
la beauté à la forme; plus noble, lorsqu'ils jettent plus de clarté sur ce qui était un peu
obscur; plus plausible, quand ils donnent à la pensée plus de vraisemblance; plus
frappante, lorsqu'ils expriment toutes les circonstances avec tant de clarté, que la chose
semble pour ainsi dire pouvoir être touchée du doigt» (trad. H. Bornecque). Sur
Yexemplum dans la Rhétorique à Herennius, et en particulier sur sa fonction d'exornatio,
cf. McCall, Ancient Rhetorical Theories, p. 59-79; Price, «Paradeigma», p. 88-101.
72
JEAN-MICHEL DAVID
Itaque neque L. Philoni in C. Seruilium nominis deferendi potestas est
data, neque M. Aurelio Scauro in L. Flaccwn, neque Cn. Pompeio in
T. Albucium; quorum nemo propter indignitatem repudiatus est, sed ne
libido uiolandae necessitudinis auctoritate iudicum comprobaretur17 .
Cicéron y cite trois cas d'anciens questeurs à qui les juges ont refusé le droit
d'accuser leur préteur pour amener ceux du procès de Verres à prendre la
même décision à l'égard de 0. Caecilius. Cet exemplum apparaît sous la forme
d'un énoncé narratif court qui entraîne avec lui la citation et le souvenir de
trois couples de personnages : L. Philo-C. Servilius, M. Aurelius-L. Flaccus, Cn.
Pompeius-T. Albucius. C'est sans doute dans l'évocation de ces anciens magist
rats qu'il faut chercher le fonctionnement paradigmatique de Yexemplum. Elle
fait en effet apparaître un nouvel objet que Cicéron repousse ou plutôt feint
de repousser : quorum nemo propter indignationem repudiatus est. On ne
connaît ces trois affaires que par cette citation et on ne sait pas pourquoi, en
fait, les juges prirent cette décision18. Quoi qu'il en soit, Cicéron cherche à
n'isoler de ce précédent que le rapport questeur-préteur. Le souvenir d'une
indignitas qui s'attache ou pourrait s'attacher à ces trois personnages, le gêne
dans son raisonnement, même si l'on doit le soupçonner de l'utiliser pour
discréditer son adversaire. Comme il ne peut l'ignorer, il tente de l'écarter.
L'évocation que la citation de ces noms provoque, ne peut être divisée et
s'accompagne de l'émotion sans doute ici légère que l'on sent dans la valeur
péjorative d'indignitas et de libido. Même dans ce cas où Cicéron ne cherche
pas Yornatus, la commemorano induit le plaisir.
Cicéron n'a cité que des noms, mais il a suscité un souvenir bien plus
vaste. Ces dénotations se sont accompagnées d'une série de connotations dont
notre ignorance ne laisse passer qu'un écho étouffé. Il est pourtant clair qu'à
chaque exemplum, l'orateur tire de la mémoire de son public une série
d'unités sémantiques, des sortes de socio-sèmes, qui constituent le souvenir
collectif d'un homme ou d'un événement, par exemple ici : la questure,
l'accusation, les actes de la procédure, la personnalité de ces hommes, leur
17 «Aussi, presque jamais un ancien questeur n'est venu disputer le droit d'être
accusateur, sans se faire récuser. C'est ainsi que L. Philo ne put pas obtenir l'autorisa
tion de déférer à la justice le nom de C. Servilius, pas plus que M. Aurelius Scaurus et
Cn. Pompeius ne purent être autorisés à déférer à la justice le nom de L. Flaccus et le
nom de T. Albucius; aucun de ces hommes ne fut récusé pour cause d'indignité, mais on
ne voulait pas que l'autorité des juges sanctionnât en l'approuvant la passion déréglée
qui prétend violer les droits d'une union intime» (trad. H. De La Ville De Mirmont).
18 Cf. en dernier lieu, J. L. Ferrary, Recherches sur la legislation de Saturninus et de
Glaucia, II, dans MEFRA, 91, 1979, 1, p. 120-123.
L'«EXEMPLUM» HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 73
visage, etc. . . Or la mémoire du passé était, pour le peuple romain19, larg
ement faite d'images visuelles : imagines des morts, statues et autres représentat
ions plastiques, processions triomphales, inscriptions, rituels des événements
politiques etc. . . L'évocation que Yexemplwn développe est donc pour l'essent
iel composée de ces scènes qui, vécues ou transmises, constituent en fait, une
bonne partie des matériaux de l'imaginaire collectif20.
L'orateur mobilisera donc dans Yexemplwn tous les socio- sèmes dont il a
besoin, mais tentera de n'évoquer que ceux-là. Prenons, par exemple, ce
passage du Pro Rege Deiotaro, 31 :
Ο tempora, ο mores! Cn. Domitius ille quem nos pueri consulem,
censorem, pontificem maximum uidimus, cum tribunus pi. M. Scaurwn
principem ciuitatis in iudiciwn populi uocauisset, Scaurique seruus ad
eum clam domum uenisset et crimina in dominum delaturwn se esse
dixisset, prendi hominem iussit ad Scaurumque deduci. Vide quid intersit,
etsi inique Castorem cum Domino comparo; sed tarnen ille inimico seruum
remisit, tu ab auo abduxisti; ille incorruptum audire noluit, tu corrupisti;
ille adiutorem seruum contra dominum repudiavit, tu etiam accusatorem
adhibuisti21 .
19
L'expression peut sembler un peu vague. Elle ne désigne que le groupe relativ
ement réduit de ceux qui, à Rome, ou dans les municipes, participaient à la vie de la
communauté romaine. C'est à lui seul que s'adressaient en fait les discours que nous
étudions. Cf. C. Nicolet, Le métier de citoyen, Paris, 1976.
20 Cf. la définition de la Rhétorique à Herennius : ante oculos ponit, et les passages
cités par K. Alewell, Ober das rhetorische παράδειγμα, Diss. Kiel, 1913, p. 21, η. 2 : Sen.,
Tranq. anim., 16, 1, Cato ille virtutum viva imago; Cons. Helv., 12, 7, dedignatur aliquis
paupertatem, cuius tarn clarae imagines sunt (Scipion, Regulus, Menenius Agrippa); Epp.,
12, 8, haec et eiusmodi facta (Fabricius et Horatius Codes) imaginem nobis estendere
virtutis. On rencontre ici la notion d'attribut dominant de M. Le Guern, Sémantique de la
métaphore et de la métonymie, Paris, 1973, p. 41; 58. Sur la connotation, cf. C. Kerbrat-
Orecchioni, La connotation, Lyon, 1977, en part. p. 15-20, définition; p. 149-160, sur son
fonctionnement dans la métaphore et la comparaison et p. 25-65, 104-112, sur la
connotation par les conditions mêmes de renonciation.
21 « Ο temps, ô mœurs! L'illustre Cn. Domitius, que notre enfance a vu consul,
censeur et grand pontife, avait, pendant son tribunat, cité devant la justice populaire
M. Scaurus, premier citoyen de Rome; un esclave de Scaurus vint secrètement trouver
Domitius et lui dit qu'il était prêt à porter des accusations contre son maître; le tribun
fit arrêter l'esclave et le remit à Scaurus. Voyez la différence : j'ai tort de comparer
Castor à Domitius; mais enfin, Domitius renvoya l'esclave à son adversaire, toi tu as
détourné celui de ton aïeul; lui, loin de l'avoir corrompu, ne voulut pas l'écouter, toi tu
l'as corrompu; lui repoussa la collaboration d'un esclave contre son maître, toi tu l'as
même employé comme accusateur» (trad. M. Lob).
74 JEAN-MICHEL DAVID
Au fur et à mesure du déroulement syntagmatique de l'énoncé, des connotat
ions se mettent en place et dessinent le champ paradigmatique de Yexem-
plwn. L'opposition ille/nos puer par exemple, développe une vision d'une
homme plus respectable encore que l'orateur. La progression dans le sens du
cursus honorwn : consulem, censorem, pontificem maximum, accentue encore
cet effet. Cn. Domitius n'était pourtant que tribun de la plèbe au moment de
l'événement. L'ensemble de cette anecdote qui met en scène le rejet d'un
témoin indigne, sert ainsi à brosser une image qu'on peut dire exemplaire et
qui globalement, définit un modèle de gravitas et de fides22. Elle entretient
ainsi un double rapport avec la personalité de son héros. Elle n'en utilise que
les seuls aspects compatibles avec le modèle qu'elle établit mais en tire une
assurance de conformité au mos inaio rum (consulem, censorem. . . ).
D'un exemplum à l'autre pourtant, la force évocatoire qui accompagne
cette image peut être plus ou moins grande. Certains se rapprochent du
simple précédent juridique. C'est le cas du passage de la Divinatio in Caecilium
que nous avons examiné tout à l'heure. C'est le cas aussi de ce passage du Pro
Murena, 16 :
Nee mihi umquajn minus in Q. Pompeio, nouo nomine et fortissimo
uiro, uirtutis esse uisum est quam in nomine nobilissimo, M. Aemilio.
Etenim eiusdem animi atque ingeni est posteris suis, quod Pompeius fecit,
amplitudinem nominis quam non acceperit tradere, et ut Scaurus, memo-
riam prope intermortuam generis sui uirtute renouare23.
Cicéron équilibre les termes de la comparaison entre Q. Pompeius et M. Ae-
milius Scaurus au point de ne faire apparaître qu'une évaluation sereine et
balancée des mérites de ces deux personnages. Ils n'ont jamais pu, d'ailleurs,
être en compétition aux élections. Le premier, en effet, aurait pu être le père
du second. L'image qui s'en dégage ne peut donc être qu'assez froide. Elle doit
faire contraste avec la hargne de l'accusateur Ser. Sulpicius Rufus furieux
d'être battu, lui un aristocrate, par un homo novus.
22 On se rapproche ici des démarches de M. Le Guern, Sémantique de la métaphore,
p. 20-22 et 40-44, sur la connotation obligée et l'image associée et de M. B. Hester, The
Meaning of Poetic Metaphor, La Haye, 1967, p. 116-169, sur la fusion du sens et des
sensations et la construction de l'image par le langage. Cf. surtout P. Ricœur, La méta
phore vive, Paris, 1975, p. 221-272, en part. 245-254 et 262-272, sur l'iconicité du sens.
23 «Jamais je n'ai reconnu à Q. Pompeius, homme nouveau et homme de cœur, une
moindre valeur qu'à un personnage de la plus haute noblesse comme M. Émilius. Car il
faut autant de valeur morale et de talent pour transmettre à ses descendants, comme l'a
fait Q. Pompeius, une illustration qu'on ne tient de personne que pour renouveler par
son mérite, comme l'a fait Scaurus, le renom presque éteint de sa famille» (trad.
A. Boulanger).
LVEXEMPLUM» HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 75
D'autres exemples, au contraire, sollicitent les sens avec vivacité. Dans ce
passage du Pro Balbo, 46-47 :
Possumusne igitur tibi probare auctorem exempli atque facti illius
quod a te reprenditur C. Marium? Quaeris aliquem grauiorem constantio-
rem praestantiorem uirtute prudentia religione? Is igitur Iguinatem M. An-
niwn Appiani, fortissimum uiruni uirtute praeditwn, ciuitate donauit; idem
cohortes duas uniuersas Camertium ciuitate donauit, cum Cameraman
foedus omnium foederum sanctissimum atque aequissimum sciret esse.
Potest igitur, iudices, L. Cornelius condemnari, ut non C. Mari factum
condemnetur? Existât ergo ïlle uir parumper cogitatione uestra, quoniam
re non potest, ut conspiciatis eum mentibus quem iam oculis non potes-
tis24.
Cicéron utilise massivement le souvenir de C. Marius par une série de
dénotations : graviorem, constantiorem, praestantiorem virtute prudentia religio
ne, qui, avant même le début de la narration, mobilisent les socio-sèmes et les
organisent dans une image qui sera assez vive pour pouvoir être reprise dans
un appel à la mémoire visuelle : Existât ergo ille vir parumper cogitatione
vestra. . . et développée dans une prosopopèe. Ce lien entre l'exemplum et la
prosopopèe est des plus intéressants25. Il souligne l'importance du souvenir
visuel dans le fonctionnement de la force évocatoire de Y exemplum. Il permet
de comprendre à quel point le discours n'a de sens que dans un espace chargé
de monuments qui rappellent l'histoire en la matérialisant. L'appel au souven
ir peut ainsi s'appuyer sur une statue comme dans ce passage du Pro Rabirio
Postumo, 26 :
chlamydatum illum L. Sullam imperatorem. L. vero Scipionis, qui bellum
in Asia gessit Antiochumque deuicit non solum cum chlamyde sed etiam
cum crepidis in Capitolio statuam uidetis : quorum impunitas fuit non
modo a iudicio sed etiam a sermone20.
24 «Ne pouvons-nous donc pas te faire agréer, comme garant du précédent et du
geste que tu blâmes aujourd'hui, C. Marius? Où trouver personne qui soit plus grave ?
plus équilibrée par la valeur, la sagesse, la conscience ? Marius a donné le droit de cité à
un habitant d'Iguvium, M. Annius Appius, un homme très énergique, doué d'une grande
bravoure, tout en sachant que le traité de Camerinum avait été conclu dans les formes
les plus solennelles sur les bases les plus égales? Pouvez- vous donc condamner, juges,
L. Cornelius, sans condamner le geste de C. Marius? Que ce grand homme revive donc
un instant dans votre imagination, puisqu'il ne peut revivre en fait; considérez-le en
esprit, puisque vous ne pouvez plus le faire avec les yeux» (trad. J. Cousin).
25 Cicéron les associe dans le De Oratore, III, 204-205.
26 «(On a vu) en chlamyde L. Sylla alors imperator. Et L. Scipion qui fit la guerre
en Asie et réduisit Antiochus, vous voyez sa statue au Capitole avec non seulement une
76
JEAN-MICHEL DAVID
La force évocatoire de ì'exemplwn peut donc varier de façon assez sensible. Il
serait intéressant d'ailleurs d'en étudier les modes. On a l'impression, par
exemple, qu'un énoncé long la limite par surdétermination contextuelle alors
qu'un énoncé court ouvre un champ plus large à la connotation27. Retenons
donc simplement que Yexemplum n'est pas qu'un simple énoncé narratif.
L'orateur qui l'emploie mobilise plus ou moins largement, avec plus ou moins
de force évocatoire, les unités sémantiques qui, dans la mémoire collective et
la symbolique de l'espace, composent le souvenir d'un grand homme. L'image
exemplaire qui se développe ainsi devient alors le moyen de juger ou d'indui
re un comportement réel.
Il est certain qu'au moins par analogie, le raisonnement intervient dans ce
processus. Il n'est cependant pas le seul. On s'aperçoit en effet que l'image
exemplaire peut aussi déterminer le comportement ou le jugement par une
identification paradigmatique ou au contraire par une répulsion qui l'interdit.
Deux exemples permettront de le montrer. Le premier peut être celui de la
Divinatio in Caeciliwn que nous avons examiné tout à l'heure. Le comporte
ment à induire est sous entendu : il s'agit d'amener les juges du procès de
Verres à adopter à l'égard de Q. Caecilius la décision que prirent jadis ceux de
Yexemplum. La citation de ces précédents définit un champ socio- sémantique
commun : celui de la contradiction rapports-entre-un-questeur-et-son-pré-
teur / accusation, qui produit Yindignitas par connotation. Q. Caecilius s'ident
ifie alors à ces trois précédents au travers de ce champ sémantique. Sa
personnalité se trouve ainsi réduite au seul rapport questeur-préteur et
chargée du socio-sème indignitas que Cicéron feint de repousser dans le
raisonnement.
Dans ce passage du Pro Cluentio, 94, au contraire, l'image exemplaire
opère par répulsion paradigmatique :
Nuper apud C. Orchiuium, conlegam mewn, locus ab iudicibus Fausto
Sullae de pecuniis residuis non est constitutus, non quo Uli aut exlegem
esse Sullam aut causam pecuniae publicae contemptam atque abiectam
putarent, sed quod accusante tribuno plebis condicione aequa disceptari
posse non putauerunt. Quid conferam? Sullamne cum Iunio, an hune
tribunum plebis cum Quinctio, an uero tempus cum tempore? Sulla
maximis opibus, cognatis, adfinibus, necessariis, clientibus plurimis, haec
autem apud Iuniwn parua et infirma et ipsius labore quaesita atque
chlamyde mais aussi avec des sandales. Or ils n'ont pas encouru pour cela la censure
des tribunaux, ni même celle de l'opinion» (trad. A. Boulanger). Cf. A. Nordh, Historical
«exempta» in Martial, dans Eranos, 52, 1954, p. 228-229.
27 Cf. M. Le Guern, Sémantique de la métaphore, p. 21.
L'« EXEMPLUM» HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 77
conlecta; hic tribunus plebis modestus, pudens, non modo non seditiosus
sed etiam seditiosis aduersarius, Me autem acerbus, criminosus, popularis
homo ac turbulentus; tempus hoc tranquillum atque pacatum, illud omni
bus inuidiae tempestatibus concitatum. Quae cum ita essent, in Fausto
tarnen Uli indices statuerunt iniqua condicione reum causant dicere, cum
aduersario eius ad ius accusationis summa uis potestatis accederei^ .
Cicéron cherche à montrer que l'inégalité de statut entre un tribun de la plèbe
et un particulier est telle qu'on ne doit pas tenir compte de la condamnation
de T. Iunius que L. Quinctius a obtenue. Les juges de Faustus Sulla en effet,
n'ont pas permis qu'un tribun l'accusât. La force persuasive de cet exemplum
simile impar ne se réduit pas à ce seul raisonnement. Les oppositions maximis
opibus, cognatis, affinibus, necessariis clientibus plurimis / haec. . . parva et
infirma. . . quaesita atque conlecta et modestus, pudens, non modo non seditiosus
sed etiam seditiosis adversarius / acerbus, criminosus, popularis homo ac turbul
entus, renvoient clairement à des situations concrètes et des comportements
physiques présents à la mémoire de tous : la masse des clients autour d'un
personnage, la quête des clients, le comportement popularis. Elles développent
ainsi des images exemplaires parfaitement opposées. L'énoncé produit là une
double répulsion paradigmatique qui interdit toute possibilité d'identification,
renforce l'argument en accentuant la différence de statut entre L. Quinctius et
T. Iunius, et surtout, mobilise la colère contre l'un et la pitié pour l'autre.
Il n'est pas nécessaire de multiplier de tels exemples. Retenons simple
ment que la présence du movere est ici nécessaire au fonctionnement de
Y exemplum. C'est un facteur important et qui nous échappe souvent faute
d'avoir ou de connaître la sensibilité réelle du public auquel il était destiné. Il
28 «Naguère devant mon collègue, Caius Orchivius, les juges n'inscrivirent point au
rôle Faustus Sulla accusé de détenir des deniers publics : non qu'ils aient pensé que le
cas de Sulla se plaçait en dehors de la loi, ni qu'une cause concernant les deniers
publics fût méprisable et mesquine; mais ils estimaient qu'avec un tribun de la plèbe
comme accusateur les débats ne pouvaient être sur un pied d'égalité. Quoi! Vais-je
comparer Sulla à Junius, ce tribun de la plèbe à Quinctius? les circonstances aux
circonstances? Sulla disposait des ressources les plus considérables, d'un très grand
nombre de parents, d'alliés, d'amis, de clients; mais chez Junius, tout en ce domaine
était médiocre, faible, le fruit péniblement amassé de ses peines. Le tribun dont je parle
est modéré, plein d'honneur, de discrétion, non seulement sans esprit de révolte, mais
opposé à ceux qui l'ont. L'autre au contraire était amer, toujours prêt à accuser, aimant
la démagogie et le désordre. Les temps aujourd'hui sont tranquilles et paisibles; ils
étaient à ce moment-là troublés par tous les orages d'une opinion hostile. Bien qu'il en
fût ainsi, les juges pourtant ont décidé alors à propos de Faustus que l'accusé plaidait sa
cause dans des conditions d'inégalité, du moment que son adversaire joignait aux droits
de l'accusateur la force du pouvoir légal» (trad. P. Boyancé).
78
JEAN-MICHEL DAVID
n'est guère possible, surtout, de sentir le rôle de ces connotations que la
distance a effacées. Il faut, pour les saisir, exhumer du discours les quelques
écarts logiques qui en sont la trace ou le témoin. On l'a vu tout à l'heure dans
l'exemple de la Divinatio in Caecilium, où l'allusion à l'indignitas permettait de
repérer un objet que n'avait introduit aucune dénomination antérieure. Ce
sont de telles situations qui permettent, comme dans les exemples suivants, de
voir l'importance de l'image exemplaire et de sa fonction dans l'identification
et la répulsion paradigmatique.
Sex. Rose, 50-51 :
Ne tu, Eruci, accusator esses ridiculus, si Ulis temporibus natus esses
cum ab aratro arcessebantur qui consules fièrent. Etenim qui praeesse agro
colendo flagitiwn putes, profecto illum Atilium, quem sua manu spargen-
tem semen qui missi erant conuenerunt, hominem turpissimum atque
inhonestissimum iudicares. At hercule maiores nostri longe aliter et de ilio
et de ceteris talibus uiris existimabant : itaque ex minima tenais simaque
re publica maximam et florentissimam nobis reliquerunt. Suos enim agros
studiose colebant, non alienos cupide appetebant; quibus rebus et agris et
urbibus et nationibus rem publicam atque hoc imperium et populi Romani
nomen auxerunt. Neque ego haec eo profero quo conferenda sint cum hisce
de quibus nunc quaerimus, sed ut illud intellegatur, cum apud maiores
nostros summi uiri clarissimique homines, qui omni tempore ad guberna-
cula rei publicae sedere debebant, tarnen in agris quoque colendis aliquan-
tum operae temporisque consumpserint29 .
Ce passage pourrait être celui de Yexemplum raté. Cicéron rappelle le cas du
consulaire Atilius Regulus qui cultivait lui-même ses champs et reproche à son
29 «Certes, Erucius, tu aurais été un bien plaisant accusateur si tu étais né au temps
où l'on allait chercher à leur charrue ceux dont on faisait des consuls. En effet, toi qui
estimes que c'est un crime déshonorant que d'être à la tête d'une exploitation agricole,
tu aurais sans doute jugé très ignoble et très méprisable cet Atilius, que ceux qui lui
avaient été envoyés trouvèrent occupé à ensemencer son champ de sa propre main.
Mais, par Hercule! nos ancêtres avaient une idée bien différente et d'Atilius et des
autres hommes qui lui ressemblaient. Aussi, d'un État si petit et si faible ils ont fait
l'État si grand et si florissant qu'ils nous ont laissé. Car ils cultivaient leurs champs avec
ardeur, ils ne convoitaient pas avec passion ceux d'autrui : c'est ainsi que, conquérant
des territoires, des villes et des nations, ils ont agrandi la République, notre empire et le
nom du peuple romain.
Et je ne publie pas ces faits pour établir une comparaison avec ceux qui sont en ce
moment l'objet de notre enquête. Mais je veux faire comprendre que, si chez nos
ancêtres les citoyens les plus éminents, les hommes les plus illustres, qui devaient
constamment se tenir au gouvernail de la République, ont consacré cependant une
partie de leurs soins et de leur temps à la culture des champs ...» (trad. H. De La Ville
De Mirmont).
L'« EXEMPLUM» HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 79
adversaire de n'y voir qu'une activité mineure. Ce faisant, il tend à identifier
son client Sex. Roscius d'Amerie, un tout modeste provincial, à l'un des plus
grands noms de l'histoire romaine. Il produit alors un effet de burlesque dont
il se défend aussitôt : Neque ego haec profero quo conferendo, sint cum hisce de
quibus nunc quaerimus. Le rapprochement mettait en présence deux personn
alités trop différentes pour pouvoir être identifiées et le champ socio-
sémantique commun, la pratique de l'agriculture, ne permettait pas d'en
occulter les autres traits. L'identification paradigmatique ne pouvait donc se
faire et Cicéron est contraint de justifier laborieusement sa comparaison30.
Dans le passage suivant, Cicéron écarte par répulsion paradigmatique un
exemplum que son adversaire, T. Labienus, avait utilisé en s'identifiant à
C. Gracchus.
C. Rab. perd, 14:
An uero, si actio ista popularis esset et si ullam partem aequitatis
haberet aut iuris, C. Gracchus earn reliquisset? Scilicet tibi grauiorem
dolorem patrui tui mors attulit quant C. Graccho fratris, et tibi acerbior
eius patrui mors est quem numquam uidisti quam Uli eius fratris quicum
concordissime uixerat, et simili iure tu ulcisceris patrui mortem atque ille
[si} persequeretur fratris, si ista ratione agere uoluisset, et par desiderium
sui reliquit apud populum Romànum Labienus iste, patruus uester, quis-
quis fuit, ac Ti. Gracchus reliquerat. An pietas tua maior quam C. Gracchi,
an animus, an consilium, an opes, an auctoritas, an eloquentia? quae si in
ilio minima fuissent, tarnen prae tuis facultatïbus maxima putarentur31 .
Celui-ci avait probablement employé les thèmes de la vengeance familiale (la
pietas à l'égard de son oncle) et de la popularitas. Les oppositions patrui tui. . .
quem numquam vidisti / C. Graccho fratris. . . quicum concordissime vixerat,
30 Sur les exempla inadaptés, cf. Rhet Her., IV, 46 : Y exemplum est ici mains quam res
postulat.
31 «Mais en vérité, si l'action que tu as intentée était populaire, si elle avait quelque
caractère d'équité et de légalité, C. Gracchus l'aurait-il négligée? Assurément la mort de
ton oncle aura été pour toi plus cruelle que pour C. Gracchus la mort de son frère et la
perte de cet oncle que tu n'as jamais vu plus amère que ne lui fut la mort de ce frère
avec qui il vivait dans une union parfaite. Sans doute les voies de droit par lesquelles tu
veux venger la mort de ton oncle sont semblables à celles dont il aurait usé pour
poursuivre les meurtriers de son frère s'il avait voulu recourir à ce moyen; et ce
Labienus votre oncle, quel qu'il ait été, aura laissé au peuple romain autant de regret
que Tibérius Gracchus? Par ton amour pour les tiens, sans doute l'emportes- tu sur
C. Gracchus, comme par le courage, l'intelligence, le crédit, l'autorité, l'éloquence,
toutes qualités qui, à les supposer médiocres chez lui, n'en passeraient pas moins pour
eminentes en comparaison de ce que tu vaux» (trad. A. Boulanger). H. Malcovati, ORF4,
p. 423-424, ne cite que le passage immédiatement précédent.
80 JEAN-MICHEL DAVID
dénotent les différences de relations entre les deux couples de personnages,
mais par connotation, rendent impossible toute identification. La preuve en
est que, tout de suite après, Cicéron développe cette amorce de répulsion
paradigmatique par la phrase interrogative : An pietas tua maior quam C. Grac
chus an animus, an consiliwn, an opes, an auctoritas, an eloquentia. C'est
l'image exemplaire qui sert ici à écarter l'argumentation adverse.
L'exemple suivant est plus complexe mais peut-être encore plus net.
Pro Plane, 69-70:
Opimium damnation esse commémoras, seruatorem ipsum rei publi-
cae, Calidium adiungis, cuius lege Q. Metellus in ciuitatem sit restitutus;
reprehendis meas pro Plancio preces, quod ncque Opimius suo nomine
liberatus sit neque Metelli Calidius. De Calidio tibi tantum respondeo quod
ipse uidi, Q. Metellum Pium consulem praetoriis comitiis petente Q. Cali-
dio populo Romano supplicasse, cum quidem non dubitaret et consul et
homo nobilissimus patronum esse illum suum et familiae nobilissimae
dicere. Quo loco quaero ex te num id in iudicio Calidi pûtes quod ego in
Planci facio, aut Metellum Pium, si Romae esse potuisset, aut patrem eius,
si uixisset, non fuisse facturum? Nani Opimi quidem calamitas utinam ex
hominwn memoria posset euelli! Volnus illud rei publicae, dedecus huius
imperi, turpitudo populi Romani, non iudiciwn putandum est. Quam enim
UH indices, si iudices et non parricidae patriae nominandi sunt, grauiorem
potuerunt rei publicae infligere securim quam cum illum e aiutate eiece-
runt qui praetor finitimo, consul domestico bello rem publicam liberai32.
32 «Tu rappelles que l'on condamna Opimius, qui avait pourtant sauvé l'État; tu
ajoutes l'exemple de Calidius, dont la loi rendit Q. Metellus à la cité; tu blâmes mes
prières en faveur de Plancius, disant qu'Opimius ne fut pas acquitté, en dépit de ses
titres, ni Calidius, en dépit de ceux de Metellus. Pour Calidius, je te réponds seulement
ce que j'ai vu moi-même : Q. Metellus Pius, alors consul, supplier le peuple romain lors
des comices pour la preture, à laquelle Q. Calidius était candidat, et n'hésitant pas, lui,
consul, et membre de la plus haute noblesse, à déclarer que Calidius était son patron et
celui de son illustre famille.
A ce moment, je te demande si, à ton avis, dans le procès de Calidius, ce que je fais
pour celui de Plancius, Metellus Pius ne l'eût point fait, s'il avait pu se trouver à Rome,
ou bien son père, s'il avait été vivant? Quant au malheur qui a frappé Opimius, je
voudrais que l'on pût l'effacer de la mémoire des hommes! Il faut le regarder comme
une blessure faite à l'État, une honte pour notre empire, une flétrissure pour le peuple
romain et non comme une décision de justice. Quel coup plus mortel ces juges, s'il faut
les appeler des juges et non des parricides, meurtriers de leur propre patrie, auraient-ils
pu porter à l'État qu'en expulsant de la cité cet homme qui, comme préteur, avait sauvé
Rome d'une guerre extérieure toute proche d'elle et, comme consul, d'une guerre
intestine?» (trad. P. Grimai).
L'« EXEMPLUM» HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 81
L'adversaire de Cicéron, T. Iuventius Laterensis avait rappelé que ni les
supplications d'Opimius, ni les prières de Metellus pour Calidius n'avaient eu
d'effet. Il cherchait ainsi à contrarier les efforts de Cicéron qui fondait une
partie de la défense de Plancius sur son influence personnelle. Il s'agissait
sans doute d'un exemplum simile impar comme celui du Pro Cluentio que nous
avons examiné tout à l'heure. Il devait opposer Opimius et Calidius à Plancius,
en exagérant les mérites des premiers pour affaiblir la position du second et
identifier, peut-être avec ironie, Metellus et Cicéron. En fait, Cicéron ne
parvient pas à en rejeter la force démonstrative. Toute sa réponse opère dans
le champ du movere. Il commence par développer un grand mouvement de
pathétique (ipse vidi. . . consuiem supplicasse. . . et consul et homo nobilissimus
patronum esse illum suunî) qui développe encore l'image exemplaire de Metell
us et lui permet, en conservant l'identification de Laterensis, de se grandir lui
même. Quant à l'exemplum d'Opimius, il ne l'écarté qu'en invitant le public à
l'oublier et en le déclarant non pertinent dans un autre développement
pathétique.
Ces deux cas de rejets d'exempla adverses en montrent bien le fonctionne
ment. L'exemplum est d'abord une comparaison. Il met en scène deux séries
de comportements, étant entendu que ceux que l'on juge ou que l'on cherche
à induire sont parfois sous-entendus. Mais il opère aussi par le biais d'une
image exemplaire qui permet une identification ou une répulsion paradigmati
que et se rapproche ainsi de la métaphore. Comme elle, en effet, il s'appuie
sur un champ sémantique commun aux deux termes, et trouve son efficacité
dans un appel à l'imaginaire33. Sans aller trop loin dans ce sens, on peut donc
se demander si l'identification paradigmatique de l'exemplum n'est pas parfois
une véritable projection métaphorique34 d'une personnalité sur une autre.
C'est ainsi qu'un orateur peut faire voir un tel comme un tel et l'intégrer dans
la chaîne des comportements conformes au mos maiorwn. A l'inverse, son
33 Cf. après d'autres, les définitions de la métaphore du Groupe μ (J. Dubois,
F. Edeline et alii), Rhétorique générale, Paris, 1970, p. 106-112; et surtout de M.
Le Guern, Sémantique de la métaphore, p. 40-43 et de J. D. Sapir, The Anatomy of
Metaphor, dans J. D. Sapir et J. C. Crocker, The Social Use of Metaphor, Univ. Penn. Press,
1977, p. 5-12. Pour une bibliographie et une analyse générale de la phénoménologie de
la métaphore, cf. P. Ricœur, La métaphore vive, op. cit. Sur la différence entre métaphor
e et comparaison, cf. Groupe μ, Rhétorique générale, p. 112-114 et M. Le Guern,
Sémantique de la métaphore, p. 52-65, 95-96, qui insiste bien sur l'impossibilité de faire de
la métaphore même in praesentia une comparaison abrégée. On peut ajouter que
Yexemplum présente l'image à l'identification alors que la métaphore produit l'image
dans l'identification.
34 On reste pourtant dans le cadre très général du procès métaphorique tel que l'a
défini R. Jakobson, Essais de linguistique générale, 1, Paris, 1963, p. 61-67.
MEFRM 1980, 1.
82
JEAN-MICHEL DAVID
adversaire saura soit l'en rejeter par répulsion, soit l'intégrer dans une autre
chaîne, celle des comportements des ennemis de Rome35.
Cette possibilité d'identification métaphorique de deux personnages per
met de comprendre comment l'exemplum peut pousser un individu à adopter
un comportement. Celui qui désirera s'identifier à quelqu'un prendra dans
l'autre sens le chemin que nous avons suivi jusqu'ici. La volonté d'identifica
tion peut avoir plusieurs motivations. La plus claire est celle qui poussera un
homme politique romain à rester digne de ses ancêtres. Cicéron dans le Pro
Sestio (130) montre bien à quel point cette obligation morale pouvait être
contraignante et rendre un individu sensible à l'emploi des exempla :
Atque ita in his rebus unus est solus inuentus, qui ab hac tarn inpensa
uoluntate bonorum palarn dissideret, ut edam Q. Metellus consul, qui mihi
uel maxime ex magnis contentionibus rei publicae fuisset inimicus, de mea
salute rettulerit: qui excitatus cum summa auctoritate P. Servili, turn illius
incredibili quadam grauitate dicendi, cum Me omnis prope ab inferis
euocasset Metellos, et ad illius generis, quod sibi cum eo commune esset,
dignitatem propinqui sui mentem a Clodianis latrociniis reflexisset, cumque
eum ad domestici exempli memoriam et ad Numidici illius Metelli casum
uel glorioswn uel grauem conuertisset, conlacrwnauit uir egregius ac uere
Metellus, totumque se P. Seruilio dicenti etiam turn tradidit, nec illam
diuinam grauitatem plenam antiquitatis diutius homo eiusdem sanguinis
potuit sustinere, et mecum absens beneficio suo rediit in gratiam»36.
Pour rester dans la continuité d'une tradition familiale, un magistrat sera donc
tenté de reproduire le comportement de l'un de ses ancêtres. Les cas de ce
genre sont assez nombreux et il n'est pas nécessaire d'en citer beaucoup37.
35 Cf. e.g., Cic, 2 Verr., III, 125, où Verres est rapproché d'Hasdrubal et d'Athénion.
36 «Dans ces circonstances, il y eut un homme, oui, un seul homme, pour être
ouvertement en désaccord avec la volonté si fortement exprimée des honnêtes gens; il
le fut dans de telles conditions que le consul Q. Metellus, devenu mon plus violent
adversaire dans la vivacité des luttes politiques, présenta lui-même le rapport sur mon
rappel : il avait été stimulé par la haute autorité du sénat, mais aussi par la noblesse
vraiment exceptionnelle du langage de P. Servilius. Servilius évoqua des enfers presque
tous les Metellus; il invita son parent a reporter ses pensées, loin des brigandages de
Clodius, vers l'honneur de leur commune famille; puis, il en vint à lui rappeler un
exemple domestique, et le destin - fut- il glorieux, fut-il douloureux? - du célèbre
Metellus le Numidique. Alors, cet homme hors de pair - un vrai Metellus - fondit en
larmes et s'en remit même tout entier à P. Servilius, pendant qu'il parlait encore. Issu
du même sang, il ne put résister plus longtemps à cette divine noblesse, pleine des
antiques traditions, et son intervention généreuse le réconcilia, quoiqu'éloigné, avec
moi» (trad. J. Cousin). Cf. P. red. Senat, 25; Prov. cons., 22.
37 Cf. H. Roloff, Maiores bei Cicero, Diss. Leipzig, 1938, p. 38-55.
L'.EXEMPLUM» HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 83
N'en rappelons que deux des plus intéressants. En 67, M. Acilius Glabrio, en
cassant la chaise du préteur Lucullus, refait ce qu'avait fait son beau-père
M. Aemilius Scaurus et réaffirme une relation familiale que Sylla avait effa
cée38. En 77, César s'identifie à C. Iulius Caesar Strabo en reprenant contre
Cn. Cornelius Dolabella certains passages du discours que son parent avait
prononcé en 104 contre T. Albucius39. Dans les deux cas, il ne s'agit d'autre
chose que de la mise en scène d'un exemplwn. Le sujet mime l'acte au lieu de
le décrire dans un énoncé narratif. Il produit pourtant une image exemplaire
qui n'en est que plus forte et s'y identifie cette fois immédiatement. L'évoca
tion mimique ne construit pas l'image à coups d'unités mnémoniques. C'est
l'acte tout entier qui y est condensé et qui sort ainsi de la mémoire. L'image
exemplaire est en quelque sorte là, le moyen qui permet de transférer un
comportement du passé au présent tout en lui conservant son intégrité
structurelle. De la même façon d'ailleurs, Yexemplwn en la développant,
organise une structure de comportement qui, pour peu qu'il soit repris par
une tradition, s'enracinera tel quel dans la mémoire collective40.
On a ainsi affaire à des processus d'identification ou de répulsion qui
opèrent dans le champ de l'émotivité et de l'imaginaire collectifs. C'est ce qui
explique que Cicéron place aussi Yexemplwn dans le champ du movere et
permette qu'on en fasse ce type d'analyse. L'exemplum appartient pourtant,
d'abord au champ du probare et autorise un raisonnement par analogie. Il
convient donc de voir comment ces deux modes de fonctionnement peuvent
s'articuler.
38 Cf. J. M. David et M. Dondin, Dion Cassius, XXXVI, 41, 1-2, dans MEFRA, 92, 1980,
p. 199-213.
39 Suet., Div. lui, 55. Cf. Cic, Pro Arch., 14, Sed pieni omnes sunt libri, plenae
sapientium voces, plena exemplorum vetustas : quae iacerent in tenebris omnia, nisi
litterarum lumen accederei. Quam multas nobis imagines non solum ad intuendum, verum
etiam ad imitandum fortissimorum virorum expressas scriptores et Graeci et Latini relique-
runt! quas ego mihi semper in administranda republica proponens animum et mentem
meant ipsa cogitatione hominum excellentium conformabam. Cf. surtout i'exemplum
d'Alexandre : O. Weippert, Alexander - Imitano und römische Politik, Diss. Augsburg,
1972.
40 On rejoint sans doute là l'image mnémonique telle que nous la font connaître les
préceptes de la mémoire, cf. F. Yates, L'art de la mémoire, tr. frse., Paris, 1975, en part,
p. 13-61; H. Blum, Die antike Mnemotechnik, dans Spudasmata 15, Hildesheim, 1969, en
part. p. 28-29. Sur l'image et ses rapports avec la mémoire et la connaissance, cf. aussi
A Michel, Questions de rhétorique 2 : image, imagination, imaginaire, dans la cité latine et
sa tradition, dans BAGB, 1977, 4, p. 360-367; P. Cambronne et S. Poque, Fonction et
valeur de l'image, ibid, p. 377-390.
84
JEAN-MICHEL DAVID
Le même exemplwn de la Divinatio in Caeciliwn va nous en permettre une
première approche. L. Philo entretient avec C. Servilius le même rapport de
questeur accusateur de son préteur qu'entretient M. Aurelius Scaurus avec
L. Flaccus, Cn. Pompeius avec T. Albucius et donc Q. Caecilius avec C. Verres.
Il s'agit, comme dans les exemples de C. Lévi-Strauss, d'une juxtaposition
métonymique41. Or ce sont justement de telles chaînes qui définissent le mos
maio mm, et si la loi ne dit rien, fixent les normes de la vie politique et
sociale42. L'espace civique et la mémoire collective sont ainsi remplis de ces
anecdotes qui, les unes à côté des autres, disent par métonymie ce que doit
être le comportement juste. L'ensemble des discours judiciaires comporte
quelque 200 exempla qui, mettant en scène plusieurs séries d'individus, peu
vent se décomposer en 400 évocations de personnages différents. Sur ces 400
individus, on ne rencontre que 25 non romains et 6 non magistrats. C'est dire
qu'en fait, Yexemplwn n'a d'autre fonction que de fixer pour les contemporains
de Cicéron la conformité au comportement traditionnel43. Ces séries ou ces
chaînes n'appellent donc pas autre chose que des actes qui permettent à leurs
auteurs de s'y intégrer et de prendre leur place dans la galerie des ancêt
res44.
Le problème qui se pose alors est de savoir comment l'identification
paradigmatique ou métaphorique que nous avons étudiée peut permettre
cette intégration. J. C. Crocker a bien montré dans un livre récent combien
complexe pouvait être le rapport entre métaphore et analogie. Il s'agit en effet
41 Cf. e.g. Le Totémisme aujourd'hui, Paris, 1962, p. 43-44; La Pensée Sauvage, Paris,
1962, p. 152-155.
42 Cf. J. Plumpe, Wesen und Wirkung der Auctoritas Maiorum bei Cicero, Diss.
Münster, 1932, ed. 1936, p. 29; 48-51. Cf. aussi sur la définition du mos maiorum, p. 61-68;
H. Rech, Mos Maiorum, Wesen und Wirkung der Tradition in Rom, Diss. Marburg, 1936.
Sur l'absence de valeur juridique formelle du mos maiorum, cf. M. Käser, Mores
maiorum und Gewohnheitsrecht, dans ZRG, 69, 1939, p. 52-101. Cf. aussi M. Rambaud,
Cicéron et l'histoire romaine, Paris, 1953, p. 36-40, 108-111; H. Kornhardt, Exemplwn, Eine
bedeutungs geschichtliche Studie, Diss. Göttingen, 1936, p. 71-73.
43 L'échantillon ne comprend pas les fragments. Il serait fastidieux d'énumérer les
références des non romains. Voici pourtant, celles des non magistrats : T. Caelius (Sex
Rose, 64-65); C. Flavius Pusio, Cn. Titinius, C. Maecenas {Pro Clu., 153-154); Sceva {Pro
C. Rabir. perd, 31); Q. Granius {Pro Plane, 33). Cf. e.g., le conflit sur la légitimité du
senatus consultum ultimum pris en 49 contre César et traité en termes de mos maiorum
et de novwn exemplwn; K. Raaflaub, Dignitatis Contentio, Studien zur Motivation und
politischen Taktik im Bürgerkrieg zwischen Caesar und Pompeius, Munich, 1974, p. 79-105;
D. Mack, Senatsreden und Volksreden bei Cicero, Diss. Kiel, 1937, p. 77, remarque que les
exempla sont beaucoup plus nombreux dans les discours adressés au Sénat que dans les
discours adressés au peuple.
44 Cicéron s'y place lui-même : e.g. Pro Mil., 83.
L'«EXEMPLUM»
HISTORIQUE DANS LES DISCOURS JUDICIAIRES DE CICÉRON 85
de concilier les dimensions persuasives et programmatiques du langage dans
leurs rapports avec le comportement45. Il n'est pas question de résoudre ici un
problème qui est celui de tous les procès sociaux qui font intervenir un
langage. Remarquons simplement que l'identification paradigmatique impli
que une double focalisation ou réduction par synecdoque. Le magistrat-
exemplwn est une première synecdoque du mos maiorum : il est en effet une
partie du tout que l'ensemble des ancêtres dessine par la chaîne des exempta.
Mais il ne l'est que parce que le tout de sa propre personnalité est réduit au
seul comportement que l'on pose en modèle46. L'un et l'autre de ces deux
ensembles ne s'en trouvent pas moins conservés dans l'image exemplaire. Le
passage du Pro Rege Deiotaro que nous avons étudié tout à l'heure en est une
illustration. D'un autre côté, la personnalité de l'individu qui doit bénéficier de
l'identification se trouve elle aussi réduite au seul comportement exemplair
e47. On en arrive ainsi à ce que l'intégration à la chaîne des exempta ne puisse
se faire qu'autant que les personnes s'effacent derrière leurs actes et les
images qui s'en dégagent.
Cette réduction permet peut-être de mieux comprendre le caractère
souvent répétitif et conformiste des témoignages que les romains ont cherché
à laisser d'eux : statuaire, inscriptions, littérature annalistique etc. . . Elle
permet aussi de comprendre comment, à force de servir, certains exempta se
sont usés au point de ne plus avoir la moindre force émotive. C'est le cas des
personnages les plus anciens : ceux des premiers temps de Rome. M' Curius
Dentatus, par exemple, apparaît six fois dans les discours judiciaires de
Cicéron mais c'est à chaque fois dans une chaîne qui l'associe à d'autres
personnages. Le souvenir qui reste de lui est bien lointain et l'image exemplai-
45 The Social Functions of Rhetorical Forms, dans J. D. Sapir et J. C. Crocker, The
Social Use of Metaphor, p. 33-66, en part. p. 49-60; cf. p. 55-56 : «The social utility of the
analogic capacity derives, implicitly, from its ability to handle a virtually unbounded
range of recurrent issues within a single paradigmatic formula. This systematic quality
of analogies contrasts with the completely non systematic, narrow (but complex and
intense) qualities of internal metaphors. . . Perhaps the whole issue can be summarized
in the following way. External metaphors (= analogies) are theoretically systematic,
reversible, and "thought"; internal metaphors are nonsystematic, irreversible, and
felt».
46 Cf. A. Nordh, Eranos, 52, 1954, p. 229.
47 On retrouve l'analyse de A. Henry, Métonymie et métaphore, Paris, 1971, p. 66-69 et
du groupe μ, Rhétorique générale, p. 108-109 qui font de la métaphore une conjonction
de deux synecdoques. M. Le Guern, Sémantique de la métaphore, p. 13-17, et P. Ricœur,
La métaphore vive, p. 255-262, ont montré qu'elle rendait insuffisamment compte de
l'image que crée la métaphore. Celle que propose Yexemplum peut peut-être s'en
accommoder.
86 JEAN-MICHEL DAVID
re qu'il développe, est usée et sans couleurs48. On se rapproche sans doute là
du phénomène qui atteint les métaphores et les fait passer dans l'usage
commun. On parle alors de métaphore morte ou lexicalisée49. Peut-être nous
aussi, pourrions-nous parler à'exempla morts ou socio-lexicalisés qui, avant de
finir en antonomases, marquent la limite extrême du pouvoir émotif du
passé.
C'est ainsi que l'exemplum peut fonctionner à la fois dans le champ du
probare et du movere. Les chaînes à'exempla qui réduisent les individus à des
comportements répétitifs, sont autant de précédents qui fixent le mos maio-
rum et l'organisent en un système conceptuel et mnémonique. Elles permett
ent ainsi le choix et la connaissance. L'exemplum lui-même développe en
revanche une image exemplaire qui se vivifie de ce qui reste de la mémoire
collective de son héros. Il autorise alors des phénomènes d'identification et de
répulsion paradigmatique qui, eux, s'appuient sur l'émotivité de l'auditoire.
École française de Rome Jean-Michel David
48 Pro Mur., 17, 31; Pro Sylt, 23; Pro Sest, 143; Pro Cael, 39; Pro Plane, 60. J. Vogt,
Ciceros Glaube an Rom, Stuttgart, 1935, p. 10-11, remarque que les personnages les plus
anciens ne sont plus que des «Ideenträger» et des «Wertgestalten», et que leur
personnalité en est recouverte. Cf. supra, n. 12 et 24.
49 M. Le Guern, Sémantique de la métaphore, p. 82-89.