You are on page 1of 5

Jean-Michel David

Solidarités familiales et stratégies judiciaires à la fin de la
République
In: Rome : École Française de Rome, 1990. pp. 1-2. (Publications de l'École française de Rome, 129)
Résumé
Règles générales de la solidarité judiciaire dans les familles aristocratiques à la fin de la République.
Citer ce document / Cite this document :
David Jean-Michel. Solidarités familiales et stratégies judiciaires à la fin de la République. In: Rome : École Française de Rome,
1990. pp. 1-2. (Publications de l'École française de Rome, 129)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/efr_0000-0000_1990_act_129_1_3804
JEAN-MICHEL DAVID
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET STRATÉGIES JUDICIAIRES
À LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE
Résumé *
À la fin de la République, les tribunaux étaient devenus l'un des
lieux de conflit politique les plus ardents et les plus décisifs. Les quaes-
tiones publicae surtout avaient fini par faire presque complètement dis
paraître les judicia populi comme instruments d'élimination politique.
Or la difficulté majeure de la solidarité n'était pas qu'il fallût en res
pecter les règles. Elles faisaient partie des normes élémentaires de com
portement. Ce qui, toujours, se posait comme un problème était la hié
rarchie qu'il convenait d'opérer entre les obligations sociales.
Cicéron dans son traité des devoirs n'avait pas manqué d'en faire
la théorie. Il y décrivait la société humaine sous la forme de trois syst
èmes de solidarité. Le premier était celui qui liait un individu à sa famill
e; le second, celui qui associait un bonus vir aux autres boni viri; le
troisième, celui qui définissait les obligations du citoyen à l'égard de sa
cité. Le premier était aussi le plus contraignant, celui qui créait les
liens les plus forts, mais qui n'allait pas non plus sans un sens des pré
séances puisqu'il organisait un système de priorités qui allait des pères
et mères {parentes), aux proches (proximi), aux enfants et aux membres
1 L'analyse complète des mécanismes de la solidarité judiciaire à l'intérieur des
structures familiales sera reprise dans le livre que je prépare sur le patronat judiciaire.
Cf. pour certains aspects F. Hinard, «Paternus inimicus», Mélanges P. Wuillewnier, Paris,
1980, p. 197-210; Y. Thomas, «Se venger au Forum. Solidarité familiale et procès crimi
nel à Rome », dans La vengeance, Vengeance, pouvoirs et idéologies dans quelques civilisa
tions de l'Antiquité, Paris, 1984, p. 65-100 et moi-même, «Sfida ο vendetta, minaccia o
ricatto, l'accusa pubblica nelle mani dei giovani romani alla fine della repubblica», dans
E. Pellizer e N. Zorzetti éd., La paura dei padri nella società antica e medievale, Bari, 1983,
p. 99-112.
498
JEAN-MICHEL DAVID
de la maison puis enfin aux autres parents (propinqui)2. La conception
cicéronienne de la solidarité se définissait donc dans l'image d'un
noyau central autour duquel s'organisaient les cercles de la solidarité et
que l'on retrouve dans les normes plus précises mais aussi plus comp
lexes du droit.
C'est ainsi que l'édit du préteur interdisait de traîner en justice
sans la permission du magistrat ses parents, ses patrons et les enfants
de ses patrons et que, réciproquement, il levait cette interdiction d'in
tenter une action pour autrui qui frappait certains infâmes quand ils
souhaitaient le faire au nom d'un père ou d'une mère, d'un patron ou
d'une patronne, de leurs enfants ou parents ainsi que de leurs propres
parents et alliés3. Malgré quelques différences, ces deux listes enfer
maient dans leur symétrie l'ensemble de ceux qui étaient si proches
qu'en fin de compte on ne pouvait les distinguer de soi. Ceux contre qui
il n'était pas permis d'agir étaient aussi ceux dont on ne craignait pas
qu'ils pussent être trahis par un représentant dont la malhonnêteté
avait été reconnue.
De la même façon, l'historiographie, lorsqu'elle reconstituait les
grands conflits du passé, associait systématiquement les pères aux fils
et les frères entre eux en élargissant parfois la solidarité à d'autres
membres du groupe agnatique, mais en donnant généralement le pre
mier rôle au père de l'accusé. La norme n'était donc pas discutable.
Mais les cas concrets de défense d'un accusé défendu dans un judicium
publicum par ses parents agnatiques n'abondent pas. La raison en est
certainement que le plus souvent ils se sont contentés d'une advocatio
muette, sans oser prendre la parole tout en confiant la responsabilité
de la défense à quelque patronus.
Quand on passe en effet de la défense à l'accusation, la présence
des parents agnatiques se fait soudain plus forte. Il n'est pas rare
alors de rencontrer un père et son fils ou deux frères associés. La
plupart du temps en effet, il s'agit pour une famille de répondre au
devoir de vengeance ou de retrouver, par la condamnation d'un en
nemi et le praemium qui s'ensuivrait, un prestige ou un rang parfois
perdu. Généralement des frères, quelquefois des cousins, s'associaient
ainsi pour poursuivre un homme qui, quelques années auparavant,
avait lui-même accusé et obtenu la condamnation d'un père ou d'un
2 Cic, De Off., I, 58.
3 Ο. Lenel, Edict, perp., § 11, b; 16.
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET STRATÉGIES JUDICIAIRES 499
oncle. Ainsi s'affirmait, dans le rituel judiciaire, la continuité des gé
nérations.
Au-delà de ce noyau central de la solidarité, étaient associés tous
les autres membres de la famille, c'est-à-dire les autres parents par le
sang (cognati) et les alliés (adfines). Le nombre des personnes ainsi
représentées pouvait être considérable puisque l'on comptait parmi les
alliés, non seulement les beaux-pères, belles-mères, gendres et brus,
mais aussi les parâtres et marâtres, beaux-fils et belles-filles et parmi
les parents, non seulement les oncles maternels et neveux par les
sœurs, mais aussi les demi-frères et demi-sœurs, et que, dans ces famill
es aristocratiques que notre documentation donne le plus souvent à
observer, il était fréquent qu'un individu se marie plusieurs fois préci
sément pour constituer des réseaux de solidarité les plus étendus possi
ble. Encore fallait-il cependant qu'ils fussent efficaces.
La norme était claire. Les précautions prises par les textes juridi
ques le laissent supposer; l'annalistique aussi, par sa reconstitution des
modèles, mais avec moins de force toutefois que dans le cas des agnats.
Le plus bel exemple en effet - le procès de Virginie - est en même
temps unique. Malgré tout, la réalité de l'assistance apportée par les
alliés et cognats dans les conflits judiciaires de la fin de la République
confirme le paradigme.
Assez peu cependant lorsqu'il s'agissait de mener une accusation :
la responsabilité en était laissée au groupe agnatique. Beaucoup plus en
revanche lorsqu'il fallait défendre un parent utérin et un allié pour
lequel la mobilisation se faisait forte. Dans certains cas, l'importance et
la puissance des réseaux de l'alliance était telles que celle-ci pouvait
englober des familles appartenant à des factions hostiles entre elles,
voire étendre la solidarité presque jusqu'aux frontières de la cité, per
mettant ainsi de faire croire que le danger qui menaçait l'accusé visait
la communauté tout entière.
Sur les marges du réseau cependant la solidarité n'était sans
doute pas aussi vive qu'en son centre. Les individus les plus éloignés
du noyau familial surtout étaient susceptibles d'être liés par d'autres
obligations, voire même contraints d'appuyer un adversaire. La soli
darité n'était donc pas totalement assurée. Ce que l'on gagnait en
extension était perdu en garantie. En fait, le modèle n'était pas en
cause; le devoir d'assistance s'imposait de toute facon. Mais la
concurrence entre les réseaux impliquait que l'on dût choisir entre
deux alliances. Certes, privilégier l'une, c'était prendre le risque de
rompre l'autre. L'assistance judiciaire ne se distinguait donc pas de
500
JEAN-MICHEL DAVID
ce point de vue de toutes les autres situations de la vie sociale et
politique romaine quand les choix ne pouvaient s'opérer qu'entre des
solidarités contradictoires. Elle associait simplement, comme bien
d'autres normes de comportement civique, la force et le respect du
paradigme aux contraintes qu'engendrait la compétition aristocrati
que.
Jean-Michel David