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Roma illustrata, P. Fleury, O. Desbordes (dir.), Caen, PUC, 2008, p.

115-128
LES TEMPÊTES ET LA VIE POLITIQUE :
RECHERCHES SUR L’IMAGINAIRE DES ROMAINS
DE LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE
À Rome, l’immensité mouvante de la mer est, dans l’imaginaire collectif, associée aux
réactions inattendues de la foule des citoyens. Les métaphores qui assimilent les trou-
bles politiques aux tempêtes éclairent l’image d’une peur de dangers multiformes.
Dans le De re publica, Cicéron affirmait :
[…] il n’y a ni mer, ni flammes, si grandes soient-elles, qu’il ne soit plus facile de
calmer qu’une foule lâchée à tous les débordements de son inexpérience
1
.
La comparaison n’était pas nouvelle ; elle fut utilisée ensuite. Au premier siècle après
J.-C., Quinte-Curce s’exprimait ainsi :
Aucune mer profonde, aucune onde vaste et orageuse ne soulèvent des flots aussi
puissants que les remous de la multitude, surtout dans les excès d’une liberté neuve
et éphémère
2
.
Il décrivait alors les mouvements des Macédoniens. Mais c’est à Rome que la descrip-
tion des troubles politiques de la fin de la République adopte les références aux excès
de la mer avec une force particulière.
La mer avait toujours suscité chez les Romains des sentiments contradictoires,
crainte et fascination mêlées, transmises par des textes littéraires qui utilisent de mul-
tiples comparaisons maritimes, largement répétées
3
. S’il est souvent impossible de
déterminer le topos, le lieu commun, ou si, comme c’est le cas dans la comparaison
précédemment citée, il remonte à l’époque homérique, il n’est pas interdit de chercher,
au-delà des références intellectuelles littéraires, la part des réalités du temps qu’elles
1. Rep. 1, 65 : […] caue putes aut mare ullum aut flammam esse tantam quam non facilius sit sedare quam effre-
natam insolentia multitudinem.
2. Quinte-Curce, 10, 7, 11 : Nullum profundum mare, nullum uastum fretum et procellosum tantos ciet fluctus
quantos multitudo motus habet, utique si noua et breui duratura libertate luxuriat. Homère utilisait d’ailleurs
déjà aussi cette métaphore pour décrire l’agitation des guerriers assemblés dans l’Iliade : cf. Iliade, 2, 142
sq. La foule réagissait alors au discours d’Agamemnon.
3. Cf. J. Rougé, La Marine dans l’Antiquité, Paris PUF, 1975, p. 17 sq., et E. de Saint-Denis, Le Rôle de la mer
dans la poésie latine, Paris, Klincksieck, 1935.
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contiennent
4
. La conception de ces descriptions est sans doute aussi conditionnée
par un savoir collectif. Rome était entrée dans l’aetas transmarina
5
, alors que la cité
devenait un État en élargissant sa citoyenneté à l’Italie, ce qui bouleversa ses propres
structures et la cohésion de son ensemble politique.
La mer était proche de Rome, mais la tradition rend hommage à l’exceptionnelle
clairvoyance de Romulus, qui sut trouver pour la ville qu’il fonda la localisation idéale.
L’attraction de la mer y est sensible, mais l’éloignement en est salutaire. Romulus
fonda une ville sur la rive d’un fleuve au cours régulier qui s’écoule dans la mer par
un vaste estuaire. Il l’écarta des dangers du littoral, aux effets corrupteurs. Le De re
publica de Cicéron contient un bon nombre de lieux communs sur ceux-ci : les cités
qui le bordent sont contaminées par des innovations qui viennent de la mer, l’impor-
tation de mœurs exotiques ; la tentation du luxe, l’attrait du commerce et de la navi-
gation causent l’abandon de l’agriculture et de l’entraînement militaire. Romulus eut
la sagesse d’implanter Rome à l’écart des dangers qui touchent les zones côtières, qui
ne conviennent pas aux villes fondées avec l’espoir de créer un Empire qui durerait
longtemps, affirme Cicéron
6
.
Les Romains affrontèrent tardivement la mer. En 264 avant J.-C., ils franchirent
pour la première fois le détroit de Messine, que rendaient célèbre la violence du
courant et les monstres de la légende. C’est avec la première guerre punique que les
Romains acquirent l’hégémonie sur la mer. C’est alors qu’apparut à Rome le culte des
Tempêtes ou, du moins, c’est la première fois que ce culte est mentionné dans nos
sources. Un consul romain, qui combattait les Puniques au large des côtes de Corse et
de Sardaigne, éleva à Rome un temple aux Tempêtes à la suite de son succès militaire
7
.
Le désir de se protéger des vents déchaînés en leur rendant un culte ne bénéficie que
de peu de mentions dans l’historiographie postérieure. Virgile suggère, dans l’Énéide,
des rites de consécration des victimes avant les manœuvres d’embarquement
8
.
4. Sur l’image mentale et la transmission de stéréotypes antérieurs, cf. C. Jacob, « Logiques du paysage dans
les textes géographiques grecs », in Lire le paysage, lire les paysages (Actes du colloque des 24 et 25 novembre
1983, organisé par le Centre interdisciplinaire d’étude et de recherches sur l’expression contemporaine),
Saint-Étienne, Université Jean Monnet (Travaux de l’université de Saint-Étienne ; 17), 1984, p. 159-178. Sur
l’ensemble des représentations concernant la mer et son rôle dans l’imaginaire collectif, cf. le beau livre
d’A. Corbin, Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage (1750-1840), Paris, Aubier, 1988. Cf. aussi
J.-M. Bertrand, « Continent et outremer : l’espace vécu des Romains », in L’Illyrie méridionale et l’Épire
dans l’Antiquité (Actes du colloque international de Clermont-Ferrand, 22-25 octobre 1984), P. Cabanes
(éd.), Clermont-Ferrand, Adosa, 1988, p. 263-270.
5. Cf. l’expression dans Florus, 1, 47, 1.
6. Cf. rep. 2, 47.
7. L’inscription qui mentionne cette inscription est recensée au CIL I (2) 9. Le temple dédié aux Tempêtes a
été étudié par L. Pietilä-Castrén, Magnificentia publica. The Victory Monuments of the Roman Generals in
the Era of the Punic Wars, Helsinki, Societas scientarum Fennica (Commentationes Humanarum Litte-
rarum; 84), 1984, p. 35-37.
8. Cf. Aen. 5, 771. Une autre tradition mentionne aussi l’immolation d’une victime au moment d’entrer dans
la mer : cf. Tite-Live, 29, 27, 5.
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Les tempêtes et la vie politique… II,
La mer n’est pas seulement le lieu de tous les dangers. L’histoire du premier siècle
avant J.-C. s’écrit avec la mer. C’est la mer qui sépare mais aussi qui unit toutes les
parties du monde romain. La Méditerranée devient le lieu des communications entre
les peuples sur lesquels s’affirme la supériorité de Rome. Le grand commerce s’y déve-
loppe. Il est devenu nécessaire pour un homme politique de traverser la mer pour
aller exercer des fonctions de gouvernement et d’administration. C’est aussi au pre-
mier siècle avant J.-C. que se développe le goût pour la villégiature au bord de la mer,
le « désir de rivage ». Tous les grands hommes de l’aristocratie romaine possèdent une
ou plusieurs villas sur le littoral du Latium ou de la Campanie
9
. La présence de la mer
est liée à leur mode de vie. Cicéron va naturellement d’une villa à l’autre en naviguant
sur la mer. C’est en bateau qu’il rend visite à ses amis
10
. Une villa maritime est le cadre
d’un entretien littéraire et philosophique, les Académiques de Cicéron, dont le dialo-
gue s’arrête quand le matelot appelle pour l’embarquement, alors que le vent est rede-
venu favorable
11
. Auguste préférait, quand il le pouvait, voyager par voie d’eau plutôt
que par voie de terre
12
.
La mer alimente les réflexions sur les créations humaines. Cicéron cite le bateau
comme une des plus élégantes de celles-ci
13
. Les métaphores sur le bateau de l’État
paraissent répétitives, mais c’est à l’époque de Cicéron que se répandent l’image de
l’homme d’État assimilé au pilote, gubernator, et l’usage de l’expression gubernare
rem publicam dans la littérature latine
14
.
La fascination exercée par les mouvements de la foule comparés à ceux de la houle
mérite aussi d’être étudiée, ainsi que, parallèlement, la crainte des hommes politiques
face aux réactions inattendues des citoyens romains réunis dans les assemblées poli-
tiques. L’immensité mouvante de la mer, la tempête, la force des courants sont les
images associées pour décrire l’angoisse face à l’incontrôlable. Ceci est particulière-
ment vrai dans l’œuvre de Cicéron. Dans son discours Pro Cluentio, 138, il s’exprime
ainsi :
9. Les côtes du Latium et de la Campanie se couvrent alors de villas. Les premières villas littorales apparais-
sent au début du II
e
siècle avant J.-C., cf. la villa de Scipion à Liternum, sur laquelle Tite-Live, 38, 52, 1. Sur
les villas maritimes, cf. la thèse de X. Lafon, Villa maritima. Recherches sur les villas littorales de l’Italie
romaine (III
e
siècle av. J.-C. / III
e
siècle ap. J.-C.), Rome, École française de Rome (Bibliothèque des Écoles
françaises d’Athènes et de Rome ; 307), 2001. Sur les villas de Campanie, cf. J. H. D’Arms, Romans on the
Bay of Naples. A social and cultural study of the villas and their owners from 150 B. C. to A. D. 400, Cambridge,
Harvard University Press, 1970.
10. En juillet 44, Cicéron se met à écrire dès que le bateau a quitté la côte, cf. fam. 7, 19.
11. Cf. ac. 2, 148.
12. Cf. Suétone, Aug. 82, 1. Sur les voyages et la navigation, cf. R. Chevallier, Voyages et déplacements dans
l’Empire romain, Paris, Armand Colin, 1988 ; J.-M. André, M.-F. Baslez, Voyager dans l’Antiquité, Paris,
Fayard, 1993.
13. Cicéron, de orat. 3, 180.
14. Cf. E. Lepore, Il princeps ciceroniano e gli ideali politici della tarda repubblica, Naples, Istituto italiano per
gli studi storici, 1954, p. 39-45.
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de même que la mer est tranquille par sa nature, mais agitée et bouleversée par la
force des vents, de même le peuple romain aussi, livré à lui-même, est paisible, mais
il est soulevé par la voix des révolutionnaires comme par les plus violentes des tem-
pêtes
15
.
Le peuple peut, en effet, changer d’avis au souffle de la moindre rumeur
16
.
Tous les ans à Rome, des pouvoirs considérables étaient redistribués à la faveur
des élections. L’accès aux magistratures était conditionné par celles-ci. La compéti-
tion était très sévère, particulièrement pour accéder aux magistratures supérieures.
Les succès personnels antérieurs, la gloire des ancêtres étaient pris en compte. Les
nobles disposaient de clientèles héritées, qui favorisaient le rassemblement des suf-
frages sur leur nom. Les profits des conquêtes entraînaient de grandes rivalités dans
les dépenses collectives dans la période qui précédait les élections. Les manifestations
de générosité – distribution de blé, organisation de banquets et de spectacles – per-
mettaient d’influencer longtemps à l’avance la mémoire collective des futurs électeurs.
Le succès d’une candidature dans une élection était la récompense d’une longue pré-
paration, d’un effort mené à son terme pour rassembler le plus grand nombre de voix
possibles autour d’un nom. Depuis 139 avant J.-C., le vote était devenu secret. Le nom
des candidats choisis était inscrit par l’électeur sur une tablette de bois enduite de
cire. La masse des électeurs potentiels avait grandi, et leur choix était moins condi-
tionné par le jeu des clientèles traditionnelles. En effet, après la guerre sociale, l’accès
de près d’un million d’individus à la citoyenneté romaine bouleversa les structures de
la cité traditionnelle. Pour mieux accueillir la foule des nouveaux votants, César cons-
truisit au Champ de Mars une immense enceinte électorale qui permettait d’intro-
duire, selon les calculs de L. Ross Taylor, 70000 votants
17
. L’accroissement du nombre
des électeurs fit que les votes des comices parurent difficiles à contrôler et que la crainte
des choix populaires se trouva renforcée.
Cette crainte trouva un écho dans la littérature. Pour suggérer la notion d’immen-
sité, pour évoquer l’imprévisible, l’incontrôlable dans le déroulement des comices,
plusieurs images maritimes ont été retenues, qui évoquent la marée et la tempête.
15. Cluent. 138 : ut mare quod sua natura tranquillum sit uentorum ui agitari atque turbari, sic et populum
Romanum sua sponte esse placatum, hominum seditiosorum uocibus ut uiolentissimis tempestatibus concitari.
16. Cf. Mur. 35 : Dies intermissus aut nox interposita saepe perturbat omnia et totam opinionem parua nonnun-
quam commutat aura rumoris. Saepe etiam sine ulla aperta causa.
17. Les Saepta Iulia. Sur les espaces réservés aux votes et le fonctionnement des assemblées, cf. L. Ross Taylor,
Roman Voting Assemblies : from the Hannibalic War to the Dictatorship of Caesar, Ann Arbor, The Univer-
sity of Michigan Press (Jerome Lectures ; 8), 1966. Sur les élections à Rome, cf. C. Nicolet, Le Métier de
citoyen dans la Rome républicaine, Paris, Gallimard (Bibliothèque des histoires), 1976 ; L. Ross Taylor, La
Politique et les partis à Rome au temps de César, Paris, Maspéro (Textes à l’appui / Histoire classique), 1977,
trad. fr., avec une introduction par É. Deniaux, de Party Politics in the Age of Caesar, Berkeley, The Univer-
sity of California Press, 1949 (1968
2
) ; É. Deniaux, « De l’ambitio à l’ambitus, les lieux de la propagande et
de la corruption électorale à la fin de la République », in L’Urbs, espace urbain et histoire (I
er
siècle av. J.-C.-
III
e
siècle ap. J.-C.) (Actes du colloque international organisé par le CNRS et l’École française de Rome,
Rome, 8-12 mai 1985), Rome, École française de Rome (Collection de l’École française de Rome ; 98), 1987,
p. 279-304.
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Les tempêtes et la vie politique… II,
C’est l’image de la marée qui permet de mettre en évidence le caractère inattendu,
inconstant de la foule assemblée dans les comices :
les ondes des comices, comme une mer profonde et sans mesure, se mettent parfois
à bouillonner comme une sorte de marée qui les porte vers ceux-ci et les éloigne de
ceux-là
18
.
Car, lorsqu’il élit et porte un jugement, le peuple ne fait pas preuve de discernement,
de choix raisonné, mais se laisse conduire par une impulsion, par une certaine irré-
flexion. Il se laisse entraîner par la faveur, il cède aux prières, il élit ceux qui lui ont fait
le plus la cour
19
. Le choix d’un magistrat par les comices apparaît alors dû à une im-
pulsion soudaine des sympathies
20
. Le caractère soudain, inexplicable du choix des
votants est aussi comparé aux tempêtes :
car, si les tempêtes sont souvent provoquées par une constellation […], souvent aussi
elles éclatent à l’improviste sans aucune raison précise, en vertu d’une cause mysté-
rieuse. Il en va ainsi des tempêtes populaires dans les comices : souvent on pourra
comprendre quel signe les a provoquées, souvent aussi la cause en est si mystérieuse
que le hasard seul paraît les avoir suscitées
21
.
Le peuple peut changer complètement d’avis au souffle de la moindre rumeur.
L’homme politique et celui qui aspire à exercer le pouvoir doivent apprendre à le
subir et à le calmer :
notre rôle à nous, à nous qui sommes entraînés dans cette tempête qu’est la vie poli-
tique et par ses remous, consiste à supporter avec patience les volontés du peuple ;
[…] à les apaiser lorsqu’elles sont dans la confusion
22
.
En effet, le vote secret est un gage de liberté, mais il est dangereux. Il est fièrement
revendiqué comme un privilège du premier peuple de l’univers
23
, maître absolu de
toutes les nations, qui peut ainsi donner et enlever à chacun ce qu’il veut. Pourtant,
celui-ci est redouté
24
, car il ne laisse voir que le visage des gens mais dissimule leur
18. Cicéron, Planc. 15 : ille undae comitiorum, ut mare profundum et immensum, sic efferuescunt quodam quasi
aestu ut ad alios accedant, ab aliis autem recedant. Cicéron ajoute qu’on ne peut chercher de logique dans
le fait que l’un est élu et que l’autre ne l’est pas. Sur le caractère imprévisible des résultats des comices et
la mer incontrôlable, cf. É. Deniaux, « Les périls de la mer et les périls de la politique : la projection d’une
peur à Rome sous la République », in L’uomo e il mare nella civiltà occidentale : da Ulisse a Cristoforo
Colombo (Atti del convegno, Genova, 1-4 giugno 1992), Gênes, Società ligure di storia patria (Atti della
Società ligure di storia patria ; 32, 2), 1992, p. 63-83.
19. Planc. 9.
20. Mur. 53.
21. Mur. 36 : Nam ut tempestates saepe certo aliquo caeli signo commouentur, saepe improuiso nulla ex certa
ratione obscura aliqua ex causa concitantur, sic in hac comitiorum tempestate populari saepe intellegas quo
signo commota sit, saepe ita obscura est ut casu excitata esse uideatur.
22. Planc. 11.
23. Planc. 11 : Est enim haec condicio liberorum populorum praecipueque huius principis populi et omnium gen-
tium domini atque uictoris, posse suffragiis uel dare uel detrahere quod uelit cuique.
24. Planc. 16.
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pensée et leur donne la liberté de faire ce qu’ils veulent tout en promettant ce qu’on
leur demande. Cicéron affirme :
Rien de plus inconstant que la foule, rien de plus impénétrable que les inclinations
des hommes, rien de plus décevant que tout le régime des comices
25
.
L’angoisse précède le vote. Le hasard, la simple rumeur peuvent nuire à un can-
didat qui avait réussi à se forger une bonne image :
Nous craignons non seulement les critiques qu’on peut nous adresser en public,
mais même les réflexions qu’on peut faire en secret ; un bruit vague, une histoire de
pure fantaisie nous font frissonner. Nous scrutons tous les visages, tous les regards
26
.
Il évoque aussi les mouvements des courants marins les plus violents, celui du détroit
de l’Euripe qui sépare la Béotie de l’île d’Eubée, courant qui connaît de brutales alter-
nances :
quel bras de mer, quel Euripe peut avoir tant de mouvements, des agitations et des
alternances de courants si violentes et si diverses qu’on les puisse comparer aux bou-
leversements et aux fluctuations que comporte le régime des comices ? Le délai d’un
jour, l’intervalle d’une nuit suffisent souvent à tout bouleverser et l’opinion publique
tourne parfois complètement au souffle de la moindre rumeur
27
.
Si les redoutables agitations des comices sont ainsi suggérées, les métaphores mari-
times délimitent aussi les contours d’une autre peur, celle des troubles de la vie poli-
tique. Dès l’origine, selon Plutarque, le bateau de l’État romain avait dû affronter les
tempêtes. Il évoque le règne du roi Numa et les risques que connaissait la cité de Rome.
La Bonne Fortune veillait heureusement sur le roi :
Elle trouva la Ville comme prise dans un sombre tourbillon, sur une mer démontée,
ballottée par la haine et la malveillance des peuples voisins et limitrophes, enflammée
par des maux et des dissensions sans nombre, et elle fit tomber le vent des ardeurs et
des jalousies hostiles […]. De même que, pour construire un navire marchand ou
une trirème, il faut asséner des coups redoublés à grand renfort de marteaux, de clous,
de chevilles, de scies et de haches, mais qu’on doit ensuite le laisser reposer et se con-
solider le temps requis jusqu’à ce que les liens qui assemblent les pièces tiennent bien
et que les jointures aient pris de la consistance, car s’ils sont tirés à la mer quand les
pièces sont encore fraîchement rapportées et leur assemblage fragile, l’ensemble se
disloquera dans les remous et fera eau de toutes parts, de même le premier chef et
25. Mur. 36.
26. Mil. 42.
27. Mur. 35 : Quod enim fretum, quem Euripum tot motus, tantas tam uarias habere putatis agitationes commu-
tationesque fluctuum, quantas perturbationes et quantos aestus habet ratio comitiorum? Dies intermissus
aut nox interposita saepe perturbat omnia et totam opinionem parua nonnumquam commutat aura rumoris.
Quintilien admirait déjà sous l’Empire la force évocatrice de cette comparaison de la mer avec la foule
inconstante : cf. inst. 8, 6, 49.
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Les tempêtes et la vie politique… I:I
créateur de Rome, qui usa pour la former de ces solides charpentes qu’étaient des
campagnards et des bergers, connut bien des peines, résista à des guerres et à des dan-
gers terribles, contraint qu’il était de se défendre contre ceux qui s’opposaient à la
naissance et à la fondation de la Ville
28
.
Il n’est pas surprenant de voir que Cicéron utilise des images liées aux dangers de la mer
pour évoquer son consulat, marqué par la répression de la conjuration de Catilina :
Quand des navigateurs sortent du port, ceux qui y rentrent venant de la haute mer
s’empressent ordinairement de les prémunir de leurs conseils contre tout ce qu’ils
ont à craindre des tempêtes, des pirates, des passages dangereux, car un sentiment
naturel nous intéresse à ceux qui vont aborder les dangers que nous avons courus.
Quant à moi, qui, après une telle tourmente, vais bientôt apercevoir la terre, quelles
doivent être mes dispositions à l’égard d’un homme qui, je le vois, va affronter les
pires tempêtes politiques
29
?
Il s’agissait de son ami Murena, élu consul pour 62, que Cicéron défendit au tribunal
cette année-là.
Les représentations cicéroniennes des aléas de la vie politique sont riches de sens.
Les passages dangereux, les tempêtes et les pirates sont à redouter. Nous retiendrons
qu’elles évoquent deux types de risques : les risques naturels, et les risques imposés
par la présence des hommes qui dominent les mers, les pirates. La piraterie a sévi à
toutes les époques dans la Méditerranée à l’état endémique, comme une forme dégra-
dée de l’économie maritime. Au dernier siècle de la République s’était développée
une grande piraterie, que l’évolution politique pouvait expliquer. En effet, à cause de
la disparition de l’autorité des souverains hellénistiques, les mers n’étaient plus sûres.
La Méditerranée orientale échappait alors au contrôle de Rome. Les pirates prati-
quaient des enlèvements de citoyens qu’ils rançonnaient – César en fut une des victi-
mes
30
– et faisaient des intrusions sur les côtes italiennes. La piraterie entravait la
circulation commerciale, et les pirates s’emparaient des richesses entreposées dans les
ports
31
. C’est en 67 avant J.-C. que Rome se décida à mettre fin à cette situation en
confiant à Pompée un commandement exceptionnel avec des moyens considérables
pour rétablir l’ordre sur toutes les mers. Le souvenir du climat de terreur antérieur
était encore très présent dans les années qui suivirent.
À la fin de la République, au moment où se heurtent les ambitions personnelles
des chefs de guerre, où se dégradent les institutions, où progresse la violence, la méta-
phore la plus attendue est celle de la tempête, des ouragans qui soufflent sur la Républi-
que. Mais d’autres allusions aux risques de la mer sont aussi proposées, et l’émergence
28. Plutarque, La Fortune des Romains, 9.
29. Mur. 4.
30. Cf. Plutarque, César, 1, 2. Sur la piraterie et les aléas de la navigation, cf. J. Rougé, Recherches sur l’organi-
sation du commerce maritime en Méditerranée sous l’Empire romain, Paris, SEVPEN, 1966, p. 37 sq.
31. Cf. Cicéron, Manil. 53 : « L’exercions-nous, cet empire, quand les envoyés du peuple romain […] étaient
faits prisonniers […], quand toutes les mers nous étaient si bien fermées qu’il nous était impossible d’aller
traiter dans les ports d’outre-mer aucune affaire privée ou publique ? ».
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I:: Élizabeth Deniaux
de l’image d’un bon pilote indispensable à la tête de l’État préfigure l’idée de l’ache-
minement vers un pouvoir unique, celui de l’Empereur. Dans la représentation tra-
ditionnelle du vaisseau de l’État, la coque est constituée par le peuple des citoyens, le
Sénat, tuteur, défenseur de la République, tient le gouvernail, associé aux magistrats.
Au temps du calme, de la tranquillité, de la paix publique, la liberté du peuple était
protégée par la gubernatio du Sénat
32
. Mais il en est d’un État comme d’un vaisseau
où la cargaison est également répartie, l’équilibre est maintenu. Si la cargaison est
concentrée en un seul point, elle fait tout pencher faute de contrepoids et entraîne le
naufrage
33
. Il en fut ainsi de Rome qui s’engloutit, assure Plutarque, à propos de la
lutte qui opposa Pompée à César.
L’idée du déséquilibre du bateau peut guider l’étude, mais l’histoire des crises de
la fin de la République peut aussi se lire à travers l’image des périls de la mer. En 63
avant J.-C., la conjuration de Catilina est comparée à un véritable ouragan qui s’étend
sur la République. Cicéron s’adressant aux sénateurs les interpelle ainsi : « Pères cons-
crits, tendez toutes vos forces pour le salut de la République, voyez tout autour d’elle
s’amonceler la tempête »
34
. Les troupes de Catilina sont alors assimilées à des naufra-
gés exténués, rejetés par les flots. Ce sont des épaves recueillies de partout, alors qu’il
s’agit surtout des anciens soldats de Sylla, précédemment dotés de terres
35
.
Le tribunat de Clodius, qui contraignit Cicéron à l’exil en 57 avant J.-C., est plus
dévastateur encore : Clodius est « la furia patriae, la tempestas de la République incar-
née »
36
. La description de ses ravages est extraordinaire. Elle emprunte à l’image du
pirate qui contrôle les mers et interprète d’une manière originale celle de la tempête :
le coup de vent brutal, la mer qui se hérisse, l’obscurité qui tombe, le bateau qui se
désagrège, la terreur qui s’abat sur les passagers, tous ces épisodes sont déjà présents
dans les discours de Cicéron :
Mais tout à coup, ce fut la tempête, le brouillard pour les bons citoyens, l’épouvante
imprévue et soudaine, les ténèbres sur la République, la ruine et la conflagration de
l’État
37
.
Ou encore :
mais toi, ouragan dévastateur de la patrie, tourbillon perturbateur de la paix et du
repos, quand, dans le naufrage de la République, [tu as] répandu les ténèbres, englouti
32. Cf., par exemple, Cicéron, dom. 130 : Tempus illud erat tranquillum et in libertate populi et gubernatione
positum senatus.
33. Cf. Plutarque, Pompée, 47, 3.
34. Cf. Cicéron, Catil. 4, 4 : Patres conscripti, incumbite ad salutem rei publicae ; circumspicite omnis procellas.
35. Catil. 1, 30 : si […] secum […] suos eduxerit et eodem ceteros undique collectos naufragos aggregarit, et 2, 24 :
contra illam naufragorum eiectam ac debilitatem manum.
36. Cicéron, Vatin. 33.
37. Prou. 43 : Ecce illa tempestas, caligo bonorum et subita atque improuisa formido, tenebrae rei publicae, ruina
atque incendium ciuitatis. Ces images furent ensuite largement véhiculées par les descriptions des tempêtes
de l’Énéide de Virgile. Sur les tempêtes de l’Énéide, cf. E. de Saint-Denis, Le Rôle de la mer…, p. 248 sq. Sur
l’utilisation postérieure de stéréotypes virgiliens, cf. A. Corbin, Le Territoire du vide…, p. 21.
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Les tempêtes et la vie politique… I:,
le peuple romain, renversé et submergé le Sénat, tu as détruit, […] violant toute
religion […]
38
.
Le Sénat ayant été dépossédé du gouvernail de l’État parce que Clodius le lui avait
enlevé par la force, le bateau de l’État dérive dans la haute mer des séditions et des dis-
cordes
39
. La plus étonnante des descriptions associe l’image de la tempête à celle du
pirate quand Cicéron apostrophe Clodius :
Que dire enfin ? si ce qu’on t’a vu faire dans ces ténèbres, ces nuées et ces tempêtes
qui aveuglaient la République, quand, après avoir arraché le gouvernail des mains du
Sénat et jeté le peuple hors du vaisseau, toi-même, comme pirate en chef, suivi du
plus impur troupeau de brigands, tu naviguais à pleines voiles, […] quel coin de
terre aurait échappé […] à la souveraineté clodienne
40
?
Il est rare que Cicéron utilise des expressions d’une telle violence. Cependant il décrit
aussi d’une manière proche les méfaits des deux consuls de l’année 58, complices de
Clodius, qu’il rend responsables de son départ pour l’exil : Gabinius et Pison sont
qualifiés de praedones
41
. Nous savons qu’Auguste désigna sous le nom de pirates, dans
les Res gestae, les armées de Sextus Pompée qui avaient contrôlé la mer tyrrhénienne
à l’époque du second triumvirat
42
.
Cicéron utilise aussi une autre métaphore en assimilant l’avidité de certains grands
hommes politiques aux gouffres marins et aux écueils : Gabinius et Pison, sont ainsi
interpellés comme « double gouffre, double écueil de l’État », geminae uoragines sco-
pulique rei publicae
43
. Antoine, le consul de 44, fut aussi l’objet de semblables invecti-
ves. Dans les Philippiques, sa cupidité à l’égard de ses adversaires ainsi que celle de son
frère sont comparées à des gouffres. Cicéron affirme aussi :
C’est un fait incroyable et qui tient du prodige qu’[Antoine] ait dissipé tant de riches-
ses, je ne dirai pas en si peu de mois, mais en si peu de jours. […] Est-il Charybde
aussi vorace
44
?
C’est alors, en 44 avant J.-C., que Cicéron affirmait que le vaisseau de l’État était
« complètement disloqué »
45
. La métaphore fut exploitée par Horace dans une ode
fameuse :
38. Dom. 137 : Tu, procella patriae, turbo ac tempestas pacis atque otii, quod in naufragio rei publicae, tenebris
offusis, demerso populo Romano, euerso atque eiecto senatu, dirueris […] religione omni uiolata.
39. Sest. 46 : Cum uero in hanc rei publicae nauem, ereptis senatui gubernaculis fluitantem in alto tempestatibus
seditionum ac discordiarum.
40. Dom. 24 : Quid tandem? Si quae tum in illis rei publicae tenebris caecisque nubibus et procellis, cum senatum
a gubernaculis deiecisses, populum e naui exturbasses, ipse archipirata cum grege praedonum impurissimo
plenissimis uelis nauigares, […] ecqui locus orbi terrarum uacuus […] imperio Clodiano fuisset ?
41. Pis. 41.
42. R. gest. diu. Aug. 25, 1.
43. Pis. 24.
44. Phil. 2, 66-67.
45. Att. 15, 11, 3 : Prorsus dissolutum offendi nauigium uel potius dissipatum.
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I:¡ Élizabeth Deniaux
O nauis, referent in mare te noui / fluctus. O quid agis ? Fortiter occupa / portum. Nonne
uides ut / nudum remigio latus, / et malus celeri saucius Africo / antemnaeque gemant
ac sine funibus / uix durare carinae / possint imperiosius / aequor ? Non tibi sunt integra
lintea, / non di, quos iterum pressa uoces malo […]. Tu, nisi uentis / debes ludibrium, caue
« O navire, de nouveaux flots vont t’emporter sur la mer. Oh ! Que fais-tu ? Gagne
résolument le port. Ne vois-tu point comme ton flanc est dégarni de rames, comme
ton mât, blessé par le rapide Africus, comme tes vergues gémissent, comme, privée
de câbles, ta quille peut à peine endurer les caprices trop impérieux de l’onde ? Tu
n’as plus de voiles intactes, tu n’as plus tes dieux intacts pour les invoquer si le mal-
heur te presse encore […]. Si tu ne veux pas être un jouet promis aux vents, prends
garde »
46
.
L’image du pilote qui tient le gouvernail et conduit le vaisseau de l’État vers un
même but avait été largement répandue auparavant dans les discours de Cicéron,
particulièrement dans la période située entre les menées révolutionnaires de Catilina
et celles de Clodius. Le mot gubernator était alors associé à celui de conseruator, tutor,
custos, rector, moderator. L’idée de salut d’un État menacé est privilégiée dans ce voca-
bulaire où les métaphores, souvent empruntées au langage philosophique grec, sont
parfaitement assimilées dans l’expérience linguistique et politique romaine
47
. On
devine l’usage qui peut être fait d’un semblable topos à une époque où se multiplient
les troubles de la vie politique.
Ceux qui ont revendiqué de tenir le gouvernail de la patrie doivent veiller et travail-
ler, avec toute leur science et toute leur diligence, à maintenir intacts les fondements
[de l’État] […], à ne pas dévier de leur course et à gagner ce havre de tranquillité et
d’honneur
48
.
Pour assurer la conservation de l’État, l’expérience politique est nécessaire. Elle est
comparable à l’expérience technique du pilote :
Quelle ridicule présomption, quand on s’avoue incapable de conduire une barque, de
prétendre qu’on saura piloter des quinquérèmes ou des navires plus grands encore
49
!
Les images sont communes ; leur répétition même est porteuse de signification. Il
arrive cependant qu’apparaisse une notation originale, fondée sur une expérience
personnelle de la navigation : ainsi, lorsque Cicéron décrit les qualités de l’homme
politique qui sait s’adapter aux circonstances. Celui-ci doit posséder l’intelligence des
46. Horace, carm. 1, 14. La métaphore du bateau de l’État menacé par la tempête est utilisée dans les cités grec-
ques dès l’époque archaïque. C’est grâce à l’amitié d’A. Fouchard que j’ai pu connaître ces images (cf. chez
Théognis de Mégare, v. 680), ainsi que la référence à Platon, République, 6, 488, qui compare la cité à un
bateau en péril à cause des discordes internes.
47. Cf. E. Lepore, Il princeps ciceroniano…, p. 39-45.
48. Cicéron, Sest. 99.
49. Cicéron, de orat. 1, 174.
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Les tempêtes et la vie politique… I:,
situations, accepter les changements de direction tout en fixant le regard sur le but
ultime de sa course ; il lui faut donc savoir louvoyer tout en gardant son cap. C’est
ainsi qu’il répondait à un ami qui lui reprochait son changement d’attitude à l’égard
de César après la victoire de celui-ci en 52 :
Jamais […] on ne voit faire un mérite aux grands hommes d’État de rester perpétuel-
lement du même avis ; c’est un art, pour le navigateur, de savoir céder à la tempête
[…] et quand on peut arriver [au port] par un détour en modifiant la voilure, c’est
folie de vouloir tenir coûte que coûte sa ligne primitive plutôt que de la modifier pour
n’en pas moins aboutir, finalement, où l’on veut : de même, puisque nous devons tous,
dans l’administration de la chose publique, avoir en vue […] le repos dans l’honneur,
notre devoir n’est pas de tenir toujours le même langage, mais de viser toujours au
même but
50
.
Mais les temps avaient changé. Le conflit entre les imperatores avait réduit l’in-
fluence des autres hommes politiques. Après la victoire de César en 46, les références
aux tempêtes dans les lettres de Cicéron sont nombreuses ; l’auteur assiste alors ses
amis victimes des « tempêtes » et obligés de s’exiler
51
. C’est à ce moment-là aussi que
Cicéron, écarté du pouvoir, se plaint à un ami, L. Papirius Paetus, en lui disant qu’il
était autrefois installé à la poupe et qu’il tenait la barre alors qu’il n’y avait plus pour
lui qu’une place à la sentine : sedebamus enim in puppi et clauum tenebamus ; nunc
autem uix in sentina locus
52
.
À l’époque de la guerre civile, nos sources mettent l’accent sur la Fortune des
grands hommes qui savent aussi bien affronter les dangers de la mer que les tempêtes
de la vie politique. C’est par cette étude que nous terminerons, car elle peut être reliée
à un aspect important de l’idéologie augustéenne. Auguste devint l’homme provi-
dentiel qui régna sur la terre tout en apaisant la mer. Auparavant, Pompée et César
avaient l’un et l’autre été favorisés par la Fortune. La Fortune de Pompée a été récem-
ment étudiée
53
. L’image de l’audace de Pompée face aux tempêtes et sa Fortune devant
le danger ont été manifestées par un épisode que l’historiographie a transmis. C’est
contre sa propre sécurité que le général romain avait lutté contre les vents déchaînés.
Plutarque nous livre les paroles de l’homme célèbre face à la tempête. Pompée avait
été chargé d’une mission spéciale pour assurer le ravitaillement de Rome ; il devait se
rendre dans plusieurs provinces au-delà des mers pour ramener du blé. Il affronta un
jour un si grand vent que les pilotes hésitaient à prendre le large. Alors il monta le
premier à bord, il fit lever l’ancre et s’écria : « Naviguer est nécessaire, vivre ne l’est
pas »
54
. Tant d’audace et d’entrain furent payés d’une bonne fortune. La Fortune de
50. Cicéron, fam. 1, 9, 21 (lettre datée de 54, adressée à Lentulus).
51. Cf. la lettre à son ami Q. Ligarius, fam. 6, 14, 3 (en 46 av. J.-C.).
52. Ibid. 9, 15, 3 (en 46 av. J.-C.).
53. Cf. J. Champeaux, Fortuna. Le culte de la Fortune dans le monde romain, II, Les Transformations de Fortuna
sous la République, Rome, École française de Rome (Collection de l’École française de Rome ; 64), 1987,
p. 236-259.
54. Plutarque, Pompée, 50, 2.
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I:o Élizabeth Deniaux
Pompée accompagna d’ailleurs sa prodigieuse carrière. Lorsqu’il prononça le discours
favorable à l’attribution à Pompée d’un commandement exceptionnel pour lutter
contre Mithridate, Cicéron mit l’accent sur la Fortune qui accompagnait le général,
ainsi que sur le fait que ses grandes actions avaient toujours été accompagnées par les
dieux, et il affirma que ses volontés, sur terre et sur mer, avaient toujours été obéies
par les ennemis et secondées par les vents
55
. Dix ans après, dans le discours prononcé
en faveur de Balbus, le thème de la Fortune de Pompée reparaît amplifié, associé à
celui de sa uirtus, dans une vision de l’être supérieur qui domine les forces politiques
aussi bien que les éléments naturels
56
.
À la Fortune de Pompée s’opposa la Fortune de César. Lucain évoque encore la
Fortune de Pompée au début de la Pharsale, quand il dresse les portraits des deux
chefs qui s’opposèrent
57
. César tenta d’imposer lui-même l’idée qu’il avait été marqué
par la Fortune pour un destin privilégié. De nombreux récits de ses actions d’éclat
montrent qu’il avait su dominer la mer. Les historiens anciens mentionnent tous la
bonne fortune qui le rendait irrésistible. César laissa grandir cette réputation. Son
passage en Bretagne avait beaucoup impressionné lors de la Guerre des Gaules
58
.
L’audace de l’imperator s’était aussi manifestée au début de la guerre civile, alors qu’il
avait réussi à traverser l’Adriatique en hiver et à débarquer sur la côte épirote. Le
moment le plus extraordinaire de cette expédition avait été marqué par une action
d’éclat, que le commentateur du Bellum ciuile ne mentionne pas, car il se termina par
un échec. L’historiographie postérieure l’exalta comme un exemple de la témérité de
César soutenu par sa Fortune. Plutarque
59
consacre un récit très embelli à cet épisode,
qu’illustre aussi le poète Lucain dans la Pharsale
60
. César avait attendu à Apollonie,
sur la côte de l’Albanie actuelle, parce qu’avant de livrer une bataille décisive à son
adversaire Pompée, un renfort de troupes lui était nécessaire. Or ses troupes, qui se
trouvaient de l’autre côté de la mer, en Italie, tardaient à le rejoindre. Il prit la décision
extrême :
à l’insu de tous, il naviguerait vers Brindisi, monté sur une embarcation à 12 rames,
bien que la mer fût couverte d’importantes escadres ennemies. Donc, déguisé en
esclave, il s’embarqua de nuit et se mit dans un coin comme un passager sans impor-
tance et resta là sans rien dire. Comme le fleuve Aôos portait le bateau vers la mer, la
brise matinale qui, d’ordinaire, à cette heure du jour, assurait le calme à l’embou-
chure en refoulant au loin le flot, fut abattue par un fort vent de mer qui s’était mis
à souffler pendant la nuit. Le fleuve, contrarié par le flux marin et la résistance des
55. Cf. Manil. 47 sq.
56. Balb. 6, et J. Champeaux, Fortuna…, II, p. 242 sq. Cf. aussi p. 250-252 pour l’utilisation par la propagande
pompéienne d’une série de symboles monétaires évoquant Pompée, homme providentiel.
57. Cf. 1, 134 sq. : multumque priori / credere fortunae. Stat, magni nominis umbra. La Fortuna des deux per-
sonnages est aussi évoquée dans Pharsale, 7, 205-206.
58. Cf. Appien, 2, 21, 150.
59. Plutarque, César, 37-38.
60. Cf. 5, 504-677. Cf. aussi Suétone, Caes. 58, 2 ; Dion Cassius, 41, 46 ; Appien, 2, 9, 57.
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Les tempêtes et la vie politique… I:,
vagues, s’agitait à grand bruit au milieu des terribles remous qui le repoussaient, en
sorte que le pilote, ne pouvant en venir à bout, ordonna aux matelots de virer de
bord pour rebrousser chemin. César, entendant cet ordre, se fait connaître ; il prend
la main du pilote, stupéfait de le voir, et lui dit : « Va, mon brave, enhardis-toi et ne
crains rien : tu portes à ton bord César et la Fortune de César ». Aussitôt les matelots,
oubliant la tempête, appuient sur les rames et s’emploient de toute leur ardeur à pas-
ser de force. Comme ils n’y parvenaient pas, César, après avoir reçu beaucoup d’eau
de mer et risqué sa vie à l’embouchure, autorisa, bien malgré lui, le pilote à revenir
en arrière
61
.
La Fortune que César invoqua n’avait malheureusement pas réussi à dominer la
tempête.
D’autres épisodes illustrent, en revanche, la force de la Fortune de César après sa
victoire contre les Pompéiens à Pharsale. Lors de la traversée de l’Hellespont par la
flotte de César, Cassius fut paralysé par la crainte liée à la croyance en l’invincible For-
tune de César ; il lui demanda son pardon et lui livra ses trirèmes
62
. L’épisode de la
guerre d’Alexandrie où César ne dut son salut qu’en s’échappant à la nage est resté
célèbre dans l’historiographie
63
. Enfin, le débarquement de César en Afrique entre
dans la série des manifestations de son audace et de sa Fortune
64
. César s’est-il cru
marqué par la déesse Fortuna, qui lui aurait réservé un pouvoir exceptionnel et un
destin inégalé
65
? Une monnaie fut frappée en son honneur en 44 avant J.-C., par le
monétaire P. Sepullius Macer, qui porte au droit le buste ailé de la Victoire et, au
revers, la figure de la Fortune debout, avec le gouvernail dans sa main droite et la
corne d’abondance dans sa main gauche
66
. La croyance en la Fortune de César est
aussi renforcée par les événements surnaturels qui touchèrent, en 47, les temples de
la Fortune de Rome, avec, en particulier, la foudre qui tomba sur un des temples de
la Fortuna Publica au Quirinal, dans les jardins que César possédait près de la Porte
Colline
67
. La référence à la Fortune de César était devenue un lieu commun à l’épo-
que de la guerre civile et de la dictature césarienne. La Fortune protégeait celui dont
le destin était de dominer Rome et le monde romain.
61. Plutarque, César, 37-38.
62. Appien, 2, 23, 88.
63. Cf. Dion Cassius, 42, 40, 4-5 ; Bell. Alex. 21, 2 ; Suétone, Caes. 64.
64. Cf. Bell. Afr. 1-3, sur lequel cf. É. Deniaux, « César et la mer au temps de la guerre d’Afrique », in L’Africa
romana : lo spazio marittimo del Mediterraneo occidentale : geografia storica ed economia (Atti del XIV
Convegno di studio, Sassari, 7-10 dicembre 2000), M. Khanoussi, P. Ruggeri et C. Vismara (éd.), Rome,
Carocci (Pubblicazioni del Dipartimento di storia dell’Università di Sassari, N. S. ; 13), 2002, p. 151-160.
65. Sur ce débat, cf. le chapitre du livre de J. Champeaux, Fortuna…, II, p. 259-291.
66. Cf. M. H. Crawford, Roman Republican Coinage, Cambridge, Cambridge University Press, 1974, I, p. 492,
n
o
480, 25, et p. 494 ; H. Zehnacker, Moneta. Recherches sur l’organisation et l’art des émissions monétaires
de la République romaine (289-31 av. J.-C.), Rome, École française de Rome (Bibliothèque des Écoles fran-
çaises d’Athènes et de Rome ; 222), 1973, I, p. 518 et 607.
67. Cf. Dion Cassius, 42, 26, 3-4, sur lequel J. Champeaux, Fortuna…, II, p. 282. Sur la Fortuna de César, cf.
aussi S. Weinstock, Divus Julius, Oxford, Clarendon Press, 1971, p. 115-128, spécialement « Fortuna in the
Fishing Boat », p. 121-126.
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I:8 Élizabeth Deniaux
Octave put reprendre habilement cet héritage. C’est alors qu’un seul homme
accapara la barre de l’État. L’image se trouve, par exemple, chez Philon d’Alexandrie :
Auguste qui, le premier, confia la barre du vaisseau commun à un seul pilote, lui-
même, d’une admirable compétence dans le gouvernement
68
.
Les provinces s’unirent pour célébrer le culte de l’Empereur qui rétablissait la paix et
la prospérité :
C’est lui qui purgea la mer des bateaux de pirates et la remplit de vaisseaux de
commerce ; c’est lui qui a élevé toutes les cités à la liberté, qui a ramené le désordre à
l’ordre
69
.
Avec l’Empire disparut l’angoisse liée aux rencontres des pirates, mais la peur des
colères de la mer demeura. Auguste devint l’espérance du salut pour ceux qui pre-
naient le large et pour ceux qui rentraient au port. Dans la partie orientale du monde
romain, à Alexandrie, il est celui que l’on supplie quand la mer se déchaîne
70
. En
Occident, les poètes célèbrent aussi l’homme qui, depuis la victoire navale d’Actium,
règne sur les mers ainsi que sur la terre, apportant la paix et la prospérité
71
. Dans
l’imaginaire des sujets de l’Empire, Auguste est l’homme providentiel qui partage
avec les dieux le pouvoir d’apaiser la mer et ses tempêtes après avoir ramené le calme
dans la vie politique.
Élizabeth Deniaux
Université de Paris X – Nanterre
68. Cf. Leg. ad Gaium, 149.
69. Ibid. 147.
70. Ibid. 151. À Alexandrie se dressait, face à la mer, un immense sanctuaire dédié à César (Auguste) Epibaterios,
celui qui permet l’arrivée à bon port. Sur la localisation, cf. P. M. Fraser, Ptolemaic Alexandria, Oxford,
Clarendon Press, 1972, vol. 1, p. 24 sq. Sur le culte d’Auguste qui permet l’arrivée à bon port, cf. F. Richard,
« Les souverains en “theoi epibaterioi”. Sur un aspect particulier du culte impérial », Cahiers d’histoire, 33,
1988, Navires et commerce de la Méditerranée antique, p. 441-452. Cf. aussi, selon Suétone, Aug. 98, 2, l’épi-
sode des marins d’Alexandrie débarquant dans la baie de Pouzzoles, qui rendent un culte à l’Empereur,
en le louant ainsi : « C’est grâce à vous […] que nous vivons, grâce à vous que nous pouvons naviguer,
grâce à vous que nous jouissons de notre liberté et de nos biens ».
71. Cf. par ex. Properce, 3, 11, 71 sq., et Virgile, georg. 1, 27 ; Horace, carm. 4, 14, 43.
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