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Michel Dubuisson

Le grec à Rome à l'époque de Cicéron, extension et qualité du
bilinguisme
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 1, 1992. pp. 187-206.
Abstract
Greek in Rome in the time of Cicero.
Who in Rome spoke Greek to whom in what circumstances and with how much ease ? The textual data though they obviously
provide neither for modern kind of socio-linguistic survey nor for statistical treatment are far from negligible. Their re-examination
allows us to draw the contours bilingualism which was une qually distributed across the social classes and whose quality was
surprisingly high at least in the upper classes (Greek was even the first language of numerous influential figures). This
phenomenon was due to the education received by wealthier Romans as well as to their constant contacts with Greek
intellectuals.
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Dubuisson Michel. Le grec à Rome à l'époque de Cicéron, extension et qualité du bilinguisme. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 1, 1992. pp. 187-206.
doi : 10.3406/ahess.1992.279035
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1992_num_47_1_279035
SOCIETES PLURICULTURELLES
LE GREC ROME EPOQUE DE CICERON
EXTENSION ET QUALIT DU BILINGUISME
MICHEL DUBUISSON
Who speaks what language to whom and when Tel est formulé de
fa on lapidaire par Fishman le pense-bête des sociolinguistes qui entre
prennent de décrire une société bilingue ou multilingue)1 Ils disposent pour
cela de méthodes et instruments empruntés aux autres sciences sociales
constitution échantillons de locuteurs natifs enregistrement de conver
sations traitement statistique des résultats réinterrogation des locuteurs pour
tester les premières hypothèses2
historien qui cherche rendre compte des comportements linguistiques
dans une société du passé est évidemment pas en mesure de recourir aux
mêmes techniques privé de tout contact avec expérience orale il ne peut que
efforcer exploiter des corpus écrits et interpréter des témoignages anti-
quisant est plus mal loti encore il travaille sur deux langues mortes avec des
sources extrêmement lacunaires même si importance elles attachent sou
vent la dimension sociale de emploi des langues est en soi un facteur positif3
Jamais sans doute il ne parviendra propos du monde gréco-romain une
photographie de la même netteté que celles on pu réaliser propos de
sociétés modernes Faut-il pour autant baisser les bras et considérer ce type
enquête comme définitivement irréalisable Je ne le crois pas Les textes
fournissent des indications suffisamment nombreuses et concordantes pour
permettre de se faire au moins une première idée du phénomène idée plus nette
que ne le donnent penser telles études récentes qui négligent de poser ce type
de questions4 ou qui font preuve une prudence peut-être excessive5
Il agit donc de décrire le bilinguisme romain classique le plus exactement
possible en déterminant en particulier du moins dans un premier temps son
extension qui quels hommes quels groupes sociaux parle le grec et sa
qualité quel grec parle-t-on et comment
Les données utilisées appartiennent en majorité époque de Ciceron qui
est la fois particulièrement bien documentée et essentielle pour notre pro
blème Ciceron lui-même est ailleurs ce point de vue comme bien
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Annales ESC janvier-février 1992 no pp 187-206
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autres un symbole et un résumé de son temps dont il vit en lui-même la plu
part des conflits examen de son uvre sera particulièrement éclairant6 Le
cas échéant le rappel de certains aspects de la période précédente aidera
mieux comprendre celle-ci Le Haut-Empire fournira de son côté un certain
nombre indications complémentaires7 étude en reste pas moins pure
ment synchronique et ne tentera pas de traiter la question de origine du grec
Rome ni des développements ultérieurs de son usage
extension du bilinguisme
extension du bilinguisme dans la société romaine paraît au premier abord
difficile déterminer Nombre études modernes se préoccupent presque
exclusivement des classes supérieures sans poser le problème de emploi du
grec dans les autres groupes sociaux Elles suivent en cela les textes anciens
La grande majorité des personnages dont la connaissance du grec est explici
tement mentionnée appartient aux deux ordres supérieurs la mention doctus
Graecis litteris ou autres du même genre revient ainsi comme un leitmotiv
propos des orateurs cités dans le Brutus1 accent est mis sur la maîtrise de la
culture grecque en particulier de la rhétorique est elle qui sert définir la
valeur du personnage en cause et mérite ce titre une mention La simple
connaissance de la langue est quant elle considérée comme allant de soi et ne
se voit réserver aucun sort particulier les allusions qui sont faites sont dues
ordinaire une particularité annexe par exemple une grande pureté
expression mais on relève tout aussi bien propos du latin)
Au contraire ignorance du grec chez un représentant de la classe supé
rieure est présentée comme une anomalie Il agit alors ou bien une attitude
affectée comme chez Antoine orateur)9 Lucullus10 ou Marius11 ou bien
une accusation servant ridiculiser adversaire Ciceron ironise ainsi contre
toute vraisemblance sur la prétendue ignorance de Verres qui se serait montré
incapable de comprendre indication inscrite sur la base une statue sici
lienne Mais expression même dont il se sert pour le railler iste eruditus
homo et Graeculus montre que Verres avait des prétentions la culture
grecque et donc indirectement que celles-ci étaient bien portées dans son
milieu12
Nos textes en font pas moins mention de Romains ignorant le grec ceux
qui seraient incapables de suivre enseignement un rhéteur13 ou de
comprendre une citation homérique faite par Claude14 ou qui malgré cette
ignorance même identifient des proverbes ou des expressions caractéristi
ques 15 Peut-on tirer de là que tout le reste de la société romaine plébéiens aisés
ou non affranchis et esclaves opposait sur ce point aux couches supérieures
et que est parmi eux exclusivement ou principalement que on doit
attendre trouver des imperiti linguae Graecaerf
Pourtant hellénisme était au départ Rome un phénomène populaire Le
public qui suivait les pièces de Flaute et riait aux jeux de mots bilingues16 a-t-il
en moins de deux siècles complètement disparu et les représentations théâ
trales en grec qui sont attestées pour la période classique étaient-elles réservées
une mince frange supérieure de échelle sociale
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DUBUISSON LE BILINGUISME ROME
Un certain nombre de données vont en sens contraire La colonie grecque de
Rome loin avoir disparu est toujours la plus importante Italie comme le
montre le grand nombre inscriptions surtout composée de peregrini et de
leurs descendants esclaves et affranchis elle ne jouit pas un statut social
élevé18 Cette situation est encore aggravée par afflux Orientaux venus cher
cher fortune et dont la langue véhiculaire le seul moyen commode intercom
préhension est évidemment le grec qui sera longtemps par exemple la langue
des communautés juive et chrétienne la Rome où Juvenal voit se jeter Oronte
est en croire une Graeca Vrbsw Le grec est si bien la langue des esclaves
ou de ceux qui juridiquement ont un statut servile que les noms grecs sont
exceptionnels dans la plebs ingenua et que les affranchis ont rien de plus
pressé que de en débarrasser20 En revanche on trouve des noms grecs même
chez les uernae ou les esclaves origine occidentale symbole de leur statut ou
source une valeur supplémentaire le nom grec est lié la condition servile
est ailleurs en grec comme le montre indirectement un passage de Juvenal
on adresse normalement aux esclaves21 Les nombreux héllénismes de
vocabulaire et de syntaxe dans les dialogues du Satiricon ne expliquent pas
uniquement par le décor du roman la baie de Naples ou par hypothèse un
divertissement de lettré ils servent accroître le réalisme de la description dans
la mesure où ils font partie intégrante de la langue populaire celle des
classes inférieures et des esclaves22
La stratification sociale qui ressort de ces données est la suivante emploi
du grec après la seconde hellénisation23 est resté caractéristique de aristo
cratie qui voulu et réalisé cette acculturation est la langue de hellénisme
auquel on tient se rattacher voire pendant une certaine période la langue de
la culture tout court Il faudra discuter plus loin de la qualité effective de ce
bilinguisme il est en tout cas largement répandu dans la classe supérieure pour
laquelle il est la norme
autre bout de échelle sociale le grec est resté la langue des esclaves des
affranchis non encore intégrés aux citoyens libres et une masse importante de
peregrini souvent orientaux
En revanche une série indications donnent penser que les plébéiens
libres tendent se démarquer du grec et de hellénisme onomastique est
éclairante les noms grecs portés par plusieurs familles aux ive et me siècles
avant J.-C. et caractéristiques au départ de la plèbe le premier consul qui
porte un nom grec Sempronius Sophus est issu de celle-ci deviennent
époque qui nous occupe pratiquement réservés aux esclaves ils sont évités
par les ingenui Quant épigraphie le fait que les épitaphes dans leur écra
sante majorité soient rédigées en latin même si elles concernent des défunts
portant un nom grec montre le peu de prestige du grec dans le petit peuple et les
efforts des affranchis pour se démarquer de leur origine et mettre accent sur
leur intégration24
Certains témoignages explicites donnent penser il existait dans le
peuple une véritable hostilité endroit de hellénisme et de ses manifesta
tions Quand Ciceron se fait traiter de ïë ôéêü et de éêü se voyant
ainsi reprocher son intérêt excessif pour la culture grecque est après Plu-
tarque par les ïé est-à-dire par les ouvriers et les artisans le petit
peuple25
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SOCI PLURICULTURELLES
Le personnage dont hostilité au grec une fois la seconde hellénisation
achevée est le plus souvent citée est Marius Il est pas sans intérêt de remar
quer il est plébéien et popularis La fa on dont il tient faire ressortir il
pas étudié la culture grecque et que il est capable de parler cette langue il
recourt jamais propos de choses importantes26 lui permet évidemment de
se démarquer de son vieil ennemi Sylla cultivé lui autant on pouvait
être27 mais est-ce pas tout aussi bien pour lui un moyen de proclamer son
opposition tout ce que Sylla représente et en particulier aristocratie domi
nante les optimates responsables de irruption massive de hellénisme savant
Rome
Un épisode précis vient renforcer cette impression hellénisation pour des
gens comme les Scipions représentait avant tout la conquête par eux ou par
tat de nouveaux instruments de puissance Parmi ceux-ci la rhétorique
grecque venait perfectionner et rendre plus efficace art oratoire traditionnel
le transformant pour ceux qui possédaient la maîtrise de cette nouvelle tech
nique en une arme politique redoutable Dans la mesure où éducation
grecque un certain niveau et en particulier la pratique de la déclamation res
tait réservée la classe dominante il avait guère de danger de voir le mono
pole de ce précieux instrument échapper celle-ci moins bien entendu
une rhétorique latine ne fît son apparition Il est possible si Aulu-Gelle ne se
trompe pas que des mesures aient été prises dès 161 pour empêcher les
consuls de cette année auraient en effet obtenu un sénatus-consulte prévoyant
expulsion de rhetores Latini128
Mais est en 92 que se produisit un accrochage sérieux Un certain Plo-
tius Gallus entreprit ce moment ouvrir pour la première fois Rome
après nos sources une école de rhétorique en latin Elle eut semble-t-il un
succès de foule immédiat le jeune Ciceron notamment fut tenté aller
Mais les réactions de ceux il appelle les doctissimi homines furent négatives
après eux il avait éducation possible dans ce domaine en grec29 Une
mesure interdiction ne tarda pas suivre sous la forme un edit des censeurs
Domitius Ahenobarbus et Licinius Crassus Ce dernier était lui-même
fait un nom dans art oratoire il est un des personnages du De oratore et
Ciceron en profite pour justifier en lui donnant la parole la mesure visant les
rhetores Latini Si on fait abstraction des thèmes romains traditionnels dan
gers de toute nouitas référence au mos maiorum) il est intéressant de remar
quer que argument essentiel réside dans Vimpudentia de ces nouveaux maîtres
et dans leur familiarité insuffisante avec la culture grecque30 Il est difficile de
ne pas voir dans le premier terme écho une polémique dirigée contre des
adversaires politiques la réaction vigoureuse de la classe dominante pourrait
expliquer par une man uvre de ses adversaires tendant la priver un de ses
atouts traditionnels31
Une donnée supplémentaire fournie par Ciceron vient fort propos con
firmer cette hypothèse Plotius Gallus le promoteur de cette tentative était
un ami personnel de Marius et donc très probablement un popularis32
Les indications dont nous disposons éclairent donc mutuellement Le grec
Rome la fin de la République semble être objet de clivages non seulement
sociaux mais aussi politiques senti comme caractéristique de aristocratie
qui ailleurs tendance en faire sa chasse gardée et rejeté par le peuple il est
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DUBUISSON
LE BILINGUISME ROME
aussi un des objets de la lutte entre optimates populares Il est autre part
et pour des raisons fort différentes lié aux classes les plus basses de la société Il
faudrait se souvenir de ces dimensions du problème si on tente expliquer les
attitudes envers le grec dans la classe dominante même si elles sont tout autant
et peut-être surtout motivées par des phénomènes intérieurs celle-ci
La qualité du bilinguisme
La connaissance du grec Rome semble donc être surtout répandue dans
certaines couches sociales en particulier dans élite dirigeante Il reste se
demander de quelle nature et de quelle qualité est cette connaissance passive
ou active livresque ou vivante artificielle ou spontanée Quel rôle en défini
tive le grec joue-t-il dans la vie quotidienne des Romains qui le savent et dans
quelles circonstances emploient-ils
Le problème des niveaux de langue et des langues artificielles traverse
comme on sait toute histoire du grec Homère Papadhiamandis on peut
se demander si les Grecs et les lettrés en particulier ont jamais parlé la langue
ils écrivaient33 Pour notre période le problème classique est celui des rap
ports entre la koinè des inscriptions et de certains auteurs comme Polybe la
langue dite populaire attestée dans le Nouveau Testament et les papyrus docu
mentaires et enfin la langue littéraire et savante proche sans se confondre
avec lui de attique classique que tente de remettre en usage le mouvement dit
atticisant sans compter bien entendu les dialectes traditionnels que la
koinè pas complètement fait disparaître34
Horsfall dans un article intéressant se demande quel point les
Romains cultivés étaient en mesure de comprendre sans effort importe quel
texte littéraire en particulier poétique35 vrai dire le problème est sans doute
mal posé que on puisse répondre sans hésitation par la négative est sans inci
dence sur la question du grec comme langue étrangère Il est certain un
Romain parlant et lisant couramment le grec était pas pour autant capable de
lire Callimaque ou Lycophron sans être rebuté par leur obscurité mais les
Grecs en mesure en faire autant étaient-ils eux-mêmes si nombreux Il agis
sait là une langue très artificielle et très élaborée dont apprentissage relevait
une formation spécifique réservée une minorité de lettrés grecs ou
romains Ceux-ci faisaient ailleurs tout autant que nous leur profit des scho-
lies et commentaires de toute espèce souvent apparus en même temps que les
poèmes correspondants
Il en reste pas moins vrai et article de Horsfall le mérite attirer
attention sur ce point il est tout aussi important de se demander quel grec
au juste savaient les Romains que de se demander comment ils le savaient
On dispose pour cela une série de témoignages origine diverse qui
seront examinés leur tour Ils se répartissent essentiellement en deux groupes
une part des jugements sur habileté linguistique de certains personnages
autre part les reflets ou les conséquences de celle-ci citations ou exclamations
en grec mots ou tours grecs en latin
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SOCI PLURICULTURELLES
Documents sur le grec des Romains
Jugements et témoignages
élevant apparemment au-dessus de la moyenne de leurs contemporains
certains personnages de nos textes se voient occasion rendre un hommage
particulier pour leur connaissance du grec aisance expression le caractère
équilibré du bilinguisme sont les traits les plus souvent relevés Ainsi Acilius
en croire Macrobe exprimait en grec comme en latin avec une facilité et une
élégance identiques36 Atticus lui justifiait son surnom en parlant le grec
une fa on telle on eût cru né Athènes Son latin vrai dire avait pas
moins de charme et coulait tout autant de source37 Quant orateur Crassus
il parlait le grec quoi il en eût comme il ne connaissait pas autre
langue Graece sic loqui nullam ut nosse aliam linguam uideretur) éloge qui
semble viser autant la correction de expression que aisance de elocution38
Catulus enfin se distinguait par une finesse et une élégance vantées par les
Grecs eux-mêmes39
Le point le plus intéressant et le plus important de tous ces témoignages est
le suivant Ce est pas en réalité la connaissance même parfaite du grec qui
est présentée comme exceptionnelle ce qui fait proprement objet du compli
ment dont ai détaché ci-dessus ce qui se rapportait mon propos est dans
des contextes surtout rhétoriques aisance et le charme de expression en
latin aussi bien en grec il ne semble pas avoir tout étrangère elle est
mais est-elle vraiment?) de mérite particulier exprimer dans cette
langue40
Citations et exclamations spontanées
La citation surtout littéraire dans une langue étrangère peut sembler au
premier abord relever de affectation et ne pas prouver grand-chose sur les
capacités linguistiques réelles de celui qui fait importe qui après tout
peut exploiter son profit avec plus ou moins de bonheur les pages rosés du
Petit Larousse ou Oxford Dictionary of Quotations Le cas des auteurs latins
ou du moins de certains entre eux est cependant distinct Le grand nombre de
citations différentes on trouve par exemple dans la correspondance de
Ciceron trahit une profonde familiarité avec les uvres elles-mêmes ailleurs
apprises par ur pour certaines entre elles durant enfance et exclut le
recours éventuels recueils tout faits
La référence ces uvres et leur univers culturel est constante et spon
tanée41 La même familiarité est attendue de auditeur ou du correspondant
de là par exemple ces vers Homère ou Euripide dont on se contente indi
quer les deux ou trois premiers mots comptant bien ils seront de toute fa on
complétés et situés dans leur contexte sans difficulté42 De là aussi une habitude
qui demande si est possible plus de familiarité encore celle de la parodie ou
du pastiche qui deviennent parfois un véritable moyen expression la plai
santerie accompagne par exemple une requête43 ou sert faire passer une
remarque déplaisante Tibère notamment affectionnait ce procédé44
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DUBUISSON LE BILINGUISME ROME
Souvent ailleurs la citation est pas nécessaire et le simple recours au
grec suffit Comme observé Pabon le grec est pour beaucoup de
Romains la langue de intimité 45 celle des paroles bienveillantes que on
adresse son interlocuteur pour le mettre en confiance ou lui manifester sa
sympathie comme Tibère annon ant Galba il sera empereur46 ou Trajan
demandant conseil Pline47 Ici aussi comme dans la correspondance fami
lière le grec établit une connivence48
Plus essentiellement il est aussi la langue du retour sur soi des mots on
se dit soi-même ainsi César au bord du Rubicon sortant une longue
rêverie pour penser tout haut et écrier non pas aléa iacta est mais bien
öèù âè 49 ou le même César peut-être pénétrant dans le camp de
Pompée après Pharsale et écriant Ils ont voulu ils ont contraint 50
ou encore Tibère sortant du Sénat et laissant échapper son irritation trop long
temps contenue en exclamant Ah ces hommes prêts esclavage 51
Tout se passe en réalité comme le remarque ailleurs Juvenal comme si
emploi du grec permettait chacun de révéler ce il de plus profond en lui
hoc sermone cuneta effundunt animi secreta)52 comme il servait de moyen
expression naturel aux exclamations qui lui échappent sous emprise un
sentiment violent est en grec que expriment affolement et la colère
comme le montre en particulier le récit de la mort de César que ai analysé ail
leurs53 Quand un des meurtriers Casca blessé par le stylet du dictateur et
affolé par cette résistance imprévue appelle son frère aide est comme le
note ailleurs Nicolas de Damas sa perte de contrôle sur lui-même qui
explique il ait recours au grec ôï ëöï âü ëë äé ôé
èï âï 54 Quelques instant plus tard César déjà demi inconscient et
glissant dans la mort retrouve sa langue maternelle ou du moins sa langue pre
mière le grec courant de son temps pour lancer Brutus une ultime malédic
tion 55
Car telle est bien la seule explication si le grec est comme le montrent ces
passages la langue de intimité et même celle de inconscient est parce que
comme on va le voir elle été apprise la première et ainsi marqué la person
nalité une empreinte ineffa able Quelles que soient en effet les langues uti
lisées par la suite est la langue première avec laquelle individu entretiendra
toujours des relations privilégiées qui reste celle du retour sur soi-même
monologue prière calcul mental ou des émotions fortes56 est ailleurs ce
qui explique si parua licet... que les femmes romaines ou du moins certaines
entre elles fissent amour en grec comme en plaignait Juvenal avec un
nationalisme peut-être mal placé57 On ne voit pas non plus pour quelle autre
raison la langue la plus fréquemment employée dans les imprécations et les
menaces de mort il agisse des graffiti sur les murs ou des de xionum
abellae serait le grec la haine tout comme amour est un sentiment vio
lent58
Le grec sert ainsi Volesus proconsul Asie sous Auguste donner libre
cours sa joie sanguinaire quand il se promène au milieu des cadavres des trois
cents personnes il vient de faire exécuter la hache59
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SOCI
PLURICULTURELLES
Les héllénismes
emploi de mots ou de tours grecs par un auteur latin peut également le
cas échéant donner une idée de son degré de connaissance de la langue Il est
cependant utile de rappeler ce propos quelques notions élémentaires60
emprunt est-à-dire le mot origine étrangère désormais passé dans
usage peut apparaître sous la plume de un qui ne sait que peu ou pas
du tout la langue origine est le cas des anglicismes en fran ais actuel Le
nombre plus ou moins grand des emprunts et la résistance plus ou moins
acharnée ils rencontrent fournissent des indications sur ampleur de
influence étrangère subie par la langue ainsi que sur les attitudes linguistiques
les plus répandues
interférence en revanche est-à-dire la confusion inconsciente entre les
deux systèmes et le transfert involontaire au premier un élément du second
suppose nécessairement le bilinguisme du locuteur individuel Il arrive égale
ment une fa on en quelque sorte intermédiaire un bilingue particulière
ment sensible aux lacunes de un des moyens expression dont il dispose ait
tout naturellement recours autre afin de les combler61
Ce type de considération permet en particulier de voir un autre il le
grec de la correspondance de Ciceron Le relevé des mots et des tours
employés montre tout abord il ne agit nullement la plupart du temps
et le cas des citations mis part) une langue littéraire artificielle mais bien
du grec vivant de son époque tel il apparaît par exemple dans les
papyrus certains des mots il emploie ne sont même connus que par lui62
En fait Ciceron qui beaucoup comparé les deux langues et réfléchi sur leur
vocabulaire sait bien que certaines notions commodément exprimées par un
seul mot grec devraient être en latin longuement explicitées par une péri
phrase plus ou moins heureuse Dans autres cas le mot grec éveille des asso
ciations idées ou si on veut des connotations qui lui sont propres et que le
latin ne pourrait pas faire sentir de la même fa on63 Il serait hasardeux et
ailleurs discutable un point de vue linguistique de dire que Ciceron
pense en grec même si image est parlante Il en est pas moins vrai que
emploi de cette langue chez lui aucun caractère artificiel ou affecté est
un moyen expression précieux qui permet en outre comme on vu plus
haut une certaine connivence et auquel il recourt spontanément dès il ne
se sent plus surveillé
Quant aux emprunts grecs en latin si on laisse de côté le problème des réac
tions ils suscitent chez certains auteurs64 on ne peut manquer être frappé
par leur nombre Il ne agit pas ici un vocabulaire plus ou moins technique
plus ou moins spécialisé ni même seulement du reste éléments lexicolo-
giques65 est toute la langue littéraire qui est envahie par des tournures et des
constructions parallèles celles du grec Les études effectuées sur cette ques
tion en particulier sur les héllénismes de syntaxe de mieux en mieux connus
confirment une impression généralement répandue66 et sur laquelle il est pas
possible de étendre ici influence du grec peut-être été plus déterminante
encore sur la constitution et le développement du latin littéraire que influence
de ce dernier sur les langues européennes modernes67 Comme dans autres cas
historiquement connus espagnol du xvine siècle ou le grec démotique
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DUBUISSON LE BILINGUISME ROME
aujourdhui68 les profondes transformations subies par une langue littéraire
au contact une autre expliquent par importante extension du bilinguisme
au sein des groupes éventuellement restreints qui la manient69 Seule helléni-
sation de la grande majorité des lettrés romains et Cat lui-même
échappa pas la règle70 peut rendre compte de hellénisation du latin telle
que nous la constatons
Les indications de nature diverse qui viennent être passées en revue per
mettent de se faire une idée plus précise de la nature et de étendue de la
connaissance du grec chez les Romains cultivés
Tout abord leur grec est loin être purement livresque ou artificiel
accent dans tous ces témoignages est mis sur aspect oral et sur la facilité
exprimer dans la langue effectivement parlée est dans la langue vivante de
Grecs de leur temps non dans un attique artificiellement ressuscité que com
muniquent ces Romains Le grec de la correspondance de Ciceron comme le
de César renvoie la langue populaire des papyrus non la langue
classique
étendue de cette connaissance quant elle ressort clairement de la faci
lité et de la spontanéité avec laquelle ces hommes recourent au grec et qui plus
est pour exprimer leurs émotions les plus intimes Le grec occupe manifeste
ment dans leur vie une place exceptionnelle on est naturellement amené se
demander dans quelles circonstances et avec qui ils ont eu occasion de
apprendre
apprentissage du grec
Le texte fondamental sur apprentissage du grec dans la classe supérieure
romaine est celui bien connu du premier livre de Quintilien71
Je préfère que enfant commence par le grec parce que le latin étant
davantage utilisé nous nous en imprégnerons de toute fa on même sans le
vouloir et aussi parce il doit être instruit abord dans les lettres grecques
où les nôtres ont pris leur source Je ne voudrais pas cependant en suivant
ce conseil on cherche trop bien faire au point que enfant ne parle ou
apprenne pendant trop longtemps que le grec ce qui est le cas pour la plu
part Cette habitude entraîne apparition un grand nombre de défauts de
prononciation élocution étant déformée par un accent étranger ainsi que
incorrections de langage les tours grecs implantés par un usage répété per
sistent aussi une manière particulièrement tenace dans un système linguis
tique différent est pour cette raison que le latin doit suivre de près et aller
sans tarder de conserve avec le grec Ainsi en consacrant un soin égal une et
autre langue nous éviterons que une fasse tort autre
Les enfants romains de la fin du Ier siècle ou du moins certains entre eux
apprenaient donc le grec avant même apprendre le latin et il pouvait
écouler un certain temps avant ils abordent cette langue qui était celle de
leurs parents De là des inconvénients évidents qui amènent cependant pas
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SOCI PLURICULTURELLES
Quintilien déconseiller cette pratique il faut le remarquer mais seulement
mettre en garde contre un apprentissage trop tardif du latin Il fait ainsi écho
des préoccupations sur la pureté de la langue qui sont traditionnelles et bien
attestées72 tout en apportant un élément supplémentaire au problème des héllé
nismes Graecae figurae dans la syntaxe latine
Cet apprentissage effectuait comme le note Tacite auprès des esclaves
grecs nourrices puis pédagogues73 le grec était donc bien sinon la langue
maternelle proprement parler du moins la langue première un grand
nombre de Romains des familles aisées74 est bien ce qui explique la place pri
vilégiée il gardait travers toute leur vie langue des jeux de enfance et des
premières émotions il devait rester par opposition au latin celle du sentiment
et de la familiarité Il avait cette première place du grec une autre raison
ordre théorique elle correspondait la fois histoire les Grecs étaient
venus abord... et la linguistique la grammaire latine étant constituée
partir de la grammaire grecque ou plus exactement la grammaire tout court
ayant été élaborée par des Grecs travaillant sur leur langue il paraissait normal
de commencer en quelque sorte par le commencement75
Il est difficile de déterminer avec précision pour quelle époque le témoi
gnage de Quintilien est valable éducation bilingue en tout cas est Rome
aussi ancienne que le processus hellénisation de aristocratie Paul-Emile on
en souvient songeait déjà éducation de ses fils en leur rapportant la biblio
thèque de Persee Même Ciceron malgré ses allures nationalistes enseigne en
grec la rhétorique son fils76 et Ovide nous apprend au passage que les jeunes
gens et les jeunes filles sont en mesure de lire Ménandre77
Un passage de Ciceron brillamment corrigé par Büchner semble cepen
dant détonner dans ce concert il compare les enfants romains qui ne
savent pas le grec et les enfants grecs qui ne savent pas le latin des sourds
qui il manque une faculté78 Cette contradiction apparente peut peut-être
expliquer cependant par le fait que Ciceron songe ici aux enfants romains
en général et non pas seulement ceux des classes supérieures par rapport
ensemble de la population le pourcentage des enfants soumis une telle
éducation devait évidemment être limité Il est probable en fait que appren
tissage du grec précédait couramment celui du latin bien avant époque de
Quintilien dès le Ier siècle avant au moins et cela pour deux raisons Tout
abord comme on vu la place de choix il semble occuper dans la vie
intérieure et son emploi dans les exclamations spontanées de César et de
Ciceron ne semblent guère pouvoir expliquer que par son statut de langue
première autre part le reflux au moins relatif du grec dans éducation et
la culture romaines époque précisément de Quintilien tel que le note
entre autres H.-I Marrou79 semble autoriser conclure en raisonnant for
tiori une telle pratique ne peut avoir été origine récente et doit
remonter une époque où la place du grec dans la société romaine était mieux
établie encore
Les témoignages littéraires confirmant Quintilien sont cependant posté
rieurs moins accepter celui de Pétrone mais le jeune esclave dont le chif
fonnier Echion vante les progrès pourrait bien tout simplement être un
Grec80 Ils apparaissent surtout chez les auteurs chrétiens ce qui correspond
intérêt plus marqué que ceux-ci manifestent en général pour apprentissage
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DUBUISSON LE BILINGUISME ROME
des langues étrangères et le bilinguisme Jérôme fait ainsi la même remarque
que Quintilien que apprentissage du latin suive aussitôt celui du grec
sequatur stat et Latina eruditio) sinon on risque de voir apparaître des hél
lénismes de prononciation in peregrinam sonum ngua corrumpitur et de syn
taxe externis uitus sermo sordidatur Cette préoccupation ne amène pour
tant pas remettre en cause la primauté du grec sans doute trop bien établie
Elle ressort aussi une épitaphe chrétienne un enfant de sept ans occupé
étudier le grec devance son programme normal et se met de lui-même au latin
sans attendre on le lui enseigne82
Paulin de Pella le petit-fils Ausone avait pas le même enthousiasme
Suivant les conseils de son grand-père83 il savait dès âge de cinq ans les sen
tences de Socrate et les récits guerriers Homère dogmata Socratus et bellica
plasmata Homeri il avait appris raconte-t-il le grec force de jouer et de
bavarder avec les domestiques Par contre il ne savait pas encore très bien le
latin uix bene compecto... sermone Latino On en tente pas moins de lui
faire lire Virgile emblée de là bien des peines et bien des efforts pour
comprendre le sens de ces livres écrits dans une langue inconnue84
Plus tard encore Fulgence de Ruspe dans une Afrique où le grec est en
déclin reste fidèle ancienne tradition en abordant pas étude du latin
avant être capable de réciter Homère par ur et de comprendre Ménandre
Il en gardera après son biographe Ferrand une pureté accent exception
nelle85
Sorti de enfance le jeune Romain entame les études proprement dites
grammaire explication des poètes rhétorique Leur organisation été bien étu
diée86 et ne relève pas comme telle du présent travail il suffira de rappeler
quelques éléments utiles notre propos
On remarquera abord le caractère largement bilingue de cette éducation
pendant toute la période qui nous occupe La place du grec est loin être infé
rieure celle du latin il ne agit ailleurs nullement comme on vu une
langue étrangère mais bien un idiome dans lequel les jeunes Romains expri
ment au moins aussi naturellement que dans le leur En fait le grec occupe
même au départ une position largement dominante et cela pour deux raisons
Les Romains ont pas seulement emprunté leur éducation aux Grecs avec
un certain nombre de modifications sur lesquelles il est inutile de étendre ici
ils ont re eux en fait la conception même de éducation en tant que tâche
spécialisée confiée des professionnels et non plus laissée la bonne volonté
des parents Ces maîtres il faut prendre là où ils sont seront tout naturelle
ment des Grecs ou des semigraecis7 Ils ne bénéficient ordinaire dans la vie
civique romaine que un statut inférieur ce sont des esclaves ou des affranchis
le plus souvent méprisés88 De là une certaine condescendance pour éducateur
de profession celui qui tente de vendre son savoir de là en pleine époque
classique le nombre relativement peu élevé enseignants romains une des
conséquences de cet état de choses est importante pour la situation linguistique
même les grammatici Latini ceux qui se chargent plus particulièrement ensei
gner la langue et la littérature latines sont en majorité origine grecque89 Il
faut probablement voir là une raison parmi autres de deux faits déjà relevés
application mécanique la langue latine de schémas grammaticaux élaborés
partir de étude du grec et influence du grec sur le latin littéraire
197
SOCI PLURICULTURELLES
Une autre cause de cette position longtemps dominante du grec réside dans
le choix des textes expliqués et mémorisés époque Auguste la litté
rature latine est guère de taille rivaliser avec la littérature grecque Ennius et
Livius Andronicus après en avoir été réduits utiliser leurs propres composi
tions pour donner des praelectiones en latin90 étaient restés des classiques et
Ciceron par exemple les cite assez fréquemment mais ils sont loin de tenir la
même place chez le Romain cultivé de la République Homère ou Euripide
Les grands chefs-d uvre de la littérature latine changent cet état de choses ce
est pas un hasard si Auguste après en avoir encouragé élaboration fait aus
sitôt figurer en bonne place Enéide ou Histoire de Tite-Live dans les biblio
thèques officielles et donne leurs auteurs peine disparus un statut de classi
ques Si hellénisme est déjà moins spontané et moins vivant du temps de Pline
et de Quintilien comme on vu plus haut est que les auteurs grecs occu
pent plus seuls le terrain et que Virgile par exemple concurrence Homère
comme texte de référence et mine citations
Le couronnement et le prolongement naturel des études du jeune Romain
aisé est le voyage en Grèce91 Il faut se perfectionner autant que faire se peut
sur place le plus près possible de la source apprendre le grec Athènes vaut
encore mieux dira Ciceron que apprendre Lilybée92 est aussi une occa
sion de faire la connaissance de maîtres eminents les célébrités du moment en
rhétorique ou en philosophie Ciceron rencontre ainsi Antiochos Ascalon
Demetrios Ménippe et bien entendu Apollonios Mol dont César entre
autres suivit également les cours93 Marcus Ciceron Junior pendant son séjour
Athènes se conforme dans le choix de ses maîtres et de ses relations aux ins
tructions de son père et lui envoie par intermédiaire de Tir des rapports
détaillés sur ses activités94 De tels voyages surtout fréquents partir du
Ier siècle avant notre ère sont déjà attestés auparavant Metellus Numidicus
avait ainsi pu suivre Athènes les cours de Camèade avant la venue de celui-ci
Rome95 Quant Lucilius on admet généralement depuis Cichorius que ses
contacts avec académicien Clitomachos ne purent avoir lieu Athènes96
La fréquence de ce voyage de Grèce les souvenirs il laissait et les contacts
il avait permis de nouer expliquent sans doute en partie le nombre relati
vement élevé des victimes une sentence exil ou des exilés volontaires qui
choisissaient de partir pour Orient grec97 Certains décidaient même de couper
les ponts et de établir sur place ainsi Rutilius Ruf us qui mourut Mytilène98
Une fois revenu de Grèce et engagé dans la vie politique active le Romain de
la classe supérieure ne perdait pas le contact avec hellénisme pour autant La
plupart des personnages de nos textes ont en effet des relations plus ou moins
étroites avec des intellectuels grecs souvent des philosophes ils entretien
nent ordinaire demeure est ainsi que Polybe puis Panaitios vivaient avec
Scipion Au Ier siècle Lucullus et Antiochos Ascalon Pompée et Théophane
de Mytilène sans oublier Posidonios et affranchi Lenaeus) Ciceron et Dio-
dote Pis et Philodème de Gadara forment autant de paires biens connues
où le Romain recherche la fois la compagnie de un qui soit capable de
tenir une discussion littéraire ou philosophique et les services un conseiller
qui connaisse les affaires et la mentalité grecques voire ceux un propagan
diste ou un hagiographe00 Le Grec lui garde auprès des nouveaux maîtres
du monde la place qui était la sienne chez les souverains hellénistiques menant
198
DUBUISSON
LE BILINGUISME ROME
une vie dorée considérée pour son savoir et doté de moyens exercer son acti
vité écrivain ou de chercheur il est en mesure occasion de rendre des ser
vices sa cité natale101
Ces contacts personnels peuvent être plus ou moins bons il suffit de rap
peler les épisodes orageux entre Ciceron et Dionysios)102 ils sont plus ou moins
bien jugés socialement intellectuel de compagnie au statut ambigu est vite
assimilé au parasite ou au flatteur et critiqué comme tel par Juvenal ou
Lucien)103 Ils en constituent pas moins une occasion permanente de parler le
grec avec un ou plusieurs locuteurs natifs ce titre ils jouent un rôle essentiel
dans la pratique de la langue parlée
Il avait ailleurs Rome semble-t-il une colonie grecque relativement
importante représentant toutes les classes sociales Si bon nombre de ces hellé-
nophones étaient des esclaves ou des Orientaux peu fortunés et méprisés
autres en revanche étaient des personnages importance qui pouvaient
entrer en contact avec les Romains en vue Les intellectuels trouvaient désor
mais Rome aussi bien Alexandrie ou Antioche les bibliothèques104 et le
public qui leur permettaient exercer leur activité les politiques cherchaient
être près du pouvoir les hommes affaires venaient aux nouvelles La Ville où
les ambassades de cités grecques en particulier se succédaient un rythme
accéléré était désormais endroit du monde où on se trouvait le mieux
informé des affaires grecques condition bien entendu de parler le grec et
de fréquenter les milieux grecs105
Si on désirait se replonger dans une ambiance tout fait grecque il restait
encore la ressource un bref séjour agrément un week-end avant la
lettre dans une des villes hellénisées de Italie du Sud Naples après
Strabon était tout particulièrement courue106 est peut-être en partie pour
cette raison ailleurs que administration romaine toléra emploi du grec
plus largement que dans le reste de la partie occidentale de empire107
Le représentant moyen de la classe supérieure romaine donc en général
appris le grec dès son plus jeune âge et reste durant toute sa vie en contact avec
lui de multiples fa ons Quelle connaissance en a-t-il et pour reprendre notre
question du début quelle langue au juste sait-il
La langue parlée des Grecs de son temps la koinè vivante représente évi
demment essentiel de son expérience est cette langue et non Pattique clas
sique que parlent sa nourrice et les esclaves qui entourent puis son péda
gogue est elle aussi il occasion de pratiquer durant ses études pendant
ses voyages dans ses contacts avec les Grecs de Rome et dans les conversations
avec les rhéteurs et les philosophes il convie sa table et loge chez lui Tout
cela concourt expliquer un phénomène qui resterait autrement surprenant
savoir le contact privilégié des Romains de époque classique avec une langue
en principe étrangère mais laquelle ils ont recours de préférence dans les
moments les plus importants de leur vie
Quant leur connaissance de la ou plutôt des langues savantes attique clas
sique et dialectes poétiques elle ne vaut bien entendu que ce que valent les
études ils ont faites et ce ils en ont retenu Si le plus grand nombre des
199
SOCI PLURICULTURELLES
jeunes Romains aisés étaient amenés faire de la philosophie pour ne
prendre que cet exemple tous devenaient évidemment pas experts pour
autant et certains entre eux devaient même rester complètement étrangers
comme ce préteur qui décida un jour de convoquer tous les philosophes
Athènes pour tenter de les mettre accord sur une solution unique tous les
problèmes ils se posaientlos Il en va de même pour la littérature et la culture
savante en général Horsfall donc parfaitement raison de mettre en garde
contre les généralisations hâtives et de douter que les Romains aient tous été
capables de comprendre parfaitement importe quel texte grec littéraire il
tort en revanche en conclure que le bilinguisme Rome était peut-être pas
si répandu on dit La confusion est facilitée vrai dire par le fait que
comme on vu les auteurs latins ne mentionnent pas explicitement propos
un personnage déterminé une simple connaissance même active de la
langue grecque parlée tant précisément elle leur paraît aller de soi ce ils
jugent digne de mention et éloge est la connaissance de la langue savante et
de la culture grecques Graecis litteris doctus faisant ainsi entre le bilin
guisme et apprentissage une culture une confusion il faut se garder de
faire avec eux
Michel DUBUISSON
Universités de Liège et de Bruxelles
NOTES
FiSHMAN dans Linguistique 1965 pp 67-88 Voir du même auteur Sociolinguis-
tique Bruxelles-Paris 1981
Voir notamment WEINREICH Languages in contact New York 1953 réimpr La Haye
1970 VILDOMEC Multilingualism study in general linguistic and psycholinguistics Leyde
1963 MACKEY Bilinguisme et contact des langues Paris 1976 BELL Sociolinguis-
tics Goals approaches and problems Londres 1976 GARMADI La sociolinguistique Paris
1981 BAETENS BEARDSMORE Bilingualism basic principles Clevedon 1982 FASOLD The
sociolinguistics of society Oxford 1984
VOGT Empire building and common language in the roman republic dans CF 30
1976) pp 107-126 spec 109 The extraordinary social significance language achieved in the
ancient world OPELT La coscienza linguistica dei Romani dans 14 1969) pp 21-
37
Cf BoYANC La connaissance du grec Rome dans REL 34 1956) pp 111-131
est le cas mon sens de la synthèse du reste utile de KAIMIO The Romans and the
Greek language Helsinki 1979 comme ai essayé de le montrer ailleurs DUBUISSON La
place du grec dans la société romaine propos un ouvrage récent dans RBPh. 63 1985)
pp 108-115
Cf TROUARD attitudes towards the Greeks Chicago 1952 RUCH
Nationalisme culturel et culture internationale dans la pensée de Ciceron dans REL 36 1958)
pp 187-204 PETROCHCLOS Roman attitudes to the Greeks Athènes 1974
Pour le comportement des empereurs eux-mêmes cf BARDON Les empereurs et les
lettres latines Auguste Hadrien Paris 1940 LIENHART Tiberius Caligula Claudius Nero
quid extra mu era imperatoria scripserint et quomodo litteris fauerint aut obtrectauerint frag-
mentis et testimoniis collectis demonstrantur Fribourg 1934 BEST Jr. Suetonius the use
of Greek among the Julio-Claudian emperors dans CB 53 1977) pp 39-45 J.-F BERTHET
La culture homérique des Césars après Suétone dans REL 56 1978) pp 314-334
200
DUBUISSON LE BILINGUISME ROME
e. Brut. 104 169 175 205 Cf SUMNER The orators Brutus proso-
pography and chronology Toronto 1973 SALL. Jug. 95 ss
e. De or. II 153 ss
10 e. Att. 19 10 PLOT. 14
11 SALL. Jug. 85 32 PLUT. Mar.
12 Cie. Verr. Suppi.) 148
13 PHILOSTR. Soph. II 10 le sophiste Adrianos un tel succès il donne envie de
entendre même ceux qui ignorent le grec ôïé ôïé ëùôô ëë äï ùô
Cf GEIGER Nep. 70 et réf
14 C. LX 16 après le suicide de Paetus Claude vindicatif choisit pour mot ordre le
vers Homère ïô ôé üô 369 déjà cité par e.
Att. II et fait devant ses gardes et au Sénat un certain nombre autres allusions toujours en
grec qui témoignent de sa ranc ur persistance il provoque ainsi les rires de ceux qui sont capa
bles de comprendre quelque chose ce il dit ëùô ôïé ïé
ïöëé
15 e. Fl ce. 10 expression ïé da testimonium mutuum est si
célèbre elle est connue même de ceux qui ignorent le grec ut etiam qui Graece nesciunt hoc
quibus uerbis Graecis dici soleat sciant cf APOST. 80 CPG. II 356)
16 PL. Pseud. 712 Cf GRMAL Le siècle des Scipions 2e éd. Paris 1975 pp 50-51 84
97 ss
17 e. Fam. VII Graeci ludi) Att. XVI SUET. Ces. 39 KAIMIO op
cit. 215
18 pp 21-22
19 Juv. 58 Sur afflux des immigrants cf SEN. Heiv. 2-5 e. Comm pet. 54
ciuitas ex nationum conuentu constitu H. SALL. Hist. IV 69 Maurenbrecher
20 pp 22-23
21 Juv. 11 148 dans un éloge de la sobriété il loue en particulier le fait avoir un esclave
qui est un incultus puer et est ni Phrygien ni Lycien avantage supplémentaire cum posees
posee Latine est bien la preuve on adressait en grec aux esclaves au moins ceux la
majorité qui étaient origine grecque Cf encore la Graecula aneilla de TAC. Dial. 29
22 KRAMER influence du grec sur le latin populaire Quelques réflexions dans Stud-
Clas 18 1979) pp 127-135 STEFFENELLI Die Volkssprache im Werk des Petrons Vienne
1962
23 Sur cette expression et la réalité elle recouvre cf FRAENKEL Rome and greek
culture Oxford 1936 VEYNE hellénisation de Rome et la problématique des accultura
tions dans Diogene 1979 no 106 pp 3-29
24 KAIMIO pp 168-180 SOLIN Die griechischen Personennamen in Rom Ein Namem-
buch vols Berlin 1981
25 PLUT. Cie. ïô ôïé ïô ôïé
éêü ïë ôéêü êïé durant sa jeunesse C. XLVI 18 18
Fuf us défendant Antoine en réponse une Philippique traite orateur de êï ëï
26 PLUT. Mar. Cf ibid. 315 SALL. Jug. 63 et 85 32 Cie. Arch. 20 MAX.
II
27 SALL. Jug. 95 Sulla. litteris Graecis atque Latinis iuxta atque doctissumi eruditus
28 GELL. XV 11 Fannio Strabene Valerio Messala coss senatus consultum dephi-
losophis et de rhetoribus Latinis factum est Pomponius praetor sen tùm consuluit Quod
uerba fac sunt de philosophis et de rhetoribus de ea re ita consuerunt uti Pomponius praetor
animaduerteret uraretque uti republica fideque sua uideretur uti Romae ne esseni Peut-être
Aulu-Gelle a-t-il pas eu autre motif de croire il agissait de philosophes et de rhéteurs latins
que la comparaison avec le texte relatif affaire Plotius Gallus cité ensuite cf infra il pouvait
tout simplement agir en 161 une expulsion de philosophes et de rhéteurs grecs qui ne serait
pas sans parallèle cf ibid. paragraphes 3-5)
201
SOCI PLURICULTURELLES
29 SUET. Rhet. de hoc Cicero in epistula ad Titinnium sic refer equidem memoria
teneo pueris nobis primùm Latine docere coepisse Plodùm quendam Ad quern cum fieret con
cursus quod studiosissimus quisque apud eum exerceretur doléh mihl idem non licere Conti-
nebar autem doctissimorum hominum auctoritate qui existimaban Graecis exercitationibus ali
melius ingenia posse
30 e. De or Ili 93-94 Ce texte ainsi que le fragment rapporté par Suétone cf note
ec.) semble être la seule source des autres allusions cet épisode qui nous ont été conservées
SEN. Rh. Contr. II pr. QUINT. II 42 TAC. Dial or. 35 GELL. XV 11 JER.
Chro Ol 173 232 20-24 Fotheringham
31 Au contraire Aelius Stilo Praeconinus chevalier origine plébéienne qui semble avoir
été le premier grammairien latin SU T. Gramm. 1-3) ne suscita aucune opposition enjeu
était pas le même
32 Cie. Arch. 20 itaque ille Marius item eximie Plotium dilexit cuius ingenio putabat ae
quae gesserai posse celebran KAIMIO 198
33 Voir sur ce sujet FREEMAN Some points the later history of the greek language
dans JHS 1882) pp 361-392 FROSEN Prolegomena to study of greek language in the first
centuries The problem of koinè and atticism Helsinki 1974 et encore malgré son âge
SCHMID Der Atticismus inseinen Hauptvertretern 41. Stuttgart 1887-1896
34 DuBUissoN Le latin de Polybe Les implications historiques un cas de bilinguisme
Paris 1985 298 17
35 HoRSFALL Doctus sermones utriusque linguae dans chos du monde classique 23
1979) pp 79-95
36 MACR. 14 at hic nosier. inter hos Graecos). ita sui locuples interpres est ut nés
cias qua ngua facilius uel ornamentius expleat operam disserendi Lês mss ont Caelius mais lê
contexte montre il ne peut agir que de ce même Acilius qui écrivit une Histoire en grec et
accueillit au Sénat les ambassadeurs athéniens de 156 cf GELL. VI 14 la faute explique
aisément paléographiquement parlant)
37 NEP. Att. sic enim Graece loquebatur ut Athenis natus uideretur tanta autem
suauitas erat sermonis Latini ut apparerei in eo natiuum quemdam leporem esse non ascitum
Idem poemata pronuntiabat et Graece et Latine sic ut supra nihil posset addi
38 Cie. De or. II On remarquera que ce jugement qui sous-entend que la connaissance
une autre langue pourrait porter atteinte la correction de la première implique une conscience
du phénomène de interférence auquel autres auteurs font des allusions plus explicites cf infra
pp 12-13
39 Id. ibid. II 28 Catulus. cui non solum nos Latini sermonis sed etiam Graeci ipsi soient
suae linguae subtilitatem elegantiamque concedere On remarquera importance attachée au juge
ment des Grecs
40 Citons encore PL J. VII 25 propos de activité littéraire de Terentius Iunior quam
tersa omnia quam Latina quam Graeca Nam tantum utraque lingua ualet ut ea magis uideatur
excellere qua cum maxime loquitur
41 Cf WARDMAN debt to Greece Londres 1976 pp 46-48 KROLL Die
Kultur der ciceronischen Zeit Leipzig 1933 réimpr Darmstadt 1975) spec eh 11 Die grie
chische Bildung
42 KROLL op cit. 241 et la 12 références CLARKE Cicero at school dans
15 1968) pp 18-22
43 Cie. Fam. 15
44 Cf TAC Ann. IV 52 SU Tib. 53 TOWNEND The sources of the Greek
in Suetonius dans Hermes 88 1960) pp 98-120 AMMON Kaiser Tiberius und das Grie
chische dans Siluae Monacenses Munich-Berlin 1926 pp 2-9 DUBUISSON Purisme et
politique Suétone Tibère et le grec au Sénat dans Hommages zef Veremans Bruxelles
1986 pp 109-120 Cf également SU Aug. 65 10
45 PABON El griego lengua de la intimidad entre los Romanos dans Emérita
1939) pp 126-131
202
DUBUISSON
LE BILINGUISME ROME
46 TAC Ann. VI 20 non omiserim praesagium Tiberii de Seruio Galba tum constile
quem accitum et diversis sermonibus pertemptatum postremo Graecis uerbis hane sententiam
adiocutus est Et tu Galba quandoque degustabis imperium
47 PL J. VI 31 12 Pline participe une session judiciaire présidée par empereur soudain
celui-ci se tourne vers lui et lui dit quid faceré debeamus Le grec souligne la bienveil
lance de Trajan envers son conseiller
48 César écrit de même son légat Quintus Ciceron en 54 une lettre en grec litteris Graecis
B.C. 48 cf D.C. XL ëë et BANNERT Caesars Brief an Cicero und die
Verwendung von griechischer Sprache und Schrift in Gallien dans WSt 90 1977) pp 80-95 ce
est assurément pas pour ne pas être compris en cas interception par ennemi gaulois qui le
grec était plus familier que le latin
49 Sur cette exclamation que SU T. Ces. 32 aurait dû traduire par aléa iacta sit ou est
<o> comme le proposait déjà rasme) voir BICKEL Iacta aléa est dans Paideta 1952)
pp 269-273 MARKOVI Was hat Caesar bei Rubico eigentlich gesagt dans ZAnt
1952) pp 53-64 titre du résumé allemand article est en serbo-croate GLAESENER Un mot
historique de César dans AntCl 22 1953) pp 103-105 Nos sources littéraires latines rapportant
des citations grecques ont en général tendance pour des raisons unité les traduire Suétone
sur ce point des attitudes qui varient une Vie autre les citations en grec rares au début se
multiplient partir de la Vie de Claude cf TOWNEND op cit. 43 PLUT. Ces. 32 et
Pomp. 60 évidemment öèù âï mais il précise que ces mots ont été prononcés
ëë Du reste ils ne pouvaient guère être que dans cette langue où ils correspondent un
proverbe CPG) ce qui est pas le cas en latin où ailleurs les jeux de hasard étaient interdits
PL. Mil. 164 mentionne déjà une lexalearia cf Cic. Phil. II 56 ROTONDI Leges publicae
populi Romani Milan 1912 261)
50 Le texte de PLUT. Ces. 46 est le suivant ïëë éï
öè ôï ëë ôïï öè Il pose un
problème souvent discuté rien indique en effet Asinius Pollion ait écrit son uvre en grec
cf KAIMIO op cit. 131 et 237 157 Si par contre avec Madvig Peter Garzetti
Schwarz Groebe Kohl et encore récemment Flacelière dans son éd. CUF Paris 1975 pp
138-139 et 195-196) on conclut une interversion des deux mots et ëë le pas
sage entre alors dans la série traitée ici César se serait exprimé en grec non pas comme le suggère
Flacelière 138 pour être pas compris de tout le monde mais parce il laissait échapper
un cri du ur) et Asinius Pollion aurait traduit ces mots en latin suivant la pratique ordinaire
des historiens romains cf supra 49 et comme le fait aileurs SU Ces. 30 cf TOWNEND
Sources 100)
51 TAC. Ann. III 65 memoriae proditur Tiberium quotiens curia egrederetur Graecis
uerbis in hune modùm eloqui solitum homines ad seruitutem paratos Cf encore SU
Ner. 49
52 Juv. VI 187 omnia Graece ... hoc sermone pauent hoc iram gaudia curas hoc
cuneta effundunt animi secreta Quid ultra Concumbunt Graece
53 DUBUISSON Toi aussi mon fils dans Latomus 39 1980) pp 881-890
54 Nic DAM. Vie de César Auguste) 90 130 J. 89 Cf PLUT. Ces. 66
ëë ôï ëöï ëö âï Brut. 17
55 SU T. Ces. 82 D.C. XLIV 19 La tradition scolaire en popularisant la traduction
moderne inventée par des grammairiens de la Renaissance tu quoque fili mi en effet non seule
ment fait perdre de vue que ces mots avaient été prononcés en grec mais en en les édulcorant
gravement faussé le sens comme bien montré RUSSELL Julius last words
reinterpretation dans Vindex humanitatis Melanges Bishop) Armidale 1980 pp 123-
128 est en réalité une formule de malédiction bien attestée par ailleurs en particulier dans les
graffiti et les représentations figurées cf VEYNE obscénité et le folklore chez les
Romains dans Histoire no 46 ülim 1982) pp 42-49) Puisse-t-il en arriver autant
Puisses-tu toi aussi être tué comme tu tues maintenant RUSSELL to hell with you lad
expression qui appartient la langue la plus courante vient aussi naturellement la bouche que
le Gesundheit de allemand en cas éternuement RUSSELL op cit. 127 Quant il
est surtout attesté chez les auteurs de la période hellénistique et dans les papyrus et ne se trouve
guère en attique classique dans ce sens qui est celui de cf s.v
203
SOCI PLURICULTURELLES
56 Cf VDLDOMEC Multilingualism op cit. et TITONE Le bilinguisme précoce
traduit de italien par Soto Bruxelles 1974 qui cite en particulier 38 le cas de Joseph
Conrad chez qui le polonais restait la langue dominante dans sa vie privée dans ses accès émo
tifs et durant sa dernière maladie
57 Juv. 187 cf 52 cf MART. 68 De tels passages sont très différents de LUCR.
IV 1160-1169 ou de Juv. 66-68 où la mode de désigner certains objets de luxe par un nom grec
ne prouve rien autre que le snobisme de deux qui les emploient
58 Cf KAIMIO op cit. pp 171-172 qui suggère sans adopter la bonne explication pour les
defixionum tabellae mais considère en revanche que emploi du grec dans les graffiti hostiles
Néron SU T. Nér. 45 cf Dom. 13 est dû au désir de se cacher Mais comment de toute
manière pourrait-on identifier auteur un graffiti moins il ait eu obligeance de laisser
sa signature Et pourquoi inscrire un slogan sur un mur si ce est dans le but influencer le plus
grand nombre de gens possible
59 SEN. Colère II Volesus nuper sub diuo Augusto proconsul Asiae cum CCCunodie
securi percussisset incedens inter cada era uultu superbo quasi magnificum quiddam conspicien-
dumque fecisset Graece proclamami rem regiam
60 On trouvera des indications détaillées dans les ouvrages cités cf un exposé plus déve
loppé dans DUBUISSON Le latin de Polybe Les implications historiques un cas de bilin
guisme Paris 1985 pp 119-147
61 Cf GREEN Mon premier livre en anglais dans apprenti psychiatre Paris Le livre
de poche 1977 65
62 Cf ROSE The Greek of Cicero dans Jf 41 1921) pp 91-116
63 Un bel exemple des principaux cas possibles est fourni par fr. II 16 Ciceron fait
part son frère un jugement de César sur un premier livre de poèmes il lui envoyé et se
demande pourquoi il tarde lui faire connaître son sentiment sur le second quomodonam mi
frater de nostris uersibus Caesar Nam primùm librum se legisse scripsit ad me ante et prima sic
ut neget ne Graeca quidem meliora legisse reliqua ad quendam locum éô üô hoc enim
utitur uerbo Die nerum num aut res eum aut êô non délectât Nihil est quod
uereare ego enim ne pilo quidem minus me amabo de re öéë èù et ut soles scribere
fraterne êô est un mot technique sans équivalent latin le composé öéë èù devrait
être rendu en latin par un complément de plusieurs mots le parallélisme avec fraterne se trouvant
ainsi rompu quand est le type même du mot chargé de connotations
64 Sur le purisme et hostilité aux emprunts cf HOR. Sat. 10 20-21 et 29-30 polémique
contre Lucilius e. Off. 111 MAROUZEAU Traité de stylistique latine Paris 1935 pp
171-176 OKSALA ber die Einstellung Ciceros zum lexicalischen Purismus dans Arctos
n.s. 1954) pp 132-137 et Die griechischen Lehnwörter in den Prosaschriften Ciceros Helsinki
1953 KAIMIO The Romans pp 302-315
65 Voir surtout WEISE Die griechischen Wörter im Latein Leipzig 1884 réimpr
1964) avec un lexique et JANNACCONE Recherches sur les éléments grecs du vocabulaire latin de
empire Paris 1950
66 ouvrage classique de BRENOUS tude sur les héllénismes dans la syntaxe latine Paris
1895 réimpr Rome 1965) est partiellement remplacé par COLEMAN Greek influence on latin
syntax dans TPhS. 1975 pp 101-156 et les études nombreuses portant sur les héllénismes des
différents auteurs Je ai pu encore me procurer MAGUEUO Helenismo sint ctico estruturas
latinas vora 1973 en portugais Le problème méthodologique fondamental réside évidemment
dans la distinction opérer entre les ressemblances dues la parenté originelle des deux langues et
leurs similitudes de structure et celles qui proviennent une influence voir RISCH Entlehnt
oder Verwandt Zum Problem der griechisch-lateinischen Beziehungen dans Scritti Bonfante
Brescia 1975 pp 883-897 Cf ANDR Vraies et fausses etymologies grecques dans REL
38 1960) pp 151-171
67 Cf entre autres BETZ Deutsch und Lateinisch Bonn 1949
68 Cf DUBUISSON Le latin de Polybe pp 132-133
69 Cf MEILLET Le bilinguisme des hommes cultivés dans Conf Inst Ling Paris
1934) pp 5-14 FISHMAN Sociolinguistique 46
204
DUBUISSON LE BILINGUISME ROME
70 Réf dans DUBUISSON Les opici Osques Occidentaux ou Barbares dans
Latomus 42 1983) pp 522-545 spec 524
71 QUINT. 12-13
72 Cf. pour le grec PLUT duc des enfants Mor. ëë éê
ïé ïé ... ïö ôé
ëüô ôï pour le latin e. Brut. 210-211 De or. III 48
73 TAC Dial. 29 at ïèï natus infans delegatur Graeculae alicui ancillae..
74 Rappelons ici cette distinction nécessaire la langue apprise la première est pas nécessai
rement en effet la langue de la mère
75 Cf CLARKE Higher education in the ancient world Bungay 1971 Cet usage se trou
vait une justification supplémentaire dans la théorie de origine grecque du latin cf GABBA
II latino come dialetto greco dans Mélanges Rostagni Turin 1963 pp 188-194
DUBUISSON Le latin est-il une langue barbare dans Ktèma 1984) pp 55-68
76 e. Part or. est Ciceron fils qui parle isne igitur ut tu me Graece soles ordine
interrogare sic ego te uicissim eisdem de rébus Latine interrogem
77 Ov. Tr. II 369 et solet hic pueris uirginibusque legi
78 e. Tuse. 116 Le texte des mss est le suivant Epicurei nostri Graece fere nesciunt
Graeci Latine Ergo hi in illorum et illi in horum sermone surdi omnesque item nos in iis lin-
guis quas non intellegimus quae sunt innumerabiles surdi prefecto sumus Il évidemment
aucune raison pour que seuls les épicuriens ignorent le grec bien au contraire est justement leur
secte qui est restée le plus directement liée la Grèce La plupart des éditeurs suppriment donc le
mot purement et simplement mais nostri resté seul et désignant donc les Romains dans leur
ensemble est en contradiction avec tout ce on sait par ailleurs sur le bilinguisme romain
CHNER Mangelnde Griechischkenntnisse der römischen Epikureer dans ranos 63
1965) pp 137-149 propose au terme un raisonnement serré et convaincant la correction et
pueri un copiste pressé habitué aux propos méprisants de Ciceron envers les épicuriens
romains pu aisément transformer en Epicurei
79 MARROU Histoire de éducation dans Antiquité Paris 1948 pp 351-352 hellé
nisme de Quintilien est déjà plus scolaire humaniste il est beaucoup moins profond que celui de
Ciceron cf GWYNN Roman education from Cicero to Quintilian Oxford 1926 pp 226-
230
80 PETR Sat. 46 celerùm iam Graeculis calcem impingi et Latinas coepit non male appe-
tere etiam si magister eius placens sit
81 JER. Lettres 107
82 DIEHL Inser lat ehr veteros Berlin 1925 no 742 CIL VI 33929 Dalmatio filio.
qui studens lifteras Graecas non monstratas sibi Lalinas adripuit Le verbe est peut-être une rémi
niscence de e. Sen. 26 lifteras Graecas sic auide ampui quasi diuturnam it explere
cupiens où il agit de Cat Un autre enfant prodige Sulpicius Maximus remporta onze
ans le certamen Capitolinum concours de poésie institué par Domitien grâce un poème grec sur
Phaéton ILS 577 IG XIV 2012)
83 Aus. Pièces personnelles exhortations mon petit-fils 46-47 conditor Iliados et ama-
bilis orsa Monandri/euoluenda tibi
84 PAUL PELL. Eucharisticos 73-80
85 FERRANO Vie de saint Fulgence de Ruspe 10 Lapeyre cf COURCELLE Les lettres
grecques en Occident de Macrobe Cassiodore Paris 1948 207)
86 MARROU op cit. pp 369-389 CLARKE op cit. BONNER Education in ancient
Rome Londres 1977
87 Cf SUET Gramm. antiquissimi doctorum qui etpoetae etsemigraeci erani Liuium et
Ennium dico quos utraque lingua domi arisque docuisse adhuc notum est nihil amplius quam
Graecos interpretabantur aut si quid ipsi Latine composuissent praelegebant
88 JULLIEN Les professeurs de littérature dans ancienne Rome et leur enseignement
depuis origine la mort Auguste Paris 1885 CHRISTES Sklaven und Freigelassene
als Grammatiker und Philologen im antiken Rom Wiesbaden 1979
205
SOCI PLURICULTURELLES
89 CHRISTES op dp. 167 tableau)
90 SUET. Gramm. 87
91 Cf DALY Roman study abroad dans AJPh. 71 1950) pp 40-58
WILSON Emigration from Italy in the Republican age of Rome New York 1966 pp 161-164
CASSON Travel in the ancient world Londres 1974
92 e. Div in Caec. 39 si litteras Graecas Athenis non Lilybaei Latinas Romae non in
Sicilia didicisses
93 Cf SV T. Ces.
94 Cf e. Fam. XVI 21 Att. XII 32 PLUT. Brut. 24
95 e. De or. 11168
96 CicHORius Untersuchungen zu Lucilius Berlin 1908 pp 67-81
97 WILSON Emigration pp 162-164
98 MAX. II 10 Faut-il rappeler par ailleurs le long séjour athénien Atticus ou exil
rhodien de Tibère
99 BALSDON Romans and Aliens Londres 1979 pp 54-58 fournit un tableau
pour la fin de la République
100 Voir sur ce problème JOCELYN The ruling class of the Roman Republic and the
Greek philosophers dans BRL 59 1977) pp 323-366 CRAWFORD Greek intellectuals
and the Roman aristocracy dans Imperialism in the ancient world GARNSEY et
WHITTAKER Cambridge 1978 TREGGIARI Intellectuals poets and their patrons in the first
century B.C dans EMC 21 1977) pp 24-29 GOLD Literary patronage in Greece and
Rome Chapel Hill-Londres 1987 Prosopographie actualiser dans HILLSCHER Hominum
litteratorum Graecorum ante Tiberii mortem in urbe Roma commoratorum historia critica dans
JCIPh. Suppi 18 1892) pp 351-444
101 BowERSocK Augustus and the Greek world Oxford 1965 pp 30-41
102 Cf CîC.Att. VI 13 VIII 10 IX 12 étal
103 Cf VALERO GARRIDO El asalariado griego el mecenas romano vistos por Luciano
Juvenal dans Mélanges Alsina Barcelone 1969 pp 165-174 DUBUISSON Lucien et
Rome dans Ane Soc. 15-17 1984-1986) pp 185-207
104 Cf LANG Les bibliothèques publiques dans ancienne Rome et dans empire
romain Fribourg 1908 MARSHALL Library resources and creative writing at Rome
dans The Phoenix 30 1976) pp 252-264
105 Cf DUBUISSON Le latin de Polybe pp 264-265
106 STRAB. e. Rab Post. 26-27
107 KAIMIO The Romans pp 71-74
108 e..LOK 53
206