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« Rapprochement franco-allemand et construction européenne

(1919-1992) ».

Gauche : Rencontre entre le Droite : Poignée de main entre


président Charles de Gaulle et le François Mitterrand et Helmut Kohl
chancelier Konrad Adenauer (Bonn, (Verdun, 22 septembre 1984).
4 septembre 1962).

L'Europe est le fruit d'une histoire longue et complexe, qui présente en filigrane la trace de
frontières héritées des temps les plus reculés, au prix d’affrontements et de guerres qui se
succèdent. Conter une histoire de l’Europe, c’est rappeler en partie que la France et l'Allemagne
s’opposent au cours de trois guerres qui donnent durablement le ton des relations
internationales. Mais le temps impose son changement, des pages d’histoire se tournent, d’autres
s’ouvrent. Ainsi, balayant peu à peu des relations haineuses et méprisantes, s’opère entre les
signatures des traités à Versailles en 1919 et à Maastricht en 1992 un rapprochement entre ces
deux « meilleurs ennemis » pour ouvrir la voie d’un nouveau champ sémantique : on parle
désormais de « couple », de « partenariat », de « coopération ». Un axe Paris-Bonn est né,
auquel on attribue bien volontiers le rôle de « moteur », voire de « locomotive » de l’Europe.
Tous ces mots marquent le pas, et suppose l’existence d’un lien privilégié qui invite à porter
notre regard sur la place centrale tenue par le tandem franco-allemand dans le processus de
construction de l’Union Européenne. Pour cela, nous rappellerons dans un premier temps les
circonstances qui ont vu naître les premiers signes d’un rapprochement pacifique franco-
allemand et les premiers émois d’une Europe encore en gestation. Dans un second temps, nous
mesurerons l’évolution d’un rapprochement donnant naissance à un véritable axe Paris-
Bonn alors que s’enclenche le processus de construction d’une Europe économique. Enfin, dans
un troisième temps, nous mettrons à l’épreuve le devenir d’un couple et d’une Europe désormais
institutionnalisée à la croisée des chemins, face aux défis que constituent l’unification allemande
et la signature du traité de Maastricht.

I. Un pacifisme partagé : une Europe en gestation (1919-1950)

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A- Des débuts difficiles : une Europe au point mort.

1. Le traité de Versailles : la « paix des vainqueurs » : Profondément marquée par la


Première Guerre mondiale, la France a un programme de « paix à la française » simple. Il
tient en trois mots « restitutions, réparations, et sécurité ». L’Allemagne doit payer, elle
doit être mise hors d’état de nuire et doit être surveillée de près. En somme, il s’agit
d’assurer la sécurité de la France en affaiblissant au maximum le voisin allemand. Ceci
au nom d’une vision schématique dans laquelle le Reich allemand, impérialiste et
militariste, incarne le mal absolu, et doit assumer une totale culpabilité historique et
morale. L’Allemagne de son côté refuse la conclusion inique du traité de Versailles signé
le 26 juin 1919 qu’elle qualifie de « diktat ». Elle se sent humiliée par la perte de l’Alsace-
Lorraine et dépossédée de son charbon sarrois.

2. Une « responsabilité » contestée : En outre, l’article 231 du traité sur la «


responsabilité de la guerre » est particulièrement mal accepté, tant les Allemands
estiment avoir mené une guerre défensive provoquée par l’ennemi. Malgré l’esprit de
« der des der », le traité de Versailles augure donc des difficultés à renouer contact.

3. L’occupation de la Ruhr et la question des « réparations » : De 1919 à 1924, le


problème des dettes et celui des réparations allemandes fixées à 132 milliards de marks-or
sont donc au cœur des relations internationales. Les difficultés allemandes à s’acquitter
des réparations exacerbent les tensions côté français. Paris répond par la politique de la
contrainte et de la prise de gages ; le 11 janvier 1923 des troupes franco-belges occupent
la Ruhr. À cet instant culmine le « degré zéro » des relations franco-allemandes.

B- Un rapprochement pacifique : l’espérance européenne.

1. Pacifisme et idée européenne : L’année 1924 qui voit la victoire électorale en France
du Cartel des Gauches dans un contexte de relative période de prospérité marque
toutefois un changement majeur des relations entre les deux pays. Elle inaugure en effet
une série de congrès résolument orientés vers la réconciliation franco-allemande. L’idée
d’un rapprochement commence véritablement à germer comme une alternative possible
au paiement des réparations. Le gouvernement Herriot accepte, lors de la conférence de
Londres à l’été 1924 le principe de l’évacuation de la Ruhr et d’une partie de la Rhénanie
effective en janvier 1926. La détente qui en résulte autorise dans le même temps la mise
en place du plan américain Dawes, accord international qui limite et échelonne les
réparations allemandes. Premiers acteurs de ces changements, les pacifistes tels l’écrivain
Heinrich Mann qui se sentent investis de la mission de construire la paix européenne. De
ce fait, le pacifisme prégnant de part et d’autre du Rhin, constitue un terreau favorable à
l’essor de l’idée européenne qui semble représenter une grande espérance pour barrer la
route à tout embryon de conflit armé. Si le pacte de Locarno signé 16 octobre 1925
consacre l’aboutissement dans chacun des camps des efforts de pacifistes modérés comme
Ferdinand Buisson ou Ludwig Quidde, la réconciliation franco-allemande n’est vraiment
scellée que le 9 septembre 1926 quand l’Allemagne entre à la Société des Nations sur
proposition française. L’idée européenne reste donc étroitement liée à la notion de
sécurité collective.
2. Un rapprochement tous azimuts : L’entente est aussi économique sous l’impulsion
notamment du plan américain Dawes ; ainsi on échange des produits agricoles français

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contre des machines et des produits chimiques allemands. De la même façon, les contacts
entre les associations patronales des deux pays se renforcent. Au même moment,
Français et Allemands signent un accord de cartel appelé Entente internationale de
l’acier, qui fixe les quotas de productions sidérurgiques en Allemagne, France, Sarre et
Belgique et Luxembourg. Les rivalités économiques perdurent mais sans déboucher cette
fois sur des affrontements. Les progrès sont donc manifestes, et se mesurent par la
naissance au cours de ces années d’une sorte de mystique du rapprochement franco-
allemand. On assiste à des rencontres de jeunes, d’étudiants, de catholiques, de
socialistes, d’industriels, d’écrivains… Ainsi des projets de rapprochement se font jour à
l’image de l’économiste français Francis Delaisi et auteur de Deux Europes (1929). Il
souhaite constituer deux unions économiques intra-européennes, l’une occidentale et
l’autre d’Europe centrale et danubienne pour arriver à terme par leur rapprochement à
un marché européen. En somme, cela revient à dépasser l’union douanière pour aller vers
une union économique (libre-échange et union monétaire). De la même façon, l’industriel
luxembourgeois Émile Mayrisch crée le « comité franco-allemand d’information et de
documentation » destiné à rapprocher culturellement les deux peuples. Des revues et
comités sont fondés ; le groupe Paneurope fondé par Richard Coudenhove-Kalergi rêve
même des Etats-Unis d’Europe dont la réconciliation franco-allemande serait la première
pierre.

3. Le projet Briand mort-né: Davantage il faut bien le dire par considérations tactiques
que par idéalisme et volonté d’assurer la paix, les ministres français et allemand des
Affaires étrangères, Aristide Briand et Gustav Stresemann, pratiquent donc durant les
années 20 une politique de rapprochement. Que ce soit pour relever démographiquement
et économiquement son pays, ou obtenir à terme une révision du traité de Versailles, la
marche vers la détente est enclenchée. Aristide Briand espère profiter de l’embellie pour
régler les derniers « points chauds », en particulier le sort des 10 à 12 millions de
germanophones vivant hors du Reich allemand. Pour désarmer la bombe avant qu’elle
n’éclate, Briand lance lors d’un discours le 5 septembre 1929 à l’Assemblée de la SDN
puis dans son mémorandum du 17 mai 1930, l’idée d’une « sorte de lien fédéral » entre les
pays européens et suggère une concertation permanente entre les participants de la
future « fédération européenne ». L’écho enthousiaste du début que suscite le projet
laisse pourtant rapidement place à la méfiance de la part des États européens,
particulièrement pour l’Allemagne plongée depuis lors en pleine récession : parce qu’il
vise à consolider le statu quo territorial, le projet est rejeté et enterré. L’idée d’Europe est
remise à plus tard.

4. L’interlude nazi et la collaboration pour une « Europe nouvelle » : En Allemagne,


avec la montée du nazisme, la dénonciation du traité de Versailles se radicalise et la
méfiance réciproque reprend le dessus. Hitler engage son pays dans la création d’un
« espace vital » influencé par la pensée pangermaniste. S’ouvre alors ce que l’on appellera
avec euphémisme l’interlude nazi dans l’histoire de la construction européenne, période
où toute action pacifique est rejetée. Si la France préfère un temps se tourner vers
l’Union soviétique sous le gouvernement d’Union nationale, son choix de signer
l’armistice de Rethondes le 22 juin 1940 va commander jusqu’en novembre 1942 ses
relations avec l’Allemagne nazie. S’ensuivent en effet quatre années d’occupation, qui
voient s’unir collaborationnistes convaincus ou opportunistes atour de l’idée de la
croisade ou de mythe hitlérien de l’Europe nouvelle. On retrouve notamment les idées
d’un nouvel ordre européen sous la plume de Bertrand de Jouvenel. L’Europe disent les
collaborationnistes est à faire, ils veulent œuvrer pour une paix durable dans le cadre

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d’une collaboration franco-allemande. À partir du rejet du capitalisme et du
bolchevisme, un « ordre nouveau » est programmé, ordre à partir duquel les nazis
prétendent organiser l’Europe subordonnée économiquement et politiquement aux
intérêts allemands.

C- Un mariage de raison : le projet européen est lancé.

1. La fin d’un conflit pour une nouvelle donne : Dans l’immédiat après guerre, la
relation entre la France et l’Allemagne est empreinte de méfiance. Ce pays ne voit en
1945 dans l’Allemagne que le vaincu et ses « mauvais penchants » pour paraphraser le
Général de Gaulle, cherchant des compensations au terrible désaveu de juin 1940. En
outre, la constitution des deux blocs à l’origine de la guerre froide impacte directement
sur l’équilibre des forces en Europe. La menace soviétique de plus en plus pressante à
Prague en février 48, et le blocus de Berlin du 24 avril 48 au 12 mai 1949 est à l’origine de
la pression américaine pour réarmer l’Allemagne, et indirectement de la réconciliation
franco-allemande. Désormais, il fait empêcher l’Allemagne de glisser à l’Est.

2. Les réalismes politiques allemand et français : Privée de son rang de grande


puissance, la France sait donc qu’elle ne peut plus envisager seule son avenir. Elle doit
avec évidence revoir ses prétentions à la baisse, ce qui la pousse à s’engager sur la voie du
rapprochement. Lors de sa visite en octobre 1945 en zone d’occupation française, le
général de Gaulle annonçait lui-même : « nous aurons à travailler en commun ». De son
côté, l’Allemagne de Konrad Adenauer cherchant à sortir du chaos décide de jouer la
carte européenne pour contenir les prétentions françaises et acquérir la confiance de ses
partenaires européens.

3. Une solution européenne qui s’impose : Les débuts de la guerre froide favorisent
clairement la conversion à l’idée européenne. L’intention française est de trouver le
moyen de s’intégrer dans une construction européenne qui satisfasse ses aspirations à
jouer un rôle sur la scène internationale, sans s’y montrer hégémonique. Gérard Bossuat
montre d’ailleurs bien que les acteurs politiques français du moment n’obéissent pas à un
idéal européen mais bien aux fortes contraintes des temps : « Il n’y a pas de grand
dessein utopique chez les gouvernements français ». Konrad Adenauer quant à lui
comprend très vite que la participation de son pays à la construction de l’Europe est un
moyen de retrouver rapidement l’égalité des droits, perdus après la défaite de 1945.
Chose que la jeune République Fédérale Allemande fera en rejoignant l’Organisation
Européenne de Coopération Economique en 1949, puis le Conseil de l’Europe en 1950.
Du reste, si les premières constructions européennes résultent d’abord de l’action
conjointe des Français et des Anglais, sous l’impulsion américaine, il n’en demeure pas
moins que ces deux Etats les plus influents manifestent des points de vue très divergents
notamment autour du Conseil de l’Europe, et qui incite la France à privilégier dès lors
une coopération avec l’Allemagne.

Nous venons de le voir, en 1919 l’entente franco-allemande ne va donc pas de soi, et nous
pourrions même dire qu’elle cumule les obstacles. Si le traité de Versailles donne l’apparence d’un
climat de paix enfin retrouvé, il garde en germes les ingrédients d’une « guerre froide » franco-
allemande imminente. L’Europe semble alors au point mort. Après la tourmente de la Ruhr, une
coopération entre les deux pays devient nécessaire, et c’est aux pacifistes des deux camps que l’on
doit la résolution du problème des réparations et l’entrée de l’Allemagne à la SDN. Pour les
pacifistes français et allemands, la conjuration du danger allemand passe par une politique

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d’entente et de désarmement. On passe alors de la confrontation au rapprochement. C’est dans ce
contexte que l’idée européenne connaît un nouvel essor. Même s’il échoue, le projet Briand pose
les bases d’un engagement européen franco-allemand, certes de raison plus que de passion, mais
qui conduit véritablement à préparer le terrain des premières constructions européennes à partir
de 1950.

II. Naissance d’un axe Paris-Bonn : une Europe en construction (1950-1989)

A- Une entente « contre vents et marées » : une Europe qui prend forme.

1. La C.E.C.A. : C’est Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, qui
prend l’initiative historique, le 9 mai 1950, de créer un pool charbon-acier. Tirant les
conséquences de la difficile coopération avec l’Angleterre et reprenant l’idée de Jean
Monnet, Paris souhaite éliminer l’opposition séculaire entre la France et l’Allemagne, en
plaçant « l’ensemble de la production franco-allemande d’acier sous une Haute Autorité
commune » dans une organisation ouverte à d’autres pays européens. Secteur-clé de
l’économie de l’époque, la sidérurgie est directement visée pour son rôle dans les
industries d’armement. Il offre ainsi à la RFA d’entrer dans une communauté
économique européenne supranationale centrée sur le noyau franco-allemand, et
préalable à une véritable « Fédération européenne ». Pour le chancelier Adenauer, qui
accepte immédiatement, c’était le moyen pour l’Allemagne de sortir de sa situation de
pays vaincu et de s’amarrer à l’Europe occidentale, gage de stabilité pour sa jeune
démocratie. Pour la formation de l’Europe unie, c’est une étape décisive : après la
simple coopération au sein de l’OECE et du Conseil de l’Europe, on trouve enfin une
formule permettant de dépasser les souverainetés nationales et de mettre sur pied des
institutions communes. Bonn va même plus loin en allant jusqu’à proposer une union
franco-allemande. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA)
peut être instituée par le traité de Paris du 18 avril 1951. Ainsi se trouve formée
l’Europe des Six, dans laquelle la France et l’Allemagne ont un poids déterminant.

2. Le Marché commun : Si l’initiative d’un marché commun est belge, lors de la


négociation des traités de Rome signés le 25 mars 1957, la solidarité franco-allemande
joue néanmoins un rôle essentiel. Les obstacles majeurs (l’intégration sectorielle, l’énergie
atomique) sont levés par des rencontres au sommet entre le chancelier Konrad
Adenauer et le président du Conseil français Guy Mollet. Rien ne semble faire vaciller
le duo, pas même le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, pourtant adversaire
d’une Europe supranationale. En fait, de Gaulle rassure ses partenaires européens sur le
respect du calendrier d’ouverture du Marché commun, et procède à cette fin aux
réformes financières indispensables. En échange, Adenauer lui donne son soutien contre
le projet britannique de grande zone de libre-échange, pourtant vivement souhaitée
par les milieux économiques allemands et beneluxiens, mais qui diluerait l’Union
douanière des Six et son potentiel politique. La priorité est donc donnée aux relations
franco-allemandes qui prennent une importance exceptionnelle. Raymond Poidevin et
Jacques Bariéty vont jusqu’à parler de « flirt ».

3. Le SME : Lorsqu’en 1969 rentre en scène le nouveau couple Georges Pompidou et Willy
Brandt, les deux hommes partagent la volonté de sortir la Communauté de l’impasse
après les péripéties de la Politique Agricole Commune. Les troubles monétaires de la fin
des années 60 et début des années 70 poussent les deux partenaires à mettre en place un

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système monétaire propre aux Communautés européennes. En mars 1972, grâce à
l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing et de Karl Schiller, un « serpent monétaire
européen », modeste succédané d’union monétaire, est crée pour assurer une certaine
stabilité monétaire en réduisant les marges de fluctuation des taux de change entre les
monnaies européennes. Si ce système permet de résorber la crise des monnaies
européennes en 1972, il implose devant la récession économique. Si l’échec du serpent
monétaire est patent, l’idée elle d’un dispositif monétaire intégré s’en trouve toutefois
renforcée. Et là-encore, l’avancée décisive est obtenue sur proposition franco-allemande
d’un Système Monétaire Européen (SME) instauré en juillet 1978 visant à établir entre
les monnaies des États membres des « parités stables mais révisables ». L’initiative
franco-allemande parvient donc à relancer la politique économique et monétaire
commune. Surtout, le SME se révèle être la première étape devant conduire à la monnaie
commune.

B- Un lien de plus en plus privilégié : une Europe qui s’affirme.

1. Un couple qui s’officialise : C’est dans une lettre datée du 18 juillet 1961 et adressée à
Konrad Adenauer que le Général de Gaulle laisse transparaître l’influence exercée par la
République fédérale dans le débat européen. Explicité par les plans Fouchet, il propose :
« un accord d’union … englobant la solidarité franco-allemande … tout en laissant
ouverte aux quatre autres la possibilité de s’y joindre ultérieurement ». Après les
tentatives avortées de la CED et de la CPE, le projet gaullien d’Europe politique trouve
seule l’adhésion immédiate de l’Allemagne. Pragmatique, Adenauer s’accommode d’une
coopération intergouvernementale centrée sur un noyau franco-allemand. Conscient des
oppositions que suscite en Allemagne le début d’une relation exclusive avec la France
(notamment chez les Atlantistes), Konrad Adenauer propose de sceller la réconciliation
franco-allemande par un solennel traité bilatéral, signé à l’Élysée le 22 janvier 1963. On
peut dès cet instant parler d'alliance privilégiée. Ce traité prévoit un mécanisme de
consultations régulières chaque fois que cela sera nécessaire dans les domaines de la
politique étrangère, de la défense, de l’éducation et de la jeunesse. À cette occasion est
crée dans chaque pays une commission interministérielle chargée des problèmes de
coopération franco-allemande et européenne. Ce qui faut retenir, c’est que dès le traité de
l’Elysée, les deux pays signataires avaient reconnu qu’un « renforcement de la
coopération entre les deux pays constitue une étape indispensable sur la voie de l’Europe
unie ».

2. Un couple qui s’émancipe : C’est véritablement à l’arrivée du président Valéry


Giscard d’Estaing et du chancelier Helmut Schmidt au pouvoir, que l’on commence à
parler en France de « couple » entre les deux pays ; les Allemands préférant le
terme « tandem ». Celui-ci repose avant tout sur les relations amicales entre deux
hommes qui se sont connus en tant que ministres des Finances. Et c’est en politique
étrangère que l’on peut mesurer le degré d’entente franco-allemande. Pour la première
fois, on voit s’exprimer une position européenne qui n’est ni alignée sur les États-Unis,
ni faible à l’égard de l’Union soviétique. Ainsi, lorsque ces derniers envahissent
l’Afghanistan en 1979, Giscard et Schmidt s’attachent à préserver la détente. Alors
qu’ils font adopter par la Communauté des sanctions limitées, le président américain
Ronald Reagan s’emploie à imposer l’embargo sur des exportations vers l’URSS.
Parallèlement, la relance de la construction européenne est principalement due aux
initiatives franco-allemandes et voit notamment le Système Monétaire Européen se
mettre en place, à l’initiative de Giscard et de Schmidt le 5 décembre 78.

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3. Un couple qui s’impose : Même s’il s’affirme très européen, François Mitterrand
cherche un temps à se rapprocher de Londres pour rééquilibrer le tête-à-tête avec
l’Allemagne qu’il juge trop exclusif, avant finalement de « se serrer les coudes » avec
Helmut Kohl face entre autre aux exigences de Margaret Thatcher. Mais c’est dans le
domaine de la politique étrangère et de la défense que le rapprochement franco-allemand.
Paris et Bonn résistent côte-à-côte aux pressions du président Ronald Reagan lors de la
crise polonaise de 1981, un conseil franco-allemand de la défense est institué le 22 janvier
1988, et sur proposition du chancelier Kohl une brigade mixte franco-allemande est
créée. Ainsi l’Allemagne et la France ouvre la voie à un début d’autonomie politique et
militaire des Européens, certes encore très limitée par la guerre froide mais qui
s’affirmera après l’effondrement de l’URSS et la réunification de l’Allemagne. De la
même manière, la relance de la construction européenne dans les années 80 n’est possible
que grâce à une étroite concertation et coopération entre la France et l’Allemagne. Au
travers de projets innovants comme Eurêka qui voit le jour le 6 novembre 1985 sur
proposition française. Son but est de renforcer la coopération entre les entreprises et
instituts de recherche dans le domaine des Hautes technologies, d’améliorer la
productivité et la compétitivité des industries et économies nationales européennes. C’est
dans ce cadre que le projet Ariane voit le jour. Il s’agit d’un lanceur civil européen de
satellites. Après échec français en 1972 du projet Europa, il convient de lancer le satellite
franco-allemand Symphonie 2 afin d’affranchir les Européens de la technologie
américaine. Initiative intergouvernementale des industriels eux-mêmes élaborée dans le
cadre communautaire et amorcée en 1985 sur proposition française.

Concessions et gestes de rapprochement se multiplient donc après 1945. Robert Schuman


réconcilie définitivement la France et l’Allemagne dans le cadre d’une organisation européenne
solide. Première pierre de la nouvelle Europe supranationale, cette construction a d’abord du
passer par le règlement de contentieux historiques entre les deux pays, clé de l’unité de l’Europe.
Surmontant les critiques, conscients d’avoir besoin de l’Europe pour assurer leur propre
développement économique et retrouver un poids réel sur l’échiquier politique international, Paris
et Bonn apprennent à travailler ensemble. Si des divergences existent entre l’Europe gaullienne
des patries et l’Europe intégrée allemande, l’influence franco-allemande est prépondérante dans le
développement de la Communauté économique. Par ailleurs, la chancellerie allemande et la
présidence française apparaissent toutes deux déterminées à renforcer leur coopération face à la
menace soviétique et à une OTAN omnisciente. Au risque d’être exclusif, ce rapprochement va
bien au-delà de simples actes politiques, et il s’agit bien d’un véritable lien parfois affectif qui se
crée à l’image du couple Adenauer-Gaulle. L’axe franco-allemand est né. Si l’équipe Giscard-
Schmidt jette les fondements de ce qui deviendra l’Union européenne, le duo Mitterrand-Kohl
joue quant à lui après une période d’incertitudes, un rôle déterminant dans la poursuite de
l’intégration européenne. La coopération franco-allemande s’affirme donc, sur la base il faut le
souligner de la convergence des intérêts immédiats moins sur des grands projets pour l’Europe.
Et lorsqu’arrive l’heure de la réunification allemande, on est en droit de s’interroger sur le devenir
du couple au sein de la Communauté Européenne.
III. Un couple et une Europe à la croisée des chemins (1989-1992)

A- La réunification allemande :

1. L’unification allemande. 1989, l’heure de la réunification a sonnée. Pressentie dès le


lancement de l’Ostpolitik, elle fait dès les années 60 craindre un déséquilibre dans une
Europe fraîchement stabilisée. En novembre-décembre 1989, la prudence est donc de mise

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chez les Européens. La Grande-Bretagne et la France craignent l’apparition d’un
déséquilibre en Europe en faveur d’une Allemagne unie qui serait trop puissante. D’autant
qu’avec l’unification le centre de gravité de l’Allemagne se déplace vers l’Est accentuant de
manière naturelle sa « centralité » en Europe, au cœur du continent européen, et au
confluent de l’Europe occidentale et de l’Europe centrale. A Paris, on craint que cette
politique ne détourne la RFA de l’Europe. Le chancelier Kohl se veut rassurant et
réaffirme que « la maison allemande ne peut se construire que sous un toit européen ».
En somme, l’unité allemande ne pouvait se faire sans risque que dans l’unité de l’Europe.

2. Une amitié franco-allemande réaffirmée : Toutefois, les relations franco-allemandes


demeurent la pierre angulaire de la politique européenne de l’Allemagne. Et de chaque côté
du Rhin, on se veut rassurant vis-à-vis des partenaires européens. D’où l’initiative de
François Mitterrand et d’Helmut Kohl le 19 avril 1990 de réaffirmer au cours du 55e
sommet franco-allemand l’amitié franco-allemande. Helmut Kohl cherche clairement à
apaiser les craintes de certains milieux français face à une Allemagne unie.

3. Une union politique propulsée : Surtout, la volonté de conforter une complicité qui
semble indéfectible incite à tenir une conférence intergouvernementale sur le devenir de
d’Europe en pleins bouleversements ; la réunification allemande entraîne avec elle
l’implosion du monde soviétique. Tous ces changements rendent indispensable la
construction d’un cadre européen solide et propulsent du même coup la marche vers
l’Union politique et le renforcement des institutions communautaires. On le voit donc bien,
le problème de l’Union politique de l’Europe se pose donc de façon urgente avec
celui de la réunification allemande en 1989.

B- La signature de Maastricht :

1. Un projet commun : L’heure est donc venue désormais de définir et de mettre en œuvre
une politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Alors que les points de vue
avaient été jusque-là très différents parmi les États membres, ce sont Mitterrand et
Kohl qui, à nouveau donne le ton, dans une lettre du 6 décembre 1990 en précisant
leurs conceptions de la future Union politique et fixant des modalités précises et
cohérentes. Le couple franco-allemand prévoit d’élargir les compétences de la
Communauté dans des domaines comme l’environnement, la santé, la politique sociale,
l’énergie, la recherche …Surtout pour combler le déficit démocratique, objets de critiques
de plus en plus vives, ils préconisent notamment la création d’une citoyenneté
européenne et l’extension des pouvoirs du Parlement européen. Ainsi, malgré les frictions
qui ont existé entre les deux gouvernements fin 1989, au début du processus d’unification
allemande, le tandem Bonn-Paris réussit à faire préparer rapidement et à lier au projet
d’union monétaire un projet d’union politique.

2. Une ratification sur le fil : Le traité de Maastricht sur l’Union européenne signé le 7
février 1992 jette les bases d’une nouvelle architecture européenne. Il connaît néanmoins
une mise en œuvre difficile. La ratification n’est obtenue que de justesse en France (51,04
% de « oui » au referendum). C’est un « petit » oui qui révèlent la division des Français
et inquiètent les voisins européens. En Allemagne, si le Bundestag vote massivement en
faveur du traité, des sondages indiquent qu’une partie importante de l’opinion reste
réticente voire hostile. De plus alors que la Cour constitutionnelle pose des limites à une
accentuation ultérieure de l’intégration politique, les Länder s’inquiètent pour leurs

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pouvoirs et obtiennent une révision de la Loi fondamentale leur donnant droit de regard
sur la politique européenne du gouvernement fédéral.

3. Un « moteur » en sursis ? Certains observateurs pensent que c’est finalement Helmut


Kohl qui réussit à mobiliser les derniers électeurs indécis grâce à son apparition aux côtés
de François Mitterrand à la télévision française. Toujours est-il que dans les dernières
années du XXe siècle, dans un contexte rendu difficile par la récession économique et
la montée du chômage, l’inquiétude des opinions publiques quant à la finalité et aux
modalités de l’intégration européenne, les gouvernements sont conduits à mettre l’accent
sur les intérêts nationaux dans le cadre de l’Union européenne.

Pour conclure, parler de rapprochement franco-allemand, c’est faire référence à un état de paix en
Europe. Après le Première Guerre mondiale, la priorité est donnée au dialogue, ouvrant une
nouvelle ère placée sous le signe du droit et de la négociation dans un système international de
sécurité. L’Europe s’impose peu à peu comme voie royale menant à la paix. « De cette solidarité,
dépend tout espoir d’unir l’Europe ». Telle est la déclaration du Général de Gaulle en 1945. Lucide,
il comprend que l’Allemagne et la France n’ont pas le choix : si elles veulent exister, elles doivent
désormais coopérer. Dans un monde devenu bipolaire et sous perfusion américaine, la France et
l'Allemagne développent une relation durable et exemplaire, grâce à l’Europe et pour l'Europe. On
assiste donc à un tournant décisif de la politique dans chacun des pays, passant de la méfiance
envers l’ennemi héréditaire à la réconciliation et au partenariat pour l’intégration européenne.
Les premières avancées européennes font certes figure de « créations de circonstance ».
Economique ou militaire, elles sont d’abord voulues par les Etats-Unis d’abord pour contribuer à
l’endiguement du communisme, redresser les économies et assurer la sécurité, mais beaucoup
moins par aspiration à l’unité européenne. C’est véritablement le rapprochement entre la France
et l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale qui en quelque sorte transforme l’essai et permet
la création des Communautés européennes. Après une tentative d’Europe autour de Londres et
Paris, la proposition « révolutionnaire » de Schuman du 9 mai 1950 déplace le centre de gravité
vers l’axe Paris-Bonn, qui devient peu à peu un véritable moteur de l’intégration européenne.
Même si durant un demi-siècle, cette relation n’a pas toujours été sereine, faite de mésententes et
de rapprochements qui varient en fonction des changements historiques, des défis économiques et
politico-stratégiques, c’est dans la réalisation de l’espace économique sans frontières que s’affirme
donc l’efficacité du couple franco-allemand. Face à l’élargissement actuel de l’Europe, on voit que
le couple franco-allemand perd de son poids au Parlement, au Conseil et à la Commission. Le
bilatéralisme franco-allemand demeure certes un des fondements essentiels de la construction
européenne, mais perd ses repères dans le cadre d’une Union Européenne en plein mutation. Et
pourtant, lorsqu’à l’été 1995 Jacques Chirac reprend les essais nucléaires, le chancelier Kohl
déclare devant le Parlement que « le gouvernement fédéral et le gouvernement français ont des
positions différentes sur cette question », mais qu’il n’est pas disposé « à faire quoi que ce soit qui
nuise à cette amitié franco-allemande, car nous avons besoin, comme du pain quotidien, de
l’amitié et du partenariat entre la France et l’Allemagne pour bâtir la maison Europe ». La chose
est entendue : il faudra encore compter dans l’Europe élargie avec les « anciens ».

Bibliographie :
BARIÉTY Jacques, POIDEVIN Raymond, Les relations franco-allemandes (1815-1975), Paris,
éd. Armand Colin, 1977, 373 p.
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BOSSUAT Gérard, L’Europe des Français (1943-1959) : La IVe République aux sources de
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Colin, coll. Synthèse / Histoire, 1998, 96 p.
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janvier 1987, Presses universitaires de Nancy, 1987, 234 p.

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