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Dirk Bustorf, 2011,
Lebendige Überlieferung. Geschichte und Erinnerung der
muslimischen Silt’e Äthiopiens,
Wiesbaden, Harrassowitz Verlag,
Aethiopistische Forschungen 74
Thomas Osmond
!

La première qualité de cet ouvrage réside dans l’existence d’un résumé
détaillé en anglais de près de seize pages, accompagné de différentes
cartes et schémas généalogiques, permettant aux lecteurs non-
germanophones – dont je fais partie – de saisir le cœur de cette enquête
passionnante, rédigée intégralement en allemand.
Cet ouvrage s’attaque à une région peu abordée par la recherche
académique, l’actuelle Silt’e Zone, au nord-est de la région des Southern
Nations, Nationalities and Peoples. Il se distingue par l’habileté de son
auteur à ne pas tomber dans le cadre formel de la plupart des enquêtes
historiques contemporaines sur les « nationalités ethnolinguistiques » de la
fédération multinationale éthiopienne. Près de vingt-cinq ans après la
promulgation de l’actuelle Constitution en 1995, force est de constater
qu’un grand nombre de ces enquêtes privilégie l’histoire et les traditions
culturelles propres à chacune de ces nationalités, en recyclant souvent les
approches fonctionnalistes de l’anthropologie coloniale africaniste. Dans
bien des cas, ces travaux académiques « ethnorégionaux » se bornent à
donner du contenu aux interprétations marxistes de l’ethnie. À l’encontre
de la plupart des récits linéaires sur les « nationalités ethniques » –
qu’elles soient oromo, somali ou encore agaw – cette étude propose un
examen détaillé des différentes mémoires produites autour des construc-
tions diachroniques silt’e, du XIX
e
siècle à la fin de l’occupation italienne en
1941.
Ainsi, l’étude de Dirk Burstorf s’ancre dans une perspective théorique
dynamique en mobilisant les travaux de Schott (1968) ou de Halbwachs

!
Anthropologue, chercheur associé au Centre Français des Études Éthiopiennes.
Annales d’Éthiopie, 2013, 28

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(1985) sur l’étude des constructions mémorielles. L’auteur refuse notam-
ment d’opposer la société silt’e « traditionnelle » ou « authentique », aux
supposées influences « extérieures » de l’Islam régional. L’auteur se garde
de considérer les revendications identitaires de ces dernières décennies –
aboutissant à la reconnaissance institutionnelle de la Silt’e Zone en 2001 –
comme l’expression de la « véritable » histoire de l’ethnie silt’e. La
« conscience historique » (historical consciousness) n’est pas définie dans
cet ouvrage comme un phénomène statique, mais davantage comme un
« concept heuristique », permettant de comprendre les constructions
historiques des Silt’e et la pluralité de leurs « perceptions de l’histoire »
(Geschichtsbild). D’un point de vue méthodologique, la qualité du travail
de Dirk Burstorf repose aussi sur les enquêtes de terrain qu’il a menées
afin de confronter les nombreux récits historiques collectés aux quatre
coins de l’actuelle Silt’e Zone.
Chaque chapitre de l’ouvrage tend à représenter une période spécifique
dont l’auteur dévoile les logiques locales de mobilisation et d’opposition,
déterminant les successives genèses et recompositions historiques des
coalitions silt’e. Au fil des alliances matrimoniales diverses et des coalitions
militaires changeantes, Dirk Burstorf explore les dynamiques historiques
des récits locaux sur l’ascendance chérifienne des pères fondateurs, ou
encore les conflits et rapprochements des fédérations agro-pastorales silt’e
avec les sultanats ou les royaumes chrétiens régionaux. Enfin, en
replaçant ces dynamiques historiques dans les développements plus
récents de la trame identitaire silt’e, le dernier chapitre de l’ouvrage
permet de mieux comprendre les enjeux mémoriels de l’autonomie
politique revendiquée par ces territoires silt’e – mais aussi Wälläne ou
Allaba – de l’ancienne administration régionale guragé, dont ils dépen-
daient jusqu’à l’institutionnalisation du principe des nationalités dans la
Constitution fédérale de 1995.
Peut-être regrettera-t-on que l’auteur n’étende pas davantage son
étude historique aux relations entre traditions orale et écrites (manuscrits
religieux, historiques et administratifs locaux), ou encore aux reconstruc-
tions récentes de l’identité musulmane silt’e, notamment autour de la
réactivation des réseaux historiques avec Harar. Dans le même registre,
l’auteur n’interroge peut-être pas assez les diverses pratiques linguisti-
ques, le silt’enniya n’étant vraisemblablement pas la seule langue utilisée
dans la région – et sa proximité autoproclamée avec le harari ou hadheri-
niya, la langue des élites urbaines de Harar. De plus, cette étude pourtant
critique ne semble pas réussir à se départir de la distinction classique
entre descendances « ethnique » et « chérifienne » au sein des fédérations
silt’e. Par la séparation entre les logiques de la parenté africaine et de la
descendance du Prophète Mohammad qu’elle induit, cette limite empêche
peut-être l’auteur de pleinement saisir les motifs politiques des construc-
tions mémorielles silt’e comme les déclinaisons de l’aînesse territoriale et
musulmane – à travers les tensions récurrentes entre les projets histori-
Comptes-rendus de lecture


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ques valorisant des élites musulmanes réformistes, proches de Harar ou du
Wällo, et des ordres agro-pastoraux locaux, ancrés bien souvent dans des
traditions soufis anciennes, et tissant au fil des siècles des alliances
mouvantes avec les sultanats ou les royaumes chrétiens régionaux.
Ces quelques critiques incitent à creuser les acquis de ce travail en-
thousiasmant. C’est sans doute là le principal mérite de cet ouvrage que
d’aborder ce pilier encore trop délaissé des études historiques éthiopien-
nes, celui de l’histoire des missionnaires de l’Islam et de leurs descen-
dants. En venant compléter les recherches classiques sur les grandes
dynasties chrétiennes de l’Ancien Régime, tout en palliant l’aporie de
l’actuelle entreprise de classification des traditions « ethnonationales »,
l’ouvrage de Dirk Burstorf rappelle que les trames historiques silt’e
mettent en scène ces territoires africains, aux trajectoires mémorielles
ancrées dans le Moyen-Orient. Souhaitons que ce travail sur les traditions
historiques silt’e inaugure la multiplication d’études similaires dans les
espaces hadhiya, oromo, somali ou encore afar de l’actuelle fédération
éthiopienne.