Georges Canguilhem

Qu’est-ce que la psychologie ?
(Conférence prononcée le 18 décembre 1958 au Collège philosophique à Paris. Parue
dans Revue de Métaphysique et de Morale, n1, 1958, Paris!
La question « Qu’est-ce que la psychologie ? » semble plus gênante pour tout psychologue
que ne l’est, pour tout philosophe, la question « Qu’est-ce que la philosophie ? » Car pour la
philosophie, la question de son sens et de son essence la constitue, bien plus que ne la d!init
une rponse " cette question# Le !ait que la question renaisse incessamment, !aute de rponse
satis!aisante, est, pour qui $oudrait pou$oir se dire philosophe, une raison d’humilit et non
une cause d’humiliation# %ais pour la psychologie, la question de son essence ou plus
modestement de son concept, met en question aussi l’e&istence même du psychologue, dans la
mesure o' !aute de pou$oir rpondre e&actement sur ce qu’il est, il lui est rendu bien di!!icile
de rpondre de ce qu’il !ait# (l ne peut alors chercher que dans une e!!icacit tou)ours
discutable la )usti!ication de son importance de spcialiste, importance dont il ne dplairait
pas absolument " tel ou tel qu’elle engendr*t che+ le philosophe un comple&e d’in!riorit#
,n disant de l’e!!icacit du psychologue qu’elle est discutable, on n’entend pas dire qu’elle est
illusoire - on $eut simplement remarquer que cette e!!icacit est sans doute mal !onde, tant
que preu$e n’est pas !aite qu’elle est bien due " l’application d’une science, c’est-"-dire tant
que le statut de la psychologie n’est pas !i& de telle !a.on qu’on la doi$e tenir pour plus et
mieu& qu’un empirisme composite, littrairement codi!i au& !ins d’enseignement# ,n !ait, de
bien des tra$au& de psychologie, on retire l’impression qu’ils mlangent " une philosophie
sans rigueur une thique sans e&igence et une mdecine sans contr/le# 0hilosophe sans
rigueur, parce qu’clectique sous prte&te d’ob)ecti$it - thique sans e&igence, parce
qu’associant des e&priences thologiques elles-mêmes sans critique, celle du con!esseur, de
l’ducateur, du che!, du )uge, etc# - mdecine sans contr/le, puisque des trois sortes de
maladies les plus inintelligibles et les moins curables, maladies de la peau, maladie des ner!s
et maladies mentales, l’tude et le traitement des deu& derni1res ont !ourni de tou)ours " la
psychologie des obser$ations et des hypoth1ses#
2onc il peut sembler qu’en demandant « Qu’est-ce que la psychologie ? » on pose une
question qui n’est ni impertinente ni !utile#
3n a longtemps cherche l’unit caractristique du concept d’une science dans la direction de
son ob)et# L’ob)et dicterait la mthode utilise pour l’tude de ses proprits# %ais c’tait, au
!ond, limiter la science " l’in$estigation d’un donn, " l’e&ploration d’un domaine# Lorsqu’il
est apparu que toute science se donne plus ou moins son donn et s’approprie, de ce !ait, ce
qu’on appelle son domaine, le concept d’une science a progressi$ement !ait da$antage tat de
sa mthode que de son ob)et# 3u plus e&actement, l’e&pression « ob)et de la science » a re.u
un sens nou$eau# L’ob)et de la science ce n’est plus seulement le domaine spci!ique des
probl1mes, des obstacles " rsoudre, c’est aussi l’intention et la $ise du su)et de la science,
c’est le pro)et spci!ique qui constitue comme telle une conscience thorique#
4 la question « Qu’est-ce que la psychologie ? », on peut rpondre en !aisant paraitre l’unit
de son domaine, malgr la multiplicit des pro)ets mthodologiques# C’est " ce type
qu’appartient la rponse brillamment donne par le 0ro!esseur 2aniel Lagache, en 5678, " une
5955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
question pose, en 56:;, par <douard Clapar1de
5
# L’unit de la psychologie est ici cherche
dans sa d!inition possible comme thorie gnrale de la conduite, synth1se de la psychologie
e&primentale, de la psychologie clinique, de la psychanalyse, de la psychologie sociale et de
l’ethnologie#
4 bien regarder pourtant, on se dit que peut-être cette unit ressemble da$antage " un pacte de
coe&istence paci!ique conclu entre pro!essionnels qu’" une essence logique, obtenue par la
r$lation d’une constance dans une $arit de cas# 2es deu& tendances entre lesquelles le
0ro!esseur Lagache cherche un accord solide = la naturaliste >psychologie e&primentale? et
l’humaniste >psychologie clinique?, on a l’impression que la seconde lui para@t peser d’un
poids plus lourd# C’est ce qui e&plique sans doute l’absence de la psychologie animale dans
cette re$ue des parties du litige# Certes, on $oit bien qu’elle est comprise dans la psychologie
e&primentale A qui est en grande partie une psychologie des animau& A mais elle y est
en!erme comme matriel " quoi appliquer la mthode# ,t en e!!et, une psychologie ne peut
être dite e&primentale qu’en raison de sa mthode et non en raison de son ob)et# Bandis que,
en dpit des apparences, c’est par l’ob)et plus que par la mthode qu’une psychologie est dite
clinique, psychanalytique, sociale, ethnologique# Bous ces ad)ecti!s sont indicati!s d’un seul et
même ob)et d’tude = l’homme, être loquace ou taciturne, être sociable ou insociable# 2es
lors, peut-on rigoureusement parler d’une thorie gnrale de la conduite, tant qu’on n’a pas
rsolu la question de sa$oir s’il y a continuit ou rupture entre langage humain et langage
animal, socit humaine et socit animale ? (l est possible que, sur ce point, ce soit non " la
philosophie de dcider, mais " la science, en !ait " plusieurs sciences, y compris la
psychologie# %ais alors la psychologie ne peut pas, pour se d!inir pr)uger de ce dont elle est
appele " )uger# Cans quoi, il est in$itable qu’en se proposant elle-même comme thorie
gnrale de la conduite, la psychologie !asse sienne quelque ide de l’homme# (l !aut alors
permettre " la philosophie de demander " la psychologie d’o' elle tient cette ide et si ce ne
serait pas, au !ond, de quelque philosophie#
Dous $oudrions essayer, parce que nous ne sommes pas un psychologue, d’aborder la
question !ondamentale pose par une $oie oppose, c’est-"-dire de rechercher si c’est ou non
l’unit d’un pro)et qui pourrait con!rer leur unit $entuelle au& di!!rentes sortes de
disciplines dites psychologiques# %ais notre procd d’in$estigation e&ige un recul# Chercher
en quoi des domaines se recou$rent, peut se !aire par leur e&ploration spare et leur
comparaison dans l’actualit >une di+aine d’annes dans le cas du 0ro!esseur Lagache?#
Chercher si des pro)ets se rencontrent demande que l’on dgage le sens de chacun d’eu&, non
pas quand il s’est perdu dans l’automatisme de l’e&cution, mais quand il surgit de la situation
qui le suscite# Chercher une rponse " la question « Qu’est-ce que la psychologie ? » de$ient
pour nous l’obligation d’esquisser une histoire de la psychologie, mais, bien entendu,
considre seulement dans ses orientations, en rapport a$ec l’histoire de la philosophie et des
sciences, une histoire ncessairement tlologique, puisque destine " $hiculer )usqu’" la
question pose le sens originaire suppose des di$erses disciplines, mthodes ou entreprises,
dont la disparate actuelle lgitime cette question#
". #a ps$chologie comme science na%urelle
5
L’unit de la psychologie, 0aris, 0#E#F#, 5676#
G955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
Hlors que psychologie signi!ie tymologiquement science de l’*me, il est remarquable qu’une
psychologie indpendante soit absente, en ide et en !ait, des syst1mes philosophiques de
l’antiquit, o' pourtant la psych, l’*me, est tenue pour un être naturel# Les tudes relati$es "
l’*me s’y trou$ent partages entre la mtaphysique, la logique et la physique# Le trait
aristotlicien De l’Âme est en ralit un trait de biologie gnrale, l’un des crits consacrs "
la physique# 2’apr1s Hristote, et selon la tradition de l’<cole, les Cours de philosophie du
dbut du IJ((e si1cle traitent encore de l’*me dans un chapitre de la 0hysique
G
# L’ob)et de la
physique c’est le corps naturel et organis ayant la $ie en puissance, donc la physique traite de
l’*me comme !orme du corps $i$ant, et non comme substance spare de la mati1re# 2e ce
point de $ue, une tude des organes de la connaissance, c’est-"-dire des sens e&trieurs >les
cinq sens usuels? et des sens intrieurs >sens commun, !antaisie, mmoire?, ne di!!1re en rien
de l’tude des organes de la respiration ou de la digestion# L’*me est un ob)et naturel d’tude,
une !orme dans la hirarchie des !ormes, même si sa !onction essentielle est la connaissance
des !ormes# La science de l’*me est une pro$ince de la physiologie, en son sens originaire et
uni$ersel de thorie de la nature#
C’est " cette conception antique que remonte, sans rupture, un aspect de la psychologie
moderne = la psycho-physiologie A considre longtemps comme psycho-neurologie
e&clusi$ement >mais au)ourd’hui, en outre, comme psycho-endocrinologie? A et la psycho-
pathologie comme discipline mdicale# Cous ce rapport, il ne parait pas super!lu de rappeler
qu’a$ant les deu& r$olutions qui ont permis l’essor de la physiologie moderne, celle de
Kar$ey et celle de La$oisier, une r$olution de non moindre importance que la thorie de la
circulation ou de la respiration est due " Galien, lorsqu’il tablit, cliniquement et
e&primentalement apr1s les mdecins de l’<cole d’Hle&andrie, Krophile et <rasistrate,
contre la doctrine aristotlicienne, et con!ormment au& anticipations d’Hlcmon,
d’Kippocrate et de 0laton, que c’est le cer$eau et non le cLur qui est l’organe de la sensation
et du mou$ement, et le si1ge de l’*me# Galien !onde $ritablement une !iliation ininterrompue
de recherches, pneumatologie empirique durant des si1cles, dont la pi1ce !ondamentale est la
thorie des esprits animau&, dcouronne et relaye " la !in du IJ(((e si1cle par l’lectro-
neurologie# Quoique dcidment pluraliste dans sa conception des rapports entre !onctions
psychiques et organes encphaliques, Gall proc1de directement de Galien et domine, malgr
ses e&tra$agances, toutes les recherches sur les localisations crbrales, pendant les soi&ante
premi1res annes du I(Ie si1cle, )usqu’" Mroca inclusi$ement#
,n somme, comme psycho-physiologie et psycho-pathologie, la psychologie d’au)ourd’hui
remonte tou)ours au ((e si1cle#
"". #a ps$chologie comme science de la sub&ec%i'i%é
Le dclin de la physique aristotlicienne, au IJ((e si1cle, marque la !in de la psychologie
comme para-physique, comme science d’un ob)et naturel, et corrlati$ement la naissance de
la psychologie comme science de la sub)ecti$it#
G
C!# Ccipion 2u 0lei&# Corps de 0hilosophie contenant la Logique, la 0hysique, la %taphysique et l’<thique#
5;:;, Gen1$e#
:955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
Les $rais responsables de l’a$1nement de la psychologie moderne, comme science du su)et
pendant, ce sont les physiciens mcanistes du IJ((e si1cle
:
#
Ci la ralit du monde n’est plus con!ondue a$ec le contenu de la perception, si la ralit est
obtenue et pose par rduction des illusions de l’e&prience sensible usuelle, le dchet
qualitati! de cette e&prience engage, du !ait qu’il est possible comme !alsi!ication du rel, la
responsabilit propre de l’esprit, c’est-"-dire du su)et de l’e&prience, en tant qu’il ne
s’identi!ie pas a$ec la raison mathmaticienne et mcanicienne, instrument de la $rit et
mesure de la ralit#
%ais cette responsabilit est, au& yeu& du physicien, une culpabilit# La psychologie se
constitue donc comme une entreprise de disculpation de l’esprit# Con pro)et est celui d’une
science qui, !ace " la physique, e&plique pourquoi l’esprit est par nature contraint de tromper
d’abord la raison relati$ement " la ralit# La psychologie se !ait physique du sens e&terne,
pour rendre compte des contresens dont la physique mcaniste inculpe l’e&ercice des sens
dans la !onction de connaissance#
H A La physique du sens e&terne A
La psychologie, science de la sub)ecti$it, commence donc comme psychophysique pour deu&
raisons# 0remi1rement, parce qu’elle ne peut pas être moins qu’une physique pour être prise
au srieu& par les physiciens# 2eu&i1mement, parce qu’elle doit chercher dans une nature,
c’est-"-dire dans la structure du corps humain, la raison d’e&istence des rsidus irrels de
l’e&prience humaine#
%ais ce n’est pas l" pour autant, un retour de la conception antique d’une science de l’*me,
branche de la physique# La nou$elle physique est un calcul# La psychologie tend " l’imiter#
,lle cherchera " dterminer des constantes quantitati$es de la sensation et des relations entre
ces constantes#
2escartes et %alebranche sont ici les che!s de !ile# 2ans les Règles pour la direction de
l’esprit >I((?, 2escartes propose la rduction des di!!rences qualitati$es entre donnes
sensorielles " une di!!rence de !igures gomtriques# (l s’agit ici des donnes sensorielles en
tant qu’elles sont, au sens propre du terme, les in!ormations d’un corps par d’autres corps - ce
qui est in!orm par les sens e&ternes, c’est un sens interne « la !antaisie, qui n’est rien autre
chose qu’un corps rel et !igur »# 2ans la N1gle I(J, 2escartes traite e&pressment de ce
que Oant appellera la grandeur intensi$e des sensations >Critique de la Raison pure,
analytique transcendantale, anticipation de la perception? = les comparaisons entre lumi1res,
entre sons, etc# ne peu$ent être con$erties en rapports e&acts que par analogie a$ec l’tendue
du corps !igur# Ci l’on a)oute que 2escartes, s’il n’est pas " proprement parler l’in$enteur du
terme et du concept de r!le&e, a nanmoins a!!irm la constance de la liaison entre
l’e&citation et la raction, on $oit qu’une psychologie, entendue comme physique
mathmatique du sens e&terne, commence a$ec lui pour aboutir " Fechner, gr*ce au secours
de physiologistes comme Kermann Kelmholt+ A malgr et contre les rser$es Pantiennes,
critiques " leur tour par Kerbart#
:
C!# Hron GurQitsch, « 2$eloppement historique de la Gestalt-0sychologie », in Bhal1s, ((e anne, 56:R, p#
5;8-58R#
7955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
Cette $arit de psychologie est largie par Sundt au& dimensions d’une psychologie
e&primentale, soutenue dans ses tra$au& par l’espoir de !aire appara@tre, dans les lois des
« !aits de conscience », un dterminisme analytique du même type que celui dont la
mcanique et la physique laissent esprer " toute science l’uni$erselle $alidit#
Fechner est mort en 5TT8, deu& ans a$ant la th1se de Mergson, Essai sur les données
immédiates de la conscience >5TT6?# Sundt est mort en 56GU, ayant !orm bien des disciples
dont quelques-uns sont encore $i$ants, et non sans a$oir assiste au& premi1res attaques des
psychologues de la Forme contre la physique analytique, " la !ois e&primentale et
mathmatique, du sens e&terne, con!ormment au& obser$ations de ,hren!els sur les qualits
de !orme >Üer !estaltqualit"ten, 5T6U?, obser$ations elles-mêmes apparentes au& analyses
de Mergson sur les totalits per.ues, comme des !ormes organiques dominant leurs parties
supposes >Essai, chap# ((?#
M A La science du sens interne A
%ais la science de la sub)ecti$it ne se rduit pas " l’laboration d’une physique du sens
e&terne, elle se propose et se prsente comme la science de la conscience de soi ou la science
du sens interne# C’est du IJ(((e si1cle que date le terme de 0sychologie, ayant le sens de
science du moi >Sol!!?# Boute l’histoire de cette psychologie peut s’crire comme celle des
contresens dont les #éditations de 2escartes ont t l’occasion, sans en porter la
responsabilit#
Quand 2escartes, au dbut de la #éditation (((, consid1re son « intrieur » pour t*cher de se
rendre plus connu et plus !amilier " lui-même, cette considration $ise la 0ense# L’intrieur
cartsien, conscience de l’Ego cogito, c’est la connaissance directe que l’*me a d’elle-même,
en tant qu’entendement pur# Les #éditations sont nommes par 2escartes mtaphysiques
parce qu’elles prtendent atteindre directement la nature et l’essence du Ve pense dans la saisie
immdiate de son e&istence# La mditation cartsienne n’est pas une con!idence personnelle#
La r!le&ion qui donne " la connaissance du %oi la rigueur et l’impersonnalit des
mathmatiques n’est pas cette obser$ation de soi que les spiritualistes, au dbut du I(Ie
si1cle, ne craindront pas de !aire patronner par Cocrate, a!in que %# 0ierre-0aul Noyer-Collard
puisse donner " Dapolon (er l’assurance que le Connais-toi, le Cogito et l’(ntrospection
!ournissent au tr/ne et " l’autel leur !ondement ine&pugnable#
L’intrieur cartsien n’a rien de commun a$ec le sens interne des aristotliciens « qui con.oit
ses ob)ets intrieurement et au-dedans de la tête »
7
et dont on a $u que 2escartes le tient pour
un aspect du corps >N1gle I(((?# C’est pourquoi 2escartes dit que l’*me se conna@t
directement et plus aisment que le corps# C’est l" une a!!irmation dont on ignore trop
sou$ent l’intention polmique e&plicite, car selon les aristotliciens l’*me ne se r!le&e pas
directement# « La connaissance de l’*me n’est point directe, mais seulement par r!le&ion# Car
l’*me est semblable " l’Lil qui $oit tout et ne peut se $oir soi-même que par r!le&ion comme
dans un miroir W###X et l’*me pareillement ne se $oit et ne se conna@t que par r!le&ion et par
reconnaissance de ses e!!ets »
R
# Bh1se qui suscite l’indignation de 2escartes, lorsque Gassendi
la reprend dans ses ob)ections contre la #éditation (((, et " laquelle il rpond = « Ce n’est
point l’Lil qui se $oit lui-même, ni le miroir, mais bien l’esprit, lequel seul r!le&e et le
miroir, et l’Lil et soi-même »#
7
Ccipion 2u 0lei&, op# cit#, 0hysique, p# 7:6#
R
(bid# p# :R:#
R955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
3r cette rplique dcisi$e ne $ient pas " bout de cet argument scolastique# %aine de Miran le
tourne une !ois de plus contre 2escartes dans le #émoire sur la décomposition de la pensée#
H# Comte l’in$oque contre la possibilit de l’introspection, c’est-"-dire contre cette mthode
de connaissance de soi que 0ierre-0aul Noyer-Collard emprunte " Neid pour !aire de la
psychologie la propdeutique scienti!ique de la mtaphysique, en )usti!iant par la $oie
e&primentale les th1ses traditionnelles du substantialisme spiritualiste
;
# Cournot même, dans
sa sagacit, ne ddaigne pas de reprendre l’argument " l’appui de l’ide que l’obser$ation
psychologique concerne da$antage la conduite d’autrui que le moi de l’obser$ateur, que la
psychologie s’apparente da$antage " la sagesse qu’" la science et qu’ « il est de la nature des
!aits psychologiques de se traduire en aphorismes plut/t qu’en thor1mes »
8
#
C’est que l’on a mconnu l’enseignement de 2escartes " la !ois en constituant, contre lui une
psychologie empirique comme histoire naturelle du moi A de LocPe " Nibot, " tra$ers
Condillac, les (dologues !ran.ais et les Etilitaristes anglais A et en constituant, d’apr1s lui,
croyait-on, une psychologie rationnelle !onde sur l’intuition d’un %oi substantiel#
Oant garde encore au)ourd’hui la gloire d’a$oir tabli que si Sol! a pu baptiser ces nou$eau-
ns postcartsiens >$sychologia empirica, 58:G - $sychologia rationalis, 58:7?, il n’a pas
pour autant russi " !onder leurs prtentions " la lgitimit# Oant montre que, d’une part, le
sens interne phnomnal n’est qu’une !orme de l’intuition empirique, qu’il tend " se
con!ondre a$ec le temps, que, d’autre part, le moi, su)et de tout )ugement d’aperception, est
une !onction d’organisation de l’e&prience, mais dont il ne saurait y a$oir de science
puisqu’il est la condition transcendantale de toute science# Les $remiers principes
métaphysiques de la %cience de la &ature >58T;? contestent " la psychologie la porte d’une
science, soit " l’image des mathmatiques, soit " l’image de la physique# (l n’y a pas de
psychologie mathmatique possible, au sens o' il e&iste une physique mathmatique# %ême si
on applique au& modi!ications du sens interne, en $ertu de l’anticipation de la perception
relati$e au& grandeurs intensi$es, les mathmatiques du continu, on n’obtiendra rien de plus
important que ne le serait une gomtrie borne " l’tude des proprits de la ligne droite# (l
n’y a pas non plus de psychologie e&primentale au sens o' la chimie se constitue par l’usage
de l’analyse et de la synth1se# Dous ne pou$ons ni sur nous-mêmes, ni sur autrui, nous li$rer "
des e&priences# ,t l’obser$ation interne alt1re son ob)et# Jouloir se surprendre soi-même
dans l’obser$ation de soi conduirait " l’alination# La psychologie ne peut donc être que
descripti$e# Ca place $ritable est dans une Hnthropologie, comme propdeutique " une
thorie de l’habilet et de la prudence, couronne par une thorie de la sagesse#
C - La science du sens intime -
Ci l’on appelle psychologie classique celle qu’on entend r!uter, il !aut dire qu’en psychologie
il y a tou)ours des classiques pour quelqu’un# Les (dologues, hritiers des sensualistes,
pou$aient tenir pour classique la psychologie cossaise qui ne pr/nait comme eu& une
mthode inducti$e que pour mieu& a!!irmer, contre eu&, la substantialit de l’esprit# %ais la
psychologie atomistique et analytique des sensualistes et des (dologues, a$ant d’être re)ete
comme psychologie classique par les thoriciens de la !estaltpsychologie, tait d)" tenue
pour telle par un psychologue romantique comme %aine de Miran# 0ar lui, la psychologie
de$ient la technique du Vournal intime et la science du sens intime# La solitude de 2escartes
c’tait l’asc1se d’un mathmaticien# La solitude de %aine de Miran, c’est l’oisi$et d’un sous-
;
Cours de $hilosophie positi'e# 5e Le.on#
8
Essai sur (es )ondements de nos connaissances, 5TR5,Y :85-:8;
;955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
pr!et# Le Ve pense cartsien !onde la pense en soi# Le Ve $eu& biranien !onde la conscience
pour soi, contre l’e&triorit, 2ans son bureau cal!eutr, %aine de Miran dcou$re que
l’analyse psychologique ne consiste pas " simpli!ier mais " compliquer, que le !ait psychique
primiti! n’est pas un lment, mais d)" un rapport, que ce rapport est $cu dans l’e!!ort# (l
par$ient " deu& conclusions inattendues pour un homme dont les !onctions sont d’autorit,
c’est-"-dire de commandement = la conscience requiert le con!lit d’un pou$oir et d’une
rsistance - l’homme n’est pas, comme l’a pense Monald, une intelligence ser$ie par des
organes, mais une organisation $i$ante ser$ie par une intelligence# (l est ncessaire " l’*me
d’être incarne, et donc il n’y a pas de psychologie sans biologie# L’obser$ation de soi ne
dispense pas du recours " la physiologie du mou$ement $olontaire, ni " la pathologie de
l’a!!ecti$it# La situation de %aine de Miran est unique, entre les deu& Noyer-Collard# (l a
dialogu a$ec le doctrinaire et il a t )ug par le psychiatre# Dous a$ons de %aine de Miran
une 0romenade a$ec %# Noyer-Collard dans les )ardins du Lu&embourg, et nous a$ons de
Hntoine-Hthanase Noyer-Collard, !r1re cadet du prcdent, un ,&amen de La 2octrine de
%aine de Miran
T
# Ci %aine de Miran n’a$ait pas lu et discut Cabanis >Rapports du physique
et du moral de l’homme, 586T?, s’il n’a$ait lu et discut Michat >Recherches sur la *ie et la
#ort, 5TUU?, l’histoire de la psychologie pathologique l’ignorerait, ce qu’elle ne peut# Le
second Noyer-Collard, est apr1s 0inel et a$ec ,squirol, un des !ondateurs de l’<cole !ran.aise
de psychiatrie#
0inel a$ait plaid pour l’ide que les alins sont " la !ois des malades comme les autres, ni
possds, ni criminels, et di!!rents des autres, donc de$ant être soignes sparment des autres
et sparment selon les cas dans des ser$ices hospitaliers spcialises# 0inel a !ond la
mdecine mentale comme discipline indpendante, " partir de l’isolement thrapeutique des
ali1nes " Micêtre et " la Calpêtri1re# Noyer-Collard imite 0inel " la %aison Dationale de
Charenton, dont il de$ient le mdecin-che! en 5TUR, l’anne même ou ,squirol soutient sa
th1se de mdecine sur les 0assions considres comme causes, sympt/mes et moyens curati!s
de l’alination mentale# ,n 5TG5, Noyer-Collard de$ient pro!esseur de mdecine lgale " la
Facult de %decine de 0aris, puis en 5TG5, premier titulaire de la chaire de mdecine
mentale# Noyer-Collard et ,squirol ont eu comme l1$e Calmeil qui a tudi la paralysie che+
les alins, Mayle qui a reconnu et isole la paralysie gnrale, Fli& Joisin qui a cr l’tude
de l’arriration mentale che+ les en!ants# ,t c’est " la Calpêtri1re qu’apr1s 0inel, ,squirol,
Lelut, Maillarger et Falret, entre autres, Charcot de$ient, en 5T;G, che! d’un ser$ice dont les
tra$au& seront sui$is par Bhodule Nibot, 0ierre Vanet, le Cardinal %ercier et Cigmund Freud#
Dous a$ions $u la psycho-pathologie commencer positi$ement " Galien, nous la $oyons
aboutir " Freud, crateur en 5T6; du terme de psychoanalyse# La psycho-pathologie ne s’est
pas d$eloppe sans rapport au& autres disciplines psychologiques# 2u !ait des recherches de
Miran, elle contraint la philosophie " se demander, depuis plus d’un si1cle, auquel des deu&
Noyer-Collard elle doit emprunter l’ide qu’il !aut se !aire de la psychologie# Hinsi la psycho-
pathologie est-elle " la !ois )uge et parti au dbat ininterrompu dont la mtaphysique a lgu la
direction " la psychologie, sans d’ailleurs renoncer " y dire son mot, sur les rapports du
physique et du psychique# Ce rapport a t longtemps !ormul comme somato-psychique
a$ant de de$enir psycho-somatique# Ce ren$ersement est le même d’ailleurs que celui qui
s’est opr dans la signi!ication donne " l’inconscient# Ci l’on identi!ie psychisme et
conscience - en s’autorisant de 2escartes, " tort ou " raison A l’inconscient est d’ordre
physique# Ci l’on pense que du psychique peut-être inconscient, la psychologie ne se rduit
pas " la science de la conscience# Le psychique n’est plus seulement ce qui est cach, mais ce
qui se cache, ce qu’on cache, il n’est plus seulement l’intime, mais aussi - selon un terme
T
0ubli par son !ils Kyacinthe Noyer-Collard >dans les +nales #édico-$sychologiques, 5T7:, t# ((# p# 5?#
8955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
repris par Mossuet au& mystiques - l’abyssal# La psychologie n’est plus seulement la science
de l’intimit, mais la science des pro!ondeurs de l’*me#
""". #a ps$chologie comme science des réac%ions e% du compor%emen%
,n proposant de d!inir l’homme comme organisation $i$ante ser$ie par une intelligence,
%aine de Miran marquait d’a$ance A mieu&, semble-t-il, que Gall, d’apr1s lequel, selon Lelut,
« l’homme n’est plus une intelligence, mais une $olont ser$ie par des organes »
6
A le terrain
sur lequel allait se constituer au I(Ie si1cle une nou$elle psychologie# %ais, en même temps,
il lui assignait ses limites, puisque, dans son +nthropologie, il situait la $ie humaine entre la
$ie animale et la $ie spirituelle#
Le I(Ie si1cle $oit se constituer, " c/te de la psychologie comme pathologie ner$euse et
mentale, comme physique du sens e&terne, comme science du sens interne et du sens intime,
une biologie du comportement humain# Les raisons de cet a$1nement nous semblent être les
sui$antes# 2’abord des raisons scienti!iques, sa$oir la constitution d’une Miologie comme
thorie gnrale des relations entre les organismes et les milieu&, et qui marque la !in de la
croyance en l’e&istence d’un r1gne humain spar - ensuite, des raisons techniques et
conomiques, sa$oir le d$eloppement d’un rgime industriel orientant l’attention $ers le
caract1re industrieu& de l’esp1ce humaine, et qui marque la !in de la croyance en la dignit de
la pense spculati$e - en!in, des raisons politiques qui se rsument dans la !in de la croyance
au& $aleurs de pri$il1ge social et dans la di!!usion de l’galitarisme = la conscription et
l’instruction publique de$enant a!!aire d’tat, la re$endication d’galit de$ant les charges
militaires et les !onctions ci$iles >" chacun selon son tra$ail, ou ses Lu$res, ou ses mrites?
est le !ondement rel, quoique sou$ent inaper.u, d’un phnom1ne propre au& socits
modernes = la pratique gnralise de l’e&pertise, au sens large, comme dtermination de la
comptence et dpistage de la simulation#
3r, ce qui caractrise, selon nous, cette psychologie des comportements, par rapport au&
autres types d’tudes psychologiques, c’est son incapacit constitutionnelle " saisir et "
e&hiber dans la clart son pro)et instaurateur# Ci, parmi les pro)ets instaurateurs de certains
types antrieurs de psychologie, certains peu$ent passer pour des contresens philosophiques,
ici, par contre, tout rapport " une thorie philosophique tant re!us, se pose la question de
sa$oir d’o' une telle recherche psychologique peut bien tirer son sens# ,n acceptant de
de$enir, sur le patron de la biologie, une science ob)ecti$e des aptitudes, des ractions et du
comportement, cette psychologie et ces psychologues oublient totalement de situer leur
comportement spci!ique par rapport au& circonstances historiques et au& milieu& sociau&
dans lesquels ils sont am1nes " proposer leurs mthodes ou techniques et " !aire accepter leurs
ser$ices#
Diet+sche, esquissant la psychologie du psychologue au I(Ie si1cle crit = « Dous,
psychologues de l’a$enir W###X, nous considrons presque comme un signe de dgnrescence
l’instrument qui $eut se conna@tre lui-même, nous sommes les instruments de la connaissance
et nous $oudrions a$oir toute la naZ$et et la pr$ision d’un instrument, donc nous ne de$ons
6
Qu’est-ce que la phrénologie ? ou Essai sur la signi)ication et la 'aleur des systèmes de psychologie en
général et de celui de Call en particulier, 0aris 5T:;, p# 7U5#
T955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
pas nous analyser nous-mêmes, nous conna@tre »
5U
# <tonnant malentendu et combien
r$lateur [ Le psychologue ne $eut être qu’un instrument, sans chercher " sa$oir de qui ou de
quoi il est l’instrument# Diet+sche a$ait sembl mieu& inspir lorsque, au dbut de la
!énéalogie de la #orale, il s’tait pench sur l’nigme que reprsentent les psychologues
anglais, c’est-"-dire les utilitaristes, proccups de la gen1se des sentiments morau&# (l se
demandait alors ce qui a$ait pouss les psychologues dans la direction du cynisme, dans
l’e&plication des conduites humaines par l’intrêt, l’utilit, et par l’oubli de ces moti$ations
!ondamentales# ,t $oil" que de$ant la conduite des psychologues du I(Ie si1cle, Diet+sche
renonce " tout cynisme par pro$ision, c’est-"-dire " toute lucidit [
L’ide d’utilit, comme principe d’une psychologie, tenait " la prise de conscience
philosophique de la nature humaine comme puissance d’arti!ice >Kume, MurPe?, plus
prosaZquement " la d!inition de l’homme comme !abricant d’outils >Les ,ncyclopdistes,
Hdam Cmith, FranPlin?# %ais le principe de la psychologie biologique du comportement ne
para@t pas s’être dgag, de la même !a.on, d’une prise de conscience philosophique e&plicite,
sans doute parce qu’il ne peut être mis en Lu$re qu’" la condition de rester in!ormul# Ce
principe c’est la d!inition de l’homme lui-même comme outil# 4 l’utilitarisme, impliquant
l’ide de l’utilit pour l’homme, l’ide de l’homme )uge de l’utilit, a succd
l’instrumentalisme, impliquant l’ide d’utilit de l’homme, l’ide de l’homme comme moyen
d’utilit# L’intelligence n’est plus ce qui !ait les organes et s’en sert, mais ce qui sert les
organes# ,t ce n’est pas impunment que les origines historiques de la psychologie de raction
doi$ent être cherches dans les tra$au& suscits par la dcou$erte de l’quation personnelle
propre au& astronomes utilisant le tlescope >%asPelyne, 586;?# L’homme a t tudi
d’abord comme instrument de l’instrument scienti!ique a$ant de l’être comme instrument de
tout instrument#
Les recherches sur les lois de l’adaptation et de l’apprentissage, sur le rapport de
l’apprentissage et des aptitudes, sur la dtection et la mesure des aptitudes, sur les conditions
du rendement et de la producti$it >qu’il s’agisse d’indi$idus ou de groupes? A recherches
insparables de leurs applications " la slection ou " l’orientation A admettent toutes un
postulat implicite commun = la nature de l’homme est d’être un outil, sa $ocation c’est d’être
mis " sa place, " sa t*che#
Mien entendu, Diet+sche a raison de dire que les psychologues $eulent être les « instruments
naZ!s et prcis » de cette tude de l’homme# (ls se sont e!!orcs de par$enir " une connaissance
ob)ecti$e, même si le dterminisme qu’ils recherchent dans les comportements n’est plus
au)ourd’hui le dterminisme de type neQtonien, !amilier au& premiers physiciens du I(Ie
si1cle, mais plut/t un dterminisme statistique, progressi$ement assis sur les rsultats de la
biomtrie# %ais en!in quel est le sens de cet instrumentalisme " la seconde puissance? Qu’est-
ce qui pousse ou incline les psychologues " se !aire, parmi les hommes, les instruments d’une
ambition de traiter l’homme comme un instrument ?
2ans les autres types de psychologie, l’*me ou le su)et, !orme naturelle ou conscience
d’intriorit, est le principe qu’on se donne pour )usti!ier en $aleur une certaine ide de
l’homme en rapport a$ec la $rit des choses# %ais pour une psychologie o' le mot *me !ait
!uir et le mot conscience, rire, la $rit de l’homme est donne dans le !ait qu’il n’y a plus
d’ide de l’homme, en tant que $aleur di!!rente de celle d’un outil# 3r il !aut reconna@tre que
pour qu’il puisse être question d’une ide d’outil, il !aut que toute ide ne soit pas mise au
rang d’outil, et que pour pou$oir attribuer un outil quelque $aleur, il !aut prcis1rent que toute
5U
,a 'olonté de puissance, trad# Mianquis, li$re (((, Y ::R#
6955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
$aleur ne soit pas celle d’un outil dont la $aleur subordonne consiste " en procurer quelque
autre# Ci donc, le psychologue ne puise pas son pro)et de psychologie dans une ide de
l’homme, croit-il pou$oir le lgitimer par son comportement d’utilisation de l’homme ? Dous
disons bien = par son comportement d’utilisation, malgr deu& ob)ections possibles# 3n peut
nous !aire remarquer, en e!!et, dune part, que ce type de psychologie n’ignore pas la
distinction entre la thorie et l’application, d’autre part, que l’utilisation n’est pas le !ait du
psychologue, mais de celui ou de ceu& qui lui demandent des rapports ou des diagnostics#
Dous rpondrons qu’" moins de con!ondre le thoricien de la psychologie et le pro!esseur de
psychologie, on doit reconna@tre que le psychologue contemporain est, le plus sou$ent, un
praticien pro!essionnel dont la « science » est tout enti1re inspire par la recherche de « lois »
de l’adaptation " un milieu socio-technique A et non pas " un milieu naturel A ce qui con!1re
tou)ours " ses oprations de « mesure » une signi!ication d’apprciation et une porte
d’e&pertise# 2e sorte que le comportement du psychologue du comportement humain en!erme
quasi-obligatoirement une con$iction de supriorit, une bonne conscience dirigiste, une
mentalit de manager des relations de l’homme a$ec l’homme, et c’est pourquoi il !aut en
$enir " la question cynique = qui dsigne les psychologues comme instruments de
l’instrumentalisme ? 4 quoi reconna@t-on ceu& des hommes qui sont dignes d’assigner "
l’homme-instrument son r/le et sa !onction ? Qui oriente les orientateurs ?
Dous ne nous pla.ons pas, cela $a de soi, sur le terrain des capacits et de la technique# Qu’il
y ait de bons ou de mau$ais psychologues, c’est-"-dire des techniciens habiles apr1s
apprentissage ou mal!aisants par sottise non sanctionne par la loi, ce n’est pas la question# La
question c’est qu’une science, ou une technique scienti!ique ne contiennent d’elles-mêmes
aucune ide qui leur con!1re leur sens# 2ans son -ntroduction . la $sychologie, 0aul
Guillaume a !ait la psychologie de l’homme soumis " une preu$e de test# Le test se d!end
contre une telle in$estigation, il craint qu’on n’e&erce sur lui une action# Guillaume $oit dans
cet tat d’esprit une reconnaissance implicite de l’e!!icacit du test# %ais on pourrait y $oir
aussi bien un embryon de psychologie du testeur# La d!ense du test c’est la rpugnance " se
$oir trait comme un insecte, par un homme " qui il ne reconna@t aucune autorit pour lui dire
ce qu’il est et ce qu’il doit !aire# « Braiter comme un insecte », le mot est de Ctendhal qui
l’emprunte " Cu$ier
55
# ,t si nous traitions le psychologue comme un insecte - si nous
appliquions, par e&emple, au morne et insipide Oinsey la recommandation de Ctendhal ?
Hutrement dit, la psychologie de raction et de comportement, au I(Ie et au IIe si1cles, a
cru se rendre indpendante, en se sparant de toute philosophie, c’est-"-dire de la spculation
qui cherche une ide de l’homme en regardant au-del" des donnes biologiques et
sociologiques# %ais cette psychologie ne peut pas $iter la rcurrence de ses rsultats sur le
comportement de ceu& qui les obtiennent# ,t la question « Qu’est-ce que la psychologie ? »,
dans la mesure o' on interdit " la philosophie d’en chercher la rponse, de$ient « 3' $eulent
en $enir les psychologues en !aisant ce qu’ils !ont ? Hu nom de quoi se sont-ils institus
psychologues ? » Quand Gdon recrute le commando d’(sralites " la tête duquel il reconduit
les %adianites au-del" du Vourdain >,a /ile = Vuges, Li$re J((?, il utilise un test " deu&
degrs qui lui permet de ne retenir d’abord que di& mille hommes sur trente deu& mille, puis
trois cents sur di& mille# %ais ce test doit " l’<ternel et la !in de son utilisation et le procd
de slection utilis# 0our slectionner un slectionneur, il !aut normalement transcender le
plan des procds techniques de slection# 2ans l’immanence de la psychologie scienti!ique la
55
« Hu lieu de haZr le petit libraire du bourg $oisin qui $end l’Hlmanach populaire, disais-)e " mon ami %# de
Nan$ille, applique+-lui le rem1de indiqu par le cl1bre Cu$ier - traite+-le comme un insecte# Cherche+ quels
sont ses moyens de subsistance, essaye+ de de$iner ses mani1res de !aire l’amour » >#émoires d’un 0ouriste,
Calmann-L$y, tome ((, p# G:?#
5U955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?
question reste = qui a, non pas la comptence, mais la mission d’être psychologue ? La
psychologie repose bien tou)ours sur un ddoublement, mais ce n’est plus celui de la
conscience, selon les !aits et les normes que comporte l’ide de l’homme, c’est celui d’une
masse de « su)ets » et d’une lite corporati$e de spcialistes s’in$estissant eu&-mêmes de leur
propre mission#
Che+ Oant et che+ %aine de Miran, la psychologie se situe dans une Hnthropologie, c’est-"-
dire, malgr l’ambiguZt, au)ourd’hui !ort " la mode, de ce terme, dans une philosophie# Che+
Oant la thorie gnrale de l’habilet humaine reste en rapport a$ec une thorie de la sagesse#
La psychologie instrumentaliste se prsente, elle, comme une thorie gnrale de l’habilet,
hors de toute r!rence " la sagesse# Ci nous ne pou$ons pas d!inir cette psychologie par une
ide de l’homme, c’est-"-dire situer la psychologie dans la philosophie, nous n’a$ons pas le
pou$oir, bien entendu, d’interdire " qui que ce soit de se dire psychologue et d’appeler
psychologie ce qu’il !ait# %ais nul ne peut da$antage interdire " la philosophie de continuer "
s’interroger sur le statut mal d!ini de la psychologie, mal d!ini du c/t des sciences comme
du c/t des techniques# La philosophie se conduit, ce !aisant, a$ec sa naZ$et constituti$e, si
peu semblable " la niaiserie quelle n’e&clut pas un cynisme pro$isoire, et qui l’am1ne " se
retourner, une !ois de plus, du c/t populaire, c’est-"-dire du c/t nati! des non-spcialistes#
C’est donc tr1s $ulgairement que la philosophie pose " la psychologie la question = dites-moi "
quoi $ous tende+, pour que )e sache ce que $ous êtes ? %ais le philosophe peut aussi
s’adresser au psychologue sous la !orme A une !ois n’est pas coutume A d’un conseil
d’orientation, et dire = quand on sort de la Corbonne par la rue Caint-Vacques, on peut monter
ou descendre - si l’on $a en montant, on se rapproche du 0anthon qui est le Conser$atoire de
quelques grands hommes, mais si on $a en descendant an se dirige s\rement $ers la 0r!ecture
de 0olice#
55955 - Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?

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