You are on page 1of 4

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1
1/4
Espirito Santo : la déroute d’une famille
«princière» dans le Portugal républicain
PAR PHILIPPE RIÈS
ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 12 JUILLET 2014
Le nom Espirito Santo a fait cette semaine le tour
de la planète financière, les difficultés de la banque
familiale BES, première du Portugal et dont le Crédit
agricole est le deuxième actionnaire, menaçant le
calme précaire régnant sur les marchés. Histoire
exemplaire des dérives d'une petite oligarchie politico-
financière.
Le patriarche Ricardo Salgado © DR
Comme Agnelli en Italie, aux plus belles heures de la
Fiat, le nom Espirito Santo évoquait au Portugal une
famille princière prenant ses aises dans les corridors du
pouvoir républicain. L’empire financier, commercial
et immobilier vacillant, dont le joyau est encore (pour
combien de temps ?) la banque BES, première du pays
par la taille du bilan, a nourri généreusement plusieurs
centaines d’héritiers, habitués à mener grand train.
Mais une désastreuse aventure angolaise, conduite par
le patriarche, Ricardo Espirito Santo Silva Salgado,
frappe la famille dans sa réputation et au portefeuille,
au point qu’elle pourrait perdre une deuxième fois
« sa » banque, que la nationalisation de 1975 lui avait
arrachée.
Jeudi 10 juillet, la bourse de Lisbonne a connu une
journée noire et le niveau d’inquiétude est remonté
brutalement sur les marchés internationaux d’actions
et d’obligations, après la confirmation de l’incapacité
de filiales de ESFG, la holding qui détient un quart
du capital de la Banco Espirito Santo, à faire face
aux prochaines échéances de leur dette (notamment
la banque privée installée en Suisse), contraignant
même le Fonds monétaire international à y aller de
son communiqué. La cotation de l’action BES, dont
le cours a été divisé par deux depuis le début des
difficultés, a été suspendue à la bourse de Lisbonne.
Pour le Crédit agricole, deuxième actionnaire de BES
avec près de 15 % du capital, c’est une fois de plus
une sortie hors des frontières de l’Hexagone qui tourne
mal, même si la banque verte n’est pas exposée à un
risque de même ampleur qu’en Grèce, où l’épisode
Emporiki lui avait coûté au total quelque 10 milliards
d’euros.
Pour la Banque du Portugal, qui semble avoir
enfin pris la mesure du danger pour la stabilité
financière d’un pays sortant tout juste de trois
années de « redressement », sous la houlette de la
Troïka UE-FMI-BCE, c’est le quatrième scandale
bancaire, après les affaires BPP, BCP et BPN,
ce qui souligne à nouveau la piètre performance
de la surveillance bancaire portugaise, quand Vitor
Constancio, aujourd’hui numéro deux de la BCE,
en était le responsable (lire ici). Et le contribuable
portugais, déjà étrillé par la crise, a quelques raisons
d’être inquiet à la perspective de devoir payer pour les
turpitudes des « Messieurs de la famille ».
À l’origine des difficultés du Grupo Espirito Santo
(GES), la filiale bancaire angolaise Banco Espirito
Santo Angola (BESA). Afin de conquérir l’Eldorado
angolais, ce qui impose de ne pas être trop regardant
sur la « gouvernance » de l’ancienne colonie
portugaise sous la tutelle de la famille dos Santos
(le président à vie, José Eduardo, et sa fille Isabel),
Ricardo Salgado s’en était remis à Alvaro Sobrinho,
membre éminent de la nomenklatura du régime du
MPLA, qui fut à la tête du directoire de BESA pendant
plus de dix ans. La banque semble avoir servi pour
l’essentiel à financer de nombreuses personnalités du
régime dans des investissements incertains quant à
leur destination et leurs performances. Résultat : les
créances « à risque », douteuses ou « toxiques »
sont estimées actuellement à 6,5 milliards de dollars.
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2
2/4
Finalement remercié en 2013, Sobrinho a été remplacé
par un membre du bureau politique du MPLA, Paulo
Kassoma, qui fut premier ministre et président de
l’Assemblée nationale à Luanda.
Le rôle très particulier joué par BESA est confirmé par
le fait que le gouvernement angolais a dû accorder à la
filiale locale de BES une « garantie souveraine » de
4,2 milliards d’euros. Selon une source bancaire
proche du dossier, « la Banque du Portugal estime
que cette garantie est solide, mais il y a une grande
incertitude sur les conditions de son déclenchement ».
D’autant que l’opacité la plus complète règne sur
la gestion de Sobrinho et ses bénéficiaires. On sait
seulement que l’ancien patron de BESA n’aurait pas
oublié de financer ses entreprises personnelles, ce
qui lui permet notamment de contrôler aujourd’hui,
à travers sa société, Newshold, une partie de la
presse portugaise : hebdomadaire Sol, quotidien « i
», participation minoritaire dans la Cofina (quotidien
populaire Correio da Manha, revue Sabado, etc.).
Crédit agricole : lâcher la famille, protéger la
banque
Mais au Portugal même, la gestion de Ricardo Salgado
n’était pas très différente : on sait maintenant, après
les informations enfin fournies par BES aux marchés,
que la banque, au cours des dernières années, a avancé
quelque 4 milliards d’euros, sous différentes formes, à
des composantes du groupe Espirito Santo. Autrement
dit, l’argent des déposants a servi à financer les
opérations de la famille, dans des proportions que
les principes de concentration des risques auraient
dû interdire. On retrouve ici les pires errances du
capitalisme de connivence (crony capitalism) telles
que révélées par la crise financière asiatique, où une
banque cotée et collectant l’épargne du public peut
servir de tirelire à la famille qui la contrôle. Que le
régulateur portugais n’y ait (apparemment) vu que du
feu en dit long sur sa défaillance.
Après avoir assisté trop longtemps à l’étalage des
querelles intestines au sein de la famille, notamment
l’affrontement violent pour le pouvoir au BES entre
Ricardo Salgado et son cousin, de dix ans plus jeune,
José Maria Espirito Santo Silva Ricciardi, patron de la
banque d’affaire BESI, la Banque du Portugal a fini
par taper du poing la table. Pressée sans doute par le
passage en revue par la BCE des actifs des banques
européennes, qui sera suivi par de nouveaux (et cette
fois-ci, espérons-le, crédibles) tests de résistance dans
le cadre de la mise en place de l’Union bancaire.
Continuer à repousser la poussière sous le tapis
devenait impossible.
Vitor Bento, un économiste à la tête du BES. © DR
Exit donc Salgado, la direction générale du Banco
Espirito Santo devant revenir, si l’assemblée générale
des actionnaires du 31 juillet le ratifie, à un économiste
réputé, passé par le Trésor portugais et la Banque
centrale, Vitor Bento. Il sera secondé à la direction
financière par Joao Moreira Rato, actuellement à
la tête de l’agence qui gère la dette souveraine du
Portugal. On peut comprendre la nouvelle équipe,
qui ne veut entrer en fonction qu’après l’arrêté des
comptes du BES, mais compte tenu de la gravité de
la situation, cette vacance du pouvoir à la tête de la
banque n’est pas propre à rassurer. L’agence Moody’s
a encore dégradé de trois échelons la notation de BES,
dont le titre, qui s'étaiut effondré de 18% jeudi, a
encore cédé 6% vendredi en fin de journée après la
reprise de la cotation.
La stratégie des autorités portugaises consiste à
isoler la banque – considérée comme solvable et
solide, même si elle est encore à la peine, comme
tout le secteur bancaire lusitanien en raison de
la situation économique du pays – du groupe
familial, clairement menacé de faillite. Dans cette
approche, le Crédit agricole, associé aux décisions des
autorités portugaises, avait d’ailleurs pris les devants,
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3
3/4
ayant cherché depuis 2011 à rompre les liens qui
l’attachaient à la famille, indique une source bancaire
proche du dossier.
C’est ainsi que la banque verte est sortie des deux joint
ventures avec la famille, ESAF et BES Seguros. Elle a
surtout obtenu, en mai dernier, et au prix de très fortes
tensions avec la famille, selon la même source, la
dissolution de la holding Bespar, principal actionnaire
de BES, et la division des actifs. À la suite de
cette opération, financièrement neutre, selon la même
source, ESFG détenait directement et indirectement
27,36% du capital de la banque et le Crédit agricole
20,12%. Participation ramenée à 14,6% à la suite de la
récente augmentation de capital de BES, à laquelle la
banque verte n’a participé que de manière symbolique,
pour 10 millions d’euros.
« Le Crédit agricole a rompu avec la famille, mais il
reste dans la banque, pour ne pas ajouter à la crise»,
résume la même source. «Il serait beaucoup plus facile
de prétendre laver plus blanc que blanc, mais cela
n’aiderait ni le BES, ni la Banque du Portugal»,
ajoute-t-elle. Le risque financier n’est pas insignifiant,
ne serait-ce que parce que la valeur de la participation
dans le BES s’est effondrée, mais sans commune
mesure avec la situation en Grèce, où le Crédit agricole
avait était contraint d’assurer le refinancement de sa
filiale Emporiki, privée d’accès au marché par la crise
de la dette souveraine.
L'impunité d'une petite oligarchie politico-
financière
L’histoire de cette prise de participation dans la banque
portugaise est toutefois digne d’intérêt, car on peut
penser qu’elle contenait, en germe, la crise actuelle.
Au début des années 90, quand le gouvernement
portugais de l’époque a décidé de privatiser le BES,
nationalisé en 1975, dans la foulée de la révolution
des œillets d’avril 1974 (dont on vient de célébrer le
40
e
anniversaire), Ricardo Salgado a voulu racheter
la banque de la famille, mais il n’en avait pas les
moyens, raconte un familier du dossier. En leur faisant
manifestement miroiter des coopérations mirifiques, il
a réussi à enrôler le Crédit agricole dans l’opération,
tout en s’assurant un contrôle exclusif. Minoritaire
dans Bespar et ne pouvant vendre sa participation qu’à
l’autre actionnaire, le Crédit agricole, bien qu’ayant
quatre représentants au conseil d’administration du
BES, n’était guère plus qu’un sleeping partner
(partenaire dormant) dans la banque. Le groupe
Espirito Santo est illustratif de ces empires édifiés
au moyen de cascades financières, souvent abrités
dans des paradis fiscaux (le Luxembourg pour ESI,
une des nombreuses holdings de la famille) et qui
permettent de dissocier l’exercice du contrôle et le
risque financier. Voie ouverte à toutes les dérives.
Le premier ministre portugais Pedro Passos Coelho
a assuré à la veille du week-end que l’État
n’avait pas à intervenir et que « les contribuables
portugais ne seront pas appelés à assumer des
pertes privées», estimant que c’était aux investisseurs
privés «de souffrir des conséquences de leurs
mauvaises affaires». Il a appelé le groupe familial
à négocier le plus vite possible avec ses créanciers
une restructuration de sa dette. Il est vrai que la
famille détient encore des actifs considérables et qu’il
serait particulièrement choquant que le contribuable
contribuât à préserver la rente des héritiers d’une
dynastie qui fut, avec les autres familles oligarchiques
comme les Melo ou les Champalimaud, une grande
bénéficiaire des largesses de la dictature salazariste.
Le pouvoir politique est évidemment concerné par une
crise qui pourrait troubler le calme précaire régnant
actuellement sur les marchés obligataires européens
et qui a permis aux pays «périphériques» de la zone
euro de bénéficier de taux d’intérêt favorables. À
la gauche de la gauche, on estime que «la famille
orange», couleur du PSD de Passos Coelho, va
remplacer la famille Espirito Santo aux commandes
du BES. Vitor Bento était membre du Conseil d’État
entourant le président de la République Anibal Cavaco
Silva, lui-même issu du centre droit. Il est réputé
proche de Eduardo Catroga, ancien ministre des
finances d'un gouvernement Cavaco Silva, qui fait
figure d’éminence grise de la finance portugaise. C’est
Catroga qui dirigea avec la Troïka la négociation du
mémorandum du printemps 2011, au nom du PSD
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
4
4/4
encore dans l’opposition au gouvernement socialiste
de José Socrates, contraint de faire appel à une
assistance financière internationale.
Un investisseur étranger raconte qu’il avait été
troublé, visitant, avant 2013, le «super-ministère» de
l’agriculture et de l’environnement (démantelé
depuis), en découvrant dans le bureau de la ministre
Assunçao Cristas une console chargée de dossiers
d’investissement, presque tous présentés par le groupe
Espirito Santo. L’influence de la famille reste
considérable. Si, à ce jour, Ricardo Salgado a été
écarté de la présidence du futur «conseil stratégique»
du BES, il en sera membre, comme son cousin José
Maria Ricciardi, aux côtés d’ailleurs de représentants
du Crédit agricole. Ce conseil stratégique chapeautera
le conseil d’administration pour toutes les décisions
majeures concernant la gestion de la banque.
Mis en cause dans de nombreuses affaires litigieuses
allant de la fraude fiscale à l’évasion de capitaux
et au maquillage de bilans, le patriarche a réussi
jusqu’à présent à passer entre les mailles d’un filet
judiciaire portugais, il est vrai, notoirement troué.
Dans un des épisodes les plus révélateurs de ces
dysfonctionnements, les juges avaient complètement
blanchi les accusés du procès Portucale, l’abattage de
milliers de chênes-lièges, arbre «national» protégé sur
tout le territoire, pour faire place à la construction de
deux parcours de golf et d’un lotissement immobilier
par le Groupe Espirito Santo. Derrière tous les
scandales bancaires qui ont éclaté depuis 2008 au
Portugal, il y a manifestement ce sentiment d’impunité
dont une petite oligarchie politico-financière se croit
assurée. À juste titre, sinon à bon droit.
Directeur de la publication : Edwy Plenel
Directeur éditorial : François Bonnet
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS).
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007.
Capital social : 32 137,60€.
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des
publications et agences de presse : 1214Y90071.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Gérard Cicurel, Laurent Mauduit,
Edwy Plenel (Président), Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires directs et
indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Gérard Desportes, Laurent Mauduit, Edwy
Plenel, Marie-Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société
Doxa, Société des Amis de Mediapart.
Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Courriel : contact@mediapart.fr
Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Propriétaire, éditeur, imprimeur et prestataire des services proposés : la Société Editrice
de Mediapart, Société par actions simplifiée au capital de 32 137,60€, immatriculée sous le
numéro 500 631 932 RCS PARIS, dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012
Paris.
Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. Vous pouvez
également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Paris.