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Yves de Kermartin hagiographe et la seconde vita de saint Maudez

Par André-
André-Yves Bourgès*

Le dossier hagiographique de saint Maudez contient deux vitae. La plus ancienne a été
composée dans les dernières années du XIe siècle ou au plus tard dans les premières années du
siècle suivant, à l’initiative de l’évêque de Tréguier, sinon par le prélat lui-même1, peut-être à la
suite de l’inventio ou de la reversio de reliques attribuées à saint Maudez2. La seconde vita figure
dans un manuscrit du XIVe siècle qui faisait autrefois partie de la bibliothèque du chapitre de la
cathédrale Sainte-Croix d’Orléans : selon Arthur de la Borderie, « il n’y a pas lieu de rapporter la
rédaction de cette pièce à une époque beaucoup antérieure, tout au plus à la fin du XIIIe siècle. On
sait qu’il y avait alors beaucoup de Bretons aux écoles d’Orléans, cela explique suffisamment la
popularité du culte de S. Maudez en cette ville et le besoin qu’on éprouva de renouveler,
d’amplifier et d’embellir sa légende »3. Au reste, La Borderie, pour qui l’auteur de la seconde vita
de saint Maudez était « très probablement — pour ne pas dire certainement — un clerc breton
venu à Orléans, sur la fin du XIIIe siècle ou le commencement du XIVe, pour étudier le droit dans
les célèbres écoles de cette ville »4, estime que cette composition, « curieuse comme
développement légendaire, n’a pas de valeur historique »5.

*CIRDOMOC (Centre international de recherche et de documentation sur le monachisme celtique), Landévennec.


1 A.-Y. Bourgès « De la vita de saint Cunwal à celles des saints Tugdual, Maudez et Efflam », dans Trégor vivant.
Mémoires offerts à la mémoire de Nicole Chouteau, s.l., 1997, p. 141-151.
2 Sur les reliques et le culte de saint Maudez, on peut encore consulter avec profit l’étude pourtant ancienne de l’abbé Y.-
M. Lucas, « Le culte de saint Maudet et de saint Rion », dans Revue historique de l’Ouest, année 1892, p. 559-566, 702-
723 et année 1893, p. 211-225.
3 A. de la Borderie, « Saint Maudez. Texte latin des deux Vies les plus anciennes de ce saint et de son très-ancien office
avec notes et commentaire historique », dans Mémoires de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord, t. 28 (1890), p.
248. Le nom du saint est orthographié Mandetus dans le manuscrit d’Orléans : ainsi la réduction romane de la
diphtongue s’était-elle accompagnée d'une nasalisation (remarque de J.-Y. Le Moing) ; mais il peut également s’agir
d’une confusion orthographique entre le u et le n qui se retrouve souvent dans les transcriptions tardives. La forme
Mandetus confirme en tout cas que nous n’avons pas affaire au manuscrit original.
4 Ibidem, p. 252.
5 Ibid., p. 258.

1
On sait maintenant ce qu’il convient de penser de l’« historicité » des vitae de saints bretons. En
revanche, les informations que recèlent ces ouvrages quant aux motivations de leurs auteurs et aux
circonstances de leur composition permettent d’alimenter une très intéressante réflexion de nature
historiographique : c’est donc moins « l’histoire du saint » que « l’histoire de son histoire » qui se
trouve désormais au cœur des préoccupations de l’historien. L’identification des hagiographes,
lesquels sont le plus souvent anonymes, constitue un enjeu important de cette approche
historiographique ; des avancées substantielles ont d’ailleurs été réalisées depuis peu sur ce terrain :
c’est notamment le cas des biographes de saint Goëznou et de saint Corentin6. Nous proposons
aujourd’hui une nouvelle hypothèse selon laquelle l’auteur de la seconde vita de saint Maudez
n’était autre que le jeune Yves de Kermartin, le futur saint Yves de Tréguier.
On connaît en effet l’intérêt que ce dernier témoignait aux saints locaux, au premier chef le
trégorois saint Tugdual ; mais étaient également concernés des Cornouaillais comme saint Teilo et
saint Ronan. Le calendrier de son bréviaire, pour les quatre mois conservés (mars, avril, mai, juin),
mentionne plusieurs saints d’origine bretonne ou du moins armoricaine : Aubin (vannetais devenu
évêque d’Angers, mis en rapport avec saint Tugdual dans toutes les pièces hagiographiques de ce
dernier), Guénolé, Patern, Paul (moine et disciple de saint Tugdual) Corentin, Brieuc, Modéran,
les Enfants nantais, Hoarvé, Mars (ici associé au normand saint Leufroy)7. De surcroît l’abbé de
Bégard, Pierre, entendu lors de l’enquête de 1330, attribue à Yves de Kermartin la compilation
d’un recueil de Flores sanctorum8, vraisemblablement destiné à nourrir d’exempla ses nombreuses
prédications. Certaines attitudes du futur saint paraissent même avoir été directement empruntées
à de tels modèles, jusque dans les manifestations de son pouvoir thaumaturgique : ainsi, pour lutter
contre un incendie, on voit Yves de Kermartin jeter sur le feu un peu de lait sur lequel il a
précédemment fait un signe de croix9. « Ce pouvoir extinctif du lait fait partie des thèmes passe-
partout de l’hagiographie », souligne J. Le Mappian, qui mentionne notamment les légendes de

6 A.-Y. Bourgès, « Guillaume le Breton et l’hagiographie bretonne aux XIIe et XIIIe siècles », dans Annales de Bretagne et
des pays de l’Ouest, t. 102 (1995), n° 1, p. 35-45 ; « A propos de la vita de saint Corentin », dans Bulletin de la Société
archéologique du Finistère, t. 127 (1998), p. 291-303.
7 Abbé Raison, « Le bréviaire de saint Yves », dans Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, t. 8
(1927), p. 232-235.
8 Monuments originaux de l’histoire de saint Yves, publiés par A. de La Borderie, J. Daniel, R.P. Perquis et D. Tempier,
Saint-Brieuc, 1887, p. 57.
9 Ibidem, p. 185.

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sainte Barbe et de sainte Marguerite10 ; à moins qu’il ne s’agisse d’une pratique « magique » reprise
à son compte par le recteur de Louannec. Mais il convient de souligner que le culte de sainte Barbe
avait été substitué à Plouaret (C.-d’A.) à celui d’un obscur saint Barvoet, éponyme de la paroisse,
dans les années 1270-133011 : peut-être faut-il voir dans cette substitution l’influence d’Yves de
Kermartin que l’exercice de sa fonction d’official de Tréguier avait amené à Plouaret à l’occasion
d’une visite épiscopale12 ; ce rapprochement semble d’autant plus pertinent que sainte Barbe et
saint Yves ont été parfois associés dans une même dévotion par les Trégorois du XVe siècle13.

Caractéristiques de la seconde vita de saint Maudez


L’auteur de cet ouvrage avait incontestablement à sa disposition la première vita du saint, à
laquelle il a emprunté l’essentiel de la matière de son récit et dont il a transcrit verbatim une
vingtaine de lignes du texte édité par La Borderie14. Son apport personnel est principalement
constitué par : 1° les précisions sur les raisons du départ de saint Maudez, celui-ci ayant en effet
quitté l’Irlande pour échapper à la fois au mariage et au trône ; 2° le lieu de débarquement du saint
en Armorique et les circonstances dans lesquelles Maudez s’était successivement installé en trois
endroits différents ; 3° les donations « officielles » dont avait bénéficié le saint en ce qui concernait
les deux derniers établissements.

Le motif pour lequel saint Maudez avait quitté l’Irlande aux dires de l’auteur de la seconde vita
n’est pas sans rappeler celui que l’hagiographe de saint Efflam met en avant pour justifier lui aussi
la véritable fuite de son héros15 : dans les deux cas, il s’agit pour le saint d’échapper à sa destinée,

10 J. Le Mappian, Saint Yves, patron des juristes, Rennes, 1997, p. 200.


11 B. Tanguy, Dictionnaire des noms des communes, trèves et paroisses des Côtes d’Armor, s.l. [Douarnenez], 1992, p.
202.
12 Monuments originaux de l’histoire de saint Yves, p. 62.
13 En témoigne le ms Saint-Quentin, Bibliothèque municipale, n°123, transcrit par un certain Olivier du Garspern
(renseignement aimablement communiqué par Gw. Le Duc) : Olivier du Garspern, chanoine de Tours (1463), puis de
Tréguier, fut inhumé dans la cathédrale de Tréguier ; la famille du Garspern était possessionnée à Plougonven. On
observe également que sainte Barbe est représentée « aux côtés des saints bretons Yves et Salomon, dans les restes
d’une fenêtre du XVe siècle, à la chapelle Notre-Dame de Pitié à Boquého » : Ch. Prigent, Pouvoir ducal, religion et
production artistique en Basse-Bretagne 1350-1575, Paris, 1992, p. 412.
14 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 203.
15 Idem, « Saint Efflam. Texte inédit de la Vie ancienne de ce saint avec notes et commentaire historique », dans Annales
de Bretagne, t. 7 (1892), n°3, p. 282-285.

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de se libérer d’un mariage imposé et de se soustraire à l’exercice du pouvoir royal. Cependant, dans
le cas d’Efflam, le mariage avait déjà eu lieu, avec Enora que le saint s’efforça par la suite de
convaincre de mener à ses côtés, mais détachée de lui, une vie monastique ; tandis que pour
Maudez, déjà moine et même abbé, l’union projetée par ses proches ne se fit pas. A ce premier
motif, l’hagiographe en a ajouté un autre, qui peut-être figurait dans une vita aujourd’hui perdue
de saint Ténénan16 : pour repousser avec plus d’efficacité celle qui devait devenir sa femme et pour
détourner de lui ceux qui le pressaient d’assumer ses obligations d’héritier de la couronne, Maudez
obtint par ses prières d’être entièrement couvert d’une lèpre repoussante ; mais la maladie
miraculeuse connut une rémission rapide et Maudez n’eut pas d’autre solution que de quitter sa
patrie17. Dans le cas de Ténénan au contraire, cette lèpre pénitentielle infecta durablement le saint
et il fallut l’intervention de saint Carantec pour obtenir sa guérison18.

C’est la tradition locale qui a fourni à l’auteur de la seconde vita de saint Maudez les précisions
relatives au lieu du débarquement de ce dernier, et à ses établissements successifs. Le plus ancien
hagiographe ne connaissait pour sa part que l’établissement de Gueldenes (aujourd’hui l’Île-
Modez)19, où le saint et ses disciples, après la construction de leurs cellules, avaient édifié un
oratoire20 ; pourtant, il est indéniable que cet écrivain était lui aussi un bon connaisseur de la
tradition locale21. Ainsi donc, dans le laps de temps écoulé entre les rédactions de chacune des

16 A. Le Grand, Vies des saints de la Bretagne armorique, 4e édition par D.-L. Miorcec de Kerdanet, Brest-Paris, 1837, p.
400-409. La notice d’Albert Le Grand a largement amalgamé des textes d’origines différentes ; mais elle témoigne à
tout le moins d’une tradition qui mettait saint Ténénan au nombre des disciples de saint Carantec, de même sans doute
que saint Armel.
17 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 212-213.
18 L’épisode, rapporté par A. Le Grand, figure également dans les leçons du bréviaire de Léon de 1516 relatives à saint
Caradec (= Carantec) : A. de la Borderie, « Les deux saints Caradec. Légendes latines inédites avec traduction française
et éclaircissements », dans Mélanges historiques, littéraires et bibliographiques publiés par la Société des bibliophiles
bretons, t. 2, Nantes, 1883, p. 213-215.
19 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 205-207. L’Île-Modez, cne de Lanmodez (C.-d’A.).
20 Ibidem, p. 203-204. La dédicace de cet oratoire avait été faite par les évêques de Bretagne, conviés à cet effet par saint
Maudez (per litteras deprecatorio modo transmissas ecclesiarum hujus Britanniae praesules convocavit, atque supra
memoratum oratorium dedicare fecit).
21 Ibid., p. 204-205 et 207-208, à propos de la fontaine de saint Maudez. Cette fontaine présentait, aux dires de
l’hagiographe, un échauffement caractéristique (et miraculeux) de son eau ; elle était située à proximité de

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deux vitae, la tradition locale s’était tout à la fois déformée, comme l’a souligné La Borderie, mais
en même temps enrichie. C’est au Port-Béni, à l’entrée de la rivière de Tréguier, que l’auteur de la
seconde vita fait débarquer saint Maudez, accompagné de deux compagnons, saint Botmael et saint
Thudec (alias Tudi) ; les trois hommes auraient ensuite séjourné pendant quelque temps à
Lesheluan, dans un endroit particulièrement ingrat22 et dont le nom a résisté jusqu’ici aux
tentatives d’identification23. En revanche, le toponyme breton Lesvanalec, par quoi l’hagiographe
désigne le second établissement24, a laissé un vestige bien identifié : il s’agit de la chapelle Saint-
Maudez, autrefois Saint-Maudé-Lesbanazlec, dans la commune de Pleumeur-Gautier (C.-d’A.)25 ;
cette chapelle est située au village de Pors-ar-Groas26. Gueltenes — l’auteur de la seconde vita
orthographie ainsi le nom de l’île de Gueldenes, ce qui d’ailleurs lui suggère une étymologie
sensiblement différente de celle donnée par son prédécesseur — constitue l’ultime établissement
du saint et de ses compagnons27. En outre, l’hagiographe prend bien soin de nous informer que ce
sont les faveurs du comte Daeg, lequel est présenté comme le représentant du roi des Francs
Childebert, qui ont permis ces installations successives.

Le « légalisme » de la seconde vita avait fort indisposé La Borderie à l’encontre de son auteur,
présenté comme « imbu des idées, des prescriptions de la jurisprudence du temps [fin du XIIIe ou
début du XIVe siècle], suivant laquelle il fallait, pour fonder régulièrement un monastère,
l’autorisation du prince du pays. Le clerc s’inquiéta donc du prince qui aurait dû (selon lui)
autoriser l’établissement monastique de Maudez » 28. Ce potentat porte dans le manuscrit le nom de
Daeg que La Borderie fait dériver de celui du comte Deroch mentionné dans les différentes vitae

Trevechnou, probablement le village actuel de Trévenou, dans la commune de Langoat (C.-d’A.) : peut-être son
souvenir est-il conservé par le toponyme Claire-Fontaine, dans la même commune, à 200 m environ de Trévenou.
22 Ibid., p. 213
23 Un acte daté vers 1060, relatif aux coutumes ayant cours dans la paroisse de Pleubian, mentionne un toponyme
Lissuolan : Cartulaire de l'abbaye de Saint Georges de Rennes, édité par P. de La Bigne-Villeneuve, Rennes, 1876
(extrait des Mémoires de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine), p. 115. Port-Béni, cne de Pleubian (C.-d’A.).
24 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 214.
25 Inventaire-Sommaire des archives départementales antérieures à 1790. Côtes-du-Nord. Archives civiles. Tome second
(1re partie). Série E (suite), art. 1215 à 2871, Saint-Brieuc, 1896, p. 184 ; B. Tanguy, Dictionnaire des noms des
communes, trèves et paroisses des Côtes d’Armor, p. 196.
26 R. de Saint-Jouan, Dictionnaire des Communes du département des Côtes-d’Armor, Saint-Brieuc, 1990, p. 478.
27 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 215.
28 Ibidem, p. 252.

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de saint Tugdual ; mais cette hypothèse n’emporte pas complètement la conviction. On peut tout
aussi bien proposer un rapprochement avec l’anthroponyme Daoch, lequel fut notamment porté
au premier tiers du Xe siècle par un abbé de Rhuys, comme nous l’apprend un chapitre interpolé de
la vita de saint Gildas29.
Quoi qu’il en soit, le prince Daeg, ayant entendu le récit de saint Maudez et de ses compagnons,
donna des instructions « pour satisfaire leurs besoins et construire une habitation et un oratoire à
Lesvanalec ; il ordonna en outre aux populations qui habitaient à proximité de les ravitailler »
(disposuit ut provideretur eis in necessariis et ad edificandum domicilium et oratorium ; homines
adjacentes illi terre, que dicitur Lesvanalec in britannico, latine vero Curia Miriceti, precepit
victualia ministrare). Quant à la concession de l’île qui prendra plus tard le nom de saint Maudez,
elle est consécutive à la résurrection miraculeuse d’un des fils du comte Daeg30. On construisit sur
cette île un monastère qui devint le théâtre de fréquents miracles : Daeg et les puissants du pays
firent alors donation et concession au saint (dederunt et concesserunt sancto Mandeto) de terres,
d’héritages, de domaines « affranchis de tout cens » (absque tributo censuali), « pour y construire
des prieurés où les moines de saint Maudez pourraient célébrer le service divin » (ad edificanda
cenobia in quibus monachi sancti Mandeti servicium Dei celebrarent). De plus, le saint, « aspirant
par dessus tout à augmenter les biens du Crucifix » (nisu toto anhelans ad amplianda patrimonia
Crucifixi), fit construire sur les terres en question de nombreuses demeures dans lesquelles il
installa des populations qui bénéficiaient ainsi de l’exemption et de la protection monastiques (sub
tuitione et monachali municione) ; parmi ces villages figurait bien sûr celui de Lesvanalec, où
abondaient les richesses et qui, pour cette raison, avait encouragé une bande de brigands à venir le
piller : c’est en cette circonstance que l’auteur de la seconde vita transpose sur place le miracle de
l’eau brûlante jaillissant de la fontaine de saint Maudez31.
Comme le souligne avec raison La Borderie, le saint est peint par son second hagiographe
« comme un abbé de basse époque, brûlé de la soif d’augmenter le patrimoine du Crucifix, c’est-à-
dire, en bon français, les biens de son couvent » ; La Borderie aurait dû aller plus loin : l’abbé en
question ne peut être que celui de Bégard (C.-d’A.), car dès 1240 Gueldenes figurait au nombre des

29 Un certain Daoch Brittigena avait été l’élève de Remi d’Auxerre (+908) : M. Sot, Un historien et son Église : Flodoard
de Reims, Paris, 1993, p. 66-67. Rien ne s’oppose à reconnaître dans ce personnage le futur abbé de Rhuys.
30 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 214.
31 Ibidem, p. 216-217.

6
possessions de la grande abbaye trégoroise32. En tout état cause, cette peinture paraît fallacieuse à
l’érudit breton, qui cherchait quant à lui un témoignage sur « les hommes, les choses, l’époque
primitive de l’église bretonne-armoricaine »33 ; mais elle était certainement en rapport avec la
situation de la fin du XIIIe siècle, qu’il convient d’examiner maintenant.

Dévolution des biens de saint Maudez


Dans la plus ancienne vita de saint Maudez, il est question, comme nous l’avons dit, de
l’installation du saint et de ses disciples à Gueldenes. L’hagiographe nous apprend que Maudez
mourut et fut enterré sur place ; nombreux étaient ceux qui venaient à son tombeau pour obtenir
la guérison de leurs maux, en particulier les malheureux qui étaient infestés de vers : cette
spécialité thérapeutique de Maudez découle de l’anecdote relative à la destruction par le saint de la
vermine qui peuplait l’île avant son installation. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, la première
vita nous fait connaître l’existence d’un domaine également placé, à l’époque où travaillait
l’hagiographe, sous la protection de saint Maudez : il s’agit de Trévenou, en Langoat.

Si le terminus ad quem de l’appropriation de Gueldenes par Bégard doit être fixé à 1240, son
terminus a quo remonte à l’époque de la fondation de l’abbaye, vers 1130. Nous ignorons tout des
circonstances dans lesquelles s’est effectuée cette appropriation, peut-être par le biais d’un échange
avec un autre établissement religieux : en effet, « l’île appelée Saint-Gérand et ses appartenances »,
qui figurait dans la dotation initiale de Bégard confirmée vers 1160-1170 par Conan IV34, ayant
passé avant 1190 dans le patrimoine de l’abbaye augustinienne Sainte-Croix de Guingamp35, les

32 N. Molines et Ph. Guigon, Les églises des îles de Bretagne, Rennes, 1997, p. 36. La date de 1240 est indiquée au dos
d’un acte de 1491 comme étant celle de la construction de la chapelle priorale saint Maudez (ad aedificacionem
capellae sancti Maudeti de Insula. 1240).
33 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 257.
34 J. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélemy, Anciens évêchés de Bretagne, [6 vol.], Paris-Saint-Brieuc, 1855-1879, t. 6,
p. 133 : insulam que dicitur sanctus *Guerandus, cum omnibus ad eam pertinentibus (les éditeurs donnent la leçon
Sanctus Guirandus).
35 Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, t. 1, col. 718 : capellam
sancti Gerani de Telerna et insulam cum appenditiis suis. Ce peut être l’ancien nom de L’Île-aux-Moines où était
venue s’installer au XVe siècle une communauté franciscaine et qui est appelée insula Taberna dans une lettre du pape
Nicolas V en 1451 : H. Martin, Les Ordres mendiants en Bretagne (vers 1230-vers 1530). Pauvreté volontaire et
prédication à la fin du Moyen Âge, Paris, 1975, p. 77. Les moines de Bégard revendiquaient en 1575 encore d'être en
possession de ce lieu : H. Le Goff, Bégard, le petit Cîteaux de l’Armorique, Guipavas, 1980, p. 213.

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moines de Bégard ont pu recevoir en échange Gueldenes ; un tel échange était d’autant plus facile
à effectuer que l’abbé de Sainte-Croix, Moyse, paraît avoir été transféré, sensiblement à la même
époque, sur le siège abbatial de Bégard36. Le 9 avril 1456, l’abbé de Bégard, Vincent de Kerleau, qui
résidait alors en curie avait obtenu une bulle de Calixte III, portant indulgence en faveur de la
chapelle de l’île de Gueltenes, dédiée à saint Maudez, avec son hôpital37, témoignage précieux sur
la réalité du pèlerinage au bas Moyen Âge. A la fin du XVIe siècle encore, il y avait un prieur à
l’Île-Modez, tandis que le « fermier » du domaine devait organiser le passage des pèlerins. Jusqu’au
milieu du XVIIe siècle, les bâtiments monastiques étaient entretenus ; puis le site paraît avoir été
délaissé par les moines, qui s’en remirent totalement au « fermier »38.
Peut-être les religieux de Bégard avaient-ils hérité les droits de saint Maudez à Trevenou : en
effet, l’abbaye continuait d’être possessionnée en 1515 encore à Langoat39 ; mais dès avant 1541, le
domaine ayant été sécularisé, Trevenou était entré dans le patrimoine de la famille de Larmor,
laquelle devait par la suite le transmettre à la famille de Rosmar. Le souvenir de saint Maudez
demeurait cependant bien vivant sur place, comme en témoigne le nom de baptême porté par
Maudé de Larmor, seigneur de Trévenou aux années 1577-161240.

En revanche, le domaine de Lesvanalec était apparemment sorti très tôt du temporel de


l’abbaye, à supposer même qu’il en ait jamais fait partie. A ce sujet, la seconde vita de saint Maudez
ressemble plutôt à la principale pièce justificative d’un mémoire en défense introduit par les
moines auprès de la justice ducale pour faire reconnaître leurs droits locaux : la paroisse de
Pleumeur-Gautier était en effet comprise dans l’étendue de la seigneurie de Guingamp, dont le
rattachement de fait au domaine ducal, sous la forme d’une spoliation de l’héritier légitime, Henri

36 Ibidem, col. 635 et 681. On disposerait ainsi, en ce qui concerne Moyse, d’une rare reconstitution de la carrière d’un
clerc breton du XIIe siècle : né vers 1110, d’abord chapelain de la comtesse Havoise, devenu abbé de Sainte-Croix de
Guingamp en 1143 ou en 1144 à la suite de Jean de Châtillon (le futur saint Jean de la Grille), puis transféré sur le siège
abbatial de Bégard vers 1160-1170, et enfin abbé de la Vieuville en 1179, mort vers 1185.
37 B. Pocquet du Haut-Jussé, Les papes et les ducs de Bretagne. Essai sur les rapports du Saint-Siège avec un État, 2e
édition, Spézet, 2000, p. 501.
38 H. Le Goff, Bégard, le petit Cîteaux de l’Armorique, p. 35-36.
39 Ibidem, p. 251.
40 Inventaire-Sommaire des archives départementales…, p. 175-177. Sur le rôle de Maudé de Larmor pendant les
troubles de la Ligue, voir H. Le Goff, La Ligue en Basse-Bretagne (1588-1598). Le Trégor au temps de La Fontenelle,
s.l., 1994, p. 383.

8
d’Avaugour, était intervenu à l’époque où Pierre de Dreux administrait le duché de Bretagne pour
le compte de son fils. Ce dernier, Jean le Roux, avait été couronné en 1237 et régnait encore au
moment de la composition de la seconde vita de saint Maudez ; il était pieux et, tout comme son
père, témoignait de l’amitié aux cisterciens, en particulier ceux de Bégard, comme l’atteste une
charte qu’il donna en faveur de l’abbaye en 1278 : par cet acte, le duc renonçait à son droit
d’avenagium sur les terres appelées Les Novales que tenaient les religieux dans la châtellenie de
Lannion41. Cependant, Jean le Roux poursuivait sous des formes plus cauteleuses la politique
paternelle à l’encontre de l’Église bretonne42 et sans doute se montrait-il peu enclin à laisser des
biens fonciers échapper à sa directe, même sous prétexte d’immunité monastique. Dès lors, quand
bien même la transposition de la punition miraculeuse des pillards vient évidemment au soutien
des revendications des moines de Bégard — puisque le miracle établit formellement que la cause
de ces derniers est juste au regard de Dieu — c’est bien la donation faite et confirmée par Daeg qui,
dans la seconde vita de saint Maudez, fonde la légitimité des droits détenus par l’abbaye autant à
Lesvanalec qu’à Gueldenes. Cette double argumentation rend compte de la dialectique subtile de
l’hagiographe, homme de foi mais également homme de savoir, et rompu aux discussions de nature
juridique sur la validité des titres qui établissent la possession d’un bien : le profil ainsi esquissé de
l’écrivain correspond bien à celui du futur saint Yves.

Kermartin
Yves de Kermarti n et le culte de saint Maudez
A partir de Gueldenes, où, selon son premier hagiographe, étaient conservées les reliques de
Maudez43, le culte de ce dernier a largement rayonné sur le Trégor ainsi que dans le reste de la
Bretagne, mais sans doute guère avant la rédaction de sa première vita : en effet les noms de lieux
dans lesquels le nom de Maudez est entré en composition appartiennent quasi exclusivement à la
strate la plus tardive des hagiotoponymes44. Ainsi en est-il pour Gueldenes qui sera désormais
connue sous le nom d’Île-Modez45 et qui dépendait au bas Moyen Âge de la paroisse continentale

41 Dom H. Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, t.1, Paris, 1742, col.
1046-1047.
42 B. Pocquet du Haut-Jussé, Les papes et les ducs de Bretagne. Essai sur les rapports du Saint-Siège avec un État, 2e
édition, Spézet, 2000, p. 107-131.
43 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 207.
44 R. Largillière, Les saints et l'organisation chrétienne primitive dans l'Armorique bretonne, 2e édition, préface de B.
Tanguy, Crozon, 1995, p. 56-57.
45 Monuments originaux de l’histoire de saint Yves, p. 195.

9
de Lanmodez, elle même enclave de l’évêché de Dol dans le diocèse de Tréguier, mentionnée
comme telle en 133046. Qualifiée simplement de terra dans le texte de la première vita du saint47, il
est probable que Lanmodez (Lanna Maudeti) était encore à cette époque partie intégrante de
Pleubian ; mais elle ne figure pas sous ce nom au nombre des sept « trèves » (trev) de la paroisse en
question vers 106048. En outre, dans l’état actuel des connaissances, les circonstances de la
formation des enclaves de Dol demeurent assez mystérieuses ; peut-être faut-il abaisser jusqu’aux
derniers temps de la métropole bretonne, au moins en ce qui concerne celles qui étaient situées
dans les diocèses de Saint-Brieuc et de Tréguier, l’époque où elles ont été constituées.
A proximité de Lanmodez, dans le paroisse voisine de Pleumeur-Gautier, nous avons noté la
présence d’une chapelle Saint-Maudez au lieu-dit Pors-ar-Groas, nom caractéristique qu’il
convient de traduire en français par « la cour de la Croix » et qui a remplacé celui de Lesvanalec.
Ce toponyme renvoie au texte de la seconde vita : l’hagiographe nous dit en effet que Maudez
« aspirant par dessus tout à augmenter les biens du Crucifix », avait largement favorisé le
développement démographique et économique du domaine de Lesvanalec. Yves de Kermartin
avait des accointances à Pleumeur-Gautier49 et il vint souvent prêcher dans cette paroisse au temps
où il était official de Tréguier ; d’ailleurs, la presqu’île entre les estuaires de la rivière de Tréguier
et le Trieux, où le culte de saint Maudez était particulièrement développé, paraît avoir constitué
aux dires de plusieurs témoins entendus dans l’enquête sur la vie et les miracles d’Yves de

46 Ibidem, p. 255.
47 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 208.
48 Cartulaire de l'abbaye de Saint Georges de Rennes, p. 113-115. Un indice permet cependant d’orienter la recherche
vers Trecouhar : en effet, l’anthroponyme Couhar est entré en composition dans le nom de l’îlot de Roc’h-Couhart au
large de Lanmodez . De plus, le détenteur de la coutume de Trecouhar était un certain Morvan fils de Mengui ; or il
existe en Lanmodez un toponyme Kermenguy. Le vieux-breton trev ou treb a ici le sens de « quartier » : B. Tanguy,
« De la treb à la trève ou de l’origine des frairies et des trèves », dans Chrétientés de Basse-Bretagne et d’ailleurs. Les
archives au risque de l’histoire. Mélanges offerts au chanoine Jean-Louis Le Floc’h, Quimper, 1998, p. 240.
49 Monuments originaux de l’histoire de saint Yves, p. 84-86 : une certaine dame Olive, laquelle en 1330 était veuve
d’un membre de la puissante famille des Charruel, nommé Olivier, et demeurait à Pleumeur-Gautier, faisait état lors
de l’enquête sur la vie et les miracles d’Yves de Kermartin, du souvenir ébloui qu’elle avait gardé de ses rencontres
avec le futur saint. Les Charruel étaient au nombre des relations de l’official de Tréguier, sans doute par l’entremise
des Pestivien : Henri Charruel, lequel avait sa résidence au château de la Ferté, en Plouigneau (Fin.), où séjourna Yves
de Kermartin, avait en effet épousé Plésou de Pestivien ; ce sont les parents du célèbre Even Charruel, qui prit part au
combat des Trente. Olivier Charruel était peut-être un frère cadet du châtelain de la Ferté.

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Kermartin, le terrain d’élection de la pastorale du futur saint50. Sur la rive droite de la rivière de
Tréguier, la chapelle Saint-Sul en Trédarzec (C.-d’A.) — que des pratiques « magiques », marquées
par le recours à l’ordalie, viendront par la suite illustrer sous le nom fallacieux de « chapelle Saint-
Yves-de-Vérité » — constituait au XVIIe siècle le point d’accostage du bac qui effectuait le passage
d’une rive à l’autre51 ; malgré ses performances d’infatigable marcheur soulignées par les mêmes
témoins, il est probable que l’official de Tréguier a dû en plusieurs occasions emprunter ce bac
pour se rendre directement, au sortir de la cathédrale, à Trédarzec, première étape de son périple
de prédication dominicale, plutôt que de s’astreindre à un long détour par La Roche-Derrien et
Pouldouran (C.-d’A.). Au sud, à Hengoat (C.-d’A.), où demeurait sa sœur Catherine, l’église
paroissiale était placée sous l’invocation de saint Maudez : endommagée lors de la guerre de
succession de Bretagne, elle fit l’objet en 1380 d’une bulle d’indulgences du pape, destinée à
favoriser sa restauration en encourageant la venue de pèlerins52 ; en 1437, puis à nouveau en 1450,
les prélats qui siégeaient à Tréguier avaient confirmé le caractère d’obligation de la fête de saint
Maudez à Hengoat53.
L’époque de l’implantation du culte de saint Maudez à Orléans n’est pas assurée ; aussi bien
cette dévotion est peut-être contemporaine du nouvel essor de l’école locale, après la bulle de 1219
qui autorisait l’enseignement du droit romain à Orléans aux dépens de Paris54. Les Bretons furent
bientôt nombreux sur place et parmi eux — ainsi qu’en témoigne l’enquête sur la vie et les
miracles d’Yves de Kermartin55 — les Trégorois, dont la dévotion à saint Maudez devait être
particulièrement remarquable. Il ne semble pas cependant que ce dernier ait été honoré dans un
sanctuaire particulier ; son culte fut intégré vers la fin du Moyen Âge à la liturgie orléanaise ainsi

50 Idibem, p. 32, 54, 113, 114, 118.


51 Inventaire-Sommaire des archives départementales antérieures à 1790, rédigé par M. Léon Maître, archiviste. Loire-
Inférieure. Tome premier. Archives civiles. Série B : Chambre des comptes de Bretagne, art. B1— B 1952, Nantes,
1902, p. 393. La chapelle Saint-Sul, ruinée au XIXe siècle, dépendait sous l’Ancien régime de la seigneurie du Verger,
en Trédarzec. La tradition trégoroise présente très nettement saint Yves comme un saint « punisseur », dont la
pastorale était renforcée par de nombreux recours à la malédiction ; en cela son culte pourrait bien avoir servi de
succédané à celui de saint Hervé, ou de quelqu’autre saint du monde « britonnique », saint Sul par exemple, inconnu
par ailleurs.
52 B. Tanguy, Dictionnaire des noms des communes… des Côtes d’Armor, p. 85.
53 Y.-M. Lucas, « Le culte de saint Maudet et de saint Rion », p. 711.
54 J. Le Mappian, Saint Yves, patron des juristes, p. 94.
55 Monuments originaux de l’histoire de saint Yves, p. 8, 12, 52, 70 et 112.

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qu’en témoigne le bréviaire diocésain imprimé vers 1510, dont les leçons sont précisément
extraites de la seconde vita du saint56.

Deux abbayes bretonnes étaient pénétrées de traditions relatives à saint Maudez, en même
temps qu’elles gardaient le souvenir de contacts avec Yves de Kermartin : Beauport, en Kérity (C.-
d’A.), où était conservé au XVe siècle le « chef » de saint Maudez, et Bégard, détentrice du prieuré
de l’Île-Modez. Mais si la proximité de l’abbé de Beauport avec Yves de Kermartin à la fin de la vie
de ce dernier est incontestable57 et devait se prolonger après sa mort par la vénération dans
laquelle le tenaient les chanoines du lieu58, nulle preuve en revanche que le jeune Yves eût reçu
sur place sa première formation, comme l’affirme une tradition tardive59. Quoi qu’il en soit, le lien
existant entre le futur saint et les religieux de Bégard paraît avoir été plus fort ; on peut en effet
parler ici d’une relation privilégiée, laquelle se situait à plusieurs niveaux : proximité géographique
et culturelle, découlant évidemment de la localisation de l’abbaye au cœur du Trégor et de
l’appartenance trégoroise de nombreux moines ; proximité mentale et spirituelle, marquée
notamment par un véritable prosélytisme qui déclencha plusieurs vocations cisterciennes parmi les
familiers de l’official de Tréguier60.

La présence du « chef » de saint Maudez à Beauport, où cette relique insigne était conservée en
même temps que le « chef » de saint Rion, est attestée tardivement dans le nécrologe du couvent,
qui attribue à l’abbé Jean Boschier (1397-1442) de les avoir pourvus d’un reliquaire de vermeil61. La
relique de saint Rion, précédemment à l’abbaye insulaire placée sous le patronage de ce dernier,
avait fait l’objet en 1202 d’une donation par l’évêque de Dol62 ; donation sans doute « encouragée »
par Alain de Goëllo, fondateur de Notre-Dame de Beauport. Quant à la relique de saint Maudez, il
n’est pas sûr que sa translation à Beauport soit intervenue à partir de Bourges par l’entremise du

56 A. de la Borderie, « Saint Maudez », p. 225-227.


57 Monuments originaux de l’histoire de saint Yves, p. 121.
58 Ibidem, p. 270-272.
59 Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques à l’article Beauport t. 7, Paris, 1934, col. 226-231
(renseignement aimablement communiqué par Y-F. Riou que nous remercions bien vivement).
60 Monuments originaux de l’histoire de saint Yves, p. 15, 40, 55-57, 69.
61 J. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélemy, Anciens évêchés de Bretagne, t. 4, p. 224.
62 Ibidem, p. 52, n. 2.

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même Alain, comme l’a écrit Albert Le Grand63 ; mais simplement à partir de l’Île-Modez et par
l’entremise de l’abbé Jean Cillart de Kerhir (1373-1397), dont la famille était largement
possessionnée à Pleubian et Lanmodez. Ce prélat était peut-être le détenteur d’un bréviaire à
l’usage du diocèse de Tréguier qui contient, entre autres offices, ceux de saint Maudez et de saint
Yves64. De plus, Jean Cillart et son successeur sur le siège abbatial de Beauport, Jean Boschier,
appartenaient au parti de Blois-Penthièvre, qui, fort de son enracinement dans le Trégor, disputait
aux ducs de la dynastie de Montfort le monopole du culte des saints locaux65. Cependant, la stature
de l’official de Tréguier avait déjà à l’époque largement dépassé cette dimension pour atteindre
celle d’un véritable saint « national »66.

Il faut donc revenir à Bégard. Vers 1275, tandis que le jeune Yves de Kermartin étudiait le droit
à Orléans, une contestation s’était élevée entre les officiers du duc Jean le Roux et les moines de
l’abbaye, touchant aux domaines dont les religieux avaient la jouissance dans la seigneurie de
Guingamp et dans la châtellenie de Lannion, dépendant l’une et l’autre du domaine ducal. Si la
donation relativement récente du domaine de Penlan avait fait l’objet d’une concession régulière,
qui stipulait qu’elle tenait compte des droits du duc67, les actes relatifs à la dévolution de Gueldenes
et de Lesvanalec n’avaient pas été conservés, ou du moins n’établissaient pas formellement les
droits de l’abbaye ; il fallait en conséquence pallier à cette carence : ce fut l’occasion de réviser,
d’actualiser et d’ordonner la vita de saint Maudez. Un tel travail ne pouvait être confié qu’à un ami
des religieux, suffisamment habile et suffisamment formé pour que l’ouvrage, tout en conservant
son caractère d’édification chrétienne, pût constituer une démonstration éclatante de la réalité des
faits allégués par les cisterciens de Bégard : Yves de Kermartin détenait cette double compétence,

63 A. Le Grand, Vies des saints de la Bretagne armorique, p. 725.


64 Sur ce bréviaire, on peut consulter le catalogue de l’exposition Trésor des bibliothèques de Bretagne. Château des ducs
de Rohan, Pontivy, 15 juin-15 septembre 1989, s.l. [Vannes], 1989, p. 31 et 67, qui propose la datation XIIIe –XIVe
siècle et qui rapporte au XVe ou au XVIe siècle l’ex-libris « Ce livre est à Mr Kerhir ».
65 Ainsi lors de l’enquête de canonisation de Charles de Blois, des Trégorois de Ploumagoar et de Ploubezre témoignent
que, ayant invoqué le nom du prince, ils obtinrent de ce dernier une intervention miraculeuse complémentaire du
prodige dont les avait gratifiés saint Maudez : A. de Sérent, Monuments du procès de canonisation du Bienheureux
Charles de Blois, Saint-Brieuc, 1921, p. 365-366 et 389-391. Par ailleurs, on connaît la dévotion de Charles de Blois à
l’égard de saint Yves, dont la canonisation est due pour une large part à l’action du prince.
66 J.-M. Guillouët, « L’iconographie de saint Yves et la politique dynastique des Montfort à la fin du Moyen Âge », dans
Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 107 (2000), n°1, p. 23-40.
67 H. Le Goff, Bégard, le petit Cîteaux de l’Armorique, p. 380-381.

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renforcée par sa formation duelle ; ses affinités avec la communauté monastique concernée le
désignaient à l’évidence comme le porte-parole de celle-ci.
Nous ignorons en revanche si la seconde vita de saint Maudez fut utilisée par les moines de
Bégard : était-elle même connue d’eux ? Ou bien était-elle demeurée à Orléans, où quelque
chanoine de la cathédrale (ancien condisciple d’Yves de Kermartin ?) crut bon de la faire transcrire
dans un manuscrit de la bibliothèque du chapitre ?

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