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Guy Le Gaufey

Père, ne vois-tu donc pas que tu brûles ?
Les débuts du père dans la psychanalyse sont à double entrée : côté cour, Freud, un peu
stupéfait, observe les ravages névrotiques qui mettent nommément en cause le père en tant
que personne vivante et désirante. Côté jardin, le même Freud se retrouve, dans la même
période, en train d’observer sur sa propre personne le remue-ménage que peut occasionner la
mort d’un père. D’un côté, le père, héros libidineux ; de l’autre, son indestructible effigie, taillée
dans le marbre du deuil.
Disons le tout de suite : c’est le premier qui n’a pas tenu le coup. Qu’ils fussent en chair
et en os, ces pères libidineux, c’était en effet bien possible, c’était même hautement
vraisemblable, mais rien de plus. La seule chose certaine, c’était que ça était dit d’eux. Et
Freud l’hypnotiseur était bien placé pour savoir qu’on ne passe du dit au crédit qu’en suivant les
voies, plus ou moins directes, de la suggestion. Or, s’il est une chose que l’interprétation
naissante des rêves enseignait à Freud à ce moment-là, c’est qu’on ne passe pas linéairement
d’un dit à ses significations, sinon à tenir pour rien les refoulements, les transferts, bref : la
découverte de l’inconscient. Entre la théorie traumatique de la séduction, que lui révélaient ses
talents de Sherlock Holmes, et la poursuite de sa découverte, Freud n’a pas tardé à choisir :
pas moyen de faire fond sans plus y regarder sur le témoignage des hystériques. Ce qu’il faut
bien remarquer, c’est qu’avec ce choix, Freud n’a plus rien de commun avec le héros de Conan
Doyle, dont l’ambition suprême n’était d’ailleurs pas tant d’établir la vérité que d’extirper les
forces du mal (Moriarty). Et seuls ceux et celles qui veulent à tout prix voir dans Freud un
justicier, un redresseur de torts, se montrent fort chagrins qu’il n’ait pas poursuivi exactement
dans la voie de la théorie traumatique. Il se ferme les yeux, dit-on, lui qui était si près de dire
enfin la turpitude, la faute foncière des pères… Oui, décidément, tout audacieux qu’il ait été :
Freud sauve le père !
N’allons pas si vite en affaire, et observons qu’à modérer l’intrépidité de ses
investigations policières Freud quitte la pipe, la seringue, la coca… et jusqu’au Dr Watson-
Fliess avec, pour seul viatique, une sérieuse question sur les bras : non plus : « A qui la
faute ? », mais : « Qu’y a-t-il de vrai dans tout ça ? Qu’est-ce qu’un père ? » Car s’il suspend
son jugement sur la culpabilité effective des pères, ce n’est pas pour leur accorder un non-lieu.
A d’autres de faire régner la justice ; pour Freud, il faut savoir.
Le rêve — « voie royale » au moins pour lui — lui a en effet appris que si un événement
récent est bien toujours à l’origine du rêve, il ne saurait valoir comme seul principe explicatif.
Entre l’événement et la réaction symptomatique (qui n’est pas l’arc réflexe), il y a
nécessairement toute l’épaisseur de l’appareil psychique, l’état des différents frayages en
perpétuelle modification (voire chamboulés par l’irruption de données corporelles nouvelles
comme la puberté). En fait, organisant toute cette masse, il y a le complexe d’Œdipe.
Vu l’importance cruciale de l’Œdipe dans la structuration de la vie amoureuse infantile, et
vu la position parfaitement repérable du père dans l’affaire au premier coup d’œil (il est mort),
on aurait pu croire enterrée la question posée par la théorie de la séduction. Qu’est-ce qu’un
père ? C’est celui qui a la charge de soutenir l’interdit de l’inceste. Qu’il ne soit pas toujours à la
hauteur d’une telle charge, c’est humain, mais cela n’altère en rien la fonction dont il est
l’argument.
Ce père œdipien, déjà porté par Freud de la tragédie au complexe, Totem et Tabou le
propulse au ciel du mythe. Ce n’est plus en effet le père des seuls Labdacides, pauvre famille
au triste destin, mais celui de toute la famille humaine, qui est alors mis en position de Pater
Noster.
Le meurtre au centre de ce mythe, non pas frappe le père, mais l’instaure. Avant le
meurtre, c’est par excellence le temps mythique, et il faut à Freud toutes les ressources,
d’ailleurs fragiles, de l’anthropologie de son époque, pour donner un peu de consistance à ce
un-père, cet humain qui n’aurait pas l’ombre d’un alter ego. Après le meurtre, par contre, c’est
le temps historique, le temps violemment orienté de la culpabilité et de la religion. Mais l’instant
du meurtre ? Dans quel temps devons-nous le ranger ? C’est là l’arête vive de la tentative de
Freud, qu’on ne rencontre qu’à la dernière page de l’œuvre.
Puisque le père mort — pour lequel les fils désormais languissent, animés de cette
indestructible Vatersehnsucht — est un père éminemment symbolique, pourquoi ne pas tenir
que son meurtre est du même ordre ? Que sa mort ait été ardemment désirée suffirait bien
pour que, sa mort effective survenant plus au moins naturellement, le schéma général de Totem
et Tabou reste valable. Le deuil peut bien aller jusqu’à la mélancolie sans qu’un meurtre soit
perpétré au point que la justice ait à s’en saisir. Freud, d’ailleurs, se fait lui-même l’avocat du
diable en se donnant l’air de couper l’herbe sous les pieds de Jung qui l’avait explicitement
averti : « Vous avez déjà commis une erreur en prenant les fantasmes des hystériques pour
des réalités, ne rééditez pas une telle méprise ! » Et en effet, Freud remarque bien que pour les
névrosés comme pour les primitifs, qui accordent tous deux une « surestimation
extraordinaire » à leurs actes psychiques, un vœu de mort vaut meurtre. Pourquoi donc ne pas
convenir que la réalité psychique suffirait à expliquer tout ça ? « L’argument, quoique fort, écrit
Freud, n’est cependant pas décisif. » Alors ? Réalité psychique ou réalité historique du meurtre
du père ?
Tel est le dilemme qui arrache à Freud cette phrase : « Nous sommes là devant une
décision qui ne nous est réellement pas facile à prendre. » Cette différence, dit-il, « que
d’autres tiennent pour fondamentale » (suivez son regard : d’autres, der Anderen, c’est Jung),
cette différence n’est pas essentielle. A suivre les névrosés obsessionnels, il n’est pas vrai qu’ils
n’ont à se défendre que de la seule réalité psychique de leurs impulsions. Plus d’une fois, au
moins dans leur enfance, ils ont traduit (umsetzen) ces impulsions en actes. Pour les primitifs,
pire encore : l’acte est chez eux un ersatz de l’idée. Si donc « au commencement était l’acte »,
nous ne pouvons pas — en dépit du caractère abrupt de la formule goethéenne — choisir entre
réalité psychique et réalité matérielle ou historique. Non liquet.
Ce n’est pas clair, car si Freud peut isoler nettement le père symbolique comme étant le
résultat, le produit du meurtre, il est dans l’embarras pour différencier le père-d’avant-le-meurtre
du père-de-l’instant-du-meurtre. Ces deux-là ne cessent d’être en surimpression, et ce n’est
qu’en se donnant une espèce de profondeur de champ — l’histoire (individuelle ou globale) —
qu’il peut proposer un distinguo, au reste extrêmement fugace. La difficulté tient alors à ce qu’il
n’a que deux catégories (réalité psychique et réalité matérielle ou historique) pour trois objets.
Par là se répète trait pour trait la problématique de la théorie de la séduction, mais portée ici à
la clarté de l’épure.
Observons bien que celui que j’appellerai désormais le mort-père, celui de l’instant-du-
meurtre, a un statut de charnière qui articulerait celui qui empêche de jouir des mères, et celui
qui interdit d’en jouir. Entre l’empêcheur de jouir en rond et le Grand Interdicteur, entre (pour
employer des termes lévi-straussiens) le cru et le cuit, entre le miel et les cendres, en plein
cœur des manières de table, il y a cet objet qu’on se met totémiquement sous la dent : le mort-
père, aux très nets relents eucharistiques. La question sur laquelle bute Freud est en effet
tramée de la même façon que celle qui portait sur la présence réelle dans le mystère de la
transsubstantiation : mange-t-on du père, ou du semblant du père ? Et souvenez-vous au
passage (je ne fais que l’effleurer) du profond mystère, freudien celui-là, de la première
identification : quel est donc ce père qu’on s’incorpore ? Ce n’est pas le père mort, qui fera le
surmoi post-œdipien. Ce n’est pas non plus le père aimé et haï : c’est un autre, c’est autre
chose.
Cette autre chose, Freud la remet sur sa table de travail en 1923, en rectifiant sa théorie
de l’organisation génitale infantile par l’affirmation du primat du phallus. Si fille et garçon entrent
et sortent différemment de l’affaire œdipienne, ils se trouvent tous deux devoir régler à leur
manière une même opération, laquelle n’appelle plus le personnage du père de la même façon
que précédemment. C’est pour des raisons de stricte logique désormais que l’Œdipe, quels que
soient les modes sous lesquels il se présente, conduit nécessairement à l’hypothèse de la
castration. Dans ce parcours, le père n’est plus essentiellement l’empêcheur ou l’interdicteur : il
n’est plus qu’un élément du calcul qui coince le sujet dans la perspective de la castration. Freud
écrit (en le soulignant) : « Il m’apparaît seulement qu’on ne peut apprécier correctement
l’importance du complexe de castration qu’à prendre en considération sa formation dans la
phase du primat du phallus. » C’est tout de même dire en clair qu’avant 1923 Freud lui-même
n’accordait pas au complexe de castration sa place nodale dans le déroulement de l’affaire
œdipienne.
Mais à partir de là, le jeu des investissements libidinaux sur les personnes parentales
laisse alors entrevoir un quart terme qui va venir tirer à quatre coins la trop célèbre et un peu
simplette triangulation œdipienne. Ce phallus en effet, s’il peut sous certains éclairages
continuer d’apparaître comme l’apanage du père, ne se confond plus pour autant avec lui, pas
plus qu’il ne se confond avec l’organe pénien. Il est désormais le nom de ce qui glisse le long
de l’équation symbolique où, au dire de Freud, le pénis équivaut à l’enfant désiré du père, qui
équivaut à l’excrément, au sein maternel et, plus avant encore, à la séparation d’avec le corps
maternel. Le phallus est le nom qui met en série ce que Freud appelle alors « les
représentations de dommages narcissiques par perte corporelle ». La livre de chair du
Marchand de Venise. Ce n’est plus là une positivité localisable, mais bien plutôt le polichinelle
que s’échangent les bateleurs sur la scène familiale.
Et de fait, il est d’autres voies, plus cliniques que celles que j’ai suivies jusqu’à présent,
pour localiser, non pas cet être, mais cet événement que j’ai appelé le mort-père. Le mort-père
en effet est ce qui surgit, ce qui choit de la rencontre d’avec un père, pour autant qu’elle est une
rencontre manquée. Lorsque l’enfant — fille ou garçon — s’élance vers le père pour, dirais-je,
toucher en lui le point vif de la paternité : le père comme cause dans le procès de la filiation, il
arrive couramment qu’il ou elle le rate, et ce ratage-là, c’est le meurtre du père. Non pas, donc,
je ne sais quelle agressivité de rivalité œdipienne — où nos modernes psychologues
s’empressent de voir un « meurtre symbolique » qui émanciperait l’enfant de la tutelle
paternelle — mais une rencontre manquée, quelque chose qui n’advient pas et qui, à ce titre,
produit une espèce de ravage tout à fait essentiel au procès de la subjectivité.
Pour vous en convaincre, je ferai d’abord état d’un contre-exemple, de quelque chose
que je n’oserai pas appeler une rencontre réussie, certes, mais — obligé que je suis d’employer
là des doubles négations — une non-rencontre-manquée. Un patient raconte l’anecdote
suivante : enfant, il excellait à « monter » sa mère contre son père et à produire de violentes
scènes de ménage. Classique. Un jour, donc, qu’il écoutait dans le couloir, le cœur battant,
l’altercation rituelle — suffisamment vive ce jour-là pour qu’une bonne partie de la vaisselle y
passât — il vit sortir son père furieux, lequel, réalisant que son rejeton était à l’écoute depuis le
début, l’apostropha en ces termes : « P’tit salaud, t’as encore réussi ton coup ! » Désastreuse
réussite en effet, qui ne laissait guère de chance à son instigateur pour suspendre un tant soit
peu la tutelle maternelle, omniprésente dans cette histoire comme on peut s’en douter. La
possibilité même de métaphoriser le désir maternel est ici mise en échec par ce père qui ne
cesse de répondre « Présent » à tous les rendez-vous que son fils, anxieusement, lui concocte.
Manque… d’inadvertance. Maintien, en toute occasion, de l’adversus, du face à face. Adversa
(en latin) : les choses malheureuses, le malheur. Ça ne décolle pas.
L’enseignement de Lacan est venu reprendre les choses à ce point où Freud les avait
laissées, bien discrètement sans doute puisque aucun de ses élèves directs n’a su faire autre
chose que de s’en détourner. Ce n’est qu’en isolant la fonction imaginaire du phallus (–!!
que Lacan a pu donner son assiette à l’opération symbolique de la castration (communément
rabattue sur la frustration) et, du coup, redonner un peu d’air à la question de Freud sur ce qu’il
y a de réel dans le père. En conjoignant la triangulation phallique imaginaire (mère-enfant-
phallus) et la triangulation symbolique œdipienne (père-mère-enfant), Lacan a véritablement
soudé le complexe d’Œdipe et le complexe de castration. Avec le schéma R, qui écrit cette
opération, Père et phallus imaginaire sont parfaitement différenciés, ce qui permet de poser la
question de leurs rapports, sans l’écraser trop vite sous une prétendue identité, celle-là même
que suggérait l’hystérie.
A simplement décrocher le père de son identité pénienne, Lacan a pu diffracter la
personne du père dans les trois catégories d’imaginaire, de symbolique et de réel, avec
lesquelles il a réussi à faire tenir l’affaire œdipienne sans sacrifier la perspective du primat du
phallus. Ces trois catégories sont celles qui me permettent aujourd’hui, dans la lecture que je
vous propose du mythe du père, de ne pas faire impasse sur le mort-père, sur cet énigmatique
instant où le père imaginaire bascule au père symbolique. Entre le bon-vivant et le bien-mort,
entre celui qui ne cesse pas de ne pas être (père imaginaire) et celui qui ne cesse pas d’être
(paradoxalement, le père mort, éternisé par la culpabilité des fils), il y a celui qui cesse de ne
pas être ; qui, de ne pas être, cesse.
Celui-là, ce spectre hamlétique, de pure contingence — que j’essaie de faire tenir un
instant sous la lumière des projecteurs —, il n’est pas convoqué ici à la seule fin de parfaire
l’harmonie de la théorie psychanalytique. Il est un point nodal de toute trajectoire subjective, ce
point de pure contingence que le travail du deuil s’obstine à effacer, non sans y parvenir
d’ailleurs.
Mais il ne suffit pas de contre-exemples, qui nous perdent souvent dans le jeu compliqué
des négations successives. Il nous faut en effet donner à la rencontre manquée sa qualité
d’événement effectif pour mesurer la portée de ce qu’est l’avènement d’un mort-père, et ne pas
nous contenter de voir là une simple « remise à plus tard » de ce qui, fâcheusement, ne serait
pas advenu, encore.
Car il est une chose qui ne saurait en aucun cas advenir comme telle dans notre monde
empirique, alors même qu’elle est essentielle à l’intelligence que nous avons de cette même
réalité empirique, et c’est ce qu’on appelle une cause matérielle.
Newton a bien pu mettre au jour la cause formelle de la chute des corps et en proposer
une écriture quantitative qui convient à l’expérience. Mais pas plus à lui qu’à d’autres la
gravitation comme cause matérielle n’est apparue. Elle échappait si nécessairement à
l’enquête humaine qu’il aura fallu, tout le temps où elle a dominé la pensée scientifique, la
localiser dans l’entendement divin, au grand scandale des cartésiens qui ne voulaient plus
entendre parler de ce Deus ex machina en plein cœur de la rationalité scientifique.
C’est parce que le sujet tel que Lacan nous a appris à l’entendre est
consubstantiellement lié à la notion de cause (et de cause matérielle) que le mort-père est,
disais-je, remis dans le fil de la tradition freudienne, non comme mythe, mais comme
événement. On ne rencontre pas plus un père réel qu’on ne rencontre la gravitation. Et se
reposer sur le verdict qui instaure le « géniteur » comme père réel — je ne dis pas que c’est
faux — mais c’est se livrer sans retenue à la fallace scientifique. Les scientifiques aiment à
ontologiser leur discours, et faire croire que les causes formelles avec lesquelles ils effectuent
leurs calculs et leurs expériences sont des causes matérielles. Il n’en est rien, et l’instruction
sexuelle poussée jusqu’à la gamétogénèse ne semble pas avoir beaucoup écorné les théories
sexuelles infantiles qui, elles, s’attaquent sérieusement à la question de la cause matérielle de
la filiation.
C’est ce qui fait leur tragique particulier, qu’on s’efforce toujours de tempérer en ne
retenant que le comique, voire le côté farce, de leurs trouvailles. Sont-ils ingénieux, ces chers
enfants ! Ils le sont en effet, à la mesure de l’angoisse qui les retient au bord de ce trou de la
cause dont ils se savent les effets.
Ce qui pose tout crûment la question de savoir, en chaque cas, jusqu’où un père peut
s’offrir comme support d’un tel événement, qui l’éclipse et l’excède en tant que personne dans
l’exacte mesure où la fonction paternelle comme mise en place de la catégorie de la cause
trouve à entrer en jeu pour le sujet.
« Le père en tant que père » — pour reprendre là une formule de Lacan commentant
Freud — brûle du même feu que son fils, à ne pas pouvoir se hisser en tant que sujet, à la
hauteur de ce savoir singulier, soit : qu'« il » est inconscient. (Autre lecture du « Il était mort, et il
ne le savait pas. »)
Du père qui prétendrait à cet endroit être une cause consciente d’elle-même (sommet de
l’imposture ; Lacan, à nouveau : « que les pères soient plutôt en retrait de tous les Magister »)
à tel autre pour qui tous les faux-fuyants de la névrose sont bons pour éviter cette posture d’où
son être sortirait écorné, la palette clinique est riche assurément de bien des nuances.
Il est vrai qu’il y va du rapport du père à sa propre mort, laquelle n’a ici plus rien de
« symbolique ». A aller vers la demeure du père — ad patrem — on se retrouve bien vite… ad
patres.
C’est ce que les sommets de la littérature de tous les temps ont cherché à rendre, tant
est vive l’émotion que suscite chez tout sujet l’approche de cette zone-limite où la paternité se
conjoint à la mort. Des Frères Karamazov à Hamlet — en passant par les Thibault de Roger
Martin du Gard — ce n’est toujours qu’au plus près de sa disparition qu’il est attendu d’un père
sa vérité de père. A la dire — s’il s’y risque —, il la rate, lui aussi. Mais nous devons à
Shakespeare d’avoir su nous faire entendre l’équivoque, voire le quiproquo final en prêtant au
père cette parole dont on ne sait pas — dont on ne saura pas — si elle est l’aveu d’une pure
reconnaissance, lâché en catastrophe au bord du seul vrai trou, ou au contraire l’énoncé
vengeur de la loi du talion : « Tu quoque, mi filii ! ».