LE CAPITALISME TOTAL

Jean Peyrelevade

Mots clés: • • • • • Gouvernance d’entreprise Marchés financiers Finance intermédiée Offre Publique d’Achat (OPA) Gestionnaire-Actionnaire

Jean Peyrelevade a été directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy (1981-1983). Il est nommé en 1983 Président de la Compagnie Financière de Suez et, parallèlement, de la banque Indosuez. Il est ensuite nommé Président-directeur général de la Banque Stern puis en 1988 Président de l’UAP, avant de prendre, en 1993, pour dix ans, la présidence du Crédit Lyonnais, qu’il sauva de la faillite. Il est actuellement banquier d’affaires au sein du groupe Banca Leonardo.Longtemps professeur d’économie à l’Ecole polytechnique, il a écrit plusieurs ouvrages sur l’évolution du capitalisme contemporain.

THESE DE L’OUVRAGE: Le capitalisme moderne est organisé comme une gigantesque société anonyme. Le but des gestionnaires d’entreprise est d’enrichir les actionnaires. Les techniques pour y parvenir s’appuient sur les règles du « gouvernance d’entreprise » et conduisent à des exigences de rentabilité excessives. Elles transforment les chefs d’entreprise en serviteurs zélés des actionnaires. Ainsi le capitalisme n’est pas seulement le modèle unique d’organisation de la vie économique mondiale: il est devenu « total » car il règne sans partage ni contre-pouvoir sur le monde et ses richesses. Selon J.Peyrelevade, les actionnaires apparaissent donc comme de véritables privilégiés, dans la mesure où tous les gestionnaires d’entreprises mettent tout en œuvre pour satisfaire la demande de rentabilité exigée par les détenteurs de capitaux. L’auteur démontre la légitime supériorité des actionnaires puisque ce modèle d’organisation économique permet une croissance économique qu’aucune autre théorie n’a su égaler. Pour défendre sa thèse, J.Peyrelevade va s’appuyer sur des exemples concrets de rapport de force entre dirigeants d’entreprises et actionnaires, qui tournent toujours à l’avantage de ces derniers, au point de pouvoir recourir à la destitution de ces chefs d’entreprises. Ce pouvoir va

être conquis en premier lieu par la faillite du système intermédié. Pour asseoir la domination des actionnaires, des théories vont être proposées au sein desquelles actionnaires, dirigeants et salariés ont intérêt à recourir au système financier pour y trouver leur compte. L’auteur s’est intéressé aux actionnaires eux même, et aux inégalités existantes au sein de ce groupe, soit en fonction du pays d’origine de ceux-ci, soit en fonction de leur implication actionnariale. Malgré ces disparités, les actionnaires réunis par la commune envie de s’enrichir, forment un groupe puissant qui tend à dominer la vie économique.

INTRODUCTION: Nous sommes entrés dans l’ère d’un capitalisme triomphant mais dissocié: les dirigeants d’entreprise ne sont plus que les serviteurs des actionnaires dont ils poursuivent l’enrichissement. Les Etats-Unis ont-ils imposé leur vision fondée sur le primat d’une liberté absolue d’entreprendre au service de l’enrichissement sans borne des détenteurs du capital. Ainsi, le modèle européen, qui cherche à concilier dynamisme économique et progrès social semble menacé. 300 millions d’actionnaires, concentrés à 90% en Amérique du nord, Europe occidentale et au Japon, contrôlent la quasi-totalité de la capitalisation boursière mondiale. Pour cela, les gestionnaires utilisent la gouvernance d’entreprise, qui permet une mise en valeur des actionnaires. Animés par un jeu de plus en plus spéculatif, les marchés financiers connaissent une volatilité accrue, ce qui permet la formation de manière aléatoire de gains et pertes. Malgré la croissance économique qui justifie aux yeux des gouvernants la pérennité de ce système, il existe des effets pervers redoutables, tels que l’absence de pouvoir pour lutter contre la pollution, qui remettent en question la toute puissance du capitalisme.

I)

LA FIN DU MODELE RHENAN:

− L’économie de marchés est la libre confrontation de l’offre et de la demande pour chaque bien ou service donnant lieu à l’échange, dont l’ajustement se fait par le prix. Mais ce modèle s’est étendu bien au-delà de la sphère économique réelle. C’est sur les marchés que les entreprises trouvent leurs fonds propres détenus par les ménages ou des institutions, afin de pouvoir réaliser des investissements: il s’agit du capitalisme financier. Ce capitalisme financier était traditionnellement assuré par le système intermédié (modèle rhénan): système dans lequel, les épargnants confient leurs économies à des institutions spécialisées (telles que les banques, compagnies financières...), qui, à partir des dépôts constitués, apportent à leurs risques et périls les fonds pour les entreprises. Ces institutions spécialisées sont des « establishments » puissants, puisqu’il s’agit d’un petit nombre de grandes maisons en étroite liaison avec le pouvoir politique. Le but du système bancaire est de gérer le risque pour le compte de l’ensemble de la collectivité, faire en sorte que les inévitables faillites d’entreprises ne s’étendent pas de proche en proche dans toute l’économie.

− Mais, partout dans le monde, le système intermédié, modèle rhénan, a échoué puis disparu. Il y a 2 raisons de cet échec:  La première raison est le coût élevé de l’intermédiation, qui correspond aux frais de fonctionnement de l’institution et de couverture statistique du risque de crédit: les banquiers coûtent trop chers aux yeux des particuliers, qui vont trouver un autre système d’une part plus rémunérateur, d’autre part moins onéreux;  La deuxième raison est le manque de confiance envers la capacité d’analyse de ces institutions. Le coût d’intermédiation eut été supportable pour les agents, si les institutions spécialisées avaient pu témoigner d’une incontestable supériorité dans l’analyse et la sélection des risques. Partout dans le monde, les systèmes bancaires ont connu des crises graves, dues à la mauvaise qualité de leurs portefeuilles de crédit. − La finance intermédiée ayant failli, le marché financier a partout affirmé sa primauté. 3 points principaux fondent sa particularité par rapport au système intermédié. 1: La mise en contact direct de l’épargnant et de l’entreprise qui cherche à mobiliser les capitaux. Désormais, quelle est la légitimité des dirigeants à occuper la place centrale d’un lieu de pouvoir dont ils ne sont en rien propriétaires? Pour l’actionnaire premier, seule comptera la recherche des profits les plus élevés possibles. Le but de la gouvernance d’entreprise est en effet, de faire respecter partout et par tous, le principe de la création de valeur au bénéfice de l’actionnaire. 2: L’apporteur de capital entend que son épargne demeure liquide et donc pouvoir la mobiliser à tout moment. Un degré excessif de transformation dans un système intermédié peut se traduire par de véritables catastrophes, comme l’ont montré de multiples crises bancaires, comme celle de 1929. Cela disparaît lorsque l’apporteur de capital fait directement affaire avec l’entreprise. Il doit s’assurer lui-même que les actifs dans lesquels il investit, peuvent être aisément transformés en bel et bon argent. L’action dès lors qu’elle est cédée, est tout à fait liquide. Ainsi, la durée moyenne de détention d’un même titre par investisseur est seulement d’une année. 3: Le système financier entend que soit établie la théorie même de sa propre existence comme fondement de sa pérennité et de sa supériorité morale. Ainsi, exister dans l’ordre matériel ne lui suffit pas. Son but est de systématiser son recours, ce qui nécessite la théorisation de son fonctionnement, indispensable pour assurer sa mainmise sur le fonctionnement économique. Le capitalisme financier a donc triomphé face au système intermédié, et va pouvoir s’imposer dans le domaine politique.

II)

THEORIE ET PRATIQUE DU POUVOIR ACTIONNARIAL:

− Dès l’affirmation du capitalisme triomphant, le but était de justifier la convergence actionnaires dirigeants, c’est-à-dire masquer la supériorité des premiers sur les seconds. Ainsi, 2 théories ont émergé pour justifier d’une hypothétique égalité.

Aux Etats-Unis, assimilation de la direction d’une entreprise au gouvernement d’une nation, où l’actionnaire est vu comme un électeur dans un système de démocratie économique. Principe d’une action = une voix et, où la direction générale apparaît comme l’exécutif. Mais, cette comparaison semble être un détournement intellectuel. En effet, le petit actionnaire isolé n’a jamais eu aucun pouvoir; le droit de vote ne l’intéresse pas. L’actionnaire mécontent ne fait pas entendre sa voix, mais vend son titre. Seuls les actionnaires puissants, disposant de capitaux importants ont la faculté de se faire entendre des directions de société, voire de leur tenir tête. Le capitalisme populaire est la plupart du temps une illusion. En Europe, existence d’une vraie liberté d’action à une élite des affaires sûre d’elle, de la légitimité de ses privilèges. D’un coté, cercle étroit de quelques grands féodaux souvent en connivence avec les pouvoirs publics, de l’autre, l’actionnariat populaire. La distinction subtile mais confuse entre intérêt actionnarial et de l’entreprise a permis de concilier les volontés contradictoires. Pour cela, mise en avant de l’intérêt social d’une entreprise qui transcende les intérêts des particuliers et souvent divergents des salariés, fournisseurs, clients, actionnaires. L’avantage de cette conception est que le management doit certes prucurer au propriétaire du capital un enrichissement convenable. Mais pour le reste, dès lors que la plus value est suffisante, le contrôle des dirigeants ne relève que du seul Conseil d’Administration. − Mais, dans les deux cas, le dogme a éclaté: le système capitalisme, l’économie mondiale elle-même, sont clairement apparu comme un désir d’enrichissement de l’actionnaire, et de lui seul. Ces théories n’ont pour but que de faire naître l’illusion des bienfaits du système actionnarial, en faisant apparaître des privilèges de situation pour l’ensemble des acteurs, actionnaires, dirigeants, salariés. Comment expliquer que l’harmonie d’intérêts des dirigeants et de leurs actionnaires, longuement admise comme allant de soi, ait soudain suscité le doute ? La remise en cause de ces théories est apparue suite à la multiplication de dérives qui ont mis en avant la supériorité des actionnaires sur les autres intervenants. Aux Etats-Unis, cet éclatement du dogme s’explique par la floraison dans les années 1980 d’OPA hostiles se traduisant par un changement des équipes dirigeantes des sociétés cibles, afin de profiter de gains substantiels pour les actionnaires. Cela démontre le pouvoir des actionnaires de faire valoir leurs intérêts au détriment des dirigeants. Au Royaume-Uni, succession de faillites qui jetèrent un doute sur la fiabilité des comptes, et donc du contrôle exercé par les Conseils d’Administrations qui n’avaient rien vu de la conduite condamnable de leurs présidents. Morte était l’utopie qui faisait de l’entreprise un ensemble homogène, où se rejoignaient les intérêts des dirigeants, actionnaires, salariés… − La difficulté naît de la séparation que la structure de la société anonyme organise juridiquement entre propriété du capital et pouvoir de gestion. L’actionnaire confie ses fonds à un entrepreneur qui les fait fructifier en les affectant à des emplois supposés productifs. Le chef d’entreprise met son talent au service de l’actionnaire. Ainsi, le conflit peut naître si le gestionnaire exerce cette liberté dans son intérêt plutôt qu’au profit des actionnaires.

La gouvernance d’entreprise a eut pour objet de fortifier le lien entre les intérêts des mandataires et ceux de leurs mandants. Tout fut fait pour que la rémunération des premiers évolue parallèlement à l’enrichissement des seconds. Mais, la tentation était forte de truquer avantageusement les résultats, puisque la richesse des dirigeants était strictement liée aux résultats de l’entreprise. Ainsi, les patrons voyous furent traînés en justice afin de renforcer la transparence et la loyauté. Pour cela, multiplication des systèmes de contrôle envers les chefs d’entreprise afin d’assurer les droits des actionnaires. − Le manager est lui-même un salarié de luxe: soumis aux règles de la gouvernance d’entreprise, contrôlé par un conseil largement composé d’administrateurs indépendants, surveillé par un président non exécutif, dépendant pour sa condition matérielle d’un comité de rémunération dont les décisions seront bientôt soumises au vote formel de l’Assemblée Générale, devant présenter ses comptes à un comité d’audit, sa marge de liberté est réduite à peu de choses. Il n’est plus que le serviteur zélé de la collectivité des actionnaires dont il lui revient d’assurer l’enrichissement. Cependant, le dirigeant a quand même des avantages: alors qu’en 1945 le revenu moyen des chefs d’entreprise était de 44 fois le salaire moyen des ouvriers (aux Etats-Unis), il est aujourd’hui de 500 fois. En France, la rémunération annuelle moyenne des présidents des sociétés du CAC 40, supérieures à 6 millions d’euros, est égale à plus de 200 fois le salaire moyen et 400 fois du SMIC. A condition que ces gestionnaires se montrent suffisamment dociles: le taux de rotation des chefs d’entreprise ne cesse d’augmenter. Ere des « managers éphémères » dont la durée de mandat est aujourd’hui de 6,5 ans. Le succès personnel du manager dépend de la création de valeur au profit des détenteurs du capital: Le règne des actionnaires est devenu absolu.

III)

LES ACTIONNAIRES: QUI SONT-ILS ?

− La capitalisation boursière était égale en 2003 à 31.000 milliards de dollars en 2003, soit 86% du PIB annuel de la planète qui s’élevait à 36.000 milliards de dollars. Les détenteurs d’actions possédaient donc un patrimoine boursier représentant la valeur de presque une année de production de l’univers. La richesse boursière est concentrée dans un petit nombre de pays développés. Avec 5% de la population du globe, les Etats-Unis représentent un quart de la production et presque la moitié (46%) de la capitalisation mondiale. Un ménage sur deux y détient des actions. L’Europe des 15 pays les plus riches, regroupe un quart de la capitalisation boursière mondiale, soit la moitié des Etats-Unis. Entre 20 et 25% des ménages y sont actionnaires soit une centaine de millions de personnes. Le Japon détient 15% de la capitalisation mondiale. − Il y a dans le monde prés de 300 millions d’actionnaires: 5% de la population mondiale, dont la moitié aux Etats-Unis, ont la quasi-totalité de la richesse boursière de la planète. Outre cette inégalité entre pays, il existe une inégalité entre les actionnaires eux-mêmes, puisqu’il y a une extrême concentration des actifs boursiers au sein de la tribu des actionnaires. En France, 1% des ménages détiennent presque la moitié du patrimoine en

actions. Au niveau mondial, 10 à 12 millions d’individus contrôlent la moitié de la capitalisation boursière. Pire, 77.000 ménages, les « ultras-riches » détiennent 15% de la richesse boursière mondiale. Les actionnaires ordinaires, petits porteurs, résident à 90% en Amérique du nord, Europe occidentale et Japon. Le point culminant de la détention d’actions est atteint dans la tranche d’âge qui va de 50 à 60 ans, de formation supérieure. − Sur longue période, le rendement des actions est systématiquement supérieur à celui des produits de taux (obligations et placement monétaire) et de l’immobilier. En cela, le rendement réel des actions françaises s’est établi en moyenne à 8,6% par an sur la période 1951-2000, contre 4,9% pour les obligations. Le revenu des mêmes actionnaires n’a cessé de croître rapidement, au point de doubler, dans chaque pays, tous les 25 ans, par rapport au revenu national. Cela justifie donc le recours au système financier, et à délaisser le système intermédié, beaucoup moins profitable. − Le pouvoir des actionnaires est, en tant que tel, invulnérable. On ne s’en débarrasse pas comme quelques plants de maïs génétiquement modifiés. Comment attaquer ce pouvoir et par quelle voie ? Les actionnaires eux-mêmes échappent à toute appréhension. Chez eux, ni hiérarchie, ni structure, ni dirigeant. Une seule chose les rapproche par delà les frontières: le désir d’enrichissement. L’efficacité de ce système rend le pouvoir des actionnaires légitime puisque ce mode d’organisation permet pour la première fois, de créer de la croissance économique sur l’ensemble de la planète, et parfois de manière abondante. Face au problème aigu du financement des retraites dans les pays développés, où l’espérance de vie ne cesse de grandir, et où le rapport actif et inactif se détériore, la capitalisation boursière va se développer. Les fonds de pension constituent ainsi aujourd’hui le troisième pilier de retraite, et jouent un rôle central dans l’animation des marchés financiers. Les fonds de pension américains gèrent aujourd’hui près de 10.000 milliards de dollars, dont la moitié en actions, ce qui fait qu’ils détiennent plus de 30% de la capitalisation boursière des Etats-Unis. Plus généralement, les actifs des fonds mutuels (fonds de pension, Sicav) ont vu leur valeur multipliée par douze depuis vingt ans. De ce fait, la détention directe d’actions par les ménages est devenue minoritaire. C’est à travers ces investisseurs institutionnels qui en font profession que s’exerce de plus en plus la défense des intérêts des actionnaires. Le capitalisme moderne est à la fois désintermédié et institutionnalisé. La situation est relativement similaire dans les autres pays développés. Partout le pourcentage du capital des sociétés cotées détenu directement par les ménages est tombé en dessous de 25%, sauf aux Etats-Unis (45%). Cependant, il convient de faire une distinction au sein de cette tendance entre deux formes de capitalisme. Le capitalisme du grand large, où la domination des retraites par capitalisation favorise les fonds de pension: cela est le cas en Australie, Canada, Etats-Unis, GrandeBretagne. Le capitalisme continental dans lequel les actions détenues par l’Etat, les collectivités publiques, les banques, jouent encore un rôle important: la subsistance de l’intermédiation bancaire s’explique par l’existence de la retraite par répartition. Ce système est présent en France, Allemagne, Italie, Japon. Le taux de détention indirecte (en passant par

les fonds de pension) est donc plus faible, de l’ordre de 30 à 40% de la capitalisation boursière. En France, les investisseurs étrangers, qui ne sont autres que les fonds de pension, tiennent près de 50% de la Bourse de Paris. Globalement, près de la moitié des actions détenues dans le monde le sont de manière indirecte. Dans cet univers renouvelé, la domination américaine est toujours écrasante. − Le capitalisme moderne est ainsi constitué en une gigantesque société anonyme. Citoyens ordinaires de pays riches, ils préparent leur retraite en capitalisant leur épargne. Une bonne moitié de celle-ci est confiée à quelques dizaines de milliers de gestionnaires d’actifs, dont le métier consiste à faire prospérer les économies qui leur sont confiées. Les entreprises qui ne se plieront pas au jeu de la gouvernance d’entreprise verront leurs actions délaissées, et ainsi auront de plus en plus de mal à trouver les fonds propres, nécessaires à leur expansion. La démarche systématique de création de valeur élevée pour l’actionnaire ne serait alors que l’habillage idéologique d’une démarche de rentiers. Serions nous déjà soumis à une nouvelle forme d’aliénation ? En chacun de nous, le vieux en devenir commande à notre activité présente.

IV)

MARCHES ET CROISSANCE:

−Au XIXème siècle, les capitalistes existaient de manière visible: Rockefeller avec le pétrole, Duke pour le tabac, JP Morgan pour les banques… Aujourd’hui, la victoire impériale de l’économie de marché la rend difficilement contestable. Devenu commun, le capitalisme est accepté par la majorité, car tous espèrent en profiter. De plus, aucun autre système n’a été capable de produire autant de croissance économique au bénéfice de l’humanité toute entière. Ainsi, chacun trouve avantage des échanges internationaux: les pays riches, dont le revenu par habitant a été multiplié par 2,5 depuis 1965 ; les pays en développement qui ont su participer au jeu tels que l’Inde, la Chine, Corée du sud, Taiwan…: le revenu par habitant a augmenté deux fois plus vite que celui des pays développés. Malgré les bienfaits du capitalisme, il existe des limites, tels que l’absence des contrepouvoirs, les multiples déséquilibres et la primauté donnée à la seule rémunération du capital. − Cette mondialisation présente plusieurs caractéristiques, en faveur de la capitalisation boursière:  L’effondrement du pouvoir de régulation des Etats nationaux. Depuis une vingtaine d’années, la mondialisation permet une liberté totale des mouvements de capitaux. Ces capitaux vont être investi là où leurs détenteurs espèrent trouver la rentabilité la plus forte. Ce faisant, ces derniers imposent en même temps leurs règles, ce qui induit à une homogénéisation du monde: l’espace capitaliste devient uniforme. Les Etats ont donc perdu une large part de leur capacité de régulation. Seuls les Etats-Unis peuvent encore se comporter comme un Etat classique, c’est-à-dire souverain chez soi. Le capitalisme financier ayant vaincu, s’est partout libéré du pouvoir politique et de ses variations nationales pour devenir le principe indiscuté de l’organisation économique des sociétés.

 La mondialisation entraîne sur les places financières un accroissement de la volatilité. Marché parfait, efficience des marchés, autant d’expressions positives pour qualifier une réalité qui l’est moins. En effet, il y a une instabilité des marchés, car la valeur d’un actif financier est fondée sur des anticipations. Ainsi, exprime-t-elle un phénomène d’opinion. Cela peut rapporter beaucoup aux actionnaires, comme cela peut les ruiner. Les actionnaires se nourrissent de cette instabilité, et la trouve indispensable pour réaliser un maximum de profit en un temps record. Cependant cette instabilité est très dangereuse car le risque absolu est la chute de la valeur des parts de l’entreprise, et donc de la rémunération de l’actionnaire. − L’uniformité des rendements affirmée par la théorie est insupportable pour les acteurs professionnels qui n’ont de cesse de se dégager d’une situation aussi inconfortable. Les investisseurs institutionnels visent à grandir et accroître leurs profits en même temps que leur puissance, par l’exercice rémunéré de leurs talents. La référence personnelle s’efface devant la publicité comparative: « investissez à travers ma structure, vous gagnerez plus d’argent qu’ailleurs, plus que la moyenne du marché, puisque la gestion que je vous offre est de qualité supérieure. Mais, comment se distinguer du voisin, comment atteindre un rendement distinctement supérieur ? L’uniformité, voila l’ennemi. Ainsi, il faut créer de l’évènement, de l’inattendu. La Bourse est un endroit où l’on peut gagner ou perdre en fonction des seuls pronostics des spécialistes, sans attendre le résultat réel des courses. Toute annonce de rentabilité future d’une entreprise supérieure à ce qui était prévu jusque là, fait immédiatement monter son cours: les actionnaires s’en réjouissent. La stabilité des prévisions signifierait la disparition de leur métier dans l’uniformité des rendements. Ils font donc négoce profitable de la volatilité qu’ils suscitent. − La volatilité des cours est nécessaire, mais ne suffit pas au bonheur des marchés. Un gestionnaire de fonds qui achète un titre et le garde en portefeuille touche un dividende qui ne représente annuellement que 3 à 4% des sommes investies. Un gain si modeste ne saurait satisfaire ses clients. Toute action acquise est donc aussitôt destinée à être cédée avec l’espoir d’une plus-value: c’est l’acte de revente qui crée l’enrichissement. Avec la Bourse, la rentabilité du capital est de l’ordre de 15% par an. Mais de tels niveaux de rentabilité sont dans la durée impossibles à tenir. On ne voit pas comment les marchés boursiers pourraient continuer à croître de 10 à 15% par an, quand les taux de croissance annuels des économies occidentales sont de l’ordre de 2 à 3%. Les profits prendraient peu à peu toute la place disponible pour ne rien laisser aux revenus du travail. − Ce nouveau système de pouvoir où le capital commande a trois effets principaux:  1: Ce système basé sur la volatilité des cours accélère le mouvement de mondialisation et encourage l’implantation des unités productives dans les régions du monde à bas salaires. L’exigence d’une rentabilité trop élevée oblige souvent à utiliser les facteurs de production les moins onéreux. Dans cette course à la rentabilité, les territoires sont en concurrence les uns avec les autres comme lieux d’attraction d’un capital mobile. Cette recherche de la production à moindre coût explique la multiplication des délocalisations. Le but de cette manœuvre des chefs d’entreprises est de satisfaire les actionnaires, en leur assurant un plus grand profit puisque les coûts relatifs au travail vont être amoindris: rémunération des salariés, charges salariales, prix d’implantation de l’entreprise…  2: Apparition du « capitalisme sans projet ». A 15% de rendement voulu par les actionnaires, les grands groupes cotés n’ont plus la possibilité de procéder à tous les

investissements souhaitables. En effet, risque à terme de créer une situation structurelle de sous-emploi, car refus d’investir dans les entreprises les moins rentables. « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain qui créeront les emplois d’après demain » disait l’ancien chancelier social-démocrate allemand Helmult Schmidt. Quelle est la justification du profit si cette règle n’est plus respectée? En effet, dans ce mode d’organisation qui fait primer la volonté des actionnaires, le facteur travail va être compressé autant que faire ce peut, afin de satisfaire la désir d’enrichissement de ces actionnaires. Cependant, maints chefs d’entreprises, soit par conviction, soit par souci de ne pas déplaire à des actionnaires trop puissants, s’obstineront par tous les moyens à donner satisfaction à ces derniers, et donc à limiter l’utilisation du capital travail.  3: Création d’un mouvement de concentration dont la vitesse s’accélère. La concentration a pour but d’assouvir le désir d’enrichissement de l’actionnaire: volonté d’étendre à une société cible les techniques de gestion afin de conduire à une hausse de la rentabilité. Le but est d’avaler les médiocres pour les porter au même niveau d’excellence que la société mère. Mais, la concentration continue ne va pas de soi, et la pure logique industrielle devrait inciter les chefs d’entreprise à garder le sens de la mesure. En effet, le monde concentré n’est pas nécessairement plus productif. − Ce mouvement de concentration a conduit à la réglementation des Bourses afin de supprimer les obstacles aux fusions. Les sociétés qui sont l’objet de tentative d’Offre Publique d’Achat (OPA) se voient interdire toute mesure de défense. Tout se passe comme si le marché financier devait être parfait, complètement fluide. La rentabilité du capital financier nourrit un fétichisme de l’argent qui justifie n’importe quelle concentration. Sans cesse sont émises des idées de rapprochement, de fusions par les spécialistes. Ce capitalisme pousse à ce que dans chaque grand métier, il n’y ait plus à l’échelle mondiale qu’un tout petit nombre d’opérateurs dominants. Ainsi, il semble que tout est organisé pour que l’actionnaire puisse mener à bien sa mission d’enrichissement. Les moyens pour y parvenir, parfois critiquables, sont de plus en plus acceptés par les individus, les acteurs politiques. L’Etat occidental s’est retiré devant le capitalisme actionnarial. Il dissimule son impuissance sous le manteau de la neutralité.

V)

QUE FAIRE FACE A LA TOUTE PUISSANCE DU CAPITALISME ?

Que faire pour rendre la croissance sous contrôle, la rendre plus soucieuse des cohésions sociales et de la nécessité de préserver notre environnement naturel ? − Le capitalisme a fait naître plusieurs illusions:  Nous serions en train de passer de l’âge industriel à celui des services. Se développerait un capitalisme soucieux du bonheur de ses clients et de la valeur de ses marques. Cependant, la marque est un gage de rentabilité. Elle est un moyen d’échapper partiellement aux dures contraintes de la concurrence frontale, ce qui explique la volonté des entreprises d’apporter un service de qualité, et non pour s’assurer du bien être des individus. De plus, une société demeurera indifférente aux problèmes engendrés par sa production, tant qu’ils n’engendreront pas de boycottage de ses produits. Dans ce cadre, seule la règle de

droit peut faire respecter l’intérêt général si on l’estime mis en cause par le comportement des firmes. Le fait que les entreprises donnent en apparence la volonté de répondre au bonheur des individus n’a que pour unique objectif d’assurer la pérennité de sa marque, permettant ainsi de dégager de forts profits exigés par ses actionnaires.  Illusion de l’efficacité du pouvoir de contestation de la rue contre les conseils d’administration. Chaque crise qu’a connu le capitalisme, dont on aurait pu penser qu’elle fut cause de son ébranlement, l’est au contraire de son renforcement. Chaque erreur, accident de parcours fournit l’occasion, non d’une remise en cause, mais d’un durcissement. Le modèle actionnarial paraît donc encré dans le système économique, et rien ne peut remettre en cause sa position centrale. Les contestations qu s’élèvent sont un moyen pour les entreprises de démontrer leurs capacités d’écoute et d’adaptation, en faisant naître l’illusion d’une prise en compte des intérêts des individus exclus des bienfaits du système financier. −L’espace de la décision est sans recours, irréversible, définitive pour plusieurs raisons. Le discours de l’intellectuel est fragmenté quand le nouvel espace économique est mondialement homogène. Aujourd’hui le marchand a étendu partout ses réseaux, quand le sage n’est pas encore sorti de son village. De plus, la condamnation au nom de l’éthique est la plus commode à nos grands esprits: s’arrêtant là, elle est signe d’impuissance. Le modèle capitaliste a su s’étendre à la quasi-totalité de la planète, adopté par les individus, conscients que l’enrichissement par cette voie est possible. Au contraire, les contestations intellectuelles sont disparates, sans organisation, ce qui fragmente son désir de remise en cause de ce modèle considéré comme profondément inégalitaire et totalement immoral. − Le capitalisme financier continue-t-il de s’étendre. A quelle fin autre que son propre enrichissement, nul ne sait. Chacun ignore jusqu’où la construction va monter, au risque inexploré d’un effondrement meurtrier. Afin d’éviter cette chute brutale, le système peut trouver en lui-même les freins de sa course. La Bourse a tendance à progresser plus vite que le reste de l’économie, ce qui explique que le taux de rentabilité du capital financier puisse rester dans la durée supérieur au taux de croissance, et nourrir ainsi l’illusion d’un enrichissement sans bornes. Mais, ce rapport va s’inverser. Bientôt les fonds de pension devront verser davantage d’argent aux retraités qu’ils n’obtiendront de souscription des actifs. Ainsi, pourrait-on espérer une évolution pacifique et spontanée vers une croissance plus douce, qui éviterait l’apparition de ruptures sur d’autres terrains: affrontement géopolitique, catastrophes écologiques… − La mondialisation a désagrégé les Etats nations. Dans ce cadre, la seule solution pour fabriquer de la régulation est de réinventer le politique. La régulation parait nécessaire dans le but de lutter contre les effets pervers du désir d’enrichissement. Pour cela, il faut se situer au niveau international, afin de mettre en place une coopération intergouvernementale. De plus, il faut que la société civile s’organise en réseaux d’informations, de discussions, de débats. Deux volets pour mettre en place une régulation espérée: d’une part, une protection de la planète, de ses ressources naturelles. Pour cela, les décisions que commande l’intérêt général devront être politiquement imposées à force de lois et de traités internationaux. D’autre part, l’atténuation souhaitable du poids du capitalisme financier sur l’économie réelle, afin là encore, de lutter contre la situation privilégiée des actionnaires.

Si les gestionnaires d’actifs sont les fabricants des normes excessives de rentabilité, il faut eux-mêmes les soumettre à la norme du politique. Le contrôle purement administratif du bon fonctionnement des marchés des valeurs mobilières par les autorités régulatrices, est insuffisant. D’autres voies, pour limiter la mainmise du capitalisme dans l’économie peuvent être envisagées. Encourager par la fiscalité le réinvestissement des bénéfices plutôt que la distribution, et rendre plus coûteux les rachats d’actions; autoriser des dividendes beaucoup plus élevés pour les titres détenus plus longtemps, de façon à stabiliser les actionnariats; enfin, par la fiscalité, favoriser les détentions longues et décourager les allers-retours. La solution passe donc par des mesures de contraintes, et non par de simples contrôles exercés par des autorités administratives indépendantes. Le recours à la contrainte financière pour limiter les abus de achat-vente paraît être une mesure efficace, mais cela nécessite-t-il une régulation au niveau international, et donc une convergence des politiques nationales. Dans ce cas, un pays qui met seul en place des rétorsions financières verrait ses entreprises s’implanter vers d’autres territoires afin de contenter les actionnaires. − Mais, l’essentiel est sans doute ailleurs: les dirigeants ont perdu toute autonomie, toute liberté de pensée. Comment leur redonner de la marge de jeu, les faire échapper à une certaine forme de dictature actionnariale? Il faut affaiblir les codes de gouvernances d’entreprise et en particulier interdire que l’enrichissement des dirigeants soit la conséquence strictement parallèle de celui des actionnaires.

CONCLUSION: Le capitalisme total est le produit d’une formidable machinerie. Il a deux faces: l’une, l’économie de marché, séduit par sa capacité inégalée à produire richesse et progrès. L’autre, l’ultralibéralisme, fait de l’argent la mesure de toute valeur et installe la cupidité au cœur des sociétés. Ce système n’est pas capable d’autorégulation. Les Etats nations ne contrôlent plus individuellement ce phénomène car le souverainisme est économiquement insupportable. L’actionnaire est aujourd’hui mondial. De même, le consommateur se préoccupe fort peu du lieu de production des biens qu’il achète, et privilégie les fournisseurs aux prix les plus bas, ce qui tend à renforcer ce capitalisme. Les citoyens sont donc otage et complice du capitalisme mondialisé. La mondialisation nie l’Etat nation, et n’accepte spontanément le politique que dans la mesure où celui-ci l’aide à s’étendre. L’objectif n’est donc pas de supprimer le marché, mais de le ré inclure dans le champ du politique, de l’intégrer dans un espace de citoyenneté afin de faire émerger les valeurs de la démocratie. Raymond Aron: « L’expansion économique ne garantit jamais le respect des valeurs politiques. L’accroissement de la richesse globale n’implique ni la sauvegarde de la liberté personnelle ou intellectuelle, ni le maintien des institutions représentatives. Bien plus, les sociétés sans aristocratie, animées par l’esprit de négoce et le désir illimité de richesses, sont guettées par la tyrannie conformiste des majoritaires. » Monde menacé par un totalitarisme anonyme, d’un paradigme impossible où triompherait le rêve d’un enrichissement individuel sans limite.