8/12/14 9:31 PM « Ô mélancolie, Aigre château des Aigles » at ART THÉRAPIE ET CRÉATION NUMÉRIQUE

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ART THÉRAPIE ET CRÉATION NUMÉRIQUE
M. B., La Bête noire
M. B.

Alors que Sophie nous conviait en novembre à découvrir les propositions du collectif H5 mettant en scène une
multinationale à l’aigle emblématique à la gaîté lyrique, l’idée d’une réponse à cette invitation jubilatoire et
communicative m’a titillée: de l’Ogresse de Paris à l’auteur de « Mon livre d’Ogre », paru en 1957, il n’y avait
qu’un pas…
Mon atavisme belge aura fait le reste!
Le roi des Moules »
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Un vieux fond de belgitude bilatérale me pousse irrésistiblement à aborder les territoires prolifiques et poétiques
d’un génial Marcel, non pas Duchamp, avec lequel il entretint nombre de connexions dans la galaxie luxuriante
de l’art contemporain, ni même Proust, mais Broodthaers le fulgurant, poète de l’art, artiste gargantuesque
balayant en douze ans de carrière les champs de l’art, du langage, tout comme les spectres de nos figures
constitutives.
Poète, un temps journaliste, photographe, libraire ou conférencier au Musée Royal des Beaux-Arts de Bruxelles,
Broodthaers, électron libre dans la constellation surréaliste belge, raillera sur le carton d’invitation de sa
première exposition ses raisons d’être et de se proclamer artiste.
Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie.
Cela fait un moment déjà que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de 40 ans… L’idée enfin
d’inventer quelque chose d’insincère me traversa l’esprit et je me mis aussitôt au travail. Au bout
de trois mois, je montrai ma production à Philippe- Edouard Toussaint, le propriétaire de la galerie
Saint-Laurent. Mais c’est de l’art, dit-il, et j’exposerais volontiers tout ça. D’accord, lui dis-je. »
Au-delà de ces confessions de façade, Broodthaers n’aura de cesse d’explorer les rouages et les mécanismes
de la production et de la réception de l’art, produisant une oeuvre d’une sincérité et d’une acuité extrêmes,
faisant mentir ce propos désinvolte posé comme préambule en 1964.
Car, derrière l’apparence éminemment trompeuse d’une insincérité manifeste, on doit sans conteste à l’artiste
une exploration vertigineuse du monde des images – ou figures – dans leur rapport symbolique et immatériel
aux choses, une matérialisation de la sociologie de l’art faite oeuvre: critique, forcément critique, elle devient le
révélateur de ce rapport ambigu entre langage et image, entre institution et art, à l’instar de cet autre acte
fondateur, scellant dans le plâtre une prose et des vers – son livre fort peu vendu, Pense-Bête – se coulant
désormais dans la forme plastique.
Critique d’art, héraut du Pop, Broodthaers, ami de Magritte, « Le Roi des Moules », déborde de tous les cadres,
non sans humour, et c’est tant mieux. Belge, forcément!
Fémur d’homme belge et Fémur de la femme française
Marcel Broodthaers, (1964/65)
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Moi Je dis je Moi Je dis Je / Le Roi des Moules Moi Tu dis Tu / Je tautologue. Je conserve.
Je sociologue. / Je manifeste manifestement. Au niveau de / mer des moules, j’ai perdu le
temps perdu. / Je dis, je, le Roi des Moules, la parole / des Moules. »
« Ma Rhétorique »
Art de la tautologie où la forme se vide de sa valeur d’usage pour se lover dans le moule de l’art, la sacrosainte
moule, emblème trivial de la belgitude devient le parangon d’un art où, ironiquement, elle prolifère et s’agglutine,
jouant de son homonyme masculin, métaphorisant par le jeu de la langue ce qui se plaque dans le monde de
l’art, moule où tout objet, même le plus vulgaire, se voit sans vergogne métamorphosé et paré de qualités sur-
réelles que le poète ne peut s’empêcher de poétiser. Emblème allégorique, blason d’un art entre conceptuel, pop
et surréalisme, « Cette roublarde a évité le moule de la société. / Elle s’est coulée dans le sien propre. /
D’autres, ressemblantes, partagent avec elle l’antimer. Elle est parfaite. ». La langue roule et nous entraîne
alors vers d’autres contrées… Changement de prisme, regards renouvelés, création de valeur rendue possible
par la métamorphose, celle du cadre (musée, Décor, tableau, installation, …) mais aussi de l’énonciation.
Broodthaers met en exergue ces jeux multiples auxquels les objets sont alors voués. Entre champ de l’art et
chant du poète, la fulgurance extrême de Broodthaers, narquois et lucide, cingle dans ses mots où coule une
source intarissable et féconde, réfléchissant de tous ses feux.
De la surface on touche alors à la profondeur, dans l’épaisseur que nous nouons entre les mots et les choses,
car s’engouffre dans la tautologie d’un métalangage en apparence froid, un parfum de dérisoire où se niche
l’artiste et se déploie son œuvre.
Et Saussure, Baudelaire, Lacan, Mallarmé, Wittgenstein, La Fontaine, …, émaillent alors sans vergogne par
leurs citations, une œuvre radicale et infiniment dense où la littérature semble indéfectiblement liée au destin
des formes, où art et langage sont intimement mêlés, où acte poétique et plastique se conjuguent et s’intriquent
jusqu’à sceller dans un même socle les fondements d’un art prolifique, mettant en abyme, comme en exergue,
les jeux du signifiant et du signifié dans le cadre de leur énonciation.
Une fiction permet de saisir la vérité et en même temps ce qu’elle cache. »
« Comme Marcel Duchamp disait Ceci est un objet d’art, au fond, j’ai dit Ceci est un musée ».
Le 27 septembre 1968, Broodthaers inaugure en grande pompe le Musée d’art moderne, département des
aigles dans le rez-de-chaussée de sa maison et convertit exposition et musée en véritables œuvres d’art,
perçant à jour les mécanismes de la monstration, du sens en contexte dans ce cadre institutionnel.
Fiction muséale, elle nous dévoile ses artifices et ses idéologies, au détour d’une figure particulièrement
connotée, blason héroïque de nombre d’impérialismes, celle de l’aigle, déclinée à l’envi. « Une fiction permet de
saisir la vérité et en même temps ce qu’elle cache. », affirmait Broodthaers. Au cœur de ce rassemblement de
caisses vides et de reproductions d’œuvres d’art, puis d’artefacts hétéroclites, constituant les collections des
départements de ce musée fictif, s’exposera la manifestation d’étranges mythologies consacrées par la
muséalisation.
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Ce musée ouvrira plusieurs Sections, mimera dans ses moindres détails la vie de cette institution et fermera
officiellement pour cause de « faillite » en 1972: chronique d’une mort annoncée par la section financière, créée
en 1971. Puis, à Düsseldorf, l’artiste ouvrira le « Département des Aigles », présentant une collection de près de
trois cents pièces, un cartel en trois langues, martelant «Ceci n’est pas un objet d’art», face aux reproductions,
aux cartes postales, images publicitaires, objets divers, étiquettes de bouteille de bière ou bague de cigare…
Dans la Städtische Kunsthalle de Düsseldorf, la Section des Figures proposera alors l’exposition Der Adler von
Oligozän bis heute – L’aigle de l’Oligocène à nos jours.
Marché, décor, statut de l’artiste et de l’oeuvre, rôle des institutions, seront les champs d’exploration privilégiés
de ce touche-à-tout de génie qui essaimera par-delà les frontières, dans l’incandescence de ses douze ans de
carrière.
Il décédera le 28 janvier 1976 à Cologne.
Comme un clin d’oeil malicieux à Magritte: ceci n’est pas une oeuvre d’art…
Si vous êtes curieux, si vous avez l’âme belge, ou pas, osez la rencontre de Broodthaers dans ces archives de
l’INA:
Marcel Broodthaers (INA)
Les amateurs de chats, à défaut d’aigles, se régaleront devant cette interview cocasse et drolatique :
Interview with a cat Marcel Broodthaers
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La poésie du dérisoire nichée au coeur du film la Pluie (projet pour un texte), 1969, vous touchera peut-être…
La Pluie
Quand je vous parlais d’humour belge!

… Et cet article de Marie Muracciole pourra compléter vos pérégrinations.
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