ENJEUX SOCIAUX DE LA SOCIOLINGUISTIQUE : POUR UNE

SOCIOLINGUISTIQUE CRITIQUE

Josiane Boutet et Monica Heller

Maison des sciences de l'homme | Langage et société

2007/3 - n°121-122
pages 305 à 318

ISSN 0181-4095
Article disponible en ligne à l'adresse:
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http://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2007-3-page-305.htm
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Pour citer cet article :
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Boutet Josiane et Heller Monica, « Enjeux sociaux de la sociolinguistique : pour une sociolinguistique critique »,
Langage et société, 2007/3 n°121-122, p. 305-318. DOI : 10.3917/ls.121.0305
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© Langage et société n° 121-122 – septembre décembre 2007
Enjeux socioux de lo sociolinguislique :
pour une sociolinguislique crilique
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Monico Heller
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La dénomination du champ qu’on nomme désormais sociolinguistique a
donné lieu à débats et, dès les années cinquante aux USA, plusieurs dési-
gnations étaient apparues : « sociologie du langage », « sociolinguistique »,
« ethnographie de la communication », « psycholinguistique ». Selon
Dell Hymes, le terme unique de « sociolinguistics » s’est imposé dans les
années soixante aux USA. En France, si l’enquête dialectologique dans les
Ardennes de F. Brunot en 1912 peut à juste titre être considérée comme
inaugurale en matière d’étude de la variation sociale, il faudra attendre
plusieurs décennies pour qu’un domaine se constitue véritablement. On
trouve le terme de « sociologie du langage » dès 1956, dans le titre de
l’ouvrage de M. Cohen, Pour une sociologie du langage. Souvent considéré
comme un précurseur de la sociolinguistique en France, il ne proposa
pourtant pas ce terme. Celui-ci s’imposera près de vingt ans plus tard dans
le titre même d’un ouvrage qui contribuera de façon décisive à construire
la sociolinguistique comme discipline en France, Introduction à la socio-
linguistique, de J.-B. Marcellesi et B. Gardin (1974). Quoique sous-titré
« La linguistique sociale », et quoique les auteurs discutent longuement
les dénominations proches d'« ethnolinguistique » ou de « sociologie du
langage », c’est « sociolinguistique » qui deviendra par la suite le terme le
plus fédérateur. La proximité dès leurs origines entre sociolinguistique et
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ethnolinguistique, tant au plan des méthodes, des objets de recherche que
des préoccupations sociales, conduit un auteur comme A. Tabouret-Keller
à plaider pour la construction d’une discipline intégrative qu’elle nomme
anthropologie du langage (1997). Quant à la distinction entre sociologie
du langage et sociolinguistique, elle fait en France l’objet d’un débat
récurrent, ouvert en 1976 par J. Boutet, P. Fiala et J. Simonin-Grumbach
et réactualisé dans les colonnes de Langage et Société.

J. Ou'esl devenu le de sociolinguislique ?
Plus de cinquante années après l’émergence de la sociolinguistique,
un consensus semble établi sur la spécificité du domaine au regard
des linguistiques de la langue, comme au regard de l’analyse de dis-
cours. La plupart des sociolinguistes considèrent ainsi qu'il constitue
une discipline de terrain dans laquelle l’enquête – quelles que soient les
méthodes de recueil des données retenues – est un dispositif central. Les
données du sociolinguiste sont le plus souvent orales, quel que soit le
nom avec lequel le chercheur, en fonction de son obédience théorique,
les nomme – conduites discursives, discours, dialogues, interactions,
pratiques langagières, etc. ; la discipline traitant de plus en plus de don-
nées communicatives de diverses natures. Celles-ci ne peuvent être ni
construites par le chercheur, ni accessibles, le plus souvent, à son intui-
tion ou à son introspection : ceci est particulièrement vrai des situations
de plurilinguisme (voir ici même C. Juillard). Dans la plupart des cas
elles ne peuvent être constituées en des corpus clos et définis selon des
procédures rigoureuses, à la différence de la façon dont les analystes de
discours écrits procèdent. C’est en ce sens que J. Boutet (1994 : 2-3) a
envisagé la sociolinguistique comme une linguistique de terrain : « Le
terme de ‘linguistique de terrain’ fait le plus souvent écho aux travaux
des ethnolinguistes, des américanistes ou africanistes ; je crois utile de ne
pas le réserver à des pratiques d’enquête et de linguiste liées à des langues
peu ou pas décrites, et de l’étendre à toute pratique de linguiste qui
prend en compte, méthodologiquement et théoriquement, les situations
sociales dans lesquelles sont produits les matériaux de langage soumis à
l’analyse » : c’est-à-dire la pratique du sociolinguiste. L’étude du langage
ancrée dans ses conditions sociales de production – véritable pétition de
principe de la sociolinguistique au regard de la linguistique – constitue
en quelque sorte un commun dénominateur. Mais au-delà de ce socle
commun, une grande diversification des travaux et orientations s’est pro-
duite depuis cinquante ans, plusieurs acceptions et différentes positions
théoriques et méthodologiques se dégagent désormais ; en particulier, la
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façon d’appréhender et de concevoir le « socio » dans la dénomination
même du champ varie. Nous présenterons ici trois positionnements
différents
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1.1. Le langage est de nature sociale
Le « socio » de la discipline peut être envisagé en référence aux situations
sociales de production du langage, comme un entour de la production
discursive, comme une sorte de milieu écologique au sein duquel les
locuteurs agissent et parlent. Or ce milieu ne peut qu’être sociétal, ce
qui renvoie à l’idée somme toute consensuelle que la production du
langage est toujours nécessairement sociale, qu’elle a lieu au sein d’une
société donnée, à une époque donnée. Dans une telle perspective, il n’est
pas nécessaire de problématiser la question de la société (ou du social),
de s’interroger de façon pointue sur les modèles sociologiques de réfé-
rence : il suffit en quelque sorte de poser l’existence de relations, de liens
de dépendance entre certaines caractéristiques des sociétés et certaines
caractéristiques des discours : par exemple, des propriétés géographiques,
des localisations de villages, des déplacements de populations sont mis
en relation avec les réalisations lexicales ou phonétiques des locuteurs
concernés. Une vision en termes de stratification sociale (haut/bas ; low
level/high level), ou en termes d’une catégorisation selon des paramètres
sociographiques classiques empruntés aux statisticiens (comme l’âge, le
sexe et le genre, l’appartenance sociale, etc.) peut suffire. Même sophisti-
quées, les analyses restent de nature corrélationniste où langagier et social
sont liés par des manières particulières de co-occurrer ensemble.
1.2. Créer une interdisciplinarité
Le « socio » peut être envisagé comme un appel à la collaboration entre
sociologues et linguistes, comme une volonté de construire une discipline
à l’interface entre la sociologie et la linguistique : le « socio » n’est pas une
abréviation de « social » mais plutôt de « sociologie », comme on parle en
France de « psychosociologie ». Le terme renvoie alors à la construction
d’un domaine interdisciplinaire. En France, il ne nous semble pas qu’un
tel domaine ait été créé : les sociolinguistes sont tous issus de la linguistique
et non de la sociologie, et la sociolinguistique y est considérée comme un
domaine des sciences du langage. Il ne semble pas que des sociologues
français puissent se revendiquer comme sociolinguistes. La tentative menée
par quelques sociologues (Achard 1993 ; Poche 2000) de construire une
1. On pourra lire pour une histoire de la sociolinguistique, Paulston et Tucker, 1997.
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sociologie du langage au sein des études sociologiques n’a pas vraiment
abouti, alors qu’intellectuellement elle était tout à fait envisageable.
Mais les configurations intellectuelles et les découpages disciplinaires
sont, on le sait, éminemment variables selon les pays et les traditions aca-
démiques. Ainsi, en Amérique du Nord, le courant de l’ethnographie de
la communication se retrouve institutionnellement (et ainsi dénommé) au
sein de l’anthropologie linguistique ; la sociologie du langage se retrouve
autour des travaux de J. Fishman, orientée davantage vers l’aménage-
ment linguistique ; et la sociolinguistique se trouve davantage synonyme
de sociolinguistique variationniste de type labovien
2
; même si cette
emprise disciplinaire se voit contestée. En Angleterre, avec les travaux
de P. Trudgill, on voit le même cheminement constaté chez W. Labov
(et en fait déjà chez son maître, Uriel Weinreich) : c’est-à-dire la dialec-
tologie devenue sociolinguistique variationniste, vouée de plus en plus
à l’explication du changement linguistique (et de moins en moins à la
construction d’une grammaire de la variation, donc anti-chomskyenne).
Ce n’est que vers les années soixante-dix, sous l’influence de J. Gumperz,
que l’on voit émerger une sociolinguistique interactionniste, qui cherche
surtout à explorer les problèmes de l’inégalité sociale ; situé davantage
dans le domaine de la linguistique appliquée, ce courant cherche à se
donner un profil disciplinaire indépendant, sous le nom d’ethnographie
linguistique.
Dans le monde anglophone, on remarque une distinction entre ceux
qui cherchent à expliquer les faits langagiers par un appel au social (et
ainsi développent un discours qui va à l’encontre de l’approche choms-
kyenne), et ceux qui cherchent à expliquer des phénomènes sociaux par
la fenêtre de la langue. Les premiers se retrouvent institutionnellement
rattachés à la linguistique ; les derniers à l’anthropologie, aux sciences
de l’éducation, aux départements de langue, littérature et culture (étu-
des françaises, études allemandes, etc.) et plus rarement à la sociologie.
Souvent, ce clivage correspond à une distinction épistémologique sur la
nature de la science ; les premiers maintiennent une position davantage
positiviste, séparant l’activité scientifique des sources de ses données et
de son application, tandis que les derniers voient leur activité comme
faisant partie de toute pratique sociale, y compris celles qui font l’objet
de leur intérêt scientifique.
2. Ainsi l’ouvrage de J. Chambers (2003) intitulé simplement Sociolinguistic Theory, et
qui ne traite que du variationnisme.
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1.3. Penser la relation théorique entre le langage et la société
Le « socio » peut aussi renvoyer à la nécessité de penser le lien théorique
entre le langage et la société ; entre la production des discours et l’ordre
social, de comprendre la place du langage dans les rapports sociaux, les
relations de mutuelle dépendance, l’action propre du langage conçu
comme une praxis sociale, etc. Différentes questions se posent dès lors qui
ne relèvent pas du seul domaine de la sociolinguistique. Convoquons en
premier lieu le linguiste E. Benveniste qui avait adopté une position assez
radicale à propos des relations entre les langues et les sociétés. Selon lui,
la langue est l’interprétant de la société : « La société devient signifiante
dans et par langue, la société est l’interprété par excellence de la langue »
(1974 : 96). De ce fait, « c’est la langue qui contient la société » et non
l’inverse : « On voit ici comment le rapport sémiologique se distingue de
tout autre, et notamment du rapport sociologique. Si l’on s’interroge, par
exemple sur la situation respective de la langue et de la société – thème à
débats incessants – et sur leur mode de dépendance mutuelle, le sociolo-
gue et probablement quiconque envisage la question en termes dimen-
sionnels, observera que la langue fonctionne à l’intérieur de la société,
qui l’englobe ; il décidera que la société est le tout, et la langue, la partie.
Mais la considération sémiologique inverse ce rapport, car seule la langue
permet la société. La langue constitue ce qui tient ensemble les hommes,
le fondement de tous les rapports qui à leur tour fondent la société. On
pourra dire alors que c’est la langue qui contient la société. » (1974 : 62)
Cette perspective sémiologique présente l’avantage de concevoir le langage
non comme l’habillage nécessaire des pensées, des représentations ou
des croyances des individus, mais comme le fondement même de l’ordre
social. Mais par ailleurs elle tend à autonomiser le langage au regard des
fonctionnements sociaux, là où précisément la sociolinguistique cherche
à comprendre de façon précise leurs modalités d’interactions.
Pour J. Gumperz (inspiré par l’ethnométhodologie et les sciences cogni-
tives), c’est par le biais de la communication dans l’interaction que les
acteurs sociaux se construisent un cadre d’interprétation qui sert de fon-
dement à une théorie locale de la réalité sociale. Puisque les interactions
ne recommencent pas toujours de novo, les membres d’une communauté
finissent par s’établir des conventions communicatives qui servent d’in-
dices à des cadres d’interprétation culturellement normalisés : il s’agit de
son concept de contextualization cues (1982, traduit en français par indices
de contextualisation). Pour J. Gumperz, la langue est un système de res-
sources communicatives que les locuteurs exploitent dans la pratique de
la création du sens ; mais puisque cette ressource prend différentes formes
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dans différentes communautés, et puisque la vie sociale nécessite de juger
les ressources et les pratiques des autres, la langue finit par jouer un rôle
important dans la production et la reproduction des inégalités sociales.
Cependant, cette approche suppose que le problème des inégalités socia-
les et linguistiques provient de la production de stéréotypes, issus d’un choc
de cadres d’interprétation. Comme les dialectologues, les ethnographes de
la communication prennent pour acquis l’existence de frontières sociales au
sein desquelles les communautés évoluent chacune à leur façon ; avec leur
parler, leurs cadres d’interprétation, leurs valeurs. J. Gumperz suppose que
les problèmes sociaux actuels reliés à la langue proviennent d’une certaine
forme de modernité, où urbanisation et migration font se rencontrer des
groupes qui auparavant pouvaient s’ignorer, qui donc ne se comprennent
pas, et qui jugent rapidement selon leurs propres cadres. D. Tannen (1990)
a même utilisé ce modèle pour expliquer les différences communicatives
entre hommes et femmes et les luttes de pouvoir entre ces deux groupes
« culturels ».
Dans le monde anglo-américain, les critiques sont issues de deux
milieux principalement : des chercheurs préoccupés par les relations de
pouvoir post-coloniales et par le racisme (Singh, Lele et al. 1988 ; Kandiah
1991 ; Sarangi 1994) et des féministes (par exemple Uchida 1992). Ils
ont affirmé qu’il faut tenir compte du fait que les ressources linguistiques
n’ont pas la même valeur sociale (même si les sociolinguistes, du courant
de W. Labov ou du courant de J. Gumperz et D. Hymes, prétendent
qu’elles devraient l’avoir, parce qu’elles ont la même valeur linguistique,
selon une conception moderne et scientifique de la linguistique) ; et
que les locuteurs ne possèdent ni le même pouvoir de jugement sur les
autres, ni les mêmes intérêts pour la production de jugements équitables.
Finalement, ils affirment l’importance à accorder au fait que les interlocu-
teurs tiennent compte de ces inégalités dans leurs pratiques quotidiennes ;
il s’agit non pas d’un choc innocent de cadres d’interprétation, mais de
luttes de pouvoir dans le hic et nunc des situations sociales.
On peut aussi décliner le rapport théorique entre langage et société
dans une perspective non plus strictement de pouvoir ou d’inégalités entre
les pratiques, mais dans une perspective praxéologique : le langage est alors
conçu comme une pratique sociale, une praxis. C’est dans cette perspec-
tive que J. Boutet et alii avaient proposé le néologisme de « pratiques
langagières », afin d’ancrer la réflexion du linguiste dans une approche
praxéologique du langage et non pas formalisante ou structurale. L’action
propre du langage, cet « agir verbal » au sens de J.-P. Bronckart (1997) sur
les situations a été mis en évidence par différents dispositifs théoriques :
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bien évidemment par l’ensemble du courant de la pragmatique dont
l’objet même est de comprendre et de décrire le langage en tant qu’acte,
en particulier grâce aux notions de performativité, d’énoncés performatifs
et d’actes de langage ; dans le courant de l’ethnométhodologie, dans le
courant français de la praxématique. La question du pouvoir propre du
langage est ainsi issue de la tradition philosophique, puis réactualisée par
la pragmatique linguistique ainsi que par la philosophie d’Habermas. Elle
est aussi au cœur de la sociolinguistique critique.
2. Pour une sociolinguislique crilique
Pour W. Labov, c’est de la confrontation avec les faits sociaux et de la
capacité qu’a la théorie linguistique à en rendre compte que provient la
pertinence, ou non, d’une théorie : « C’est en fin de compte l’application
d’une théorie qui détermine sa valeur » (1988 : 182). Application, c’est-à-
dire capacité à sortir de l’isolement académique, à s’emparer de problèmes
de la société et à « résoudre les questions posées par le monde réel » (id. :
182). C’est en ce sens qu’il parle d’une « linguistique séculière » ; expres-
sion qui condense une affirmation scientifique à la fois sur des façons de
travailler, sur des objectifs et sur des objets de la recherche
3
. Faire une
linguistique « dans le monde », c’est l’ancrer, sinon dans l’actualité immé-
diate – ce qui risquerait de la faire tomber dans un applicationnisme un
peu court – du moins dans les préoccupations, les intérêts, les questionne-
ments de notre société. Précisément, l’implication importante du courant
labovien dans des débats de société aux États-Unis se caractérise par une
position positiviste dominante, c’est-à-dire l’application à un problème
social d’un savoir scientifique d’expert. La question principale depuis
maintenant des décennies concerne les liens entre la réussite scolaire et la
compétence dans la langue standard ; plus spécifiquement, la tendance
du système scolaire américain à faire échouer (ou carrément éliminer du
système) des élèves de race noire, sous prétexte de déficit linguistique
et culturel. W. Labov en premier (suivi par d’autres, notamment John
Rickford et John Baugh) apporte son savoir linguistique sur la normalité
du parler de ces élèves pour contrecarrer ces arguments (Rickford 1999 ;
Baugh 2000). Cependant, le débat revient régulièrement ; le discours
expert ne semble pas convaincre, ou les rapports de force ne sont pas en
faveur de discours scientifiques rationnels.
3. On soulignera cependant que les matériaux langagiers des variationnistes, à savoir le
plus souvent des entretiens, ne constituent pas à notre sens la meilleure façon d’élaborer
une linguistique séculière.
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Les interventions de J. Gumperz ont surtout donné lieu à des forma-
tions en sensibilisation interculturelle. Mais là encore, les critiques (citées
ci-haut) se demandent comment on tient compte de la valeur sociale attri-
buée, qu’on le veuille ou non, aux pratiques culturelles ; à la distribution
inégale du pouvoir de jugement sur l’autre ; et aux motivations inégales
de compréhension mutuelle. On note aussi que cette approche, malgré
son intérêt pour l’action sociale et la construction culturelle de la réalité
sociale, a la tendance perverse de réifier et d’essentialiser les cultures et
les communautés.
La sociolinguistique critique, telle que développée par M. Heller
(2002), essaie de répondre à ces problèmes. D’abord, elle met au centre
de ses préoccupations non pas la langue comme système, ni même la
société comme système ou comme structure, mais la langue comme partie
inhérente des pratiques sociales. Sa systématicité serait la systématicité
que nous lui donnons (Alvarez-Caccamo 1998 ; Auer 2007). Elle explore
les pratiques sociales pour ce qu’elles peuvent nous dire sur les manières
dont les locuteurs construisent le sens dans le cadre de la construction
des rapports de pouvoir ; le sens est compris comme imbriqué dans des
relations sociales qui sont à la fois des relations de catégorisation (la
construction des frontières sociales, de la différence et de la similarité)
et des processus d’exploitation de ces catégories dans la stratification (la
distribution inégale de ressources et de pouvoir de production, de distri-
bution et de l’attribution de valeur à ces ressources). Le problème de la
structuration sociale est un vieux problème, trop longtemps paralysé dans
la dichotomie macro-micro ; nous prétendons que la sociolinguistique
possède des outils privilégiés pour dépasser cette dichotomie, et repenser
la question en termes d’actions inter-reliées au sein de contraintes sym-
boliques et matérielles, ayant des effets structurants (Giddens 1984). La
sociolinguistique a des moyens de montrer comment les choses se passent,
pourquoi, et avec quelles conséquences.
Parce que les pratiques visées ne sont pas sui generis ; elles ont leur propre
historicité et leur étendue à travers l’espace. Toute interaction se place dans
une toile d’interactions liées dans le temps et l’espace par les trajectoires des
participants, les effets des interactions sur la circulation des ressources, et par
les conditions matérielles qui agissent comme contraintes sur les possibilités
d’action (Giddens 1984). L’approche doit donc dynamiser et dépasser les
concepts fondateurs de communauté et d’interaction, en mobilisant une
approche ethnographique qui vise les processus de construction des diffé-
rences et non pas des communautés figées, et qui cherche à suivre les tra-
jectoires des acteurs et des ressources (Appadurai 1991 ; Marcus 1995), au
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lieu de se limiter à une interaction ou un type d’interactions, à un moment
donné. Elle doit également problématiser les liens entre interactions ; quelles
en sont leurs conséquences, et pour qui ?
La distribution inégale des ressources matérielles et symboliques, leur
valeur inégale, et leur fonctionnement dans un marché symbolique au
sens de P. Bourdieu constitue l'une des références de la sociolinguistique
critique ; combinée à une approche ethnographique qui situe les acteurs,
les inter-actions et les ressources dans ces marchés, afin de saisir les intérêts
et les possibilités influençant les capacités d’action des participants comme
leurs actions entreprises.
De ce point de vue, cette approche se distingue de l’analyse critique du
discours (CDA). Même si elles partagent un objectif – celui de comprendre
comment les ressources langagières sont mobilisées pour construire un sens
normalisé qui sert aux intérêts des uns davantage qu’à ceux des autres – les
démarches diffèrent. Le CDA a tendance à se concentrer sur des formes
figées de discours (des « textes »), plutôt que sur la construction interac-
tionnelle du sens ; du coup, le processus disparaît, et avec lui, l’action de
personnes identifiables dont les intérêts peuvent être démontrés et non pas
simplement pris pour acquis. La seule façon dont le CDA peut démontrer
l’évolution dans le temps est par le biais d’une juxtaposition chronologique
de textes ; on ne peut pas reconstruire comment certaines actions sont
reliées à d’autres, ou encore quelles conséquences elles peuvent avoir.
En tant qu’approche ethnographique, la sociolinguistique critique vise
donc des espaces ou des acteurs qui donnent à observer des pratiques
ayant des conséquences pour la structuration sociale. Ce positionnement
découle du concept gumperzien de « key situation ». Historiquement,
dans le monde anglophone on s’est concentré sur l’éducation, un exemple
type de contexte ayant des effets structurants ; mais aussi sur les entrevues
d’emploi, des entrevues diagnostiques en milieu médical, ou sur le milieu
légal (Michaels 1981 ; Erickson 1982 ; Gumperz 1982 ; O’Barr 1982 ;
Philips 1983 ; West 1984 ; Gumperz 1986 ; Cicourel 2002 ; Shuy 2005).
Malgré l’importance reconnue du monde du travail, les enquêtes de ce
type dans ce milieu se font rares. Le milieu du travail est plutôt dominé
par des enquêtes de type ethnométhodologique (notamment au sein du
courant des « work-places studies ») qui se concentrent sur la construction
dans l’interaction du savoir, et non pas sur ses effets structurants.
Les situations de travail constituent pour le sociolinguiste critique des
« key situations » par excellence. Au plan théorique, observer le langage,
en analyser les formes et les fonctions dans les situations de travail, nous
place au cœur d’un des lieux sociaux majeurs de transformation des formats
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des pratiques langagières, comme l’écrivent F. Gardes-Madray et B. Gardin
(1989 : 8) : « C’est dans cette parole [au travail] que se rejoue le plus clai-
rement le procès de production continue du langage, dans lequel praxis
matérielle et praxis linguistique s’articulent dialectiquement ». Dans cette
perspective, les univers de travail représentent des lieux privilégiés d’observa-
tion de la dynamique linguistique. J. Boutet. et B. Gardin avaient souligné
l’importance proprement anthropologique des situations de travail pour
observer et comprendre les dynamiques linguistiques : « Lorsque le linguiste
assume ces spécificités et en fait son objet, les situations de travail apparais-
sent comme de véritables « laboratoires du langage » pour reprendre en la
déplaçant l’expression de Claude Hagège. Il peut y observer la sociogenèse
continue des pratiques langagières, l’articulation des fonctions référentielles,
cognitives et sociales du langage ainsi que la dynamique et l’évolution de
celui-ci sous la dépendance des transformations des dispositifs techniques. »
(2001 : 111) D’une autre façon et d’un tout autre point de vue théorique,
E. Goffman avait aussi l’intuition de la centralité de l’action et de l’activité
laborieuse dans la genèse du langage lorsqu’il écrivait : « Et de fait, s’il existe
une scène primitive du langage, c’est dans le grognement occasionnel aidant
à coordonner une action dans la communauté déjà établie d’une tâche
conjointe qu’il faut la chercher, plutôt que dans la conversation dans et par
laquelle s’engendre un univers subjectif partagé » (1987 : 151).
Au plan social, une approche de sociolinguistique critique contribue
par ses observations ethnographiques et ses analyses précises, à la compré-
hension des enjeux sociaux et économiques actuels des usages et pratiques
des langues et du langage au travail. Au sein de l’économie mondialisée,
la place et le rôle des langues et, partant, des compétences linguistiques et
communicationnelles des salariés sont en train d’évoluer de façon considé-
rable. De nouveaux salariés apparaissent ainsi que de nouvelles ressources
économiques. De façon indépendante et convergente, nous avons repéré
ces évolutions économiques de nature linguistique, et nous avons proposé
de caractériser ces nouveaux salariés comme des « ouvriers de la langue »
selon M. Heller (Heller et Boutet 2006), et comme des « travailleurs du
langage » selon J. Boutet (2001). Sous ces deux dénominations, nous sou-
haitons souligner que dans le secteur des services, le langage et les langues
sont devenus tout à la fois un produit de l’activité de travail et un facteur
de productivité des entreprises. Une forme de marchandisation de l’activité
de langage, qu’elle se réalise de façon monolingue ou bilingue, est ainsi en
train de se produire. Le langage devient une nouvelle « ressource naturelle »,
dans les termes proposés par J. Boutet (sous presse), en cours d’exploitation,
comme le sont les ressources agricoles, minières ou pétrolières. Dans le sec-
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teur des services, la question des langues et du langage devient centrale dans
la construction du rapport social entre clients et salariés, c’est-à-dire dans la
« relation de service » (expression et notion issues de la sociologie française).
Les différentes enquêtes empiriques de nature ethnographique ont permis
de mettre en évidence les contradictions qui traversent la gestion de ces
pratiques langagières au travail. Les analyses sociolinguistiques précises des
dialogues et des échanges professionnels, montrent à la fois que des formes
de capital communicatif bilingue (Heller 2003) et de capital communicatif
monolingue (Boutet 2006) sont mobilisées dans les interactions de travail,
mais qu’elles sont peu reconnues, peu valorisées, entre autre au plan sala-
rial. La gestion de type industriel-tayloriste de ces activités verbales, telle
que nous l’avons observée et décrite dans de nombreux centres d’appels,
engendre des problèmes redoutables aujourd’hui puisque, précisément, il
ne s’agit pas d’une ressource naturelle comme les autres.
Notre retour (trop bref, partiel, simplifié à outrance) sur l’évolution
de la sociolinguistique montre, il nous semble, une discipline tiraillée
entre deux tendances : celle qui privilégie une vision de la langue et de la
société comme indéniablement reliées, mais néanmoins deux systèmes
autonomes ; et celle pour laquelle la langue et le langage sont une pratique
sociale ; pratique sociologique ou anthropologique et pratique langagière.
La France connaît aujourd’hui un débat fondamental sur la nature même
des sciences du langage ; dans le monde anglophone on a créé des niches
ailleurs, tout en contestant l’emprise formaliste sur la discipline de la
linguistique. Notre argument ici est que la sociolinguistique ne se situe
pas entre la linguistique et la sociologie, mais a plutôt une vocation de
source de théorisation et de découvertes empiriques sur la façon dont la
pratique sociale qu’est le langage nous renseigne sur nos manières de nous
organiser, de faire sens, de produire et distribuer les ressources essentielles
à la vie. L’importance accrue des ressources et des pratiques langagières
dans la nouvelle économie mondialisée rend cette approche encore plus
pertinente aujourd’hui.
kélérences bibliogrophiques
Acuaio P., (1993). La sociologie du langage. Paris, PUF, Que sais-je ?
Aivaiiz-Caccaxo C., (1998). From"switching code" to "code-switching": From "switching code" to "code-switching":
towards a reconceptualization of communicative codes. Code-switching
in Conversation : Language, Interaction and Identity. London, Routledge :
29-50.
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