Maurice

Deux siècles
chez
Lucifer .
..
Seuil

DU MÊME AUTEUR
ROMANS
Une fille pour l'été, ]ulliard-Lettres nouvelles, 1957
Le Jardin de Djemila, ]ulliard, 1958
Le Temps de Chartres, ]ulliard, 1960
La Pourpre de Judée, Christian Bourgois, 1966
La Perte et le Fracas ou les Murailles du monde,
Flammarion, 1971
Le Tiers des étoiles, Grasset,
Prix Médicis, 1972
Les Paroissiens de Palente, Grasset, 1974
THÉÂTRE
Les Incendiaires, NRF, 1946
La Terrasse de midi, NRF, 1947
La Grande Pitié, NRF, 1956
Saint Euloge de Cordoue, NRF, 1965
Le Songe (adapté de Strindberg), 1971
Comédie-Française (coll. du Répertoire)
ESSAIS

Combat de franc-tireur pour une libération,].-]. Pauvert, 1968
Qui est aliéné? Flammarion, 1970
Combat de la Résistance à la Révolution, Flammarion, 1970
Ce que je crois, Grasset, 1975
«Dieu est Dieu, nom de Dieu! »,Grasset, 1976
Délivrance, Seuil, 1977
en collaboration avec Philippe Sollers
Nous l'avons tous tué ou « Ce juif de Socrate! ... »
Seuil, 1977
EN PRÉPARATION
La France
Structure et Genèse de la Critique de la Raison pure
Deux siècles chez Lucifer
Deux siècles
chez
Lucifer
Seuil
27 rue Jociob, Po ris 6e

L'ÉDITION DE CE LIVRE A ÉTÉ PRÉPARÉE ET RÉALISÉE SOUS LA
DIRECTION DE CLAUDE DURAND, AVEC LA COLLABORATION
DE SYLVAINE PASQUET ET JEAN-BAPTISTE GRASSET.
ISBN 2-02-004770-5
© Éditions du Seuil, 1978.
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une
utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou
panielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de
l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon
sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
Alors il tressaillit sous l'action de !'Esprit
et il s'écria : « Je te remercie, ô Père,
d'avoir caché ces choses aux docteurs et
aux sages, et de les avoir révélées aux
humbles et aux petits. »
Luc
Dieu se manifeste au milieu de ceux qui
savent.
Hegel
Aux humbles et aux petits
Avertissement
La dédicace de ce livre, « aux humbles et aux petits », n'a
rien de démagogique, au contraire.
Il est vrai que je ne puis supporter de voir les gens
simples exclus pour « » des  
philosophiques de ce temps, débats que les spécialistes ou
mandarins obscurcissent comme pour se les réserver. J'en
souffre d'autant plus que la pensée des maîtres penseurs
ayant imprégné, sous une forme bassement vulgarisatrice,
ou par les prestiges du snobisme, ou simplement par
l'inconscient de l'air du temps, nos manières de raisonner,
voire de vivre, nos politiques, nos magazines, nos mœurs,
voici les hommes sujets et victimes de ce qu'ils n'ont pu
juger... Or il faudrait qu'ils jugent... Mais je ne flatterai
pas le public en lui disant que son bon sens a tout pouvoir
d'arbitrage. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il faut que
s'ajoute à sa lumière naturelle une certaine cu ture, àiiisi
qu'un certain exercice de la critique, illjourcrnw de plus
en plus difficile. Je ne prétends pas dispenser ces aptitu-
des. j'espère aider un peu le lecteur à les acquérir, mais au
prix d'un léger effort que je ne puis ni ne dois lui épargner
- surtout vers le milieu de ce livre . . . S'il y consent, je
crois qu'il se sentira payé, par une liberté d'esprit toute
nouvelle dont il aura le mérite, et__peu -êt! e par la passion
- - --- --...-
11
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
qu'il_.P.2UE"a_e_rendre ~   récit de la tragédie absolue de ces
deux siècles, point encore aëliëVee, dont l'enjeu est son
âme... - --
Je me permets de lui signaler certains petits livres, qui
unissent au mieux profondeur et clarté, dont je me suis
souvent servi afin qu'il fasse éventuellement de même et
s'y reconnaisse. C'est, sur Fichte, le remarquable Fichte de
Pierre-Philippe Druet, tout récemment paru chez Seghers.
Sur Hegel, le Hegel de Châtelet (Seuil) et celui de
Papaioanrum (Seghers), tous deux splendides et se complé-
tant à -merveille, l'un « pan-logique », l'autre « pan-
tragique ». Sur Nietzsche, outre le petit Nietzsche de
Deleuze (PUF), le très célèbre Nietzsche de Daniel Halévy,
réédité l'année dernière au Livre de Poche ...
Rien, bien sûr, ne remplace la lecture des textes. Mais je
ne saurais induire les gens à passer leur vie à philosopher.
D'abord on ne peut dire que je l'aie fait moi-même ... Et
puis, le faut-il vraiment? ... La question est ici posée, au
passage ...
Le périmètre sacré
Mon cher Glucksmann,
Si la principale ruse du diable est de nous persuader
qu'il n'existe pas, il semble décidément, ces temps-ci,
qu'elle s'évente. On en parle. On reparle même de lui.
Non les chrétiens, bien sûr, non ceux d'entre eux dans le
vent, pour qui plus que jamais il demeure un vestige
d'obscurantisme, un personnage de contes de bonne
femme, un épouvantail cornu et fourchu brandi par les
vieux curés et nourrices contre les enfants ou les infantili-
sés rétifs menacés d'être rôtis ou boullus s'ils s'avisaient de
vivre leur vie. Oui, pour ceux dans le vent, il a disparu
dans une trappe d'oubli ou de ridicule, entraînant peu à
peu avec lui le péché dont il fut l'instigateur à l'origine, et
donc la rédemption qui n'a de sens que par le péché, et
donc le rédempteur privé de sa mission, et donc la divinité
d'icelui, privée de son utilité, et donc la vie éternelle,
victoire sur une mort qui elle-même était le fruit du péché,
etc. Cela file comme un bas ... Nous chrétiens, désormais,
nous collaborons en tant que tels - si peu tels - à la
marche fraîche et joyeuse de l'humanité entière vers .. .
vers ... on ne sait plus ... disons vers elle-même. Nous
« partageons», nous « assumons », nous « promouvons»,
nous « incarnons» ... Qui? Quoi? direz-vous. Interroga-
13
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
tion vulgaire ! Dans notre voix ces verbes si éloquents
désormais se passent de compléments! En fait de Trinité,
nous sommes unitaires! En fait de Mystères, transpa-
rents : on voit le mur au travers de nous ! Nos tabous sont
à bout! Notre vie dévote vit des votes! Mieux : nos voix,
naguère dans le désert, aux élections, seront, notez bien le
mot, majoritaires, car nous sommes majeurs, émancipés
du Dieu aliénant! Nos bulletins exhibés enfin remplace-
ront les billets de confession ou les certificats d'indulgence
plénière. Les urnes se chargeront de gésines eschatologi-
ques. Il sera pardonné au Soleil de Satan à cause de la
Lune des Cimetières. Quant à celui qui a dit, à l'âge de
cinquante ans : « Si le diable existe, ma vie s'éclaire» -
André Gide-, on sait que justement il s'est racheté de sa
subjectivité bourgeoise pour se vouer, au moins quelque
temps, au changement systématique du sort des masses.
Donc, chez les chrétiens, plus rien du diable, plus de
- - - - - -
diable depuis 1930. Le dernier grand ouvrage de théologie
sur la- question - Études carmélitaines- est de cette date.
Quand les auteurs s'aperçurent qu'il avait     pages -
chiffre du diable dans l' Apocalypse-, ils ont dû prendre
peur et se taire à jamais. Au reste la recherche théologique
sur ce personnage a toujours été rare, ce qui n'est pas
étonnant si « le diable est théologien» ou, en termes moins
simples, s'il inspire l'essentiel théologie spéculative.
Aujourd'hui, certes, un de mes amîs va publier,
un curieux ouvrage, confidences du diable, où, peignant
en détail son projet sur ce monde, il décrit avec la plus
grande précision notre monde, ce qui pourrait donner à
son livre un statut d'hypothèse scientifique vérifiée. Mais
je ne l'ai pas lu. Et puis quoi, c'est un chrétien non
14
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
seulement orthodoxe, mais humoriste, et donc pas dans le
coup ... Mais quel coup? ... Voir plus haut ...
Non, ce sont des athées, aujourd'hui, qui m'en parlent,
ou plus précisément des chrétiens sans Église, des marxis-
tes sans Marx, des soixante-huitards, surtout, sans plus de
cris ni de textes, des gens qui ont cru, des gens perdus -
et non tout à fait perdus, puisqu'ils ne peuvent s'y
résigner, ni se résoudre à s'établir en ce monde. Des gens
qui cherchent dans leur nuit où fut le piège, car ils u r   n t
de îabc:mne- volonté, dela- bonne foi :Ou moins je le dis
pour eux, car ils cherchent souvent aussi où fut leur faute
et, oscillant perpétuellement entre piège et faute, ils en
viennent à concevoir à nouveau, de façon confuse, u n ~
sorte de Péché Originel de ce siècle auquel ils auraient
souscrit:Poüriine part iiidédse, à-feur msu:Ceian'a rien
de lâche, puisqu'ils cherchent ainsi la lumière pour leur
reste ou leur recrudescence de courage ; ils veulent repartir
à nouveau dans un changement de tout, malgré leur âge.
Un de mes grands amis; dont le trotskysme influença mon
adolescence - me détournant de Staline comme il l'avait
espéré, et de Marx comme il n'aurait pas voulu -,
m'envoie son dernier livre avec la dédicace suivante :
« Non, ce n'est pas le bout du chemin. C'est le vertige au bord
d'autres mondes, au moment où le destin hésite entre ciel et
enfE'· Mais je ne t'apprends rien. » Il m'apprend au moins
qu'il en vient à un étrange vocabulaire - à faire ricaner
Témoignage chrétien - que je comprends fort bien et ne
puis lui éclairer ni justifier d'aucune manière, ni en le
renvoyant à la théologie, piégée depuis l'Évangile, au plus
tard depuis les Pères, ni en le référant à mes travaux
modestes sur une foi qu'il n'a pas.
Il est déjà bien beau qu'il m'ait atteint, si profond en
15
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
moi, par-delà cette foi, par-delà cet abîme ; il est déjà bien
beau que cet ancien ami, qui adhère à ma «pensée», le
fasse de si loin : est-ce me connaissant qu,il a écrit« ciel »,
« enfer », « destin », « vertige », « autres mondes »?
Qu'ai-je à redire à cette parole? Mais je voudrais pousser
au-delà cet accord, et fai peur, de deux peurs opposées :
peur de mes persistantes démangeaisons d'apologétique,
contraires à mes principes critiques sur la limitation du
savoir humain à la Terre et la mystérieuse gratuité de la foi
hors de ses frontières ; il me faut   de Dieu
ou du Christ pour bien -dés --ëœurs, piaffer sans iès
bousculer. Peur aussi, d,essayer de consolider notre accord
précaire, fait grave et bienheureux, par une ontologie de
fortune, forcément frivole. Et puis non seulement les
( « dialogues croyants-incroyants », mais toutes les sortes de
dialogues, quand on se met derrière une table, à dialoguer,
m'assomment. Il paraît même qu,on s'y adonne et s'y
abonne par téléphone. Je ne crois qu'aux hasards de
J l'esprit e! _du cœur. Je ne crois qu'aux oonheurs:-Je ne
crois qu'aux miracles.
Je dois donc me taire, et je ne puis. Je ne peux plus
parler de Dieu qu'à tort et à travers, et j'en ai envie. J'ai
déjà récemment calmé mon impatience avec un détour par
Socrate. Le diable peut paraître aussi un bon détour, et de
ce temps, pwsqÜ'on Iè prèssent, puisque cértâfns instincts
désespérés le dépistent. Mais cela ne peut être mis-en Ün
discours sans qu'il ne l'anime. Son essence est de n'avoir
pas d'essence, encore qu'il doive être à l'origine de toute
recherche d'essence. Au surplus il ne m'a pas fait de
confession, et nous ne disposons d'aucun texte. Il ne me
reste donc, ces temps-ci, je l'avoue, qu'à adresser tous mes
correspondants et amis athées, qui vaguement l'appréhen-
16
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dent, à l'homme qui vient d'écrire le plus grand traité du
diable de ces deux siècles - c'est-à-dire l'histoire méta-
physique de ces deux siècles, ou encore l'histoireaeces
métaphysiciens qui nous -ont fait ces deux siècles -, à
l'homme, dis-je, qui l'a écrit, ce traité majeur, mais sans le
savoir : vous.
Ce livre n' est que le texte de cette adresse.
Mon cher q1ucksmann, le diable est depuis longtemps
entre nous.
Du moins deux ou trois ans. Je vous avais bien entrevu
en mai 68, mais dix minutes, dans une circonstance grave.
Plus tard, une série étrange de hasards fit qu'entre mes
principaux amis maoïstes de la Cause du peuple vous fûtes
le seul que je ne rencontrai pas : nous avons même trouvé
moyen en 73 d'être souvent l'un et l'autre à Lip sans nous
y revoir. Mais au début de mars 1974, comme
exilé se voyait couvert d'injures par le parti communiste -
non, pas couvert d'injures : plutôt calomnié par la
« rumeur légère» des premières mesures du couplet de
Basile, plutôt mis en soupçon de fascisme, nazisme et
réaction à illJections de fiel mielleux ou  
fièlleux par les intellectuels du Parti soudain rem_obilisés,
les compagnons de route rappelés en service, et même les
antiques sous-marins soudainement émergés, quitte à
devenir désormais inutilisables, s'étant là déshonorés, la
chose en valant la peine - , notre journal, le Nouvel
Observateur, s'est dressé. Plus encore qu' au Parti, tout le
17
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
monde fut sur le pont. Notre première page fut titrée, en
portique : « Bienvenue à Soljénitsyne », et quatre ou cinq
articles à peu près identiques furent envisagés pour couper
court, pour casser net gigantesque
  de pleurs punaisés et de petites fièvres
cloportes destinées à couler l'Archipel du Goulag avant
qu'il ne parût. Leur affaire échoua, j'ose nous en flatter.
Mais en lisant ce numéro, qui est ma fierté, je vis un
article, non prévu, sans doute parvenu en dernière minute,
le vôtre : « Le marxisme nous rend sourds et aveugles. » Il me
frappa. Je m'aperçus que je l'attendais : de vous, ou du
moins d'un maoïste. Et plus tard, demandant de vos
nouvelles à mes camarades, j'appris que vos quelques
pages vous avaient donné à vous-même l'inspiration, le
signal de départ d'un livre, qui devait devenir la Cuisinière
et le Mangeur d'hommes. J'en voulus savoir plus et deman-
dai à vous rencontrer. Nous avons déjeuné ensemble et
vous m'avez dit, vers la fin, sur un ton d'humour noir,
répondant sans doute à quelque pensée chrétienne de ma
part:
« Je ne crois pas en Dieu, mais, à lire le Goulag, je crois
au diable. »
Propos de table ... Je cessai assez vite d'y penser. Peut-
être m'avez-vous dit, même : «Je ne crois pas encore en
Dieu, mais déjà au diable», et je vous aurais répondu
plaisamment--:-; C'est un début. » Je ne sais plus. Mais je
trouve prudent d'attribuer ces deux adverbes - déjà,
encore - à mon prosélytisme invincible, à l'espérance
infiltrant et influençant ma mémoire . . . Plus tard, vous
avez bien voulu me confier le plan des Maîtres penseurs, et
même un synopsis d'une page et demie, qui compta dans
ma vie, car à l'extrême fin, cherchant dans !'Histoire de la
18
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pensée un recours contre la fatalité dominatrice des
systèmes philosophiques, vous disiez, d'une ligne, d'un
trait, d'un cri : « Socrate; que je sache, n'était pas un maître
penseur allemand du x1xe siècle!», et cela me décida
aussitôt à écrire mon Socrate, non seulement pour vous
tenir amicalement compagnie, mais pour développer en
trois cents pages ce recours, cet espoir, ces lettres de
noblesse de notre contestation intellectuelle de la Raison :
il peut exister des · anii-Înàîtres ; la penséê-;une
pensée, peut délivrer l'homme de la rationalité qui l'asser-
vit; on pêut penser, il reste à la pensée une chance .. Mais
passons, car l'essentiel de notre entretien porta sur une
autre phrase, celle où vous évoquiez l'implacable« court-
circuit despotisme-liberté », ce thème selon lequel ce sont
idéologies et systèmes de liberté qui nous ont .conduits au
- -----
plus impitoyable esclavage- et par nécessité, comme par
li!:>erté   se
prenait à un mauvais charme, le sien, le sien propre, ou
celui de son idée, de sa mise en concept, en forme. Vous
1 me citiez déjà la fameuse phrase de Chigalov : « Parti d'une
liberté illimitée, j'ai abouti à un despotisme illimité», extraite
des Possédés, dont le vrai titre, avez-vous précisé, est les
Démons. Je fus de nouveau en alerte ...
Mais surtout, considérant ensemble, au long des siècles,
les trésors de bon vouloir' de mérites, dè sacrifices et de
martyres chez tous ces qui avai_ent cru à une
éJl!..ancipation humaine d'autant plus vaste et profonde
qu'elle était portée par l'idée universelle, la théorie, nous
comparâmes leurs· efforts parfois sublimes à ces désespé-
rants cauchemars d'impuissance où un dernier détail,
surgi au dernier moment, parfaitement inattendu quoique
prévisible, renverse ou stérilise l'ensemble de l'entreprise.
19
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Je ne sais plus si nous évoquâmes Sisyphe, Ixion, Tantale,
les Danaïdes, d'autant que dans !'Histoire il vient un
moment où l'on cesse de se dire, coinme dans le mythe
d'Er, de Platon : « Je ferai mieux la prochaine fois, je ferai
plus attention; je jalonnerai ma route à chaque pas contre les
déviations les plus insensibles. » Il vient un moment où l'on
désespère du choix lui-même, ou encore on prononce, et
nous le prononçâmes, le mot de « malédiction». Depuis,
nous avons même conclu, retournant presque la fameuse
question kantienne, qu'il fallait désespérer.
Vous le preniez, ce mot de « malédiction», dans un
esprit très laïque, moi un peu moins. Mais je cessai d'y
penser jusqu'à la publication de votre livre. Lorsque je le
reçus, je commençai, comme tout le monde, par lire les
quelques lignes de présentation au dos de la couverture, si
gouailleuses et amères, où je reconnus votre style, et là je
fus frappé d'un début d'illumination... Les voici, telles
qu'elles sont, juste au-dessous des portraits en rang
d'oignons de vos « quatre as », Fichte, Hegel, M:irx et
Nietzsche:
« Toute la famille fait dans la politique. L'aîné, Johann
Gonlieb Fichte, passait pour jacobin - ~   futur Lénine (
Hegel, un peu tout, un peu là, offre de devenir maître et
possesseur non seulement de la nature (style Descartes), mais
de la société. La domination de la terre, résume Nietzsche. Ça
ne se refuse pas. »
« Ça ne se refuse pas ... » J'arrêtai là ... Cela me disait
quelque chose ... Cela me rappelait une vieille histoire, ou
légende, mais laquelle? Tandis que je cherchais, je
songeai, approbatif : « Quel homme en effet peut refuser la
domination de la terre, surtout si on la lui offre au nom de la
justice, de la raison et de la libération de l'humanité? Moi,
20
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
refuserais-je ? ... » Je me répétai alors plusieurs fois, comme
en écho attardé : « Si on la lui offre ... » Et tout à coup je
sus à quoi je pensais en secret, ce que vos quatre lignes
décrivaient malgré elles. Je revis le seul homme qaj, à ma
connaissance, ait jamais refusé l'empire u monde, et
    cet -= comme s'il ne fallait pas moins -
c'était Dieu. Oui, le Christ au désert, dans le récit de
Matthieu. Celui qui lui offrait le monde, c'était le diable.
Je vous livre alors mes images et associations telles qu'elles
vinrent : « Ordonne à ces pierres qu'elles deviennent du
pain» : tentation économiste ... Réponse : « L'homme ne
vit pas seulement de pain » : titre du premier roman
contestataire soviétique, de Doudintzeff ... « Jette-toi du
haut du Pinacle sans t'écraser. » Et j'ai vu Nietzsche
dansant sa vie sur les cimes, près de vingt ans jusqu'à son
effondrement... Enfin Satan, du haut de la plus haute
montagne, offrait au Christ tous les royaumes du monde et
leur gloire, s'il l'adorait. Et Jésus-Christ, quoiqu'il eût
grand-faim après ces quarante jours de jeûne, s'y refusait.
Et je gémis : « Sans Lui, comment avoir la force de refuser
l'empire du monde?»
Puis je songeai aux trois fameuses libido, non de Freud,
mais des scolastiques, aux trois tentations majeures :
sciendi, sentiendi, dominandi, et j'évaluai quelle puissance
irrésistible devaient avoir la première et la   jointes
ensemble - savoir et dominer - lorsque l'esprit d'un
temps les identifiait ... Ce qui me remit alors en mémoire
- je vous dis tout - l'agacement prodigieux que m'a
toujours inspiré le premier Faust : mobiliser le Ciel,
!'Enfer et leur arroi autour du pucelage de Marguerite est
comique : pourquoi ne l'a-t-on pas dit déjà? Goethe s'est-
il rendu compte qu'avec les premiers maîtres penseurs au
21
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
moins autant qu'à Valmy commençait une ère nouvelle de
ce monde où il devenait suspect de réclamer la lumière ?
Quelle lumière, en effet, puisque Lucifer est_lumière?
Goethe dare, de son vivant; -il vécut trop:-. . Sa sérénité
dernière, qu'enviait Nietzsche pourtant, flotte comme une
épave sur   ~ chaos qui commence ... Mais je m'empressai
de lire et relire votre ouvrage, dans votre esprit, si
possible, non dans le mien, avec une attention qui se
voulait critique.
Il est, comment dirai-je, adorablement mal foutu. Nul
ne pourra vous reprocher d'avoir dénoncé l'Ordre des
maîtres penseurs avec ordre: enfin pas un système de
plus ! ... Une seule unité, admirable : les quatre systèmes y
apparaissent comme le même : emQrise croissante de la
pensée sur l'homme et le monde, annexant à mesure des
facultés de l'un et des domaines de l'autre. Chacun des
quatre a beau se croire et se prétendre, en tant que
philosophe, tantôt le Seul, tantôt le Premier, tantôt le
Dernier, tantôt les trois à la fois, toujours en toute
simplicité - aucun penseur n'est jamais plus un entre
autres : il ne se reconnaît que des précurseurs modestes ou
de pauvres épigones - quelque chose va, court, saute ou
plutôt glisse de l'un à l'autre, qui finalement tout englobe
et qui est... disons provisoirement la maîtrise, mécanisme
implacable que vous avez découvert et révélé, irrésistible
progression et contagion d'une nouvelle et dé(in@.ve
Vérité, bientôt ne laissant rien en dehors ni à son encontre,
sW' même aucune chance de démenti de l'Histoire,
puisqu'ils ont formé par surcroît la mentalité des histo-
riens! Rien hors du cercle, hors des cercles qui s'engen-
drent, comme l'enfer... Quel recours? quelle résis-
tance? ... L'Homme? L'Homme, c'est eux. Ils l'ont pris
22
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
en compte et charge jusqu'à sa Mort avérée ... Dieu? Ils
l'ont tous tué ... La Liberté? Tout vient d'elle. On ne peut
que crier, sans dire au nom de quoi, puisqu'ils ont pris tous
les dires ... L'Être? Vous écrivez : « L'Être est de main de
maître» ... Sans oublier les viles troupes auxiliaires, les
communales milices des Sciences Humaines pour achever
d'occuper les interstices ...
C'est au point que la seule analyse possible est humoris-
) tique. Vous l'avez faite. A la   : « D'où parlez-
l
il !épondre « ! », !Outes îes
places sont P.:-ises ! Vous avez dit merde, ou à peu près ...
Ou encore, quand vous sacrifiez au sérieux, forcément
vous revendiquez un « sans feu ni lieu», une juiverie de la
pensée ... Oui, là encore, il nous faut être tous des juifs.
Car ils n'aiment pas les juifs, nos maîtres. S'ils sont
d'autant plus antisémites que Dieu est mort par eux, c'est
qu'ils instaurent un ordre que l'errance judaïque inquiète
bien plus qu'elle ne troublait le plan divin ou l'implanta-
i
tion temporelle de l'Église. C'est qu'il n'est rien ni
personne     écrits.
C'est ainsi. Dès lors la Bible estcfe trop.
Que dis-je ! L'unité entre vos quatre maîtres penseurs,
nos pères-compères à tous, elle est tellement forte qu'elle
brise la vôtre, celle de votre livre du moins. Malgré le plan
explicite de l'ouvrage et vos efforts méritoires, vous ne
parvenez pas un instant à les isoler, ces Uniques ! Chacun,
dans le chapitre qui lui est consàcré, n'est pas le plus
souvent nommé, parfois le moins. Bref, ils ne sont là que
tous, en chceur : on dirait leur châtiment! Et certes on
pourra dire que c'est votre esprit brouillon, ou votre
bouillonnement. Mais ce n'est pas cela. C'est la chose qui
pèse et qui s'impose. Si l'on tient compte des différences
23
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
d'époque et de l'élargissement historique des domaines,
les quatre sont le même, ou se fondent, comme en des
rêves lourds un seul visage argileux s'incorpore des
physionomies fugitives. Il devient désormais aussi comi-
que à un étudiant d'hésiter entre eux pour son « choix
philosophique » qu'à une ménagère entre les marques de
détergents de la même firme. Diable ou non, vous avez
soulevé là un lièvre fameux.
De plus, j'ai remarqué que les intertitres apparemment
journalistiques de vos chapitres ne sont pas là pour
l'aération d'un discours compact et dense. A chacun d'eux
tout recommence, ou peu s'en faut. L'ouvrage est fait
d'une série de vagues d'assauts, ou de commandos,
pratiquant lui-même la guérilla qu'il exalte et prône contre
les grandes machines, ou mieux, bientôt, la grande
machine du monde. D'ailleurs vous insérez des articles de
journaux, déjà parus, et dont aucun ne détonne. Il n'y a
que des articles. Moi qui me suis permis de définir la seule
philosophie légitime et nécessaire de notre temps comme
«journalisme transcendantal», je la trouve ici faite. Rien
d'autre n'était possible. Les gens ne s'y sont pas trompés
qui, non contents d'acheter ou d'emprunter votre livre, le
lisent, s'il vous plaît! Je crois même qu'ils retiennent ce
qui est dedans! Du reste il n'y en a pas deux lectures, une
populaire et une autre. Il est non seulement d'un seul jet,
mais un seul jet. Il va aux hommes et les atteint. Que
touche-t-il en eux? Le cœur, l'esprit, la raison? Ne
rentrons pas dans la métaphysique des facultés. A mon
avis, d'après mes observations, il prend plutôt leur être, et
pour le délivrer : on rit et respire à le lire, et on se sent
mieux après ; phénomène nouveau, au sortir de ces lustres,
que dis-je, de ces décennies où le marxisme faisait loi et
24
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'ennui prime, où l'on a tant cru devoir ! Enfin un
allégement sans allégeance ! Il faudra mieux savoir ce qui
s'est passé dans toutes ces âmes, car nous avons tout à
refaire à partir d'un grand refus. En tout cas ces deux
siècles de métaphysique totale et totalitaire sont, selon
votre espoir et selon votre terme, interrompus. Bientôt
rompus? Je le crois et je le sais. Car le lecteur est moins
secoué à vous lire qu'il ne reconnaît et ne secoue en lui-
même tout ce qu'il ne pouvait déjà plus supporter, mais
admettait parce que c'était partout écrit . .. Désormais des
pellicules ...
Comme si le prof était soudain, non chahuté, mais
interloqué dans sa classe. Ou encore on di' ait que vous avez
pris la justice la main dans le sac sous les yeux des
justiciables. C'est le commencement du soulèvement des
administrés, de ceux à qui on administrait ... Ça ne prend
plus, on n'en prend plus ...
D'où les glapissements effrénés des mandarins, des
universitaires illustres - illustres seulement dans l'Uni-
versité. Je dis glapissements, car je n'ai lu à ce jour aucun
essai de réfutation sérieuse de votre livre. Et sans doute
seraient-ils bien en peine, votre pensée ayant disloqué
leurs systèmes - leur système - sans nulle perte de
niveau philosophique, démocratisation sans vulgarisation,
faisant les gens juges et bons juges. Et ils le savent bien.
Qui donc les lira demain? Panique. Que glapir, faute de
réfuter? Dans ce grand courant d'air, comment rallumer
les cierges de l'anathème? La Raison, à court de raisons,
rameute ses moines : mais si l'on n'y croit plus? Il ne leur
reste donc qu'à attaquer l'ouvrage, non sur son contenu,
mais sur son succès même, en discréditant ses moyens. Un
complot t'a surpris, bon peuple au jugement sain !
25
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Lequel? La philo-pub, ou pub-philo. Telle est l'origine de
l'histoire dite de la « Nouvelle Philosophie», créée aux
neuf dixièmes, sinon de toutes pièces, par les ressenti-
ments et calculs défensifs de ses adversaires qui, pour
garder à tout prix leur clientèle dans le périmètre sacré du
sixième arrondissement de Paris, viennent de vous mon-
dialiser!
Ce fabliau vaut d'être conté en trois mots. Le complot,
je l'ai déjà dit : les Maîtres penseurs, Socrate, symétrie entre
le despotisme de la pensée et sa délivrance ; deux ouvrages
documentés, non réfutés. Vous paraissez avant. Vous
« démarrez » lentement, très lentement, au point -
amusons-nous à leur révéler la cuisine - que, jugeant
votre soutien publicitaire un peu maigre, je parviens à
persuader mon éditeur de suggérer au vôtre une publicité
commune. Là-dessus, inopinément, croisant notre route
sans tellement la contrarier - sinon par un pessimisme
distingué - paraît la Barbarie à visage humain, folle et
fulgll'.' ante charge de cavalerie légère d'un jeune homme,
Bernard-Henri Lévy, qui a toutes les tares : riche, joli
garçon, ravissante compagne, grande place dans l'édition
parisienne, et qui, par amitié personnelle et admiration
d'adolescence pour Lardreau et Jambet, a presque suscité
et grandement lancé l'Ange. Dès lors l'amalgame est fait, le
complot s'étend. Lévy en est l'âme damnée, qui nous
manœuvre: tenez, par exemple, j'écris dans mon dernier
livre que Socrate - point décisif pour la pensée de tous
temps - a brisé la tyrannie du logos, Jean-Marie Benoist
que Socrate l'a instaurée! Eh bien, c'est pareil! Ou c'est
pour faire semblant! Nous sommes« la Nouvelle Philoso-
phie » ! ... Et là-dessus, pour comble, paraît contre nous un
injurieux pamphlet - si débile que nous aurions pu le
26
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
commanditer, mais tel ne fut pas le cas - et cela nous vaut
une émission de télé commune - oui, commune : tous y
avaient leur chance ! - où vous nous foudroyez les
malheureux pamphlétaires et touchez le peuple en ses
lointaines campagnes ! La cause est entendue : philo pour
mass media ! Et comme vous et moi indisposons la gauche
en ses appa· eils, quelque Grand Capital Monopoliste est
derrière ! J'exagère? Laurent Stalini, dans l'Humanité, a
dépisté, au fond des Maîtres penseurs, Péchiney ! Voilà! ...
Mais à quoi bon ces faits ? A quoi bon les instruire de cette
loi du marché capitaliste, où nous sommes, qu'un lance-
ment publicitaire initial de vingt millions consacré à un
livre - même bon - ne fait pas vendre mille exemplaires,
désespérant l'auteur et ruinant l'éditeur? Je suis impur
puisque je le sais! J'ai la peste! Pivot nous a lancés comme
des savonnettes!... L'idée qu'un écrivain puisse être lu
parce qu'il a quelque chose à dire; l'idée qu'un intellectuel
solitaire puisse oser rompre avec la Weltanschauung du
périmètre sacré et rencontrer une sensibilité populaire
prête à l'entendre, et qui ne savait pas encore qu'elle
l'était; l'idée que des lecteurs puissent se communiquer
entre eux le titre d'un livre, et même - voyëz-vôus ça !-::_
ses thèmes; l'idée qu'il nous en puisse coûter sueur et sang
d'écrire une seule ligne; qu'on puisse dans la nuit
sangloter d'impuissance devant une page blanche et pour-
tant ne pas pouvoir se coucher; qu'on puisse tout refaire
avec désespoir sur épreuves - ah oui, les « épreuves » ! -
songeant qu'on a perdu encore un an de sa vie, et peut-être
lés- autres; toutes ces idées-là ne les ont pas effleurés,
même sur des pattes de colombe ! Et pourquoi? Nous
passons à la télé : eux, pas .. .
Mais attention : n'imitons pas leur bassesse. Ils ne
27
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vengent pas tellement leurs invendus que leur statut
menacé de petits-maîtres penseurs à l'ombre des grands,
cle.. kapos kaputts du système, baptisant-marketing la liesse
populâire--soulevée par · 1a fin de leur Terreur intellec-
tuelie ... PasS-mîs sur cette piétâille du Pérnnètre, nous
attardant un peu sur ceux qui m'attristent par excellence.
Ce sont nos «précurseurs» : j'entends les hommes d'âge
dont les copieux et sérieux travaux avaient déjà quelque peu
contesté les maîtres penseurs, leurs pompes et leurs
œuvres, et que voici qui réémergent et enragent de ne pas
être cités, de ne pas être à chaque page reconnus et salués
Pères, quoiqu'ils pensent d'ailleurs de la paternité. Leur
fureur les égare en des termes qui sont autant de précieux
symptômes. L'un d'eux m'appelle le Serpent de la Genèse,
lové, je crois, autour de Bernard-Henri Lévy : comment
peut-il à la fois prétendre qu'il nous voit trop aux mass
media et ignorer nos respectives corpulences quant à cette
gymnastique? Pour un autre je suis le docteur Mabuse,
cerveau du crime, dans un long tract qu'il distribue lui-
même aux passants en plein cœur du périmètre sacré : ô
dignité ! Ces diaboliques hantises m'inquiètent. Entre
nous, n'auraient-ils pas pu garder assez de leur bon vieux
Sens de !'Histoire pour soupçonner que l'éclat et le succès
de notre rupture vient peut-être, sans plus, de ce que les
temps étaient mûrs, les esprits inconsciemment préparés,
non de mon Génie du Mal ? Quelles sont ces contorsions
d'exorcistes en bénitiers, ces grimaces qui vous rajeunis-
sent les vieux grimoires ?
Mais il y a plus grave. J'ai dit qu'en leur temps ils
avaient quelque peu _contesté les maîtres penseurs. Oui,
quelque peu seufoment:-Peut-on les contester quelque peu?
Ne pourraient-ils faire un examen de conscience et s'aviser
28
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
qu'en effet leur contestation fut timide, relativement
un senscoïififfiïaiïte, en tous
coii1ortablë, à preuve qu'elle- les aissa e;;-assez bons
termeS,-ma foi, avec leurs suppôts et sectaires, en assez
belle _place dans l'llnivei:sité marxisée, gages de son
ouverture, flancs-gardes chargés des simili-embuscades,
mouches du coche admises à jouer les taons socratiques.
Or voici qu'aujourd'hui le risque paye, gagne, que le corps
franc fait à lui seul la percée, et eux, plutôt que d'évaluer
dans leur mémoire quelle fut leur quantité de courage,
traitent l'audacieux vainqueur d'ingrat et d'imposteur de
supermarché !.. . Et les gens d'idiots, par parenthèse, de
pauvres types abusés ou mabusés : telle est leur confiance
démocratique en les masses, qui, s'ils les avaient eues,
auraient été inspirées ! Ils ont voulu être de leur temps. Ils
y sont restés.
Oui, nous faisons les frais de leurs « si j'avais su ... ».
Que nous aurions aimé discuter! ... Mais nous sommes
haïs, haïs pour un succès qui dans six mois peut-être sera
fini ! Ils n'ont pas attendu six mois que cela passe, alors
que j'ai attendu trente ans, Gluck.smann, que les maîtres
penseurs et leurs deux siècles s'effacent, que tout change
enfin, qÙe FOucault et vous arriviez! À qui, enfant prodige
mort-né de la philo, ai-je disputé la Sorbonne? Et me
voici, ressuscité un peu par hasard, effaré de cette lumière,
et parfois sourdement la désirant éphémère - je suis âgé,
il   mourir' je n'y suis pas prêt-, me voici au spectacle
de ces vieux papillons se traînant aux feux de la rampe ! ...
Fi donc! ... Et je ne leur demande que vingt pages, non pas
même sur mon ouvrage, mais sur le vôtre ... Pourquoi? Je
n'en sais rien... Pour voir ce qu'ils pensent... S'ils
pensent... Peut-être pour les saluer, les reconnaître ...
29
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Pour lire avec application leurs travaux passés ... Ces
temps ne sont-ils pas libres et favorables aux vrais
, h '> M . la . 1 . 1 r
ec anges... . rus ça g plt, ça g aplt, sans pus ....
Moulinets de masses d'armes avec les encensoirs en
chômage! ...
Alors je vous discute, Glucksmann, pour discuter ...
Oui, c'est peut-être aussi en réaction contre leur forfait -
j'entends, bien sûr, leur défaillance sportive - que je vais
essayer, avec mes moyens modestes, de creuser et de
critiquer votre livre. Pourquoi de mon point de vue
chrétien et « critique » ? Pourquoi selon ma « diabolique »
hypothèse? D'abord c'est mon bon plaisir, et mon droit
dès l'instant que je l'avoue : votre combat à visage nu et
mains nues requiert des contradicteurs semblables ; la
catégorie la plus haïssable est le « crypto ». D'autre part,
nul ne peut vous critiquer avec un appareil doctrinal sans
l'avoir d'abord justifié, c'est-à-dire sauvé de vos coups -
c'est long -, si bien que pour ma part, n'ayant pas de
doctrine, je suis en effet un de vos rares interlocuteurs
possibles ... Tenez, à l'instant, j'apprends dans une tribune
du Matin votre « crétinisme basique» ... S'ils en sont là,
c'est qu'ils en sont réduits là : pauvres diables ...
Vous devinez déjà que je ne vous apporterai pas mon
christianisme comme valeur établie ni comme idéologie.
Car il est né en moi je ne sais pas comment, sans autre
justification de pensée que la destruction radicale de toute
métaphysique ou philosophie possible par la Critique,
laissant creux ou abîme que la foi vient combler, ainsi
permise et au demeurant gratuite, le contenu commun de
sa révélation n'étant évidemment ni concept, ni connais-
sance : si nos mystères chrétiens étaient des informations,
ils changeraient tous les dix ans ! Je vous parlerai donc de
30
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
nulle part à nulle part, ce qui simplifiera nos rapports, les
dispensant d'étude topico-culturelle préalable, de recher-
che des conditions de l'origine du fondement de l'instaura-
t!on de mon dire ... Je parlerai, comme à   le
vide - peut-être dans le vide de la fracture de Mai - et
n'avancerai point mon hypothèse du diable pour vous fixer
sur vous-même, mais pour vous amuser d'une lueur
unifiante venue d'ailleurs, si ce n'est de plus loin qu'ail-
leurs. Vous amuser, dis-je : il me plaît que cette figure ait
aujourd'hui quelque chose d'humoristique. Ainsi le récit
de ses ébats prolongera naturellement nos propos de table.
Et au surplus l'humour qu'il pourra m'inspirer a chance de
rejoindre votre ironie, votre gouaille, inanalysable, évi-
dente, indispensable; car en cette lutte il ne suffit pas
d'avoir les rieurs de son côté - on les a -, il faut rire soi-
même, dût-on se chatouiller, et surtout le dernier. Ce n'est
pas un hasard si vos dernières lignes résorbent le soupir de
votre cœur qui se brise dans l'insolente magie d'Ariel et de
Prospero. Je pense aussi à Kierkegaard, repris dans le
systè!Ile hégélien quand il souffre, le fêlant quand il rit.Je
pense enfin à Dany Cohn-Bendit en Mai. Ici pleurs et
révolte tirent force métaphysique du rire. Au dos de votre
livre les portraits de famille font tir de foire : c'est bien
ams1.
Je pense mê!!J.e - commençons les futilités apparentes
- à G!!J Béart improvisant devant moi un numéro
impayable, dans une de ses chansons qui exprimait assez
bien le Pouvoir et l' Aliénation, sur un air saisissant
d'entrain et d'amusette. Soudain, arrivé aux deux pre-
miers vers du refrain - « parmi les moutons je suis étouffé,
et parmi les loups je me fais bouffer» - , il changea de
musique et lançant deux goualantes sinistres dignes de
31
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Mouloudji au plus beau temps des caves existentialistes ou
de Pia Colombo tremblante d'hiératisme dans Bertolt
Brecht ! Le fou rire passé, je m'aperçus combien les
beuglements révolutionnaristes étaient finalement d'un
effet assez veau - au plus purgeant la conscience - et
combien l'enjouement restait lancinant et contestataire.
De même une dénonciation pesante des maîtres penseurs
eût ajouté à leur poids, tandis que votre persiflage
d'affreux jojo de la philo les évente, les évapore. Il fallait
avoir la force d'âme de faire de leurs massacres d'hommes
et de peuples passés par profits et pertes, non pas un
grand-guignol, mais un guignol tout court, pour percevoir
soi-même et laisser deviner par rapport à quoi c'est du
guignol, ce qui en nous persiste et résiste par la distance et
la grâce de la gaieté ... Peut-être même ce qui existe ... Il ne
faut pas commencer à ratiociner avec eux, chercher une
raison qui leur soit supérieure, ultérieure, ultimissime. En
Raison, comme dit fort bien Jean-Paul Sartre, ils sont
«indépassables» et je le montrerai! Le cœur, l'âme?
Chut! N'en c!j.SQ!l!_!ien ! Ils l'intègrent! Le concret? 11; en
rendent compte! Ils tiennent les vertus, les apostolats, les
révoltes ... Reste à monter en sketches leurs aveux et leurs
{
effets. Reste à dire, comme Foucaul vous commentant :
« La antj_que   à accepter no!!e
mort, la philosophie moderne a mort des autres. »
j
Car leurs effets, on -ies voit. Et les aveux, parfois, plus
que parfois, leur échappent. S'estimant tous plus superfi-
et superfinauds les uns que les autres, ils ne sont pas
malins et ne cachent quasiment rien, puisque leurs thèmes
sont généraux-géné_!eux et leur « der des der globale» -
toujours c_Q__uy - eschatologiquement salvifique :
réalisation de l'humanité comme espèce ontologique
32
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
(Fichte), État universel de Raison et de Liberté (Hegel),
- --- ----- -
prolétaires se réincorporant machines et terres dans les
ruisseaux d'abondance, chanteurs le samedi et peintres le
dimanche (Marx), surhommes éclos par myriades diony-
siaqPes en chorégies spontanées (Nietzsche). Entre nous,
qui n'en veut? Qui refuse ces prospectus de prospective?
Dans un coin, mais lisible, ils indiquent même le prix, en
morts. Ils ne sont pas retors. Quand ils se masquent, ils le
disent. Si vous n'avez rien vu, c'est que leur spirituel est
spiritueux. Est-ce que vous vous plaindrez d'avoir -été
heûfeüX ? Est-ce que vous vous plaindrez d'une pensée
sublime, qui jamais ne fut plus naïve ? Ils ne sont pas
malins. Le Malin est malin pour eux.
Et puis ils sont peut-être les premières victimes ... Qu'il
soit donc entendu que mon diable est pour rire, ou plus
précisément pour compléter votre rire; et aussi rappeler
qu'en cette tragédie dernière et décisive de notre monde, le
rire est la seule amorce d'une pensée contre la Pensée :
Socrate en sa bourgade pouvait se contenter de sourire ...
Et vous voyez déjà où je le glisse, mon diable, où je l'ai
déjà inséré en votre livre : dans les failles et longs
glissements de terrain de sa structure, même superficielle-
ment étudiée, dans son unité, cette irrépressible unité
entre eux qui fait que vous ne parvenez jamais à les isoler,
cette unité plus substantielle, indivisible, invincible -
nous le verrons, ce sera même ma critique - que l'État, la
Raison, la Révolution, la Métaphysique, malgré vous si
prenante qu'elle ressemble à une présence unique, à une
présence réelle - n'oubliez pas que c' est pour rire! ... Et
réciproquement, cette unité massive qui tisse et tasse votre
texte pour les décrire, brise votre discours quand vous
voulez les contre-attaquer, comme si vous sentiez que tout
33
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
plan serait piège, comme si leur bloc vous imposait pour
tactique ce harcèlement de tous côtés, seul vainqueur
possible ... Oui, sans ce décousu vous entriez dans leur jeu,
vous étiez perdu : un flanc-garde de plus, un mutin - au
sens adorable -, un contestataire de compagnie. Votre
unité à vous ne peut se révéler qu'à la fin, et c'est pourquoi
il vous fallait Prospero le magicien. Vous avez dissipé le
plus lourd des nuages, peut-être juste avant qu'il ne crève
et s'abatte ... L'avenir le dira ... Mais, au fait, c'était peut-
être un immense oouvercle métallique, prêt à jointer la
circonférence de l'horizon, dont votre rire magique a fait
un nuage, rien qu'un nuage, et pour cela il fallait l'esprit,
aux trois sens du terme : exercer son esprit ; avoir de
l'esprit; être un esprit, comme il en est justement dans la
Tempête ...
Dès lors vous comprendrez qu'ayant à vous parler, voire
à . vous discuter - je le désire, j'en ai besoin -, je ne
puisse le faire qu'à la semblance du diable. Je suis balourd
mais le diable ne l'est pas. Lui aussi est esprit, air, vent ...
Certes, si je traitais vos quatre maîtres penseurs de suppôts
de Satan, je ne serais plus le rieur, plutôt le risible. Je me
garderai donc de les traiter de suppôts-sauf peut-être en
ce sens si rare, si raffiné, si transcendantalement épuré que
Klossowski et Deleuze interprétant Nietzsche prêtent à ce
mot : peut-être ne résisterai-je pas à cette <lignification
philosophique ... Mais déjà j'élimine les fourches médiéva-
les et les pactes romantiques signés de sang. Les Lumières
ont épuré les Ténèbres - et c'est peut-être dommage:
personne n'est plus le diable, personne n'est plus à lui, nul
ne se voue plus à ses pompes. Depuis qu'on l'a jeté aux
oubliettes ou au dépotoir de l'inconscient, tout est beau-
coup moins simple. Il y gagne. Et quand j'ai écrit de vos
34
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
maîtres : le Malin est malin pour eux, je commençais à
entrevoir un rapport fin qui leur maintint une sorte
d'innocence, d'ailleurs en parfait accord avec la dogmati-
que chrétienne : ils y gagneraient donc aussi ! . . . Ils
seraient presque sauvés ! ...
La preuve? ... Prenons le cas le plus pendable : Judas ...
Le Christ, à la Cène, dit : « Un de vous me livrera» -
« Qui?», lui demande Jean, appuyé sur son cœur. Et
Jésus lui répond : « Celui à qui je vais tendre cette bouchée. »
Et il la tend à Judas, ajoutant : « Ce que tu as à faire, fais-le
vite. » « Vite» : c'est la hâte de l'anxieux ... « Ce que tu as à
faire», c'est une destination, sinon une prédestination. Et
l'Évangéliste ajoute : « A cet instant, Satan entra en lui. Il
sortit. Au-dehors il faisait nuit ... » Insondable n'est-ce pas,
d'autant plus que la scène est parfaikment réaliste. « Au-
dehors il faisait nuit» n'est pas un symbole, c'est un détail
criant de vérité, irrécusable. Le repas, en cette saisin de
Pâques, avait dû commencer au jour tombant, dans une
pièce close, à la lueur de torches ou de chandelles. Et le
premier qui ouvre la porte sur le dehors révèle que la nuit
est tombée. On n'y pensait pas. Ainsi quand on sort d'une
matinée au cinéma ... L'entrée de Satan en Judas fut-elle
visible à j ~   Moi qui ne suis n! saint ru apôtre, tant s én \
faut,je ljs p_arfois de ces choses sur les visages ... Ces véiïis (
qui s'affrontent, comme sur une mer aux ondes interféren- J
tes ... Tout est possible dans l'instant, et puis un l'em-
porte ... C'est effrayant ... De même une émission de télé, )
ces temps-ci, présentait des êtres, les mêmes, interviewés \
en Mai 68 et en 1975. N'importe qui, je crois, peut (
p<;rcevoir la Grâce, à l'ouverture de ces visa_ges d'alors et J
leur e ~ r e d'à présent.-Eux sëuls ne le sentent pas-et se
jugent, souvent avec une horrible indulgence. Leur boui!-
35
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
lonnement spirituel étant devenu bouillie intellectuelle, ils
estiment avoir mûri ... Mais je bavarde ... Satan pénétrant
en Judas ne l'absout-il pas? Dieu n'a-t-il pas concédé au
diable une force irrésistible, comme il lui donna jadis
licence de tenter Job, retirant un instant son secours à la
victime afin qu'elle concoure à son dessein transcendant?
Aucune réponse possible. Dans la fameuse danse pente-
costale du tympan de Vézelay, plein à craquer de tous les
peuples de la terre, un coin de l'arc de cercle des douze
apôtres es!,_yjge. Ce n'est pas un défaut de composition du
sculpteur. C'est la place de Judas. Il est toujours là, par ce
vide ... . Un «suppôt de Satan» n'est pas forcémei:lt
damné ... Et je serais volontiers de ceux qui sauvent le
diable même, à la fin des Temps ...
Continuons cette fantaisie... Ce lien entre Satan et ses
suppôts est d'autant plus souple et subtil, donc méthodo-
logiquement intéressant, que Est-il en tous?
En chacun? Les recouvre-t-il tous comme d'une seule
ombre, d'un simple voile? Se glisse-t-il différent au cœur
d'intimités singulières et ineffables? Je suppose qu'il peut
les deux à la fois, et aussi bien animer l'esprit tout entier
d'un temps, d'une période du monde, tout comme le Diçu
d'Israël possède et hante son euple et saisit et habite plus
profond ses prophètes ... Quel tentateur je suis! Car voilà,
n'est-ce pas, avec cette ubiquité dynamique - l'image du
serpent n'est pas vaine-, une facilité, mieux, une agilité
sans mérite qui me permettra d'é!udi_g__giac!!!!_ de
maîtres au-delà de   ou dans son origine même, sa
genèse existentielle : en quoi peut-être il a cédé intime-
ment à l'air de son temps, en quoi il a contribué à le faire,
en quoi il y fut reçu. C'est riche, le diable, vous dis-je,
c'est « euristique », et si l'on songe qu'à la différence de
36
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'homme il possède une ressemblance à Dieu pour ams1
dire - oui, pour ainsi dire - parfaite, au point que
l'intellect et le dire humain s'y méprennent à tous les
coups, on voit déjà comment ces deux derniers siècles ...
Je vous entends, vous vous récriez! ... Ou plutôt vous
vous êtes récrié, je m'en souviens. Car nous eûmes déjà,
sur ce pur esprit, un débat qui vaut un récit rapide; nos
lecteurs s'en divertiront, nos ennemis en frétilleront de
joie ou d'aise, voyant la philo-pub en action. Au moment
où parurent les Maîtres penseurs et Socrate, un important
journal nous fit demander par nos attachées de presse -
eh oui, elles existent, et depuis longtemps, ces demoisel-
les, mais on feint de les voir naître de notre lie, comme
l'anadyomène de l'écume ... et pourtant j'en connais qu'ils
Ônt jadiS:-fourbues, nos tartuffes! - , nous fit demander,
donc, un débat entre nous. On précisait : vingt-cinq
feuillets. « Bon, bon, dis-je, sur quoi? - Sur ce que vous
voulez. - Ah? - Oui - fls n'ont donc pas d'idée?- Les
idées, me dit-on, c'est vous! Le journal désire surtout vos deux
signatures ... » Quel cynisme! s'exclament déjà nos bons
apôtres du périmètre, s'empressant d'oublier qu'on les
( invite eux-mêmes à deux cent cinquante mornes débats,
J forums, symposiums et tables rondes par an, et qu'en plus
l ils s'y rendent, malgré la vie si brève ... Mais là, dans notre
cas, je confesse le crime : oui, c'était un organe frivole et
de fort tirage!... Certes je répondis : « Qu'ils aillent se faire
  fiche! Nous n'allons pas nous battre ni nous battre les flancs
pour faire de la copie à tout prix, même au prix fort ! »
\ Vertueux, n'est-ce pas? Mais je ne sais pourquoi, sur le
l point de sortir, je me retournai pour lancer : « Le
diable!» ... Cela m'était passé par la tête ...
Évidemment, on trouva l'idée «formidable»! Et moi,
37
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
oui, moi, misérable, j'avais sauté sur l'occasion de taquiner
un thème qui me tracassait entre nous depuis deux ans,
aux frais d'autrui, avec au surplus l'effet probable de faire
acheter quelques Socrate! Quelle vénalité! Non, pis, étant
donné le sujet, quelle simonie! Vendre ce vase sacré, ma
tête! Vous, au moins, Glucksmann, vous étiez laïc,« point
formé aux saints mystères » ! ... Toujours cynique, j'arrivai
au magnétophone non point couvert de cendres, mais
excité, fringant ... Et - justice immanente ou revanche de
Satan même? - le débat fut raté. Plus exactement,
bloqué. Par vous. Et d'une étrange manière : ce n'est pas
seulement que vous ayez refusé d'entrer avec moi dans la
vie et dans la personne de vos maîtres, voulant vous en
tenir à ce qu'ils avaient écrit - et ils n'avaient presque rien
écrit sur eux-mêmes .. . Cela, c'était votre droit. J'y recon-
nus même votre pudeur et votre respect des êtres. Aussi
bien - parenthèse -nous ne savons rien l'un de l'autre et
sommes les deux seuls amis ou camarades de la Cause du
peuple à nous dire « vous» ... Mais vous m'avez fermé
l'intimité des maîtres penseurs, dès mes premières appro-
ches, avec une violence brusque, inconnue de moi, qui me
laissa pantois, et ensuite perplexe : « Pas question! Pas
question!» avez-vous presque crié, si j'ai bonne mémoire.
Et comme néanmoins je commençais à décrire la « gran-
diose contre-conversion» de l'un d'eux : « Grandiose!
Contre-conversion! », m'avez-vous dit, me semble-t-il :
« Qu'est-ce que vous allez chercher! Il s'agit d'un petit
agitateur semi-intellectuel et minable que les copains exci-
taient!» Et vous avez conclu, en substance : « Contre-
conversion ! Grandiose! Faudra-t-il dire en contrepartie qu'il
couchait avec sa bonne? Sa bonne n'est-elle pas du vécu?
Pourquoi les bonnes ne seraient-elles pas existentielles?» Puis,
38
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
voyant que je renonçais à ce malheureux débat, déconfit
mais de bonne grâce, vous vous êtes exquisement radouci.
Vous m'avez expliqué que votre perspective était à peu
près celle des épistémè de Foucault - grilles a priori,
communes et obscures, des pensées de toute époque,
s'inscrivant en chacun et déterminant ses gestes et ses
écrits, sans qu'il faille chercher une personnalité créatrice
et responsable -, que vos maîtres concentraient à forte
dose et irradiaient au plus loin l'esprit de leur temps, tout
au plus, sans plus, que leur drame intime n'avait aucune
importance au regard des tragédies mondiales qui furent à
la source et à la suite de leurs ouvrages ... Je voulus vous
répondre : « Lequel de nous deux trop embrasse ? » Mais
vous avez crié : « Non, nous n'avons pas le droit! » Enfin,
considérant le magnétophone en panne, l'interviewer-
arbitre assez interloqué et moi-même, qui malgré mes
efforts devais avoir l'air déçu, vous m'avez dit, sans doute
en consolation amicale ou charitable : « Pourquoi ne pas
m-1E_rire une lettre là-dessus?»
La voici, ma foi. J'ai tout fait pour ne pas   ~ prendre
au mot, pour n'en rien écrire : elle me vient. Sans doute
...__
un besoin que je distingue mal encore, que je saurai quand
j'aurai fini ... Est-ce délicat? Je crains quelquefois que
non. Vous me le direz ou me le ferez entendre. Je prends
étrangement le risque de vous froisser sans savoir où, sans
savoir en quoi, peut-être pour rien : comment vous
convaincre de l'importance philosophique du diable,
auquel il faut évidemment croire ou -avoir affaire pour en
parler, en dehors des propos de table? ... Ce débat devait
être aussi saugrenu que le sempiternel et creux« dialogue
croyants-incroyants » - qu'il prétendait pourtant pimen-
39
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ter, il me semble-, et peut-être ma lettre n'ira-t-elle pas
loin ...
Si par hasard elle parvenait à son terme, sachez ceci :
pas plus que je n'entends ou prétends psychanalyser vos
« résistances brusques et violentes »·à mes essais de psychana-
lyse existentielle de vos maîtres, pas davantage je ne songe
à un discours qui soit le « méta » du vôtre, qui le « dépasse
dialectiquement vers sa vérité», qui le« connaisse au-delà de
son immédiateté», ou quelque auti:.e faribole hégélianisante.
D'un mot clair, que vous
auriez dit sans le savoir. Bien plutôt je risque la paraphrase
parasitaire. Mais ser3-ce du temps perdu, si je transmets
simplement votre pensée à quelques lecteurs de plus, amis
à moi que vous n'auriez pas atteints, si je répands un peu
plus loin votre cri? J'ai des travaux en- cours, mais rien de
mieux ITaire, et je ferai vite . ..
Car je serai très simple. Un jour je vous avais proposé,
comme correspondant évangélique à votre livre, la
fameuse phrase christique : «je te remercie, ô Père, d'avoir
caché ces choses aux docteurs et aux sages, et de les avoir
révélées aux humbles et aux petits. » - « Ah, ça oui ! »,
m'avez-vous répondu ardemment. Je ne veux pas interpré-
ter ni capter votre « Ah ça oui !», mais c'est un fait que
nous écrivons désormais pour les petits et -les ·î:î1iîîlbles ,
non pour les révéler, mais pour les rencontrer, P91!.r
toucher et traduire avec quelques mots de plus qu'euxJes
1 choses qu'il.S sentent, pour nous faire sans ëèSSe -lès
' serviteurs de leur liberté commune à naître, à faire naître,
à délivrer : entre nous, quoi d' autre, en ce monde ? Que
de       mieux notre pensée? S'ans
oublier ce qu'elle-même peut en apprendre ... Oui, c' est
sur ces petits que vous comptez, Glucksmann, sous le nom
40
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
de plèbe - non de classe : il y a de la plèbe en chaque être
-, pour la résistance urgente aux maîtres penseurs et à
leurs Systèmes, pour ces traînées de poudre, au moins
pour ces feux de plaine, pour ces signaux qui tiennent lieu
d'enseignement... Le diable, je m'en aperçois à présent,
serait derrière et dans chacun de vos maîtres ce qu'est le
Christ derrière et dans les humbles et les petits, les pauvres
en fait et en esprit : nommé ou innommé, visible ou
invisible ... Une figure? ... Oui, tout de même plus qu'un
symbole.. . Pour moi, comme dirait Kant, une figure
constitutive ... Pour vous, facultativement régulatrice. Je ne
vous cache pas que mon diable répond à quelques-unes de
mes objections contre votre livre ; il me semble parfaire la
continuité d'ombre et d'oppression de ces deux siècles  
mieux que ne le font -;pparemment votreEtatet
votre Raison ... Comment pourrait-elle être un tel malen-
tendu, cette Raison dont l'apparente destination est d'en-
tendre? Ne faut-il pas au moins aller à son origine, qui
pourrait être un Mystère ? ...
Et peut-être le Christ en chacun et dans le
secret, un principe de résistance plus actif et plus fiable
que cette Liberté et cette Humanité qui, rien que de se
penser, se sont qui nous offrent,
si nous les revendiqÜons -encore contre -leurs soi-disant
déviances, la certitude monotone et circulaire d'aller
chercher le remède dans la racine du mal, de nous
ressourcer au pur poison. Est: iî d'3.i1Ïeurs7iumain,
-- - - -
nement possible que la liberté se piège - comme elle a
fait? N'y a-t-il pas quelque chose au-delà, ou derrière, ou
au cœur obscur d'elle-même, qui aurait machiné le piège
comme si se savoir ou se décider libre était déjà ne plus
l'être ? Quel était donc imperceptible du concept
41
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
<l'Homme? Ne faut-il pas enfin, pour maintenir ses droits
- oui, les Droits de l'Homme - contre ce qui les ronge et
les détruit du dedans, et qu'aucun autre concept humain
ne décèle, les en   en   en singula-
rité, en substance?
Je ne sais. Ou plutôt je le sais par ma foi : vous savez
que chez moi tout en vient et vous me direz que tout y va.
Mais quoi, si vous acceptez quelques-unes de mes réserves
et que votre être se refuse aux réponses que je vous offre,
eh bien, vous en trouverez d'autres ...
Il se pourrait aussi que nous communiquions déjà par-
delà les mots, et même celui de foi. Pourtant j'ai bien envie
d'appeler ainsi ce qui nous lie, encore que je l'ignore. Et
nul, pas même vous, ne peut m'en ôter le droit, puisque ce
n'est pas vous que je baptise, mais ... autre chose ... Au
fait, la bonne foi ne serait-elle pas la foi, elle qui ne peut
dire ce qui la sépare de la mauvaise, mais, comme on dit
avec une banale justesse, se respire ? ...
Vous êtes beaucoup plus et moins que mon ami : mon
absence de tout sentiment me le dit ...
Mais arrêtons, cet écrit étant destiné à dissiper le secret
du diable, non le nôtre ...
Interlude
Je vais vous dévoiler mon plan, pour désamorcer ma
ruse.
Je commencerai par un compte rendu de votre livre,
pour ceux qui ne l'ont pas lu. J'emprunterai les articula-
tions de ce texte à un article qui m'a été commandé par un
grand journal - encore un! - et m'a donc astreint à la
plus pure simplicité - sans trop de perte de substance,
j'espère. Comme telle est désormais ma règle, autant
commencer par un écrit où elle fut respectée.
Et puis j'examinerai chacun de ~ quatre m   î ~ ~ s
penseurs, en discutant à peine et sans prétendre refaire
votre étude sur leur maîtrise et leur principat de ce monde.
Je me demanderai toutefois si une anal se de leurs
rapports avec Dieu - ou diable - dans leur pensée et leur
être:--ïiè nous donnerait pas une vue encore plus convain-
cante et claire de leur chaîne, à tous sens du terme : de la
chaîne qu'ils forment, de celle qu'ils nous forgent, de celle
qu'ils subissent peut-être... J'en donnerai une brève
esquisse, timide, tout au plus une invite à un nouveau
dialogue.
Étant bien entendu que l'effigie ou l'image la plus
fréquente et la plus astucieuse du diable est celle del' Ami,
du Consolateur, du Libérateur des hommes - ici de
43
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'Humanité -, qu'il offre aux fils d'Adam, non l'exil et la
chute, mais, dans   ~ t la chute, et précisément par vos
------.
maîtres, un Paradis terrestre plus complet que celui
d'avant, plus a8Sure que celui de l'au-delà, un Paradis
prochain sur le sol des vivants, un Paradis où toutes les
béatitudes traditionnelles seront exaltées et redoublées à
l'infini par celle, indivisible, de le créer en le connaissant.
Et si vous m'objectez qu'il n'a pas de figure, surtout
chez des penseurs de cette qualité, je vous l'accorde : sa
figure, c'est l'idée; sa voix, c'est l'universel; son timbre,
c'est le concret; sa musique, c'est le sublime.
Le glas et le tocsin
Faut-il encore expliquer le dernier livre d'André
Glucksmann, ces Maîtres penseurs qui sont entrés comme
un nom commun dans notre langue, au point que j'ose
plaindre dès cette année, dès cette rentrée scolaire, les
professeurs péremptoires ?
Peut-on déjà expliquer l'immense succès de cette œuvre,
et comment elle a su atteindre tant de gens - les gens -,
en quoi elle les touche, les rend à eux-mêmes ou les
change, alors que sa substance semble pure pensée ?
Pourquoi les philosophes de profession ou carrière
écument-ils de le voir briser Ïes e r   l e ~ où se réduisa.fr leur
audience et se consolidait sans cesse leur pouvoir?
Pourquoi la rue a-t-elle immédiatement compris ce
qu'on lui donnait et soudain mal compris qu'on ait si
longtemps refusé de la faire juge ?
Bref, pourquoi cet éclair, qui a mis l'électricité en
panne, et voici que c'est cet éclair qu'on redemande, non
la réparation de Pélectricité ... Avec lui, au moins, on sait
qu'on est dans la nuit. Un instant, on a vu vrai. Ça ne
s'oublie pas.. . - - - -
Je crois bien que je puis expliquer tout cela, non pas par
une psycho-sociologie de plus, qui se brancherait sur le
circuit en dérangement, mais en vous décrivant mon image
45
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
persistante sous ma paupière. Elle n'a rien de vague. Il
s'agit bien de deux siècles de métaphysique et de politique
d'Occident, mais tels qu'André Glucksmann les com-
prend, ou mieux, à tous sens du mot, les saisit : car les
Maîtres penseurs sont aussi un flagrant délit. D'où le
brusque soulagement des victimes, que nous sommes ...
*
L'étonnement prermer de Glucksmann est le nôtre à
tous. Pourquoi ces temps d'horreur, de guerres, de
scientifiques massacres, de camps de concentration, de
processus et de procédés d'extermination, sans oublier les
aliénations invisibles et leur insupportable angoisse, alors
que nous sommes régis depuis deux cents ans par des
idéologies de liberté, d'humanité rendue à soi-même, par
des systèmes d'émancipation universelle? ...
Le trait de génie de Glucksmann est de récuser cet alors
que qui nous vient spontanément et de le remplacer par un
parce que, qui soudain tout éclaire ...
Mais quoi ? La liberté serait-elle une malédiction, un
cauchemar, un traquenard? Non, pas elle, mais ses
idéologies et systèmes, comme si faire l'homme pour le
rendre à lui-même le mutilait, comme s'il était inhumain
de toucher à l'homme, de le traiter selon l'idée qu'on a de
lui, quand bien même on la lui ferait partager, quand bien
même elle serait juste !
Comme s'il n'y avait pas en ce monde d'idée de
l'homme!
Mais les maîtres penseurs étaient de bons apôtres du
monde.
*
46
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Tout commence un peu plus haut ... Il y a presque deux
cents ans, vers 1780, un grand philosophe, Kant, publiait
un ouvrage au retentissement immense et fâcheux pour
toute ambition philosophique, la Critique de la Raison pure.
Il déniait à notre raison humaine le droit et la possibilité de
connaître, par elle-même, !'Absolu - l'Être, la Chose en
soi, Dieu, l' Âme -, réservant ce domaine aux humbles
approches de la Foi ...
Ce n'est paSqil'on eût échoué jusque-là à le savoir,
!'Absolu, c'est qu'on ne peut le savoir. Ce n'est pas
seulement que Kant trouvât la métaphysique, en son
temps, contradictoire et confuse; c'est qu'il démontrait
impossible toute métaphysique, même future. Ce prétendu
savoir était une « illusion naturelle » de la raison humaine
qui, à l'aise dans l'expérience, par la science, en attribuait
le mérite et la vertu à ses raisonnements purs et par eux
prétendait aller plus loin ou plus haut que l'expérience, se
perdant dans le vide ...
C'était irréfutable. Cela fut accepté. Kant,« après lequel
on ne pouvait plus penser comme avant», était pris pour
arbitre dans les grands débats de son temps. Mais
qu'allaient devenir les penseurs patentés dans cette
secousse décisive ? Qu'allait devenir la philosophie elle-
même? ... Chômage? Difficile de s'y résoudre. Kant lui-
même trouva bientôt à la Raison une autre affectation que
la science de l'Être. Il fonda la morale humaine sur ses lois,
universelles et formelles. Il assura l'homme, être raisonna-
ble, « fin en soi » ; il exigea Dieu, ce Dieu qu'il avait
démo!!tré indémontrâble, -pour répondre à la demande
rationnelle de sa morale, et ii.!!!! par rationaliser la religion
même ... Tout ref2_mmençait-il?... Non, pas tout à fait,
47
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pas encore. La métaphysique spéculative était bien
morte... Il ne restait en droit que science et foi, deux
humilités ...
Bien sûr, l'orgueil humain abattu sous ce coup aurait
trouvé un jour quelque grand motif pour à nouveau
franchir la barrière, pour contourner la grande interdiction
kantienne; il aurait spontanément sécrété quelque
sophisme au vice indécelable, ou difficilement perceptible.
Quel désir ne se fait valoir, surtout en ce haut lieu humain
qu'est le savoir? ... Mais il n'en fut pas besoin. L'esprit
n'eut pas à s'ingénier. En effet la réponse, ou plutôt la
grande riposte à Kant et à sa Critique fut donnée par un
fait,à vra( dire coloSsàl : la Révolution
- Aujourcî'ïiui nous pouvons viS-à_:;is d'elle prendre du
recul, la situer comme un événement historique entre
autres, si grand soit-il - encore qu'elle nous hante
toujours, que nous la rêvions, l'imitions ou la jouions,
presque malgré nous : elle est toujours comme le fond
originel et la matrice de nos pensles politiques. Mais sur
11 l'heure;f:>our-ses   infiniment plus que la fin
d'un pouvoir et d'un régime : c'était la fin de Dieu et du
monde réums, c'était l'être englouti dans le néant, tout à
z Et "Ses part"ï'sans,- c'était ceîa aussi,- pluS-{ill
recommencement de iOûià partir de ce zéro - voir même
le calendrier ! -, un renouvellement sur de nouvelles
bases, une re-création de l'homme par de nouvelles forges,
toutes humainés. Lesquelles? Celles-là mêmes qu'on avait
vues, dans les esprits, préparer cet ébranlement : les
Lumières, la Raison, principe de l'homme enfin à lui
restitué, la Raison toute-puissante : un jour elle fut même
Déesse ...
Et les jeunes _!t am!>itieux apprentis de l' Alle-
48
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
magne, ne pouvant reproduire cet événement exaltant
chez eux, vu l'état de leur pays, en tirèrent du moins
d'immenses leçons. D'abord la Métap_hysi_ql!e, décrétée
 
i éyéne.!!lent, « les sur Il
n'était donc que de lire la Révolution française en son
dessin et de la prolonger en pointillé pour tout savoir et
tout pouvoir sur l'Humanité, pour ne pas dire sur Tout.
Mais c'est un peu plus tard qu'ils viendront à le
temps de réaliser leur bonheur ontologique inespéré,
d'abord incroyable ...
Oui, la Métaphysique rationnelle était possible, était
vraie, mais dans sa décisive métamorphose :
lisible dans ou fondée sur ou fondant
!'Histoire ... L'un, l'autre, le troisième? ... On verrait ... La
pensée de l' Absolu avait tout à coup trouvé son objet dans
- .. ------
l'expérience même et donc devenait Science en toute
rigueur kantienne. La pensée pure était le savoir de ce
temps, et réciproquement. Il faut imaginer l'état extraor-
dinaire de ces étudiants allemands :' la Révolution fran-
- - - -- -
çaise s'est faite par la Raison : donc, nous, la Raison, nous
f
la suite et la fin ! si e}le ou si elle
a avorté, notre Raison, forcément plus mûre que celle des
Encycloi)édistes et de l'Au/Tilarung, · -la C.Qll!Piétera, la
consolidera, - l'ichèvera. -Où ?Partout désormais au
monde ! Et par l'Allemagne, toujours tant divisée qu'elle
va s'unir d'un seul c0upet, « peuple originel»,_ devenir
« peuple fondamental», réurur Ïa planète-! bo"iiheur
f même qu'elle été-   cette Révolution des
)
Français, comme}fuutseulement nous annoncer et nous
éveiller, telle notre aurore, alors que nous sommes,
------
49
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ou serons, ou ferons le jour. Écoutons Glucksmann : «
Révolution française peut décevoir; mais cette position de
Tëtraite -spirituelle devant l'événement n'est pas en repli, ciù
Présentant -- la - Rivolution c omme---.mpaTJaite,
malade, les maîtres penseurs conquièrent une position domi-
nante qu'ils gardent encore. Plus haut ils élèvent l'exemplarité
de la Révolution, plus forts sont leurs leçons et remèdes. Qu'ils
appellent à une seconde Révolution, ou à une stabilisation qui
en évite les errances, ou qu'ils alimentent la contre-Révolution,
n'est pas décisif : si la Révolution en est le lever, le soleil sera
cette science qui discipline Tes - Révolutions,    
commun de ces maîtres ... »

Même s'ils n'étaient pas follement ambitieux, ces pen-
seurs, ils devaient le devenir : non seulement ils pouvaient
enfin _à mais par cette pensée, par
cette nouvelle Raison Pure qui, c'était évident, c'était un
fait, prenait !'Histoire, prenait sur !'Histoire, ils pouvaient
désormais posséder par l'esprit, non plus seulement la
Nature et la Surnature - le cogito est déjà pratique, dit
Fichte, et Hegel ne veut plus « connaître » l' Absolu, mais,
par la connaissance, dit-il, « s'en emparer» : il ne contem-
ple pas, il affronte, vainc, mange-et digère -, mais la
société, la totalité des Hommes, et ce sans les attouche-
ments vulgaires et harassants de ceux qui la gouvernent,
ou croient la gouverner ! Peu importe que la Politique
devienne un chapitre de la Métaphysique ou l'inverse;
leur politique était d'autant plus souveraine qu'elle était
\ pure. Ils comme Napoléon
l'empereur des rois. Et je ne dis pas là leurs raisonnements
/ inconscients. Tout cela, ils le surent. « Concevoir», dit
alors Hegel, « c'est dominer. »
Quelle tentation pour eux! Recréer l'homme et dominer
50
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
le monde à leur compte! Comment auraient-ils pu s'en
prémunir? Qui aurait pu? Ils ne s'en privèrent pas ! On
peut décidément mal se représenter ce qu'ils se crurent, et
nous firent. J'ai dit que la philosophie alors, avec eux,
renaquit ... Mais non, pas- même,- ou plutôt mieux que
cela : elle se baptisa aussitôt « la Science», « le Savoir
Absolu », ou « total », « la Doctrine de la Science », « la
Science des Sciences » ! Et cela fut admis! Et cela fonction-
nait! Kierkegaard, cinquante ans après, Kierkegaard le
contestataire, dans le Concept d'ironie, écrit indifférem-
ment, sans ironie, « Hegel» ou « la Science de notre
siècle»! Quant à la pauvre science, la vraie, celle des
mathématiques et de la nature, celle de Galilée, de
Newton, de Kepler, croyez-vous qu'elle eut droit de faire
bande à part? Non, elle était comprise, incluse, colonisée,
annexée, au mieux sous-prolétariat : éclairée, assurée,
guidée, rectifiée! On a vu cela! Ainsi la théorie hégélienne
des couleurs réfutant Newton et son prisme pour les
besoins de la Dialectique ! La découverte de la polarisation
de la lumière traitée par le même Hegel de « charabia
métaphysique » ! Et plus tard Nietzsche enseignant de tout
son haut les lois de l'histoire naturelle à Darwin !. ..
Il ne restait plus rien à éliminer, ingurgiter, résorber en
néant ou en savoir, que la Foi. Ce fut vite fait. La croyance
des croyants et le savoir des savants deviennent désormais
les degrés inférieurs de l'omniscience des maîtres pen-
... C'est fou? Peut-être. Mals cette   nous a
faits. Fichte, Hegel, Marx et Nietzsche ont donné le
monde où nous sommes et où nous allons. Nous vivons, ou
mourons de leur domination. Et ils le savaiënt ! Nietzsche
écrit à la fois :-; Nous sommes à l'époque des atomes et du
chaos atomique», et : « Nous entrons dans l'ère de la guerre
51
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
classique   donc nous, le classicisme !
du     prophètes de la
fin de leur fin : seule modestie! C' est d'assez loin q!!'ils
- - _____.
ont la Terre Promise, à nous par eux promise, et ils
nous y--ontpropulsés-:-De même le Goulag, dur ou doux,
généralisé ou restreint, au propre ou au figuré, s'annonce
en 1844, ou même en 177 4, dans leur tête - si cette
tête, à tiq-e P!"Ovisoire, en 1794, tombe dans -le panier ...
NapoÎéon ne mettra pas bon ordre à cela, mais-bien plutôt
mettra tout cela en ordre, en son ordre. Son esprit, ou
plutôt !'Esprit en lui, passera aux philosophes . . .
Le mal, certes, vient de plus loin ... Socrate et Panurge
étaient déjà des figures contestataires : Panurge, de l'una-
nimité humaniste et suspecte de Thélème; Socrate, du
logos des sophistes qui avaient pouvoir sur la cité grecque :
et il n'aboutit pas, car non seulement on le tue, mais déjà,
pour Platon, son bien-aimé disciple, l'opposant politique
est un étrange animal, voué, pour sa guérison, aux
terribles « maisons de résipiscence » : si la cure ne le sauve
pas, on le tue ... Mais, cela dit, les pouvoirs des anciens
temps étaient plus lâches. Il y avait des franchises, des
traditions, des coutumes populaires frondeuses et indéra-
cinables, voire des « privilèges » au premier et beau sens du
terme. De plus, Glucksmann fait judicieusement observer
que les Encyclopédistes étaient moins persécutés que
_par ïès - il fallait seulement trouvër
lequel en Europe - et prêtaient volontiers leurs lumières
aux despotes éclairés. Ils se trouvèrent fort dépourvus, dit-
. ·- -
il, en 89-93, quand la bise fut venue. Et j'ajoute que le seul
qui ait vécu assez vieux pour voir la Révolution fut
guillotiné ... Mais les jeunes penseurs étudiants allemands
avaient tout vu s'écrouler-ên-France, ne restant plusque la
52
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Raison et l'homme libre universel qu'elle avait fait. Le
Rhin les conserva quelque temps à l'abri, pour y méditer.
Comment n'y pas voir naître l'occasion et la vocation de
fabriquer l'homme selon la rationalité libérante ? Pourquoi
devenir des pasteurs, comme ils y étaient familialement
destinés? Les   troupeaux plus vastes ...
____.. - - ---- - - --.
*
Mais une question va se poser, d'importance. Chacun de
ces chers maîtres, on le devine déjà, est, à ses propres
-----------
yeux, le seul, le premier, le dernier, bref tout. A tout le
moins il change tout et détruit tout. Il doit donc détruire
son camarade ou prédécesseur. Les maîtres penseurs
doivent s'étriper les uns les autres, et en fait s'étripent, au
nom de leurs pensées propres. Mais alors pourquoi leur
prêter, avec le siècle et entre eux, une totalité de pensée
commune? Ne l'auraient-ils pas vu, ce mouvement pro-
\ fond vers la possession du monde, où ilsétaient tous  
)
avant que de tout prendre ? ne connaissent-
il-;- pas lèllr pensée ?- Vôilà le hic. éar ënfiniÎs nesont pas
sots. Ils sont comiques, on verra, mais autrement que par
leur sottise. Pourquoi donc ne se sentent-ils pas partie
liée?
Citons, pour mieux cerner la difficulté, trois passages de
Glucksmann. Le premier nous décrit leur succession : « A
partir de 1800, les maîtres penseurs se passent le flambeau :
pour Fichte, le _dernier phi!osophe est Kant, après lui, avec
la Science. PÔur iïêgetHchte reste philoso-
phe, le dernier. Pour Marx, le dernier c,est Hegel. Mais à la
Toussaint des philosophes, touj0u;:;Noël qu,on chante. »
Et Nietzsche, ajouterai-je, dans une récapitulation
sublime, pour une fois sacrificielle : « Et si vous avez
53
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
manqué ce grand coup, vous êtes-vous manqués vous-mêmes
pour autant? Et si vous vous êtes manqués, l'homme est-il
manqué pour autant? Et si l'homme s'est manqué, qu'importe?
En avant! Ce qui se heurte en vous, n'est-ce pas l'avenir de
l'homme?»
On voit l'effroyable et frénétique marche au gouffre.
Mais à la faveur de cette Toussaint des philosophes,
précisons mieux avec ensemblê, leur
chœur, ou leur tutti d'orchestre : « Un savoir antérieur aux
sciences qu'il pousse devant lui, une philosophie qui se refuse à
se laisser désigner comme telle entre d'autres, elle qui ne
__   connue, une
proclame la fin de la métaphysique, une théologie de la mort de
Dieu, une-ontologie-qui n'admet point qu'un être soit autre
qu'elle puisqu'elle se veut la logique qui fait du monde notre
monde.»
Et, encore plus net : </ estimé avec Fichte : "_§j
le mot de philosophie doit signifier quelque chose de précis, il ne
peut désigner que la science '', entendez-iéîiT science.Tous o;it
explîijué dans lêuTSlivTès pourquoi ils les écrivaient si bien et,
se situant historiquement, analysé pourquoi ils étaient mondia-
lement un destin. »
On y voit un peu plus clair, mais, à plus mûr examen, le
premier passage cité et les deux autres apparaissent
contradictoires. Nietzsche seul fait un lien entre lui-même
et les autres, non parce qu'il est généreux, mais justement
parce qu'il est le dernier de tous, indivisiblement !'Unique
et !'Ultime, et se transcende lui-même dans funrr;;ers
une humanité supérièüre où if que son éternel retour Ïe
relancera, côffime l'as dans un coup de dé infini ... Mais les
a11tres ? Commen! chacun est_-il possi!Jle, imaginablç__en
solitude narcissique et tota!isante? Comment peut-il se
54
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
sentir seul penseur et mépriser le vieux camarade à ce
point, s'il connaît !'Histoire et se connaît dans !'Histoire ?
Chacun ne va pas redécouvrir une nouvelle Raison
Humaine tous les dix ans, que diable ! Il n'y a pas, à chaque
coup,de Révolution française pour changer tout et le reste!
Ces totalités philosophiques singulières et absolues qui
chaque fois recommencent défient l'entendement même!
Qu'est-ce qu'ils ont bien pu invoquer ou inventer, chacun,
pour tuer au départ les autres et tout le passé humain de
l'homme? On veut bien qu'ils soient fous, mais d'où vient
leur génie ? Pourquoi est-ce que nous les croyons, ou l'un
-- ------ --- - .
ou l'autre ou parfois même tous ensemble, en ce magma
contemporain de notre -pensée quia lw-même quelque
chose d'impensable ? Serions-nous fous aussi, sans le génie
pour excuse ?
Non ... Ou pas tout à fait encore .. . C'est ici que
Glucksmann est le plus ingénieux et profond. Bien sûr, il
faut à chacun d'eux se faire sa lace, c'est-à-dire toute la
place, par la Raison, donc abolir l'autre qui était déjà la
Raison. Mais aucun Kant ne se délectera des antinomies
entre eux, car il n'y en a pas ! En effet, à mesure que
!'Histoire avance et que la société évolue, la place
augmente, le champ s'élargit! Des espaces vierges se
révèlent ou se créent, des populations, des classes, des
régions de géographie cosmique, des encore impensés
porteurs en germe de pensées absolues neuves - enten-
f dez, dit chacun, la mienne ... Fichte, inspiré de 93 et le
justifiant, instaurait un État formé de fonctionnaires ...
) Autrement dit, s'indigne Hegel, de policiers ! Et lui,
Hegel, y inclut la pacifique « société civile » - en gros,
bourgeoise - laquelle, « ayant appris à obéir comme
Athènes sous Pisistrate, n'a plus désormais besoin de maître »,
SS
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
et se réalise substantiellement en ce même État, selon
Liberté et Raison, « ainsi accomplissant l'homme», de sorte
que le résidu social mécontent est « inhumain » ; alors
revient, mais cette fois sur un champ plus vaste, la police,
qui réprime l'inconcevable! De plus, maître ou maîtrise
dans les têtes ayant justifié en raison, en raison dialectique,
le passé, désormais passé-dépassé, désormais assigné au
rôle préparatoire de cette parousie étatique, finies les
nostalgies ! Plus de chants populaires, de joie ni de révolte.
Plus de petits bonheurs frondeurs. A toute misère un seul
et total remède .. . Mais Hegel avait justement laissé hors
État-Raison-Liberté cette masse marginale, « le peuple »,
défini par « le fait essentiel qu'il ne sait pas ce qu'il veut».
Vestige du passé? Va-t-il se résorber? ... C'est curieux, il
grandit ... Oui, dit Marx en bondissant, l'avenir! Le seul
avenir, c'est lui! L'homme de Hegel établi en État-Raison-
Liberté était aliéné, dénaturé par son établissement même,
hors de soi par ce qu'il avait à soi! Tout va se renverser
pour se rétablir à jamais ! Et le prolétariat, à peine surgi,
encore promesse, y passe ... On sait, par contraste avec le
lumpen qui commence à poindre, comme il est déjà
« policé », lui... Et aujourd'hui, ajouterai-je, voici des
pensées tiers-mondistes d'universelle misère, mais la lassi-
tude nous gagne ; ou bien la force des forts est mondiale-
ment trop forte ; et le jeune Glucksmann de 1966, encore
marxiste, dans le Discours de la guerre, hésite à sceller le
Destin de la planète par les masses asiatiques ou le
cataclysme atomique ... A moins que ce ne soit le Destin
qui hésite ... La perspective de la Mort Universelle nous a
peut-être privés, par effroi, d'un cinquième maître pen-
seur du monde, avant que la vision _de   s vastitudês
56
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
concentrationnaires ne lui fasse éclater le cœur, ainsi lui
--- -- - ·-- -
rouvrant l'esprit ...
'"\Tciià donc fe délicieux et tragi-comique mécanisme de
substitution de l'un à l'autre, chaque fois de totalité à
totalité. Lisons, pour notre régal sinistre : « Hegel avait
logé dans les marges de son État rationnel une " Jèbe " qu'il
distingu_g p!Jr sa misère et l'esprit de
révolte Canïm!r. De là part la critique de Mar.x,
elle se réclame de" la formation d'une classe avec des chaînes
radicales, d'une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas
une classe de la société bourgeoise, d'une classe qui soit la
dissolution de toutes les classes, qui en un mot soit la perte
totale de l'homme, et ainsi ne puisse se conquérir soi-même que
grâce à la totale conquête de l'homme ". Les maîtres penseurs
se dépassent ainsi les uns les autres ... dans la plèbe. »
Et, plus métaphysique et encore plus beau : « Les
maîtres penseurs successifs tirent au jour ", ils se
l'envoient à la face comme l'oubli qui annule les plus belles
constructions spéculatives, mais c'est toujours un !E_te à
conquérir, un ne- ense-pas qui n'est qu'un pas encore pensé, un
pas encore dominé. Tu à-; vu la lutte contre la chose maiS tu as
oublié autrui; tu réfléchis soigneusement le rapport à l'autre
comme rapport de domination, mais tu manques le mouvement
des masses à les supposer passives; tu as pensé:._ la révolution
mais as luhaos du devenir <!l!ql!_e]J_liën'éèha paS:.Tes
problèmes changent de termes, la solution demeure unique :
maîtriser, maîtriser, c'est la loi et le prophète ! »
Mais il y a mieux : ce reste à conquérir qui va tout
----
changer, comment avec lui tout changer dans la pensée ?
--- - -·- -- --
Comment faire passer ce changement social ou mondialo-
- - - -... --- - --· -··---
cosmique     C'est finalement assez sim-
ple. La vieille métaphysique était divisée en deux : la
57
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
métaphysique générale (étude de l'Être en tant qu'Être) et
la métaphysique spéciale (étude des trois régions de
l'Être : l'homme, le monde et Dieu). Il s'agira pour
chacun, ne serait-ce que pour se distinguer de l'autre, de
choisir un des trois objets de la métaphysique spéciale, de
le coller par en dessous à sa découverte historico-sociale et
par en dessus à l'Être en tant qu'Être, absorbant ce dernier
en exclusivité. Marx marxisera l'Homme, Hegel étatisera
Dieu ou divinisera l'État. Nietzsche survolera et survoltera
les Forces du Monde. Alors là, ils pourront se battre
furieusement ; apparemment, plus rien de commun entre
eux. « Ce collage s'intitule " fin de la métaphysique " et ne va
pas sans combats de géants,   disputant à l'autre le droit
de résumer la sagesse du monde en tel chapitre de la
métaphysique spéciale plutôt qu'en tel autre : Hegel est trop
théologique pour les maîtres voisins, Marx trop_ humaniste ou
Nietzsche trop naturaliste... Quel sera le dernier mot? Ils en
disputent. Mais aucun ne doute qu'il existe, ce dernier mot. »
Ni qu'il l'aura... J'ajouterai, pour expliquer en cette
guerre les périodes de semi-calme, d'embuscades et de
savantes manœuvres tournantes, que depuis- que que
temps sévit la dialectique. Déjà ébauchée par Fichte -
dont l'opposition « moi - non-moi » constituait le monde à
partir de moi sans la « chose en soi» de Kant, sans son
constat brutal, vulgaire et subalterne de l'expérience-,
elle permet à Hegel d'intégrer moi et non-moi dans
l' Absolu qui se produit et se pense, à Marx d'abolir
-par coup d'Etat du Négatiflégitimé après coup
par plébiscite idéologico-historique, à Nietzsche de
reprendre à zéro la Critique, jugeant par les narines et
châtiant au marteau, révélant aux populations abasourdies
de tant de subtilité divinatrice que le père Kant était
58
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
complexe parce qu'il était complexé ! Bref ch_acl!n dit la J
vérité de l'autre en l'accom lissant, le renie en le saluant,
--- ---- ·------ - - -- -- -· -
l'annule en le réalisant, bref le met à sa place en lui (
gj' il p_:e; bouge, trop heÜreux d'être ainsi
reconnu pour le Pénultième qui a préparé !'Ultime : 1
Moi. .. Telle est la diplomatie des trêves ou du train-train
de ce cosmique conflit. Même là, la mainmise n'y va pas de
-- --
main morte .. .
*
État, Raison. . . Raison d'État est un pléonasme qui
d'ailleurs peut se lire à l'envers : état de raison ... La
liberté, qui a fait son chemin en zigzag de 89 à 93, ne le
fera pas deux fois, puisque maintenant on sait : 93 tout de
suite et à jamais! Un seul zigzag : l'éclair, la foudre!...
Les mirent quatre ans à naître et à s'assurer,
chacun, dan, q11'jl incarnàfr la Volonté Générâle :
d'où des tuêries relativement modestes et qui pourtant
parurent alors répugnantes, la raison encyclopédiste étant
balbutiante et trop peu systématique.  
solu!_ions finales plus vastes. Maintenant, le
monde, ça marche ! On n'improvise plus la Révolution, on
la répète, on la joue, on passe en générale, on bat la
générale. On connaît le prix, on le paye. Comptant. Ou,
pour être plus sûr, d'avance. Il a fallu le Goulag et ses
incomptables cadavres pour que les morts comnÏellëëni à
entrer e; ligne de compte. Mais qtioi; c'est qüânutafil !
L'Ètre est qualité! Ceia passera, cela passe. On dit déjà
que Glucksmann exagère les charniers, ou s'en repaît; au
mieux, qu'il a la digestion délicate. Qui lui rél?ond, dans la
gauche humaniste organisée, à ce maladif, que « la
- . - - -- -----
59
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
caravane passe » ? Attali, ce joli petit oiseau de nuit qui
apparemment n'a rien d'Attila ...
*
Mais Nietzsche? N'a-t-il pas souvent contesté, lui, et la
Raison et l'État? En quoi ce solitaire ferait-il bande avec
les autres, sinon par l'orgueil fou, qu'il avoue? Mais
justement il avoue tout, même pour les autres. Il vend la
----
mèche; il annonce « la guerre pour l'empire du monde au
no;;;-qes_grandes doctrines philosophiques»--: Art, philoso-
phie, religion:-sdéllée, de domination ».

Est-il à la fin des temps, lui aussi? Non, mieux que cela!
« L'humanité n'a pas encore de fin, mais ne serait-ce pas qu'il
n'y a pas encore d'humanité?» S_q_n peuple à   à naître.
Car les masses humaines des maîtres- qui le précèdent
seront balayées, toutes, par le chaos cosmique qu' elles
auront peut-être imbécilement provoqué. Toutes les révo-
lutions et Une seule, conforme
au vrai sens du mot de « révolution » - qu'on voit en
astronomie - , comptera : le grand tour de la Roue qui
centrifugera les négateurs médiocres et donnera à naître
aux demi-dieux, aux surhommes. Avec un peu de chance
lui, l'insufflateur, sera là, pour contempler, chanter,
danser son ouvrage. Il est bien au-delà de tous les autres,
--- -
« au-delà de tout », dit Glucksmann, plus maître que les
  des nouveaux maîtres à  
« avoir encore de nouveau toutes choses, telles qu'elles furent et
telle; q"U'êlles sont pour l'étërniti ;>.- Avenir, devenir, éternité
se confondent en un monde inévaluable et transvalué.
« Imprimer au devenir le caractère de l'Être, voilà la suprême
volonté de puissance. »Ainsi, au terme, il redevient presque
classique, un héritier de Descartes paroxystique . . .
60
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Nec plus ultra, en effet. Il conclut. Il boucle. Tout aussi
vrai que l'Éternel Retour bloque et referme à nouveau le
Temps ui avait brisé ses vieux et paisibles cercles avec
.....___, - - - - -
l'ère chrétienne - saint Augustin : « Circuiti sunt explosi »
- -:-mais dans une nouvelle circonférence ou spirale de
création perpétuelle, indéfinie ou infinie. Est-ce cela
l'éternité, son éternité? Il ne l'a pas dit. Il s'est brûlé,
tordu, détruit de la pressentir ... Peut-être que sa folie
conclut pour Nietzsche ... Peut-être est-il allé seul au bout
et même au-delà de !'humainement et du surhumainement
possible ...
Peut-être que sa folie conclut pour tous. En tout cas
l'horreur. Je n'ai pas cité ici les textes horribles de
Nietzsche, qui a payé. Le ferai-je? Une sorte d'actuelle
terreur universitaire interdit de parler de Nietzsëhe à qui
-- - - -- - -- - - -
oserait susurrer, même à son ombre, que Hitler aurait tant
soit peu compris le surhomme. Ce n'est pas cette terreur
qui me fait taire. C'est la pitié. Il n'aimerait guère. Tant
pis.
*
Mot d'ordre? Résister, dit Glucksmann. A tout prix. Et
surtout sans attendre et sans délibérer, sans étudier les
mûrissements de !'Histoire, sans se demander à quelle
page du livre on résiste. En cette Apocalypse où !'Esprit
fait la Bête, prendre !'Esprit de vitesse.Au nom de quoi?
Cœur ? Sentiment ? On verra, on verra après - à supposer
même qu'il faille voir et nommer : ne recomme_nçons pas
les systèmes! Après tout, c'est le cœur débordant de Jean-
Jacques qui a rythmé Robespierre le monotone ... ~ q ~
tout le monde s'y   ! Le paumé, le camé américain qui
est allé en manif faire sa petite B.A. contre le Pentagone au
61
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Vietnam est de ceux qui ont gagné. Qui l'eût cru? Quel
ordinateur l'aurait programmé? La résistance doit se
    traînée de poudre pour distancer l'idée
générale. clochers, course entre le tocsin
et le glas ...
Glucksmann, c'est le tocsin. Ce livre à la documentation
si riche, à la pensée si cri haletant, répété,
strident de sarcasme. Il rit parce que le rire est une arme.
Il rit pour ne pas pleurer : trop de pleurs, à l'échelle de la
planète.. . C'est débridé par pudeur, c'est rigolo par
ngueur ...
Le style est celui d'un oiseau de proie dont les rapts
délivrent. :rr__est be..fil!__qu'un seul livre, à deux siècles de
maîtrise totalitaire - et luciférienne, peut-être -
donné le coup d'arrêt.
ffiueksmann aura peut-être subverti la Révolution elle-
même, libéré la Liberté.
Interlude
Mon cher Glucksmann, je vous ai déjà trahi, vous
voyez. Dans un compte rendu qui se voulait fidèle et qui
est devenu très libre, jusque dans mes apports de textes, je
suis parti et j'ai tout fait partir de Kant, dont vous ne
parlez pas.
On dira que c'est ma manie, mais vous ne le direz pas.
Vous comprendrez que je me sois enivré de cette harmo-
nie : l'impossibilité de connaître l'au-delà de l'expérience
se voit soudain niée par l'au-delà qui descend dans
l'expérience, si bien que le Savoir Absolu se trouve non
seulement rétabli, mais enrichi de deux domaines, qui par-
dessus le marché le fondent ou s'y confondent : la
. Politique et !'Histoire. Et ce, pour comble, par cette
Révolution française que Kant aima d'un bout à l'autre
sans réserve ! Quel triomphe !
Mais ce n'est pas pour la seule harmonie intellectuelle
que je me suis permis d'introduire Kant au départ de vos
-
quatre maîtres, comme une sorte de propulseur-réacteur
explicatif. Je veux dire : comme celui dont ils ~   r t e n t et
contre lequel ils réagissent et rebOildissent sans trêve ;
--- -
celui qu'ils s'empressent d'oublier et qui ne cesse de les
hanter ; celui qui, liquidant la vieille métaphysique, leur
donne effectivement un point de départ à zéro, un vivace,
63
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vierge et bel aujourd'hui où leur élan conquiert à la
philosophie le terrain neuf et grisant du Destin des
hommes; mais aussi celui qui, par les interdits sur l'avenir
que prononce la Critique, leur inspire un malaise, leur
inflige une contradiction et les induit au mensonge.
Le malaise, constant : si Kant avait eu raison ?
La contradiction, ou la quadrature du cercle : pour en
finir avec la Critique kantienne sans rétablir pour autant ce
qu'elle avait aboli et qui ne les intéressait plus - Dieu,
l'âme -, il leur fallut se faire, ou bien plutôt se feindre,
encore plus critiques que la Critique. Tous les dogmatis-
mes des maîtres penseurs s'intituleront désormais« criti-
ques » et prétendront reprendre, étendre ou amender
Kant : trait constant. Hommage obligatoire, un peu
compatissant. Mensonge comique .. .
Il en est un autre, plus grave, et dont certains souffri-
ront : on ne ment pas, on ne se ment pas toujours
impunément... Deux en chutèrent ... Leur appétit absolu
de Science-Puissance, s'il ne pouvait accepter la limitation
critique de la connaissance, ne pouvait pas non plus laisser
place ni chance à la Foi : permise par la restriction du
champ du savoir, tant qu'elle subsisterait elle le restrein-
drait à son tour. Elle en tracerait forcément une   o r d u r e ~
Elle les narguerait. Ils ne pouvaient s'y résoudre. Il leur
fallait donc, dans leur prétendue critique de la Critique,
l'interdire à jamais. Et ce, bon gré mal gré. Je veux dire :
ce ne furent pas des incroyants qui philosophèrent en paix
selon leur incroyance. Ce furent des croyants qui sacrifiè-
rent leur foi à leur science philosophique, fût-ce de Dieu.
D'où des conflits profonds, douloureux, conscients ou
non, que nous verrons souvent retentir dans leur œuvre.
D'où le droit que je m'arroge, que dis-je, le devoir
64
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
philosophique et critique que je m'impose, d'entrer dans
leur personne et leur vie, dans les drames ou tragédies qui
furent à l'origine de leur pensée même. Car ce fut dans
leurs profondeurs ultimes qu'il se mentirent.
Mais j'ai une raison encore plus grave, plus pathétique,
et cette fois très contemporaine, d'avoir osé introduire
Kant et sa Critique au départ de mon travail sur vos
maîtres. C'est pour notre salut, rien de moins. Je m'expli-
que : j'ai déjà écrit Socrate, vous le savez, pour compléter
modestement votre livre, pour contrebalancer la fatalité de
vos maîtres par un recours possible, une i.ssue entrouverte,
une chance : bref le désespoir par l'espoir, et vous y avez
souscrit. Eh bien je continue, et cette fois l'enjeu est celui
du siècle. J'ose et je dois poser la question absolue,
indélicate, exorbitante, passée de mode en Sorbonne -
mais que de choses aujourd'hui reviennent! - : des
maîtres penseurs ou de Kant, qui est vrai ? Qui est dans le
vrai? Je dois poser et résoudre la question de vérité,
) l'ultime : est-ce que la critique kantienne de toute métaphysi-
1 que future eiïVraimentliréfutàbTe et   ? Je- ne
peux pa8,Il0üs-ne pouvons pas nousdlspenser d'étudier si
la pensée des maîtres penseurs possède un fondement assuré, ou
procède au contraire d'une erreur fondamentale, illusion ou
mensonge. Dans le premier cas, tout est perdu. Dans le
second cas, tout est sauvé, ou sauvable. Il ne s'agit donc
pas seulement de la question, passionnante, de la possibi-
lité et du statut de la philosophie elle-même. Il s'agit, pour
tous les hommes de notre temps - pour ces hommes sur
qui les maîtres penseurs ont étendu ou étendent leur
emprise totalitaire de ruine, de servitude, d'aliénation et
de mort humaine-, il s'agit de savoir s'il existe, là contre,
quelque chose : un appel en justice, un gage de salut, un
65
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
fondement réel, absolument vrai, éventuellement efficace
ou décisif, du refus.
Oui, de notre refus, que nous avons parfois tendance,
aux heures tristes, à croire retardataire ou inspiré de
chimères idéalistes. Je dois donc hardiment exposer ici les
grandes lignes de la Critique kantienne. C'est un peu
difficile pour nos lecteurs. Ils devront me suivre quand
même.
Il est, certes, bien des façons de la décrire. Mais les
considérations qui précèdent m'inspirent, à tout hasard,
hasard qui est peut-être nécessité morale et chance de
récompense, de commencer par la question de la vérité.
J'avancerai doucement.
La vraie taupe
Il y a deux moyens, selon Kant, pour les hommes, de se
mettre d'accord sur une vérité.
D'abord la correction logique du discours : qu'il n' ait
rien de contradictoire. Mais cela ne va pas loin, c'est
formel; des faussetés ou mensonges peuvent s'articuler à
merveille selon la logique. Savoir raisonner requiert sans
doute une éducation, mais brève et vite parfaite. Savoir
raisonner ne donne à savoir rien de plus que ce qu'on avait
déjà dans l'esprit.
Certes, clarifier une connaissance semble l'accroître.
Mais on sait d'expérience qu' il est de fausses clartés. Et si
notre savoir avance en clarifiant ce qui est déjà là, c'est que
tout est là, donné. Thèse contraire à notre limitation
humaine, et déjà métaphysique. Nous sommes bien loin
de la logique, semble-t-il. Nous nous sommes imprudem-
ment avancés.
Mais non, peut-être! Justement pas! Car souvent la
logique a une ambition plus vaste. Elle prétend que bien
penser, c'est savoir le vrai, ou l'Être . .. Il existe en effet des
contenus de pensée qui ne sont pas tirés de notre
expérience, mais aspirent à l'existence : soit à une exis-
tence distincte hors du monde sensible - Dieu, l'Être,
l'âme - , soit à une existence au sein même de l'expé-
67
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
rience, mais plus profonde et permettant de la connaître -
univers, substance, cause ...
Et ces contenus de pensée, la logique prétend par ses
propres forces les_ connaître, connaître leur existence,
connaître leurs qualités - ce qui semble normal puisqu'il
s'agit d'objets de pensée. Bien penser serait donc penser le
fond des choses - dont « le sens est peut-être caché, mais
n'est pas libre», comme dit fort bien
  La logique permettrait donc de mieux connaître
ce monde que par l'expérience et de connaître plus que le
monde. C'est la définition de la métaphysique. Il n'est pas
à première vue choquant que ce déploiement de pensée
pure s'attribue le titre de Science ou de Savoir.
Mais Socrate, qui fut un illustre penseur, savait qu'il ne
savait rien, et le propre d'une science est de s'avérer
indiscutable, de se faire connaître par tous immédiate- .,.. ·
ment, alors que la métaphysique n'a jamais été que l'objet
de discours sans fin et sans arbitrage possible, chacun des
métaphysiciens se faisant arbitre, rien d'extérieur ne
pouvant les départager.
D'où un problème. D'où un soupçon qui s'impose sur la
validité de ce prétendu savoir. Mais en revanche, au nom
de quel savoir l'infirmer? Il y a un étonnement humain,
assez simple et spontané, que Kant exprime.
Mais plus encore un étonnement propre à notre temps, à
nos derniers siècles d'Occident. Autrefois, en effet, en
Grèce par exemple, comme il y avait une sorte d'immédia-
tion confuse entre le logos (pensée, logique, discours) et
l'Être, mais point encore de Science proprement dite - la
« Nature » ne s'étant pas encore dégagée de la « Physis »,
indistinctement physique, psychique et métaphysique-,
il fallait bien que le« penser juste »conduisît à la vérité ou
68
OEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
à la réalité : du moins lui seul en avait la chance.
Aujourd'hui, en revanche, la Science est assurée d'elle-
même et de son domaine, se passant tout à fait de la
philosophie, cependant qu'il est « tout à fait impossible à
cette dernière », dit Kant, « de présenter une marque univer-
selle et nécessaire de la vérité. Les seuls critères sont négatifs :
conformité ou non avec les lois générales de la pensée. » Nous
sommes donc ramenés à la logique formelle, stérile, ne
donnant rien à connaître.
*
Mais, si mal que se présentent les prétentions positives
de la métaphysique, comment achever de les infirmer, de
les « débouter » ?
Sûrement pas au nom du savoir sensible, ou même
scientifique, puisque la métaphysique aspire à les dépasser
dans leur propre domaine et en vise un autre à la fois,
puisqu'elle « prétend savoir, jusque sur les objets de l'expé-
rience, plus que n'en apprend l'expérience, et en outre
connaître des réalités qui lui sont inacessibles ». Il faudrait à la
science de la nature, pour confondre la métaphysique,
qu'elle se dépasse abusivement en affirmant qu'il n'existe
rien hors d'elle. Çorriment   !1)_ '
soi? Tels sont exactement le malheur et l'absurdité du
l!Ü aus!ii_ auquel on est déjà en
droit et devoir de dire non.
Mais à la matière, oui ! Car justement le second moyen
pour les hommes de se mettre d'accord sur une vérité,
celui-là indiscutable, c'est elle. Ce qu'on voit, ce qu'on
touche peut et même doit mettre d'accord les esprits. Cela
est clair dans les sciences où l'expérience juge en dernier
ressort les hypothèses. Et pourtant n'y a-t-il pas une
69
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
contradiction, au moins apparente, entre l'expérience
sensible et la science ?
Si, puisque la nécessité et l'universalité des lois scientifi-
ques ne se trouvent pas immédiatement dans la perception
sensible, toujours singulière ...
D'où deux tentations contraires, à peu près inévitables.
Ou bien nier la Science, ou du moii;is la réduire à une
série d'associations perceptives, à des liens toujours provi-
soires et précaires : c'est Hume, pour qui la causalité, par
exemple, nous est simplement suggérée par des séries de
répétitions perceptives et d'associations d'images qui s'en-
suivent, sans que rien d'universel et de nécessaire existant
en soi ne la garantisse. Mais comment éviter d'aller alors
vers une métaphysique matérialiste ?
Ou bien nier le sensible, ou du moins en faire une
apparence confuse, et réserver la réalité à un monde
intelligible accordé à notre esprit, au besoin par Dieu,
monde que nous pourrions connaître par Science de
Raison pure, quel qu'il soit : qu'il ait un aspect sensible ou
non, qu'il fasse la trame du sensible ou ia transcende, ou
les deux. C'est la grande tradition rationaliste, ou méta-
physique, qui suppose que nous puissions connaître la
réalité profonde, l'Être en tant qu'Être, par la pure pensée
correctement conduite.
Nous avons avancé. Les deux moyens d'un accord
humain sur la vérité, non contents de faire surgir la
métaphysique comme un problème, semblent l'appeler,
l'exiger comme une nécessité.
*
Or, est-elle possible? Peut-on correctement conduire la
pensée pure à la connaissance réelle d'objets existants?
70
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Peut-on seulement la conduire? Peut-elle avancer, pro-
gresser? A première vue, pourquoi pas? Ne voit-on pas
déjà les mathématiques se dérouler avec certitude alors
qu'elles vont d'idée pure en idée pure, apparemment selon
une loi interne, sans expérience sensible? « Ces longues
chaînes de raison dont se servent les géomètres», comme dit
Descartes, semblent bien garantir leur propre vérité.
Spinoza s'en inspire en écrivant son Éthique« more geome-
trico ». Tel est le grand siècle rationaliste. Bien plus, il ne
recèle ou du moins ne décèle aucune contradiction entre la I
métaphysique et la s c i ~ n c e   entre le savoir de la surnature
et celui de la nature, puisque alors la physique est
mathématisée, puisque l'espace ou étendue est lui-même
une mathesis intelligible, un ordre logique, un tissu de
relations pures - au point que les grands esprits de ce
temps n'avaient guère l'impression de changer d'activité
en passant de la preuve ontologique à l'énergie cinétique!
L'indistinction règne. La confusion, pas encore.
La réussite et la jeune ivresse de ce savoir éludaient
toute question : il n'y a que le malade qui tâte ses
membres. Mais c'est justement à propos de l'énergie
cinétique que Leibniz, réfutant « l'erreur mémorable» de
Descartes sur la formule de la force vive, et liant à bon
droit sa formule erronée à sa substance étendue mathéma-
tique, en vint à démathétiser cette substance étendue et
même à la dissoudre, à la pulvériser, ne reconnaissant
d'existant qu'une infinité d'êtres ou substances singuliè-
res, inétendues, dont l'étendue serait alors un ordre -
réel, ou même seulement apparent ... Dès lors les « longues
chaînes de raison» géométriques ne pouvaient plus assurer
la connaissance que de la géométrie même, redevenue
science abstraite et pour ainsi dire de surface. Le principe
71
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
moteur de la connaissance réelle du monde et de l'Être fut
désormais le principe de raison ou de raison suffisante, qui
liait les pensées et les substances entre elles.
Mais comme ce principe ne pouvait plus se prévaloir de
la scientificité mathématique et physico-mathématique, les
empiristes le contestèrent. Il fallut donc le prouver :
autrement dit le ramener au principe d'identité, lui
incontestable. Le principal disciple de Leibniz, Wolf,
maître du jeune Kant, se chargea d'en administrer la
preuve par syllogisme. Hume - toujours lui- en décela
impitoyablement le sophisme nécessaire. Toute chose,
disait Wolf, a une cause, car autrement elle sortirait du
néant, et le néant ne peut rien produire. Hume fit
remarquer que « sortirait du » et « produire » supposent ce
principe de causalité qu'il s'agissait de prouver. Dès lors·
tout s'effondrait. Kant fut alors « tiré de son sommeil
dogmatique », dit-il lui-même.
A tout le moins quelque chose n'allait pas. Les mathé-
matiques et la physique continuaient de plus belle, avec
une certitude universellement admise, si bien que Kant ne
pouvait pas se résoudre au scepticisme de Hume, tel que sa
genèse associative de la causalité l'imposait. Il ne fallait
donc pas à Kant rassurer la science -les savants n'étaient
pas inquiets - mais, si possible, pour répondre à l'interro-
gation profonde et nouvelle que son existence même
posait, l'assurer, la valider, la fonder : domaine neuf qui
s'inventait là. Quant à la métaphysique, bien séparée de la
science désormais, il fallait examiner si elle pouvait sortir
de ce marasme, et pour cela lui trouver, ou non, des
fondements à part soi ... Ou pem-être les mêmes, qü:i
-:- -;:. - . . ... -
sait. ... Car on ne sait rien au depart ...
Au départ de quof?lfh bien, d.e quelque chose de neuf,
72
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
d'absolument neuf. Peut-être une discipline, une science.
A coup sûr une interrogation, une attitude. Probablement
une dimension nouvelle de la pensée : la Critique. Là, on
est déjà loin de cette constatation banale que les mathéma-
tiques marchent avec certitude depuis Thalès et la physi-
que depuis Galilée, tandis que la     classique
ne marche plus : car on pourrait toujours répondre à cela
qu'elle ne marche pas encore, balbutie comme la physique
aristotélicienne eu a geoînétrie égyptienne, et un jour
s'assurera d'elle-même, en fait, sans le moindre secours
critique : comment préjuger de l'avenir?
Or il faut. S'agit-il de déterminer en général l'aptitude
de notre esprit à la vérité? Non. Plus cette fois. C'est peut-
être le décalage entre nos deux exigences ( l. confirmation
d'une science sûre; 2. confirmation ou infirmation d'une
science incertaine) qui ouvre occasionnellement la dimen-
sion neuve de la Critique, son champ, sa manière. Le en
quoi, le comment de la vérité scientifique ne peut plus
donner forcément un type, un modèle de vérité à la
prétention de la métaphysique, qui, elle, relève de la
question si ou est-ce que? ... Pourquoi n'y aurait-il pas
plusieurs types de vérité ? ... Ne sachant rien du tout, nous
sommes obligés de nous interroger, non plus sur ce qui est
en général, mais sur ce qui se présente en chaque cas. La
recherche des conditions de chaque présentation, cettê
fiumainemeni possihle, Sëuieacliance de
nous dire si les prétentions au vrai ou à l'existence de ce
qui se présente tiennent bon ou s'évanouissent ... Et rien
n'est joué ... Cela est fondamental. Si l'on étudiait en
général l'aptitude de l'esprit à la vérité, il faudrait
connaître l'esprit d'une part, d'autre part l'être, pour
ensuite juger de leur convenance ou non, ce qui est
73
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
absurde et impossible : tel sera le nerf de la tentative
grossière de réfutation de Kant par Hegel. Il est fonda-
mental chez Kant que l'esprit humain soit fini, limité,
dans et par l'espace et le temps, que sa connaissance soit
progressive, et que s'il dispose à la fois d'une intuition
sensible et d'un intellect - c'est à première vue évident,
c'est un fait, sans qu'il soit besoin de croire à quelque
réalisme des facultés -, il ne dispose pas de l'intuition
intellectuelle : son intellect ne peut créer que des idées,
non des êtres. Quant à savoir si ses idées sur !'Être sont
vraies, c'est tout le problème, pour le moment insoluble.
En science ses créations intellectuelles, toujours partielles,
ont l'expérience de la nature pour juge suprême; en
logique formelle il ne crée rien; en logique de l'Être ou
métaphysique il ne peut pas créer l   E t ~ ê , Ü n'est pa; Î>ieti.
Si c'étàit "Vrai, cela se saurait. La Critique consiste à
examiner, si j'ose dire, les conditions de notre condition
humaine en chaque domaine. - - - -
- Mais justemênt, ne serait-ce pas un préjugé, et vulgaire,
de ·prétendre que notre esprit ne peut créer !'Être? Car du
moins, à défaut de le créer, ne peut-il l'intuitionner,
communiquer, coïncider, le recevoir ou le dévoiler tel qu'il
est? La Critique n'est-elle pas viciée dès le départ par un
préalable empiriste, jamais plus tard démontré, qui se
retrouverait tel quel à l'arrivée? ... Non, c'est plutôt moi,
j'avoue, commentateur infidèle, ou plutôt trop littéral, qui
me suis laissé entraîner par l'interprétation classique. fai
maintenu mon texte erroné pour montrer comme l'erreur
est facile! En fait, si la finitude physique de l'homme est
évidente, la question de sa finitude intellectuelle, de sa
prjvation d'iiituition ckXAQ§Qlu, est ouverte au dépàit;t
ne sera résolue précisément que par la démonstration
74
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
kantienne de l'impossibilité de toute métaphysique. Cela
seul est critiquement irréprochable. Car enfin, si Kant
avait eu ces arrêtés négatifs quant à notre pouvoir d'intui-
tion intellectuelle avant de démontrer l'inanité du discours
métaphysique, la métaphysique aurait pu lui répondre :
1° qu'il démontielà ce-· qu'il a d'abord pré-jugé sans
prëuves : cercle ou pétition de pr.lncipe; 2° qu'en-fait:eTië-
mAme, la métaphysique alimente son à
intuition -intelÎectuelÎe: soi insondable mais
productrice ou animatrice - aussi vrai que l'U n-Bien
platonicien, le Soleil de la République, est au-delà de toutes
essences et donc en lui-même indicible, mais les éclaire, les
alimente, rayonne, se réfracte ou se diffracte en elles ... Et
que lui opposer, hors un doute stérile?
Reprenons donc humblement la Critique domaine par
domaine, faculté par faculté, étant bien entendu que les
correspondances terme à terme entre domaines du savoir,
facultés humaines et sections de la Critique (mathémati-
que, sensibilité, esthétique - physique, entendement,
analytique - métaphysique, raison, dialectique) sont un
joli procédé d'exposition qui éclaire au premier abord et
obscurcit tout ensuite; et que les« facultés» sont admises
sous réserve, ne sont pas
entités distinctes, divisions réelles de l'homme. Elles
n'expriment rien de plus que le fait que nous pouvons dire
  moments : ie sens, je perçois, je
plus. Elles aussi ne sont que des présentations ou apparen-
ces humaines. '
*
Mais comment avancer ? Le grossier argument réfutatif
de Hegel qui vaut pour la Connaissance et l'Être en
75
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
général, ne vaut-il pas pour chaque faculté ou chaque
domaine ? Ici je serai hardi. La Critique, qui fondera ou
non tel savoir, n'est pas fondée et n'a pas à se fonder. Si
elle avait à le faire elle irait en arrière à l'infini avant que de
naître. Reconnaissons qu'elle est forcée d'aller de l'avant et
de réussir. Disons que, suspendant toute affirmation -
comme Descartes naguère et la phénoménologie plus tard,
mais sans principe-, elle s'interroge sur les conditions de
ce qui apparaît, et y décèle, ou non, des trames ou
structures ou lois qui répondent, ou non, à telle ou telle
prétention du savoir humain sur ces apparitions mêmes :
« Que doit être, que ne doit pas être ceci ou cela qui se présente
à moi, pour pouvoir se présenter? », telle est la question. En
termes plus vulgaires : « Comment ça se présente ? » Kant
dit même quelque part : « Il n'est même pas question de la
réalité de cette conscience, à qui cela se présente », et c'est
génial, particulièrement par l'humilité : nul préjugé. Et
ailleurs, réfutant par avance toutes les réfutations de sa
Critique, hégéliennes et autres : « Ce n'est pas le sujet
connaissant qui fait la critique de la connaissance ... » Mais,
dira-t-on, si cette question était stérile? Si les contenus ou
domaines d'expérience ainsi examinés ne disaient rien, ne
livraient rien? Eh bien, dans ce cas, il n'y aurait pas de
Critique. C'est tout ce que je puis dire ... Par où l'on voit
que la Critique n'est pas non plus - mais alors absolu-
ment pas - une méthode, car on ne saurait dire qu'une
méthode est bonne, c'est-à-dire adaptée à son objet, si l'on
ne connaît pas, elle d'un côté, son objet de l'autre et en
dehors d'elle. A défaut on peut dire, au plus, dans un
certain nombre de cas, qu'une méthode intuitivement
adoptée a été bonne. Une méthode ne vaut pas plus qu'une
hypothèse scientifique entre autres, toujours précaire. Et
76
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
je montrerai même, aux premiers résultats, que la Critique
n'est pas même une attitude de recul par rapport au monde
ou à l' Être, une réflexion de ma subjectivité - y a-t-il
même une subjectivité?- mais bien plutôt s'enfouit en son
objet, que son interrogation est moins prise de distance
que levain en pleine pâte. Mais c'est presque déjà trop
dire ...
*
Car tout s'éclairera mieux par un exemple pris dans la
Critique elle-même, celui de la sensibilité, sujet de la
première partie de l'œuvre, !'Esthétique Transcendantale.
L'expérience sensible, c'est ce qui se présente à nous,
hommes, dans l'espace et le temps. Nous ne la créons pas,
nous n'y pouvons rien, nous la recevons ...
Or, premier paradoxe, premier étonnement, l'espace et
le temps ne sont pas des objets des sens. Chacun voit en
l'espace et nul ne l'a jamais vu. Ceux qui croient éprouver
le temps lui-même éprouvent ses contenus, si indistincts
qu' ils puissent être, et c'est justement leur indistinction,
leur fluidité ou leur état de vapeur éventuels qui suggè-
rent, à tort, le temps iui-même.
Ils ne sont pas des choses qui contiennent les choses.
Aucun objet n'est dans l'espace comme l'encre dans
l'encrier. Ils rendent possibles, par contre, les rapports de
contenance.
Ils ne sont pas non plus des idées. A-t-on jamais vu des
choses dans une idée ? A moins que toutes choses ne soient
idées. Mais idées par rapport à quoi?
Seraient-ils des rapports? Mais des rapports de quoi?
D'espace et de temps? Nous voilà bien avancés! Pour
établir ou constater un rapport entre les choses, il faut
77
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
qu'elles soient là, présentes ou en pensée. Or l'espace et le
temps s'appliquent à toutes choses sensibles. Sont-elles
toutes là devant nous ou dans notre esprit ? Évidemment
pas!
Donc l'espace et le temps ne sont ni pensés ni pensables.
Et toujours là, sensibles sans sensations, avant qu'on ne
tente de les penser. Pas même imaginables : c'est par eux
que l'on peut imaginer. Se précédant eux-mêmes, en
quelque sorte, et précédant toutes choses. Kant a dit : a
priori.
Mais attention ici. Nous ne les connaissons pas. Nous les
intuitionnons. Nous coïncidons avec eux. Nous les som-
mes. Et qui, nous? Sûrem_ept pas notre esprit : il pas
encore d'« esprit». C'est par abus de langage ou vestige
rationaliste que Kant parle parfois d'une passivité ou
réceptivité de l'esprit humain, mais il se reprend souvent.
Il fait bien, car il en dit trop. Il n'en sait rien. On n'en peut
savoir rien encore. Cette passivité, point c'est c'est la
nôtre. Mais aîOrs s'agit-il de notre « moi » ? Pourquoi déjà
« moi», et pour quoi farre ?-Au - ond - oui, en profon-
deur -, sera-t-il jamais besoin d'Ùn « moi» ?- Pâtlons
plutôt de notre condition humaine primordiale, prise par
en dessous de la conscience même qu'elle a de soi.
Expliquons-nous mieux. On ne peut comparer l'espac:_e
  à rien qui soit sous notre regard, puisqu'ils
permettent et préparent a priori notre regard. Mais si on
ne peut en parler comme d'objets du regard, c'est aussi, à
ce stade, faute de sujet qui regarde. C'est difficile à
imaginer, mais il faut s'y faire. C'est irreprésentable,
puisque toute représentation en viendra. If m'est arrivé
parfois, en ëlasse de philosophie, d'employer une méta-
phore pédagogique : la lumière, et cela parce qu'elle
78
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
correspondait à trois exigences : d'abord, en un sens, elle
est invisible, visible seulement sur les objets qu'elle fait
voir; elle n'est donc pas un en-soi, elle se fuit et se projette
sur autre que soi ... Pourtant on peut, dans une certaine
mesure, la séparer des objets vus, surtout dans l'art, où
l'on parle de la lumière d'un Corot, d'un Constable ...
Enfin on pourrait dire aussi, dans la mesure où l'on ne voit
rien la nuit, qu'elle est notre regard lui-même, surtout
dans le cas d'un éclairage de théâtre, que nous voyons bien
moins que nous ne l'épousons ... En mélangeant intime-
ment ces trois points de vue, on arrive à peu près à notre
interprétation, surtout si l'on admet que nous vivons notre
regard avant même de le connaître ... Mais cela reste une
image. Et les métaphores habituelles du cadre, du tamis,
du filtre, du miroir, du prisme - employées notamment
par Hegel dans sa prétendue réfutation- sont désastreu-
ses, supposant et nous induisant à supposer que tout est là,
~ - -
être, ~ b j ~ t   ~ j e ~   indices de réfraction, correction du
rayon, alors que rien n'est là, puisqu'il n'y aura d'être-là,
au moins sensible, que par eux, et que hors du sensible
nous ne savons rien pour l'instant - ni peut-être à
jamais ... Kant les appelle «formes a priori de l'intuition».
Soit. Mais des formes formatrîces, in-formatrices ·et-non
statiques, visibles seulement en filigrane dans ce qu'elles
forment comme les linéaments intérieurs d'un tableau, qui
en inspirent les lignes effectives, mais que nul, pas même
l'auteur, n'a vus avant à part soi : ils vont en l'œuvre. D'où
les hésitations parfaitement légitimes de Kant, qui dit
tantôt « formes de l'intuition », tantôt « intuition formelle ».
Les deux sont vrais et profonds. Et l'on n'a évidemment
plus, pour passer de l'une à l'autre de ces formules, à
sauter en quelque sorte de l'objectif au subjectif, puisqu'il
79
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
n'y a encore, selon nous, ni sujet ni objet, mais immédia-
tion sourde et impÎicite,-Ünion primordiale totale et sans
conscience - d'où émergeront éventuellement sujet et
--
Et ne retrouvons-nous pas, par là même, le sens
précis, plein, premier, le seul sens possible du mot
«·intuition » ? S'il y a de l'immédiat, il est forcément pré-
conscient, pré-subjectif. Et combien de fois Kant
n'appelle-t-il pas le temps et l'espace, tout simplement,
des intuitions! Il y est fondé. If en a le droit, presque le
devoir. Pour un peu, je dirais qu'espace et temps sont
intuitifs parce qu'ils ne sont ni perceptibles, ni représenta-
bles : « U_!J:..point », dit fort bien Kant, réfutant Zénon et
bien d'autres sans le dire, « n'est pas un élément de l'espace,
mais une de ses limitations», et par là quelque chose qui est
déjà autre     plus que lui. C'est sans doute Îe sens de
cette phrase mystérieuse mais admirable que nous trou-
vons dès le début de !'Esthétique, dans l'exposition du
concept d'espace : « Il est essentiellement un. Le divers qui
est en lui, et par conséquent le concept universel en
général, ne repose en dernière analyse que sur des limita-
tions.» qui souligne « en luf». Oui, dans. le
« dans l'espace »,il y a déjà plus que de l'espace; dans son
concept même, il y a _déjà autre que lui. L'espace est
d'avant, et de bien avant son concept. C'est insondable, et
finalement assez simple.
Il faut évidemment ajouter que nous n'en saurons jamais
plus sur l'espace et le temps lui-même. Les métaphysiques
ultérieures ne manqueront pas, qui tenteront de les
engendrer à partir de l'Être ou de l'Homme ou des deux,
mais elles aboutiront à de misérables tautologies ou
pétitions de principes. Ainsi le présent sera« la présence »,
l'avenir le « pro-jet », le passé le « dé-passé»! On s'en
80
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
doutait! Et de Hegel, ce cercle vicieux impayable : « Le
temps se manifeste donc comme le destin et la nécessité de
( l'Esprit qui ne s'est pas encore (sic) achevé au-dedans de soi-
) même » ! Et de Heidegger, cet ahurissant paralogisme :
\ « I:e   p s n'est rien hors du suji!, donc -if ésttout dà1iS le
{ sujet » ! Ça, on ne s en doutait pas ! ...
Nous allons voir que la découverte par Kant de ce
« sensible a priori », impensé, et j'ose dire même impensa-
ble, change tout dans la pensée.
*
Reprenons en effet. Que nous, hommes, créions ou non,
il va de soi que ce n'est pas par la sensibilité ou par ses
formes que sont l'espace et le temps que nous créons. Par
elles nous recevons, ou encore nous accueillons.
Quoi? On répondra peut-être : le donné. Mais qu'est-ce
qui nous est donné par ou selon l'espace et le temps? Des
objets sensibles, des phénomènes. Mais sont-ils immé-
diats, premiers? Évidemment pas, puisque l'espace et le
temps, par leur a priori, les précèdent. Sont-ils alors
produits par l'espace et le temps, ou contenus en eux?
Absurde : l'espace et le temps ne sont ni créateurs ni
contenants, et, répstons-le, ne sont que des formes, nos
formes, notre manière matérielle, si j'ose dire, de rece-
voir ... Mais quoi encore? Est-ce que noÛ.s piétinons ou
tournons en rond? Non, si nous admettons la seule
hypothèse désormais possible : par eux nous recevons
quelque chose d'extérieur à nous et d'extérieur même à eux,
qui, une fois passé par eux, est, sera, ou pourra devenir
phénomène, objet sensible, monde. Quel est ce quelque
chose? Il apparaît désormais que nous n'en pouvons rien
dire de plus que, justement, « quelque chose», autrement
81
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dit que nous n'en connaissons rien et n'en pouvons rien
connaître - du moins, pour le moment, par la sensibilité
et ses formes, puisque, passant à nous selon le temps et
l'espace, ce quelque chose qui se donne se donne évidem-
ment selon autre que soi. Et justement, ce quelque chose,
Kant l'appelle la chose en soi ... On pourrait dire aussi :
l'Être ...
Mais cette « chose en soi» kantienne existe-t-elle vrai-
ment ? Elle a toujours été fort impopulaire, même chez les
disciples de Kant qui la font allégrement sauter. Cet
inconnu absolu semble barbare en ce Siècle des Lumières.
Or elle est selon moi une pièce maîtresse de la Critique, et
je dois préciser encore pourquoi. L'espace et le temps ne
contenant rien, ne produisant rien, et nous-même ne
créant rien non plus, il faut bien qu'il y ait de l'en-soi
extérieur à nous, qui se donne, ou qui nous affecte. Les
phénomènes n'étant ni de l'espace ni dans l'espace, mais,
comme j'ai dit, selon l'espace, point tellement spatiaux que
spatialisés, il faut bien qu'il y ait quelque chose à
spatialiser. Autrement dit, l'existence de la chose en soi est
aussi vraie qu'il y a des apparences sensibles qui nous
apparaissent - sans aucun préjugé quant à leur réalité ...
Or, de cela, qui peut douter? Qui l'? jamais récusé? Qui a
jamais pu nier que ce qui m'apparaît m'apparaît? Et cela,
que j'existe moi-même ou non . ..
La chose en soi existe donc.
Et nous devinons déjà que nous ne pourrons jamais la
connaître elle-même.
Nous présumons déjà qu'à la question : « Qu'est-ce que
l'homme connaît de l'Être? », il va falloir répondre : « Le
monde, rien que le monde», autrement dit ce que notre
82
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
sensibilité, ce que notre condition humaine fait de l'Être, à
savoir le monde.
Originairement passifs et réceptifs, nous ne pouvons
savoir de quoi il y a choc, puisque de ce choc viendra tout
savoir. Et ne disons surtout pas de la « sensation », par
exemple, puisque la sensation est un événement dans ce
monde, lequel n'est pas encore là. Nous ne pouvons être
réceptifs que 'de l'Être - selon la sensation, peut-être,
probablement même - mais non de la sensation.
Non que l'Être se voile, non que nous le cachions, que
nous nous le cachions. Ou du moins qu'en pouvons-nous
soupçonner ? Rien, jamais rien, sous peine de sortir de
notre condition même ... En revanche, nous avons déjà
toutes raisons de croire que la connaissance humaine n'est
pas un regard contemplatif sur !'Être, ni un mouvement
d'ingestion ou de possession, mais une réponse à sa
sollicitation, et qui le « sensibilise » en phénomène.
Du moins en ce qui doit devenir phénomène. Car nous
n'avons pas encore étudié l'intellect, ou entendement.
Mais comprend-on déjà que la Critique n'est pas et ne
peut pas être un regard sur !'Être et la connaissance, tous
deux déjà là et comparés ? Il n'y a pas chez Kant - ô
Hegel ! ô postérité ! - de « théorie de la connaissance » !
Peut-être même pas, à l'extrême rigueur, de« critique de
la connaissance » ! Mais une critique des « éléments »
apparents humains qui concourent - ou non - à une
connaissance possible, critique dont n'existe aucun type ni
aucune idée préalable ...
Et si l'on me répond que cela s'est fait au hasard, je
riposte : « Peut-être... Pré/ érez-vous les Systèmes ? »
*
83
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Mais redoublons de vigilance, car justement on pourrait
nous objecter : et si cet intellect ou entendement, qui n'est
pas encore entré en scène, était, lui, un regard contempla-
tif sur l'Être?
En ce cas il y aurait deux mondes : un monde sensible
connu par la sensibilité; et un arrière-monde, ou monde
intelligible, connu par l'intellect.
C'est la métaphysique classique, ou à peu près. Kant y
songea lui-même, à cette solution, vers 1770, dix ans avant
la Critique.
Mais, outre la difficulté insoluble, désormais insoluble
depuis Hume, que nous avons déjà signalée - quel serait
le principe moteur, le lieu et le lien, le terrain de cette
connaissance sans expérience sensible, depuis que la
Raison Suffisante est détruite ? - ; outre que si cet arrière-
monde intelligible se présentait en soi, uni et lié comme un
tout, nous en saurions tout, ce qui n'est pas; outre que ces
deux mondes connus par deux facultés, une chacun,
entraîneraient les pires apories socratiques - l'homme
coupé en deux ne peut se réunifier qu'en réunifiant les
deux mondes, ou ne sait rien de l'un ni   l'autre ni de lui-
même, vu l'unité incontestable de son esprit, etc. -, il y
eut ceci, que Kant découvrit bientôt,_ et qui est la seconde
révolution totale que la Critique oPère dans la pensée
humaine:
Non seulement le sensible ne peut être senti, perçu, connu
comme tel que par l'intellect- c'était en partie dans Platon -
mais il en est ainsi pour cette bonne raison que c'est l'intellect
qui constitue le sensible comme tel.
Et si tel est le pouvoir de l'intellect, tel est évidemment
son rôle et telle est sa destination. Il ne saurait en avoir une
84
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
autre. Non seulement ses difficultés insolubles hors du
sensible, déjà dites, nous le confirment, mais comment un
pouvoir qui est celui de l'esprit, ou de la conscience,
pourrait-il être double, la conscience étant une? Comment
pourrait-on subdiviser un esprit qui est non seulement une
unité, mais encore et surtout un pouvoir opérationnel
d'unité? Comment la conscience reconnaîtrait-elle le
monde, qu'elle constitue et connaît, si elle pouvait connaî-
tre et constituer autre chose ? Comment s'y reconnaîtrait-
elle elle-même? Nous ne pourrions plus même dire : « Je
pense», nous ne pourrions plus même penser ni paraître
penser. Or, vrai ou non, avec ou sans objet, nous nous
apparaissons pensants.
L'exercice de l'entendement en dehors du monde
sensible est donc vain et vide. La métaphysique est
impossible.
*
A condition, bien sûr, de démontrer en effet que
l'entendement constitue le monde possible comme tel.
Nous allons donc examiner maintenant la sensation,
perception, connaissance des objets sensibles, tels qu'ils
s'offrent apparemment à nous selon l'espace et le temps.
Mais d'abord, une question préalable, préjudicielle. Je
viens de dire « à nous». Qui, nous? J'ai dit plus haut :
notre conscience. Sommes-nous conscience? Par hypo-
thèse et par fait. L'apparence apparaît. Le savoir, vrai ou
faux, a conscience de ce qu'il sait, ou croit savoir ... Mais
quel est l'être de notre conscience ? Ici il faut répondre :
mystère. Obligatoire et rigoureux mystère.
Qui sommes-nous? Pour l'instant, nous n'en pouvons
rien savoir de plus que sur !'Être, et même moins : le moi,
85
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
à ce stade, est lui aussi « chose en soi = X», mais à
supposer qu'il existe .. . C'est prudent, c'est assuré. Kant
dit parfois : « resprit est affecté». Mais cet « esprit» est
presque une façon de parler, une manière de dire « notre
pouvoir de connaître», encore indéterminé. La division des
facultés est parfaitement admissible, je le répète, si elle se
fait selon la pure apparence, le vécu, l'immédiat évident de
notre expérience, et n'engage à rien de plus, à rien au-delà.
Cet « esprit »-là n'est rien de plus que la conscience et n' a
rien d'une âme. Il n'a rien non plus d'un corps, lui-même
chose sensible, et ce n'est pas par préjugé spiritualiste que
le corps est ainsi exclu, c'est que les objets sensibles ne
sont pas encore apparus. Ce serait donc un beau cercle
vicieux que de poser ou supposer mon corps-objet déjà
là ...
Plus tard, dans le kantisme, les précisions sur le corps
manqueront, et, selon moi, des éléments illégitimes vien-
dront occuper sa place; mais ce n'est pas l'heure d'y
songer. Pour l'heure répétons qu'il n'est pas même sûr, et
pas même besoin, que j'existe, que l'esprit existe .. .
Et quant à la conscience aux prises avec le savoir et le
monde, rien ne nous dit qu'elle soit une réalité déjà là, au
départ, les attendant. Pourquoi ne serait-elle pas une
péripétie, fondamentale au besoin, de nos pouvoirs et de
ceux des choses à l'œuvre ensemble? Nous ne pouvons le
savoir, pour l'heure, étant - si j'ose dire - dans le fait des
apparences ... On voit l'extrême prudence qui s'impose
dans la Critique.
*
Bon. Examinons donc la possibilité d'un phénomène
sensible non point en général, mais en particulier. Corn-
86
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ment un tel phénomène se présente-t-il, se tient-il devant
nous, selon l'espace et le temps? Eh bien, il ne se tient pas
du tout, et ne se présente pas même. Il se dissout, il se
décompose, il se résout en une poussière d'éléments,
jusqu'à l'infini, au mieux en sensations chaotiques et
punctiformes, autrement dit même pas senties, sans
espace ni temps conçus ni même perçus. C'est le« divers
pur» de Kant, le divers qui n'est que divers et n'a rien en
soi pour devenir ou apparaître choses diverses, sans rien de
pensable, de nommable ni de visible : « pas · même ça»,
« pas même ainsi», disait Socrate dans le Théétète... Ou
encore « la diversité incommensurable des phénomènes», dit
Kant, en deux ou trois passages très profonds où les
phénomènes, sans être pures apparences, ne sont pas
encore des objets : plutôt des apparitions indistinctes, des
présences, presque sans conscience au niveau même de la
sensibilité
1
• Prenons pour exemple le chaos perceptif d'un
homme qui s'éveille dans un lieu inconnu, ou qui s'éva-
nouit ou se ranime ... Retenons en tout cas que dire ou voir
ce qu'on voit, sentir le sensible, cela ne va pas de soi : c'est
toute une affaire. Tout se passe donc comme si l'espace et
le temps étaient une puissance, que dis-je, un pouvoir
1. « La première chose qui nous est donnée est le phénomène qui, lié à une
conscience, se nomme perception »(p. 134), et encore : « C'est seulement au moyen
de ces éléments de la connaissance (les catégories), que les phénomènes peuvent
appartenir à notre conscience, et, par suite, à nous-mêmes » (p. 139).
Et encore : « Les phénomènes comme tels ne peuvent avoir lieu en dehors de
nous, mais ils n'existent que dans notre sensibilité» (p. 142).
Ils seraient donc bien antérieurs à l'entendement et, comme tels, ne lui
devraient rien. Mais il y a encore plus clair, p. 139 : « Tous deux donneraient
sans doute des phénomènes mais ne donneraient pas d'objets d'une connaissance
empirique ni, par suite, d'expérience. »
Il y a donc des << phénomènes » d'avant « l'expérience». C'est très profond.
87
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
infini en acte de dispersion et de pulvérisation de l'Être.
Kant, une fois, va jusqu'à dire : « deux néants». Oui
certes, au moins par rapport à !'Être, qu'ils« néantisent
1
».
1. Et, dans trois autres passages : l. « Si nous prenons les objets comme ils
peuvent être en eux-mêmes, alors le temps n'est rien » (64). 2. << Ceux qui affirment
la réalité absolue de l'espace et du temps [ . .. J doivent admettre, comme éternels et
infinis, deux non-êtres qui, sans être pourtant quelque chose de réel, n'existent que
pour contenir en eux-mêmes tout le réel » (67). 3. « Si l'on considère l'espace et le
temps comme des manières d'être des choses en soi . .. notre existence propre
deviendrait dépendante de la réalité subsistante en soi d'un non-être » (74). Certes
Kant ne dit pas que le temps et l'espace soient des non-êtres, il ne le dit que
par polémique, que dans l'hypothèse où ils seraient en soi et par rapport à un
être connu en soi. Mais si la« subjectivité» humaine de l'espace et du temps
les sauve de cette absurdité ontologique, c' est justement cette « subjectivité »
qui révèle l'existence de la chose en soi, ou de !'Être, et dans la mesure où
l'espace et le temps sont notre manière de Je recevoir, de le rencontrer (on dit
souvent aujourd'hui : de nous porter au-devant de lui), il est autorisé, et
même intéressant, non d'en faire des néants, pas même des néants-par-
rapport-à-l'Être, mais d' y voir des manières de néantisation de !'Être. Cela
nous permet d'introduire dans la sensibilité cette sorte de dynamisme passif,
reconnu nécessaire par les grands exégètes, dynamisme passif qui à la fois
prépare, exige et justifie le dynamisme en quelque sorte inverse de la synthèse
constitutive, ou plutôt, sous cet aspect, reconstitutive : double mouvement
difficile et pourtant primordial, étranger à la conscience et qui seul permet,
répétons-le, de réfuter la réfutation hégélienne, valable seulement si une
conscience déjà là considérait !'Être d'une part, les formes a priori sensibles
d'autre part ou dehors et découvrait alors forcément la déviation réfractive et
pourrait alors évidemment la rectifier, ce qui est absurde. Mais justement
nous avons montré au contraire que le sujet ne regarde jamais le temps et
l'espace, tant ce regard même qui est temps et espace, et nous montrerons
que, même plus tard, ce n'est pas la conscience qui fait, comme du dehors, la
synthèse du divers, c'est cette synthèse du divers qui est, qui se trouve être ou
qui peut être conscience. Tout cela ne consiste pas à faire de la Critique une
ontologie, loin de là, pas même à la« désubjectiviser» tout à fait : seulement
dans la mesure où cela nous permet d'échapper à Hegel et d'éviter les abîmes
du formalisme. Au reste Kant est-il entièrement « subjectif »? Si tout à
l'heure, deux fois de suite, nous avons mis Je mot subjectivité entre guillemets,
c'est que ce n'est pas si net, Join de là. Ne lisons-nous pas en effet, dans
l'Esthétique (p. 75) : « Si l'on ne veut pas faire de l'espace et du temps des formes
subjectives de toutes choses, il ne reste plus qu'à en faire des formes objectives de
88
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Ce divers absolu non pensable, non perceptible, à peine
désignable par allusions - presque une incarnation du
néant, en effet -, qui peut en faire un monde ? Et par
monde j'entends : non point une unité absolue, mais cette
unité d'une pluralité de choses distinctes, bref ce qui se
présente dans l'expérience courante ... Eh bien, pour faire
un monde de cette poussière de poussière, il ne reste que
nous, et en nous que l'esprit, semble-t-il...
Attention. Nous n'en sommes pas encore au problème
de la science, mais de la sensation et de la perception. Tout
objet sensible doit être uni aux autres par un ordre
nécessaire, si l'on veut qu'il y ait science de la nature, mais
il doit être en quelque sorte uni et relativement stabilisé en
lui-même, également par un ordre nécessaire, si l'on veut
qu'il y ait seulement sensation, et il y a sensation. Cet
ordre sensible qui, avant même de régir les apparences,
peut seul les faire apparaître, ne peut donc venir que de
nous : d'un autre pouvoir en nous que la sensibilité
notre mode d'intuition. » Disons que Kant oscille entre subjectif et objectif parce
que ni l'un ni l'autre ne sont propres, à l'heure où subjectivité et objectivité ne
sont pas éclaircies, voire n'existent pas encore comme telles. Et certes il
semble bien que ce soit nous qui apportons en quelque sorte l'espace et le
temps, en vertu de notre passivité dynamique ou spontanéité passive. Mais
nous ne les créons évidemment pas et ils sont même la marque de notre non-
créativité, de cette finitude qui aura besoin de la pensée et va l'appeler pour
connaître. « Ce mode est appelé sensible parce qu'il n'est pas originaire, c'est-à-dire
tel que par lui soit donnée l'existence même de l'objet de l'intuition, mais qu'il
dépend de l'existence de l'objet. »Bref l'espace et le temps ne nous limitent pas.
Ils sont notre limitation, notre finitude même : subjective? objective? A ce
point de profondeur, ce dilemme de vocabulaire est évidemment dépassé ! La
philosophie de Kant est plus profonde à la fois qu'une philosophie de la
connaissance et qu'une philosophie de l'Être. Elle n'est une philosophie de
l'esprit - parfois, souvent - qu'en vertu de ce préjugé et abus frauduleuse-
ment initial que nous avons dénoncé, et dont nous ne cesserons de voir les
conséquences et ravages.
89
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
réceptive - quelle que soit sa structure, qu'on peut
étudier ensuite -, d'un pouvoir d'ordre constituant, où
nous reconnaissons l'exigence en nous de l'esprit, donc,
sans doute, l'esprit ...
C'est très beau. On n'a jamais tant gratté, creusé,
fouillé, foui ce qui se passe et sous ce qui se passe dans
l'immédiate expérience. La Critique, disais-je, est à la fois
distance et levain dans la pâte. C'est bien cela. C'est le
contraire du système. C'est humble, et décisif .. .
*
Le rationalisme n'est pas rétabli - loin de là, nous le
verrons - mais Hume, empiriste sceptique, est déjà
détruit. Il y a, disait-il, des séries fréquentes de percep-
tions associées, d'objets ou de phénomènes dont le lien
sensitif en nous suggère, sans garantie possible et donc
illusoirement, une science nécessaire. Encore faudrait-il
pour cela, montre Kant, qu'il y ait des phénomènes ou des
objets. Or cela n'est pas immédiat. Chacun d'eux n'est pas
un bloc punctiforme. Il est multiple. Nous avons cinq
sens, figurez-vous. Comment s'associeront cinq sensations
en un objet plutôt qu'en deux, trois, ou quatre, s'il n'y a
pas de nécessité, de loi de constitution? Un exemple célèbre
est celui du cinabre, sel de mercure rouge et très dense :
« C'est, à la vérité, une loi simplement empirique que celle
en vertu de laquelle des représentations qui se sont souvent
suivies ou accompagnées finissent par s'associer entre elles et
par former ainsi une liaison telle que, en l'absence de l'objet,
une de ces représentations fait passer l'esprit à une autre,
suivant une règle constante. Mais cette loi de la reproduction
suppose que les phénomènes eux-mêmes soient soumis réelle-
90
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ment à une telle règle et que ce qu'il y a de divers dans leurs
représentations forme une suite ou une série suivant certaines
règles; car autrement, notre imagination empirique n'aurait
jamais rien à faire qui fût conforme à son pouvoir, et
demeurerait donc enfouie au fond de l'esprit comme une faculté
morte et inconnue à nous-mêmes. Si le cinabre était tantôt
rouge, tantôt noir, tantôt léger, tantôt lourd, si un homme se
transformait tantôt en un animal, tantôt en un autre, si dans
un long jour la terre était couverte tantôt de fruits, tantôt de
glace et de neige, mon imagination empirique ne pourrait
jamais trouver l'occasion de recevoir dans la pensée le lourd
cinabre avec la représentation de la couleur rouge; ou, si un
certain mot était attribué tantôt à une chose, tantôt à une autre,
ou, si la même chose était appelée tantôt d'une manière, tantôt
d'une autre, sans qu'il y eût aucune règle déterminée à laquelle
les phénomènes fussent soumis par eux-mêmes, aucune synthèse
empirique de la reproduction ne pourrait avoir lieu. »
Ainsi l'objet ou la représentation - c'est pareil : la re-
présentation est lare-prise en une unité plurielle de la pure
diversité qui se présente- ne sont pas donnés, ne sont pas
premiers, ne sont pas en soi. Ils sont constitués, ou mieux
re-constitués, à partir du divers pur de la sensibilité ... Par
quoi? Disons, forcément, pour l'heure : par notre esprit et
ses lois. Notre esprit travaille moins sur l'expérience qu'il
ne la constitue comme telle par son travail : « L'expé-
rience», dit Kant en toutes lettres,« est 1e produit empirique
de l'entendement» ... Cette synthèse, cette crispation uni-
taire, si j'ose dire, est opérée, dira quelquefois Kant, par la
conscience. Pour ma modeste part, et pour ménager
d'autres textes, j'aimerais mieux dire qu'elle est la
conscience, voire qu'elle donne conscience, car il n'existe pas
et ne peut pas exister de conscience vide avant cet acte.
91
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Kant parle souvent, d'ailleurs, de « conscience faible »,
« non frappante». Il y a quelque chose en deçà, en dessous,
quelque chose de plus « enfoui », que le génie de Kant
commence à déceler ...
Voilà pour la perception, mais quoi de la science ? En
gros, en général, la question est déjà réglée. Pourquoi?
Parce que le même travail humain qui unit entre eux les
phénomènes divers selon les lois de la science était déjà à
l'œuvre dans l'unification du divers pur en un phénomène
et sa conscience. Comme il est vrai - sans nul préjugé
d'existence - que les phénomènes nous apparaissent, il
est également vrai qu'ils sont régis par la science, ou
encore : la simple possibilité de perception - et nous
percevons - suppose à titre de condition la possibilité et la
validité de la science. Telle est la solution générale du
problème de la science. Les lois empiriques, dit Kant en
un passage admirable, « ne peuvent être tirées de l'entende-
ment pur», mais la diversité infinie des phénomènes ne
peut pas non plus « être comprise par la forme pure de
l'intuition sensible ». Tout se joue, tout s'opère, tout se fait
dans l'entre-deux. Dès qu'un monde apparaît, la science
est a fortiori possible. Comment l'entendement qui consti-
tue les objets sensibles en eux-mêmes pourra-t-il les
« épier», les « guetter», les unifier une fois de plus en lois
de science, c'est trop difficile à étudier en détail ici. Mais la
solution de principe est acquise.
C'est cette démarche kantienne qu'on appelle la Déduc-
tion Transcendantale. C'est le centre, c'est le cœur même
du kantisme. C'est son raisonnement ou plutôt son
intuition originaire : à preuve que Kant nous apprend,
après coup, par trois fois, que sa démarche sur l'espace et
le temps - par laquelle il ouvre son œuvre et j'ai ouvert
92
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
mon exposé - était elle aussi une « Déduction Transcen-
dantale » ! Par quoi il s'avère ou se confirme que la
Critique kantienne en profondeur n'est pas une « théorie
de la connaissance », ni surtout - ô Hegel ! - « une
critique de la connaissance par le sujet connaissant », mais un
creusement de l'expérience immédiate humaine, en ses
« éléments» évidents, vers ses conditions, peut-être même
ses sources, qui se trouvent, en fin de parcours, valider ou
non nos prétentions à connaître. C'est beaucoup plus
profond et concret que ce qu'en a retenu en général la
postérité. Précisons enfin, c'est capital : puisqu'il y eut
Déduction Transcendantale de l'espace et du temps, c'est
bien que la Déduction Transcendantale, cœur de Kant,
n'appartient pas en propre à la « Logique Transcendan-
tale ». Peut-être même - c'est mon avis - n'y a-t-il pas à
proprement parler de « Logique Transcendantale». Je
n'entends pas que la Critique soit seulement une« Esthéti-
que » (étude du sensible). Je dis qu'elle n'admet pas, en
profondeur, les subdivisions formelles que Kant lui a
données, hélas, pour l'architecture.- Je dis hélas, car on
devine déjà que Hegel va se jeter sur cette idée de Logique
Transcendantale - dépassement de la Logique formelle
vers l'existence - pour la pousser aussitôt vers sa Grande
Logique de l'Être, empruntant ainsi à Kant lui-même de
quoi reconstituer, en plus grand que jamais, la métaphysi-
que par lui détruite.
*
Victoire du rationalisme? Tant s'en faut. Plutôt un
magnifique coup double pour à la fois fonder le savoir et le
limiter. J'annonçais que l'intellect était destiné et réservé
au sensible. C'est maintenant démontré. Les lois ou
93
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
principes a priori de l'esprit, sur la validité desquels on
pouvait et on devait s'interroger, que Kant, réveillé par
Hume de son sommeil dogmatique, -mettait légitimement
en doute, sont ainsi confirmés, rétablis dans une part de
leurs prétentions par la « juridiction de la Critique» ... Et
même, à la rigueur, peut-on parler de lois ou principes a
priori de l'espr_it, au sens où ils seraient en lui avant, avant
l'expérience, dans un a priori qui ressemblerait au pré-
formé, à l'inné? Eh bien, non! Ces lois ou principes ne
peuvent être énoncés, et peut-être même révélés, qu'à titre
de résultats - de sillages phosphorescents, si l'on préfère
- de ce travail primordial de constitution du monde. Cela
paraît très audacieux, frappant de stérilité le laborieux
« tableau des catégories » kantiennes ! Mais comment com-
prendre autrement cet extraordinaire passage où Kant
déclare : « Dire que je suis constitué de cette sorte, que je ne
puis concevoir les représentations que comme liées de cette
manière, c'est ce que le sceptique désire le plus » ! ... Pour-
quoi? Sans doute parce qu'ainsi il n'y a aucune garantie
d'ajustement, d'emboîtement de ces cadres préformés avec
le sensible donné en soi, si bien que le rationaliste est
obligé de recourir gratuitement à quelque harmonie divine
et de fonder l'ensemble, en Dieu ou autrement, sur le
fameux principe de raison suffisante dont la destruction
par Hume, rappelons-le, est à l'origine de l'éveil kantien ...
Kant, par ce texte que nous venons de citer, échappe ainsi
tout à fait à la critique de Hegel selon laquelle il n'aurait
pas « dépassé le subjectivisme de Locke», et à la critique
moderne, si fréquente, de «formalisme» ... Là encore,
nous nous confirmons qu'à la limite il n'y a pas de
« Logique Transcendantale».
Mais même dans une interprétation plus classique, le
94
y
DEUX SIÈCLES CHEZ. LUCIFER
rationalisme est frappé, et la métaphysique rationnelle
·· détruite. En quoi? Les lois ou principes a priori de l'esprit
- s'il y en a - ont du sens, de la du terrain
solide, en tant qu'ouvriers de la constitution du sensible,
et seulement ainsi, et nous voyons encore bien mieux
pourquoi. Si l'esprit est pouvoir de réunir indivisiblement
en conscience et monde le divers infini et aveugle qui est
là, si en lui et par lui la conscience et le monde ont partie
liée au point de s'engendrer quasiment l'un l'autre, que
saura-t-il hors du monde? Et que saura-t-il même de ce
monde, sinon ce qu'il constitue ou plutôt re-constitue et
re-présente à mesure, autrement dit perception, expé-
rience et science ? Il ne saurait donc rien savoir a priori
de l'univers en sa totalité .. . Et enfin, que sais-je de moi,
sinon ce qu'il sait de lui, et lui ne sait rien que ce qu'il fait,
que ce qu'il opère : encore et toujours l'expérience!...
Donc Dieu lui-même et l'univers en sa totalité sont
inconnaissables à jamais. Je ne puis savoir ni ce qu'ils sont
ni s'ils sont. L'esprit, l'entendement, est exclusivement
voué à la terre. Il me la donne et elle le fonde, lui donne
assise. Bref ils s'assurent l'un   Cette fois, la
métaphysique s'avère définitivement impossible. Je me
suis donné tout ce mal pour que toutes issues soient bien
bouchées - peut-être un peu plus précisément que dans le
texte même de la Critique ...
Hors du monde, on sait donc seulement qu'il y a l'Être,
ou la chose en soi, elle aussi à titre de condition de son
apparaître... On le savait avec certitude, dès la fin de
l'étude de la sensibilité, alors que la métaphysique l'af-
firme elle aussi depuis toujours, mais sans nulle preuve . ..
Et on sait qu'on n'en connaît rien. Et la métaphysique
apprend maintenant de la Critique que son objet existe et
95
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
qu'elle n'y peut toucher, trouvant là son plus dur et plus
comique supplice. On comprend qu'après Kant et son
interdiction définitive, elle n'ait pu longtemps résister à la
• 1
tentation ....
Et c'est peut-être l'heure de justifier Kant d'avoir
toujours dit « la chose en soi » et non« l'Être »,alors que la
« chose en soi », dès Fichte, fait obscurantiste et barbare, et
que l'Être, jusque chez Heidegger et Sartre, fait de plus en
plus distingué ... C'est, selon moi, que le mot « l'Être »
attire invinciblement le verbe « être », et que Kant voulait
réserver le petit mot « est » au lien véritable des jugements
d'expérience.
Et comme il a bien fait! Car depuis toujours et pour
toujours toute la métaphysique est un glissant et perpétuel
jeu de mots du-verbe être à l'Être et vice
au premier la   second et au second le matériel
connaissable du premier.
Et dire que les gens n'en sont pas encore las!
*
La métaphysique est fermée. Mais la foi est-elle vrai-
- ------------
ment ouverte ?
prudemment. Il me faut même auparavant, si
j'ose - et pourquoi n'oserais-je pas? - critiquer quelque
peu l'ouvrage de Kant au nom même de l'attitude critique
telle que je crois la comprendre--.- un peu modernisée,
forcément ...
Car soyons francs. Il y a des difficultés, des obscurités,
dont voici à mon humble avis la principale : autant il est
évident que sensibilité et pensée sont en moi deux
phénomènes, ou plutôt deux apparences distinctes, et
autant il m'est permis de référer nominalement ma pensée
96
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
à un pouvoir appelé esprit ou entendement, autant, en
revanche, il est contestable que j'attribue à ce pouvoir une
existence spirituelle distincte : en cela je vais plus loin que
la simple apparence en moi. .. Pourquoi l'opérateur en moi
de la synthèse constitutive du monde ne serait-il pas, par
exemple, le corps propre, le schéma corporel - le corps
primordial vécu avant même qu'il ne devienne un corps
étendu? Pourquoi ne serait-ce pas le langage humain qui
constituerait comme tel, ou re-présenterait, le monde ?
Qui a étudié critiquement le langage dans sa genèse
originelle? ... A mon avis, c' est là qu'il faut se diriger.
Kant y allait lui-même, vers cette solution extrêmement
concrète, lorsque dans sa Déduction Transcendantale il
confie le pouvoir suprême de la synthèse à l'imagination
constituante, faculté sourde en nous, dépossédant, domi-
nant, réduisant à l'un ou l'autre de ses éléments ou
péripéties la conscience et l'entendement même ... Notons
enfin, c'est extrêmement utile, que Kant n'a jamais fondé
sa Déduction Transcendantale que sur les « conditions
d'une conscience possible», et non nécessairement
actuelle... Certes, on peut objecter qu'en ce cas il n'y
aurait plus besoin du « sujet » kantien, du sujet du savoir.
Mais j'ose répondre : « Et après?» Quel besoin d'un sujet
singulier pour un savoir universel ? Ou quel besoin de
répondre à l'universalité du savoir par un « sujet univer-
sel »que nul n'a jamais vécu en soi-même? La foi seule a
besoin d'un sujet. Nous n'y sommes pas encore.
Et justement ce « sujet » humain de la connaissance
donne à Kant beaucoup plus d'ennuis que d'avantages.
Kant est amené à passer de l'esprit« façon de parler» à un
sujet spirituel existant : mais avec lui nous ne sommes plus
très loin de l'âme, de la substance spirituelle pensante, un
97
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
des trois principaux objets de la vieille métaphysique qu ,il
doit détruire. Et là, il est coincé. Dès lors il va chercher
tout au long de son œuvre une sorte d'ersatz de l'âme, une
animula vagula, un sujet qui ne soit pas sl!hstru!_ce,-une
  ~
existence subjective hors du monde qui ne soit pas
métaphysique : quadrature du cercle ! Il croira le résoudre
en allant ré-exhumer le cogito, le« je ense, donc je suis» de
Descartes, oublié depuis plus d'un siècle.-.M;is Descartes
allait jusqu'à la substance. Et Kant, pour n'en pas venir là,
va assigner à cette double affirmation cartésienne douze ou
treize statuts successifs, évidemment mconciliables :
« Concept, ou plutôt jugement» (p. 289), encore qu' « il
n'ait point de place dans les concepts transcendantaux»,« acte
qui détermine mon existence» (p. 136), « conscience pure,
originaire, immuable» (p. 121), « activité synthétique qui
détermine l'expérience, rend possible la perception même»
(p. 139 passim), « acte de la spontanéité» (p. 110),
« conscience de moi-même en tant qu'aperception originaire»
(p. 131) distincte de « la conscience de soi-même appelée
ordinairement sens interne » (p. 120), « cogito ergo sum,
raisonnement tautologique» (p. 288), « intuition empirique
indéterminée» (p. 310), « ni phénomène ni chose en soi»
(p. 310), « simple forme de la conscience» et aussitôt« objet
qui nous est inconnu de la conscience », « fonction logique »
(p. 320 passim), « l'être même» (p. 321), « l'être qui pense
en nous » (p. 324), « véhicule de tous les concepts en général»
(p. 278), « sujet transcendantal des pensées = X», « sujet
purement logique », « proposition formelle » (p. 287), « sujet
grammatical», sans oublier, hélas (p. 306), « substance»
(sic), substance dans le phénomène, mais substance : tout
ce qu'il-vOuîait éviter; la métaphysique de l'âme, qu'il doit
détruire, au fond n'en demande pas davantage.
98
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
*
Est-il vraiment besoin d'un sujet non corporel de la
connaissance? Voici une présomption que-non,-tirée de
Kant même. On trouve dans l'Esthétique Transcendan-
tale, étude de la sensibilité a priori, avant même que
n'apparaisse le sujet, une conséquence capitale et para-
doxale de l'apriorité de l'espace : il n'est pas encore
question de l'entendement, et pourtant une science est
déjà là, fondée. Laquelle? Tenons-nous bien : la plus pure,
les mathématiques! J'ai dit que l'homme était l'espace et le
t   m p ~ encore plus qu'il ne les regardait. Mais dans son
regard sur les phénomènes, il peut voir s'en dégager des
structures ou figures pures, qui dans leur pureté ne lui
appartiennent pas, qui donc étaient déjà là, et qu'il ne peut
ainsi attribuer qu'à l'espace même, ce qui explique qu'il
paraisse pré-dessiner les objets. Telle est la géométrie.
Telles sont les mathématiques, pures et non idéales. Elles ne
sont ni ne peuvent être « longues chaînes de raisons » ou
idées. Pourquoi? Parce qu'entre autres, si elles étaient des
idées ou des êtres de raison, elles ne progresseraient pas.
La logique n'avance pas. Il n'y aurait pas de « chaînes ».
Mais alors comment avancent-elles? C'est justement que
le déploiement de l'espace a priori est à la fois leur base et
leur terrain, leur seul moteur, disons -hardiment leur
expérience : expérience a priori, oui!
Les mathématiques sont donc la progression et la
combinaison de nos « gestes » dans l'a priori sensible.
C'est la fin du Dieu de Platon, qui « géométrise éternelle-
ment». C'est une hunùliation suprême et définitive pour
les mathématiciens dont le savoir, certes, s'avère pur, mais
par l'espace pur et non par la raison pure : lui aussi est de
99
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
la terre. D'où la haine éternelle de presque tous envers
Kant. Les mathématiques sont une science a priori, certes,
mais de l'homme fini et des formes de son monde. Et l'on
comprend déjà que l'inoffensive illusion mathématicienne
de progresser d'idée pure en idée pure, par la seule vertu
propre de ses idées, ait pu constituer pour les métaphysi-
ciel!_s le plus funeste des pièges : car ils n'o'ïïtPâs, êûx,
dans un a priori sensible, le terrain et le moteur du progrès
de la connaissance. Ils opèrent dans le vide.
Mais voici une conséquence ëapitale, qui aussi bien était
peut-être le but de ce dernier paragraphe. Les mathémati-
ques ont toujours été, jusqu'à Kant, avec l'idéalité et
l'éternité qu'on prêtait à leurs « essences », le principal
obstacle à une philosophie qui unirait l'esprit humain et le
monde. D'elles, surtout, vient la fameuse coupure entre
« le rati.onnel et le réel », « le sensible et l'intelligible »,
« l'identité et la différence », et autres vastes sujets
d'antinomie pour les penseurs et de dissertation pour les
élèves. Or, maintenant, avec Kant, les voici _sensibles -
sensibles a priori, mais sensibles ... Une lourde hypothèque
est donc ainsi levée sur la pensée. Il ne reste plus
d'intelligible extérieur à notre sensibilité. S'il est un au-
delà du monde (chose en soi), ce n'est pas un autre monde,
un arrière-monde, un monde intelligible : le monde intelli-
gible, c'est celui-ci ...
Et, plus capital encore : si nous réunissons les résultats
de !'Esthétique et de la Déduction Transcendantale, nous
n'avons plus à séparer, nous ne pouvons plus séparer,
__... - . -- --=----
comme avant, l'abstrait et le concret, l'esprit et le devenir,
le concept et le. Jel!lpS. L\m n'a plus a descëi:iêlreââns
l'autre pour essayer - d'ailleurs en vain - de le retenir,
de le fixer, de le penser, pas plus que l'autre ne le fuit, ne
100
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
le nargue, ne s'évanouit sous sa prise. La genèse de leur
apparition réciproque - Déduction Transcendantale -
montre bien qu'ils sont pris l'un en l'autre, ou encore, à
tous les sens du verbe, qu'ils se comprennent. Étant donné
ce qu'est devenu chez Kant le savoir, l'esprit sait, du
temps, tout ce qu'il y a humainement à en connaître. Il n'y
tombe ni déchoit : il y est, sans s'y dissoudre, puisqu'il n'y
a justement de concept ni d'objet sensible qu'à partir de
cette dissolution primordiale et infinie du divers pur : la
dissolution absolue était avant. Et elle n'est pas abolie,
mais dominée, ou mieux contenue, et elle n'est pas non
plus transfigurée par l'esprit en éternité, mais en temps du
monde, en le nôtre. Ce n'est pas en tant qu'intellectuels
que nous sommes éternels - si nous le sommes ...
Tout cela, selon moi, représente un acquis définitif de
notre pensée, et n'est si contesté que parce qu'il en brise la
superbe. La science est à la fois fondée dans son domaine
et limitée à lui, et non pas limitée par un inconnu, toujours
provisoire, mais par un inconnaissable qui est l'Être. La
connaissance humaine se joue et se déroule tout entière
entre l'impensé de l'espace-temps et l'inconnaissable de
l'Être. Mais c'est ainsi, câr alïtrement rien n'apparaîtrait
ou nous saurions tout. Comme quelque chose apparaît et
que nous ne savons pas tout, c'est qu'il en est bien ainsi.
Je montrerai que les maîtres penseurs se sont acharnés
sur Kant, qui les hante... Mais on comprend déjà pour-
quoi. ..
*
Cela dit, avouons qu'il leur donnera prise.
En effet, la troisième section de la Critique - Dialecti-
que Transcendantale -, spécialement consacrée à la
101
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
métaphysique, présente des difficultés encore plus graves
que ne l'était le statut d'existence de l'entendement et du
sujet. Car la métaphysique n'est pas, selon Kant, une
divagation de l' Entendemet"it hors des frontières légitimes
de son empire assuré, mais   d'une
de l'esprit, distincte de l'entendement, la Raison.
--- - .
C'est Kant qui, le premier, affirma cette distinction, du
moins avec cette force. C'était peut-être pour les besoins
du plan de l'ouvrage, par symétrie : fausse fenêtre. Car on
devine l'ennui. Que l'esprit ou entendement fût une
faculté humaine distincte de la sensibilité, passe encore,
passe provisoirement : cela correspond aux apparences
vécues. Mais voici maintenant l'esprit chargé de deux
facultés fondamentales - entendement, raison - qui
forcément se ressemblent, étant toutes deux pouvoirs
d'unité. Vraiment, comment ne pas les confondre? L'es-
prit pur - à supposer qu'on puisse le connaître et qu'il
puisse se connaître - ne se divise pas. Et l'on peut
demander : quelle sera l'unité de ces deux unités? Je veux
bien que la pensée soit une faculté. Mais que veulent dire
deux facultés de la pensée, toutes deux appliquées au réel,
et dont l'une le détermine, l'autre non ? Comment chacune
des deux saurait-elle ce qu'elle fait et neîait pas, ce qu'elle
peut et ne peut pas, alors que le principal mérite de la
Déduction Tra·nscendantale est de nous la montrer ne
pouvant se saisir qu'à l'œuvre, dans, par, et à travers la
constitution du constitué ? Et voici - pour comble ! -
que Kant déclare que la« catégorie de l'unité» est tout à fait
distincte de l'unité constituante de la conscience ou de l'en-
tendement : nous voici donc avec trois unités sur les bras !
Mais oublions ces apories, ces impossibilités socrati-
ques, soyons bon prince. Oublions même que la Dialecti-
102
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
que Transcendantale, consacrée à l'aventure et au nau-
frage métaphysique de la Raison, parle aussi bien du
« risque de l'entendement», de « contrôler l'entendement»,
de critiquer « la raison et l'entendement»! Accordons un
instant à Kant que la raison ait un pouvoir d'unité bien
supérieur : total, vers l'inconditionné, l'absolu. Oui, mais
l'entendement étant chargé des lois de la science, et même
de quelques principes de la nature, tandis que la raison est
investie de principes encore plus généraux, « régulateurs »
et non constitutifs d'unification suprême, il faut avouer
que la frontière est vague. Dès lors, cette distinction-là
entre ces deux facultés, si elle est prétendue réelle- et elle
ne peut plus être une façon de parler, puisque le sens
commun n'en sait rien et n'en dit rien - devient pure
scolastique.
Pour finir, quand l'esprit' saura-t-il qu'il exerce une
faculté ou l'autre? ... Les distinguera-t-il par leur objet?
La raison n'a pas d'autre objet que les Idées, dont l'idée
du Monde ... Par ses désirs dans l'une et dans l'autre? La
connaissance est toujours la connaissance. A moins d'ad-
mettre franchement que l'objet de la raison est la chose en
.§Qi, ou l'absolu hors du monde. Et c'est bien cela, semofé-
t-il. Mais puisque cet objet en soi et absolu est inconnaissa-
ble, voilà notre faculté supérieure entièrement fausse.
Alors, pourquoi tenter de lui trouver une vérité dans les
grands principes régulateurs du savoir du monde, dont la
liste est d'ailleurs fort imprécise? C'est inutilement com-
pliqué. Pourquoi ne pas admettre plus simplement que la
raison est la   de qui, croyant
connaître le monde par lui-même, sans la sensibilité, voire
malgré elle, s'imagine qu'il sera plus à l'aise au-delà d'elle,
hors de ses objets : telle est la de la
103
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
colomb<::._ql!Î, volant à cause de la résistance de l'air à son
battement d'ailes, croit voler malgré cette résistance et
pour mieux voler encore monte dans le vide où elle crève.
L'orgueil de l'esprit tout eipÎiquer fort bien,
sans une autre faculté.
Sinon, comment répondre à l'objection classique :
quelle est donc cette faculté suprême qui est faculté
d'illusion, pis, « d'illusion naturelle», et comment Kant
peut-il échapper lui-même à cette illusion « invincible»?
Quel est son privilège? Kant a une réponse, mais qui ne se
trouve pas dans la Critique : si la raison est bien un pouvoir
d'absolu en nous, sa destination véritable n'est pas de
conférer l'absolu à notre savoir, mais la valeur suprême à
notre conduite. La vraie destination de la raison est
- - .. ----· - -
p_ratiquç, Il!Orale, et dans le savoir elle s'égare et égare le ·
savoir ... Oui, mais pourquoi cela? Expliquera-t-on mieux
la perversion que l'illusion? De plus - si je puis faire un
bref détour en morale - cette raison qui, au départ,
semble avoir, pour fondement de son existence distincte
de faculté, une sorte d'inspiration directe de l'homme par
l'absolu, on sait qu'elle se réduit bientôt à l'universalité
formelle d'une maxime, d'un concept d'acte : fin miséra-
ble, dont ne la consolera guère l'avantage d'être « auto-
nome » - mot qui lui-même entretient avec soin un
malentendu, signifiant celui qui se donne des lois, alors
que ces lois se réduisent à une seule et qui   de la loi que
l'universalité, universalité non sans concept mais sans
contenu, l'universalité pour elle-même, vide ...
On devine la suite : la distinction kantienne
entendement-raison sera soigneusement reprise par la
métaphysique ultérieure et surtout par Hegel qui, sous le
prétexte spécieux de combler un creux, de corriger une
104
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
incohérence, laissera l'entendement enfoncé dans le sensi-
ble - s'en débarrassant vite en trente pages initiales de la
Phénoménologie de l'Esprit - et légitimera ce pouvoir
d'absolu qu'est la raison de l'aveu même de Kant, en lui
donnant enfin à connaître et à vivre un objet plein et
concret : l' Absolu lui-même. Kant sera en quelque sorte
ré-harmonisé, mais par la métaphysique entièrement réta-
blie. La morale kantienne est, au moins par ses conséquen-
ces, un désastre pour la Critique.
En fait, si n'est pas objet d'une connaissance, il
ne peut nous_joucher que par la Foi, mais dans. son
- - - - -- -· - ,
My.stère. On n'en peut dire plus. La raison n'a rien à y
faire. Le plus triste est que Kant l'avait magnifiquement
prévu et critiquement fondé. Il pouvait même ainsi
expliquer la genèse de la métaphysique. Pour l'homme la
métaphysique est orgueil. Science et Foi    
lité.
*
Tel est l'essentiel de la Critique : ce qui, selon moi, tient
et reste.
Il va de soi, par ailleurs, que l'homme n'est pas
seulement science et foi. Kant ne prétendait pas étudier
tout l'homme. La question critique lui fut posée par les
savoirs de son temps, leurs échecs, leurs prétentions.
D'autres attitudes humaines peuvent et doivent passerpar
le crible de la Critique. D'autres savoirs sont venus,
viendront, qui tomberont sous son examen ... « Rien ne
doit lui échapper», dit Kant ...
On peut noter que la critique vient d'ordinaire assez
tard, au moment des difficultés de ces savoirs et non de
leur jeune ivresse de réussite. Ainsi Michel Foucault, dans
105
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
les Mots et les Choses, a réinstauré à neuf la Critique
kantienne dans le domaine des Sciences Humaines un peu
essoufflées. Moi-même, bien moins doué, plus modeste et
un peu lâche, j'ai attendu trente-cinq ans avant de tenter
d'interro_mpre mon- temps   mes fnterrogations: -
Mais ce une loi. Il n'est ni nécessaire ni
désirable. Comment ne pas rêver nostalgiquement d'un
Kant contemporain des premiers maîtres penseurs, et qui
les eût cloués sur place au départ ?
Mais l'aurait-on cru? Le mouvement du monde,
mouvement ce je ne sais quoi sur le !!!_Onde n'était-il pas
irrésistible?
A tout le moins la pure pensée n'y aurait pas trempé .. .
*
On peut douter que les grands romantiques allemands
aient beaucoup apprécié Kant : il leur ressemble si peu !
Et pourtant la Critique, en assignant le savoir à son
domaine terrestre, ouvre - leur ouvre - hors de ce
monde un abîme d'inconnu, dont elle se contente de
cerner la bordure, et où pourront s'élancer toutes les
tentatives d'exploration humaines, ou plutôt subjectives
1
,
par où pourront venir toutes les sollicitations du Mystère
sans que la Raison ait rien à dire, sans qu'elle ait le droit de
les nier, de les réduire à des illusions, ni ,le moindre
pouvoir de les intégrer, ou, comme on dit aujourd'hui, de
les récupérer. La Critique, sans les prouver elle-même -
ce qu'elles ne demandent pas - les fonde ou plus
1. Car il n'y a ni humanité ni subjectivité déjà là, avant ces explorations. Et
c'est dans ces explorations que se constitue ou se crée la subjectivité, non dans
je ne sais quel concept d'homme.
106
DEUX CHEZ LUCIFER
précisément valide le respect, négatif ou positif, qui les
entoure. Les poètes de l'absolu ont tous les droits d'exis-
ter. L'attitude seulement ne saurait les
décréter fous, mais, s'ils deviennent fous, devrait accuser
de leur folie la Raison dépassant ses légitimes limites dans
le monde des hommes et de la culture : la Raison folle ...
Toutes ces perspectives sont largement ouvertes et
même partiellement précisées dans la Critique du juge-
ment ... En revanche, si la philosophie critique ouvre le
champ à des « intuitions de l'absolu » par la poésie, par les
plus hauts sentiments de l'être - et encore une fois sans
pouvoir se prononcer sur leur vérité -, par là même elle
ne saurait les inclure dans la philosophie proprement dite :
l'intuition plus ou moins romantique de l'absolu en
philosophie - Schelling, Jacobi, plus d'une moitié de la
génération post-kantienne - pousse la Critique au-delà
d'elle-même et la trahit par un arbitraire presque aussi
grave que l' Absolu du Savoir et du Concept. Il fallait le
rappeler.
*
«   » ... Kant, vers la fin de sa vie,
rajoute à ses trois questions immortelles - Que puis-je
savoir? Que dois-je croire? Que m'est-il permis d'espérer?-
cette quatrième qui, selon lui, pouvait résumer les trois
autres - et devait effectivement ouvrir la voie à toutes tes
Sciences Humaines. En cela il fut, selon moi, mal inspiré
et infidèle à lui-même. Pourquoi? Je n'ai guère ici le temps
de développer. En tout cas, contrairement à l'argument
classique et idéaliste dirigé contre' les sciences humaines,
ce n'est pas qu'il soit impossible au sujet de la connais-
sanc;e d'en être en même temps l'objet. Cet
----.. ---- --------,
107
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
préjuge en effet d'une question : il n'est pas sûr qu'il y ait
un sujet de la connaissance, ou alors il est « chose en
soi= X» .. . La vraie raison, c'est plutôt que la subjectivité
humaine n'a de lieu ni d'origine possible, éventuelle, que
dans cet Inconnu que Kant lui a ouvert en le fermant à
Science et Raison - l'homme, s'il est, est cet Inconnu - et
que l'objectivité humaine, celle où l'on voudrait voir un
terrain valable de cette science, ne peut être dite
« humaine » que si ce sujet inconnu en nous l'atteste et la
reconnaît pour sienne, en récusant par là même toute
science! La Science Humaine moderne n'a donc pu se
constituer qu'en niant arbitrairement tout ce qui dans
l'homme n'est pas science ou sensation de ce monde, c'est-
à-dire au prix d'un postulat de pure et pire métaphysique
qui le déshumanise a priori, par décret.
Il faut se faire à cette audacieuse et rigoureuse pensée
que les collections d'observations empiriques sur tel
homme ou tel ensemble d'hommes ne peuvent être dites
des sciences de l'homme ou Sciences Humaines, puisqu'el-
les ne le connaissent qu'en éliminant au préalable l'exis-
tence et la possibilité même de cet inconnu en lui, par quoi
seul il peut se reconnaître comme homme.
Elles ne peuvent donc devenir sciences de l'homme
qu'en des cultures où l'homme a renoncé à l'inconnu qui
le définit et le fonde, où l'homme s'est nié et détruit en
tant qu'homme. Foucault est donc bien inspiré, da_.ns les
Mots et les Choses, lorsque, faisant partir ces sciences de la
quatrième question kantienne et étudiant leurs contorsions
contradictoires depuis deux siècles, il conclut en des termes
empruntés à Kant lui-même, au Kant de la vraie Critique :
« Et voici qu'en ce pli la philosophie s'est endormie d'un
sommeil nouveau. »
108
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Il fallait faire cette importante parenthèse - encore que
ce mot soit assez mal choisi, puisqu'une parenthèse se
ferme et que ces considérations s'ouvrent sur deux siècles,
et la suite ...
*
La foi est donc fondée critiquement. Mais en excluant
toute philosophie de la foi. Car enfin s'il arrive que l'Être,
la chose en soi, l'inconnu, nous touche, nous atteint
directement et mystérieusement autrement que par le
savoir, le savoir n'en peut rien dire. Il n'est pas fondé à se
prononcer là-dessus, ni pour ni contre, et la Critique,
justement, par la limitation qu'elle assigne au savoir et à
son domaine, vu ce qu'elle a établi de l'Être et des
phénomènes, doit décider que cette expérience nouvelle, si
elle arrive, n'a rien de contradictoire avec rien, ni d'impos-
sible. Elle ne saurait garantir, mais elle est contrainte
d'autoriser, au moins négativement. La foi, la vraie foi,
n'en demande pas davantage, trop heureuse que sa réalité
libre, gratuite et humble, enfin ne soit pas couronnée,
coiffée, enserrée par quelque systématique science. Elle
trouve là les conditions de sa liberté, de son mérite, de son
risque, de son angoisse, de son existence. Telle est donc la
tendance essentielle et admirable de l'œuvre de Kant, telle
qu'il nous l'a résumée ...
Telle qu'il ne l'a pas faite, puisque dans sa morale ~  
même dans sa religion il s'est - pardonnez ce terme - re-
rationalisé ... C'est dommage ... Pourquoi? ... Le diable? ...
Sûrement pas... L'air du temps, les Lumières? Certes.
Mais aussi, peut-être, l'impossibilité pour ce génie, le plus
grand de la pensée, de tenir très longtemps son intuition
initiale et originaire, trop neuve, trop vertigineuse, trop
109
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
éclatante. La naissance de la Critique fut peut-être un
éblouissement, qui bientôt l'aveugla ... Ou une inspiration
épuisante ... Si donc, très loin du diable, c'était la modestie
au contraire qui l'eût ramené dans son temps, comme dans
le rang ? ... Heidegger croit montrer que de la première à la
deuxième édition de la Critique, Kant a reculé devant lui-
même, a pris peur devant la finitude positive et suffisante
de l'homme, qu'il aurait découverte, et a fait marche
arrière par piété, voire par bigoterie. J'accepte ce recul,
mais je le crois différent, presque contraire. Je crois que
Kant s'est peu à peu ramené à la Raison, qu'il avait
détruite, parce que son humilité avait peur de son génie.
Songeons, imaginons que cette assignation exclusive de
!'Entendement à la terre et cette position de la chose en soi
dans son mystère n'avait jamais été encore entrevue en
philosophie ! Quand on dit : « Après moi on ne pourra plus
penser comme avant», on peut aussi s'en épouvanter, dans
un reflux de vertige ...
Enfin, soyons très franc, osons même pousser plus loin,
jusqu'au paradoxe. Kant est resté toute sa vie, en grande
part, un rationaliste impénitent, par formation et par
timidité. Oui, il a détruit toute métaphysique possible.
Mais sans plaisir, au fond. Les signes, les preuves en
abondent. Non seulement, disais-je, le propos explicite de
la Critique, dans la préface de la première édition, était de
fonder une « architectonique des premiers principes de la
science de la nature», de valider Newton par l'abstrait et
sans expérience ; non seulement on n'a pas assez remarqué
que dans les trois questions sur les sciences introduites par
la deuxième édition on ne lit pas « comment la physique est-
elle possible?», mais « comment la physique pure est-elle
possible ? » ; mais encore, dans la grande et admirable
110
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
préface de cette deuxième édition, écrite après coup, et
sept ans après la première, dans ce texte dont j'ai extrait la
phrase pour moi décisive sur le Savoir et la Foi, je trouve
aussi ces quelques lignes absolument effarantes :
« La Critique est plutôt la préparation nécessaire d'une
métaphysique bien établie en tant que science qui doit être
nécessairement traitée d'une manière dogmatique et strictement
systématique, donc scolastique. »
Oui, c'est ainsi. Cela aussi, je devais honnêtement le
rappeler. On voit les contradictions de Kant, son génial
embarras, qui parfois rend l'ouvrage inextricable. Disons
même, avec piquant et provocation, que la Critique lui a
échappé ! Mais enfin, on commence à y voir un peu plus
clair, deux cents ans après. On peut étudier Kant dans son
temps, et c'est légitime. On peut aussi étudier et ranimer
en lui ce qui troue et transcende son temps, et qui est
capital pour le nôtre. J'espère l'avoir montré.
J'ajoute qu'un seul philosophe, à ma connaissance, a
compris dans ses profondeurs ultimes -la sÜbverJook.an-
tfellne de toute   possible, si j'en crois les
précautions incessantes- qu'il n'a cessé de prendre à
l'encontre tout au long de sa vie et de son œuvre, et c'est le
plus _grand des « philosophes » : Hegel. ..
Interlude
Comme j'ai vite écarté le diable de Kant !.. .
J'ai bien fait. Il était humble, d'une humilité profonde,
sans rapport avec sa vie rétrécie .. . Songeons qu'il a détruit
la Métaphysique de l'Univers, mais après avoir inventé la
théorie des Galaxies ...
Puis-je donc utiliser mon humoristique démon à une
autre fantaisie, que voici : la Critique ne fonde aucune
théologie, bien plutôt elle les détruit toutes, mais elle
m'éclaire, j'avoue, sur le Péché Originel. Notre sensibilité
a priori, dispersion, pulvérisation de !'Être, me le sug-
gère : la Chute. De plus, dans la Critique, l'homme, de
l'Être, fait le monde, et dans le Péché aussi. Le monde
n'est pas corrompu, mais engendré tel qu'il est par une
première corruption - également corruption première -
et de l'Homme et de l'Être. Le mal ne vient donc pas au
monde, puisque du mal vient le monde, ou du moins sa
mondanité : le monde est le paradis terrestre que le péché
a dénaturé - ou « naturé » : on y meurt, il y a du hasard,
on meurt au hasard, les enfants meurent et lors, contre
Dieu, que de plaintes! Ne serait-ce pas à rire, homme, à
rire de toi jusqu'au milieu de tes larmes? ...
De même, selon moi, contrairement à toute pensée
théologique - ou presque-, notre Raison humaine n'est
112
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pas déviée, faussée par le Péché Originel, puisqu'elle en
est le fruit. Elle ne cherche pas Dieu et ne le peut,
puisqu'elle provient tout entière de notre aversion origi-
naire de Dieu. Pour le salut il n'y a quasiment rien à en
faire. Bien plutôt aller à l'encontre... Surtout pas la
redresser, comme disent tant de chrétiens : selon quelques
normes? Si elle est un bâton brisé dans l'eau, nous
sommes l'eau ...
Dès lors, pas étonnant non plus que sensibilité et
entendement s'accordent et se compénètrent dans la
constitution du monde; pas étonnant qu'ils se ré-unissent
sans trop de peine, puisqu'en le Péché Originel ils ont la
même racine. Kant lui-même paraît le soupçonner çà et là.
Pas étonnant non plus que la foi, l'amour de pieu qui nous
cherche, ou bien plutôt nous re-cherche, pour nous
atteindre, offusque la Raison et heurte la sensibilité : ne
doit-il pas percer et briser toutes les carapaces empiriques
et ontologiques du vieux péché, bref rien de moins que
notre esprit, notre corps et le monde ensemble ? . . . Pas
facile, cela ... On ignore ou on oublie trop que i n'est
pas un contact direct de Dieu ou a   Y   Ë ~ _ Dieu en dehors de
tout, mais à travers, au travers de tout : c'est une autre
affaire que l'aspiration idéaliste!... -
Enfin, la métaphysique serait tout simplement la réité-
ration intellectuelle du péché originel : l'orgueil même.
*
Arrêtons cette fantaisie. Et pourtant faisons observer -
je m'adresse aux chrétiens qui me reprochent tant mon
kantisme - que la philosophie kantienne est la seule de
l'histoire qui ait irrécusablement et indivisiblement établi,
et l'existence de l'Être au-delà du monde, et son Mystère.
113
(
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Sans Être, point d'objet pour la foi. Sans son Mystère, pas
de foi. Et, forcément, point de révélation chrétienne non
plus pour éclairer un peu ce mystère - mystère dont on
sait qu'elle garde une part, puisqu'elle appelle encore
Mystères ses dogmes. Par la fQ.i Pa.!   nous
rece1{9!1S non point ue le savoir n'atteint pas encore -
il ne pourra jamais l'atteindre - mais ce qu'il voile. La foi
initiale nous en inquiète, et la Révélation le dévoile en
partie. Et la Révélation n'est évidemment pas là une
connaissance hors connaissance. Et même, en elle et au-
delà d'elle, la Foi la plus pure est une Nuit ...
Arrêtons cette fantaisie, disais-je. Le fait est que ces
derniers mots sont très sérieux, trop peut-être ... Finissons
gentiment par une devinette. Quel est, mon cher Glucks-
mann, l'auteur de cette phrase, qui tant confirme ma
réinterprétation de vos maîtres en mon petit jeu du diable,
et qui, bien mieux, plus simplement, plus humainement
que Kant, donne en nous le moteur et le ressort suffisant
de toute métaphysique, passée, future, présente - en
s'accusant de tout lui-même, sinon lui seul :
« Nous avons commencé à philosopher par orgueil, et nous
avons perdu notre innocence » ?
Un choc à l'arrivée
« Nous avons commencé à philosopher par orgueil, et nous
avons perdu   » est<leJ1chte':°') -
Quel aveu ! Et les termes en sont explicrtement emprun-
tés à la Genèse !
1
Pour ma part, je pourrais presque arrêter là ce chapitre,
mais voici à présent un autre aveu effrayant, qui tous les
deux, Glucksmann, peut nous combler d'aise, si j'ose dire.
« Mon orgueil est de payer ma place dans le genre humain
par des actes, de faire que mon existence soit de conséquence
éternelle pour l'humanité et le monde de l'esprit. »
Et un troisième texte, qui complète le précédent, non
sans une générosité incroyable envers cette espèce
humaine qu'il eµtend marquer éternellement :
« Voilà l'homme. Voilà ce qu'est celui qui peut se dire" Ë.
suis homme ". Ne devrait-il pas fléchir religieusement le genou
devant lui-même, trembler et balbutier devant sa propre
majesté?»
Mais voici la synthèse de cette « Gloire » enfin advenue
à tout homme et de la gloire fichtéenne en particulier :
« Plus on est homme, plus profondément et largement on agit

J'avoue qu'à première lecture de ce texte, mes yeux
115
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
distraits - ou chrétiens - avaient lu : « on agit pour
l'homme».
Mais non, c'était bien : « sur l'homme ». Et cela s'expli-
que. Tous les hommes ne font qu'un, certes. Mais ils ne
seraient égaux qui si l' « humanité » était égale en tout
homme. Or il n'en est rien. Certains seulement portent son
« sceau véritable » et « le genre humain les reconnaît». Tel
est « l'homme supérieur » - le voilà déjà, ô incrédules qui
ne l'attendiez qu'à Nietzsche!-, l'homme supérieur, dit
Fichte, autour duquel les autres font cercle, inégalement
éloignés du centre selon la« profondeur de leur humanité».
Et lui - changement de métaphore - « attire puissamment
son époque sur un degré supérieur de l'humanité », laquelle -
nouvelle image - « jette un regard par-dessus son épaule et
s'étonne du fossé qu'elle a franchi d'un bond», cependant que
notre surhomme - ultime vision - « arrache de ses bras de
géant les pages du calendrier de l'espèce humaine».
Mais, comme s'il était temps d'en venir à une certaine
sobriété, Fichte ajoute un mot - sans doute le fin mot :
« Purement et simplement, l'homme existe par soi. »
Vraiment, on se demande si l'on rêve ou si l'on est fou
soi-même, à lire ces choses. Elles ont donc pu être écrites
et, semble-t-il, avec une sorte de naturel. Oui, nous
sommes, Glucksmann, amèrement comblés tous les deux,
vous par cette« existence de conséquence éternelle», moi, en
plus, par cet homme s'adorant lui-même en tant que Dieu.
Je n'aurais pas osé imaginer cette ingénuité, ni cette
substitution de l'homme au Christ dans le « Voilà
l'homme» - ecce homo-, cette confirmation par trompet-
tes que le « eritis sicut Deus » du Serpent est accompli ...
L'homme existe déjà par soi ...
116
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Ces textes-là, qui ne sont pas des inédits, pourquoi n'a-
t-on pas voulu les lire et les dire?
Craint-on que nous y reconnaissions le fond de notre
pensée commune ?
Car ils le sont. Récapitulons en effet :
1 Tous les hommes sont des Dieux.
2. Par quoi? Par la Raison ou Pensée.
3. Donc, celui qui le pense pour eux est Dieu des
Dieux.
Voilà. Et voilà même l'unité de nos maîtres jusqu'à
Nietzsche ...
*
J'avais envisagé de me taire sur Fichte, qui est moins
important, qui, dans l'ensemble, a échoué. Mais c'est
peut-être de ses échecs que proviennent la plupart de ses
  si précieux-touchants, d'une certaine manière, et
est émouvant, par ses humeurs, ses
colères, ses désespoirs, ses foucades, et surtout par le fait
que son combat intérieur - voisin de la fameuse neuras-
thénie de Hegel ? -, combat contre lui-même ou contre
( l' Ange, que sais-je, dura toute sa vie. Sa neurasthénie à lui
1 eut des rechutes perpétuelles. En 1868, il fut même sôigne
\
pour- ;- c' est la prelliière fols que fe
vois employé ce mot si contemporain.
Sont-ce les échecs qui entraînent ses rechutes - tant il
est vrai que le succès et sa griserie peuvent endormir
l'homme - ou ne viennent-ils pas, au contraire, d'une
bonne volonté persistante qui lui ferait plus ou moins
affronter ses contradictions au lieu de s'en détourner, de
s'en divertir? Pour être honnête, pour lui rendre le plus
possible justice, je dois répéter et compléter ma première
117
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
citation, car la phrase qui la précède vise Kant, et la phrase
qui la suit nous offre une conclusion bouleversante.
« Le premier qui a soulevé une question sur l'existence de
Dieu a brisé les limites; a ébranlé l'humanité en ses piliers les
plus profonds et l'a jetée dans un conflit avec elle-même, conflit
qui n'est pas encore terminé et ne peut l'être que par une
marche audacie_use jusqu'au point suprême où l'on voit s'urnr
le spéculatif et le pratique. Nous avons commencé à philoso-
pher par orgueil, êï nÔUs avons perdu notre innocence. Nous
avons vu notre nudité et depuis lors ce nous_est   de
philosopher pour nous Saüver . »
NÔtons au passage èétte nudité, biblique ... Mais par là,
surtout, Fichte ne nous livre-t-il pas la clef de son mal, et
même la raison pour laquelle ce mal fut comme il devait
être : sans issue? ... Ne fut-ce pas Fichte aussi, et non
seulement l'Humanité, qui fut,
ses_ le!_!>lus__profonds et jeté dans un conflit avec soi-
même, qui n'est pas encore terminé » ? Car il ne fut jamais
terminé, chez lui, ce conflit. Il y a là, voilée, une lumière
de psychologie existentielle, à demi mystique - je pour-
rais dire théologique, si je n'avais pour la théologie tant de
haine -, que j'exprimerai ainsi : faute de conversion, de
j
retournement radical, sentant le besoin du saTut;On tente
cfe se sauver par cela qui nous a perdus, et ainsi de suite,
croyant que c'était pur et voulant sans fin le purifier : ainsi
vont les « retours aux sources », fuite en avant, ou en
rond, assurément noble mais sans fSSue, et qui permettrait
\ de définir, si j'en crois Foucault, le circuit de toute
t
} névrose : (( cohérence absurde qui appro"fendit, en se dével-;;j,-
p;;;u; la contradiction qu'elle prétend surmonter » (et encore :
« Le compromis, loin d'être une solution, est en dernier ressort
un app;ofondissement du conflit; la maladie se déroule dans le
118
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
style d'un cercle vicieux»). De même vous signalais-je
naguère, Glucksmann, les recours de mes camarades
révoltés aux principes premiers de l'humanisme dont ils
contestent les conséquences, qu'ils baptisent déviations, se
ressourçant ainsi au poison de la source : là encore, hélas,
bientôt et indéfi.Ïiiment névrotique... Mais, du
moins, chez Fichte, ce conflit à la solution circulaire serait
une répétition perturbée de la lutte avec 1' Ange qui donc,
en un sens, continue. Et c'est pourquoi Vai dit, faute d'un
autre mot : « noble». La «guérison » de Hegel pourrait
l'être moins. - ·- - - - -
Ce cercle est-il d'enfer? Oui et non. C'est moins la
damnation que la .malédiction, au sens large ... Et pour-
tant, cher Glucksmann, juste un instant après avoir écrit
ces deux lignes, je vous retrouve sur l'écran de télévision
où je crois vous entendre dire, l'air triste et las : « Nous
sommes damnés ... » Me suis-je influencé moi-même ? Si
vous l'aviez dit à la lettre, ce serait trop. Façon de parler,
sans doute ... J'ai dû mal entendre ...
C'est pourquoi, en tout cas, le système de     est
manqué, perpétuellement rajusté et toujours mal, proba-
blement au prix de sa souffrance propre. Considérons
encore, en effet, le dernier texte cité, si riche. Kant, dit-il,
« a ébranlé l'humanité en ses piliers les plus profonds »avec sa
« question sur l'existence de Dieu». Notons que cette
« question » sur son existence n'est en fait que la réfutation
de toutes ses preuves possibles et ne conclut nulleîïi:eïrt à
l;-iÎiexistence divine, à l'atliéisme, mais au contraire au
fondement de la foi quand elle est là ... Or Fichte n'y songe
pas un instant ! Ce_ devait être dans la mentalité de ce
tem:ps qu'un Dieu-spéculatif fût la cÏé absolue de PhOD:înîe
etdu monde. De lliême, un peu plus tard; HèinrichHeine
- - -- -- --
119
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
oppose aux Français, qui n'ont tué qy.e leur roi, les
- --- -- -
Allemands qui, avec Kat!h. ont tué Dieu ! Comme si Kant
avait tué Dieu Ï Mais voilà qui confrrme qu'il tout
ce_   des certitu<!.es intellectuelles, que l'ouverture
kantienne à la foi - si précieuse pour moi - était restée à
son époque lettre morte, comme en partie elle le fut ou le
devint chez Kant même, bref qui la /Raison avait alors
envahi toute la vie, et qu'il n'y av:ait plus en _!_a.!_lt que
telle qui pût se dire, qui osât se vivre peut-être. C'est
hallucinant, mais ce dut bien être ainsi. Tels sont les effets
d'une « culture». Et dès lors on voit mieux en quoi
consiste le« salut» de Fichte,-qu'il sache ou non : son but,
« ce point suprême où l'on voit s'unir le spéculatif et le
pratique», c'est très exactement la place de Dieu devenue
vide. Même si on ne veut pas le remplacer dans la vie, d3ns
la pensée on y est réduit. Voilà l'infernal. Et Fichte sent
sourdement lui-même que « cette marche audacieuse» est
désespérée. C'est, aux deux sens du mot, une solution
extrême .. .
Pourtant, il y avait là une très grande idée, que j'ai un
peu creusée avec mon maître Nabert quand j'étais un
kantien fidèle, car elle me semblait dépasser Kant dans son
propre sens. Pour Fichte, la raison pure, non contente
d'être« pratique par elle-même», est premièrement pratique.
C'est l'écart entre l'absolu et le relatif en nous, c'est la
distance de soi à soi révélée par notre devoir ou notrê
destination, bref notre autotranscendance humaine, qui
nous ouvre la conscience et le champ de la connaissance
même ... L'homme penserait parce qu'il est appelé à ... ,
parce qu'il doit . . . C'est très beau, ce monde qui serait
notre insuffisance, que nous créerions en quelque sorte par
défaut ... Mais ce dut être trop haut, et pour l'homme, et
120
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pour lui, Fichte. Il ne s'y tint pas. Il recula, intellectuelle-
ment Q!LSpirituelleme.nt, devant l'inexplicable  
déchéance ou l'imposture de sa propre Toute-Puissance.
Ce point suprême où s'unissent le spéculatif et le pratique
fut bientôt ré-occupé par Dieu, ce Dieu que le philosophe
ne peut plus désormais joindre que par le connaître; et le
spéculatif reprend tout le primat ... Ne soyons pas surpris,
dès lors, de voir bientôt basculer Fichte à la « solution
extrême » opposée, avec cette affirmation terrifiante : « Le
savoir n'est peut-être malgré tout que Dieu lui-même, car rien
n'existe Dieu»! La foi n'en dit et n'en demande pas
tant ! Mais plus de Foi, justement. Pour elle, il aurait fallu
renoncer à philosopher. Il ne pouvait plus. C'est l'antino-
mie absolue, l'antinomie des antinomies, hélas vécue . . .
*
Antinomie absolue, vécue . ..
Antinomie que j'ai cru montrer, déjà, ou du moms
vaguement indiquer, sans issue . ..
du Système .. .
Dès lÔrs, jecominence à me poser quelques questions
simples: .
Est-ce que ce ne seraient pas les difficultés existentielles
sans issue qui seraient à la source de l'échec du système?
- -- --·- ,
Est-ce qu'il n'y avait pas, en effet, pour Fichte le
philosophe, un moyen de résoudre, ou du moins d'arran-
ger ces difficultés existentielles en les éludant dans le
compromis d'un système - tel Hegel, on verra ... ?
Est-ce que ce n'est pas, en quelque sorte, la loyauté, la
vérité de sa lutte interne, le refus des arrangements et
compromis trop faciles, qui à la fois auraient aggravé la
lutte existentielle et fait éch9uer le système ?
-  
121
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Et quelle serait la cause de ce grand conflit avec soi-
même, qui a gâché sa pensée, sinon, justement, la
contradiction majeure, et insoluble, entre « la philosophie
qui fait perdre l'innocence » et « la de
pour se sauver » ?
Contradiction suprême au cœur de son personnage et de
la pensée humaine ...
*
A ces questions je n'ai ni le temps ni la compétence de
  J'avoue que je n'ai pas assez fréquenté Fichte: ..
Je me contenterai donc de quelques indications descripti-
ves, à peine orientées - si je puis timidement me
permettre-, et de nombreux textes, bref de jalons pour
une étude ultérieure qui déjà me passionne.
Un point déjà : en vertu de mon idée arrêtée - sans
dQute trop vite arrêtée -, je me sens en décalage avec les
commentateurs les plus qualifiés de Fichte.
En effet, plus ils l'aiment, plus ils veulent l'unifier, au
moins dans son œuvre et son système. Et plus ils le
détestent, plus ils nous le montrent incohéreat. Ainsi,
pour M. Lauth, il n'y aurait qu'un Fichte. Pour M. Ri-
vaud, une dizaine ...
Pour ma part, en vertu des raisons que je viens de dire,
il m'apparaît déjà que c'est son incohérence que j'aime.
*
Intellectuellement, rien ne s'opposait, semble-t-il, à la
constitution et à la réussite de son système. M. Druet nous
en résume admirablement l'origine, les intentions, le
prenuer programme :
« Fichte entre en philosophie poussé par le besoin d'agir
122
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
durablement sur son époque, c'est-à-dire de libérer /,humanité
ou du moins de contribuer à sa libération. Dans un premier
temps, il célèbre l'événement libérateur par excellence de son
époque, la Révolution française. Mais il remarque aussitôt
qu'une véritable libération politique et morale n'est pas possible
encore, en Allemagne par exemple, faute d'une préparation
suffisante des esprits. D'autre part, il lui est clair que la
libération opérée par les révolutionnaires français est un
spasme social sans fondation philosophique authentique et ne
constitue qu'une forme de la libération. Fichte donc
convaincu de lq réflexionyur la liberté, à la fois
pour favoriser l'essor de la liberté dans 1e;-esprits (fonction
pratique) et pour situer la Révolution française à sa juste place
dans le global de libération '(fonction théorique).
C,est pourquoi il e1J1reprend une démarche de type    
que, c'est-à_-dire U1Je démarche/ondatrice radicale, qui diiit
définir l'homme comme liberté en devenir et lui donner les
moyens de se libérer ef fectlvement. » .
Mais a-t-il réussi? Je cède à présent la parole à
M. Lauth, qui nous trace une architecture parfaite du
système:
« D'après le plan idéal de Fichte, l'exposé de l'ensemble de
la Doctrine de la science est ainsi construit : un cours sur la
destination du savant conduit au seuil de la science l'homme en
train de se former. Puis une introduction à la Doctrine de la
science propose des indications sur les présupposés subjective-
ment nécessaires de la philosophie. A cette introduction fait
suite la détermination du concept de la Doctrine de la science.
Une phénoménologie transcendantale... traite, au plan de
l'expérience, des phénomènes qui seront plus tard déduits
systématiquement dans la Doctrine de la science. Suit l'exposé
du Fondement de l'ensemble de la Doctrine de la science qui
123
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
développe la structure fondamentale formelle du savoir. Le
contenu matériel est ensuite développé dans quatre disciplines
partielles, Doctrine de la Nature, Doctrine du Droit, Doc-
trine de la Morale et Doctrine de la Religion ... L'ensemble
trouve alors son achèvement dans la Doctrine de la science
supérieure qui explique le rapport du phénomène absolu à
/'Absolu. »
Cela se tient à merveille. « Tour de force», commente
Druet, qui donne son accord presque total, en repérant
seulement dans l'œuvre une «fracture longitudinale, inca-
pable de contenir l'élan d'une philosophie politique qui était,
peut-être, encore plus originelle ». De fait, ajoute-t-il, on
constate que sa métaphysique du droit suit les péripéties
de l'histoire   etdes soucis qu'elle lui
inspire. Mais dans la mesure où, pour des raisons de
cohérence, il doit - ou devrait - déduire la métaphysi-
que du droit d'une métaphysique générale, c'est sa
métaphysique générale elle-même qui se transformera -
assez subrepticement, même pour lui - sous l'effet de sa
longue hantise politique, de sa lecture des événements
successifs et de son ambition persistante.
Acceptons provisoirement ce cadre, et, puisqu'il y est
tellement question de politique, lisons les textes successifs
de Fichte sur le problème qui nous occupe, celui de la
liberté - où il serait un maître penseur par excellence ...
Peut-être les contradictions qui s'y feront jour nous
mettront-elles bientôt en légère alerte sur le conflit existen-
tiel propre à Fichte. Et nous essaierons alors de voir si elles
en sont la cause, ou l'effet.
Si elles étaient l'effet il y aurait plus et mieux, en Fichte,
qu'un maître penseur ordinaire, si j'ose dire... Plus
émouvant. Plus près du salut, en tout cas .. .
124
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
*
1. Liberté : « Mon système est le premier système de la
liberté. Mon système, dans son premier théprème, pose
l'homme en essence autonome ... La liberté est l'absolu. La
liberté est la vérité. »
2. Ce thème lui vient uniquement et entièrement de la
Révolution française. « Mon système est né durant les années
où, par la force extérieure, la France emportait la liberté
politique de haute lutte, il est né à travers un combat intérieur
contre moi-même et contre tous les préjugés enracinés en moi.
Et non sans que cette nation y ait contribué! Sa valeur était ce
qui m'appelait encore plus et développait en moi cette
énergie; en même temps, me venaient comme récompense les
premiers signes et pressentiments de ce système. De telle sorte
que mon système appartient déjà d'une certaine manière à cette
nation. »
Que c'est net ! Et, ici encore, ce« combat intérieur »dont
il semble être - pour sa gloire auprès de moi -
spécialiste ! ...
3. Et voici maintenant l'union de la Révolution fran-
çaise et de sa pensée, phrase célèbre que vous citez :
« De même que cette nation délivra l'humanf té ges chaînes
matérielles, mon système la délivra du joug de(la chose en  
des influences extérieures, et ses premiers principes font de
l'homme un être autonome. La Doctrine de la Science est née
durant les années où la nation française faisait, à force
d'énergie, triompher la liberté politique( ... ) Je dois à la valeur
de la nation française d'avoir été soulevé encore plus haut. .. »
Et c'est ainsi que la philosophie en général devient
« science de la science », c'est-à-dire « une science qui,
s'appuyant sur le principe absolu de tout savoir, immédiate-
125
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ment certain par lui-même, pourrait démontrer les théorèmes
fondamentaux qui servent de point de départ aux sciences
particulières ... Ce principe sera le moi». Ainsi présente-t-il,
dans une sorte de« prospectus publicitaire», son prochain
cours à ses étudiants d'léna. Ce n'est pas peu, on le voit ...
Kant est loin, très loin ... Et pourtant il vivait encore, j'y
songe ... Déjà, fl.!ose en soi, on sait tout. Bientôt, on
pourra même la rétablir sans risque : on aura trouvé le
moyen de savoir tout d'elle. Dès lors, quelle bassesse chez
tous ceux qui ne savent pas : les hommes, le commun des
hommes!
Car maintenant, voici ce que devient cette «liberté».
Nous retrouvons, Glucksmann, votre mécanisme implaca-
ble. Dans l'embarras du choix, je cite presque au hasard :
« La dignité de la liberté doit s'élever de bas en haut; mais
rat ranchissement 1K__pe.ut.     de haut en
bas. » Et encore : « Il ny a pas de droit naturel, c'est-à-dire
que lC!_ de droit !l'est pas pQssible entre des

si
ce n'est dans un être commun et sous des lois positives ... L'Etat
lui-même devient l'état de nature de l'homme. » Et bientôt :
« La liberté_de l'être_   _auc!_n droit de
elle doit être réprimée là où elle se manifeste. »
Le peuple reste souverain, certes, mais : « Le peuple, on
sait, ou parle ou agit pour lui-même, c'est-à-dire, puisqu'il dit
le contraire de ce qu'il veut, contre lui-même. »
Et voici déjà une première synthèse où se retrouvent
liberté, fu_t, ambition de Fichte sur l'humanité entière :
« Celui qui en connaît la nécessité et en possède la force a non
seulement le droit, mais aussi le devoir sacré de forcer les
hommes à adopter une Constitution conforme au droit, de les
soumettre au droit par la for ce. Si les circonstances le veulent,
un particulier peut procéder de la sorte pour l'humanité
126
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
entière, car les hommes n'ont contre lui aucun droit et aucune
liberté d'accomplir ce qui est contraire au droit. »
« Un seul» - qui? - se soumet« l'humanité entière»!
Et bientôt vient la « collectivisation » des fins morales, et
la constitution de l'humanité, du genre humain en « réalité
ontologiquement première par rapport à l'individu»!... Eh
oui, à cela devait aboutir le concept d'homme, le concept
émancipateur par excellence, et très vite. Je reviendrai là-
dessus. L'État, poursuit Fichte, sera « garant des fins de
l'espèce », au titre de « forme de la nation »,et il n'y en aura
pas d'autre. « Dans l'État absolu, il ny a pas de fin
individuelle juste. » Dès lors, nouveau progrès : « La
nécessité légitime toute violation du droit. » Dès lors, rude
alliance de termes : « La liberté naturelle est factice. »
Enfin, dans ses meilleurs moments, ou les plus embar-
rassés, Fichte remet le despotisme libérateur à Dieu
même:
« Ainsi, le problème de constituer le droit- qui vient d'être
ramené au   de confier le commandement de la nation
au citoyen le plus juste de son temps et de sa nation -,
problème ne peu! par la liberté_ humaine. donc
q!'estion ui concerne le gouvernement 4jy_in du mo'!_de.
Mais, dira-t-on, de la solution de ce problème dépend
( absolument la justice dans l'État! C'est pourquoi celle-ci est
\ aussi urL problème qui regarde le gouvernement divin du
monde.» -
-Étrange raisonnement, entre ce « donc», ce « mais » et
ce « c'est pourquoi », en passant par ce « dira-t-on » !.. .
Quant à l'éducation de la liberté, vers la liberté, elle était
d'abord« éducation réciproque», pour devenir bientôt une
« dictat'.!_re Qe qui? De l'État, des gouver-
nants, des « éphores » au-dessus de l'Etat, de Dieu lui-
127
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
mj!!ie à ses heures. La solution désormais la plus libérale
est le « despote du droit», un « savant» qui aura été
reconnu par la « république de ses confrères comme le meilleur
professeur». Il ne manquait plus que les profes;m:gau
! On attendait !.. . Îci -Télicitons-nous des
ingénuités de Fichte- _: Ïe maître penseur, Glucksmann,
s'avoue et se reconnaît par avance dans la définition que
vous en donnez. Il emplit de réalité votre concept. IJ  
explic.ite@ent sa candidature à votre livre ...
que ces
comme un « stade à l'instauration du droit»,
... ---- --- -- -----
mais en 1813 comme les «principes d'un régime réel
idéalement conforme au droit» : on va de Terreur humaine
à Terreur divine, d'une terreur l'autre. Contrairement à
Hegel, Fichte saute le stade-intermédiaire de Napoléon,
« l'homme sans nom », contre lequel il réveille l' AiiemagIÎè,
donne evidemment, dans sa pensée toujours totale,
le pangermanisme. Aussi vrai que l' Anstoss, l'impulsion
originelle, est donnée à Fichte par Te I>euPîe
....- -- -
allemand, avant d'avoir fait quoi que ce soit, est Urvolk,
peuQle fondamental ! La Révolution française a échoué ;
âu- Pius- elle fut une aube. L'Allemagne prendra le
flambeau à la France, mais pour faire uri' phare, le
Sc>kil lui-même : « Celui qui vit et agit dans l'État prussien
voudra et fera en sorte que le caractère national allemand se
manifeste d'abord et de la manière la plus parfaite possibiè
dans cet État : que, de là, il s'étende à toutes les souches
alleman es apparentées et à partir de là seulement... à
l'humanité entière. »
« A partir de là seulement » •••
*
128
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Nous sommes donc, en effet, selon votre schéma,
Glucksmann, partis de la liberté illimitée pour aboutir au
:- despotisme illimité ....
Mais, pour finir, eest Dieu entre les mains duquel
- ----- - -
Fjchte abaEdonne ce despotism.e - dont Il ne voudrait
sûrement pas ...
Pourquoi cela? Est-ce explicable ou insondable?
Serait-ce que Fichte aurait cessé d'en vouloir, de ce
despotisme, pour lui-même? Est-ce que sa vie profonde,
en un grand changement, aurait soudain pénetré et
disloqué sa philosophie?
Je ne vois pas pour l'instant d'autre hypothèse. Tout se
passe comme si Fichte, apparemment seul entre les
maîtres penseurs, avait « réalisé » et pour lors cessé de
vouloir ce qu'il pensait; comme si, refusant soudain les
conséquences sans avoir le courage ou sans avoir l'idée -
plutôt sans avoir l'idée - de remettre en question les tout
premiers principes, il   à-jan"ïais, tragiqÙement; et
dan;-;-aoctÏ-ine et dans sa vie.
Allons un peu plus loin : si cette poJ..iti_que
entre les mains de Dieu était moins l'expédient d'un
déê(;Uragement inteiïëënÎel qu'une conversi2n - manquée,
bien sûr, mais pourquoi? ... Parce qu'elle était impossible,
ou plus exactement parce qu'il se l'était lui-même rendue
impossible ... Oui, une conversion s'exprimant comme elle
pourrait, et elle ne le pourrait pas ... Et- avançons encore
- une conversion bloquée parce que Dieu même était
- -
bloqué ...
D'un mot, si sa rupture initiale avec Kant sur la
question de la chose en soi avait non seulement éliminé
Dieu - comme alors il l'entendait - mais exclu toute
129
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
possibilité d'y revenir, comme il n'aurait pu s'y attendre,
et ne s'y attendait pas, et ne l'a jamais su peut-être? ...
*
Fichte, au début, semble maintenir Dieu comme un
« idéal du moi», tout en niant son existence actuelle, et en
cela d'aucuns le trouvent kantien ... Oui, Dieu, à la fin de
la Critique, est en effet uiî«TtUal régulateur». Mais dans
les postulats de la Raison Pratique, Kant, s'il ne fait
qu'exiger l'existence de Dieu, l'exige actuelle. Au reste le
statut de cet « idéal régulateur » demeurait imprécis et
faible, victime lui-même du statut ambigu et finalement
arQhraire _de la Raison opposée ~ !'Entendement. Et de
toute façon il ne faut pas se cacher que Dieu comme idéal
de l'homme, c'est, qu'on le veuille ou non, l'athéisme. Ce
n'est pas seulement que cet «idéal» soit critiquement
infondé - chez Kant et Fichte l'homme est suffisamment
au-dessus du monde pourqU'un (( idéal )) divin au-dessus
de lui n'ait aucun sens, sauf si Dieu existe, ce que nie
Fichte-, ce n'est pas seulement que cet« idéal» ne peut
manquer d'être réduit au rang d'illusion par toute critique
ultérieure - chez Jean-Paul Sartre aussi, Dieu est un
idéal, « l'impossible idéal d e ~   l'en soi pgjj.r soi » "-, c'est
surtout, c'est uniquement que Si ïa-Critiquë a un sens et
une rigueur - j'ose pousser là plus loin que Kant-, Dieu
ne peut qu'exister. Ce n'est pas la preuve ontologique, c'est
le contraire. /. /1 ,,Ir c r ~ / 1 p,- ,,....., ~ ...
*
Il est vrai qu'entre 1798 et 1800, Fichte renie sa
première Doctrine de la Science et publie la Destination de
l'Homme, où il restaure expressément l'existence actuelle
130
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
de !'Absolu, ainsi que le monde intelligible ou« royaume
indivisible des esprits » auquel nous travaillons dans r espace
et le temps, mais qui est réel dès   «La vie
présente n'est par rapport à la vie future qu'un acte de foi. »
Dieu est « la source première de ce monde spirituel et de mon
être». Le moi qui naguère étâiten fait l'abSOIU, même fini
- par l'intersubjectivité -, devient second et dérive de sa
source infinie, qui assure même sa communication les
autres sujets. C'est écrit en toutes lettres.
-- -
Fort beau. Mais, d'une part, nous pouvons, nous
devons, hélas, soupçonner un peu l'absolue sincérité de
cette modification radicale, car c'est un peu avant que
Fichte avait été accusé d'athéisme, avait failli p_erdre sa
1
chaire, tout son crédit et, une fois de plus, sa santé
psychique et morale. Mais peu importe, au fond. Le plus
grave, c'est que cette seconde Doctrine de la Science,
« puisqu'elle ne dépasse jamais le savoir, ne peut partir de
l'absolu, mais doit partir du savoir absolu», lequel devient
bientôt savoir « d'un être absolu pour soi qui s'analyse lui-
même », et l'inqividu, lui, devient un accident du savoirèn
soi e..!_eour soi. Et, plus tard encore, en 1810, «
existe ». Le savoir est « la suite immédiate de son être », et il
-être rejoint par le savoii humain: mais Sê manifeste
par lui. « Le schème de Dieu se manifeste par le savoir réel. »
Dieu, donc, n'est retrouvé que par une métaphysique
éperdue, d'abord et toujours spéculative, malgré d'appà-
rentes modifications ultérieures : plus tard, en effet, Dieu
sera présenté comme un « absolu incompréhensible qui
anéantit le concept» et en qui nous pouvons vivre. Mais que
nous donne-t-il? Le salut? Non, « le savoir », dans la
« pensée pure»! Lisons l'initiation à la vie bienheureuse.
Des cinq étapes, « présentes de toute éternité dans ï'ûiùïl de
131
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'existence divine », la est la religion « où_ se
m'!nifeste l'essence intime de Dieu », mais l'ul!irne est la
« Science .», qui « dépasse, anéantit et se subordonne » la
religion, qui n'a donné d'elle qu'un « aperçu » !.. . Et
  «à titre de déterminations
nécessaires de la conscience une», que sont-elles au bout du
compte ? « Des manières de   le monde » !.. .
Et revoilà la « conception »'et le « monde » ! Rien à faire
-
décidément ! Plus fort que lui, que tous et que tout !
Irrésistible vent de l'époque tournant sans fin sous le
couvercle fermé de l'horizon! A"°U-bout de tout au monde
  continuité pleine on ne retrouve
que le Savoir par lequel on ne peut ni ne doit espérer être
que tout au monde !.. . Et si ce n'est d'une manière, c'est
d'une autre : plus de choix qu'entre les cercles ...
*
Ici nous accédons enfin à la lumière, du moins dans ma
timide hypothèse.
Dans la mesure où Fichte rétablit Dieu en un système
où l'homme existe par soi, sa suréminence sur l'homme,
ne pouvant être d'absolu dans l'existence ni même d'un
rang d'existence, ne peut être que celle d'un infini degré
du Savoir. Dès lors l,!l recherche la sincère 4e ne
pourra plus être que celle d'un savoir supérieur et
n'arrivera pas à se reconnaître comme foi. Et Fichte le
savait par instants, et l'a dit lui-même, que « le savoir
anéantirait la foi en l'absorbant! ».
L'attitude fichtéenne - au sens total du mot attitude :
penser et être - est donc insoluble et invivable. Il n'y
avait qu'une seule issue : accepter l'anéantissement dela
foi en s'installant d'emblée, avec un orgueil inouï, dan&J,e
132
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
savoir divin, pour en déduire ensuite les étapes humainès.
Et ce sera Hegel. Mais pour Fichte, cela reste une
imposture, qui l'a tenté, à quoi il s'est toujours finalement
r refusé. Par là il se condamnait à n'être que cet « idéaliste
\ subjectif» que Hegel opposait à « l'idéalisme objectif» de
'- Schelling pour tous les deux les renvoyer dos à dos et les
J dépasser dans « l'idéâllsme absolu ·;> - - ou de -1,
que   et fucârne. Fichte accepta l'échec
incessant pat; refus de l'imposture suprême. ll_!efusa au
fond de lui-même d'être Hegel et le paya dans sa vie
- --- - -
terrestre ...
Mais tout ne pouvait-il s'arranger dans la mesure où
Fichte renonce à l'existence par soi de l'homme, ne lui
accordant plus d'être que dérivé et accidentel? Nullement.
Pourquoi? Parce que Fichte reste, à bon droit selon moi,
un philosophe de la liberté humaine, et que le !apQ_ort
entre l'homme et Dieu posés comme éléments à part soi
d'un système ne peut être que de dépendance et d'aliéna-
tion - à quoi justement il se refuse ... Il ne lui reste donc,
une fois de plus, qu'à réserver la supé: iorité divine au
domaine du savoir, et ainsi tout revient au même : il n'a
fait que changer de cercle. Et la Foi entrevue ou plutôt vue
du dehors, comme e_!ltre _ <:!_eux_ êtres donnés,
l'homme et Dieu, qui préèxisteraient à leur lien, se dilue et
s'anéantit en Science, ne pouvant ni fonder ni permettre ni
même jamais rejoindre l'expérience la plus sincère : telle
serait la malédiction fichtéenne ...
A moins, bien sûr, d'abandonner même la liberté
humaine, comme il le fera de guerre lasse et en désespoir
de cause, que dis-je, en désespoir pur et simple-:::-Mais
aïorS:-c'est Dieu même qui refüse de se reconnaître en ce
despote et récuse une telle foi : malédiction encore aggra-
133
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vée ... D'où une grande leçon, que nous pouvons mainte-
nant tirer, ou plutôt que nous n'avons cessé d'éprouver, au
moins sourdement, tout au long de cette tâtonnante
recherche. C'est que le rapport de foi entre Dieu et
l'hom!!le ne peut être qu'intime, plus qu'illtime,IDYsté-
rieux et libérant. Dieu et moi ne pouvons être ni un, ni
deux, surtout pas deux. On ne sortira pas del' « intimior
intimo »de saint Augustin, ni du« Tu étais en moi èt j'étais
hors de. moi ». Kant ne l'a pas pensé, ce rapport, sinon en
ses conditions négatives. Mais dès sa rupture initiale avec
Kant, Fichte faisait sauter à la fois tous les moyens de le
penser et de le vivre.
Lui, au moins, en souffrit. A la limite il ne put ni penser
ni vivre... Pis : après lui, qui croire ? Partout où
s'exercera l'influence des F9iffiolira dans la
pensée, ou s'en exclura elle-même, si elle est vivante,
rester vivant.e. Mais alors, prise dans son temps et sa
cülture,- elle n'aura même plus sa mystérieuse lumière
pr<?p!.e : il lui -re;tera la protestation
facilement et dédaigneusement de« fidéiste», ou le repli
sur l'instiJ:!:lt:ion _et le <.!_ogm._e d'autant plus autoritaire- què
réfutable ... Le cas inextricable de Fichte, si je l'ai quelque
peu débroussaillé, me permet de saisir en son principe-
j'entends en son commencement et sa source - ce que
j'ose appeler la grande Ombre des Lumières, peut-être
l'extinction de   qui
seule et secrètement pourr3.it animer toutes les aut!es.::
Mais on ne le savait pas, on ne pouvait le savoir, on
s'interdisait de le savoir : c'est aujourd'hui seulement,
devant l'expérience de ces deux siècles, qu'on s'en doute ...
Est-ce trop dire? En tout cas,daïis toute la philosophie
qui va suivre, on ne peut plus rendre compte de ce
134
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dilemme vécu qui se passe chez les hommes et les divise,
chacun d'entre eux ou entre eux : croire.,.. ou ne pas croire.
Or, pour Dieu, tout est là. Et pour notre vie aussi. On
l'oubliera, on le recouvrira, on l'ensevelira, ce dilemme.
Seul Kierkegaard criera en vain son : « Ou bien... ou
bien ... », seul en cinquante ans! La « Religion » admise
la philosophie deviendra une vaste hypocrisie concep-
un savoir-dont personne au monde ne voudra, ni le
croyant ni l'incroyant, ni peut-être le philosophe qui
l'énonce. Et c'est presque au soulagement général qu'elle
tombera - si même on s'en aperçoit ...
Le comble de l'astuce sera de faire croire que cette
  dont on ne peut rendre compte, n'est
pas. Et, en même temps, contrairement à la vieille
métaphysique (Descartes : « Il faut faire trois semaines de
philosophie dans sa vie pour s'assurer des fondements et bien
vJE!e ensuite»), on ne laissera plus à chaque homme un
choix, une aventure, une destination singulière hors de la
  car épousant l'histoire et l'action elle
est devenue tout l'air du temps et passe forcément pour
et totale. -La politique est bien devenue le Destin,
le destin de l'homme, donc de chaque homme, épouvanta-
ble sophisme mais invincible. Et c est la philosophie qui
aura fait cela aux hommes : les livrer tous au destin, ôter à
chacun son choix, baptisant le tout, bien sûr, liberté, par
un vaste « ni vu ni connu » et cependant en plein jour, et
dans le consentement et général, longtemps,
longtemps.-.. - -- -· -- --- - -
Ou du moins dans la connivence, nos âmes n'étant pas
tellement fâchées de se voir offrir des sublimités collectives
pour abdiquer en toute bonne conscience la charge terrible
piège
135
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
voudra, mais piège dont la victime n'est pas tout à fait
innocente ... Disons, en pesant chaque mot, qu'elle s'y est
prise ... Le diable ne nous ravit pas notre âme. Il nous en
soulage. Il s'apitoie sur les soupirs qui lui échappent et les
relance jusqu'à ce qu'elle s'y exhale ... Peut-être même, en
cette induction mutuelle, n'a-t-il pas induit le premier ...
*
Peut-être trouverez-vous, Glucksmann, que j'insiste
décidément trop sur cette foi qui, permise par la philoso-
phie critique, n'habite justement que ses marges ou ses
vides - et de mon propre aveu disparaîtra assez vite, en
tant que telle, de l'œuvre même de Kant ... Mais si, comme
je viens de le confirmer encore, toute la liberté, toutes les
------
libertés, entrant dans les systèmes, et
finissent en despotisme, il me faut bien, et à vous aussi
peut:être, -trouver, appréhender, êlevmer, dans l'homme,
u_g PQint, ffti:.il mystérieui et hors du monde - et il le faut,
hors dii monde,   resfecie-plus ri;n au monde ! -,
un point, dis-je, qui résiste, qui tienne quand tout le reste
s'en va, ou qui puisse tenir retenir, éventuellement
rattraper le reste. Je l'appellè"Ia Foi. Et si vous m'opposez
que je viens de montrer qu'ell; disparaît la première, nous
laissant pieds et poings liés à tous les systèmes, je réponds
qu'il faut_ bien qu'elle soit toujours là, d'une certaine
manière, pour qu'aujourd'hui nous désespérions en m des
systèmes, pour que nous prenions enfin le parti d'en
désespérer, car ce parti, vous et moi nous l'avons pris .. .
Je   la ce sentiment fragile de notre
semblance à Dieu, qui peut bien disparaître dans ses faux-
semblants à elle, mais, on le voit, pas longtemps, et ne
peut plus guère se reconnaître et se retrouver qu'inflexi-
136
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ble, après cette alerte sinistre. Qu'est-ce qui en vous
désespère de ce monde? Qu'est-ce qui en vous refuse
d'admettre qu'il fera mieux la prochaine fois? Qu'est-ce
qui en vous a interrompu l'histoire terrestre des idéologies
en marche, lui déniant la chance et le droit de se corriger
par des combinaisons nouvelles, fussent-elles de dés? Qui
a tiré le trait des expérimentations de l'homme sur
- ---   - - - ------
l'hofl!!!!.e à partir de son idée? Qui ne veut plus payer les
mensonges des autres ? Au nom de quoi dorénavant
l'homme peut-il être sans prix, sinon de sa sainteté et de
tout ce qui s'ensuit? Je sais bien qu'il est dur d'avoir à le
sanctifier en substance pour le <lignifier en réalité, mais
que sont devenues et que pouvaient devenir ses <lignifica-
tions de principe? Irons-nous chercher d'autres« princi-
pes »?Nietzsche nous attend bientôt là-dessus, terrible, et
son rire, et les grands fous, les grands suicidés, les
(( maudits », derniers phares sublimes et pourtant dêrisoi-
conduites possibles0)ti bien plutôt impossi-
bles ... Alors, je vous en prie, Glucksmann, accordez-moi,
au long de toute la recherche qui va suivre, ni foi ni
confiance, certes, mais crédit ...
1
*
Fichte ne pouvait plus s'en remettre à Dieu que dans ses
écrits. Ce n'était plus Dieu. Ce n'était plus Fichte, ou pas
encore ... D'où ses dépressions nombreuses, aiertes indé-
chiffrées et   obséurs de l'insoluble
conflit qu'il avait annoncé lui-même pour -Phumanité
entière. Si j'ai bien deviné, tout lui fut impossible, dès lors
qu'en sa première ambition absolue il ne put demeurer
entier, dès lors qu'il refusa son aboutissement sans remet-
tre en question l'origine de son élan, son «impulsion
137
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
fondamentale», son Anstoss indivisiblement historique,
politique, métaphysique ...
Je ne suis pas loin d'un pleur sur Fichte ...
*
« Heureux fut Kant», dit-il,« à cause de son obscurité. »
Il savait le premier que Kant fut très célèbre, mais on
voit bien ce qu'il voulait dire : quelque chose comme son
humilité, sans doute ...
Kant vécut dans la pensée pure, mais, loin de prétendre
lui soumettre le sort de l'humanité, il recevait chaque jour
des artisans à sa table, et les consultait .. .
Fichte, qui était né pauvre et jusqu'à sept ans garda les
vachêS, voulut Ïe monde. La Liberté et la PenséêTciliïtes
lui offrirent la perspective de l-;Era'pire.. . -
    Pas assez, loin de là, si
l'on croit ses humeurs et ses rages, si déplaisantes ... Bien
trop, si l'on considère ses crises les plus profondes, ce
soupir attardé, selon moi déchirant, sur Phommé ' si
aimable et modestede Kœnigsberg ...
Pardon : de Kaliningrad. La tombe de Kant est en
URSS. On voit comme malgré moi j'archaïse .. .
Dès lors, en ma naïve et obscurantiste imagerie catholi-
que, je dirai que je vois notre Fichte en paradis, immédia-
tement admis, ayant expié par sa vie même .. .
Ou le choc de la chose en soi à l'arrivée, qui sait? . ..
- -----
Interlude
Et pour ce qui est du diable, le cas est assez clair. Il est
« parti trop fort », comme on dit au théâtre. Il s'est jeté
trop vite sur Fichte, d'où son échec, comme en les fabliaux
du Moyen Age où il paie sa hâte gourmande .. .
De là vient qu'avec Hegel il s'y prendra mieux, plus
prudemment - plus modestement, si j'ose dire ... Consi-
dérons en effet ceci : Fichte, le premier maître penseur,
affirme que sa vie « sera de conséquence éternelle pour
l'humanité»... Nietzsche, le dernier, dont la vie nous
présentera la même courbe, infiniment intensifiée - sans
Dieu, sans Homme, sans chaire universitaire-, Nietzs-
. - - - -
che écrit, dans une œuvre en quelque sorte testamentaire :
« Je connais le sort qui m'est réservé. Un jour, mon nom sera
associé au souvenir de quelque chose de prodigieux - à une
crise comme il n y en eut jamais sur terre, à la plus profonde
collision de consciences, à un verdict inexorablement rendu
contre tout ce qu'on avait jusqu'alors cru, réclami, sanct{/ié.
----- - - -- -
Je ne suis pas un être humain, je suis de la dynamite. »
   
Mais entre-temps, avec Hegel et Marx, le ton baisse un
peu. Hegel n'est que la totalité de la philosophie de tous les
tempS, l'esprit en lequel s'est dite enfin la totalité de
l'Êt;e : un organe, en somme . .. Quant à Marx, lui aussi Il
139
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
couronne et accomplit toute la philosophie bien sûr -
c'est devenu la moindre des choses-,-m-;is il l'achève Let
l'abolit aussitôt avec lui dans le devenir praXlstiëiUê du
.... .,
prolétariat. De plus, commè il l'achève en 1845 et que, de
-          
son propre aveu, depuis toujours aliénée par la religion,
elle fut libérée par Feuerbach en 1842, cege totalité de la
pensée humaine n'aura duré, en tout et pour tout, que
trois 3!J.S - ce qui rend le rôle de Marx, on le voit,
extraordinairement modeste.
*
"' /
Il faudra tenir compte de ces décences charmantes ...
Mais voici un nouvel aspect de la des
maîtres, ou de la progression du diable de l'un à l'autre.
Après l'échec dft à la précipitation inconsidé-
rée de sa goinfrerie, en Hegel c'est Tartuffe §'insinuant
insensiblement et invinciblement dans la maison. - -
  Nietzsche, tout à coup, il se démasque,
et dit à Dieu d'une voix tonnante, lui désignant l'homme,
leur enjeu : -
« C'est à d'en sortir, vous qui parlez en maître»!
Quel sera le dénouement - si l'on considère que la
bonne fin du Tartuffe, hélas, est moins un miracle qu'un
artifice? .. .
( t,.()
La nuit du Landsgrafenberg
Rassurez-vous, mon cher Glucksmann : en ce jeu du
Jugement où j'usurpe le rôle de Dieu le Père, ils seront
tous sati"vés, comme Faust leur ancêtre. Au besoin j'enver-
r_aj en dernière minute, en plus de la pluie de roses
blanches, ce,_! An_ge de je ne sais quelle tradition -
islamique, il me semble - pour les ré-empoigner vers le
Ciel, Fichte par sa mèche de devant, Marx par sa barbe et
Nietzsche par sa moustache. C'est donc avec Hegel, aux
cheveux rares et plats, qu'il aura le plus de pe!!lê.
Mais le plus fameux portrait de ce maître, celui qui orne
la couverture de l'excellent livre de Châtelet, m'inspire
une variation. Volontiers je ferais sortir de ses lèvres une
« bulle», comme dans les anciens concours de Cinémonde
où il fallait, d'après une image de cinéma, inventer une
situation et une réplique cocasses. J'imagine qu'à ce
dernier Jugement, Hegel est en train de comparaître.
Dleu-:-oo lê Christ, vi'ëmîent de lui offrir un long et assez
doux purgatoire, au cours duquel lui, Hegel, il appren-
drait peu à peu ce qui fut ici-bas révélé âui humbles et
caché aux sages. Et à cette sentence malicieuse et clémente
il répond :
« Bon! Puisque c'est comme ça, je vais enseigner en enfer! »
Et il y va. Regardez : il a déjà un peu détourné de Dieu
141
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
r
son regard dur et       Son corps
même commence à pivoter vers sa destination nouvelle.
Son bras droit, je le sens, serre déjà les dossiers qui lui
serviront là-bas. L'image est donc prise à l'instant même
où sa décision s'actualise. Et Dieu est sûrement bien
attrapé, dans son « substantiel immédiat » : Il ne saura donc
jamais ce qu'il est en soi et 2our soi, alors qu'il en avait,
-----
avec Hegel, la chance .. .
*
Hegel n'aura dansé qu'un seul été. Et encore, autour
d'un arbre de la liberté, et entre hommes, avec Hôlderlin
et Schelling. Il n'allait pas aux bals. Les jeunes filles
l'appelaient « le. vieux», à vingt ans. Je nëfui en fus pas
Quelle que soit philosophique où je
suis réduit à présent, j'ai bien connu, sinon les« bacchana-
les de vérité », quelquefois ces instants de méditation et
d'apparente trouvaille où le langage interne à la fois
mobilise et immobilise le corps dans un mélange d'élan et
d'extase, instants qui ne sont pas danse mais pourraient
être à son origine, être ce que la danse disperse et réunit
dans le temps.« Danser sa vie», dit Nietzsche : mais peut-
on appeler danse ses bonds sur la Promenade des Anglais,
ses gesticulations, ses marches emportées par saccades? Il
secouait plutôt, dans son corps, le logos, avant de l'émiet-
ter sur ses feuilles volantes. Et à l'inverse l'alcyon qu'il
aimait tant ne danse pas, mais plane sur place dans la
tempête dont il semble attirer et animer à la fois les lignes
de force, maître suprême .. . Laissons donc à Hegel la gloire
corporelle de son recueillement immobile de l'Être ...
Je le contemple et je n'ose l'aborder. J'ai peur, non pas
du d!ablç, 9e Hegef D'où ces images où je m'attarde:
142
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
J'ai peur d'être submergé. J'ai peur de cette part de ce
petit livre où j'entre   Nietzsche. J'ai peur
de ces géants. J'ai peur de l'Univers qu'ils pétrissent, le
nôtre. Que je me sens chétif entre ma Critique et ma
( Foi!... David, je sais ... Mais il savait au moins de Goliath
\ où les où la à
( ! Et ces thèses de leurs exégètes
extasiés, qui font la loi et que je n'ai pas toutes lues ! Faut-
il que je m'y mette? Qu'il est tard, dans ma vie brève ...
Même, là, devant moi, voici le livre de cet excellent
Châtelet qui me dédaigne ou qui me déteste, nous ayant
-- -----
recemment accusés, dans l'Observateur, Lardreau, Jambet
ramper à l'ombre de la transcendance».
Je n'ai pas très bien compris : slîa transcendance fait
où diable est ce soleil encore plus
Cette Ôptique est étrange. J'en reclens que
je dois être bien bas ...
Mais voici que je refeuillette au hasard son livre, et
tombe sur un nom qui me rassure un peu : Socrate. Je
connais un tantinet cet homme. Je lis. Châtelet nous
donne, sur l'origine de la métaphysique - origine de fait,
origine de droit -, une u;·ès belle et très hégélienne version
qu'il résume ainsi : « Contraindre l'homme à l'étiage ultime
de la parole. » Et il ajoute que tout remonte à Socrate. Il
demande : « Tout commence-t-il par le Verbe ou l'Action?»
Faux débat, « Au dibut il ny a que VWÏence et
souffrance, et l'énergie du désir et le bruit dissonant des paroles
qui tentent en vain de la fixer. » Il y a aussi la peur. Peur de
perdre sa vie. Peur de perdre sa dignité, qui pourtant n'est
pas née encore. On ne sait pas ce qu' on veut, et on en
appelle obscurément à autre chose. Tout commence peut-
être à l'instant où le violent dit : « ]'ai raison. »Alors tout
143
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
peut se pacifier peu à peu, si on lui répond, car on éprouve
bientôt, si vaguement que ce soit, un ordre, un besoin
interne, une nécessité et presque une rigueur propre au
dialogue, qui peut-être ne vient ni de l'un ni de l'autre
interlocuteur, mais s'impose entre eux sourdement : ce
doit être le fait propre ou l'essence du langage ... C'est déjà
la philosophie ... Au bout est l' Absolu de la Vérité. « Que
l'homme se reprenne une fois pour toutes et se pense comme un
animal qui n'est pas un animal, un animal ayant le langage, et
l'ampleur de son destin lui apparaîtra. »
C'est fort beau, c'est très élevé, c'est simple. Il me
semble que malgré ma reptation, en dressant ma tête j'y
accède. Mais pour m'en assurer citons encore, ne sautons
par les intermédiaires :
« Que dit le philosophe? Cela seulement qu'en dialoguant,
s'offre à l'homme, fasciné . par la violene,e et
une issue. Lorsque est établie la dérision des opinions, lorsque
rien ne subsiste plus que les débris incoordonnables d'avis
contradictoires, demeure la parole. Au creux de cette extrême
pauvreté, le grand fleuve qui fera pousser toutes les moissons a
sa source : ce fleuve s'appelle Science; son flot est celui du
Discours... Voici le sens du pari : dans le
dialogue, grâce à la puissance exaltante que celui-ci suscite,
s'institue peu à peu et malgré les obstacles que le retour des
    un type de discours que chacun, quelle que
- -------
soit sa situation d'origine et quoi qu'il en ait subjectivement,
soit obligé, finalement, d'accepter comme le seul discours qu'on
puisse, sur ce sujet ou sur cet autre, correctement tenir. Un tel
discours, on l'a qualifié, depuis, d'universel. »
Je crois avoir compris : le philosophe est celui qui parie
qu'une parole échangée peut pacifier la violence, et de fait
les violents qui consentent au dialogue se désarment déjà
144
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
un peu... Est-ce bien cela?... Mais voici, pour me
rassurer, une allusion précise à mon ami Socrate : « Le
violent ne sait pas qu'il s'offre aux coups du philosophe. »Or,
« ces coups sont modestes,. mais efficaces et précis ... ». C'était
donc bien cela : le violent commence à se rendre compte
qu'il ne sait pas ce qu'il veut en réalisant, par Socrate, qu'il
ne sait pas ce qu'il dit. Socrate se contente d'interroger et
lui se contredit, s'enferre... Le violent a eu tort, en un
sens, d'entrer dans le jeu, car le jeu peu à peu révèle son
exigence, et son exigence est de science. Elle est une
science, nouvelle et par-dessus toutes les autres. Voilà la
Logique, ou Métaphysique.
De là, Châtelet n'a aucune peine à en venir à Hegel qui,
lui seul, pousse à l'absolu et accomplit en totalité cette
exigence : Hegel, situé au terme et au couronnement g_u
  r ~ s :::::- après maintes péripéties fÜnestes, -dont le
kantisme -, est donc, en un sens, à l'origine, qu'il
explicite. Hegel, si j'ose reprendre une formule de mon
chapitre sur Kant en lui ôtant tout esprit de polémique, est
celui qui aura accompli, épuisé, réalisé pleinement le
passage du mot « est » au mot « Être » et vice versa, y
incluant la science totale. La logique hégélienne exige, ou
mieux suppose, qu'il n'y ait de choses au ciel et sur terre
qu'en elle - par elle, peut-être . ..
Je suis presque gagné, savez-vous? Au fond je dois
aimer la philosophie. Mais il me semble discerner de petits
accrocs, de légers ennuis. Le premier, auquel Châtelet
s'expose par honnêteté intellectuelle, c'est Calliclès lui-
même, l'interlocuteur du Gorgias, fou furieux de volonté
de puissance. Une fois au moins il rompt et refuse le
dialogue pour revenir à son existence sauvage, et ce ne
serait rien s'il n'avait aujourd'hui, avec Nietzsche et à sa
145·
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
suite, tant de fidèles au tempérament enthousiaste qui lui
reprochent de n'avoir pas tout cassé en plus de cet
entretien, d'y être revenu, de s'être tu, de s'être laissé
« embobiner » par le logos socratique et sa
La philosophie, donc; ô Châtelet, serait menacée en
naissant. S'il est une vérité, au moins d'attitude, en dehors
du dialogue, celui-ci n'a plus de moteur intrinsèquement
exigeant et irrésistible, et partant il n'y a plus de dévelop-
pement réel et logique de la philosophie, donc plus de
philosophie ... Châtelet appartient décidément à une lignée
' optimiste et j'estime - racines grecques - que ce pouvoir
, total vers la totalité qu'il prête au langage pourrait se
contracter dans le nom de Pangloss ...
Autre ennui, du moins selon moi. C'est dans le cas de
Socrate que je crois le moins à la vert'! paci!iante et, au
sens fort du mot, vérificatrice du dialog'l!e. Je crois avoir
montré que l'interlocuteur de Socrate,   confondu
dans sa suffisance logique - oui, c'est peut-être lui, la
logique -, a deux réactions possibles : ou il se.;_ convertit à
Socrate, ou, au moins dans son cœur, dans son esprit, dans
son être,plein de soudaine colère, il le tue. Et au bout de
quelque temps tous le tueront vrai, et nous le
tuons encore. Et je crains, au de Châtelet, que ce
--- - -
ne soit le logos ou la logique qui tuent. Pas plus que « la
cupidité n'a attendu le capitalisme », la pensée maîtresse
ou l'idéologie dominante n'ont attendu les maîtres pen-
seurs. Le logos pourrait être aussi assassin que Calliclès,
avec meilleure conscience et meilleure renommée, donc
. .
rmpum.
« Ironique, Socrare renvoie ses inrerlocureurs à un nouvel
examen; en fair, il les condamne à ne plus parler; à ne plus
parler avant de savoir ce que parler veut dire. Il les en/ erme
146
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dans une alternative simple : ou bien ils reconnaissent que les
opinions dont ils se prévalent expriment, avec plus ou moins
d'habileté, leurs passions et leurs intérêts; ou_bien ils avouent
---
que le langage a un autre sens et _que, ils n'ont rien dit
qui vaille.» - --·-- - -
Je crains qu'avec ce « rien qui vaille », Châtelet ne joue
sur les mots, ou du moins n'aille un peu vite en besogne,
qu'il ne suppose acquis dès la première aporie, par ce
sentiment du rien qui vaille, une valeur ou un système de
valeurs communs entre l'interlocuteur et Socrate. Il n'en
est rien. Si quelque chose va vite, c'est le contraire, c'est la
rupture. Quand Châtelet écrit : « Socrate renvoie ironique-
ment l'interlocuteur à un nouvel examen », il donne à
« ironiquement » un sens vraiment faible. L'ironie, l'ironie
terrible, dans la pensée de Socrate, à cet instant translu-
cide, c'est qu'il ne peut y avoir de nouvel examen. C'est fini.
« Allez, au revoir, on fera mieux la prochaine fois. » Il n'y
aura pas de prochaine fois. Socrate a fait tout ce qu'il avait
à faire : subvertir l'autre vers son intériorité spirituelle. A
ou lui, c'est joué. AinSIIIbrise,
disais-je, la Cité si belle et ronde et pleine, le logos
grec vers l'individu absolu, vers l'infini, vers le christia-
    peut-être. Et il se - - -- -
Non, Châtelet, il n'y aura pas de prochaine fois, ou
plutôt, je vous l'accorde, cette« prochaine fois »que vous
décrivez assez bien, c'est Platon. Mais Platon a tort.
J'entends : tort d'avoir raison. Platon n'a pas tout com-
pris, ou a trahi. Votre erreur, si j'ose dire, est dans cette
phrase déjà citée : « Ou bien ils reconnaissent... Ou bien ils
avouent ... » Dilemme lui-même faible, peu contrasté, mais
passons ... Je réponds : non, ils n'avouent ni ne reconnais-
sent rien. Ils se fâchent ... Pourquoi? . .. Parce que ce sont
147
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
des brutes? Mais non ! Au contraire ! Attention ! Ils se
fâchent avec raison! Parce qu'ils ont bien dit, ô Châtelet! Ils
ont dit aussi bien qu'on pouvait alors dire ! N'étaient-ils
pas des maîtres de logique, des professeurs, des profes-
sionnels de la science-sagesse (sophia) - laquelle était
donc née et partant n'était pas à naître? Et c'est cette
première philosophie, ce premier logos, que Socrate intef:.
rompti)our -ne jamais Ï e l'interruption ayant
valeur absolue par elle-même. L'impact et la portée de
l'esprit socratique _ne sont gans   et
sans doute transcendante, à naître. D'où le martyre,
puisqu'elle n,a ·pas vÔUÏÙ Je n'en vois pas sortir le
de la science». Je vois dans le logos interrompu la
maîtrise et l'aliénation. Platon a rétabli, par-delà SOCrate,
lac haînë.:-.
Résumons. Châtelet pourrait avoir raison contre moi :
1. Si Nietzsche n'existait pas, qui justifie, même philo-
sophiquement, le refus sauvage du dialogue par Calliclès,
renversant les valeurs logoi)ie Socrate - ou du logos que
lui-même, Nietzsche, et Châtelet prêtent à Socrate ...
2. Si Socrate avait vécu cent ans, fleuri, prospéré,
convaincant tous et chacun, fondant l'Académie, gouver-
nant idéalement la cité ou inspirant son gouvernement, à
supposer que tout n'y fût pas déjà parfait sous l'effet de sa
logique du dialogue ! ...
Vrai, j'ai grand deuil de vaincre par un mort, un tel
mort.
S'il est vrai que je vaincs, ce que je ne puis prétendre .. .
*
Mais j'ai dit : « transcendance». Je rampe donc tou-
jours à son ombre. En tout cas je me sens un peu plus fort
148
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
d'avoir retrouvé Socrate - ou un peu moins faible. Mais
fort de notre accord, Glucksmann, sur l'interruption.
Certes, je ne saurais vous accorder votre titre, « Au
commencement était l'interruption », puisqu'il faut qu'il y ait
quelque chose à interrompre. Mais je dois reconnaître
qu'avec Socrate l'interruption est diablement près du
commencement de -la pensée :très-;.ire-·on sah à quoi s'en
tellir, que èhofsir. Car c'êst un choix. Je n'ai aucun moyen
de confondre Châtelet et ne le désire pas. La Logique est-
elle parmi les« Idées perdues» de son dernier livre? Est-ce
qu'il s'en libère enfin? J'ignore. J'ose dire que j'ai choisi
depuis toujours la liberté en pensée contre la science, au
détriment de ma science, car je crois bien avoir toujours
flairé les maîtres penseurs avant que vous ne les dénonciez,
Glucksmann. Ai-je choisi la liberté contre la philosophie?
Ai-je choisi la véritable philosophie contre la « phyloso-
phie », la science-sagesse de la Tribu? Et peut-être
qu'ayant cocassement commencé cette discipline par ses
deux grands interrupteurs, Socrate et Kant, je n'avais rien
à faire là. Châtelet est fort en philo. Moi pas. Je n'ai pas
d'idées. Je ne comprends pas grand-chose. Ainsi, non
seulement la « vertu pacifiante du dialogue » tue Socrate,
mais après on ne dialogue jamais plus : pourquoi ? Que
devient- la philosophie ? Que dèvlent--Îa paix? ·u Il seul
slÎffirait-lfà la grande m o   s s ~ logico-pacifique? Ou dois-
je prendre comme le fruit mûr et gonflé d'un exaltant et
harmonieux dialogue interculturel et bimillénaire cette
phrase hellénico-hégélienne si apaisante : « Aucun peuple,
et moins encore un peuple libre, d'une liberté comme celle du
peuple athénien, n'a à reconnaître un tribunal de la conscience
morale. Et le premier principe de tout État est qu'il n y a
aucune raison, aucune conscience, aucune honnêteté, ou
149

DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
comme on voudra dire, qui soit supérieure à ce que l'État
reconnaît po_ur le droit. Cette liberté misérable de p;;;;;rce
qu'on veut, d'avoir l'opinion que l'on veut, n'y trouve pas
place ... »
Socrate, dit Hegel, « projetait un individu après l'autre
hors de la réali.!_é 4._e l'État». Admirable formule
d'une action admirable, où je ne sens ni l'approbation de
Hegel ni l'interprétation de Châtelet, mais où je me
complais ... Car il ne le faisait qu'en brisant le logos vers
l'âme. Mais alors tout s'éclaire. N'est-ce pas « l'étiage
ultime de la parole», et lui seul, qui justifie les maisons de
résipiscence des Lois - lavage de cerveau avec meurtre en
cas d'échec - et Ja répression psychiatrique en Union
Soviéri:que? Socrate n'est-il pas -   .des
millions et des millions de victimes de cet « é.tiage » ? N'y
a-t-il pas un enfer iîïvmdble, implacable, dansle règne de
la Logique et du Discours, en germe dès leur origine, qu'a
si bien chantée Châtelet : « fleuve de science » qui semble
avoir été son fleuve de vie ...
*
Mais il s'agit d'autant moins de polémiquer avec
Châtelet que, par-delà ses émotions ou enthousiasmes
phylosophiques, un esprit libre resurgit toujours quelque
part, fût-ce étrangement. Qu'on en juge : son livre n'est
qu'un hymne à Hegel, mais après deux cents pages de
dithyrambes sur cë" fondateur, maître indépassable,
accomplisseur total de toute - queCITS-je,
êiëtoiites métaphys1qlleSet cntiques réuruês, puisque « plus
sôuêieu.x de dépister l'iÏlusion {jUë K---ant lui-:fnême »!-,je lis,
stupéfait, ravi, à l'extrême fin de l'ouvrage :
« L'hégélianisme omet de discuter sérieusement de l'oppor-
150
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
tunité théorique de la perspective qu'avait ouverte la Critique
de la Raison pure. »
Et, peu avant :
« C'est jinalement avec désinvolture que Hegel traite l'hy-
pothèSétÏiiorique par· >; - ---
Fichtre ! Quoique je voie mal en quoi la Critique est une
« hypothèse », je n'en demande pas plus. Voilà
phrases al'rès lesquelles un auteur doit refaire tout son
livre. Sansdôute Châtelet   eut-il pas le temp-;-. -
- Évidemment, j'irai peut-être un peu plus loin. Selon
Châtelet, Hegel escamote. Selon moi, toute l'œuvre c!_e
Hegel est /àiie. ourescamoter la légitime et décisive
- -·--
question de Kant sur le savoir, et par là même sur la foi. Et
peut-être même la réduction de la foi libre, et permise par
Kant, est-elle encore plus la cause finale de son système.
Évidemment, Hegel ne l'avouera jamais, et presque pas à
lui-même, de sorte que je n' en aurai pas la preuve
définitive. Mais je me crois fondé à en rechercher les
signes.
*
Tout est prêt. Pourtant, je recule, une fois de plus. Je
crois que je vais encore chercher des forces en Grèce,
d'autant que la Grèce est chez'-- Hegel, aux deux sens du
mot, la faiblesse.
Il l'a trop aimée. La phrase déjà citée unissait déjà la
Cité athénienne et l'État parfait de son temps. Il y tiendra
toujours, il s'y tiendra toujours. On retrouve les mêmes
thèmes et presque les mêmes accents dans ses premiers
écrits et dans- ia Philosophie de PHistofreae sa vieillesse. 1
eut toujours _:commê son ami Hokierlin, à peine à un
moindre degré - la nostalgie de cette « belle totalité ».
151

DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Il sait pourtant ce qui lui manquait. Il sait bien qu'il
qu'elle fût brisée . .. Par quoi? ... Par l'âme, par la
transcendance chrétienne et son intériorité épuisante en
quête d'un irlfini dont elle est ontologiquement séparée, ou
exilée, ou exclue. Et j'ose dire déjà qu'au fond de son être, il
ne voudra jamais de cet épuisement. Je crois, je vérifierai
autant que possible que son projet existentiel, choix
des choix est le refus de la transcendance vécue, autrement
dit de la foi et de ses déchirures : oui, de ce qu'il appellera,
et dans l'homme et dans le monde et dans l'Être, de ce
{ grand mot qui n'est qu'à lui : la scission. Écoutons-le:
) «La   -i!n1Jl.a..culi qui n'est- alté':_é    
)
», et encore : « L'hq_m_me ne la qt_!e
dans totalité du __     » Certes, il ne
peut s'attarder à cette mélancolie, d'autant que la Révolu-
o.J) _ _I>ieu sur te!_l"e semblait
permettre une réconciliation et une paix supérieures, qui
incluent le travail de vingt siècles de plus, et sans peine._!!
chante « la réconciliation du divin avec le monde». Et
- --· ·--- -- -- ·- - -----
encore : « Les deux mondes sont réconciliés» ... « Le divin est
--
descendu et s'est transporté sur la terre» ... « Un Moi qui soit
- ----
un Nous, un Nous qui soit un Moi», un« Soi Universel». Et
{
surtout cela, qui _pourrait définir le but suprême et de ;t
  _et cië qu'il êfiëich_era toujours à
re!!9µver : Vérité, présence et réalité sont réunies. »
Ce fut même sans doute le seul but de sa vie, bien avant
que celui de sa philosophie. Il dit, et c'est capital : « La
scissi_on, d'où est né le besoin de philosopher » ... Ow, -fe
besoin, mais au sens le Pïusf oÏt, je crois, et non le goût
spéculatif ou abstrait. pas d'abord, contraire-
ment à ce que dit Châtelet, « celui qui a choisi de continuer à
philosopher». Je tendrais volontiers à cette interprétation,
152

DEUX SIÈC.l.ES C.IIEZ l.llCIFER
j'y ai naguère souscrit, parce que le lien d'opposition avec
Kant y est plus facile. Mais ce choix de philosopher en
traduit un autre plus profond, plus existentiel, plus vital.
Hegel n'est pas seulement philosophe par amour de la
( philosophie, loin de là. A la limite Hegel n'est pas un
) car son de phÜÔsopfîef,Iïé deTu
)
s<:_ission, n'est pas pour expliquer ôu-approfondir cette
scission, mais prix_!a   dans l'existence ... A
d'autres de dire si Hegel ·est la plus prodigieuse victime du

· traumatisme de la naissance qui fut au monde, s'il ne se
dilata pas à la totalité absolue pour y retrouver un-moule
maternel, faute -d'y-rentrer Ïui-même ...
*
Car voilà : la Révolution française échoue. Elle a
dégénéré dans la « furie sanglante de la Terreur». Et
Robespierre le mécanique. Et ce n'est pas fini : au mieux
on est entré, non dans la parousie, mais dans ses prodro-
mes- ëschatoiogiques; apocaiypÜquës, oü il y aura bien
----------- - - - - - - - -
d'autres bruits et fureurs et séismes. Alors, dès 1795, lui
revient, d'autant plus lancinante,     de la « belle
!,9!9lité ».Tout est cassé, sinon dans l'histoire des hommes,
du moins dans la sienne. L_a déc!iirure qui !_evie!lt est peut-
être la dernière de tous les temps, mais justement à son
{ comble. Le « _repos-s!mp--le _et       » s'est vertigineuse-
) ment éloigné, dans l'avenir et le passé à la fois, en Grèce et
") dal_!s la vraie       promesse
{ ou   que fut la révolution - si bien que lui,
Hegel, qui a horreur de la sèiss1on,1ë voici deux fois scindé.
- ,._. -- - -
Alors, désespoir et rage. Et contre qui va se retourner
cette rage ? A qui la faute ? A la Révolution française qui
maintenir la totalité finaie-rNon.-Bien plutôt à
153

DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
la transcendance par qui la totalité grecque est perdue et
non remplacée. D'où sa haine soudaine contre sa propre
déchirure, contre son intériorité! Qu'a-t-il à en faire, de
cette intériorité, «fantôme »,mais qui le ronge? Écoutons
) èët -aveu;;ette plainte désespérée : « L'état de l'homme que
)
Cépoque a_ repoussé dans le monde intérieur ne peut, quand il
veut se maintenir dans ceïüi:ci;-êtrequ'une nuit éternelle. »
Que c'est poignant ! Malgré un léger élément comique,
car enfin parlons franc : laisser les Français faire seuls le
travail final de l'absolu et   ou le danser,
c'éüiit inespéré de confort extatique... Mais voici le
tragique : si cet emplissement brusque et
définitif de::;. deux mille ans d'angoisse et d'abîme , se
lézarde, s'effrite, lui, Hegel, il éêlate. Que faire? ÉcÏater,
mais de fureur frénétique. Il parlera du
et gela scission chrétienne, souvent pour les surmonter,
mais ici pour les maudire. Il crie que son malheur à lui est
à son comble : « Scission qui aujourd'hui dépasse et renie
toutes les autres : celle de la subjectwité afuolue et de
»Oui, c'est bien là1ë paroxysme

c!}se,   mondiale et intime. Finalement il
nie, il réduit, il détruifle"christianisme pour se délivrer,
pour vivre... Il n'a jamais- ni voulu- l'espérânce.
C'est peut-être la clé négative de tout, et c'est terrible ...
Expérience, on le voit, cruciale,« limite »,que la foi et
chrétiennes ne sont pas deux, ne peuvent pas
... -Mais- comment va procéder sa pensée? Il est déjà
- --- __ ___,
1
trop_ prQfond pour voir dans la religion, à l'instar des
Lumières, une -opinion coiifuse, une erreur intellectuelle
ou l'imposture des prêtres. No!l, donneradejà ûiie
pour ne pas dire une généalogie, indivisiblement
historique et ontologique. Et, psychologiquement, pour
154

DEUX CHEZ LUCIFER
compenser le malheur qu'a pu lui donner la foi - sa foi,
peut-être tenace et persistante -, il fait de la. foi une
compensation du malheur, évidemment illusoire. Mais
quels malheurs historiques ont inspiré"'k_
1
christianis1!1e,
avant qu'il ne les aggrave encore ou n'en cause d'autres ?
Par chance pour sa recherche, l'histoire n'en manque pas.
Et c'est peut-être de là que viendra son pessimisme sur les
origines historiques de l'homme (le Maître et !'Esclave).
Quoi qu'il en soit, nous avons des textes stupéfiants de
jeune génie et surtout de prophétisme pb.ilosophlque.
Hegel, à vingt-cinq ou trente ans:-a pÎÙs d'un demi-siècle
d'avance ! « La foi est une-aliénation- et une fuite
dans l'au-delà. » Et dans maints autres textes, on fait plus
que pressentir Feuerbach, Marx et Nietzsche même! On
croit les entendre : « L'élévation de Dieu », dit-il, « au-
dessus de la nature et de l'homme conçus comme des créatures
\ dépendantes, la passivité de l'homme envers Dieu, la chosifi-
) cation rationaliste de la nature et l'asservissement de l'homme
)
P'!_r J'homme apparaissent c00zme des aspects complémentaires
d:_un seul et même processus d'aliénation qui rend l'homme
étranger au monde et à sa propre nature. » Dès lors, dit le
jeune Hegel, « il s'agit de revendiquer et récupérer au profit
-- -- ---- - --
de l'homme les trésors qui lui furent spoliés au profit du ciel ! »
              -- - - -
Oui, « récupération», le mot de Feuerbach! Et encore :
« Tout ce qu'il y a de beau dans la nature humaine, nous
l'avons nous-mêmes transporté hors de nous dans l'individu
étranger (Dieu), ne gardant pour nous que toutes les vilenies
dont elle est capable. Nous y reconnaissons de nouveau, pleins
de joie, notre œuvre à nous, nous nous l'approprions de
nouveau, et par là- nous apprenons à nous estimer, alors
-- ---- -
qu'avant nous considérions comme nôtre uniquement ce qui ne
155
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pouvait être qu'objet de mépris. »Ni Feuerbach ni Marx ne
seront aussi forcenés en paroles ...
Mais aliénation par rapport à qui, à quoi, puisqu'il n'y a
évidemment pas « d'essence humaine» pour Hegel : il a
très tôt, au moins par la Révolution française, le sens
historique de l'absolu ... Eh bien - tenez-vous bien - par
r rapport à la «     de l'.f!!!.toire », « P!!!_a-
\ dis de l'esprit humain». Là, « tout était du monde», ou du
\ moins «   _aux dietl!_ et_ ht?_m-
, mes». L'individu n'existait pas encore comme âme, mais
1
pour Hegel, du moins à ce moment-là, tant mieux.
Heureuse lAthènes, exempte de « l'individualité, ombre
l
irréelle » ! ... L'idée de sa patrie, de son État, était pour le
citoyen antique invisible, la chose la plus élevée pour
{
laquelle il travaillait : c'était son but final du monde ou le but
final de son monde. »Et, totalement dévoué, le citoyen grec
était libre. De sorte que Hegel, en fonction de
ce paradigme perdu, attribue désormais toute l'oppression de
: « Religion et politique ont jou7ie
même rôle; la religion a enseigné ce que le despotisme voulait ;
le mépris du genre humain, son incapacité au bien quel qu'il
(;j'. soit. son incapacité à être quelque chose par lui-même. » Et
-· ( : était parfaitement adapté aux
besoins de l'époque parce qu'il était né au sein d'un peuple
caractérisé par la même dégénérescence, le même vide et la
même défectuosité. »Nietzsche a-t-il lu cette dégénérescence?
Et enfin : « L'objectivité de Dieu», c'est-à-dire la transfor-
-
mation de Dieu en une puissance objective, séparée,
\ étrangère,·-;- est allée depairaveë a corrupuôiïet l'esclavage
\ des elle   P!_'!P_rement parler u'une expression,
1 qu'une manifestation de l'esprit du temps». Marx sera plus
indulgent... -
156
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Certes, une réconciliation est possible entr;-le et
  l'amour. « C'est seulement dans l'amour qu'il y a
--
unité avec l'objet : il ne domine pas et n'est pas dominé. »
D'où un Dieu d'amour, mais fictif, défini, à la manière de
Feuerbach, comme« expérience unifiante de l'amour, trans-
formée par l'imagination en une hypostase». Quant au Christ
- curiel!_x _Christ, cette fois proche de Nietzsche -, il
échoue, se stérilise, s'évanouit. Sa mort ne consacre que
son échec solitaire. « Dans la mesure où Jésus n'avait pas
changé le monde, il devait le fuir. » Où ça ? « Dans la liberté
négative de la belle âme : pour préserver son stérile et pur
sentiment de la vie. » Mais pourquoi cet échec de l'amour
chrétien? Est-il contingent? Non. La clé, dit Hegel,
r brutal,« c'est qu'on ne peut aimer que ceux que l'on connaît».
l Toujours le paradigme concret de la cité grecque, où seule
la participation directe à la vie publique peut fonder «la
)
V!aie !le_ r_h!!!!J_me p_a-r thomme ». Si dansTa
Phénoménologie de l'esprit cette reconnaissance se fait par
maîtrise ou esclavage, eh bien, c'est la faute au Christ! Son
amour universel, « invention insipide », « platitude », « chi-
mérique», « contre nature» n'a engendré que « le plus
effroyable fanatisme dans la pensée et r action, et la consécra-
tion effective des horreurs du despotisme». Comme si
l'esclavage n'était pas un phénomène antique, presque
seulement antique! Ici la fureur l'égare ...
Donc Feuerbach, Marx et Nietzsche sont dé
0
à là, dans
l_ç jeune signes de- génie. Nietzsche,
cêrtes,--iê nÎobilisâ -et- fit · éclater sa Cité
grecque ronde et parfaite, mais l'éternel retour en retrou-
vera le cercle en une spirale infinie.
*
157
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
' ,.
Et pourtant, Hegel le christianisme
dans son s stème, un christianisme sans transcendance,
mais vrai, rétabli en vérité. Pourquoi?
Aucune conversion, à coup sûr : il n'a jamais pu vivre ni
supporter la foi. Même si elle l'avait, pas question qu'il
l'accepte. La conscience malheureuse - dont il parlera
tant pour l'assimiler à la foi, alors qu'elle ne l'est pas-,
cette conscience malheureuse, c'est exactement sa foi en
train d'être rejetée, dans la fièvre du rejet, dans la négation
vitale de sa cause : Dieu ... Rejeter la conscience malheu-
reuse, mais vers quoi? ... Vers la connaissance heureuse!
-
Voilà ! Car pour l'inconscience heureuse il était trop tard de
vingt siècles : Hôlderlin en devient tout à fait fou. Lui,
pas, ou autrement ... Or, n'était-il pas trop tôt
connaissance heureuse?... Peut-être... Mais comme elle
------------ -
était la seule issue, il y alla et il y arvint. Il fo!"ça le destin.
Il liquida la tragédie de la foi, au profit du savoir, au prix
d'un simple drame ...
Oui, il changea parce que sa vie n'était pas tenable.
)
Comment récupÇrer ce paradis perdu, où il avait été ? Il ne
pouvait à lui seul faire !'Histoire, ramener l' Absolu ici-
- -- - -
bas ...
0u plutôt, si. Comment? Eh bien, par la Pensée. Il ne
1
-
lui restait p_Lus mais c'était - possibk,
désespéré. Les Lumières avaient fait la Révolution fran-
( çaise. Si elles l'avaient mal -faite-, êèst qu ellesétaient
) insuffisl!!!!.es. parce qu'eJles  
{ pas tout l'Es rit, loin de là! Parce qu'elles étaient
l'Entendement et non la Raisori'J ... Peut-être, sans doute,
se souvint-il de la distinction antienne : la raison, pouvoir
d' qui ne l'atteint pas ... Eh bien, il ne lui restait
158
t,,
' •
DEUX SIÈCLES /
plus qu'à parier et prouver en acte qu'elle
s'en empare ! Pourquoi? Eh, parbleu, parce qu'elle l'est !
( L; Absolu est sujet!... Qu'en sait-il? Ou plutôt - saut
décisif par-dessus l'interrogation critique - ui est-il, lui,
-
H 1
. 1 . :> D. :> M . 1 M . .
... ieu. ... oms et pus... oms, s1
\ Dieu est !'Esprit absolu, q_ui se dit par lui, Hegel... Plus,
1 s'il est, s'il devient lui, .Hegel, ce!_!t.lpâ!- 9Üi l'Esppt Absolu
1
arrive... Après tout Anankè était au-dessus de tout
!'Olympe ... Mais alors il serait, lui, le « faiseur de Dieu » !
( Mais oui, Dieu, arrivant, ne serait vrai qu'à son heure !
(
Et déjà dépassé par celui qui le. dit ! La !_c;:ligio_n aurai!
préparé la j2hilo_sophie ! La religion, ainsi,     être
restaurée en la vérité, mais englobée en elle! S'il en dit,
lui,Hegel, toute la vérfré, il la réalise, la dépasse, s'en
débarrâsse - comme on dit ! Quel besoin de
nier l'existence de Dieu, l'avant-dernière étape!
) être que c'étaient dé"à les cieux, déjà plus Dieu, qui étaient
) déScëndus un instant sur terre dans fran-
l   îfy aurait plus aux cieux présence,
)
join_!es_le   pas la ii!Sôn
et la pensée qui les accomplit, et lui, Hegel, accomplit la
là ... - Donc,-awZ cieux ou ailleurs, iï y â
plus que Dieu : lui .. .
Sa philosophie remettra les péchés.
*
Je divague, c'est fou et pourtant cela passer
... Mais devint-il fou? A demi. Ce fut sa longue et
terrible « neurasthénie». La cause n'en fut pas ce grand
mouvement d'être que je viens de décrire, malgré ses
contradictions internes, mais, plus simplement peut-être,
le choc de ce mouvement total vers la totalité réelle avec la
------------- ---- - ----
159
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
réalité quotidienne. Il me semble, du moins. Il y a peu
encore, je croyais trouver cette cause dans le conflit entre
son ambition totale et ses restes de foi à liquider, dans sa
scission à réduire, dans sa conscience malheureuse, disais-
je, à remplacer par la connaissance heureuse (connaissance
qui par ce coup chaîige de n'est plus conception
ni contemplation de son objet, mais s'en
en jouit : c'est capital désormais pour lui ... }.
Mais je pense à présent, quoi qu'on ait dit, quoi qu'il ait
dit lui-même de sa «jeunesse mystiqf!.e », que sa foi
proprement dite n'avait guère survécu, ou pas du tout, à la
mystique» était sans doute l'état
e transporttê>tal inspirait. Et dans la retombée
d'après la Terreur, il ne retrouva pas la foi et sa scission,
mais la scission sans la foi : vraiment trop bête, si j'ose
dire! La perte, sans compensation, de l'être plein, de ce
« bonheur qui est acte et état d'accord avec l'être». C'est pour
cela qu'il parle si mal de la foi comme conscience
malheureuse : il a connu la foi très tôt, la conscience
malheureuse plus tard, et les a acco ées et identifiées
arbitrairement. Le conflit neurasthénique n'eut donc pas à
------- ---
liquider une foi probablement disparue depuis longtemps.
N'oublions pas que dès 1791, Schelling, son ami, le grand
religieux Schelling, avoue « avoir perdu toute  
Cela dit, mes deux interprétations successives de(la crise
peut-être pas tout à
toires. --:. '\
Et comment finit elle? Et pourquoi finit-elle comme
elle a effectivement fini, en s stème philosophique et non
en asile psychiatrique? Parce que ce conflit total s'est
résolu par un compromis effrayant, mais à la rigueur
vivable. Le système hégélien de la maturité, c'est bien ce
- - - -- - - - -
160
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
jeune rêve absolu de tout son être, mais où, sans rendre à
\
r Dieu la totalité de P AbsolÜ, il se résigne à ne pas être plus
que lui, et P!"$nd_un rôle\.!!!       :
chose entre héraut et :Qrophète. Un compromis malin, où il
------- - --
ne perd presque rien, si l'on songe que cette Totalité est
)
devenir, devenir humain, et que son arrivée à la conscience
par l'homme, dans les hommes, est un dernier degré dans
l'achèvement de son Être, et que
- dernier degré de l'Etre,
,           Oui, au sens le ply_s
l intense, troquant le rôle de Dieu contre un des rôles du
Christ :(!e Verbè ! La part de Dieu créatrice! Car n'est-ce
\ pas du Christ qu'on dit, dans le Credo : « Par lui tout a été
fait»? Ah, c'est un peu plus fort que l'influence prépara-
trice des Encyclopédistes ! Ce qui n'empêche pas qu'il sera
Ç acculé - pour vivre ce compromis, pour vivre - à une
/   mais attention :  
)
et fois          
que infinie. Il résoudra sa neurasthénie en se condamnant
- ou en se laissant condamner - à desn:avâux fûrëés
d'omniscieiice; mâfs-aÜ--sens métaphysique de
Scknce. Et le plus fort est qu'il réussira. Ou à_peu près
1

1. Il n'a presque rien dit de cette maladie. Mais sut-il tout cela lui-même,
en eut-il conscience? Les quelques phrases dont nous disposons n'exposent
pas son projet de possession de tout l'Être, mais, sous une forme banale,
rendent bien compte du compromis : « Le jeune homme se voit appelé à
transfonner k monde, et l'impossibilité d'une réalisation immédiate de son idéal
peut le jeter dans un état d'hyPocondrie. »C'est lui qiifSOuligne « immédiaiè >;:Et
ciüiûû au reme e, Hegel y wssepointer le bout de l'oreille : « Reconnaître qll_!
le monde n'est as quelque chose de mort et d'absolument immobile, mais un être qui
se renouvelle en se conservant .. -:-t'eSt ce renouvelle-
ment du monde que consiste le travail de l'homme mûr. »Et plus loin : «
est la réalisation de la Raison divine : c'est à sa superficie seulement que règne le jeu
» D'où sa faDieiîSe : discêtilër oupfuiiter « la
- ' -- - -· --.. - -
161
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Deu?C choses l'y aideront : la gloire, la suprématie
- -
intellectuelle sur son temps - il l'aura ... Et plus encore,
après 1800, un réveil de l' dans }'Histoire : Nap_o-
lé_2!1· · · Mais nuançons ce point, capital. Ce réveil événe-
de l' Absolu, il y tient et il n'y tient pas tellement.
Il y tient, mais, cette fois, moins pour en recevoir
inspiration, comme à vingt ans, que confirmation, du
moins quand son système sera au point, d'où sa frénétique
hâte à le _et_l'écrire.- Il n'y tient pas tellemeïi.t
parce qu'à la limite, il aimerait pouvoir s'en passer. Vous
estimez, Glucksmann, que toute la Phénoménologie de
l'Esprit est à la fois portée, aimantée, polarisée, par
Napoléon. Soit. Mais - vous l'observez le premier - il
n'y est pas nommé ...
Et justement, la Phénoménologie, dans cette hypothèse,
viendrait d'un souci majeur, lui-même issu de son compro-
. mis existentiel. Acculé à composer une Philosophj_e-
Science totale, il le fait. Mais cela prend du temps. Il n'a
- ---- -- - - ----.
qu'une vie. La dialectique est efficace, mais n'est pas
fondée. Il ne sait pas tout encore, ni del' AbsoJu, ni des
connaissances de son époque. Il ne tient pas encore la
totalité de l'Être et du Temps. Il s'impatiente. Il se ronge.
Les tambours de son seul rival, !'Empereur, se précipi-
} tent. Il serait peu significatif de livrer au monde des
parties, des sections de son œuvre l'une après l'autre. Il est
'\ à la fois plus exaltant et rassurant d'écrire au plus vite une
1 totalité d'avant la totalité - quel qu'en soit le sujet, à la
rose tk la Raison sur la croix du présent » - la croix devant être entendue
comme instrumëiitdëSUPpliœ:_ : 11 Tu ne pourras pas être mieux que
ton temps, mais au mieux tu seras ton temps. »Pour lui,« être son temps », c'eSt
bëâüëOup, on verra.. . -
162
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
limite ... Inquiétude à la fois majeure et préalable : prendre
rang, prendre date, justifier sa place iinale, à lui, Hegel-
« finale » presque au ;ënsde cause finale-- dans le s;voir
-- - ---- - --- -
humain et l'histoire des hommes dès lors indivisiblement
mélangés, se révéler fois un arbre généalogi-
que, pour ne pas dire un arbre. de Jessé aboutissant à lui,
bref s'assurer un gage décisif sur l'avenir en s'appropriant
le passé. D'où le su"et de l'o.!!!.ra..&.e : les figures qu)
l'humanité   lui, et cela presque au sens pascalien de
« figures ».. . -
Et le plan, semble-t-il, au fur et à mesure de sa
rédaction, se modifie sans cesse, toujours dans le sens de
l'expansion. L'histoire des figures de la conscience s'ad-
joint en dernière heure une histoire des productions
inconscientes de !'Esprit. Elle V.!_ s'ac;_hever par la Raison
morale et déboucher d'un COl.!P sur le Savoir Absolu, mais
la Religion, se trouvant prête, y rentre, s'intercale ... En
( revanche, le Savoir Absolu n'ayant pas encore chez lui de
) contenu achevé, il déclare assez dédaigneusement que
)
l'exposer serait « un coup de pistolet » dans le vide,
cependant insjste sur « le sérieux, la 'la
patience» de ce travail de l'humanité - et du sien propre,
tant d'impatience! ... Le -S-àvoir Absofo
aussitôt -entrevli revient-dTaboÏiquement et circulairement
au premier immédiat sensible, donnant à l'œuvre « la belle
( totalité ronde et pleine » : bref i.LQ_.âcle en b_9uc_Ùint, ce qui
n'empêche point qu'une triomphante Préface, écrite
ensuite, à la fois « bacchanale de vérité» et « repos de
1 limpidité transparente», rassemble cette des
1
figures de la Science pour annoncer qu'elle v_a en
Science du Tout. 11 n'y â plus-allcüne inquiétude
Préface - sinon peut-être en ce qu'elle est moins sereine
163
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
que méchante pour les autres philosophies ... Cela se
« conçoit » ••.
*
Et justement, j'eus une erreur de mémoire qui me valut
une petite lumière de pensée. Étudiant le rapport Kant-
Hegel en vue de ce livre, j'allai chercher Préface de
la Phénoménologie les attaques violentes consacrées au
kantisme, et ne les trouvai pas ...
Après un désarroi, je me ressouvins brusquement que la
réfutation de Kant n'était pas dans la Préface, mais dans
l'introduction de la Phénoménologie - écrite, elle, avant
l'ouvrage - et qu'au lieu de se présenter un peu séparée,
comme une entrée de toute œuvre, elle est nominalement
incluse dans la première section et - comme en les opéras
où le rideau se lève pendant l'ouverture même- embraye
directement sur le premier chapitre qui traite des rapports
spéculatifs entre la sensibilité et l'entendement, c'est-à-
dire prétend résoudre en trente pages, et à la manière
hégélienne, le grand problème de la Critique.
Il me semble ainsi, à la faveur de ce hasard de mémoire,
avoir encore soulevé un gros lièvre et même trois.(f Hegel
avait donc besoin de réfuter Kant, comme condition préalable
à la   Et - comme si cela ne suffisait pas
- il avait même besoin, dès le seuil de son ouvrage, de
résoudre à son compte la grande question kantienne. f3: Enfin
'-
et surtout, il n'hésitait pas à le faire d'une manière dialectique,
certes, mais complètement contraire au moteur et au mécanisme
de la Phénoménologie - et en soi inadmissible : en effet, le
de la sensibilité à l'entendement est complètement
anhistorlue alors ue Hegel consacre egittmement mille
ans d'histoire à faire advenir la RaiSOil,encore pluspour îe
-- - -- ---------
164
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Savoir Absolu. Or c'est un fait que l'humanité a également
passé des siècles à concevoir une attitude d'entendement
(Anaxagore ? Descartes ?), et ici tout se joue- alaloiSdaiîs
l'instant et dans une conscience solitaire. La Phénoménolo-
gie de l 'Esprit commence donc par un bloc statique - et
solipsiste - qui la dément tout entière.
C'est plus que suspect. C'est très clair. Ces cinquante
premières pages de la Phénoménologie sont le sfgne et sans
doute la preuve, chez Hegel,-d'une hantise de la Critique,
du sentiment secret de l'illégitimité, de l'arbitraire, à tout
le moins, au point de vue métaphysique, du caractère
prématuré et donc infondé de sa démarche. Elles consti-
--...
tuent un dispo__siti de bouclage antikantien,    
départ à exorciser ce spectre, une sorte de guerre préven-
tiVe, Sëntaiit vaguement qu'elle est tricheuse et
d'autant plus acharnée ...
Et j'en trouve à l'instant une preuve de plus, également
capitale. On sait entiers de la
se retrouvent, redistribués, mieux situés, dans l'œuvre
ÛÏtérieurê de Hegel, dans la synthèse totale. On pourrait
donc penser que Hegel, en cette dernière vision d'ensem-
ble, introduirait un peu d'aération historique entre le stade
de la sensibilité et celui de l'entendement. Car il nous doit,
rappelons-le, de par sa méthode même, l'origine de
l'esprit, la genèse de la conscience. Et dans l' Encyclopédie
se trouvait la chance d'un admirable passage génétique
entre les ténèbres de l'âme naturelle, la lueur de l'âme
sensible, le demi-jour de la conscience sensible, le combat
à la fois générateur de maîtrise et servitude et de
conscience de soi, et désormais l'histoire où la conquête de
  l'l-umanité aurait trouvé place... Eh
bien, non : le bloc inerte certitude sensible-entendement,
165
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER -
repris tel quel de la Phénoménologie, bloque tout, boucle
tout, paralyse ce mouvement si beau et surtout absolument
nécessaire de l'animal qui va devenir un homme vers sa
conscience, sa société, sa connaissance.
Il y a pis. La section del' Encyclopédie intitulée « Phéno-
ménologie de l'Esprit » va de la conscience sensible à la
Raison même. Avant, c'est l' « Anthropologie», après
c'est la « Psychologie ». Outre que cette dualité de titres
est évidemment faite pour tenir compte de cette insertion
paralysante - le sujet et le mouvement y sont les
mêmes- · , nous voyons la psychologie traiter de l'imagina-
tion et de la mémoire qui, lors, dans l'ordre de l'ouvrage,
arrivent après la raison : insurpassable absurdité en toute
philosophie, a fortiori dans l'hégélienne . .. Et pis encore :
alors que toutes les facultés humaines de l'anthropologie et
de la psychologie s'engendrent l'une l'autre à merveille -
il y a même là des acquis définitifs pour notre pensée -
Hegel justifie ainsi     cette fameuse
« conscience », qui à bon droit m'occupe et m'inquiète
tant : « L   C'!!!!!!.'e 1:opération_d.e
l'esprit»! Et voilà à peu près ce que nous appelons en
têrmëS vulgaires : « l'opération du Saint Esprit»! On s'en
\ dôütart! Ou plutôt on ne s'en - doutrut pas du tout,
} car tout l'hégélianisme, c'est sa grandeur, est fait pour
r éviter-Ce; SUfgissements absolument! nopinés, ces feux
pentecostaux ou 'Saint-Elme sur Tes clochers de nos têtes
solitaires ...
Enfin n'est-il pas notre faculté univer-
selle, et donc intersubjective par excellence ? Or la voilà qui
se présente, et dans la Phénoménologie et partout ensuite
dans l'œuvre hégélienne, avant la rencontre avec autrui!
Autrement dit le système philosophique le mieux fait pour
166
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
poser et résoudre le difficile problème d'autrui se bloque
de lui-même dans ""1lneÏUendement suffisant et isolé! Les
hommes qui vont s'affronter dans le combat parlent déjà,
et seuls, et savent l'universel du monde ! Au fait, pourquoi
ne « dialoguent »-ils pas, cher Châtelet? Que devient la
vertu pacifiante du« dialogue», où vous voyez la genèse et
la justification splendide de toute philosophie, surtout
hégélienne ? On comprend votre acharnement à minimiser
ce combat, car autrement votre belle interprétation
s'écroule ... Mais votre maître Hegel n'en sort pas en
meilleur état. Pesons nos mots : une Phénoménologie de
!'Esprit qui ne montre pas comment la vient à
l'h_O.!Il!!le - sinon, dit-elle, par l'opération de l'esprit -
s'effondre ...
En effet on ne saurait m'opposer que chacun a le droit
de choisir son sujet et que Hegel a pris le parti d'étudier les
aventures de la conscience humaine déjà donnée, explicite.
J'accepte fort bien cela. Mais alors il ne devait pas, dès la
deuxième partie - et avant même - traiter des poussées
de l'esprit en ses productions culturelles inconscientes ...
Dès lors de deux choses l'une : ou
raconte les aventures d'un homme qu pris déjà là,
tout fait. Elle devient, selon le jugement si dur d'un
célèbre commentateur, Victor Hay!!?-, « une psychologie
transcendantale faussée par /'Histoire, une Histoire faussée
par une psychologie transcendantale» ... Ou bien
entièrement sauvée, et de façon grandiose, dans la mesure
( où elle est portée et emportée par le moteur obscur,
) profond etvivant de la Dialectiquê. Mais ce moteur, hélas,
) né"Peût se fonder lui-même que le mouvement de la
l Totalité   on!ologie n'est et à
167
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
laquelle rouvrage prétend, par ses propres et seules forces,
nous introduire. Cercle
1

*
L'œuvre n'existerait donc pas comme œuvre. Elle ne
serait qu'un immense et génial symptôme de cet appétit
éperdu de possession tranquillisante du Tout, ici particu-
lièrement hâtif et frénétique, sous l' effet de je ne sais
quelle impulsion : Napoléon, sans doute ... Ses tambours
et ses canons bousculent le Philosophe . .. Cela, on le sait.
Haering, fort peu discuté, écrit : « La Phénoménologie n'a_
pas pris naissance organiquement, selon un plan soigneusement
délibéré et longtemps médité, mais comme conséquence d'une
décision très brusque, prise sous une pression extérieure et
intérieure, dans un temps d'une brièveté presque incroyable,
sous la forme d'un manuscrit donné morc;Qïi par morceau à
l'éditeur, et tandis que l'intention de l'œuvre ne restait pas
toujours la même. »
De fait, après avoir signé un contrat pour une Logique et
Métaphysique, Hegel annonce en 1805 une Totam philoso-
phiae scientiam. Trop tôt, sans doute. Intellectuellement
honnête, il renonce, mais se décide brusquement en 1806 à
en donner une partie, précédée d'une Introduction - qui
f devient la Phénoménologie. C'est bien la totalité d'avant la
l
totalité. C'est bien « tout, tout de suite», à n'importe quel
prix. Il en sait, lui, le prix. Il envoie le livre à Schelling,
avec ces mots : « Mon œuvre est enfin terminée, mais
jusque dans le don des exemplaires à mes amis apparait
la même confusion   qui a la publication
1. Un problème si grave mérite de bien plus amples développements. Après
les avoirs écrits, je n'ai pas cru devoir en charger cet exposé et les ai reportés
dans l' Appendice l. Ils s'insè.rent exactement dans cet intervalle.
168
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
et l'impression, et même en partie la composition. »
C'est donc une course de vitesse haletante avec l'Empe-

reur. Hegel gagne, à peine de quelques heures. On sait
qu'il acheva son manuscrit à Iéna, dans la nuit gaj précéda
------ - -- - - -- -- ------
la bataille, fait d'armes qu'il pensait sûrement éclipser en
gloire et en importance sur le destin de l'humanité. Si bien
que je puis terminer par une vision. On ne sait guère
( l'heure nocturne où Hegel finissait son texte dans une
) illumination victorkuse: envüéd'une surprise
----
Î foudroyante au matin levé, faisait monter à son artillerie
{ les r-;ieÏÏberg, frayant les pistes à
travers les éboulis et les arbres, et surveillant lui-même
r toute l'opération, une lanterne à la main. Il ne dormait pas
1
plus. N'a-t-il pas manqué à
' jour spirituel ne soit pas un faux jour, l'escarpement
} leJü;mc:n! et la modeste lanterné sourde de Îa
*
L'œuvre, avec tout son génie, n'existe donc pas comme
œuvre, disais-je.
A moins que ... Oui, peut-être ... A moins qu'il ne se soit
passé un miracle .. .
Il y aurait dans la Phénoménologie une nouveauté abso-
lue, presque secrète : le philosophe, Hegel, laisse se faire
et se défaire et se détruire et s'engendrer et se renouveler
sous ses yeux les figures, ou plutôt - car ce mot est trop
stable - les moments fluides de la conscience ou de la
culture humaine. Soit. Mais alors, comme le dit un grand
) philosophe contemporain, Max Loreau, ÏJ'!pente ici
l
  commençant par      
lui-même l'humanité! C'est exactement cela, dès l'instant
que l'esprit en marche vers lui-même est et
-- - - -
169
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
que les moments conscients sont eux-mêmes la conscience
naturelle ou l'inconscient des consciences ultérieures !
Oui, c'es1 II!_êfile-!!!ise au jour q_ue plus  
psychanalyse, et méritant de lui -servir de modèle! Et le
- --
chapitre final sur le Savoir Absolu ne serait si bref, obscur
et cirClliaire - revenant aussitôt à l'immédiat sensible -
que parce que le de l'humanité, Hegel, n'a
- -- ___..,
rien à ajouter aux dires, symptômes et dévoilements
successifs de l'humanité sa patiente. Mais alors - la
question se fait plus aiguë - pourquoi au départ cette
conscience si certaine du sensible ? Ces figures de la
conscience ne devaient-elles pas être figures vers la
conscience? Pourquoi n'être pas parti de l'inconscience
absolue? Et si la conscience est dç
soi à soi_, .sans soi, et ainsi de suite (telle est l'interprétation
de Loreau), c'est passionnant, cela change tout, mais alors
il n'y aura ni ne pourra y avoir, faute de coïncidence
définitive, ni Savoir Absolu ni Métaphysique possible.
Ainsi la Phénoménologie de l'Esprit, c'est de deux choses
,A - l'une : ou une hâtive mise en ordre apparent et provisoire
de toutes les trouvailles encyclopédiques qui se bousculent
dans l'esprit de son auteur; ou une_n_oJI_y_elle_manière de
2 /' penser qui défait toute pensée articulée en
à commencer par l'hégélienne ... Hegel ne peut vouloir de
cette perspective, puisque la conscience y est en fuite et
course perpétuelle après soi, en perpétuelle scission entre-
coupée comme par supplice de semi-c_oïncideiî""ces furtives,
et donc à jamais inguérissables, mais il faut âvouer-que son
ouvrage y tend, y va ... Et cela va loin
1
•••
l. Ce texte de Loreau est si profond, et le bref résumé que j'en donne si
indigne, que je crois devoir en citer l'essentiel dans l'appendice 2.
170
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Que choisir? Cette seconde alternative me tente, établis-
sant qu'après la Critique kantienne de toute métaphysique
future, la métaphysique en effet, même et déjà chez Hegel,
_,_
se reconstituer comme science et concept, que nous
sommes dorénavant dans un indéfini de « différence » où
toutes lignes arrêtées se fondent ; que la pensée humaine
n'a pu devenir désormais que le néant glissant entrevu par
Platon dans le Sophiste, qu'c:!!._ un _sens ri_e}l d' 3-!_u-
main » n'existe plus. Dès lors, le choix est absolu et facile
- --- .-. -  
entre C_rit!gue et Foi d'un côté, Philosophie _Q.1! plutôt
si ue dissoute, l'autre . . :=' L:l'J:Ei qui exlSie
encore, et peut-être sur les ruines de la raison, tient. Il n'y
aurait plus aujourd'hui que le néant ou la transcendance -
pour qui la vit. La lecture par Loreau de la Phénoménologie
avance de près .de deux siècles cette échéance, où nous
sommes et que j'accepte. Croyant, comment ne pas
m'accommoder avec joie de ce fait nouveau que l'appel de
la philosophi à la « vérité » est faux ? Pourquoi ne pas
---
accueillir avec réconfort ce fait que Présenc..e en moi
est désormais la seule, si mystérieuse soit-elle, le trio
__.._ --- ---- - - - - ------
hégélien « Vérité-Présence-Réalité » étant aboli, s'abolis-
sant ? ...
Mais résumons-nous, sans nous prononcer.
Ou bien la Phénoménologie n'existe que par la totalité du
système, qui la dissout.
Ou bien elle existe par elle-même et elle dissout le
système.
Il nous faut donc aborder le fondement du système.
*
* *
171
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Oui, tout est mûr. Maintenant nous ne pouvons plus
différer l'étude de la question de vérité que j'affirmais
nécessaire à notre salut au début de cet ouvrage, pour me
justifier et m'excuser à la fois   en profondeur- si
possible -, et dans la les
Métaphysiques des quatre maîtres enseurs ... Oui, de
._____,, -- - --- --
ceux-ci ou de celui-là, qui est dans le vrai? Où est l'illusion
fondamentale? Nous savions qu'il y allait de notre liberté,
de nos chances de résistance à l'aliénation humaine des
Systèmes. Nous voici en mesure de commencer à répon-
dre. Nous examinerons donc, tour à tour, la tentative de
réfutation par Hegel de la Critique kantienne, dans
l'introduction de la Phénoménologie, ensuite
initial et définitif de la Dialectique et de la Métaph sique
hégéliennes, la genèse de l'Être-Néant-Devenk, telle
qÙ'eÎk7e présente au départ de la Science de la Logique.
Comme ces deux textes sont brefs, je puis les examiner
en détail.
Voici le premier :
« Il est naturel de supposer qu'avant d'affronter en philoso-
phie la chose même, c'est-à-dire la connaissance effectivement
réelle de ce qui est en vérité, on doit préalablement s'entendre
sur la connaissance qu'on considère comme l'instrument à
l'aide duquel on s'empare de l'absolu ou comme le moyen grâce
auquel on l'aperçoit. »
On voit très clairement, dans cette concession préalable
et assez aimable au projet philosophique kantien, que
Hegel le définit, avec une netteté parfaite, sous les traits exacts
du projet philosophique hégélien, ce qui va évidemment lui
faciliter la suite. « Affronter », « s'emparer », ces verbes
presque militaires n'ont aucun rapport avec Kant, qui au
172
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
surplus ne s'est jamais proposé d'examiner la possibilité de
connaître comme un préalable méthodique à sa recherche de
l'absolu, mais comme une nécessité de fait à la suite de
graves échecs de sa recherche, et de celles de ses maîtres,
échecs qui lui semblaient remettre tout en cause. Bref, ce
moment kantien (selon Hegel) n'a jamais eu lieu. Hegel
présente comme l'accès calme et précautionneux à un
vestibule ce qui fut un éclair dans un « sauve-qui-peut ».
Ajoutons, et c'est capital, que Kant a pu parler comme
tout le monde des instruments de la connaissance, mais n'a
jamais parlé de la connaissance elle-même comme d'un
instrument pour s'emparer de quoi que ce soit, surtout pas
de !'Absolu. Kant, dans les rares textes où il parle du but
de la connaissance, ne lui en assigne pas d'autre qu'elle-
même. Fin en soi, semble-t-il; en tout cas, pas instrument
au service d'autre chose. Un des plus graves reproches de
Nietzsche à Kant fut qu'il n'ait pas« critiqué la valeur de la
vérité» : au nom de quel point de vue divin aurait-il pu le
faire? Kant aurait d'ailleurs commencé par critiquer la
notion, confuse entre toutes, de valeur ! Passons... De
plus, Kant n'a jamais présenté l' Absolu comme fin ou
gibier ou proie du savoir, sinon en se mettant à la place de
cette métaphysique qu'il condamne, en entrant provisoire-
ment dans le jeu de cette illusion fondamentale.
On se doute qu'après ce travestissement éhonté du
grand « problème » kantien, Hegel va avoir la partie
belle : il s'est confectionné sa cible de toutes pièces.
« A la fin, cette préoccupation doit se transformer en la
conviction que toute l'entreprise de gagner à la conscience ce
qui est en soi, par la médiation de la connaissance, est dans son
concept un contresens, et qu'il y a entre la connaissance et
l'absolu une ligne de démarcation très nette. »
173
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Ici, deux remarques. Le mot « médiation » est évidem-
ment hégélien. « Gagner l'en soi» relève de ma critique
précédente. Enfin, « conscience» est bien un terme kan-
tien, mais la « conscience » n'intervient dans la Critique que
vers le milieu de l'ouvrage, dans la Déduction Transcen-
dantale, à sa place, appelée par les besoins de la recherche.
Elle n' est nulle part attribuée au philosophe avant sa
démarche, ni surtout à l'homme avant qu'il n'entre dans
l'expérience du monde. Je crois même savoir que dans
!'Esthétique Transcendantale, il n'est nullement question
de « conscience» de l'espace et du temps.
Continuons. Nous lisons :
« Car si la connaissance est l'instrument pour s'emparer de
l'essence absolue, il vient de suite à l'esprit que l'application
d'un instrument à une chose ne la laisse pas comme elle est pour
soi, mais introduit en elle une transformation et une altéra-
tion. »
Bien. L'absolu ne suffisant pas, voici maintenant « l'es-
sence absolue». Kant fût tombé des nues! De plus, et
surtout, Hegel vise ici l'entendement kantien et ses
catégories qui s'appliquent à leur objet. Mais, hélas pour
Hegel, cet objet des catégories n'est nullement l'essence
absolue, c'est le divers pur fourni par la sensibilité. Et
l'entendement n'est pas une « connaissance» qui le trans-
forme, mais disons une forme en acte qui, en le transfor-
mant, permet, produit, est la conscience et la connaissance
même... De plus, que vient faire soudain, en cette
problématique, apparemment empruntée à Kant, en fait
prêtée, la « chose pour soi » : oui, cette fois, pour soi ? Il est
vrai que chez Kant l'entendement, qui est opérateur,
transforme ce sur quoi il opère; on peut même dire, à la
rigueur, qu'il transforme la chose en soi - encore que ce
174
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
soit plutôt la sensibilité qui le fasse; encore que l'entende-
ment transforme plus précisément le divers pur où la
sensibilité a réduit la chose en soi; encore que le mot
« chose en soi », je l'accorde, soit contestable : il faudrait
dire, plus platoniciennement (Parménide) : « Ni en soi, ni
en autre que soi » ... Mais il est scandaleux de prétendre que
l'entendement transforme une « chose pour soi» ou une
« essence absolue», puisque c'est l'existence de ces deux
derniers objets qui est en question dans la Critique
kantienne, et donc devait le rester, au moins au départ,.
dans le débat Hegel-Kant! A se demander si Hegel a
jamais soupçonné son propre dogmatisme! En tout cas,
son interprétation du kantisme comme armature architec-
turale de facultés se présentant devant son objet absolu
déjà là pour le triturer est plus primaire que celle d'un
élève de terminale aujourd'hui : cela par pure mauvaise
foi, j'ai maintenant toutes raisons de le craindre, ayant
montré qu'il lui fallait comprendre Kant à merveille pour
le défigurer à ce point.
Tout ce qui précède visait l' Analytique Transcendan-
tale. Voyons à présent pour !'Esthétique, notant déjà que,
pour les commodités de sa réfutation sans doute, Hegel
inverse l'ordre et le plan de la Critique de la Raison pure.
« Ou bien encore, si la connaissance n'est pas l'instrument
de notre activité, mais une sorte de milieu passif à travers
lequel nous parvient la lumière de la vérité, alors nous ne
recevons pas encore cette vérité comme elle est en soi, mais
comme elle est à travers et dans ce milieu. Dans les deux cas
nous faisons usage d'un moyen qui produit immédiatement le
contraire de son but; ou, plutôt, le contresens est de faire usage
d'un moyen quelconque. »
Ici l'espace et le temps ne sont même plus miroirs ou
175
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ca,dres - métaphores déjà grossières - mais quelque
chose comme l' eau où le bâton apparaît brisé! Comme s'il
y avait un bâton avant cette immersion-là ! Comme si, chez
Kant, la chose en soi avait une qualité, une essence, que
sais-je, une nature vraie existante derrière le phénomène
trompeur ! Au mieux : comme si elle était un nœud de
l'envers d'une tapisserie! Navrant!...
Ensuite de quoi Hegel poursuit sa marche victorieuse.
« Il semble, il est vrai, qu'on peut remédier à cet inconvé-
nient par la connaissance du mode d'action de l'instrument,
car cette connaissance rend possible de déduire du résultat
l'apport de l'instrument dans la représentation que nous nous
faisons de l'absolu grâce à lui, et rend ainsi possible d'obtenir
le vrai dans sa pureté. Mais cette correction ne ferait que nous
ramener à notre point de départ. Si nous déduisons d'une chose
formée l'apport de l'instrument, alors la chose, c'est-à-dire
l'absolu, est de nouveau pour nous comme elle était avant cet
effort pénible, effort qui est donc superflu. »
Personne n'ayant jamais soutenu cela, c'est le triomphe
contre des ombres. Même observation, aggravée, pour la
suite:
« Si encore l'examen de la connaissance que nous nous
représentons comme un milieu nous apprend à connaître la loi
de réfraction des rayons, il ne sert encore à rien de déduire cette
réfraction du résultat; car ce n'est pas la déviation du rayon,
mais le rayon lui-même par lequel la vérité nous touche, qui est
la connaissance, et ce rayon étant déduit, il ne nous resterait
que l'indication d'une pure direction ou le lieu vide. »
Nul en effet ne s'est jamais soucié de cette opération-là.
Kant n'a jamais dit que la connaissance faussait son objet,
un objet déjà là, constitué avant, mais qu'elle le connaissait
adéquatement, à ceci près que cet objet, son seul objet,
176
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
était le monde, l'intuition sensible. Kant à mon sens l'a
même dit trop vite, trop tôt, dès le seuil de la Critique
1

Mais comme l'existence même de la chose en soi n'est
évidemment pas présupposée au départ de la Critique
comme objet à connaître, mais découverte à la fin et à la
suite de !'Esthétique comme un au-delà ou en deçà
inconnaissable des objets qui se présentent, qui vont se
présenter, ce ne pouvait être le but de Kant de la connaître,
ni même d'étudier la possibilité de sa connaissance.
Enfin, le couronnement :
« Cependant, si la crainte de tomber dans l'erreur introduit
une méfiance dans la science, science qui sans ces scrupules se
met d'elle-même à l'œuvre et connaît effectivement, on ne voit
pas pourquoi, inversement, on ne doit pas introduire une
méfiance à l'égard de cette méfiance, et pourquoi on ne doit pas
craindre que cette crainte de se tromper ne soit déjà l'erreur
même. »
« Renversement du problème!», commente triomphale-
ment M. Hippolyte : « La critique de la connaissance
suppose à son tour une critique de cette critique, et ainsi de suite
à l'infini. »
Le seul ennui, c'est que Hegel prête ici à Kant le souci
initial et fondamental qui fut celui de Descartes et de
Malebranche : un siècle et demi de retard. En fait, la
Critique de la Raison pure ne parle jamais de l'erreur; pas
assez peut-être. De plus, Hegel prête à Kant une crainte
1. Lorsque Kant déclare, au début de !'Esthétique Transcendantale
(2° édition) : « Il faut que toute pensée, directement ou indirectement, se rapporte
finalement à des intuitions, par conséquent chez nous à la sensibilité, parce que nul
objet ne peut nous être donné d'une autre façon », il introduit au début de
l'ouvrage son résultat final, ce qui pourrait faire de l'ensemble un gigantesque
cercle vicieux ..
177
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
méthodique de tomber dans l'erreur qui aurait introduit une
méfiance envers la science, la philosophie, alors qu'on sait
que la « méfiance» kantienne vient d'un effondrement
cataclysmique de toute philosophie et de soupçons très
graves jetés par un génial empiriste sur la science de
l'empirie ! Avouons qu'on se serait méfié à moins. La
vieille dame qui disait poliment, chez des amis : « Votre
toit est-il bien solide? » tandis qu'elle le voyait emporté par
l'ouragan avait quelques excuses en cette interrogation
indélicate. De plus, rappelons-le, c'est un fait, Kant ne
s'est pas dit alors, éperdument : « Qu'est-ce donc que la
Vérité?», mais, bien plus froidement : « Comment cela se
présente-t-il chez l'homme? », sachant ou soupçonnant qu'il
n'avait aucune chance de répondre à l'éternelle ëi vague
question de la vér1té en Î'abôfë:îaiit deîront et
    ----- -----
ment, mais se réservant l'espoir d'y parvenir in fine avec
des données plus précises. Kant a changé notre conception
de la vérité et de ses objets possibles sans « chercher la
vérité », démarche trop générale et plus que suspecte,
démarche qui trop embrasse et mal étreint.
Enfin, après avoir exposé - à sa façon - les résultats de
la philosophie kantienne (connaissance instrument ou
milieu, séparation totale entre elle et l' Absolu), Hegel,
dans une dernière démarche, affirme abruptement et sans
ombre de preuve que ces résultats étaient là dès le départ,
dans l'esprit de Kant, à titre de présupposés, de préjugés,
sa pseudo-crainte de l'erreur lui servant à dissimuler aux
yeux du monde sa crainte réelle de la Vérité!... Transfor-
mer des résultats, que l'on décide soi-même erronés, en des
buts trompeurs, cela s'appelle un infâme procès d'inten-
tion... C'est, en philosophie, une annonce lointaine des
tribunaux politiques moscovites ...
178
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Est-ce fini? Mais non! Voici que Hegel, avec une
naïveté superbe, détruit d'un seul coup, en deux lignes,
toute cette «réfutation» que l'on pouvait tout de même
croire à la fois raisonnée et adaptée à la nature de la
doctrine à détruire :
« Cette conséquence résulte du fait que l'absolu seul est vrai,
ou que le vrai seul est absolu. »
Résulte du fait qu'il s'agissait de démontrer! Voilà!
Bref, ce texte célèbre est dérisoire et bas. Il est admis et
vanté unanimement depuis trente ans dans nos universités
françaises. Ma tâche est rude ...
*
« Chez Kant la connaissance, étant en dehors de r absolu,
est cenainement aussi en dehors de la vérité. » Quel est le nerf
de la preuve? Un adverbe : « cenainement » !
peut même pas supposer que l'absolu pourrait échapper à
-- • - - ;c - .
pouvoir_ <!e     que la vente humaine pourrait
porter sur autre chose que l'absolu! Au fond, Hegel s'est-il
jamais interrogé? Si j'en crois ma description de son être et
ses principaux raisonnements eux-mêmes, ma réponse
sera : non. Mais justement, dans la mesure où je suis
critique, je ne dois pas encore exclure la réussite de ce
dogmatisme effrayant, tant qu'il garde une chance de
présenter à mes yeux stupéfaits et extasiés un Savoir
effectif, total et entièrement convaincant de !'Être et du
Monde ensemble, bref de Tout. Si j'excluais a priori cette
chance, je serais moi-même un dogmatique de la Critique :
monstrueuse disgrâce.
Donc - ne nous décourageons pas ! - tout est encore à
voir ... Mais, comme il ne s'agit pas ici d'un ouvrage sur
Hegel, peut-être suffira-t-il d'examiner son point de départ
179
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
logique et ontologique, qui est assez simple. Je m'inspire
de l'excellent compte rendu de Châtelet.
On peut dire, sans nullement polémiquer, que Hegel
part d'un coup de force. Las des éternels problèmes pré-
critiques sur l'Être et la Pensée, las de l' « adéquation de
l'Esprit et de la chose» comme critère de vérité- où serait-
( on pour la constater, cette adéquation?-, il décide d'en
l finir. L'Être c'est la Pensée, et la Pensée c'est l'Etre. Mars
\ àlors, objectera=i-on, nous tout, et tout est vrai? A
( quoi Hegel répond aveë-un formidable aplomb : (( Oui.-;;
Mais comment cette ÏnonSïruosité ?. Comment
expliquer l'erreur et la limitation humaine? Hege!_ ne se
démonte pas, car il a rép_onse en Son Etre-
ESi)rit êSt Devenir, donc se développe, se perd en Nature
ef peu à peu se retrouve lui-même à travers l'homme et
l'histoire. Ainsi toutes les erreurs sont des vérités partielles
que l'avenir complète : rien n'est donc faux. Le dévelop-
pement nécessaire du retour historique à lui-même de
l'Être-Esprit explique les retards à comprendre de
l'homme qui en est lui-même une parcelle réfléchissante, à
son heure : « L'homme est cette contradiction perpétuellement
renaissante qui consiste à représenter le tout par son concept et
r
à être un aspect de ce tout par son existence réelle ... »
alors lui, Hegel, comment sait-il tout cela lui-même?
\ Év1êlemment · parce que -l'héure est venue du Savoir
{
Absolu!!.. !etour   que
c'est la fin des temps ou-de l'histoire, à tout le moins le
déblÏt de cettefin dont if serati e héraut, le messager,
l'inspiré.
Cela exige la Dialectique qui, avant, bien avant d'être
une méthode de l'esprit, est un mouvement profond et
originel de l'Être.
180
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Mais est-ce que cela se tient?
*
Chose étrange, stupéfiante, notre excellent Châtelet,
thuriféraire éperdu de Hegel, soudain, à la fin de son livre,
dans un autre passage que celui déjà mentionné, répond :
« Non»! Cela se tient, certes, au sens où cela est cohérent
et sans faille : il n'y a pas de« lapsus partiel ». Mais, ajoute
aussitôt notre anli, et cela vaütëïü'On leinédite :
« Reste le lapsus global. Ce lapsus concerne la constitution
même de laRàisoÏÎ, qui, au sein de la redondance du discours
hégélien, est l'objet d'une étrange ellipse. Hegel n'est pas en
mesure de répondre à la question décisive : celle de la nature de
cette for ce qui habit;/(i. Raison et qui, sous les aspects de la
légiti;;uJiWn, finalement, l'impose. Développement n'est pas
fondement; l'autosuffisance n'explique pas la puissance. Hegel
a établi les droits de la Raison; mais il n'y est parvenu qu'en
ramenant le droit au fait, en présupposant leur identité
foncière. Il a éludé la question que formulait Kant : celle du
fondement la J orce effective du droit, de la
constitution de la Raison. »
Coup de t éâtre, on voit. Châtelet tout à coup est plus
kantien que moi. J'ose penser qu'il a tort. Car, pour ma
part, je vois de!_!x _Ae la    
hégélienne à la Critique. La première, ai-je dit, consiste-
rait à tout savoir, à tout comprendre, à tout justifier
effectivement, ce qui est à peu près le cas de Hegel
puisque, selon Châtelet, il n'y a pas chez lui de « lapsus
partiels». C'est la riposte parfaite, comme rouver le
mouvement en mafëhanT: comment diable fonder ou
exiger qu'on fonde ce qui, aux deux sens du verbe,
comprend tout? C'est la vieille et absurde question mytho-
181
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
logique : sur quoi   ~ sc:_la totalité de l'univers, P-OUr ne
pas tomber?
- Mais j'accorderai même que la métaphysique hégélienne
peut apporter une réponse de droit à la critique kantienne.
Une des raisons majeures pour laquelle Kant refuse la
métaphysique, ce n'est évidemment pas qu'elle se joue
hors de l'existence sensible : ce refus est celui du matéria-
lisme, lui-même métaphysicien, cercle vicieux. Ce n'est
pas même que la chose en soi soit inconnaissable ou hors
connaissance : la critique doit opposer à d'autres attitudes
philosophiques possibles leurs propres impossibilités, non
ses propres résultats ; elle doit détruire les fondements de
la doctrine adverse sans utiliser le sien propre, dit Kant
dans les Paralogismes, faute de quoi elle deviendrait
dogmatique. Après tout, la critique est peut-être une
hypothèse infiniment probable, mais à re-vérifier, à ravi-
ver sans cesse : quelle pensée, quelle attitude de pensée
peut se dire absolument vraie et indépassable? Qui peut
dire qu'on ne prolongera pas, qu'on ne creusera pas encore
plus loin? Kant ne le dit pas ... Non, le ressort profond de
la réfutation kantienne est le suivant : c'est que les
catégories ou principes a priori de l'esprit, qui à la fois
permettent et postulent en nous-mêmes le progrès dans le
jugement, l'avancée dans la connaissance, ne trouvent de
fondement à leur vérité ou validité que dans notre synthèse
constitutive de l'expérience et le parcours de ce qui s'y
présente à mesure - les deux ne faisant qu'un-, tandis
qu'au contraire, appliqués à des choses en soi, ils n'y
peuvent découvrir de mobilité intelligible, de passage
logiquement nécessaire d'être à être qui permette et
garantisse le mouvement humain de la pensée, bref le
savoir : la chose, toute chose, reste là, dans sa seule
182
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
identité à elle-même, et nous sommes bloqués dans la
tautologie. N'oublions pas en effet la critique destructrice
du principe de Raison Suffisante, faite par Hume pour
tous les domaines possibles de la connaissance et reprise
par Kant pour le domaine de la chose en soi.
Mais justement, qu'est-ce que la Dialectique, sinon une
productivité du concept et de l'Être par soi-même, qui
donc fonde parfaitement le mouvement du savoir dans la
réalité intelligible? La Dialectique, si elle existe, est une
réponse décisive à l'interdiction critique. Mais comment
montrer qu'elle existe? Comment montrer qu'elle n'est
pas une méthode extérieure, un peu artificielle, qui ne se
justifie chaque fois, coup par coup, que par son succès -
ce qui nous ramène au cas précédent ? Il n'y a plus qu'une
issue : nous faire assister, d'une manière ou d'une autre, à
la productivité dialectique du concept pur de la chose en
soi, autrement dit, en termes hégéliens, de l'Être. Et la
métaphysique sera fondée contre Kant, cette fois en grand
et en bonne règle, sans même qu'il soit la peine d'aller plus
loin dans cet engendrement, sans même que cette produc-
tivité inclue ou crée déjà le sensible, sans avoir à
« déduire » le pommier de son jardin. Et Hegel le sait
bien. Et c'est cette démarche décisive qu'il tente dans la
Science de la Logique, où tout est suspendu à la validité de
tripliciié ou triade Être-Néant-Devenir. Mon-
  Devenir, se chargeanrpar lui-même du
temps, bientôt du sensible et de l'histoire, c'est magnifi-
que, c'est une gigantesque réussite, mais c'est même plus
qu'il n'est ici demandé. Il suffit de montrer que l'Être, par
lui-même, sort de soi, sort de son identité.
Moment solennel, capital, il y va de tout : de toute la
183
DEUX SIÈCLES CHEz LUCIFER
  toute_ bref_ la ph!!o!o-
pJiie. .
*
Comme le texte hégélien est bref, je puis le reproduire et
l'étudier :
« L 'Être est l'immédiat indéte17(1iné; il est libre de toute
déterminité vis-à-vis de l'essence, ou de toute autre déterminité
qu'il pourrait avoir en lui-même. Cet être exempt de réflexion
est l'Etre tel qu'il est immédiatement en lui-même.
Gf L'ÊTRE: L'Être, l'Être pur - sans aucune détermi·
nation. Dans son immédiateté indéterminée, il est seulement
égal à lui-même, n'est pas inégal à autre chose, et ignore toute
différence, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de lui-même. Une
détermination quelconque, ou un contenu qui introduiraient en
lui des différences ou le poseraient comme différent d'autre
chose ne le conserveraient pas dans sa pureté originaire. Il est
le pur vide, la pure indéterminité. - Il n'y a rien à
intuitionner en lui, si du moins on peut parler ici d'intuition; il
ne peut guère s'agir que d'une intuition pure et vide. Il ny a
également rien à penser en lui, ou il ne s'agit alors que d'une
pensée vide. L 'Être, l'immédiat indéterminé, est en fait un
Néant, ni plus ni moins qu'un Néant.
(!!_) LE NÉANT : le Néant, le pur Néant; c'est une simple
égalité avec soi-même, la vacuité, l'indétermination et le
manque de contenu absolus; indifférenciation en soi-même. -
Dans la mesure où l'on peut parler ici de pensée (ou
d'intuition), il existe une différence entre penser (ou intuition-
ner) quelque chose ou rien. Ne rien penser, ne rien intuition-
ner, cela a donc une signification; les deux sont distingués, et
ainsi le Néant est (existe) dans notre pensée ou notre intuition;
ou plutôt, il s'agit d'une pensée et d'une intuition vides, comme
184
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dans le cas de l'Être pur. - Le Néant a ici la même
détermination, ou la même absence de détermination, que
l'Être pur, et est donc la même chose que lui.
C. LE DEVENIR: 1. L'unité de l'Être et du Néant.
L 'Être pur et le Néant pur sont donc la même ch0,5e. La
vérité n'est ni l'Être, ni le Néant, mais le fait que l'Être est
passé (et non passe) dans le Néant, et le Néant   rf'  
Cependant, tout aussi bien, la vérité n'est pas leur indifféren-
ciation, mais leur non-identité et leur différence absolue; et
pourtant, de nouveau, ils sont unis et inséparables, et chacun
d'eux disparaît immédiatement dans son opposé. Leur vérité
est donc ce mouvement de disparition immédigI,e d&..E..UJJ.dans
l'autre : le Devenir. Mouvement dans lequel ils sont bien tous
les eux séparés, mais par une différence qui s'est également
immédiatement abolie. »
Çe texte est nul. Est-il besoin d'expliquer pourquoi?
Mais<mî, pu1squ'ém ne semble pas s'en être aperçu. Nous
lisons en effet : « Dans son immédiateté indéterminée, l'Être
est seulement égal à lui-même. » Et là nous croyons rêver.
( L'égalité ne serait-elle pas une détermination? La suite :
.> « Il n'est pas inégal à autre n'a aucun sens. Où est, à
{ ce stade, cet« autre chose»?« Il ig;;;:ë toute différence tant
à l'intérieur qu'à l'extérieur de lui-même» : comment savoir
s'il a un intérieur et un extérieur? De plus, n'est-ce pas-la
iiîüiiïdre des- choses qù-eëlëfaire naître l'idée même de
différence ? On dirait une parodie fragmentaire et bâclée
- voire des débris épars, des reflets déformants et
déformés, comme sous le soleil des restes de naufrage -
de la magnifique dialectique de l'Être dans le Parménide de
Platon qui, elle, se justifie, et même critiquement : car on y
éprouve l'Être, on teste les conditions de possibilité de son
énonciation et de la conscience qu'on en a, et alors il est
185
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
naturel qu'on le confronte avec des déterminations exté-
rieures à lui pour voir s'il les supporte, se les incorpore ou
les rejette. Mais c'est, comme l'on sait, « un océan de
discours», et Parménide s'y prend à neuf fois, avec des
catégories bien plus nombreuses, complètes, avec l'inven-
taire des formes de notre esprit. Que vient faire ici chez
Hegel cette « égalité » isolée ? « Il est vide. » La preuve ? Et
pourquoi ne pas dire le contraire, par exemple qu'il est
plein, cet Être, comme pouvait être celui du vieux
Parménide?« n ny a rien à intuitionner en l'Être » : s'agit-
il d'une intuition intellectuelle ou sensible ? Peu importe,
puisqu'il est décrété vide. Mais quelle frivolité ! J'ajoute
qu'un commentaire hégélien du Parménide lui-même,
quelques pages plus loin dans la Science de la Logique, est
d'une extrême faiblesse et d'une incompréhension totale.
Au fond, cette analyse si pauvre et arbitraire est
profondément anti-hégélienne. Hegel utilise la plus vieille
et poussiéreuse définition du concept selon son « exten-
sion » et sa « compréhension », et choisit arbitrairement
d'en analyser la compréhension. Et, bien sûr, comme le
---?
mot« être» est commun à tout ce qui est, la compréhen-
siÔn de l'Êtreest évi emment la pllls pauvre. Si Hegel
avait choisi l'extension, il avait l'omnitudo realitatis, le tout
de la réalité plein à craquer (c'est par exemple le choix
initial contraire, non moins arbitraire, qu'a fait Sartre dans
l'Être et le Néant). En quoi cet être« en compréhension»,
si pauvre par rapport à tout ce qui est et à quoi son concept
s'applique, peut-il être gratifié d'une « pureté originaire»,
alors qu'il suppose un tout existant déjà? Mais, d.ira-t-on,
nous sommes ici en de pures catégories logiques. Eh bien
non, puisque chez Hegel le logique est l'existant même, ou
plutôt doit montrer qu'il l'est, et le doit ici.
186
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Certes, on peut me répondre triomphalement que Hegel
prend le concept tel qu'il le trouve, tel qu'on l'entend
avant lui, pour le transformer vers sa vérité profonde :
qu'utiliser la dialectique pour fonder la dialectique serait
un cercle vicieux, dont il se garde bien. Mais je ne lui
demande pas cette bévue. Je demande que l'on me fasse
assister à la productivité du concept d'Être, d'une manière
ou d'une autre, d'une manière que je ne puis tout de même
ni inventer ni prescrire moi-même, n'y croyant pas et
n'étant qu'un commentateur modeste. Et Platon,
m'objectera-t-on, dans le Parménide? Platon a inventé une
rigoureuse et neuve démarche, que dans mon dernier livre
j'ai démontrée critique. Hegel non, c'est tout. Platon, s'il
éprouve et teste l'Être, c'est qu'il s'en méfie. Le Parménide
n'est pas fait de thèses, mais« d'hypothèses »,et l'Être n'y
est admis que finalement transformé, réduit à la source
elle-même inattingible d'un monde et d'une pensée
humaine possibles : le contraire du « monologue divin »
que nous avons là.
Je n'y peux rien : exténuer la compréhension de l'Être
jusqu'à en tirer le Néant, ce n'est pas une démarche
inventive, c'est un procédé appliquant à la notion fonda-
mentale, dont tout dérive, non pas même des recettes
méthodologiques déjà acquises dans les faits, mais leur
vague décalque. Procédé, en effet, très approximatif.
Comment identifier, même un instant, l'Être, « détermina-
tion la plus pauvre de toutes», au Néant absolu? Est-ce que
!'infiniment petit est zéro? Notons enfin la grande force
probative de « il ne peut guère s'agir que de ... » C'est de
l'aveuglette... --
Pour le deuxième paragraphe, sur le Néant, mêmes
remarques, plus une ou deux autres. Pour l'Être, tout
187
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
contenu l'altérerait. Il serait donc altérable. Le Néant,
c'est le manque de contenu absolu : encore heureux! De
plus, dit Hegel, il y a une différence entre penser quelque
chose ou rien. Certes, certes. Et, de là, Hegel tire : ne rien
penser a donc un sens. Pourquoi? Parce que c'est différent
de penser quelque chose, semble-t-il. Et ainsi, le Néant est
ou existe, parce que la pensée a un_S!'.!?-S. Mais pourquoi ne
serait-ce pas un Parce
tout est sens. Oui, mais c'est cela même qu'il s'agit ici d__ç
démontrër puisque nous sommes à la racine originelle de
--Système. Cercle vicieux fondamental.
« Donc», le néant existe, « ou plutôt» il est vide.
Admirons l'irrésistible force logique de ce « ou plutôt»,
comme si Hegel avait oublié son propos. Platon s'était
surpassé avec l'Être du Non-Être du Sophiste. Il nous
hante tous encore ... Voir Sartre ... Ici Hegel se caricature
comme à plaisir : purs jeux de mots ... à mojns qu'il ne
nous suggère - encore, peut-être, l'interprétation de
( Loreau - qye ait pol!.f
résultat u'on ne puisse le dire, ni rien dire par
eux, ce qui marquerait la fin de toute logique et métaphy-
t   et d'abord hégéliennes, bref ne ferait pas son
affaire ...
Peu à dire sur le paragraphe 3; il s'agissait d'y venir à
tout prix, au prix de n'importe quoi. On y est. Notons
pourtant que « la vérité est leur différence absolue». Pour-
quoi différence absolue? Serait-ce parce que, dans leur
description des paragraphes A et B, tous deux sont dits
vides, et seul le Néant absolument? L'absolu du vide du
Néant s'est-il donc communiqué entre-temps au vide
jusqu'alors plus modéré de l'Être? ... Et que peut faire, en
cette naissance du Devenir à laquelle nous assistons, cette
-- --
188
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
précision temporelle : « L'Être est passé (et non passe) »?
r Un devenir d'avant le devenir? Tout est-il donc accompli?
1 Il n'y en aura plus? Je croyais au contraire qu'à partir de
cela, rien ne « serait » plus, qu'il y avait là en germe le
grand vertige ontologico-historique ! ... Mais au fait, je lis à
l'instant, deux pages plus loin, dans une note, un nouveau
changement de temps : « Ceux qui refusent de reconnaître
que l'Être et le Néant sont destinés à passer l'un dans l'autre. »
Toute !'Histoire est-elle là avant de naître, en ce cocktail
de tous les temps d'avant le temps?
On peut ergoter sans fin, mais la cause est entendue.
Comme le dit finalement si bien Châtelet, la raison
hégélienne n'est as fondée et s'écroule sous les exigences
-- --
légitimes de la Critique qu'elle n'a plus les moyens de
contester,   u ~ doit désormais rem lir sans aucune aide
extérieure, sans nufinfiux cosmique d'Iéna ou de Bastille,
et ne peut ... C'était l'heure de l'échéance philosophique ...
*
Kant serait-il le Commandeur? On constate que dans ce
même passage de la Science de la Logique, à deux ou trois
pages près, Hegel se débat curieusement avec son spectre,
toujours présent. Pourtant la Critique était loin ! Que de
philosophies, depuis, avaient passionné l'Allemagne :
Fichte, Schelling, Reynold, Schleiermacher, Jacobi. Qui
( se souvenait encore de la fameuse petite phrase : «]'ai
limité le savoir pour faire place t laJoi » - que moi-même
j'éprouve le besoin de relire de temps en temps, pour bien
m'assurer qu'elle existe! Qui s'en souvient? Eh bien,
Hegel, justement! Deux pages après sa Triade originelle,
il rappelle « les résultats obtenus par Kant (sic), savoir que la
raison est incapable de reconnaître un contenu vrai, et qu'en ce
189
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
qui concerne la vérité absolue on doit s'en remettre d la ) oi » •••
Étrange, qu'il nous parle de« résultats obtenus», éZ>mme si
c etait un acquis.. . Etrange; qÜ'il- nous parle aussi des
« déductions » qui ont -obtenu résultats qui, dit:il,
« constituent la connaissance philosophique »... Étrange
la philosophie kantienne «
et le oint de dé art de
raine », tout en faisant reproche à ses contemporains,
jiiSlëment, de l'avoir « prise pour commencement ou
départ», au lieu d'« entrer dans ses déductions», bref
l'avoir insuffisamment approfon ·e et creusée de l'inté-
rieur ... cela n'est pas clair. C'est trouble. Troublé,
peut-être. Kant- eSt: bleÎl i)Our Îui, e""iïtom cas et à tout le
moins, l'av;rt_derruer, fo Baptiste ... Mais alors il est très
étrange qu'il rappelle, toujours dans la même page : « Je
m'en réfère souvent, dans cet ouvrage, à la philosophie de
Kant, ce que beaucoup pourraient trouver superflu » : signe
éclatant qu'on avait cessé de lui opposer la Critique, que
c'est bien lui, Hegel, qui insiste en son exorcisme ...
Mais à présent, fort de ce point de -
assuré pour lui, pour son époque, P-Ql.lr cent cinquante ans
de pensée métaphysi<ltie -,'fort de son Savoir Absolu qui
va se développer ·ets'étendre à toute chose, il lui reste à
dissiper l'autre inquiètement   qui prétend à
l'!lbsolu hors du savoir et dans le déchirement tragique
qu'il abomine.
Or il ne peut évidemment, comme autrefois, la nier, la
réduire, puisque dans son système total enfin établi tout
-- - - - __ _,_ - -
) est vrai, à son rang, à son moment dialectique, à son heure
historique.
Dès lors, il ne lui restera qu'à lui assigner uii moment
depuis longtemps dépassé, un rang parmi les plus bas.
190
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Et pour couper court une bonne fois à toutes ses
protestations, pour lui enlever Dieu et l'enlever à Dieu,
que pouvait-il trouver de mieux que la Religion?
*
* *
Vers 1842 paraissait en Allemagne un bizarre ouvrage
La   Jugement Dernier -Heg!l
l'athéiste : un ultimatum. Signé d'un pseudonyme, écrit
po-;;r taire au lecteur que r;uteur est wïêhrétien
bkn-penSaJ!t, il tentait, par Un choix astucieux de cfoiiions
hégéliennes, de montrer que H_gel, ce soi-disant croyant,
ce prétendu défenseur de etait en fait, par son
pire l'Etat cillétien. Ç..v
L'ouvrage obtint un grand succès, qui bientôt se
redoubla et s'amplifia de scandale, quand on découvrit que
ce« démasquage» de Hegel était lui-même une mystifica-
tion, un caiiülar, - ont les étaient Bruno Bauer et
-- ........
Karl Marx, alors âgé de 22 ans, lui-même athée farouche
socialiste. Cette dénonciation de Hegel
.gen_s. Hegel était donc bien du côté de l'aÜtél et
du trône.
Je regrette de n'avoir pas cet ouvrage entre les mains,
car je pressens que ce est  
. semble, et pourrait être signe d'un point d'inflexion dans
la jeune pensée de Marx : à preuve que les deux  
entre rennent d'écrire une suite et que Marx y renonce
comme si unë -preuve, Urïé importante pour lui,
était faite ... J'y reviendrai ... Pour l'instant, ce titre me fait
songer que mes principales Trompettes du Jugement
191
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Dernier contre Hegel sont jusqu,ici bien douces, pour ne
pas dire tendres. Tout viendrait chez lui, vous ai-je dit en
substance, de ce fait que le   la terre «?1!?9
n'y est pa_s resté, ou bien est revenu rarement : sa pensée
n'aurait fait que combler cet écart, cette distance infinie.
( Qui, au ciel, songerait à lui reprocher ce besoin, si
) humain, si religieux même, déjà exprimé si fort dans le
l grand cri d,lsaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu
descendais sur terre!» Et rEcclésiaste soupire, comme une
évidence navrante : « Dieu est au ciel et les hommes sont sur
la terre. » De plus, Hegel a commencé sa vie de jeune
homme - en 1789 il avait 19 ans - en vivant cette
« solution finale» quf non seulement répondait à tous ses
problèmes, mais les réglait peut-être avant même qu,ils ne
se posent, si bien qu,à rheure où l'immédiateté céleste
disparaît, où la question:Sans été posée, se re-pose,
elle n,aÎ ien d,abstrait : c,est tout rêtre plein de Hegel qui
se fêle, se fend, se déchire, peut éclater ... Ah, ce n,est pas
lui qui dirait, avec la grâce de Heine, ce vers si joli aussi en
français : « Il faut laisser le ciel aux moineaux et aux
moines. » Je me corrige donc : Hegel n,a pas voulu
« s'emparer de l'absolu», il a été contraint, pour exister,
( pour vivre, à se ré-emparer d,un absolu qui s,était donné,
I éprouvant comme injuste et comme intolérable qu'il rait
'\ brusquement quitté. Et nous le comprenons : voyez
l comment le Christ même habitue doucement ses disciples
à sa disparition prochaine ...
Oui, mais il reste que - en théologie chrétienne - le
grand cri d,Isaïe exprime une tentation. Il reste que c' est un
péché, pour les Juifs, que de dire au Christ : « Montre-nous
le Père et cela suffit» : ce minimum est gros, en effet! Et le
Christ refuse à jamais que la foi soit connaissance. Ce n,est
192
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pas seulement la parole à Thomas : « Heureux ceux qui
n'ont pas vu et qui ont cru!» C'est que lui-même ne
s'impose nulle part, au contraire. C'est même que, selon le
mot de Pascal, « la Révélation signifie le voile ôté, alors que
l'Incarnation voile encore davantage la face de Dieu». Et
quand Pierre, à la faveur d'un hasard de conversation
(« Qui dit-on que je suis? ... Et vous, qui dites-vous que je
suis?»), s'écrie soudain : « Tu es le Fils de Dieu!», Jésus
attribuera cette lumière non à lui-même mais à son Père,
bref à la foi de Pierre qui en reçoit réponse et n'est pas
éclairée par sa présence christique en tant que telle ... Et il
répond aux Juifs avec la dernière énergie : « Pourquoi cette
génération demande-t-elle des signes et des miracles ? En vérité
je vous le dis, il ne lui en sera donné aucun. » Et lorsqu'il
guérit, la plupart du temps, il commande : « Va, et ne le
dis à personne ... chrétienne est ontologiquement
un don de soi, gratuit et dans le danger. Hegel la refusa,
s'y refusa, se refusa. Pourquoi ? D'abord, il n'y a pas de
pourquoi. C'est gratuit ... Est-ce grave? ... Les Trompettes
du Jugement ne crient pas au diable pour chacun qui n'a
pas la foi : le cas, dirai-je, est trop ordinaire et ne requiert
que la flûte. Et dans la mesure où j'ai moi-même risqué
une explication totale par le désir hégélien de récupérer à
tout prix l'absolu perdu, il faut avouer que cette tentation-
ià est -cfes -plus haiïiêS-:-
Oui, mais voilà : le diable n'est-il pas justement dans les
tentations les plus hautes? Lorsque j'ai dit le peu que je
savais de lui, j'ai conclu, je crois : « Sa musique est le
sublime. » Et cette fois nous y sommes. J'ai bien ajouté,
certes, qu'on ne pouvait savoir si  
porer l'absolu ou s'y réincorporer, les deux étant vrais sans
doute. -.Mais pour-l'homme, qllë ce soit l'un ou l' autre, du
193
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
moment que cela prétend s'exercer par le pouvoir du
concept et non de« l'incompréhensible absolu qui l'anéantit»
- comme disait Fichte, rappelons-nous, en un trait tardif
de lumière-, n'est-ce pas transcender sa propre condition
pour justement abolir la transcendance divine - ou la
sienne propre : car peut-être ne faut-il pas confondre, chez
l'homme, transcendance et, si j'ose dire, surimmanence. Il
y aurait un sens par où nous devrions nous dépasser, et
non pas un autre ... Je cherche . .. C'est difficile ... En tout
cas ici, chez Hegel, la transgression de la foi et celle de la
critique se rejoignent. Comment déchiffrer Dieu intégrale-
- -- - - -
m_ent en dehors de ce qu'Il a fait, dit, montré de lui-même,
bref, là encore, de son expériênce} Comment discerner-par
l'esprit ces « Bontés de l'Absolu », qui évidemment noient
ou obturent toute grâce? Le mal serait-il l'infini en
immanence?
r
Mais si là seulement était la diablerie de Hegel, il se
retrouverait en Enfer avec la quasi-totalité des théologiens
î de la Sainte Église!. .. Alors quoi? Se!'.ait-ce  
{ l'ait alors gµ'on t!_iéologie_ps? Contingent,
ce fait, extérieur à sa volonté, même si à elle conforme ...
Serait-cë son désir de l'Empire du Le fait qu'il ait
( cédé à ceuèiêïrtatioil-ïà; quei;-Pensée lui offrait? Entre
l nous, cher Glucksmann, qui n'y succombe pas ? Qu'a-t-il
'
en son âme, en son esprit, de particulier, de propre, par où
s'insinuerait, imperceptible, le diable ? . . . Serait-ce son
, . di ':> Q , . ·1 ':> J .
geme gran ose . . . . u y pouva1t-1 . . . . e ne trouve nen ...
Mais je suis peut-être en train de mal cerner son statut,
probablement plus laïc, de maître penseur. A moins que je
ne sois en train de criti uer le concept de maître penseur
lui-même, bref de m'en prendre à vou;:-Ghieksmann ... Je
ne sais, je ne sais encore ... Prenons un biais : puisque je ne
194
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
trouve aucun reproche propre à lui faire, qu'avez-vous à
leur reproc er,VOiïS-ïllême, à vos quatre maîtres, à tous et
à chacun, à Hegel en particulier ? ... Le plus drôle est que
vous allez probablement me répondre : rien. Sans doute
allez-vous répéter qu'il y a là un grand phénomène de
culture commune, qui se concentre et rayonne en eux ...
Mais alors, si c'est toute la liberté de l'homme, des hommes,
qui en ces temps s'aliène en s'émancipant de Dieu, pour aboutir
à cela que vous dénoncez et abominez, que conclurez-vous sur
Dieu, pour Dieu, au nom même de la liberté humaine? Peut-
elle être sans Lui ?
Passons . . . Cette question pressante - qui me presse -
est prématurée ... Je garde toutefois, de ce bref examen,
l'impression   du monde; d'étatisme
et d'asservissement des hommes, est, du moins chez
Hegel, mais peut-être chez tous les maîtres, la consé-
quence de quelque chose de plus profond, que je ne
discerne pas encore ... Et j'ai le sentiment d'être allé un
peu trop vite .. . Le diable restera une plaisanterie chez
moi, à mes propres yeux, tant que je n'aurai pas accès à des
profondeurs plus subtiles, à des replis impalpables même
aux idées ... Bref, je ne sais toujours rien ...
Mais si c'était cela, justement, dans l'ordre de la pensée,
le diabolique? Que je ne sache rien, que l'on ne sache
rien? ... Non pas par ignorance, bien sûr, mais absolue
équivoque ... Qu'il y ait un mal horrible et universel dont
on voit les suitesen ces eux siècles et q-Üine pulss;êl:re
ç cerné par la ... Il pourrait exister dêux au-::-- delà u
) savoir, l'un vers le Mystère et l'autre vers le Vertige, et le
)
Mal ne serait pas le savoir mais qui l'entrelace et
le prolonge, tandis que l'arrête ... Oui, je le
reconnais, c'est vague ... Mais quoi? Ne faut-il pas traquer
---- -
195
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
le mal de ces deux siècles en lui-même, avant ses effets,
puisqu'il continue encore? .. . Si c'était un Mensonge? Un
mensonge qui ne fût pas le contraire explicite d'une vérité,
mais un fascinant malaise de l'existence première,
songe ar rapI?_ort à l'indicible Verbe? « ]'étais présent
éomme une odeur/ l'arôme d'une idée I dont ne puisse
être élucidée I l'insidieuse profondeur» ... J'ai arlé à l'ins-
tant de la mort de Dieu et, s'agissant de Hegel, c'était trop
tôt ... Mais si précisément ce n'était pas trop tôt? S'il
fallait, à la fois pour l'amorcer et qu'elle devînt définitive,
f une originelle douceur? Si   tué D!e'! sans qu: on
} _pût rien savoir, jamais rien savoir, en s'arrangeant
} sourdement pour qu'on ne pût pas savoir, et que ce fût
l cela, précisément, le pire ? Car _alors y aurait
invisible, pour ces deux siècles, de désespoir... Si le
( comble. des combÏesël'astuce, de diabolisnïë, c'était d'!!_a-
J cuer Dieu lui-même dans, par et à travers la Religion
)
Absolue oii if est dit que, non content d'être:-il -;e
manTJêste ? Quel exploit des exploits, quelle imposture
suprême et indécelable !. . . Et cette fois je crois bien que
c'est cela, que j'y suis ... Et je vous rejoins, Glucksmann,
en songeant qu'après lui il ne reste plus aucun recours sur
la terre, du momsdu côt{êië nièu, si terrestre-
Diëiît investi et travesti, à touSies de
cœur, pauvres en esprit ...
Et puis je vous confierai, pour moi, quelle tentation il
_est, .. Car fe ne suis pas s[ simple ...
196
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
L'ambiguïté absolue n'est peut-être pas diabolique ...
L'ambiguïté sur l'absolu non plus... Mais que dire de
l'ambiguïl:[abso1üêSüf l'absolu, surtout lorsque après elle
la foi, même pressant l'âme, n'est plus possible à l'es-
pnt ?... . - -- - ---:.:----_
_,Je ne sais pas quels textes a utilisés Marx pour établir
{ l'athéisme d.è HegeÎ ... En sur l'existence de
} -HegeÎ est formel : non seulement îf restaure dans
)
toute sà gloire l'argument ontologique de -DeS"cartes,
montrant que même et surtout le cogito, qui pouvait
sembler un début d'émancipation humaine, n'a de sens et
de vérité que par Dieu, pris ell mais encore : « -Diëu
est l'absolument inconditionné, se suffisant à lui-même, exis-
tant pour lui-même, le commencement et la fin dernière
absolue, en soi et pour soi. » S'il ne s'agissait de Dieu, je
crierais : « N'en jetez plus, c'est trop! » La religion, elle,
«     l'esprit absolu non seulement pourfütu.ition a la
représentation, mais pour la pensée et la connaissance». Et
« cette connaissance nous porte à croire que Dieu n'est pas
objet de Savoir Absolu, mais le Savoir Absolu lui-même en sa
totalité». Et encore que les religions communiquent entre
elles et se rendent intelligibles dans leurs relations dynami-
ques respectives - dit Châtelet, à quoi vous ajoutez,
Glucksmann, « qu'elles se pensent les unes les autres comme
)
les mythes chez L. évi-Strauss » -, il reste que ion
chrétienne instaure avec les autres une coupure, dialecti-
que, mais décisive :C'eSt oon - seliïëment la Religion
Absolue, màiS « cëile de la Vérité » : « Le vrai est 7tm
Î
conîënü. B_lle le vrai et Dieu tel qu 'Il
est. » Et encore : « Son contenu est la vérité même en soi et
pour soi, et elle n'est que cela ... apparition infinie de Dieu» ...
EtHegeÎ ajoute : « La religion chrétienne est (aussi) la
.._.___----....__.__ ,
197
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
\ du monde avec Dieu, qui, dit-on, a réconcilié le
\ monde avec Lui. » La « réconciliation», le but suprême et
I unique de Hegel, qu'il montre, qu'il démontre réalisé !
Comment ne pas le chrétien - malgré
cet « (aussi) » et cet étrange « dit-on » qui me mettent en
\
légère alerte ? Mais la dialectique de cette réconciliation
par et dans l'histoire absolue du christianisme, que ce soit
dans la Phénoménologie de l'Esprit ou dans les Leçons sur la
philosophie de la religion est admirable, parfaite, complète,
1
et concrète. C'est là qu'on voit que les protestations
existentielles contre l'intellectualité de Hegel sont vaines.
  est le le moins a_bstr_!ÏJ e l'humanité. Tous
les moments du christianisme sont déduits et justifiés dans
leur vécu ... Non, Kierkegaard, chez Hegel il ne manque
pas une fibre au tremblement, pas un tour d'étau à la
gorge, pas une goutte de sueur de sang à la nuit des
oliviers. Hegel serait peut-être plus faible - je veux dire
trop fort - dans les victoires du christianisme, pascale et
pentecostale, car son« Dieu mort» ne peut guère dialecti-
quement ressusciter qu'à Lui-même, et en passant par« la
communauté de tous les esprits», non dans ces pauvres
apparitions judaïques ou galiléennes, qui ne lui ont guère
inspiré que sa métaphore fameuse sur l' Art, « les quarante
jours de vie glorieuse de la Nature».
L'ennui est un peu plus grave quand on voit « la
Religion, qui est pour tous », subordonnée, dans !'Ordre de
l'Esprit Absolu, à « la Philosophie, qui est pour quelques-
uns » - façon de parler modeste - et qui donc, en vertu
de la Dialectique, dit la vérité de la Religion, la réalise et la
dépasse comme un stade. « La paix divine n'est pas
supérieure à toute raison, mais est connue, pensée comme vraie
et divine par le moyen de la Raison. »C'est tout. C'est même
198
'
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
la fin de tout. La Religion qui se connaît s'est déjà niée en
Philosophie. Et l'on peut inférer qu'avec l'arrivée, enfin,
du philosophe - Hegel - c'est-à-dire la disparition de la
philo-sophie en Science, Science des sciences et du Tout,
la religion va forcément connaître le sort de l'art, qui est
une « chose du passé». Cela, il ne le dira jamais tout à fait.
Son seul aveu, mais de taille, sera de déclarer, à la fin de sa
dernière Leçon sur la Religion, qu' « il s'y trouve de la
raison » - chez lui il y en a partout - et qu' « il y a encore
du vrai en elle ». Cet « encore », chez ce philosophe du
devenir perpétuel, est éloquent. Un athée intelligent s'en
contenterait : il est tellement plus simple de laisser mourir
ce qui meurt que de chercher à l'assassiner, au risque d'un
sursaut d'agonie. Marx déclarant que la religion chré-
tienne est si parfaite qu'elle est forcément la dernière,
qu'après il n'y a plus de religion possible, poursuit, pour
une fois, cette ligne subtile. Marx eût peut-être bien fait de
rester un bon hégélien.
« Hegel n'est même plus athée », conclut excellemment
Châtelet.
*
Mais tout cela est-il sûr? Voici que je trouve le livre
d'un excellent philosophe   Logi-
que et Religion chrétienne dans la philosophie de Hegel, qui
m'ébranle un instant.
Lui-même résume son œuvre ainsi:
r « Hegel, avec son génie propre, ne fait qu'exposer la
manifestation de l'absolu dans le Christ et tirer les conséquen-
ces di 1a Révélation du Die_!l tri!!itai!e. La Logique n 'esÎ pas
palais d'idées abstraites, mais s'incarne dans une théologie
chrétienne. L'auteur n'y traite quedêDiëu. » -
199
DEUX SIÈCLES LUCIFER
Fichtre! Mais comment Bruaire va-t-il prendre ce fait
que a phiIOsophiê; dernier degré du Savoir Absolu, est au-
dessus e la religion ? Il répond ainsi :
( « C'est aux philosophes que s'adresse Hegel, pour leur
) montrer que le seuL discours lqgique _réussi, sans croyance
) préalable, l!§t quj s'établit   dans le
1 le_plus rjgOUTJ!.fL! !a religion chrétienne. L 'Idée absolue ne
désigne que la Trinité des personnes divines, mais elle n'est pas
distincte du déploiement du concept selon une parfaite organi-
( sation. La vérité est une et en pleine lumière. Aucune réalité,
{ aucune pensée, aucune volonté, n'ont de sens hors de cette
logique, hors de cette révélation. »
{
Et il conclut :
<;;la philosophi°è' n'est pas un stade supérieur à la connais-
sance religi;use chrétienne, maiua conjjrmaÏion, son _achè'l}e-
ment, dans une U!JÎOn intime avec le Dieu trinitaire. »
Un peu abasourdi, j'ai relu son livre, et même la Science
de la Logique. Cela se tient. Au reste, Hegel n'a-t-il pas
appelé cette Logique : « Le monologue de Dieu avant de
- --
créer le monde » ?
Alors que penser? Que croire? Deux points m'intri-
guent :
D'une part Claude Bruaire atténue la conclusion de son
livre pour nous dire - c'en est le titre - « en quot'la,,,foi
chrétienne récuse la philosophie religieuse de Hegel». Entre
nous, m'est avis qu'il aurait pu commencer par là. Tout
eût été plus clair et palpitant. D'autre part, cette Science
démontrée parfaite sur cents pages, voici
qu'elle devient tout à coup« un essai» . .. « entre autres» ...
« suscité par la Révélation, mais indépendant»... « une
démarche hésitante et laborieuse» .. . Le ton a beaucoup
baissé. Nouveau M. Bruafre S'ëSt-il
200
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
trouvé, pour ses ultima verba, au pied du mur de sa propre
foi? Je l'espère.
- D'autre part, avoir cité cette phrase monstrueuse
de Hegel : <[L'État est l(l volqnté 4i'Qine   esprit
et actuel qui se développe dans l'organisation du monde»,
.....__..... -
Claude Bruaire, à ma stupéfaction, y souscrit! Voici en
\
effet son commentaire : « L'égalité de la conscience de la
réconciliation dans le Christ et de la conscience du soi
réconcilié impli_gue, comme une condition rigoureusement
\ inciispensable, l'État dont l;être doÛ se
1 substituer à celui du Christ historique pour co!!§tituer
unYiue de provoquant l'unité des
esprits ralliés par la conscience du prince, et capable par
conséquent de l'unité de ['Esprit divin, universel et singulier. »
Quel lecteur, même athée, ne bondirait à ce sacrilège?
L'État doit se substituer au Christ! Mais je vole, une
-- - -- ----------
seconde, au secours de Claude Bruaire. Il ne fait que
reprendre ici la thèse hégélienne selon laquelle _l'Église
catholique ayant failli à sa mission, ou échoué - c'est
[ pareil - dès le Moyen Age, et TaRéforme ayant de
) il Ciûe T\icité
)
substantielle et universelle des   ... Et comme
I'universaljgition, peut-on lire, est divinisation... Mais
Bruaire ne manque pas de trouver bientôt abusive « cette
lecture hégélienne de l'histoire de l'Église, réduite à
tion fantastique de deux confessions qui s'excluent de l a
réconciliation opérée par l'esprit
Qu'il soit donc pardonné, même par la philosophie!. ..
D'autant qu'il nous dévoile ainsi une très grande char-
nière, douceureuse, décisive, révélatrice : par le biais de
cette lecture abusive de l'histoire de l'Église, entraînant entre
Ga   .E_ l' tat_ une interversion .. la
201
11
1L "'',..;/A '€ • ,,,
J,/ ,._ A
1
tf' .. _L.. ;.._ ,_._ A ' <::::. f-.,r ::- .
/11- .""A)c
DEUX SIÈCLES CHEZ
hiérarchie du Système
1
, c'est l'État divinisé qui en devient la
cause finqle ! C'était donc bien la sournoise P!nsée
l!égéJienné ! L'État saute d'un coup de l'Esprit Objectif au plus
haut de l'Absolu sous le pieux prétexte que les Églises ont trahi!
Gageons que Hegel eût trouvé au besoin d'autres
prétextes !.. . Il lui fallait, pour sa tranquillité d'existence,
A;. · l'État au sommet de tout comme garant réel de la parousie
"">Oct. <t... L'Etat, n'est-ce pas, c'est Dieu,
• 1" dont on ne connaît bien ni les lois ni la police, à supposer
qu'il en ait ...
f Disons-le hardi1!1ent : est pour Hegel le plus sûr
rempart contre- la /Foi. Ef la ' Foi est le plus dangereux
} ferment de révolte ou de déSordre. Le texte épouvantable
de totalitarisme que j'ai déjà cité, sur « la Liberté miséra-
ble», s'achève par une charge haineuse et méprisante
contre « les quakers, anabaptistes, etc. ».
*
Et maintenant je vais être maladroit. Je vais faire èe qu'il
ne faut jamais faire contre Hegel. Je vais me mettre en colère.
Oui, le plus haut de l'homme, au moins pour qui
la'' Foi, est mis par Hegel au plus bas, et dans
une œuvre où Dieu est, dit-il ... Et moi je dis que Dieu
n'aime pas cela ... Non, je ne fais plus allusion f1a--foi
compensatrice de l'esclave dans ses écrits de jeunesse, et
encore au début de la Phénoménologie. Je comprends même
sa « conscience malheureuse», qu'il a décrétée telle parce
qu'il n'a pas voulu connaître, éprouver plus avant, ce qu'il
croyait être son malheur, et qui ne l'est pas, car  
1. Rappelons est une manifestation de l'Esprit Objectif
de rit Absolu.
202
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vécue les signes s'intervertissent sans cesse : la peine est
joie, la joie est angoisse ... J'admets intellectuellement,
connaissant bien son besoin de coïncider, que la Foi soit
« pressentiment», « acte de conscience singulière » - si loin
de l'enviable soi universel, n'est-ce pas?-, « mouvement de
la conscience tendant à s'approcher de l'unité de sa propre
essence, sans jamais atteindre sa présence» ... Mais non! Là,
tout de même, je m'insurge, je me révolte! Non au nom de
ni d'aucune philosophie, mais de la plus simple et
pauvre et misérable expérience ! Comme si la Foi cherchait
la présence ... de son essence! Comme si la voûte céleste
était sa fontaine de Narcisse ! Comme si elle
avait l'espoir fol ou sacrilège de jamai ! .... J'en
appelle à tous les athées!... Mais soit, soit encore,
pardonnons à l'inexpérience hégélienne, ou à son expé-
rience avortée parce qu'évitée, qui lui fait traiter de défaut,
de manque, d'infirmité ou d'impasse la voie où son orgueil
et son confort à la fois ont renâclé, le bien de son être étant
en définitive le bien-être! Ce que je n'admets pas - mais·
si, je l'admets encore!-, c'est fuyai:d de la foffasse
de la foi une fuite : peut-être revanëhe humaine, bien
pauvre ... J'aime être traité de lâche par des lâches ... Mais
ce que je ne puis admettre, cette fois, ce qui ne pardonne
pas, c'est, tenez-vous bien, dans la Phénoménologie de
l'Esprit, ses attaques anormalement violentes contre l' Auf-
kliirung, contre les Lumières athées, leur reprochant
-- - - -- ---
surtout de n'avoir pas reconnu leur sœur en indigence dans
la'
1
Foi qu'elles réfutt:_nt ! Infâme procédé, plus
infâme que ceux des prêtres selon Voltaire ! Car l'auteur
peut nous dire: «  
voyez comme au surplus je l'abolis
bien vite - le temps de régler son compte au devoir et à la
203
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Belle Âme - dans la totalité parfaite et définitive de la
Religion révélée! Voyez, n'est-ce pas, à quel oint j'ai fait
-- - -
de Dieu, là, la cause finale et de mon édifice -
alors que sa recherche et son amour sont bloqués depuis 120
pages dans la cave! - Voyez comme j'étrille ceux qui ont
coincé la Foi! - dit-il en renforçant les verrous! . .. »
Oui, l'élimination, l'étranglement en prison   en
- ------
tant que telle valait bien cette grand-messe conceptuelle
allant de l' Aufklarung à la Raison en Morale et à la Religion
Absolue! '(;ê je   c'est,
contre les Lumières, cette charge qui donne le change! Oui,
Je le crains, c'est l'attaque de diversion contre
l'athéisme"' que le diable est -
(_Çe je n'ag__mets c'est la ReligioJ?. . gui
(ép_an<_?u!t à la cime, une fois que Hegel a fait disparaître
celui à qui elle est révélée : coup de génie - faute de
pouvoir dire coup de grâce ...
r -Ce que je n'admets pas 'C'est la haine apparente et feinte
de l'Aufkliirung chez cet Aufklii.rer au carré!
c_ je p'admets à ce point absolu et quasiment
impalpable, c'est la tartufferie métaphysique ...
*
Mais, cher Glucksmann, je me suis peut-être donné tout
ce mal - prendre Hegel la main dans le sac, en flagrant
délit de suprême hypocrisie - pour rien. Du moins,
j'aurais pu l'abréger. Car je viens à l'instant de découvrir
non un texte, mais j'oserai dire-le texte de Hegel, celui oii" il
- - -- - ---
résume en quelques lignes sa pensée, son être, sa vie. Oui,
àiâfuis Sôn choix des choli et son systeme. -ifu texte qui
absolument me confirme en mon hypothèse et nous
204
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
réconcilie dans notre refus commun. Le voici. Il est de
1802-1803. Hegel déclare :
« 0_sprit est déjà pwpre
figu_E_ et oser   uajté (K!_ecque)
1 dans une nouvelle religion dans laquelle la souffrance et
toute la gravité de son déchirement (chrétien) seront à la fois
assumés et sereinement supprimés. »
Ce n'est pas moi, c'est Hegel, qui souligne « oser» et
« nouvelle religion», et qui donne entre parenthèses les
précisions grecque » et « chrétien f _ '.
Un gran commentateur du passé déclare que pour
Hegel, « Dieu est la Cité parfaite», mais ici nous voyons
1
surtout que, pour lui, la Cité parfaite, c'est Dieu. D'autant Î
que Hegel ajoute que   déjà là, ( fig
pl!_i_sgy' « j l un peuple libr_e » Cll! Fr ce   )
' Ilienne), et puisque « la Raison a trouvé sa réalité sous Îa J
d'une CO!fl!11Un!}Uté ê_!!e assez
hardie pou! se dQnner sa pro re figu_!_e__ religieuse sur son
propre terrain et de par sa propre majesté».
Nous allons donc pouvoir, en État, nous adorer !
La question de l'athéisme de Hegel est donc résolue,
cher Glucksmann, et nous voici réconciliés. Vous insistiez
sur le scandale de l'État hégélien. J'insistais sur le sacrilège
de C'était paieil :t hé9çratie l'État: Aveux
enfin complets, mais à cela près que lorsque cette chance
inouïe de néo-totalitarisme théocratique qu'est Napoléon
aura disparu, iClui faudra bien. pourvoir à tout par lui-
même. Oui, nous sommes enfin unis, car d'où vient tout?
Quel _est le _des fonds, la Jin des fins de Hegel, sa
visioi;i universelle, personnelle, causale et téléologique?
ainsi, justement à propos de ce
dernier texte : « Absence totale de transcendance et e nracine-
205
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
f ment comp_let_Jk_fEspJjt tJq_ns l'œuvre » Oui, c'est
)
. cela. Sa pensée, le désir de sa vie, sa vie, c'est l'immanence
absolue, la fin de tout abîme et de toute fissure dans l'Etre,
  dans les c'est k « lein
)
U!!_q!Uf » que seul le totalitarisme politique
peut garantir. De même, plus tard, dans la réconciliation
finale marxiste. Le plein. Ni lézardes ni« bougés», car au
l
premier, forcément, tout menace ruine et exige l'anéantis-
sement du défaut par répression infinie. Si j'ose dire, ainsi
le Goulag est innocenté. Voyez d'ailleurs : c'est en toute
can4em; _que Begel appeJ!;r la France de l'Etat
napoléonien « un peuple_ lib!e » !
Mais alors, que faut-il en conclure, Glucksmann, pour
les hommes qui nous occupent, qui nous occupent infini-
ment plus dans leurs âmes singulières et leurs chairs
particulières que nos plus hautes idées ?
C'est que Hegel, les philosophes de ce temps, les maîtres
penseurs, à moins d'être aussi fous eux-mêmes que leur
rationnelle époque, qfl_qnd ils arlqie!Jt liberté des peJlpl'}_s
et_ges hommes, ne pouvaient entendre par là et n'entendaient
en effet que leur liberté par rapport à Dieu, leur négation de
Dieu - seule émancipation peut-être qui comptait, dans les
profondeurs, et dont on voit ce qu'elle a donné.
C'est que la liberté humaine est absolument impossible dans
toutes les mita de-l'immanence et les politiques qui
font corps avec elle ou qui s'en inspirent.
C'est que la transcendance - divine, trans-
cendance de l'homme par rapport à soi-même- n'est peut-être
{
pas l'assurance et la garantie historiquement parfaite, mais à
coup sûr la seule condition métaphysique, et le seul gage et la
seule chance historique possibk, dê la liberté humaine, et dans
l'homme et dans la cité ...

206
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Résultat capital, mais qui rebondit aussitôt tragique-
ment, en vertu de l'ensemble des réflexions qui précèdent,
ams1:
  seule chance de liberté, ce n'est pas
seulement Hegel, c'est toute la Pl!ilpsophie qui ne peut pas la
- ou peut-être pro ondément ne le
Mais elle-même, au fait, désire-t-elle être pensée par la
PhllosoPl!_ie ? N'y pressent-elle pas le risque ou la certitude de
s'y transformer et s'y perdre en immanence totalitaire? Est-ce
qu'elle n'exclut pas toute philosophie? Il faut répondre que si.
Mais alors, il ne serait pas étonnant, Glucksmann, il
devient clair et absolument nécessaire que toute philosophie_4e
la liberté aboutisse en fait à son contraire. Nous en aurions ici
la raison capitale.
Tout n'est-il pas gagné, et pour nous deux ensemble?
*
Oui, mais je vais vous dire à quel prix, en pensée. Je
crois que je viens de faire une       - je
précise : qui m'a inspiré de l'effroi. Voilà. Tout ce que dit
Hegel est vrai. Prenons Ïa phrase mot à mot: prenons-la
d'un trait, elle va. Tout ce qu'il dit est vrai. Et je me suis
souvenu que j'avais écrit, dans un drame, où un martyr est
visité en prison par un ange ambigu dont les mots le
chavirent, ce cri, en réponse à l'ange : « Oui, tu as raison,
mais il y manque le fond! Oui, tout ce que tu dis est vrai, mais
ce n'est pas ça! Oui, tu m'as eu, mais tu n'y es pas! Oui, tout
est clair, mais Lucifer est lumière!» Voilà. J'ai tout
- - - -
compris. J'y suis. Mais les conséquences me terrifient.
Hegel, dit Châtelet, achève, accomplit, réalise la J>hiloso-
hie.- Simplifions et allonS-pîüs la
p_!1ilosophie. plus c'es_!_la
207
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
philosophie. Il n'y en a __ pas d'autre,_j l
; d'autre. dernières critiques de
1 sont in extremis pour se sauver, lui-même et ses collègues,
I du Oui, totâïise et-ln.dut toiit,
y compris la suite. Il est allé au cœur, au fond, au bout de
l'Être qui est dans le mot « est» - s'il y est. Il a donné à
toute parole l'intégrité de son sens, de sa portée, de son
poids d'Être - s'il est exact qu'elle dérive de l'Être et
l'exige ... Nous sommes toujo_!lrs en lui. Marx, c'est son
...f'S_, ' !lppauvrissement abâtardi, on le sait. et
{ lui ont pris de   pour traficoter : on le
clix-ans. métaphYsiqUe apres lui. Et la
fin de la métaphysique en la fluidité, différence, etc., c'est
toujours lui : voir Loreau, sur la Phénoménologie ...
Mais, direz-vous, la Critique? D'accord. Là est le
choix. J'ai détruit, j'ai cru détruire, le fondement méta-
physique et seul moteur de la Dialectique. Oui, mais - je
l'ai déjà annoncé - il lui reste toujours la preuve par le
( fait, par la totalité du savoir, où il a gagné ; il ne faut pas
) chipoter, mégoter, il a gagné, et c'est pourquoi je peux
1
vousconfier à prês°ent que je 'aime, ou du moinsqu' il me
séduit, que je ne puis penser à lui sans pef:!ser en lui, et
alors Kant et sa Critique me semblent bientôt d'une
chétivité dérisoire - au fond, comme la Foi, !'Espérance
et la Charité : il n'y a là pas grand-chose, n'est-ce pas?
( Finissons, cette fois. Hegel, c'est l'esprit humain. C'est
) l'esprit qui- s'ÔccÜpe du sens de toute chose et du sort de
) touslës hommes: E( pourquoi voudriez-vous qu'il ne s' en
occupe pas ? Et vous, Glucksmann, quand vous contestez
1. J'entends ce qui chez Sartre n'est pas l'éternelle et vaine et bouleversante
recherche de la liberté. J'entends ses catégories ontologiques et dialectiques.
208
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ce maître - et vous le contestez finalement par quoi ? par
ses effets sur le monde-, il vous faut bien admettre que
c'est dans l'esprit humain ëlu'il y aurait quelque choSè
d'indiscernable qui ne va pas. Il vous faut recorlliàître que
lecliôix absolu en philosophie, ou plutôt entre la philoso-
phie et le reste, c'est le dilemme dont les deux termes sont,
d'une part : « Penser la vie. Le Vrai c'est le Tout», et,
d'autre part : « Je suis la Vérité et la Vie ... » Celui qui ne
consent ni à l'un ni à l'autre peut et doit chercher en lui-
même. Mais je crois avoir réussi à le convaincre qu'il doit
déposer toute espérance du côté de la philosophie.
Il faut prêter à1legel le richissiméles aveux universels
et suprêmes du pâùVre Fichte: «Nous avons commencé à
philosopher par orgueil, etc. » Mais le pauvre Fichte a
avoué. Hegel, pas. Hegel, jamais. Cela aussi, c'est tout lui.
1
Il me faut revenir là où j'ai commencé, à son fameux
portrait, à ma fantaisiste « légende», que je n'ai fait que
vérifier en quatre-vingts pages : ·
) « Je vais enseigner en enfer. »
{ Et j'avoue <lue -je ne sais pas si on le retiendra, si on
pourra le retenir. Tous nos choix sont plus forts que Dieu.
A plus forte raison ceux de Hegel.
Il savait ce qu'il faisait.
. - --
Interlude
Il faut aller un peu au-delà, je le sens ... Serrons de près
le mécanisme du Système, de ce Système« en lequel a dû se
transformer l'idéal de sa jeunesse», nous dit-il, de ce monde
\ qu'il a édifié pour pouvoir « habiter le monde», en cet
J étrange « espoir qu'on pût être un jour quitte de la crainte et de
)
l'espoir», en ce besoin total et apparemment louable« du
Royaume de Dieu sur terre», en fait non obtenu, non
conquis, non gagné, mais installé là - et c'est toute la
tragédie originelle et perpétuelle de Hegel, ou bien plutôt
la tragédie inextricable de son refus de la tragédie person-
nelle ... « Quitte de l'espoir» : quel aveu!. ..
La Logique, dit-il lui-même, est «   Ciel »,
monologue ou « autoprésentation de Dieu avant la Création
du monde». Les catégories, depuis l'Être jusqu'à l'idée
absolue, sont les « paroles originelles» que prononce
l'intelligence divine dans sa « solitude sans vie», avant la
création de la nature et d'un esprit fini. Mais attention : la
Création n'est chez Hegel qu'une façon de parler. Il n'y en
a pas. C'est le développement ultime de Dieu, l'idée
absolue, qui, par une ernièreet gigantesque antithèse ou
négation, se perd ou s'abolit ou s'aliène en Nature. C'est là
pure logique. Il faut donc se méfier non seulement de la
« Création», mais des métaphores les plus célèbres : celle
210
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
de« l'automystification de Dieu », celle du« Vendredi Saint
spéculatif», celle, ensuite, de Dieu « prisonnier de la
Nature» et manifestant sa colère de captif dans les
poussées de la vie et de l'esprit qui la« foudroient», qui la
font craquer. Ces métaphores nous égarent, et aussi bien la
« Bonté de l'Absolu » dans la mesure où elles plaquent sur
un déroulement logique, aussi vivant qu'il puisse être,
une aura sentimentale et mystique empruntée au christia-
nisme, mais sans rapport avec lui : ici, encore une sorte de
grandiose imposture. Et puis quoi, si « colère » dans le
retour à soi de Dieu, pourquoi pas aussi bien masochisme
en son aliénation volontaire? ... La seule vérité métaphysi-
que permise, c'est que l'homme, dans la mesure où par lui
se manifeste et se « réalise » la vie divine, s'il est un
progrès sur le monde qu'il nie, à plus forte raison il est un
progrès sur Dieu que nie le monde. Certes, progrès sur
Dieu qu'on peut dire aussi bien progrès de Dieu, mais
enfin l'homme supprime dialectiquement Dieu aussi bien
qu'il le conserve - et même plus : il est« l'Être négatif qui
est uniquement dans la mesure où il supprime l'Être ». C'est
Hegel qui souligne « est », et c'est moi qui souligne
« uniquement ». La lumière de son regard, de   logo'f;
de son concept, vainc peu à peu « la nuit terrifiantiâu fond
de ses yeux» où s'est d'abord concentrée « la nuit du
monde», nuit « où s'est retiré l'Être »... Sinistre, par
parenthèse : à livrer à une très grande psychanalyse ... Dès
lors, peut-on dire encore que l'homme« représente le Tout
par son concept et un aspect du Tout par son existence réelle»,
peut-on dire encore les deux, à l'heure où son existence
réelle cesse d'être accident et devient son concept même, à
la fois par l'époque d'avènement où vit Hegel et par la
philosophie de Hegel? Si la Dialectique n'est pas une
211
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
méthode mais la vraie vie de l'Être, alors le Tout, qui était
là au départ de la logique hégélienne, il faut dire qu'à
l'arrivée du Système, en l'homme et surtout dans Hegel, il
n:1est plus là. Il faut réaliser cela, il faut s'y faire. L'homme
vivant son concept est non seulement l'aboutissement de
l'Être, mais, selon sa définition par la négativité, le vrai
J
Tout désormais de l'Être, le seul Tout qui soit là. Et Hegel
lui-même, dans le logos, disant cela, le dépasse, en une
réalité nouvelle et supérieure, ici suprême. J!egel, dis-je,
est non seulement l'aboutissement final, mais le vrai Tout
qui est là,et de   et de l'Être. C'est ainsi. J'avais
· donc raison au début de ce chapitre : Hegel n'avait pas
\ besoin de danser; il lui suffisait de penser, sur place. Tout
)
finissait à lui, en lui, par lui, et j'avais même raisonen
décrivant le rêve démentêië sa jeunesse d'être plus qùe
Dieu même, description où je croyais divaguer : je ne
divaguais pas.
r
Je puis donc aller plus loin. C'est en ce sens précis, c'est
en "2et absolu délire dynamique de cohérence '1. que Hegel
)
est, à   dire, irréfutable. Il faut dès le début
renoocer à le réfuter par l'a-ntilloiïiie, puisque son système
est fait pour résoudre toutes les antinomies possibles,
puisque la solution dialectique de toutes antinomies est
son moteur et sà vië- même. Iflaut aussi, dès le début,
renoncer à le ricuser parvaine protestatiOn existentielle,
toujours incluse, comprise et récupérée d'avance par sa
logique : je l'ai dit, et avec force - en m'y laissant peut-
être un peu aller, çà et là, une ou deux fois, dans mon
trouble. Mais alors quoi? Ne peut-on pas le détruire ?Non.
f Mais il suffit de le regarder se ce
1 qui est mort 1831 après nous avoir interdit toute autre
212
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
-;.
pensée possible et qui pourtant notait, douze ans avant sa
mort:
« Je suis forcé d'admettre que tout continue. »
Aveu énorme. Aveu stupéfiant, aveu fou, si l'on y
songe, et dont la candeur même épouvante ... Ce sera ma
dernière citation de Hegel. Ç'aurait dû être son dernier
mot ... Je viens d'essayer de le sauver ...
Il ne se réfute pas. Il se coince et se par son
impossibilité, qui est celle delaâémenceabsollle où où " n
est déjà arrivée avec poussée au bout.) Une
fois, au moins une fois, il lêreconm.Ït. Comment peut-on
aujourd'hui encore ignorer, ou faire semblant d'ignorer,
  emporte avëc l ùTJaRâlsOll)désormais, à jamais, par
lui, h1i_-J:!!ême,_ r:_/
Pauvre Karl Marx, conservateur d'un de ses débris .. .
*
Suis-je allé trop loin? Alors j'invoquerai à mon appui un
témoin : le plus grand poète allemand du temps, l'anti-
chrétien qui se réjouissait de l'assassinat de Dieu par Kant
et lui-même laissait le ciel aux moineaux et aux moines -
le ciel vide évidemment -, Heinrich Heinè:
Très malade, prêt à mourir, il écrit urië préface à la
1, deuxième édition de son livre Religion et philosophie en
Allemagne, texte que ses commentateurs autorisés estiment
' testamentaire, en tout cas adressé en particulier à quelques
1
amis, dont l'un devint illustrissime chez les hommes.
Après avoir cité ce roi de Babylone, ivre d'orgueil, qui
se prenait pour Dieu même et devint fou, « tombant à
quatre pattes de ses hauteurs pour brouter l'herbe», Heinrich
Heine conclut :
« C'est dans le grandiose Livre   trouve cette
213
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
légende que je recommande à l'attentive méditation non
f
seulement du bon Ruge mais aussi de mon très entêté ami
Marx, ainsi qu'à cellé de Messieurs Feuerbach, Daum;;,
- ,._ -...
'\ Bruno Bauer, Hengstenberg et autres, ces dieux autoproclamés
/   la damnation. Il y a bien d'autrês riëits-tiis
beaux et curieux dans la Bible qui mériteraient leur attentive
considération, par exemple, juste au début, l'histoire de l'arbre
interdit dans le paradis et petit ensei ant vipérin qui, six
mille ans avant la de Hegel,'-expo;aii di]i toute la
philosophie hégélienne. Ce Docteur sans pieds montre avec
acuité comment !'Absolu consiste dans l'identité de l'Être et du
Savoir, comment l'homme devient Dieu par la connaissance
ou, ce qui revient au même, comment Dieu arrive, dans
l'homme, à la conscience de soi. foT1!!.ule moins claire certes
que les mots     vous appropriez·l'arbre de la
connaissance, vous sere/-Dieu " ... » hk! ô
"'-V r-(_ I/_ li (...,. 'l
 n.4J...:e;.... ___ c-
La tente des cieux
J'ai rêvé, ou plutôt j'ai bricolé un rêve. J'ai fantaisiste-
ment bâclé une construction de pensée où la plus rigou-
reuse et formidable construction de l'humanité, la der-
nière, l'hégélianisme, se parachevait, s'actualisait, s'abolis-
sait en marxisme -..sans Marx : je veux dire sans-1a
coupure marxiste, sans la brutalité naïve, précritique,
intellectuellement si misérable, où la dialectique est
«remise sur ses pieds», où ce moteur purement logique et
spirituel, qui ne Pêut avoir de validité qu'à ce titre, se
transplante tel quel dans la matière, qu'il mobilise bizarre-
ment, au grand scandale de tout matérialiste conséquent :
Freud, entre autres ...
Entre nous, quel intellectuel sérieux n'a pas fait ce rêve?
Et cela se conçoit. Cela marche à peu près. On sait que,
pour Hegel, l'homme naturel - conscience obscure où
!'Esprit dialectiquement aboli en Matière commence à se
récupérer - peu à peu s'investit, se perd, se retrouve, se
dépasse en des « médiations» sociales qui sont autant
d'étapes dans la réalisation de sa Raison, de sa Liberté et
de son Savoir absolu : la propriété, le droit, l'art, la
religion, l'État ... L'État, l'État moderne, où s'accomplis-
sent substantiellement liberté et conscience humaine, est
215
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dernier. L'Histoire ne va guère au-delà, sinon pour le
généraliser, le mondialiser ...
Mais la société civile hégélienne laisse toutefois en
dehors d'elle une marge, un vaste résidu sans liberté ni
conscience, « le peuple, la partie qui ne sait pas ce qu'elle
veut». Hegel aura eu même la gloire d'annoncer le
prolétariat, en lequel, Marx l'a vu, tous les acquis
hégéliens de l'humanité et même l'humanité elle-même
semblen,t se nier. Dès lors, il apparaît fort hégélien qu'à la
fin, fois de plus, la Cette fois . se
renve(se; que et apparemment
duelle se généralise (prolétarisation universelle) et qu'ainsi
l'humanité tout entière s'accomplisse en renversant pro-
priété, droit, religion, Etat : le néant ou le nihilisme de la
révolution mondiale et finale rend à l'homme sa plénitude
absolue et définitive ...
*
Cela peut se rêver. Cela tient à peu près. au fait ,
pourquoi n'est-ce pas cela, Marx? C'est, selon moi, qu'il
      pflx ].me   qûr .ilë--ffii pas
seulement, comme chez Hegel, un dépassement dialecti-
que, soit par le Savoir philosophique, soit par l'État ou
quelque nouveauté mondiale - mais qui fûJ  
pa_ssion_!lé, je dirais presque mystique.
Et là, il me faut entrer dans sa vie.
Voici d'abord un fort beau texte religieux : « Par
( l'amour dont nous aimons le Christ, nous orientons en même
temps nos cœurs vers nos frères qui nous sont intimement liés et
) pour lesquels il s'est donné lui-même en sacrifice. » D_!,.q_ui est-
/ ce? De Marx,_ âgé de quinze _!.ns. Notons déjà l'amour du
prochain, qui ne se démentira guère. Et, de la même
216
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
j
époque : « La religion nous enseigne qu(f_Idéal s'est sacrifié
lui-même pour l'humanité. Nous ne p-0urrons donc jamais plus
être écrasés sous le fardeau. » Ici on sent déjà Hegel. Mais le
Christ à jamais nous allège et nous libère !
Que s'est-il passé ensuite? A sûr un
immense, dont le récit nous manque et dont il faut
chercher les signes. Sa thèse, à vingt ans, exprime dans son
texte son adhésion totale au matérialisme et dans son
épigraphe sa « haine de tous les dieux». On ne peut donc
parler d'un insensible et paisible éloignement de la foi ,
comme chez tant ... Fut-ce une découverte des excès et
méfaits de la religion? Peut-être, mais il y a plus. Ses
}   unt: « »
) tragigu_s, g_ù_ le défi et la déclaration de_ gl!erre à Dieu,
traité de puissance à puissance, S!!_r
de l'athéisme. «Je veux me bâtir un trône dans
les hauteurs », écrit-il. Et ailleurs : « Je veux me venger de
r celui qui règne au-dessus de nous. » Et encore : « Les vapeurs
!liiernales me montent à la tête et la remplissent jusqu'à ce que
je devienne fou et que mon cœur soit complètement changé. »
*
« Infernales » •.• Ici on peut rire, alléguant qu'il s'agit de
lieux communs répandus chez dix mille étudiants romanti-
ques. Mais voici un autre texte :
«Je jetterai mon gant à la face du monde et je verrai
s'effondrer ce géant pygmée ... Ensuite, pareil à Dieu et
victorieux, je marcherai sur ses ruines, et, donnant puissance
d'action à mes paroles, je me sentirai l'égal du Créateur. »
Là on ne peut plus rire. On doit admirer, stupéfait.
Pourquoi? Parce que le_projet historico-mondial et cosmi-
qaj s'avouùà - et qui semble être le « projet
217
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
», le « choix des choix» de Karl Marx - est
aujourd'hui presque intégralement réalisé sur la terre . ..
Notons que l'expression « donnant puissance d'action à mes
paroles», non seulement est une     à
l'action créatrice du Verbe divin, mais annonce le thème si
connu de « [;; thiorie pénétrant les masses ». C'est admira-
ble, Je crains que ce ne soit par soucis dérisoires,
de type électoraliste, que marxistes dissimulent à
f quel point, de combien Marx est l'homme le plus puissant
qui fut dans'I'humanité,ayant à peu près réalisé en moins
\ d'un elle, up P!Ojet non seulement politique et
l social, mais méta hysique, non seulement prométhéen,
mais luciférien. Lucifer, son nom l'indique, est un
suprême porteur de Lumière.
Projet originel? Oui. On va voir que toute la doctrine de
Marx en découle, dans une clarté parfaite, sans autre
---
(( adjonction extérieure» la
universellement répandue, qu'il n'abaJ1donnera jamais.
*
Il s'agit de supprimer non seulement la religion mais
Dieu. En premier lieu l'hégélianisme tronqué de toute
sa tête spirituelle, de la Grande Logique. D'abord, la
matière. Ensuite, et corrélativement, l'homme surgissant
dans la nature ne sera plus, comme chez Hegel, un être
inchoatif que les médiations sociales accompliront, mais
un être complet, heureux, libre, spontanément sociable,
que les médiations sociales perdront, dégraderont, aliéne-
ront, et qui, naturellement ou plutôt dialectiquement, au
terme, se récupérera d'un seul coup, par la Révolution.
Encore faut-il, si nous sommes près du terme, qu'une
force sociale potentiellement révolutionnaire soit déjà là,
218
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
lisible, à l'œuvre dans !'Histoire : Marx n'est pas plus
volontariste ni intellectualiste que Hegel. Mais voici
justement" le prolétariat, néant d'humanité,A summum
d'aliénation:- Ïi_égatiye, et qui se
niera en plénitude d'humanité enfin reconquise. Com-
ment? Puisqu'il n'a d'existence ou de néant d'existence
que dans l'économie - où il fait tout et n'est rien-, cela
se passera économiquement : par la récupération des
instruments de production qu'il anime et qui l'exténuent.
la nécessité pol!l" Marx de se faire
et d'inventer à l'économie capitaliste, avec la théorie de la
plus-value, une contradiction mortelle à brève échéance. Il
attendit sa mort en 1853, 1857, 1862, etc.
j
Et, dès lors, si l'on songe que dans l'hégélianisme la
p!"_9priété est à la fois le début et la base des médiations -
donc aliénations - sociales, toutes les autres s'écrouleront
\ d'un coup avec elle. Feuerbach vient à point, lui aussi,
l pour qui Dieu est un fantasme, une projection où l'homme
épuise ses forces. Mais il est vain de lutter idéologique-
ment pour que l'homme réintériorise la projection et
réduise le fantasme. L'abolition de     dissipera
d'un seul coup la religion. Elle « tombera comme une
écaille
1
».
C'est beau, c'est grand, c'est écrit, c'est déjà presque
advenu ... La« suppression de Dieu »est bien la cause finale
de ce rodigieux système, et qui çojilmunisme
- - ---- --._. . -
- rendons cet hommage à Marx, bientôt et désormais
militant sincère - n'est pas_ seulement un et un
1. Et l' athéisme aussi, bien sûr, la question ne se posant plus : ce qui
permet à nos néo-jésuites progressistes de susurrer que ni Marx ni le
communisme ne sont fondamentalement athéistes .. . Parbleu ! Ainsi le tour est
joué . ..
219
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
les masses,_mais le moyen, le vecteur et le
détour   de s_on pr9jet fond.amental. Je déplore
que les dissimulations tactiques de ses fidèles atténuent et
dégradent sa grandiose effigie.
Est-elle ainsi trop belle, trop simple? Il me fallait, à
coup sûr, simplifier, dans ce cadre. Mais rien n'est trop
beau pour rendre hommage à cet homme, le plus grand de
!'Histoire. Au reste, l'interprétation où il apparaît le plus
cohérent n'est-elle pas son interprétation la plus cohé-
rente ? Quelle unité, songez-y! dit,
)
ceux ui   en leur survie le rêve de leur
jeunesse ! A plus forte raison s'il est théologique et
.---;-
cosmique!
*
Connaît-on, en effet, ce portrait de Marx à vingt-trois
( ans ? « L'homme sombre de Trèves. Un monstre remarquable.
Il ne marche ni court. Il pivote sur les talons, battant l'air de
'\ ses bras, les étirant très haut, plein de rage, comme s'il voulait
l attraper l'immense tente des cieux et la jeter sur la terre. »
Image saisissante ... Le portrait est d'Engels. C'est le récit
de leur première rencontre ...
A chacun de conclure. Je n'ai voulu ici que fournir des
pièces aux chrétiens pour les éclairer sur leur devoir, qui
reste ambigu : Marx est évidemment l' ennemi absolu,
mais traiter el! chré_!ien son _eruiemi Je
souhaite que l'amour les détourne de l'exorcisme et de
l'anathème. Mais je désire aussi que la coupe de leur
cesse de se remplir au cocktail écœlirant des
syncrétismes du type Marx est
trop pur et trop grand pour cela. Dieu aussi, ma foi. ..
220
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
*
* *
{
Le texte qui précède est celui d'un article qui me fut
commandé par le journal le Monde dans un vaste débatSur
      -Si jë l'ai reproduit,
à cause de sa clarté. C'est aussi que je l'ai rédigé en pensant
à vous, Glucksmann, et à cet ouvrage. D'ailleurs comment
ne pas le conserver et le reproduire, bref lui attacher
quelque prix, alors qu'il fut l'événement le plus étrange,
peut-être, de ma· carrière journaiiStique? - - -
En quoi? -D'abord: qûè je vous informe : le plus
f médiocre de mes articles sur un sujet indifférent me vaut
) au moins quatre ou cinq lettres. Un article assez bon sur
( un sujet brûlant, une centaine. Les meilleurs quatre ou
cinq cents, sans parler des appels téléphoniques ...
f Or après cet article, pendant huit jours, rien. Pas une
J lettre, pas un appel. Comme si c'était, de loin, mon plus
nul et sur un thème dénué de tout intérêt. Intrigué,
\ amusé, bientôt inquiet, je perdis toute pudeur : j'interro-
( geai mes amis. Ils ne répondirent pas volontiers, se
rabattant sur les compliments d'usage. J'avoue que je
m'affolai un peu : avais-je perdu mon dernier brin de
talent? M'étais-je couvert, à mon insu, de ridicule ou de
honte ? Comme je savais bien que 1!12Il thème vous
choquait, vous le premier, je faillis tout interrompre, et
d'abord ce livre.
Ce fut au bout d'une dizaine de jours que les lettres
arrivèrent, affluèrent. Et toutes se ressemblaient. Et
( beaucoup m'expliquaient même leur retard : il y avait eu
) çhez mes correspondants - je cite- ; stupeur;,
) « effroi » «_glace iroides >-;-: donc
l pas   bout d'un !
221
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Je vous livre ce résultat, en remettant à plus tard notre
affrontement, car quelques jours après paraissait dans le
Monde une critique de cet article, qui en nécessitait de ma
part un second, où j'apportais quelques précisions. Le
11oici, lui aussi.
Dans ce vaste débat ouvert en juin par le Monde sur
christianisme et marxisme, à la suite d'un document
ecclésiastique, je m'étonnais de la longue absence d'André
Mandouze, au point de craindre amicalement pour sa
santé. Mais le voici, en couronnement. Il résume, récapi-
tule, évalue ses prédécesseurs, distribuant des bons et des
mauvais points, presque des notes ...
Je crois que j'aurais eu la moyenne. Qu'on en juge :
« Est-ce à dire que nous puissions rester indifférents à la
reconstruction très personnelle de la El!ée antireligieuse, ou
plutôt déicide, de   par l'auteur de Dieu est Dieu, nom de
Dieu? Nullement. » Pas mal, n'est-ce pas? Toutefois, dans
les appréciations universitaires, si« personnel», c'est bon,
« très personnel », c'est moins bon. Attention donc à la
suite, que voici : « Hormis une anthologie, aussi originale
que tendancieuse, des écrits de Mq_rx, et de subtiles passerelles
clavliiennes entre ces morceaux choisis, l'article n'ajoute rien
au livre qu'un nouveau post-scriptum. »Là, j'ose solliciter de
Mandouze un instant de réflexion. Que signifie, dans le
choix des textes d'un auteur, « tendancieux » ? Ce qui va
dans un sens, dans un seul sens, alors qu'il en existe un
autre. Si Marx avait écrit deux séries de textes, les uns
pour Dieu, et l_çs autres là);aurais été tendancieÜx.
Màis on ne conmrlt rie_!l ait éërlt pou1
222
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Dieu
1
, c'est.   « tendancieux » qui tendan-
cieuse. Quant aux « subtiles -passerelles» de mes raisonne-
ments, elles signifient évidemment le contraire de « ponts
robustes » : annotation qui exigerait au moins un début de
preuve. De plus, dit Mandouze, mon article n'ajoute
quasiment rien à mon livre. Mais était-ce son but? Je
crains qu'André Mandouze, qui a très longuement fait
connaître Dieu est Dieu aux lecteurs du Monde, ne reste
\ fasciné, obnubilé, bloqué par cette lecture ... Enfin, plus
loin, une phrase alambiquée ip.sinue ue ·'insinuerais que
1
l'échec de la gauche aux législatives serait un bien absolu!
L'air est connu. On sait déjà que le grand Soljénitsyne,
avec son Goulag intempestif, a« troublé nos cantonales»!...
*
Changeons d'interlocuteur et de niveau. Répondons aux
questions de parues dans le même numéro du
Monde. Est-ce que j'aurais lu le livre du pasteur Wurm-
brand sur Karl Marx et Satan? Oui. Lui ai-je emprunté
textes, «jusqu'ici très peu connus», de Marx, toutes ces
déclarations de guerre totale à Dieu, traité de puissance à
puissance, d'Qù je de façon cohérente tout le
  a!!aire   dont . nous faisons aujour-
d'hui les frais? Réponse : oui et non. Pas seulement.
Certains têxtes se trouvent dans une biographie hagiogra-
phique de Marx publiée récemment par son arrière-petit-
fils
2
, ce qui est fort naïf ou honnête de sa part - disons
honnête -, la     citant p_eu ces 'çti!s
L Je crois que Garaudy détient dans ses manchettes un ou deux textes de
Marx, où la religion aurait été « positive >>, ou pas tout à fait négative, comme
on dit : Thomas Münzer, par exemple.
2. R. J. Longuet, Karl Marx, mon arrière-grand-pète, Stock.
223
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
symptomatiques. Au reste j'avais conçu et fait connaître
mon hypothèse, qui me semblait s'imposer, bien avant de
les lire (Qui est aliéné?, 1970; Ce que je crois, 1975). Enfin,
\
demande Piettre, est-ce que je reprends la thèse du pasteur
Wurmbrand selon laquelle Marx aurait adhéré dans sa
1 jeunesse à une secte satanique? Nullement, car je trouve
1
les présomptions de cet auteur très vagues, assez ridicules,
et au surplus offensantes pour Satan lui-même. Comment
imaginer un seul instant que le Seigneur des Enfers,
possédant cet homme, l'ait affecté à quelque groupuscule
minable d'adorateurs extatiques et grimaçants,- alors que
par Ïa rigueur ·intellectuelle de sa doctrine il pouvait
s'emparer en un siècle et demi des deux tiers de la planète!
Au surplus, si peu qu'on sache du diable, sa principale
, force et ruse est à coup sûr son incognito. Ce n'est donc
1 point l'apparition dans mon article de ses fourches ni de
ses cornes qui a fait, à maints de nos lecteurs,« froid dans
le dos » ...
C'est peut-être, qu'on me pardonne, la cohérence de ma
reconstitution génétique de la pensée mariiste-:-:-.En
attendant qu'on la réfute - j'attends depuis des années
- . , je suis heureux d'apporter ici quelques précisions.
*
Si (fa haine absolue de Dieu faisant une irruption
brusque danS'i!:hégéliâni;me, et redistribuant autour d'elle
les éléments dusYstème, explique l'œuvre m.arxifile d'un
bout à !'autre, il importait à son auteur que cette attitude
première, ce projet existentiel, ce choix des choix, fût à
demi caché, ou du moins peu affiché. En effet, s'il est vrai
que l'abolition de la propriété, qui est historiquement
mûre, fera tomber la religion comme une écaille, à quoi
224
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
bon s'épuiser à une lutte idéologique antireligieuse, qui est
vaine? fait observer Marx à Feuerbach. Pourq__uoi grimper
à grand risque sur le toit et tout démolir nille à lliile, puis
alors qu'on peut dynantjter les
Ensuite, on ne peut dire que la suppression du Bon Dieu
soit le souci obsédant du prolétaire : il en a chaque jour
bien d'autres... Dès lors, pourquoi lui dire un projet
personnel sans lien direct avec son besofo de vivre, etqui
paraîtl'utiliser à d'autres fins que la justice et le pain?
Enfin, idée marxiste plutôt ultérieure à Marx, pom:_qu_oj
pas piQ<:! _ 4es chrétiens au passage, fiJ en est d'assez
C::_?l!dides? Leur praxis elle-mênle se cl}argera de lig.Eider
leur « intériorité » résiduelle ...
Donc, à première vue, absolu que j'ose
au_ jel!!le Marx ne pouvait guère être publié après son
adhésion au communisme. Avant, en 1841-1842, il était
crié dans ses écrits littéraires, et connu de tous ses amis, qui
alors l'excitaient à qui mieux mieux : tel aujourd'hui, en
sport, un grand espoir, un crack en puissance, celui qui
doit ramener la coupe Davis à la France! Lisons les
supporters, on croirait lire l'Équipe !   : « Marx
donnera le coup de pied fatal à la religion. » Ju_E-g : « Marx
va vraiment chasser Dieu de son ciel, et il fera lui-même son
procès. » Et : « Marx, Bauer et Feuerbach réussiront
certainement à chasser Dieu du ciel. »Après, évidemment,
Dieu ne sera plus présenté comme une réalité haïssable,
encore moins personnellement détestée par Marx, mais
comme idée ou phantasme sécrété par la classe dominante
pour maintenir les exploités bien sages « en leur vallée de
larmes», et les consoler un peu ...
Mais alors Marx serait-il double? Nuançons. D'abord,
si j'ai qualifié lt:_!!rojet marxiste de cela souligne
225
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
sa sublimité humaine et n'implique, bien sûr, aucune
adhésion consciente à ce « Prince des Ténèbres » qu'il
honorait dans ses poèmes et drames de jeunesse. Est-il
même besoin de dire que Lucifer est ici une figu!:e
  un symbole euristique, comme l'Ange le fut
pour Lardreau et Jambet? En vérité je rougis d'avoir à le
préciser, à l'intention notamment de M. Étienne Borne,
qui dans la Croix travestit grossièrement ma pensée - et
plus encore celle de Marx, allant jusqu'à soutenir que
l'épigraphe de sa thèse, empruntée à Eschyle : « En vérité,
je hais tous les dieux», témoignerait chez lui d'une haine
monothéiste du polythéisme ! Falsification désopilante ...
Passons ... Pour moi, il n'y a chez Marx ni duplicité
explicite ni mensonge ... « Mais, insistera-t-on, si Marx
hait Dieu, il y croit. S'il le nie, en matérialiste, il n'y croit
pas. Ou bien il est contradictoire ou bien il a deux
--
  1'1:!!1 _ _poµr lui, l'autre pou_r les masses. » A quoi je
répondrai : n'avez-vous pas entendu parler, en Occident,
d'un certain Don Juan, chez qui le défi à Dieu et la
négation de son existence sont indivisibles ? Il est des
profondeurs de l'être où refuser c'est nier, où proscrire
c'est oublier. Le mot « j'ignore » a deux sens, deux tons.
Voir aussi le Péché Originel, par exemple, refus et oubli
prermers ...
Allons plus loin : il est tout à fait possible, dans une vie,
et même dans une pensée, qu'un projet originel, déjà peu
conscient au départ, se dilue et s'efface quelque peu dans
l'esprit sous l'effet même de la pratique qu'il nécessite.
Banalement : la fin s'estompe dans les moyens. Ainsi le
grand système métaphysique des Manuscrits de 44 ...:::_
« l'homme générique naturellement social», orig!nêllement
heureux et libre sur terre, s'aliénant dans et par propriété,
226
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
famille, droit, État, religion, et se récupérant d'un seul
coup par la révolution-, j' ai montré qu'il appelait bientôt
à son aide une science économique qui pouvait devenir et
qui devint, chez Marx, presque une fin en soi, au nom de
laquelle il lui arrivera même de railler doucement la
« philosophie » de sa jeunesse, dont elle provient pour-
tant .. . Il est donc·vrai et pas vrai qu'il y a dans l'œuvre de
Marx une« coupure épistémologique», celle même de ceux
qui structuralisent Marx dans une sorte d'éternité pour
faire oublier l'échec de ses rédictions historiques. Quant
-- - - -- - -
à son succès sur les masses, il s'explique précisément, ô
Étienn;-Bornë; non par son « sombre ginie », expression
ridicule que vous inventez en me la prêtant, mais par le
merveilleux     du rêve
    _l'ropre dans l'esprit et
le cœur des malheureux opprimés. C'est diabolique, mais
dans un sens très vulgaire et large : c'est d'une astuce
infinie ...
*
Mais, direz-vous, si ce projet est luciférien, où est
l'enfer? Eh bien là, sous nos yeux, ou presque .. .
esJ la métaphysique marxiste dans La Révo-
lution advenue, chez le révolutionnaire, c'est l'Homme,
l'homme premier, « l'hom"Je-générique-naturellement-
social », ayant enfin réapproprié son heureuse essence de
par l'abolition de la propriété. Et c' est évidemment lui-
même, en particulier. Et dès lors l'opposant ou le contra-
dicteur est un monstre, aux deux sens du mot : son
existence est inexplicable et, à ce titre, inexpiable. Stupé-
faction, scandale, écroulement du monde. Car il n'y a pas
de pardon puisqu'il n'y a plus de péché - le seul,
227
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'originel, la propriété, ayant été aboli. Si le socialisme est
une re-naturation de l'homme, la moindre « déviation » du
socialisme est une re-dénaturation, une horreur absolue à
laquelle l'horreur absolue répond, doit répondre, pour
l'annuler. D'où, entre autres, dans ~   procè! moscovites,
pour caractériser ces crimes in-concevables, la résurgenç:e
du vocabulaire apocalyptique : démon, SataP, diable, ou
les vils animaux en lesquels il s'incarne ! D'où le fait que
l'on traite l'accusé de deux façons : ou on le brise par
d'inhumaines tortures, que mérite sa chute hors de
l'humanité; ou on le réintègre au prix de l'abolition
intégrale de sa personne : aveux gratuits, acquiescement
au supplice, parfois les deux à la fois. Dans les deux cas,
on a résorbé l'injustifiable. On peut recommencer à
penser . .. Au reste, voyez déjà Robespierre, en qui s'incar-
naient, à le croire, à la fois l'innocence naturelle récupérée
et la Volonté Générale de Rousseau. Traitait-il ses oppo-
sants d'honorables contradicteurs? Non, de« fripons », de
« coquins», de« scélérats»! D'où, sans cruauté, plutôt par
purification fraternelle, le couperet ... Telle est la loi des
Systèmes. Et que peut être un communisme, sur là terre,
qui ne vienne pas d'une communion déjà là, et conti-
, )
nuee ....
Le Goulag est donc bien dans Marx, qui évidemment
n'en voulait pas : qui veut l'enfer? Pourtant, Proudhon lui
écrivait dès 1845 : « Votre pensée me fait peur pour la liberté
des hommes», et Nietzsche : « Le socialisme prépare en
silence sa domination par la terreur. »Et tout cela est vrai, et
pourtant il n' est pas question d'incriminer la volonté
consciente des socialistes. L'enfer, c'est cela même. Du
moins l'enfer terrestre ...
228
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
*
Le Goulag est requis par la métaphysique marxiste, elle-
même requise par l'attitude existentielle et fondamentale
de ce jeune hégélien, de Marx lui-même par rapport à
Dieu lui-même. On ne peut sortir de cela. Marx aurait été
entièrement libertaire dans sa personne, sa tactique politi-
que et ses vœux sentimentaux qu'il ne pourrait rien à cela,
sinon se boucher les yeux, voiler la face ou couvrir la tête
de cendres. Je lui fais confiance. Tout cela il le ferait ...
D'autres le feront, en France .. . Il ne me reste plus guère
qu'à dissiper deux mystifications, deux âneries complé-
mentaires de ce qui précède et l'une de l'autre, également
terrifiantes, toutes deux garaudysiaques ... La première
consiste à innocenter relativement le marxisme, et à faire
taire les chrétiens qui refusent d'être dupés, par le fameux
parallèle entre Goulag et Inquisition : si vous l'accordez,
vous chrétiens, il vous faut condamner le christianisme, en
sa racine, aussi radicalement que le marxisme - donc
vous détruire vous-même - ou les absoudre tous deux et
donc encourager la collaboration chrétienne au marxisme,
désormais principar porteur -de Justicë;dif-on. Et là
eiîëOre, le tour est-joué.
M. Georges Duby, notre grand médiéviste, dont le livre
sur Bouvines est d'un athée fanatique, déclarait récem-
ment à la télévision que l'Inquisition n'était qu' « une
verrue sur la face du Moyen Age». J'ignore si c'est un
revirement, chez lui, et quelles sont les sources. Mais mon
terrain n'est pas là. Et ma réponse va de soi. L'Inquisition
suppose le pouvoir temporel absolu de l'Église, c' est-à-dire
la trahison de la destination spirituelle que lui assigne
expressément le Christ et que des siècles chrétiens ont pu
229
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vivre. L'inquisition suppose l'immanentisation de Dieu
dans la cité, la négation de sa transcendance, mais cette
chute-là n'est pas universellement nécessaire. L'inquisi-
tion reste un grand péril et n'a rien d'une fatalité. L'Église
peut remonter du temporel au spirituel. Ce que le marxisme
ne peut, puisqu'il n'est que tempo-rel, puisque son plérôme est
exclusivement terrestre - politique, social, économique -,
puisque lui-même nie et détruit toute autre destination.
L'Église a donc toujours le choix entre le pouvoir et le
refus du pouvoir, voire la résistance au pouvoir totalitaire.
Le marxisme ne l'a pas. Entrant dans   on pel:!t
lutter pour sa pureté spirituelle, et bien des réformateurs
ou des saints l'ont fait, avec efficacité. Au seuil du
marxisme il faut déposer toute espérance ...
La deuxième ânerie ou mystification consiste, trompeur
ou dupe - et je ne parle que pour les dupes - en ceci : 1.
On s'indigne du Goulag; 2. A court de recours on en
appelle désespérément ... à qui? ... Je le donne en mille,
mais non, vous avez déjà deviné : à Marx! Ah, qu'il
vienne, qu'il revienne et qu'enfin il nous sauve de ses
contrefaçons et à jamais règne, ce « grandinstrume-,,t
d'analyse », ce « décapage critique », cette « rationalité
libérante » ! Mais malheureux, tout se tient! La doctrine
est implacablement cohérente ! est empoisonnée
par sa source même et vous voulez guérir en allant vous y
baigner! Les cercles de l'enfer se bouclent et se réengen-
drent sans fin par votre Bêtise ! ...
A voir demain ...
230
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Vous n'êtes donc pas d'accord, Glucksmann, je le sais .. .
Déjà notre débat là-dessus fut manqué parce que vous
tendiez instinctivement, invinciblement à l'interrompre.
Pourquoi ce premier grand désaccord entre nous? Qu'est-
ce qui refuse, en vous? Est-ce que vous contestez ma
manière d'entrer dans Marx, dans son âme ou dans sa
personne, ou mon droit d'y entrer? Je brûle de le savoir.
Et pourtant je vais encore en retarder l'heure pour vous
confier une peine encore plus grande.
Vous avez vu, dans mon texte, deux allusions à un
article de la Croix. Il me fut mis en main par un
merveilleux moine, l'ermite dont je parle dans
Dieu est Dieu, nom de Dieu, qui m'a constamment soutenu,
  : j'en_ ai plus besôin
Cl!l'on ne croit. Or, me remettant cette coupure, il me dit :
« Oh là là! Comme il vous traite! Vous avez dû faire une
drôle de boulette ! Il vous corrige ! ». Il répéta en riant,
adorable : « Ah, ce qu'il vous corrige!» ... Je n'ai pas trop
de vanité intellectuelle, j'espère. Je lus d'abord ce texte et
ce fut ensuite que je fus triste. Car l'article était faible et de
mauvaise foi. Mais, parce que son auteur était un inspec-
te!!_r_ général de philosophie et écrivait dans la Croix, il me
« corrigeait». Voilà. J'aurais cru inspirer à monami plus
de confiance, et j'en fus longtemps mélancolique ...
Seul, très seul. .. Car enfin, à qui me confier désormais?
Mais ma tristesse devint encore plus vaste en rëilsant de
près l'article de cet excellent catholique, point mauvais
philosophe, qui naguère encore m'avait été bienveillant.
Quel était le souci majeur d'entre les lignes? Surtout ne
pas heurter l'adversaire, voire lui plaire, quitte à me
« corriger»! Je n'étais que des siens! Ah je le vois d'ici! Il
231
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
a pris peur! Et justement parce qu'il m'avait soutenu dans
la querelle de la « Nouvelle Philosophie » ! Il a paniqué ! Il
s'est épouvanté de cet encombrant que je devênais r Ah,
oui aù non à Marx, mais garder la mesure, que diable ! Car
voilà : justement il a pris peur que le diable, ressorti de sa
boîte après un demi-siècle, nous couvre, nous cathos, de
ridicule et de honte devant les beaux esprits de Progrès à
demi amadoués! Donc, bien plutôt me ridiculiser, moi!
M'éliminer, pour poursuivre le «dialogue» en pleines
Lumières!... Toujours pareil! CeJa ne finira donc jamais!
Mais quoi? Ce que j'appelle l'ab-jection catholique, mes
frères : abandonner ses positions devant l'ennemi et se
coucher à ses pieds en s'y jetant, par crainte d'arriver tard !
Bien sûr que l'inspecteur et moi nous retrouverons
demain, en persécution, tendant la joue gauche, puisque
c'est ça qu'il faut faire! Mais comme il le fera mieux,
s'étant en esprit exercé!. .. Ah, Monsieur l'inspecteur, je
rêve de vous compromettre avec la Très Sainte Vierge ! ...
Un Ave, s'il vous plaît!...
Mais ne voyez-vous pas que je suis dans le vent, bon
Dieu! Je lance la mode vade retro! ... Eh bien, cet Ave? ...
N'est-ce pas Marie qui lui a écrasé la tête? . .. Ah, comment
faire battre des gens qui ne veulent pas se battre, et qui
vous parlent d' « armes blanches» et de « corps à corps
philosophiques» - fumistes! -, des gens qui ne se sont
épuisés qu'en soupirs et en sourires ! Que puis-je contre les
suicides de Bas Empire ? . . . « Pas de combats, de libres
débats», dit-il... Quoi, est-ce q ~   ne suis paS lfure,
canallle ? .. . Alors il ne vient pas, cet Ave Maria ? Faut-il
que je sorte ma médaille ? . . . Il a pris peur ! Colique de
perdre ses colloques ! Il a pris peur de nous voir traiter de
Torquemadas par Dame Macciocchi et Komsomols de
232
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
service! Et il m'a « corrigé » ! Il a pris les devants! Ainsi
o.n_offre des otages à l'occupant! Ah, que je le corulais
depuis longtemps, longtemps, au moins depuis mon
adolescence, ce petit vent, cette petite fièvre hâtive de
brader, de renier avec res-pec-ta-bi-li-té ... Quoi? ... Son
être!... Ah, si l'on pouvait commencer le strip-tease par le
squelette ! .. .
Injuste ... Car où en serais-je, si un jour de Gaulle n'avait
dit non, montrant que c'était possible? Que dis-je 1 Bien
plus tard, au spectacle du monde, vers 1960, en conversa-
tion privée, j'ai traité ce même de Gaulle d' Aetius,
d'Honorius, de Stilicon, pour lui suggérer un « à quoi
bon?». Il s'est fâché - peut-être de la désinence du
dernier nom ... Puis il a rêvé, en silence ... J'avais donc
réussi à lui instiller, un instant, ce lâche et imbécile « Sens
de l'Histoire » !.. .
Je m'en suis voulu ... Je m'en veux ... Et cette nuit, de
vous confier ces choses... Il y a des moments où je suis
fatigué, même quand je m'avise ou je me ressouviens que
ce que je défends, c'est une jeune espérance ... Il y a des
moments où je suis fatigué de l'espérance ... On dit, çà et
là, que j'ose ... On me prête quelque courage ... Mais enfin
ce que j'ose, c'est la moindre des choses! Nommer un chat
un chat, est-ce aujourd'hui un exploit? Pourquoi suis-je si
seul ? Non, je ne -suis pas seùl, mais eiiün autre -sens ,
pÔurquoi ces gens qui me crient « bravo! bravo ! » quand
( je dis ce qui va de soi? Ce qui fait cette lâcheté chrétienne
1 abjecte entre toutes les lâchetés humaines - et Dieu sait
} s'il en existe -, c'est qu'elle se déguise en bidule
évangélique ... Ils lâchent tout, ils lâchent ce qu'ils n'ont
pas le droit de lâcher, ils lâchent l' Absolu qui leur fut
confié, et ils nomment cela un « don » ou un « partage » !
233
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Ils se diluent, se dissolvent et disent qu'ils se répandent!...
Certains, on leur dirait de cracher sur la Croix, qu'ils le
feraient aussitôt - mais oui ! - « pour purifier notre foi de
cette symbolique chosifiante »!Et quant à l'encens devant les
idoles des empereurs, jadis, ils auraient dit, d'un air
flambard de malice : « Mais comment donc! Tout pouvoir
est fumée! Ainsi nous le manifesterons!» ... Ainsi nous ne
serions pas là, deux mille ans après ! ... Ah, que nous avons
changé de cirque ! ...
Mais quoi, ne suis-je pas, moi aussi, tout comme eux,
fraternel, syndiqué, excité, généreux, co-putassier de la
misère du monde? Pour si bien les connaître, faut-il pas
que je leur ressemble ! Oh foire aux vanités qui ferait
prendre en pitié au Christ les marchands du Temple ! Oh
sanctification par la classe montante! Certificats d'indul-
gence plénière de la misère! Je connais ça, je l'ai pas mal
pratiqué. Moi aussi j'ai cherché du riche à invectiver, je
n'ai pas attendu que cela se présente, j'ai fait du zèle, et les
regards des pauvres, qu'ainsi je corrompais, m'ont repu de
contentement. J'ai béni leur ressentiment, aimé leur
haine. Je ne leur ai rien dit qui pût m'en faire haïr et
persécuter; Moi aussi j'ai hiérarchisé à l'envers, j'ai
hiérarchisé. J'aj_ moins gu suis!de les fils de riches.
Et ces temps-ci encore, en ouvrant mon courrier, les
écritures distinguées, sur les enveloppes, m'irritent. Je ne
suis pas allé dîner chez les publicains. Le jour où l'ouvrier
que je vénère le plus m'a dit : « La vérité doit se plier à tios
luttes », j'ai répondu, timide : « Là, tu vois, tu m'étonnes un
peu», et non pas : « Merde ! » Oh que je les connais,
puisque je fus l'un d'eux, après avoir fait des
choses pour un _réfug!._é   aussitôt
reclïercher un Chilien pour équilibrer, priant Dieu
234
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
me un délai de décence avant de me coller sur les
bras un Cambodgien !Puisque je ne dis pas qu une des
différences en-tre fascisme et marxisme est l'éternité sur la
terre de ce dernier - sans oublier que le premier n'a pas
promis le bonheur aux hommes, lui, et que par là ses
crimes sont exempts de mensonge ! Hitler avait tout dit de
ce qu'il nous ferait ... Non? .. .
Moi, je n'ai pas tout dit ... J'ai mal d'avoir menti .. . Oh
que je les connais, ces gens auxquels je n'ai rien à
reprendre, sinon que je les connais, alors que je ne devrais
pas les connaître! Pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas à se
faire connaître ! Au couvent, au couvent, tous les domini-
cams . . . . ai. trouve . . . . e viens e trouver . . . . a1 trouve
• 1 J' . , 1 J . d 1 J' . ,
le remède radical pour l'Église ! . . . Et nul n'y avait
songé! ... Ah, si j'étais le Pape! ... Voilà : un an de silence!
Ne rien dire, mais cette fois sans parler ni écrire! Toute
l'Église, au sens presque ubuesque, à la trappe ! Quel
trou soudain dans l'univers ! Quel appel d'air ! Dieu vien-
\
. drait ! Savez-vous le dernier ouvrage de curé que j'ai reçu
ce matin ? Comparaison des trois versions successives du
l
premier chapitre du Capital! Quel marxiste s'amuserait
encore à ça ? Ils sont les derniers, vous dis-je !. . . Oui,
silence sur tout! Même sur l'Évangile! Je vous parie qu'il
parlerait! Je vous assure que ma solution est miracle! Je la
dis en passant mais c'est à creuser à l'infini!
Et toi, me dira-t-on, n'écris-tu pas? N'es-tu pas connu?
Bon, eh bien moi, d'abord, je ne suis pas curé ! J'écris en
français, ou à peu près; pour pas  
ne pas écrire; j'écris pour faire vivre du monde, pas mal de
monde; et puis, dans la mesure où j'écris pour les« justes
causes», j'ai honte! C'est plus fort que moi. J'ai honte de
signer toutes ces pétitions et manifestes sans risque. J'ai
235
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
honte qu'on ait besoin que je signe. Il va falloir que cette
parade finisse. Je voudrais que les prisonniers dans les
cachots sachent que j'ai signé sans être dans les journaux :
c'est idiot. Et je ne m'émeus pas de tous, c'est donc
hypocrite ! . . . Vivement un film comique pour payer mes
impôts ! . . . Non, ce n'est pas possible de s'occuper du
monde ! Sûrement que les saints le font beaucoup mieux,
( dans l'ombre. « Le mot français que vous haïssez le plus?»,
demande Pivot. Qui répondra « -socià » ? Qui <>Sera?
Même _pas moi, pas   QÙe ta main droite ignore ce
)
que fait ta main gaucfie : à creuser, sans paroles .. . Mais on
dit : « L'Évangile c'est ... Et c'est aussi ... Et c'est encore ... »
Ils en savent des choses ! Moi je ne sais pas ce que « c'est »,
l'Évangile ! Moi je l'aime en petits morceaux dans les
offices, où !'Eucharistie le porte ! Dix lignes comme ça, ça
suffit, je n'en peux pas plus. On ne se rend pas compte que
r les (( scribes et pharisiens », depaj.s le socialisme,
c'est tout le monde !. .. S'ils disaient vrai, ils seraient morts
cent mille fois, re cœur d'amour et de pitié concassé ... Et
l'égalité devant le cancer, qui y songe? ... Il va falloir ne
plus même dire : aimer. . . Il va falloir être sec pour être
simple... Maintenant, quand j'entends à la télé : « les
trravailleurs », jedeViens mauvais ... Ils m'ont fait ça. :.
Lorsque j'entends l'éditorialiste patenté du grrand parrti
des trravailleurs traiter de puissance capitaliste de presse,
de manipulateur monopoliste de l'information, le garçon
qui a fondé le Quotidien de Paris pour le prix d' une
épicerie, lorsque j'entends son secrétaire général déclarer
avec un sourire de toute la largeur de ses dents - rassurez-
vous, sans aucun couteau : plus besoin - : « Soljénitsyne
sera évidemment édité sous notre régime . . . s'il trouve un
éditeur, bien sûr» ...
236
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Mais passons sur ces libertés : intellectuelles, n'est-ce
pas, et c!_onc luxueuses! Parons misère et Justice. En
quârante am de- trâVail j'ai été riche quatre ans - non,
trois - , et je ne le regrette pas : c'est effrayant ce que j'ai
appris. De même que Bernard-Henri Lévy, dans la
Barbarie, reprend le fameux texte de Marx sur « la religion
opium du peuple » en remplaçant chaque fois le mot
« religion » par le mot « marxisme» - et c'est éblouissant
de talent et d'évidence-, j'ai envie de reprendre les deux
immortels portraits du riche et du pauvre par La Bruyère
) - qui donnent les symptômes et se terminent par : « Il est
)
riche... Il est pauvre » - en inversant les chutes, et cela
collerait presque, surtout si le pauvre est syndiqué.
Pendant les trois années où ma plume solitaire m'a fait
« riche », tous les regards, c'étaient : « Oh, vous! ... », ou
« Ah ça, mais! ... » Hideux. J'ai une maison, assez vaste,
un jardinet. Je n'ai que ça. Je n'y tiens plus. Si je souligne
- ______,
tiens, c'est que j'ai coupé les fils qui m'y rattachaient :
c'étaient mes fibres. C'est fait ... Je paie, je paie, pour
qu'on me la pardonne! Si vous entendez dire que je
donne, n'en croyez rien : je paie!. .. Il faudrait tout
f
quitter, je sais; mais j'avoue ue je me demande
ui au   j'attends la traînée de
poudre d'amour au lieu de la déclencher ... Attendez!.. .
Î
rru. fait : pour toute mon œuvre dramatique
et romanesque, jusqu'à la cinquantaine, j'ai gagné le tiers
du SMIC. Je ne le dis jamais en réponse à tous ces« Oh,
vous ... » et ces « Ah ça, mais ... » : si j'ose dire, j'en-
caisse ... Mais pourquoi, direz-vous, ce narcissisme d'ar-
tiste? A qui cela importe-t-il? D'accord, je vais générali-
ser : dans ce monde où le seul ressort est l'avidité et
l'envie, chez tous - avec la mor ue des pseudo-savoirs-
- - - --
237
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pouvoirs et la Terreur pour satisfaction de rechange -,
1
Clavel, Œ ans, je déclare : hors
quelques cas criants où on me trouvera toujours là - du
moins je l'espère -, je ne sais où est le juste et
"\ l'injuste. Je ne sais plus dans quel camp, puisqu'il n'y a
) plus que aescamps. e SUIS dans la nuit sur la justice.
Pourquoi joue-=1:-on ici à l'Amérique latine? ... Je ne sais
plus ... Je ne donnerai pas ma voix- mais oui, mon vote!
- à l'un ou l'autre mensonge : « Si le mensonge doit régner,
que ce ne soit pas par toi. »Je ne veux pas les promesses de
bonheur qui font le malheur. Je ne supporte pas que pour
épargner aux gens des malheurs pires, on s'accommode
des existants. Je ne mentirai pas ... Je donnerai aux
\ mauvais ... Non, je ne détiens l'erreur,
} c'est assez; surtout pas, en plus, le ménsonge ! ose
Î
seuîêmënt dire et proplîétiser -que Ïa }ûstfce _pë
désormais chez nous que d'un retour en force, en
flambée, en chapelet de grains et de fleurs  
l'Ordre de la Charité Christique, et comme en surcroît!
- -- - -- -----
Toutes les autres clés sont cassées dans les portes! On croit
tourner la page et le livre est fermé! Toutes les lettres sont
mortes ! 0 vils chrétiens, comptables des charités séraphi-
ques, courant après les plus suspectes des justices! Roses
de la Raison aux tiges barbelées ! Cœurs faciles ! Têtes
déshabitées pourun droit e cité! Ecclesia meretrix !
Ecclésiastiques à mérites! ... Oh, comme un vieux socia-
liste à visage hu.lnain, c'est triste ! ...
0 jeunes prêtres en praxis et sans présence, déjà plus
tellement jeunes ! CeÜx ue suis dep\lÏS   comme
ils ont changé! Le visage s'installe dans son architêctllre,
les yeux sont corrodés au contact des copains, et les rides
s'annoncent sur les sillons prévisibles, mais tardent;
238
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
j'hésite à les reconnaître dans la rue : pas assez vieillis.
Deux ou trois, qui sont en psychothérapie - toujours les
contacts humains -, m'écrivent. J'ose répondre qu'il faut
être moins « aimés» des hommes, à défaut d'être haïs ou
d'être persécutés, et je leur cite, sous des couleurs
littéraires, allusion très discrète au temps perdu par leur
vie « moderne », le grand cri d'Augustin à la présence
divine : « Que je t'ai aimée tard, Beauté surnaturelle! Mais
quoi, tu étais en moi et j'étais hors de moi ... »
Chrétiens, essayer d'être de ceux dont on dit qu'on ne
sait rien, sinon qu'ils ont« quelque chose » ... Être de ceux
qui puisent à longueur et profondeur de silence de quoi
dire, s'il faut absolument parler ... « Ton amour taciturne et
toujours menacé » ... Couver en soi le feu qui peut, qui doit
venir sur terre ... Des foyers sourds en vue de la Traînée de
flammes ... Des herbes un peu sèches pour la braise de
l'ange, quand elle passera ... Car elle passera ... Mais il ne
faudra pas parler de fraternité et cœtera dans les confréries !
\ Ni de droits dans les dons ! Il faut que les brebis ne o i   ~ t
) plus des moutons, il faut pouvoir tout se demander, il faut
l
des« revendications illégitimes» de part et d'autre ... Les
trravailleurs, lorsque je les vois défiler, je pense au Christ :
«]'ai pitié de cette foule. » Or, cette foule n'avait rien de
particulier pour inspirer la pitié. Ce n'était pas non plus
qu'elle fût une foule. C'était qu'elle cherchait du pain, du
pouvoir et des prodiges, sans doute : les trois offres du
désert; et lui n'offrait pas cela. Mais quoi? La liberté?
Non, mais peut-être ce qu'il faut pour qu'elle soit libre ...
Rien n'a changé depuis sa venue, dites-vous. Mais s i ~
mais si, il noùs a même partiellement libérés, je me
rétracte en partie. Avant, nous étions enchaînés par le
péché, comme dit !'Apôtre. Maintenant, nous pouvons
239
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
nous y enchaîner nous-mêmes - ou nous désenchaîner, en
le demandant à Lui ... Tel est le grand progrès de notre ère
chrétienne dans les cœurs, dans les âmes, une à une, pied à
pied, avec des hauts et des bas et vaille que vaille. Il ne faut
pas nier les saints, qui nous ont portés ... Mais un jour
qu'on était ensemble, fatigués, fatigués de désir, de
pouvoir et de science, et fatigués aussi des maîtres
terrestres et célestes, J.!...!lpparut à tous, dans une claire
lumière - à tous, mais je dois dire aux penseurs en
premier - qu'une « libération humaine universelle», d'J:!!?.
seul coup, une fois_P.our plus aisée. Il suffisait
de réconcilier l'homme et le monde. Ils étaient bons. Ils
pouvaient s'harmoniser en plein, dans le plein, à condi-
tion, bien sûr, qu'il n'y ait rien d'ailleurs pour introduire
des fentes ou des fausses notes. Alors l'idée de l'homme et
l'idée du monde coïncidèrent à peu près. L'homme,
d'abord, domina le monde par les idées. Puis les idées
dominèrent le monde par l'homme. Et, pour finir, \le
\ monde domina l'homme et l'idée. Et c'est là que nous en
l
{   un Prince, h erspirituel et
qui nous avait inspiré cette trop claire lumière ...
*
Me pardonnerez-vous cette fable simplette où je vous
raconte encore votre œuvre - tout en vous suggérant que
tout n'est pas si simple? Glucksmann, votre Raison, votre
État, ça ne suffit pas. J'y reviendrai. Mais permettez déjà
des pensées empiriques, bébêtes. J'ai connu de bons
fonctionnaires, des soldats justes, des juges intègres, des
professeurs parfois un peu dogmatiques, mais tellement
dévoués! Vous n'en avez pas dans la mémoire? Et
240
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pourquoi tous les flics ne seraient-ils que flics, même
pendant le service? .. . Tenez, « esto bonus miles, bonus
tutor, arbiter integer », dit Juvénal; et Kant, l'homme
qu'on dit toujours trop pur et laïquement angélique,
conclut sa Critique de la Raison pratique par ce beau vers.
Vous me direz que justement l'idée pure, dans votre thèse,
est le pire danger ... Mais, encfileune fois, la preuve est-
elle faite de son univers 1 et nécessaire méfait? ... J'y songe
tout à coup ... Si mon hypothèse du diable était aussi pour
f
absoudri" les hommes modestement raisonnables; s'il en
existe ? ... J'aime les gens, vous savez ? ... J'aime les saluer
)
au passage ... Je mendierais volontiers, pour leur dire :
« Dieu vous le rende» ... Je vous assure qu'il y a de la
bonté ...
Et les flics et les profs, pourquoi les rapprochons-nous?
Pourquoi le Savoir est-il Pouvoir? Pourquoi ce grand
couple contemporain? Tous deux nous l'admettons, et ne
- -
l'avons pas démontré. Or, celui qui s'en va apprendre des
tas de choses et nous les rapporte, qu'est-il d'autre,
souvent, qu'un voyageur bienveillant? Qu'avez-vous dit
..---c.
de Clastres? Quelle est la maîtrise d'Hérodote? Ne faut-il
_____,
pas chercher uand et comment le Savoir devient Pouvoir ?
Est-ce le fait de sa structure éternelle? Ou n'est-ce pas
plutôt une péripétie non fatale de son origine première,
qui par là nous laisserait toujours une marge, une chance,
même ténue, de bon usage, un fil ori inel de salut à ne pas
casser? Faudrait-il pas aller assister critiquement à Ïà
-
création du langage et du monde par le langage ? Vous
voyez bien qu'au moment même où j'allais vous abandon-
ner le diable comme une blague, me revoici jeté dans les
parages de la Genèse - comme si nous raisonnions depuis
241
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
elle et par elle - et donc dans les dangers que je cours
au près de mes chers chrétiens ...
Mais vous avez déjà compris que ma principale tristesse
ne vient pas de leur abandon plus que probable - certains
me feraient dire : « Un de moins, hosanna! » - mais de
votre désaccord, que je sens toujours persistant ... Disons
des deux à la fois . .. Et surtout à cette pensée un peu
frissonnante qu'en ce combat perdu vous serez à mon côté
- assez généreux pour cela-, non de mon côté ...
*
Bon, assez d'attendrissement, retour à Marx. Vous
répondez : quel ennui! Je sais, ce chapitre aura quelque
chose de paléontologique ! Quand je songe à tous ces amis,
tous nos amis, qui disaient de moi, il y a trois ans : « Il y va
tout de même un peu fort sur Mar.x », et qui écrivent
aujourd'hui calmement, froidement : « Après la faillite du
mar.xisme ... » ! Que tout va vite, Glucksmann ! Qui s'occu-
pera le dernier de Marx ? Moi, ou quel curé ? ... Mais si je
vous proposais, pour nous dérider, un jeu, ou plutôt une
surprise? J'ai réuni pour vous de grands textes marxistes,
tout à fait orthodoxes aux yeux des marxologues, et
cependant eux aussi « très peu connus», antérieurs aux
Manuscrits de 1844, assez hégéliens encore. Vous y verrez
poindre déjà l'ensemble de la doctrine, même économi-
que, mais avant que ne s'élaborent les grandes thèses
classiques - lesquelles, vous le verrez, reçoivent de ces
prémisses un surcroît de grandeur et de solidité.
Et puis mettons-nous au travail, quoi!
Et surtout ne pas faire sentir que je m'embête ...
*
242
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
- Dans la richesse l'homme est en dehors de soi, dans une
\ objectivité extérieure démoniquement pourvue d'une volonté
propre. Il se voit au pouvoir d'une volonté étrangère.
\ - Ce qu'on y expérimente c'est que ni l'État, ni la richesse
/ n'ont la moindre vérité.
- Le mouvement élémentaire et aveugle de l'économie,
bête sauvage.
- La vie mouvante en soi-même de la matière morte.
- Le travailleur est limité à un point et le travail est
d'autant plus parfait qu'il est monotone.
- Le travail devient absolument mort, l'habileté de l'indi-
vidu est infiniment limitée et la conscience de l'ouvrier est
dégradée jusqu'au plus extrême abrutissement.
- Par l'abstraction de son travail, l'ouvrier devient de
  plus en plus mécanique, indifférent, sans esprit. L'élément
)
spirituel devient acte vide. La force du Soi réside dans une
riche perception de l'ensemble. Celle-ci disparaît.
- Plus le travail devient mécanique, moins de valeur il a et
plus l'individu doit travailler.
- La baisse de la valeur du travail est proportionnelle à
l'augmentation de la productivité du travail.
- Les fabriques et les manufactures fondent leur existence
sur la misère d'une classe.
- Cette inégalité de la richesse et de la pauvreté devient le
plus grand déchirement de la volonté, la révolte intérieure et la
haine.
- Malgré son excès de richesse, la société civile n'est pas
assez riche, c'est-à-dire que dans sa richesse elle ne possède pas
assez de biens pour payer tribut à l'excès de misère et à la plèbe
qu'elle engendre.
- Aveugle nécessité ... Dépendance universelle. On est réel
243
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
\ dans ce monde dans la où l'on a de l'argent, qui
) se3l, _miêliateur-unive;sel, donne structure aü sewnd univers
produit par l'homme.
- Comme la masse des besoins est complètement inconnais-
sable, ce système de dépendance aveugle risque perpétuellement
la crise... Son mouvement est un fatum qui soutient ou
supprime les hommes spirituellement et matériellement.
- Aveugle nécessité sociale, hasard déchaîné pour l'indi-
vidu.
Enfin, sur la religion chrétienne, depuis rorigine :
Dieu est allée de pair avec la corruption
et l'esclavage des hommes. Elle n'est à proprement parler
qu'une expression, qu'une manifestation de l'esprit du temps ..•
{ La religion consiste à s'enorgueillir de sa misère.
Et, sous ce même christianisme, de tout temps :
l - La propriété emplit l'univers entier de l'individu!
 
*
Vous l'avez déjà devinée, donc éventée, ma surprise. Si
ces textes marxistes sont peu connus, our cause. Ils
sontde f!egel. }e viens-de les redécouvrir, et du coup je
dois revenir sur le début de mon premier article du Monde
et faire amende honorable. Ce rêve què j'ai dit avoir
« bricolé», cette fantasmatique « construction de pensée»,
non seulement tient en elle-même, mais s'inspirait ou
( aurait pu s'inspirer de ces grands textes. Marx est dans
i Hegel, le prolétariat est dans Hegel, la révolution même
( est dans Hegel pour peu qu'on le prolonge, et seulement
dans le temps, sans le modifier. Même ce dernier grand
retournement, que je« rêvais »,est indiqué avec précision
à la fin des Leçons sur la Philosophie de l'Histoire. H_egel
vieilli au sein d'une Europe constate dans
244
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
'!.
!'Histoire, donc dans !'Esprit, une mort. D' où deux
tentations : profiter de ce repos poûr totaliser, concevoir la
théorie de la philosophie crépusculaire. Mais d'autre part
il voit, dans les textes que j'ai cités et quelques autres, des
tendances contemporaines à une « aliénation universelle».
L'homme ne se reconnaît plus dans les productions de
!'Esprit même. L'État est « transcendant» - le pire des
crimes pour Hegel, on sait-, transcendant par rapport à
la société, elle-même devenue hasardeuse et aveugle.
« L'individu s'oppose aux puissances sociales qu'il a lui-même
créées, mais qui se présentent comme des puissances indépen-
dantes : le pouvoir d'État et la richesse. » Le sujet se voit
« en dehors de soi». C'est bien l'aliénation absolue de la
réalité et de la pensée. Le peuple est « Briarée », géant à
cent bras et sans tête. L'homme qui a« fouillé» l'univers
entier par la raison et l'action, le créateur de l'œuvre
sociale opère à l'aveuglette, sous forme de « multitude » en
laquelle il s'est « dispersé, de même que la nature disperse sa
vie en figures d'une infinie variété sans qu y soit présent leur
genre».
Mais à ce moment-là - et déjà dans la Phénoménologie de
/'Esprit-, Hegel se ressaisit, et annonce explicitement ce
grand et dernier mouvement, ce renversement total que
j'avais cru seulement rêver à partir de lui. Car« est
Il
d'autant_ plus çrand qu'est plus l'opposition à p_artir de
laquelle il retourne en soi-même». Et surtout : « Souvent il
semble l'Esprit s'oublie, se perde; mais à l'intérieur il est
toujours en opposition avec lui-même. Il est progrès intérieur
- comme Hamlet dit de l'esprit de son père : " Bien
travaillé, vieille taupe ! " - jusqu'à ce qu'il trouve en lui-
même assez de force pour soulever la croûte terrestre qui le
sépare du soleil ( ... ) Alors l'édifice sans âme, vermoulu,
245
- -  
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
s'écroule et l'Esprit se montre sous la forme d'une nouvelle
jeunesse. » Et M. Papaioannou peut alors parfaitement
conclure, en marxiste orthodoxe et grandiose qu'il est -
ou qu'il était alors : « Un temps d'arrêt n'est pas l'arrêt du
temps. Le creux de la vague n'est pas l'océan. Le" Tout"
hégélien n'était pas le " Vrai " et sa vérité n'était pas le Tout.
Le Résultat n'était pas la Fin. La taupe n'avait pas fini son
travail. La né ativité s'appellera désormais Révolution.
Lorsque la Jiivolution aura son travail souterrain,
alors, dit Marx, l'Europe sautera de sa place et jubilera :
" Bien creusé, vieille taupe ! " . . .
L 'Esprit ne s'était pas oublié
1
• »
Oui, j'étais bien comique en « rêvant » tout cela,
puisque ce rêve était vrai. Hegel, ou un grand hégélien,
eût sûrement vu dans ce dernier renversement la transpa-
rence et la possession définitive par soi-même de toute la
masse humaine aliénée ; il en eût volontiers abandonné sa
philosophie crépusculaire et son monarque, et même le
privilège en !'Esprit Absolu du philosophe, pulvérisant
ainsi les objections obtuses de La Sainte Famille (« La
conception hégélienne de l'histoire suppose l'esprit absolu et
abstrait de l'humanité, l'esprit par conséquent transcendant à
l'homme réel » : Hegel accusé de transcendance ! On aura
tout vu!). Hegel avait donc bien là, au contraire, « l'enra-
1. Dans la belle postface aux Écrits politiques de Hegel, qui  
paraître aux Éditions Champ Libre, M. Papaioannou reprend ce grand texte,
et cette fois ajoute :
« Mais quand la taupe révolutionnaire termina son travail, on. ne tarda pas à
s'apercevoir qu'elle était aveugle. Des voyants e11régimentés se chargèrent alors de
la conduire à la " terre promise " de la société sans État et sans classes. Est-il
besoin de rappeler que c'est en étudiant les" mesures minutieusement élaborées par
Mar.x et Engels" pour la destruction définitive de l'État que Lénine et ses
compagnons jetèrent les bases du plus formidable État bureaucratique de l'his-
toire?»
246
_ 1-il H.L .Jl
(;-
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
cinement complet de' l'esprit dans l'œuvre terrestre». Et l'on
pouvait enfin penser la révolution mondiale, le grand
événement historique de ces deux siècles et le dernier des
temps historiques, selon la plus grande métaphysique de
tous les temps, la seule endernlèrë analyse,-l'hégélienne !
Oui, qui au monde n'eût été révolutionnaire hégélien? Les
intellectuels marxistes, eux, doivent ingérer et digérer tant
de sottises! Là, oui, je fais un vrai rêve. Dans  
_projet luciférien deux certs ans, de ces deux
cents ans, la haine absolue de Mari' envers Dieu' et les
niaiseries philosophiques     pour la
conquête des esprits, un lourd et balourd obstacle. Dans le
prolongement de l'hégélianisme seul, tout reveriâltâü

même et âlffilt iiiflllllllent plus loin : la Philosophie même
était-réilisée-dépassée; laReligion perdait un cran décisif
de plus dans son actualité. Elle rétrogradait au rang
qu'occupe l'art dans Hegel lui-même : « phénomène du
\
P_assé ». Il lui restait vraiment bien peu, pour ne pas dire
nen.
Bien peu ... Mais bien trop pour Marx ! Infiniment trop !
D'où Marx... D'où sa mutilation et sa redistribution
de ce système 'parfait. D'où cet'àiiiéisme en
quelque sorte éternel, non dialectisé. D'où ce pauvre
retour aux thèses du jeune Hegel, sur le fantasme religieux
commode pour le despote et compensatoire pour l'esclave.
Il lui fallait expulser la religion de tout dans l'Être, de tout
J au monde, même de sa vérité passée-dépassée ! Il
réduire et l'expli uer comme un pur néant. D'où cette
\ adhésion dÜgmâtique et passionné;-Tëê matérialisme
l naturaliste, qu'aucun hégélien, que dis-je, aucun philoso-
phe allemand de 1840 ne pouvait plus prendre au sérieux
ni rafistoler. Tout cela, chez lui, pour Dieu : j'entends
247
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
contre Dieu-et en un sens contre soi-même; M. Étienne
Borne m'objecte justement que la longue dédicace à son
beau-père de sa thèse sur Démocrite est idéaliste : « l'Em-
pyrée de l'Esprit ». Oui, cela, c'est lui, c'est encore sa
pensée. Ce qui n'empêche pas que le corps même de sa
thèse est matérialiste. Il le fallait à sa haine îraîche. C'est
le point d'inflexion, d'articulation entre son
projet originel et son œuvre que ce contraste entre la
. dédicace et le texte; peut-être l'instant même où - voir
l
mon second article - le grand défi à Dieu est devenu
négation de son existence, et peut-être le plus smcèrement
du monde, sans duplicité ni ruse : sans doute qu'il s'en est
1
convaincu lui-même; sans doute que le mouvement de son
être a emporté, voire converti, son esprit. C'est à partir de
là qu'en toute bonne foi il va câricaturer grossièrement la
P.hilosophie hégélienne et ses « idées qui mènent le monde »
f - comme si ces idées étaient des abstractions!-, sachant
\ très bien au fond que l'Esprit hégélien n'est pas cela,
J le contraire r:-Jêêrains bien qu'il ne faille
choisir entre ma thèse - où Marx est double sans l'être et
assez grand - et les thèses contraires, où il est philosophi-
'2. quement stupide. · En vérité, le fameux
Lénine sur la Sainte Famille : « Marx quitte ici la philoso-
phie hégélienne et s'engage sur les chemins du socialisme», me
fait bien rire. Comme si c'était justement une« évolution de
pensée», un clÎo_iX intellectuèl : Hegel d'un côté, e
socialisme de l'autre'! Comme si l'on pouvait trouver plus
hégélien que les grandes formules de la Sainte Famille.
1. Au fond, le sait-il vraiment? L'a-t-il jamais compris? Ou a-t-il réussi à
l'oublier? Dans la préface de du   (187?),
.!!._ dialecti ue_ de         » et son Idée est le mouvement de notre
pensée <c personnifié » : navrant.
248
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
1
Lisons bien ces deux phrases d'une orthodoxie dialectique
parfaite, presque excessive : « L'homme, dans le proléta-
riat, s'est perdu lui-même... Il est contraint de se révolter
contre une pareille inhumanité... Or il ne peut se libérer lui-
même sans abolir ses propres conditions de vie. Il ne peut abolir
ses propres conditions de vie sans abolir toutes les conditions de
vie inhumaines de la société actuelle», et, encore plus net :
« Le prolétariat exécute la sentence que privée
prononce contre elle-même en donnant naissance au proléta-
riat. »
Concluons. La r:upture profonde de Marx avec Hegel et
l'hégélianisme, ce n'est pas seulement qu'il ne lui fallait
pas que Dieu existât. C'est qu'il lui fallait que Dieu n'ait
jamais existé. « Dieu est mort » ne lui aurait pas suffi. Peut-
être - je rêve encore - ce libelle canularesque et
anonyme où il démontrait l'athéisme de Hegel était-il, vis-
à-vis du public et de lui-même, un test : si cet écrit
s'imposait, si on admettait ses thèses sans résistance, si
  reconnu athée- ou- diablement suspect
d'athéisme - c'était possible-, peut-être Marx pouvait-il
J prolonger, dépasser l'hégélianisme vers le socialisme et la
1 révolution en le conservànt : sa dernière chance, quoi ...
1
Puis-je ajouter, par parenthèse, Glucksmann, que vous
avez eu, vous, une étrange résistance, toujours la même,
quand je vous ai appris l'existence de ce libelle. Vous
m'avez répondu, à peu près : « Bah ! c'était pour lui, Juif,
un passeport d'athéisme pour se faire admettre dans les cafés
berlinois. » Il se peut que j'exagère beaucoup, mais à coup
sûr vous minimisez étrangement, comme vous vous récriez
chaque fois que je vous parle des rapports directs de Marx
à Dieu ... Arrêtons là, nous y reviendrons à la fin ...
Quoi qu'il en soit - selon ma fragile hypothèse -
249
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
{ scandale soulevé par ce libelle dissuade Marx ; Hegel était
J donc bien ancré dans l'espritdesgënsc omme
') ---- -- --- -
l : athée ou non, le vieux maître est chargé de
Dieu, « en soi », « objectivement ». Il faut désormais à
Marx le c!_emie;- et total renversement du mOilde,
ffit-il hégélien, par une radiëale -coupurëlrutiale avec la
métaphysique hégélienne, et tout retrouver, tout
dre- à partir de cette -coupure, si hégélien que ce soit, à son
propre compte à lui, Marx, oui,« s'établir à son compte ».
Il faut créer le marxisme par l'affirmation fondamentale du
matérialisme, même si intellectuellement, chez un esprit
hégélien et dialecticien, le matérialisme est aussi stupide
que le spiritualisme- ou alors, eµcore une fois,
\ rien compris à Hegel_ :    
croire? . .. Non, je ne pense pas que Marx ait affirmé le
)
matérialisme contre Hegel par souci d'originalité, instinct
de propriété, ou inspiration.     pll!S
grand que cela.
Et - alors;-à la suite de ce choix, 'les trouvailles se
succèdent, semblant -frrésisiiolëment le f envérité:
cycle d'auto-persuasion métaphysique. Matérialisme hi s-
torique, lutte des classes unique et universel moteur de
l'histoire, pan-productivisme de l'homme, toutes idées
totalitaires, dont aucune ne peut résister à l'examen, mais
la question n'est plus là; tout examen est disqualifié
d'avance puisque l'histoire, qui réalise, accessoirement
( vérifie. J'ai déjà dit qu'il n'y avait désormais plus de
) philosophie possible ni concevâbîe =· un (( philostiihe
)
- i! e!!_     - est une contradiêiion  
termes. C'est la praxis du proletariat qui philosophe. Le
statut de celui qui se voudrait encore penseur est doréna-
vant précis : historiographe ou exégète. Cela se tient, nul
250
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
n'en peut sortir : un penseur solitaire est forcément un
idéOlogue bourgeoiS.-A la limite, le Que faire? de-Lénine
  -interrogation sacrilège : comme si l'histoire ne
portait pas elle-même sa lumière! Quant au« dialogue», il
, n'est pas même explicitement début
du marxisme : il est impensable. Il n'y a vraiment que la
\ folle et vaniteuse frivolrtéde quelques révérends pères
1 pour y croire. Et l'on comprend là pourquoi j'ai finalement
adopté l'attitude impopulaire de refuser toute discussion
avec les marxistes. C'est exactement le contraire cle
l l'anathème. C'est par égard pour la cohérence interne, et
1 de leur système, et de leur être. C'est pour--;e-pas les
{ indüire à êe-que Marx interdit et n'a jamais pratiqué lui-
{ même : le mensonge ou l'hypocrisie. C'est par amour,
quoi ! Évidemment ces exigences complètes de l'attitude
marxienne - isolement total par rigueur intellectuelle -
ne pouvaient guère humainement tenir dans notre Occi-
dent que si l'avènement, autrement dit la Révolution, était
1 arrivé beaucoup plus vite : on finit par causer, car on n'est
1
pas des monstres ! Mais dans ces « dialogues » avec les têtes
débiles des àffolés et affriolés, les marxistes n'ont
pas besoin de têtes fortes. Plus ils sont sots et nuls, plus
sûrement ils l'emportent. Et je vais dire pourquoi.
*
Marx, on le sait par sa correspondance avec Engels,
attendait la révolution de cinq en cinq ans environ. Il se
hâtait d'achever le Capital « avant le déluge » afin de n'être
pas lui-même soupçonnable de « philosophie crépusculaire »
prenant son vol au soir de l'événement passé. Était-il fou
en cela? Nullement. Ou pas plus que sa science économi-
que.
251
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
C'était un fait qu'alors l'accumulation capitaliste tenait
du prodige. Et la concentration, et la prolétarisation. Et
même la paJipérisation, du moins jusqu'en 1850. Dès lors
ce devait être la culbute au bout de quelques années, Marx
avait raison. Dès lors on pouvait prévoir la misère générale
d'un côté, l'abondance extrême de l'autre, chez des
privilégiés de moins en moins nombreux. C'était bien là,
déjà, un moteur moral de la Révolution socialiste ! Mais
Marx, qui a répudié tout « idéalisme», ne peut s'en
contenter. Il le rejette explicitement, et quelquefois le
méprise, car il s'agit désormais d'être « scientifique».
Entrons donc, le plus simplement possible, en science
marxiste, ne serait-ce que pour la rattacher au système.
Je viens de dire« abondance extrême », chez les capita-
listes. Mais de quoi, au juste? D'argent, bien sûr, mais
encore plus de machines, qui coûtent de plus en plus cher.
Et surtout de produits qui, vu la misère universelle
engendrée par le système, ne peuvent trouver preneur.
Autrement dit le capitalisme s'écroule parce qu'il se
bloque et se ruine, à un rythme infernal, dans une
échéance proche. Le prolétariat exécute donc une sentence
primordialement économique.
Or cela ne fut pas. Cela n'est pas encore, après plus d'un
siècle. D'où vient pareille aberration dans les prédictions,
ou les calculs et les comptes?
Les marxistes répondent qu'il n'y a pas d'aberration,
que le capitalisme se débat depuis cent ans dans les
expédients, improvisations, contorsions désespérées de
l'agonie : il serait humain de l'achever.
Mais il faudrait surtout être sérieux. La vérité, c'est que
cette théorie matérialiste et machiniste de la production de
valeurs par le prolétaire seul n'a pas oublié le prolétaire,
252
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
comme on voit, mais rien de moins que la machine et la
matière, ou plutôt la nature, malgré son naturalisme!...
Le prolétaire faisant tout le travail manuel, autrement dit
toute la valeur - c'est dans cet « autrement dit » qu'est le
sophisme - . , la machine, très chère, ne produisant pas
plus de valeur qu'elle n'en perd par usure- conséquence
sophistique du premier sophisme -, plus le capitalisme
produit, accumule, concentre, etc., plus il se ruine, ne
pouvant compenser ou différer cette ruine que par un
surcroît infernal d'exploitation d'un troupeau humain déjà
agonisant d'épuisement et de faim en 1830 !
On voit l'intérêt idéologique et propagandiste de cette
absurdité. Et je montrerai même qu'il est métaphysi-
que!. .. En fait, le prolétaire est terriblement exploité,
mais d'énormes forces de travail économique, donc
d'énormes apports de valeur sont pris, sont extorqués par
la machine à la nature, sous forme d'énergie, de« travail
mécanique » conjoint ou concurrent à celui de l'ouvrier :
c'est d'ailleurs la définition même de la machine, on rougit
d'avoir à le dire. Et c'est là, non seulement la principale
source de la production, du profit, mais aussi - car si la
machine coûte, l'énergie naturelle qu'elle capte ne coûte
rien - de l'abaissement progressif du coût des produits
qui donc peuvent trouver acheteurs, même bientôt chez
les prolétaires - lesquels d'ailleurs résistent et défendent
leurs intérêts : les salaires réels ont doublé de 1850 à 1890.
Et cela marche, de lutte en lutte, de crise en crise, au
prix des misères.qu'ont sait, mais cela peut fonctionner. Il
y a des contradictions, il n'y a pas la contradiction du
capitalisme, ou elle n'est pas mortelle. Le gigantesque
truquage comptable de la science économique marxiste,
qui lui permet de prédire à tous les coups le Déluge ou
253
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l' Apocalypse imminente, consiste à attribuer à la création
manuelle prolétarienne les gigantesques forces de l'énergie
naturelle, captées par la machine, forces qui, à la diffé-
rence des machines elles-mêmes, ne coûtent rien; forces
qui par l'intermédiaire des machines appartiennent désor-
mais, en fait, aux capitalistes et leur permettent profit et
prospérité. C'est tout. Et certes on peut répondre que les
forces naturelles appartiennent en droit à toute l'huma-
nité. Je l'affirme moi-même. Mais voilà : Marx ne le dit
pas. Marx, toujours, nous rappelle avec une force extrême
que le droit, l'idéal et la valeur morale n'ont pas de place
dans sa science économique ! Du coup nous comprenons
son sophisme fondamental et majeur. Tout est un jeu de
mots frauduleux sur le terme de« valeur». Il faut à Marx
une notion purement économique pour se parer du
prestige de la Science, que dis-je, d'une Science que
prétendument il invente. Or en économie industrielle le
travail manuel prolétarien produit évidemment peu de
valeur par rapport aux gigantesques forces captées. Mais
Marx lui attribue tout, non seulement par un secret vestige
ou un relent tactique d'idéalisme, mais encore, et surtout
- « merveille des merveilles et-enchantement pur», écrivait-
il lui-même - pour pouvoir en déduire automatiquement
la ruine du capitalisme et la révolution prolétarienne tous
les ans pour l'an prochain, tel Jérusalem, avec un appareil
« scientifique». Car le capitaliste, rappelons-le encore, a la
manie bizarre et la folie furieuse d'acquérir un « capital
constant »' infiniment onéreux - machines - qui ne crée
nulle valeur et ne produit nul profit ! Il a fallu entendre
pendant cent ans de ces choses !
*
254
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Non, la valeur n'est pas mesurable par la quantité de
travail humain et surtout prolétarien. Cette base de toute
la science économique est fausse et croule.
Marx   dans un passage célèbre de ses Fonde-
ments, avait bien vu que la science et la technique
devenaient un facteur décisif, le prolétaire un facteur de
plus en plus accessoire et marginal de la production, donc
de la création de « valeur
1
», mais il n' a jamais repris cette
thèse. Et pour cause. Elle détruisait son système.
Certes, devant l'absurdité catastrophique de la« valeur-
1. « A mesure que la grande industrie se développe, la création de richesse
dépend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de travail
utilisée, et de plus en plus des agents mécaniques qui sont mis en mouvement
pendant la durée du travail. L'énorme efficience de ces agents est à son tour
sans rapport avec le temps de travail immédiat que coûte leur production. Elle
dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la
technologie, ou de l'application de cette science à la production .. . La richesse
réelle se développe maintenant, d'une part grâce à l'énorme disproportion
entre le temps de travail utilisé et son produit, et d'autre part grâce à la
disproportion qualitative entre le travail réduit à une pure abstraction et la
puissance du procès de production qu'il surveille. C'est ce que nous révèle la
grande industrie. Le travail ne se présente pas tellement comme une partie
constitutive du procès de production (sic !). L'homme se comporte bien plutôt
comme un surveillant et un régulateur vis-à-vis du procès de production ... Le
travailleur trouve place à côté du procès de production au lieu d'en être l'agent
principal. »
Et, plus loin :
« Le travailleur animait l'outil de son art et de son habileté propre car le
maniement de l'instrument dépendait de sa virtuosité. En revanche, la
machine qui possède habileté et force à la place de l'ouvrier est elle-même
désormais la virtuose, car les lois de la mécanique agissant en elle l'ont dotée
d'une âme. La science contraint, de par leur construction, les éléments
inanimés de la machine à fonctionner en automates utiles. Cette science
n'existe donc plus dans le cerveau des travailleurs : elle agit plutôt comme une
force à eux étrangère, comme la puissance même de la machine. »
On ne peut rêver plus forte réfutation de la « plus-value » marxiste.
255
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
travail » - valeur-travail manuelle seule valeur économi-
que : le cadre et le savant même ne produisent pas de
valeur, nous assure-t-on gravement; le présent livre serait,
par exemple, l'œuvre de ma dactylographe ! -, Marx
rectifie un peu : la valeur d'un produit ne correspond pas,
dit .. il, à la quantité du travail manuel individuel qui le
fabrique, mais à la quantité de travail socialement nécessaire,
celle-ci dépendant du niveau de productivité, de la puis-
sance machiniste du pays ou de l'époque et lui étant bien
sûr inversement proportionnelle, puisque le machinisme
économise le temps et la quantité de travail pour fabriquer
un même produit.
Mais ainsi Marx va de Charybde en Scylla. Voilà-t-il pas
que la quantité de travail humain, qui fait toute la valeur
économique, diminue à mesure qu'augmente la producti-
vité machiniste, qui, elle, ne produit pas de valeur ! De
plus, en ce cas, la quantité de valeur totale produite par
l'industrie est en raison inverse de la richesse créée,
diminue sans cesse à mesure que croît l'abondance ! Dès
lors, que signifie encore le mot « valeur » ?
Dira-t-on que la plus-value, prise sur la valeur de
produits immensément multipliés par la machine, est
immensément multipliée elle-même ? Alors nous revenons
à l'absurdité première : le prolétaire est crédité de la
production machiniste, sa valeur-travail lui redevient
directement proportionnelle, sans cesser de l'être inverse-
ment ! ... Et certes il peut arrêter toute production, par la
grève. Mais dire que celui qui peut tout arrêter fait tout,
c'est un parfait paralogisme métaphysique ... En fait on
tourne en rond pour dissimuler ceci : en science économi-
que marxiste, tandis que la force de l'appareil machiniste
et son coût augmentent à une allure vertigineuse, c'est sur
256
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
une valeur prolétarienne vertigineusement décroissante
qu'est prélevée la plus-value, et, si j'ose encore dire, le
profit! Ainsi le capitaliste est de plus en plus en suicide, et
dans le même temps ses superbénéfices indignent !
A moins de proclamer une dernière fois que par la grâce
du Saint-Esprit lé prolétaire fait le travail du savant, de la
machine et de la nature, l'ouvrier qui appuie sur un
bouton atomique ayant dix mille mégatonnes dans le
doigt ... Arrêtons là ... Nous sommes au but. Marx est
cohérent. Nous comprenons. Ces idioties économiques lui
sont nécessaires parce qu'elles seules répondent à son souci
ontologique originel. Il faut que l'homme marxiste, le
prolétaire, cet homme qui n'a rien, n'est rien, et bientôt
sera tout et aura tout, déjà fasse tout. Ce n'est pas
seulement de la démagogie, et cela va même beaucoup plus
loin que la dialectique. Il faut cela, car, quand l'homme sera
rétabli dans son essence, cette fois, à jamais, en tant que
producteur, il ne produira pas seulement des choses, certaines
choses, mais lui-même et le monde entier. C'est l'exigence
initiale, qui se retrouve et se comble ici, du plérôme et de
la parousie socialistes, de l'immanentisme absolu et totali-
taire. On comprend même le sort qu'il réserve à toute
fêlure de l'immanence : Goulag. Cela se tient.
tient. C'est implacable. Ainsi, toute la science économique
fondamentalement et
  _!.Otalitaire de Sâ
jeunéssé - elle-même d'origine a contrario mystique ...
Oui, par le renversement dialectique de la révolution,
l'homme spolié de tout et de soi-même retrouvera tout et
soi-même, et retrouvera tout et soi-même consciemment :
en même temps sa nature et la possession exclusive de la
nature, indivisibfement nettoyées et du capital et de Dieu
257
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
- ces derniers à jamais dans le même sac, la même
poubelle de !'Histoire. Dieu est     dans
ce rêve d'immanence et c!_e coïncidence totale. Le phan-
tasme de Dieu venait bien, encore, de la « scission » :
l'homme est devenu Dieu, à la place de Dieu, dans la
création de l'homme et du monde. C'est le moment de
relire les Manuscrits de 1844 : « Un être ne commence
tenir pour indépendant que dès qu'il est son propre maître, que
lorsqu'il doit son existence à soi-même. » C'est Marx qui
souligne. Et encore : « Dans l'hypothèse de la propriété
privée positivement abolie, l'homme produit l'homme, se
produit soi-même et produit l'autre homme. » Divin, n'est-ce
pas, mais dans l'immanence et l'orgueil humain réunis, et
à ce titre indélogeables de l'esprit. Ces grandioses
tives dialectiques et principalement eschatologiques
valaientbiën- une_ faussëté scientif!g.u_t:   dans
l'analyse économique d'un régime transitoire - d'autant
qu'elles l'ont inspirée. Une fois de plus depuis Fichte, tout
est là. Voilà l'homme, et qu'il s'adore!
*
Donc le capitalisme agonise, dit la « Science », mais la
voici elle-même agonisante. Dès lors il faut en venir à des
adjonctions et corrections idéologiques - un peu comme
on compliqua sans fin le système astronomique de Pl:olé-
mée pour y faire tenir de force l'expérience, jusqu'à ce que
l'intuition copernicienne le renversât en simplifiant tout ...
Et du coup la discussion du marxiste avec l'étranger,
quoique toujours impensable, s'ouvre, par nécessité tacti-
que, par replâtrage : ainsi des contaminations avec l'idéo-
logie bourgeoise, comme l'abandon récent de la dictature
du prolétariat, la lutte pour les Droits de l'Homme, la
258
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Charte des libertés ! Ainsi même de vagues esquisses de
mélange avec l'idéologie où les chrétiens dégénèrent :
encore qu'il soit plus expédient de leur laisser faire le
premier pas, de les laisser venir, avec leur « Marx
révélateur d'Évangile » !
Car attention : sur le fond métaphysique, et mystique,
les marxistes ne font aucune concession, et n'en feront
jamais. Leur dogme tient, bien mieux que celui des
chrétiens, par la vertu ontologique et existentielle de
!'Immanence totalitaire. Aucune raison tactique, non plus,
pour qu'ils s'assouplissent, puisque la pratique commune
dilue et dissipe foi chrétienne en renforçant la leur.
Marxisme et christianisme, certes, tendent à devenir
ensemble un monstre, un conglomérat, un« je ne sais quoi
qui n'a de nom dans aucune langue», mais le mythe originel
du marxisme existe, plus que jamais peut-être, l'autre
{ s'affaisse. La force quasiment invincible de Marx sur
) l'humanité reste donc dans le choix personnel et métaphy-
Î
sique de sa jeunesse, l'universe e maîtrise humaine sur
  prévue dansïa doctri!'e lui fait la ma.ttnse
universelle : on en a trop envie, de l'empire du monde ! Il
y a un aÏler-retour circulaire qui se renfÔrce et que rien ne
peut démentir : ni les faits, puisqu'ils sont indignes de la
pensée; ni la pensée, puisqu'il n'en existe pas d'autre qui
totalise. L'esprit d'un marxiste, même « ouvert», peut-
être surtout « ouvert», est définitivement fermé sur lui-
\ même - d'autant qu'on l'a souvent « préposé à l'ouver-
ture »... Rien ne peut y entrer. Quel marxiste a jamais
)
« changé d'idée » ? Mais dire étroit ce qui prétend
détenir la totalité ? En plus l'anéantissement originel de
Dieu l'a divinisé. Rien ne Pébranlêra que l'ënfer,quand on
y sera. Mâis rrop tard. Car il est l'éternité sur terre, la pÏlls
---- -
259
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
épaisse ... Et encore - oui, je le répète, j'insiste, peut-être
cri dans le désert, acq1:1Ît de conscience -, et encore on
criera, pendant quelques décennies : « Non, ce n'est pas le
(     t'a trahiIOn a divié ! Lénine, au secours!
1 Marx, à la garde!» En vain ... Et on dira, dans l'Occident
s'ilÎ'est - : « n reste au moins du marxisme un
1 J 1 prodigieux instrument d'analyse économique, de critique histo-
rique, de libération intellectuelle!», et par ce biais on se
réinsérera dans l'engrenage totalitairè;--D'où le soin que j'ai
mis à démontrerl'absurdité de ces« analyses», le dogma-
( tisme de cette« critique» ...
) montré implacable est aussi indéracinable ... Est-ce à dire
) que Dieu PeUt là moins que le cli.âble ? Je dirai que la
/ transcendance en nous est fragile et totali-
taire quasiment irrésistible - sauf un choc effrayant :
( GOulag, pour ceuxqui Ï'ont vu et subi, par exemple! Et
! encore! J'en connais qui, d'Jµie certaine manière, en
' redemandent ! Et les rééits nous l;;ssent -déjil: :.-11 nous
t faudra peut-être y passer tous avant de comprendre.
*
r
Je vous annonce que Marx n'est pas mort.
Et je vous fais l'aveu que cela me vient à l'instant,
\ comme un éclair, en relisant, en éprouvant ce qui précède.
{ Je n'étais pas parti pour écrire cela. Je ne voulais pas en
venir là. Ou bien je ne le savais pas, et c'était là, sous m2
déI!_larche en apparence précise et en profondeur incer-
taine, que voici à présent, selon moi, justifiée. J'apprends
ce qui l'a portée.
Je v'ôus annonce que Marx n'est pas mort, et j'ose
mettre en cette assertion, pour la première fois peut-être
260
OEUX SIÈCLES nrnz Lll\.IFER
dans ce livre, un certain prophétisme : vue d'avenir et
intuition du présent indivisibles.
Cela pourra surprendre, à l'heure où le plus grand
Journal américain titre : « Marx est mort » et attribue ce
meurtre à ces « nouveaux philosophes » dont il paraîtrait
que je suis « l'oncle » ... Mais il y a là, comme on devrait
s'en douter, une certaine naïveté américaine. Et du reste je
n'aurais pas mentionné cet événement, planétairement
vaste, mais substantiellement dérisoire, s'il ne me donnait
l'occasion de lancer à mes « neveux», avec un humour
grave, un solennel avertissement.
(
Qu'est-ce que je viens d'écrire? Des choses contradic-
toires : que rien ne tenait plus dans le marxisme et que
l tout tenait qu'il était devenu conglomérat,
bouillie, charpie, <-;compendium encyclopédique», je ne sais
}
quoi qui n'a de nom, etc., et en même temps qu'il restait
roc et colonne dans les têtes de ses fidèles.
-- -- ----- -----
Les deux sont vrais, ou presque. Car ce n'est pas dans
les têtes qu'il reste roc et colonne. C'est dans les êtres.
{
Dans les têtes il a fondu. Dans les e_sprits, ses stupidités
ont éclatéi __ après : ce _f\!t
Ion , mais c'est acqwS. Le seul ennui, c'est que cela n'a
{
aucune im'Portance. Il est certain qu'en France,
1
a12rès _'!_ne   de      
l'lbniversité,       culture, quelle en était venue
naivement et imprudemment à s'avouer
1
, aujo?rd'hui
plus aucun intellectuel qui se respecte, plus aucun homme
1
de pensée digne de ce nom n'ose plus
ses thèses. L'intèlligentsia communiste est tom entière
l. Un article triomphal de N. Poulantzas dans le Nouvel Observateur
marque le point d'apogée.
261
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
réduite à M. Jean Elleinstein, et ce dernier au rôle
harassant de factotum. Mais le terrain S.!:!!_ lequel tout cela
se joue est vain.
{ Le vrai terrain, ce les êtres et les Je m'accuse
) moi-même d'avoir été « intellectuel» dans un thème qui
)
court tout au long de ce chapitre, selon lequel Karl Marx
eût été mieux avisé, en son projet domination du siècle
et du monde, de rester un grand hégélien. C'est vrai et ce
pas vrai. Il miçU?C aV!sé de rester un
dans son projet d'em2rise sur les intelligences. Il
fut mieux insP!fé de devetÏir Karl Marx dans son projet de
toute-puissance sur nos destins.
Pourquoi ? Vous le devinez déjà. Pour achever de vous
mettre sur la voie, je vais cette fois me féliciter du second
thème de ce chapitre. J'ai bien fait, il me semble, d'unifier
tout Marx, en rattachant même les pires absurdités de sa
science économique à son choix existentiel, en faisant
dériver « valeur » et « plus-value » de sa métaphysique
première, que dis-je, de son exigence spirituelle originelle
et totale   e t d'âûto:ado!atlQn
en la plé1!_itude mondaine. Car c'est là ce qui reste et ce qui
restera. C'est-à-dire tout.
Là les arguments échouent, les dires expirent. Là on n'a
même pas besoin de le lire. Cela se sent. Ce message est si
simple qu'il pénètre les êtres au premier instant. Et
comme nos sociétés d'Occident sont ainsi faites qu'elles
envahissent les gens du sentiment diffus de leur inexis-
tence, Marx est là qui actualise ce néant et aussitôt le
comble. C'est tout. On s'est indéfiniment interrogé sur les
motifs et mobiles d;-Padhésion
- -
trouvé des dizaines, politiques, moraux, sociaux, mythi-
ques, que sais-je. On en trouvera sans cesse. On peut faire
262
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
confiance aux sciences humaines. J'ai dit le seul qui reste
et dispense de tous les autres.
Et pourquoi lui chercher d'autre nom que la Tentation?
)
' PourquOf dissiffiUlefà notre- regâÎ'd même - partout, à la
télé, aux meetings, dans la rue, à table : il faut savoir
) regarder - que le marxiste est un homme ou plutôt
\ l'homme qui se suffit? Il a peut-être hésité au cœur de lui-
même à s'en convaincre. Mais c'est fait. Il ne lâchera pas
cela pour un empire : c'est un empire. Si vous lui dites que
c'est fou, il vous dira fou. Demain il vous traitera ainsi :
vous serez aliéné avant d'être rebelle.
Pourquoi nier que le combat ne se réduise aujourd'hui à
son absolue nudité   =- avec ce qu ·-fatit
d'amour et de pitié, c'est-à-dire tout ...
*
Marx n'est as mort, mes amis. Et on va, puisque les
ma ·ge; y vont. Que faire ? A chaque jour Sti'ffit sa peine.
On verra ... Quant à notre société et marchande
qui a vécu de va mourir du ressentiJ.!!ent, de quoi
peut-elle se plaindre?
Je vous comprends, Glucksmann, de vous consacrer aux
dissidents soviétiques. Sans doute n'y aura-t-il jamais de
bon argument contre le marxisme que des martyres, et ce
\ n'est que là-bas, là-bas où il domine, que l'idée d'tm
1 h__Qmmë ne fait rjE_e. POufqiîoi? Parce que là-
1
bas cet homme n'est pas une idée, mais un vrai vivant, qui
joue sa vie naturelle et pour nul prestige : pensons à ces
prisons et asiles dont aucun bruit ne parvient en Occident.
Cet être unifié de partout à l'univers immanent, quand il
se fend, c'est forcément sous le coup d'une transcendâilCe
illtëiiîë, à moins qu'il ne la cherc e, qu'il n'aille à sa
263
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
rencontre, pour ne pas éclater : mais cela revient au
même. En tout cas - c'est plus clair dans Marx que dans
Hegel, étant donné l'histoire et l'expérience directe
1
-
seule la transcendance de l'homme le libère, ou du moins
en a c h   n ~ --
Qu'ont-ils découvert là, ces dissidents, que nous
essayons de lire sur leur visage? C'est à eux de le révéler.
Mais si je risque un mot, je ne dirai pas l'esprit ... Non, je
hasarderai, timidement, l'âme, puisque là-bas plus que
- - -- _.
partout en ces deux siècles - vérité de l' Apocalypse dans
sà lettre - ce-qu'on nomme l'Esprit est devenu la Bête, ou
s'est dévoilé ainsi...
1. Hegel a fait presque autant de mal que Marx par sa longue dérision de la
« belle âme». A cet égard un éditorial de Jean Daniel, « Retour des belles
âmes» (mai 1977), me semble un coup d'arrêt courageux et peut-être décisif.
Interlude
Pliouchtch, athée, redécouvre le cri d'Ivan Karamazov :
« Si Dieu n'existe pas, tout est permis. »
Mais, si j'ai bien compris, sans le modifier il le
complète.
Ivan Karamazov voulait dire :
« Si Dieu n'existe pas, tout est permis à l'homme. »
Et Pliouchtch, je suppo;e : - - - -
« Si Dieu n'existe pas, tout est permis l'hom_me. »
J'avais dit, exposant Kant, que l'entendement était de la
tetre. Pour Hegel, dans la« certitude sensible», il en est de
même. dé!'orde infiniment l'entendement
par !'Esprit, et, dans la   la Raison. Il
fi' apparaît à présent -qu-;il n'y a d'esprlthumain que
l'entendement, valide et valable pour la connaissance
précise de la terre. Et qu'importe à notre salut ou à notre
perte qu'il soit de la terre, tant qu'il ne s'agit pour lui que
de la connaître empiriquement? La perdition de l'esprit ne
commence qu'au-delà, dans sa tentative de domination de
265
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'absolu ou des hommes. Et comme il lui est apparemment
naturel de se porter au-delà! Quelle tentation! C'est la
terre qui veut ramener tout à la terre. C'est la Bête.
L'esprit, plus il est pur, plus il devient ou se révèle la Bête,
qu'il est. C'est l'unité de toutes les figures du diable.
François d'Assise a dépassé d'un trait de feu, d'un
éclaif,toute la théologie spéculative chrétienne, quand il a
dit : « L'esprit, c'est l'esprit de la chair. »Quelle unification
du Péché !.. . Inouï ... Et cet autre mot d'un spirituel pour
désigner l'esprit : « L'esprit-propre» ... La symétrie avec
l' « amour-propre» de Pascal est éblouissante ... C'est peut-
être parce qu'il n'est, au fond, que langage. Et je devrais
donner une déduction transcendantale du langage et je
n'ose encore ... Je sais qu'elle va manquer à cet ouvrage,
mais qu'y puis-je? ... Pour l'instant, il importe, renonçant
à une habitude séculaire, de bannir de notre vocabulaire le

    »,dans la mesure où il voudrait désigner quoi
que ce soit de « spirituel». C'est peu étymologique, j'en
conviens. Mais j'y suis aussi incité par une formidable
phrase de l'Évangile, dont il me semble avoir éclairci
( partiellement le mystère : « Le tranchant - ou le glaive -
J de la Parole de Dieu sépare l'âme de l'esprit. » Il va de soi
) qu'il tranche ainsi pour libérer l'âme. La souffrance qui
vient de ce coup de glaive est grande ...
Nietzsche savait à douze ans - pour l'avoir vu - que
Dieu opérait ainsi. Il n'en a pas voulu. Il a vu la Toute-
Puissance et l'a fuie, cabré. Mais sachant qu'il n'irait pas
266
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
loin avec l'esprit - l'esprit de la chair, l'esprit-propre,
l'esprit de l'homme -, bientôt il a noyé la question et son
âme dans le vieil océan du monde, s'y confondant, s'y
fondant et le fondant dans le chevauchement et le chatoie-
ment de ses forces, et l'a tant rajeuni et l'a tant ranimé
qu'il a pu croire que par lui la Roue revenait et qu'à la fin
du tour ou au prochain passage il serait lui-même l'âme du
monde.
1
.1
Le cheval de Turin
Chacun sait que la fin de Nietzsche fut franciscaine -
j'entends la fin de ce qu' on nomme sa raison : il n'eut pas
aimé ce nom ...
( Il   d'un transport au çerveau, alors qu'il
) Ünc hevaldesSéVlëës d'un ch;rreuer. Il s'était
)
précipité entre l'homme et la pauvre bête, dont il caressait
la tête et embrassait les naseaux.
Avait-il changé d'être? Était-ce, en lui, dans l'instant,
un cœur nouveau, que son corps ne put supporter - ou
l'inverse ? .. . Que pèsent en balance ses invectives contre la
nùséricorde, ses panégyriques incessants et effrayants de la
cruauté? Mystère ...
Enfin un maître penseur qui aurait payé ? .. .
Ou bien fut-il violé par sa pitié violente? .. .
*
De même il rencontrait parfois, à Sils-Maria, une jeune
Anglaise, belle, frêle, malade, apparemment condamnée à
brève échéance, et comme elle lui demandait ses livres, il
lui déconseilla pathétiquement de les lire, car elle y aurait
vu que les êtres de son genre devaient être supprimés
« pour l,amélioration de l,espèce ».
On sait enfin son soupir, après qu'il eut rencontré près
268
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
de Florence un paisible astronome qui avait lu ses
ouvrages - le cas était alors rarissime - : « Quel dom-
mage! Cet homme n'aurtût pas dû me lire ... Il est si bon . . . »
Ces trois anecdotes ne prétendent pas constituer un
portrait de Nietzsche, encore que ce soit lui qui dise qu'on
peut peindre tout un être en trois anecdotes ...
C'est sans scrupule aucun que j'entrerai dans sa vie,
d'abord parce que tous le font, mais surtout parce qu'il
nous y invite lui-même : « L'homme a beau s'étendre autant
qu'il le peut par sa connaissance; il a beau s'apparaître aussi
objectivement qu'il le veut; il n'en retire cependant pour finir
que sa propre biographie. »
Aucun homme n'a autant dit« je». Aucun homme ne
tint tant à son« moi »,à sa personnalité, à sa signature, et
- nous verrons peut-être - à sa responsabilité, que cet
homme pour qui le « moi » n'existait pas, qui l'a débus-
qué, traqué, dissous, pulvérisé, au point que les pieux
exégètes qui concluent à la dissolution de Nietzsche dans
la folie n'arrivent pas à nous préciser ce qui a bien pu se
dissoudre. « Moi-même qui ai fait tout personnellement cette
tragédie... »
Trois anecdotes ... Je ne résiste pas à en rajouter une
autre : cette petite fille aux grands yeux qu'il rencontra sur
un chemin, pendant sa « démence » et dont il dit, avec une
douceur infinie, posant la main sur sa tête et lui relevant
les cheveux sur le front : « N'est-ce pas l'image de l'inno-
\ cence ? » Au reste il ne parlait plus guère que de « beauté »
/ et « bonté», surtout de bonté, à propos des yeux de sa
mère, entre autres ...
Mais c'était pendant sa « folie » - me dira-t-on. Dois-je
en tenir compte ? Deleuze et Klossowsky qui refusent
l'idée même de la folie - ou encore, ce qui revient au
269
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
même, exaltent la chose - font une très étrange exception
~
p   u r celle de Nietzsche : elle serait réelle, figurez-vous!
Elle serait une perte définitive de son être : l'abîme) le
chaos, le gouffre, le cataclysme! Que dis-je, ces penseurs
si versés dans l'étude des psychoses, à leurs yeux salutai-
res, que dis-je, salvifiques, ont une tendance irrésistible à
déceler la cause de cet état final de Nietzsche dans un mal
organique ! De plus en plus étrange !
Il nous faudra bien scruter cette anomalie - qui n'est
pas la seule. En effet pour eux, comme pour ceux de
l'Université qu'ils entraînent, nul n'est qualifié, nul ne
peut oser parler de Nietzsche, surtout à eux, intercesseurs
obligatoires, sans présenter les certificats suivants : pre-
mièrement, être antifasciste -là par bonheur j'ai des états
de service, au feu, mais je sais que marxiste ou marxisant
serait mieux - ; deuxièmement et surtout, déclarer sous
foi de serment que Nietzsche l'était lui-même, et que pour
un peu le pire forfait du nazisme fut de s'approprier une
pensée nietzschéenne atrocement travestie ou inversée ...
Là, ma foi, ancien résistant, je résisterai encore, songeant
pour commencer que Nietzsche n'a méprisé aucunes gens
plus que les chrétiens, sinon les marxistes ...
Je tenterai donc d'entrer, tel un Parsifal modeste, dans
cette grotte nietzschéenne défendue par tant de tabous, de
magies, de sortilèges et surtout par de tels dragons.
*
Si ces quatre anecdotes ne dépeignent pas Nietzsche, du
moins que nous donnent-elles de lui? Serait-ce une part de
son être, contraire à tout le reste, émergeant çà et là dans
sa vie active et consciente, le reste du temps étouffée, se
déversant plus librement dans la « démence » ? Mais s'il en
270
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
était ainsi, cela changerait tout ! Il nous faudrait tout
inverser. En ce cas, la« maladie» de Nietzsche eût été son
œuvre, et sa prétendue« folie» eût été le salut, la paix!...
On sait comme bientôt, les fureurs s'espaçant et enfin
disparaissant, elle fut douce et humble. On lit dans
Halévy, son illustre biographe, qui lui voua quelques
dizaines d'années de sa vie : « Il n'est pas impossible qu'enfin
délivré du frénétique esprit qui l'avait torturé, Nietzsche ait
connu le bonheur. Étendu sur une chaise longue et si
parfaitement, si longuement immobile qu'on vit plus d'une fois
les oiseaux habitués se reposer sur son corps, il vivait absorbé
par la contemplation des cieux. » Et il ajoute - je cite pour
la beauté de la formule : « Chose singulière : il semble que
Friedrich Nietzsche en ses jours de force ait connu de tels états
d'humble consentement. »
Ce frénétique esprit qui l'avait torturé, me direz-vous,
Glucksmann, « avec votre manie vous allez encore en faire le
diable!». A quoi je répondrai qu'il ne faut vraiment pas
) beaucoup d'imagination pour penser au diable chez celui
qui lui-même s'appelle « l'Antéchrist » avant de se nommer
) enfin « le Crucifié » au moment où sa « folie » monte, où sa
vie s'effondre ... Par ailleurs il disait que le diable était le
« plus vieil ami de la connaissance »,qu'il se tenait« derrière
toute pensée ». Mais l'affaire est plus vaste. J'aime mieux
cette note, où, projetant un livre, il semble se décrire et se
prédire lui-même : « Une conquête, une aventure, nœud
dramatique vers la fin, catastrophe et délivrance soudaine. »
C'est Nietzsche qui souligne lui-même catastrophe et
f
délivrance ... Et j'attache surtout la plus haute importance à
cette lettre, une des dernières : «Je suis tendu, oppressé,
nuit et jour, d'une manière insupportable, par le devoir qui
m'est imposé. »Quel est ce devoir? Où Nietzsche emploie-
271
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
t-il ailleurs le mot « devoir », sinon pour l'accabler de
mépris et de sarcasmes? De quel devoir est-il chargé?
Quand donc fut-il « chameau» ou « âne»? D'où ma
question : si ce « devoir», qui lui a été imposé, était son
œuvre même, et « imposé » parce que contraire à son cœur
profond, très profond ? Et le contexte confirme ce mal
intime, puisqu'il ajoute qu'alors sa « santé est bonne» :
« Rien n'est malade que la pauvre âme». Et après avoir
précisé que même son travail marche bien, il répète :
« Donc l'esprit n'est pas malade. Rien n'est malade que la
pauvre âme ... »
Son œuvre lui fut-elle un« devoir imposé » ? Cela ne peut
s'entendre, pour être digne de lui, qu'en des acceptions
transcendantes ...
*
Je l'aime. Il faut l'aimer. Je l'ai férocement combattu
dans mon dernier livre, dont je lui ai emprunté le sous-
titre, « Ce juif de Socrate», afin de mieux le discréditer par
sa propre injure ... Ainsi je voulais défendre mon maître,
ou plutôt mon anti-maître, notre anti-maître penseur,
Glucksmann, que Nietzsche ne cesse de traiter avec une
atrocité nazie - oui, nazie, raciste, eugénique, sadique,
abjecte ... Mais je l'aime. Je précise que je l'aime chrétien-
nement, donc avec un petit effort çà et là, et surtout pour
son héroïque martyre, quel qu'en soit le sens. Cet amour
chrétien est au plus loin de l'indulgence - et surtout de la
« récupération » : les chrétiens qui s'y risquent sont fous
ou misérables. Nietzsche n'a rien de chrétien. Il aurait
peut-être, si j'en crois toujours Halévy, quelque chose du
Christ, quelque chose d'ailleurs qu'il n'a pas vu dans le
Christ, et qu'il réitère, qu'il « répète » : une espèce d'im-
272
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
molation nécessaire. Mais citons Halévy, peut-être ici très
profond:
« Ce que Nietzsche cachait derrière son masque, c'était
l'agonie morale que commençait de susciter dans l'âme
commune des hommes ce bouleversement dont Descartes avait
été l'un des grands initiateurs. Nietzsche sentait cette agonie. Il
se faisait un étrange devoir de l'éprouver lui-même, ainsi
allant au-devant des souffrances prochaines et par avance les
assumant pour tous. Il voulait les recevoir en lui, les prendre
sur lui; il ambitionnait d'être l'homme qui tollit extrema
mundi, qui porte l'agonie du monde, d'un monde qui ne se sait
pas agonisant, car cette Europe dQnt
vivait sous une menace qu'elle ne soupçonnait pas. Deux
siècles, celui de Descartes et celui de Rousseau, avaient chanté
la strophe enthousiaste; leurs voix tombaient, n'éveillaient plus
d'écho. Le siècle survenant allait chanter l'antistrophe tragi-
que. Autrement dit : subir la catastrophe. »
Il l'aurait donc portée d'avance. D'où, chez Halévy, sur
les rapports de Nietzsche avec l'enfer, ce thème, auquel je
ne souscrirais pas tout à fait, mais qui est admirable :
« Les tréfonds nous échappent encore, et nous échapperont
toujours. Peut-être pourrons-nous cependant en saisir quelques
traces : Nietzsche avait eu, dans sa douzième année, l'inou-
bliable intuition que Dieu ne serait vraiment Dieu, glorieux de
toute sa gloire, qu'au jour où il aurait sauvé, réintégré l'enfer
attaché à son œuvre, c'est-à-dire à lui-même. Son expérience
virile continue exactement sa vision enfantine : car la volonté
de puissance, essence de l'univers, c'est l'enfer, force créatrice
se dévorant elle-même, et l'ambition de en sa
maturité confirme celle de Nietzsche enfant. S'il est entré dans
---
l'en['!!., c'est pour le retourner, et, à    
rer le feu brûlant en source lumineuse. Vaine entreprise,
- -- -· - - - -- ---- _,....,.
273
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
  échoue, et Nietzsche, vainqueur du suicide, reste
lié à cet irrémédiable enfer auquel son vœu l'attache. »
J'y reviendrai, plus tard, bien plus tard ... Mais qu'on
est loin de nos platitudes exégétiques contemporaines ! ...
Que c'est beau ! On voit en quoi je n'y souscris pas tout à
fait : je ne suis pas sûr qu'il faille parler d' « entreprise
vaine» et d' « expérience qui échoue>>, si sa dénommée
« folie » le sauve. « Lié à cet irrémédiable enfer auquel son
vœu l'attache. »Mais non, justement pas irrémédiable, si la
folie l'en a délié, et de l'enfer, et du vœu-et cela presque
au sens de « Celui qui lie et délie». Au fond je ne fais que
prolonger avec audace, optimisme, modestie, la grandiose
hypothèse de son grand biographe.
Étranges, les contestataires contemporains du logos, ou
Discours, qui voient en lui abomination et désolation, et
ne peuvent admettre un Salut qui se taise ! Nietzsche a
défait toute syntaxe, pulvérisé tous mots, tous concepts, et
voilà que lorsqu'il alterne entre l'onomatopée et le silence,
il les gêne ! Quel comique sinistre ! Ils en retrouvent les
pudeurs et les interdits de la plus sotte et vieille bigoterie !
Deleuze, dans sa belle plaquette sur Nietzsche, a une
petite phrase qui a résonné en moi étrangement, comme
une madeleine de Proust sonore. Il écrit : « On évitera de
rappeler que tout a mal fini. » J'avais déjà entendu cela . ..
Mais quand? ... Bientôt j'ai trouvé : j'étais enfant et j'avais
surpris cette même phrase dans le salon pelucheux de mon
arrière-grand-tante Zélie. Une de ses cousines avait dit ces
mots exacts sur son défunt époux, qu'elle avait tant aimé,
mort à l'asile de Font-d' Aurelle, à Montpellier, à la fin du
siècle dernier - c'est pas d'hier, comme on dit; mais alors
ça déshonorait. « On évitera de rappeler que tout a mal
fini», soupirait-elle mot pour mot à ma grand-tante, et
274
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Zélie répondait : « Mais tout est oublié, ma bonne, mon
excellente!» Ah, Deleuze, Deleuze, qu'avez-vous fait de
votre avant-garderie? « On évitera » : pourquoi éviter?
Ma grand-mère aussi me disait, en ce sens, pour m'initier
aux situations « délicates » du monde bourgeois, avec un
petit geste des doigts imitant l'anguille : « Évite .. .
Évite ... » « Mal fini » : pourquoi « mal » ? Où donc serait
le bien? Quoi, Deleuze, ne seriez-vous pas encore « au-
delà du bien et du mal » ? Et cela me rappelle aussi un mien
cousin qui avait mal tourné, et qu'on avait envoyé aux
colonies ... Est-il si sûr, ce mal? Vous nous rappelez vous-
même, plus bas, qu'il arrivait à certains amis de Nietzsche
de penser que la démence était son dernier masque, de se
souvenir qu'il avait écrit lui-même : « Et parfois la folie est
le masque qui cache un savoir fatal et trop sûr. » Mais vous
ajoutez aussitôt, comme précipitamment : « En fait elle ne
l'est pas. » Tiens, pourquoi? Vous précisez, pour en finir
au plus vite : « Parce qu'elle indique le moment où les
masques cessent de communiquer et de se déplacer, se confon-
dant dans une rigidité de mort. » Alors quoi ? C'est fini? On
n' « interprète» plus? Je sais bien que vous n'allez guère
dans les asiles, mais leurs archives? Ah, cette pudeur
soudaine et victorienne ! Au reste vous abandonnez aussi-
tôt ce sujet brûlant, vous plantez là toute question sur la
démence pour terminer votre paragraphe sur tous les
masques de Nietzsche, notamment sur celui qu'était
l'énorme moustache! Passionnant! Crescendo tout à fait
enivrant! Chœur final des Bacchantes!
Pourquoi cette différence totale de traitement avec
Artaud et Van Gogh par exemple, chez qui Deleuze et ses
pairs n'évitent nullement de rappeler « que tout a mal
fini » ? Pourquoi   el!l!"e tous ces « maud!ts »
275
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
veneres, est-il 'lnaudit au carré - ou plutôt à la lettre,
maudit sa.Ils guillemets? -PotÎrquoi Deleuze ne tente-t-il
pas d'intégrer la folie de Nietzsche à l'œuvre de Nietzsche,
comme il intégrera plus tard la folie à sa propre œuvre, et
de façon essentielle, avec sa mise en gloire et salut du
schizophrène - ou plutôt du concept du schizophrène,
puisqu'il dit in fine qu'il n'en a jamais vu? Il y a là un gros
lièvre. Deleuze. ne doit pas m'objecter que j'utilise une
citation tronquée de son plus petit livre sur Nietzsche. Elle
n'est pas tronquée. Elle va dans le sens de son diagnostic
« probable» de paralysie générale, de« processus organique
ou autre» dont l'action confond les masques de Nietzsche
en celui d'un pitre. Or Nietzsche avait prévu souvent,
depuis dix ans, cette « solution comique » : étrange pres-
cience organique ! ... Et dans Nietzsche et la philosophie, pas
un mot sur la folie
1
!... Pourquoi cette obturation, cette
répression, cette censure, chez ce désirant déchaîné? Je
crois maintenant, plaisamment, le deviner : Deleuze doit
être d'accord avec ma thèse ou celle de Halévy, en secret!
Mais voilà : cette chose, il ne faut pas la dire ! Pourquoi ?
Parce qu'il y a Dieu, Dieu aussi inversé ou renversé qu'on
voudra, mais Dieu. La cause de la folie de Nietzsche crève
les yeux si on le lit, si on le croit, si on choisit de le prendre
au mot. Il se dit l'Antéchrist? Il l'est. Il s'en fait « un
devoir » ? Certes. Mais ce devoir, ce rôle, cette destination
s'exercent contre le fond de lui-même, et l'oppriment.
Quel fond? Dieu, son amour, son immense bonté, celle de
Dieu et la sienne propre, sans doute. Quelque chose
1. L'homme le plus compétent sur la question, le Dr Podach, dans
l'Effondrement de Nietzsche - « beau livre », dit Deleuze - ne peut se
prononcer, mais semble très légèrement favorable à l'hypothèse psychique
(p. 182, bas).
276
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
comme cela. Il croit devoir, il s'est imposé cette mission, et
plus il sent le fond de lui-même lui résister, plus il
s'acharne ... Et ça craque ... Et le fond de lui-même revient
envahir tout et emporte l'esprit, trop crispé à le réprimer.
Et c'est la folie et le salut invisible, son être, son corps
même le condamnant au silence. On dit, et c'est vrai, que
f ses dernières œuvres s'accumulent, s'exaspèrent, s'enra-
l gent - quatre en un an ! - comme s'il sentait sa fin
Î prochaine ... Mais si c'était plutôt qu'il sentît de plus en
plus sa résistance propre, sa résistance interne à ces
dernières œuvres, et les mâtât à coups redoublés de
l
« marteau»? Nietzsche s'est acharné contre son cœur
profond, qui a éclaté, ou plutôt l'a fait éclater, brisant
même son langage, et s'est épanché çà et là dans la paix et
le silence. Notons que les traits.de bonté- c'est-à-dire de
résistance de sa pauvre âme à son esprit et son œuvre -
que j'ai cités ici sont des deux ou trois dernières années
avant sa folie : ce par quoi mon schéma de lutte en ses
profondeurs se précise et se confirme ... Et voici deux
autres symptômes étonnants. Il avait prédit : « je dispa-
raîtrai emporté par un énigmatique orage dont je serai à la fois
l'homme et l'éclair. » De fait c'est lui qui s'est foudroyé lui-
même. C'est lui le bourreau et la victime. Ou plus
précisément, par et dans la «folie», la victime devient
bourreau du bourreau.
J
Et, peu avant, il avoue à des amis et à ses carnets -
contrairement à toute son œuvre - : « Le vide, toujours le
)
vide, rien que le vide», et : « Terreur d'avoir découvert la
fausseté de tout ».
Citons le fragment des carnets :
« Le vide; plus de pensée ; les fortes passions tournant
autour de sujets sans valeurs; être le spectateur de ces absurdes
277
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
mouvements pour et contre : hautain, sardonique, se jugeant
froidement. Les émotions les plus fortes apparaissent comme
séductrices et menteuses, comme si elles voulaient nous séduire.
La force la plus énergique ne sait plus son pourquoi. Tout est
là, mais il n'y a plus de fins. L'athéisme ou l'absence d'idéal.
Phase de la négation passionnée, du non-savoir et du non-
agir : ainsi se soulage le besoin accumulé d'affirmation,
d'adoration ...
Phase du mépris, même envers le non... même envers le
doute ... même envers l'ironie ... même envers le mépris .. .
Catastrophe. Peut-être le mensonge est-il une chose divine ?
Peut-être la valeur en toute chose consiste-t-elle à être
fausse ? ... Peut-être devrait-on croire en Dieu, non parce qu'il
est vrai, mais parce qu'il est faux? Peut-être le désespoir est-il
la conséquence d'une foi dans la divinité de la vérité? Peut-être
le mensonge, l'introduction artificielle d'un sens, seraient-ils
une valeur, un sens, une fin ? »
Ici tout nihilisme nietzschéen, en quelque sens que ce
soit, est dépassé. C'est le néant tout court, c'est le nihil.
Non pas une pointe avancée ou extrême de son œuvre,
mais peut-être, en un pur vertige, son reflux, son début de
renversement. Ici le négateur se nie sans rien retrouver
d'affirmatif pour autant : par grâce, il n'a rien de dialecti-
que ! Il paye, lui !.. . En même temps il est physiquement
assailli d'obsessions abyssales, comparables à celles de ce
Pascal qu'il « aime presque». Oui, son œuvre, sa vie,
s'écroulent en lui sans que ce qu'elles ont détruit se
rétablisse. Néant de néant. Il ne peut donc se reprendre
qu'en se remettant à son œuvre, en s'y exacerbant, en s'y
étourdissant de violence croissante, d'où l'accumulation
sans précédent des livres et des invectives, et l'explosion.
Soyez donc rassuré : pas de conversion là, cher Deleuze,
278
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pas même sous forme de tentation ... Et pourtant, je me
répète cette phrase extraordinaire, la seule« affirmative»,
la seule « positive», mais dans les arrière-fonds :
« Phase de la négation passionnée, du non-savoir et du non-
agir : ainsi se soulage le besoin accumulé d'affirmation,
d'adoration ... »
Ce n'est pas seulement qu' affirmation et adoration
juxtaposées m'ouvrent une clarté saisissante ... C'est que
les mots « accumulé » et « se soulage » suggèrent bien le
conflit existentiel que je soupçonne - selon le schéma
classique du refoulement et du retour du refoulé. Mais
réfléchissons. Méditons encore ... Affirmation ... adora-
tion ... Qu'affirmer, quand on n'a rien trouvé à adorer? Et
que se trouvait-il à adorer en ce siècle? ... Qu'affirmer? ...
Tout? La Vie? ... Mais ce Tout, justement, à l'épreuve
vitale, existentielle, charnelle, d'un génie ou d'un pro-
phète, un jour s'avère Rien! Oui, si tout le cosmos en
chaos ou en cercle s'était finalement avéré baudruche,
pour Nietzsche, par rapport à la pesanteur de gloire de
Dieu dans son illumination de douze ans ? . . . « Vu Dieu,
dans Sa gloire» ... Ce Dieu dont il dira bien plus tard :
« Quel dommage qu'il n'existe pas ! Lui me compren-
drait! ... » Que nous confie-t-il de la religiosité ou de la
mystique de son enfance ? Rien. Deux fois seulement il
note cette illumination, et sur des papiers intimes ... Tout
le reste du temps il s'affirme« spontanément athée depuis les
premiers jours», et là-dessus il ne cessera d'insister ... La
cause n'est-elle pas entendue? Il ne ment pas. Il n'oublie
pas non plus sa vision : ces choses ne s' oublient pas. Donc
il la refoule, ou la recouvre. Donc il passe sa vie, peut-être,
à combattre ou à fuir, en ses profondeurs ultimes, cette
illumination écrasante de poids et de gloire - peut-être à
279
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
la manière que décrit Halévy, peut-être un peu autre-
ment ... Il y réussit longtemps, à condition de ne pas cesser
de combattre : ce serait là sans doute son« devoir imposé»,
contrariant ce« besoin accumulé d'affirmation, d'adoration»
qui désormais ne pourra plus se « soulager» que par
rupture explosive de son être ... Mais lors, le fond du fond
reprenant le dessus, il arrive, comme il l'avait lui-même
prévu, que cette « catastrophe» soit « délivrance».
Rien de tout cela n'est certain. Mais il est sûr que c'est
par là qu'il faut chercher. D'où cette tâche ingrate, pour
moi, d'ajouter à ce décryptage si difficile de Nietzsche le
décryptage de tel ou tel de ses exégètes. Mais là c'est_plus
aisé. Et je dois mettre les pieds dans le plat. Ils détestent
tout ce qui peut ressembler à Dieu, l'évoquer de près ou de
loin, et, comme au nom de Dieu on censurait jadis, ils
censurent le nom de Dieu. Ils sont, ces universitaires
modernes, à l'opposé des vieux évêques cagots, et les
mêmes. Dupanloup inversé reste Dupanloup ...
Et entre nous la partie n'est pas égale. Voici pourquoi :
j'aime Dieu, autant que je peux. Et je le dis. Et par ailleurs
je dis tout. Eux le haïssent, mais ils nous dissimulent cette
haine sous le masque peu souple - ô combien peu
nietzschéen! - de la scientificité contemporaine, et ne
disent de vrai que ce qui peut filtrer ... Dès que Dieu est
dans l'air, ils ne sont que mensonge ...
Peut-être ne sont-ils que mensonge à eux-mêmes ... S'il
est vrai que « l'on peut parfaitement aimer Dieu sans savoir
qu'on l'aime » - tel est le mot d'un mystique -, cette
haine de Dieu leur est peut-être partiellement inconnue.
Qu'ils m'excusent d'y pénétrer. Mais qu'ils se demandent
déjà si elle n'éclaire pas bien de leurs textes, et qu'ils
avisent : je suis sûr qu'ils sont honnêtes.
280
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
*
Serais-je décidément scientifique? Je suis du moins,
dans le cas de Nietzsche, curieux, indécrottablement
curieux. Je ne puis finalement pas me résoudre pour sa
folie, pour sa tragédie finale, à ce « processus organique ou
autre». Je ne peux lire, chez Deleuze, sans gêne épistémo-
logique : « Il importe peu qu'il s'agisse d'une démence plutôt
que d'une psychose. »Cela m'importe, et je ne me crois pas
en cela capricieux. J'ai une sorte de chagrin méthodologi-
que à lire, exactement six lignes après « paralysie générale
  », cette phrase : « La paralysie générale marque le
montent où la maladie sort de l'œuvre, l'interrompt»; je
souffre de voir cette paralysie générale passée par enchan-
tement de la probabilité explicite à la certitude implicite,
et cela sous la plume d'un homme qui a tant côtoyé et
interprété de l'intérieur la folie ... L'avouerai-je? C'est
même cet acharnement, non, n'exagérons pas, disons
« cette étrange tendance » à nous faire admettre, sans
preuve, que Nietzsche fut emporté du dehors, par accident,
qui m'a donné l'idée qu'il fut englouti du dedans, par
nécessité - et aussi qu'on avait inconsciemment intérêt à
taire cela, à « éviter de le rappeler» ...
Mais comment poursuivre, moi ignorant? Comment
étayer mon soupçon? Je me suis aussitôt adressé à
Foucault, dans sa magnifique Histoire de la Folie à l'Âge
classique et j'y ai trouvé, au début et à la fin, sur Nietzsche,
un point de vue légèrement différent. La folie de Nietzs-
che y est rapprochée de celle de Van Gogh et d' Artaud, et
si son origine n'y est pas absolument intériorisée, du moins
elle est culturalisée. Disons, très grossièrement pour
l'heure, que c'est le règne de la rationalité ambiante qui
281
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
exclut ses contestataires de génie et les projette dans leur
folie. Lisons : « La belle rectitude qui conduit la pensée
rationnelle jusqu'à l'analyse de la folie comme maladie
mentale, il faut la réinterpréter dans une dimension verticale;
alors il apparaît que sous chacune de ses fonnes, elle masque
d'une manière plus complète, plus périlleuse aussi, cette
expérience tragique, qu'elle n'est pas cependant parvenue à
réduire du tout au tout. Au point dernier de la contrainte,
l'éclatement était nécessaire, auquel nous assistons depuis
Nietzsche. »
Mais comment cela se passe-t-il? D'un mot-Foucault
lui-même est très bref - disons que le monde interdit
l'œuvre, non par une prohibition expresse, mais par une
censure diffuse, si inconsciemment puissante dans le
psychisme de l'auteur qu'il renonce et, ne pouvant non
plus renoncer, se brise. Mais bientôt le monde est brisé par
celui et ce qu'il a cru briser. Une œuvre interrompue, un
artiste anéanti dans la folie d'autant plus nous « interpel-
lent». Le monde est « assigné», « éprouve sa culpabilité»,
« devient coupable à l'égard de l'œuvre ». Donc la folie de
Nietzsche, c'est-à-dire l'effondrement de sa pensée, est ce
par quoi cette pensée s'ouvre sur le monde moderne.
« Cela ne veut pas dire que la folie soit le seul langage
commun à l'œuvre et au monde moderne (dangers du pathéti-
que des malédictions, danger inverse et symétrique des psycha-
nalyses); mais cela veut dire que, par la folie, une œuvre qui a
l'air de s'engloutir dans le monde, d'y révéler son non-sens, et
de s'y transfigurer sous les seuls traits du pathologique, au fond
engage en elle le temps du monde, le maîtrise et le conduit; par
la folie qui l'interrompt, une œuvre ouvre un vide, un temps de
silence, une question sans réponse, elle provoque un déchire-
282
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ment sans réconciliation où le monde est bien contraint de
s'interroger. »
D'où cette conclusion, superbe, qui est celle même de
l'ouvrage :
« Ruse et nouveau triomphe de la folie : ce monde qui croit
la mesurer, la justifier par la psychologie, c'est devant elle
qu'il doit se justifier, puisque dans son effort et ses débats, il se
mesure à la démesure d'œuvres comme celle de Nietzsche, de
Van Gogh, d'Artaud. Et rien en lui, surtout pas ce qu'il peut
connaître de la folie, ne l'assure que ces œuvres de folie le
justifient. »
J'admire ... Et je souscris ... Sauf justement, si j'ose, en
ce qui concerne Nietzsche ... Pourquoi? Difficile à formu-
ler, cette réserve ... Mais Foucault va m'y aider peut-être ...
D'abord, après avoir nettement séparé la « folie » de
l'œuvre ~ u   e l l e interrompt et déclaré que cette œuvre juge
le monde, tout à la fin il donne ce rôle de juges aux
« œuvres de folie». Van Gogh en a fait. Nietzsche non ...
D'autre part, il parle - même page - du jour où
Nietzsche « est devenu définitivement fou» ... Il semble
donc renoncer à interpréter sa folie même - d'autant que,
dit-il, peu lui importe ce jour ... Et même peu lui importe
de savoir « quand s'est insinuée dans l'orgueil de Nietzsche,
dans l'humilité de Van Gogh, la voix première de la folie».
Je ne saurais faire ici reproche à Foucault d'un certain
flottement - ce beau passage est trop court -, mais
enfin, s'il a pris la peine de noter l'orgueil de Nietzsche et
l'humilité de Van Gogh, deux attitudes existentielles fonda-
mentales et fondamentalement opposées, il semble par là
que dans les deux cas la folie n'est pas la même. L'une des
deux folies seulement relèverait de la répression culturelle
par la raison... Ou aucune... Mais si l'une, laquelle ?
283
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Assurément celle de Van Gogh, qui poursuit son œuvre
· Jusqu'à la fin et ne veut pas demander « la permission de
faire des tableaux à ses médecins ». Il « résistait » donc un
peu. Nietzsche ne résistait plus du tout. D'où le mot de
Foucault, un peu étrange chez lui : « définitivement fou » .••
Dès lors, deux hypothèses me paraissent possibles : ou
bien Nietzsche avait si violemment résisté à ce monde -
orgueil - que son désastre fut sans remède, que, sa
tension brisée, il ne restait plus rien... Ou bien, à
l'extrême opposé, la folie de Nietzsche ne doit rien à la
pression ou à la répression de ce monde ... De ces deux
hypothèses, paradoxalement, je choisis la seconde. Mais le
paradoxe n'est qu'apparent. Pourquoi? Parce que la
Raison, Nietzsche l'a ouvertement et férocement contestée
toute sa vie. Parce qu'il savait ce qu'il faisait. Parce qu'il
1
connaissait son combat. Je pense que notre monde projette
dans la folie ceux de ses contestataires qui n'ont pas suffisam-
ment conscience de l'être. S'ils savaient qu'ils ne peuvent
supporter notre monde et le combattaient, ils se porte-
raient bien. Même s'ils s'y sentaient consciemment étouf-
fés, ils s'y débattraient consciemment. Ceux que notre
monde emporte dans la « démence » sont ceux qui ne
savent pas tout à fait la répugnance ou l'horreur totale qu'il
leur inspire. C'est le cas de Van Gogh en son humilité.
Mais la lutte orgueilleuse et féroce de Nietzsche n'avait
aucune chance de sombrer dans la pathologie - si j'en
crois tout ce que nous savons du pathologique. Il fut
toujours vigoureux, jusque dans ses maux physiques,
toujours parfaitement « libéré » par son agressivité. Cela
pouvait durer, entre lui et le monde. J'oserai même
invoquer plaisamment le proverbe populaire : «La
méchanceté conserve», entendant par « méchanceté» sa
284
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
haine, ses cruautés, ses fureurs et ses mépris. Ajoutons,
pour répbndre à la thèse banale de la folie au bout de la
« malédiction » - oubli, discrédit, solitude - qu'au
moment où il s'effondra il avait enfin des indices précis de
sa future gloire : il commençait justement à cesser d'être
« maudit». Ce ne fut pas sa déréliction en ce monde qui le
chassa dans un autre ...
Foucault aurait-il donc unifié à l'excès les cas de ces
trois illustres victimes, en faisant des « suicidés de la
société » ? Je tendrais à le croire si une autre phrase du
même passage, assez difficile, mais très belle, ne me faisait
signe, ne m'indiquait une direction nouvelle :
« Le dernier cri de Nietzsche, se proclamant à la fois Christ
et Dionysos, ce n'est pas, aux confins de la raison et de la
déraison, dans la ligne de fuite de l'œuvre, leur rêve commun,
enfin touché, et aussitôt disparu, d'une réconciliation des
" bergers d'Arcadie et des pêcheurs de Tibériade "; c'est bien
l'anéantissement même de l'œuvre, ce à partir de quoi elle
devient impossible, et où il lui faut se taire; le marteau vient de
tomber des mains du philosophe. »
J'avoue que je ne comprends pas tout. Je crois pouvoir
retenir, pourtant, que l'œuvre et la personne de Nietzsche
s'anéantissent sous le coup - ou à partir - d'un dernier
cri, d'une double identification mystique, au sens large,
sans doute contradictoire ... Je n'y vois nullement le rôle de
la raison ou de la culture moderne en leur« contrainte» ...
Et cela m'autorise, il me semble, à poursuivre ma recher-
che, à tenter de scruter en Nietzsche « l'inconscient créateur
de toute pensée et bien plus important qu'elle », oui, vis-à-vis
duquel « elle doit être modeste » - ainsi que les obscurs
« instincts et intérêts qui se servent de la connaissance »,bref à
285
/
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
obéir, en étudiant son propre naufrage, à son« impératif
absolu d'interprétation».
Ainsi Deleuze et Foucault, le premier par contrecoup et
réaction, le second par prolongement et résonance, m'inci-
tent à chercher, pour la folie de Nietzsche, une cause
absolument intrinsèque au plus profond de son être.
*
Moi, chrétien, qui ai horreur des chrétiens lénifiants,
bénisseurs, récupérateurs, captieux, je suis donc très
chanceux : plus Nietzsche est pour moi !'Ennemi, plus il
me comble!
En effet mon hypothèse timide sur la « folie » nietzs-
chéenne, la «folie» à ne pas éviter de rappeler, exige,
postule, demande que l'œuvre de Nietzsche soit implaca-
blement antichrétienne, et de plus en plus, jusqu'à ces
profondeurs inouïes où selon moi se produit le point de
rupture, le contrecoup qui le brise. Il le faut pour ma
théorie, d'où mon merci à Deleuze. Il me le faut pour que
la folie de Nietzsche refuse son œuvre, ou encore qu'il
refuse son œuvre pour la folie, ou mieux: pour que
quelque chose en lui refuse son œuvre et ne puisse plus la
récuser que par la folie, son œuvre l'ayant trop pris,
possédé. Il me le faut antichrétien, ou plutôt même
antéchristique. Au reste, pourquoi ne serais-je pas fasciné
en esprit, moi aussi, par l'Antéchrist? J'aime tant le
risque ! . . . Et puis quoi, s'il n'y a là que besoin accumulé
d'affirmation adorante battant des bras et du marteau dans
le vide de l'Occident, s'il en appelle de ce néant à la Vie,
même obscure, profuse et confuse, et forge des Âges d'Or
où elle aurait jailli et éclaté sans entrave, des races et des
castes qui en auraient eu le secret, des forces cosmiques
286
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
jadis inépuisablement créatrices d'où nous aurions dégé-
néré en démocratie, en Socrate et en judaïsme, pourquoi
résisterais-je à ces cataractes de poèmes, à ces décharges
électriques d'aphorismes, aimant le beau et sachant com-
ment tout cela finit : selon moi, si bien ! Pourquoi nier
alors que tout en Nietzsche m'enchante, y compris le côté
gros méchant loup, tant de fois. Qui nous dit qu'il ne s'en
amusa pas le premier ? Les nietzschéens appliqués sont
insupportables . ..
Enfin redevenons sérieux un instant, et « philoso-
phons». Pourquoi opposerais-je à son délire inspiré une
Raison Pure que je critique et conteste ? Et quant à la
transvaluation de toutes valeurs, j'avoue que je lui suis
imperméable et invulnérable, et voici pourquoi : je n'ai
jamais compris ni admis de« valeurs». Je n'ai jamais su ce
qu'était une valeur. Professeur de philosophie pendant dix
ans, j'ai toujours déclaré forfait sur ce chapitre. Je n'ai
jamais pu dépasser la « valeur » que le désir individuel
s'attribue spontanément - « c'est bon» -, quelquefois
ajoutant que son passage à l'universel est impérialiste. Je
n'ai jamais donné de dissertation là-dessus, pour ne pas
rendre de corrigé. L'idée de recevoir une «valeur» de
quelqu'un m'hébète ou me hérisse. L'idée d'en créer moi-
même me cloue, coi. Debout, assises, couchées, renver-
sées, restaurées ou rafistolées, les valeurs, connais pas.
Mes passions, ça, oui. De Dieu, ou de ceci ou cela. Les
années où mon cours de morale ne trichait pas, je
terminais par un triomphal aveu d'impuissance, précisant,
sur demande, pour justifier ma conduite apparemment
édifiante et attester qu'elle n'était pas hypocrite, que ma
seule maxime était celle de Paul : « Si Christ n'est pas
ressuscité, buvons, mangeons, forniquons, etc. »Je ressens en
287
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
mon corps le Temple de !'Esprit et j'ai pris goût à sa gloire,
qu'elle irradie ou non. Par foi je suis sans loi. Je n'ai jamais
rien· valu. J'ai toujours accordé ... non, crié sur les toits
qu'un christianisme exténué en valeurs chrétiennes ne
demande qu'un coup de grâce (g Ininuscule) qui l'achève.
La « civilisation chrétienne » est à vomir. Les incroyants
qui en sont «pétris», comme ils disent, parfois pour me
plaire, je les invite à s'en dépétrir illico. Mon travail, c'est
le nettoyage par le vide. Je prie que ce soit Dieu qui vienne
le combler. Il vient, quelquefois. On comprendra ainsi
mon abomination de ces catholiques chez qui un christia-
nisme exsangue collabore aux idéologies évanouies d'un
monde épuisé.
Pourquoi est-ce que je pense à Chesterton ... Ah oui : il a
vu, lui, contrairement à Nietzsche, que Christ est un
violent. Sa violence, que notre habitude évente, fut
inouïe : voyez-le casser le judaïsme comme au marteau à
coups de provocations majeures. Au temple, non content
de fouetter les marchands, en pleine théocratie il invective
les prêtres : « Malheur à vous, sépulcres blanchis ! » Il
disloque Israël, le déshérite de Dieu, de son Dieu au profit
de tels occupants, de tels collabos, des Samaritains mépri-
sés, des Gentils haïs. Suite fracassante et croissante de
scandales. Seule énigme : pourquoi ont-ils mis trois ans
pour le tuer? . .. Mais hélas, Chesterton a écrit aussi que le
dix-neuvième siècle était« plein d'idées chrétiennes devenues
folles» et l'extraordinaire succès de la formule dissimule la
bourde énorme. Ce siècle n'est pas plein d'idées chrétien-
nes devenues folles, mais de réalités chrétiennes devenues
des idées folles, ou mieux devenues folles parce que
devenues des idées - ou justement des valeurs ! Nietzsche
288
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
leur fait un grand honneur d'y voir des « idoles » et de
taper dessus au « martefu ». Il suffisait de souffler ...
Soyons francs, cher Glucksmann : depuis près de dix
ans nous militons ensemble, et pourquoi, finalement ?
Pour les bons vieux Droits de l'Homme, peut-être ressen-
tis comme des absolus, mais nous ne les avons pas
critiqués. Foucault nous confiait : « Nous sommes partis en
68 our chârïger la vie -et le monde et, au bout du compte,
q-;'avons-nous fait? Un peu dephiTanthropie. »Il a fait plus!
Mais qu'est-ce- que les Droits de l'Homme, si Mort de
l'Homme? Dans ma jeunesse j'ai combattu le nazisme,
vers lequel une part de mon tempérament me poussait : au
nom de quoi, qui tienne encore aujourd'hui dans notre
pensée? En fait les Droits de l'Homme ne sont fondés,
s'ils le sont, qu'en Dieu e t par le Christ-:-VôüSll'y
échapperez -pâs. C'est ainsi -A.   ils se sont
fondés sur eux-mêmes, ou sur le concept d'homme -
contre Dieu, forcément. Ils étaient, ainsi, mort-nés. Ils
n'ont pas eu la force. Je veux dire : fondant une société par
eux-mêmes et ne la fondant qu'humaine, l'intérêt
quand il s'oppose à eux, s'impose, car la société est plus
proche que la personne de l'universalité du concept
)
d'homme : voir Fichte et son primat ontologique de
l'espèce! Déjà nous en sommes à l'euthanasie et l'eugé-
nisme timides. Aucun frein n'est plus possible ...
Un aveu : je crois bien avoir tronqué Olïtiï:iqué, dans Ce
que je crois, une citation de saint Paul, son cri le plus
décisif : « Il ny a plus ni Grecs, ni Juifs, ni Romains, ni
maîtres, ni esclaves, ni barbares, ni hommes libres, ni hommes,
ni femmes ... » Cri décisif par cet il y a, ce fait. Et je le
prolongeais ainsi : il n'y a plus que des hommes, absolu-
ment singuliers et universels. Ainsi je renversais l'in-
289
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
croyant rationaliste, qui brandit l'Homme contre Dieu, en
lui rétorquant : « Et qui t'a fait Homme?» Qui? Le Christ.
Or shlnt Paul ne disait pas tout à fait : des hommes, mais
des frères divinisés par le sang du Christ, qui est toujours
là pour saigner. L'Homme, né par le Christ, sans lui ne
peut plus vivre. Le Christ, par une force effective - la
Grâce-, le fait, le tient, le maintient : debout? Oui. A
genoux on l'en remercie et on s'en repose. Et rien d'autre
que Christ, et surtout pas l'homme lui-même : on l'a bien
vu expérimentalement en deux siècles. On n'y peut rien.
Les Droits de l'Homme n'existent pas, en soi ni par soi.
L'État s'implante en toute conscience et la conscience se
met dans tous ses états. Et vous savez très bien qu'il y a
deux consciences, selon les camps de ce monde. L'Occi-
dent n'a pu exporter les Droits de l'Homme et chez lui il
les ronge irrésistiblement, pour durer. Les valeurs n'ont
jamais eu de puissance. La vie n'y est pas.
Est-ce que j'aime les hommes? Est-ce que je les
respecte?... Celui-ci... Celui-là ... Allons, soyons encore
plus francs ! ... Eh bien non ! Ou plutôt il me faut faire un
effort terrible, spirituel, corporel, pour changer mon
regard, pour voir, pour apercevoir en celui-ci ou celui-là
Dieu ou son image. Parfois, j'y parviens; la conversion
contre nature du regard s'opère, et puis ça va tout seul!.
j'aime ... Mais j'en ai mal aux globes oculaires ... J'ai
maintenant de la vie quelque expérience : eh bien, tout ce
qu'on dit qui se cache d'affreux sous « la sympathie
instinctive » des hommes, la bienveillance des riches, « la
soif de justice des opprimés», c'est vrai. Peut-être même que
les pauvres sont pires. Mais quoi, nous le savons bien,
qu'il n'est pas humain d'aimer les hommes, que c'est
290
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
divin ! Et c'est Nietzsche qui le dit dans un splendide
aphorisme, peut-être le seul chrétien de son œuvre :
« Aimer les hommes pour l'amour de Dieu. Tel fut jusqu'à
présent le sentiment le plus noble et le plus raffiné auquel les
hommes aient pu parvenir. L'amour des hommes, sans
l'accompagnement de quelque arrière-pensée qui le sanctifie,
n'est qu'une sottise et une brutalité de plus; le penchant à cet
amour des hommes ne reçoit que d'un penchant supérieur sa
mesure, sa finesse, son grain de sel, son nuage d'ambre; quel
qu'il ait été, le premier qui . a senti et " vécu " ces choses
délicates, même si sa langue a balbutié en essayant de les
exprimer, devra nous rester sacré et vénérable à jamais,
comme celui de tous les humains qui a pris l'essor le plus
haut ... »
Et justement, sans Dieu, sans ce «pour l'amour de
Dieu» qui transforme l'homme en lui-même, comment
contesterais-je l'atroce aphorisme qui vient juste ensuite,
où l'on dirait que Nietzsche se venge que le précédent lui
ait échappé
1

« Les religions qui ont régné souverainement jusqu'à ce jour
ont contribué pour une large part à maintenir le type de
l'homme à un niveau inférieur; elles ont conservé trop d'êtres
qui auraient dû périr. On leur doit d'inestimables bienfaits; et
qui serait assez riche de reconnaissance pour ne pas sentir son
indigence en présence de tout ce que, par exemple, _k!
"   l ~ r   s " du christianisme ont fait pour l'Europe! Et pour-
tant, s'ils ont donné la consolation aux souffrants, le courage
aux opprimés et aux désespérés, un bâton et un appui à ceux
qui trébuchaient, s'ils ont offert aux âmes intérieurement
1. Il se venge déjà en finissant ainsi le texte du précédent : « ••• et s'est le
plus bellement égaré. »
291
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ravagées et que la société affolait le refuge des cloîtres et des
maisons de correction spirituelle, que n'ont-ils pas dû faire
aussi, en   par acquit de conscience à conserver tous
les malades et les souffrants, c'est-à-dire, en fait et en vérité,
en travaillant à la détérioration de la race européenne ! »
Il ne manquait plus que cet « en fait et en vérité », qui
nous rappelle, n'est-ce pas, quelque chose. Comment
répondre à cette infamie ? Qui seul en nous peut répon-
dre? Quel est le fondement du refus de l'euthanasie, de
l'assassinat des inaptes, de l'eugénisme?... La vie?
Qu'est-ce qu'on a dit, quand on a dit« la vie»? Qui peut
nier que le niveau de l'humanité peut considérablement
s'élever par élevage, et comment contester que s'il le peut,
il le doit? « Mais il y a plus dans Nietzsche ! », criera la gent
deleuzienne, escamotant les innombrables textes de cette
espèce - car je n'ai pas cité les pires, tant s'en faut!.. . Je
veux bien qu'il y ait plus que cela, mais c'est là que
Nietzsche, au départ, s'enracine, et on lui en sait gré,
d'avoir d'abord les pieds par terre pour danser - bientôt
sur combien de cadavres ? . ..
Quelle est donc cette « vie », valeur qui élimine et
condamne - en quels termes vengeurs, atroces et ineptes !
- « l'idéal ascétique»? Ô pauvreté d'âme et de texte!
Comme si l'ascétisme, ou bien plutôt l'ascèse, n'était pas
gage ou préparation de puissance, des « influx de vigueur et
de tendresse réelle»! Comme si la vie de Nietzsche n'était
pas elle-même une perpétuelle« ascèse », au point qu'il eût
été en moins de deux passé à la trappe - à la trappe
ubuesque - par ses fascistes fidèles et ses deleuziens
déchaînés comme inapte aux corps francs et sexuellement
chaste ! Pourquoi, au nom de quoi, dans ce qu'il a écrit,
l'épargner plus que Pascal, « l'avorton sublime», qu'il
292
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
« aime presque>) et qu,à la page suivante il expédie au
Barathre, le gouffre des enfants handicapés de Sparte? .. .
Au nom de la culture ? Au nom de cette culture qui justifie
et exalte resclavage, par quoi rhomme d,élite peut s,offrir
d,être alité, en des textes que je renonce à reproduire
1
? ...
Mais comment expliquer cette haute finalité culturelle à
« la belle brute blonde du nord» chante, au « libre
barbare » qu,il hèle? Il faut tout de même tout lire, mes
braves ! Et puis, vous le dirai-je? Oui, je vous le dirai, du
droit que vos généalogies me dispensent : la plupart des
nietzschéens sont des homoncules qui compensent ! .. .
Encore un pas : était-il nazi? Ne refusez pas la question,
mes maîtres, puisque vous répondez les premiers qu,il
désavouerait le nazisme avec le dernier mépris ! Alors je
puis vous demander: qu,eût fait cet homme qui, malgré
son nouvel état civil helvétique, bondit et s,élança rejoin-
dre rarmée prussienne dans la fièvre et fivresse de ses
premières victoires sur la France, qu,eût-il fait en voyant
Pépopée de 40, Paris atteint et pris en trente jours cette
fois; le destin des combats joué dans la semaine, Rommel
- ayant perdu sa division blindée affolée d,assaut sur trois
cem vingt: -entre_ fa- forêt des Ardenneset Îes
--·--.. -·-· .,.._.,.. -
p12ges _d,   et ces motocyclistes gamins qui pre-
naient des villes, et ces Stukas criblés des éclats des chars
flambés à six mètres, et ceux qui en six jours portèrent sur
PAcropole d,Athènes la svastika, et tombèrent du ciel sur
-, -
1. J'en cite un tout de même, malgré ma répugnance : « La misère des
hommes qui vivent dans la peine dofr être faite plus rigoureuse encore, afin qu'un
perir nombre d'homme olympiens puisse créer un monde d'art. Faure d'esclavage,
nous périssons. » Je le cite pour établir une continuité saisissante de maître
penseur avec le texte : « L'humanité n'a pas éré libérée de l'esclavage,
mais par l'escl;;;Qge. » -- -
293
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'île d'Ariane, enlevée dans l'après-midi, pour repartir vers
les cimes du Caucase où Tête d'Or avait expiré à mi-pente
et là encore plantèrent leur emblème indo-européen de
l' Aurore? Qu'aurait-il dit du Blitz, ce porteur-porté de la
foudre ? Qu'aurait-il dit de cette Europe apocalyptique-
ment réunie dans le sang neuf de cette fête païenne ?
Qu'elle manquait de philosophes, de génies? Comme s'il
n'y suffisait pas !
*
Il faut tout de même tout lire, mes maîtres!
Sa haine des Juifs fut terrible : abjection, infection,
dégénérescence, j'en passe! Et il est vrai certes qu'il se
prononça parfois contre les antisémites, vraiment trop
bêtes, l'un d'eux, au surplus, lui ayant enlevé sa sœur,
d'autres ayant retardé de six mois l'édition d'un de ses
chefs-d'œuvre pour imprimer d'abord leurs brochures
ineptes!. .. Mais quoi, de quelle force intellectuelle est le
texte - les textes- selon lequel les Juifs ont tué le Christ,
tenez-vous bien, pour donner le change ! Pour que le
monde antique ne reconnaisse pas dans le Crucifié la
juiverie conquérante et se laisse sans méfiance corrompre
Jusqu'à la moelle
1
! Et Deleuze commente doctement,
gravement, cette ânerie sombre : « Le rapport entre
judaïsme et christianisme chez Nietzsche ne laisse pas subsister
l'opposition, sinon comme couverture et prétexte : tel est l'anti-
1. «N'est-ce pas par l'occulte magie noire d'une politique vraiment
grandiose de la vengeance, d'une vengeance prévoyante, souterraine, lente à
saisir et à calculer ses coups, qu'Israël même a dû renier et mettre en croix à la
face du monde le véritable instrument de sa vengeance, comme si cet
instrument était son ennemi mortel, afin que le monde entier, c'est-à-dire tous
les ennemis d'Israël, eussent moins de scrupules à mordre à cet appât ? »
294
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
hégélianisme de Nietzsche». A se tordre, et aussi de
nausée . . . Comment pouvez-vous boire comme du petit lait
ces divagations infâmes, ô mes maîtres antifascistes de
Sorbonne - qui par ailleurs donnez à tous les opprimés du
monde vos signatures pathétiques et vos oboles. Quelle
haine commune a donc scellé en vous la monstrueuse
alliance de Marx et Nietzsche, sinon celle que j'ai dite?
Avouez!
Oui, oui, il a parfois contesté l'État : « Le culte de l'État
n'est pas un retour au paganisme mais à la sottise. » Et
encore : « Depuis un siècle nous sommes préparés à des
commotions fondamentales. Si, dans ces derniers temps, on a
tenté d'opposer à ces tendances explosives profondément
modernes la force constitutive de l'État prétendu national,
celui-ci n'en constitue pas moins, et pour longtemps, une
augmentation du péril universel et de la menace qui pèse sur
nos têtes. »Texte d'ailleurs peu clair, puisque l'État semble
revenir à favoriser ses orages désirés. Et il y a aussi que le
peuple allemand se donnait un État, enfin un État, et ne
l'avait pas reconnu, lui, Nietzsche, de même que Wagner
avait refusé le texte lyrico-patriotique de son prospectus
pour Bayreuth !.. . Faiblesses humaines, trop humaines ...
On est forcé de se demander où serait montée sa griserie
s'il avait grisé l'Allemagne, si Bismarck lui avait offert
d'être son Pindare ... Car voici maintenant le péan de
l'État :
« A sa voix, nos âmes s'oublient; à son appel sanglant, les
multitudes s'animent, s'élèvent à l'héroïsme. Oui, l'objet le
plus haut et le plus vénérable pour les masses aveugles, c'est
peut-être l'État, qui, dans ses heures formidables, imprime sur
tous les visages l'expression singulière de la grandeur. »
Et voici pour la guerre : « Régénérée par l'action de la
295
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
guerre, voici la société qui bourgeonne de toute part, qui
verdit» ... « Pour éviter que l'esprit de spéculation n'abâtar-
disse l'esprit d'élite, il n'est qu'un moyen, c'est la guerre et
encore la guerre!» Et ailleurs : « Le maintien de l'État
militaire est le dernier moyen qui nous soit laissé, soit pour le
maintien des grandes traditions, soit pour l'institution du type
supérieur de l'homme» ... Et puis : « L'étroitesse nationale
simplifie et concentre. » Ne jouons pas sinistrement sur le
mot « concentre», encore que : « Ce qui manque, c'est la
chaîne passée à ces mille nuques. C'est une fin unique. »
Et voici - comme c'est moderne! - la société à
laquelle Nietzsche nous voue, nous condamne, apparem-
ment pour mieux préparer, par contrecoup, la suivante, la
sienne : « Le problème, c'est de rendre l'homme aussi utilisa-
ble que possible et de le rapprocher, autant que faire se peut, de
la machine qui ne se trompe jamais : pour cela, il faut l'armer
des vertus de la machine, il faut lui apprendre à supporter
l'ennui; à prêter à l'ennui un charme supérieur ... Il faut que
les sentiments agréables soient rejetés à un rang plus bas ... La
forme machinale de l'existence, considérée comme la plus
noble, la plus haute, doit s'adorer elle-même... Une haute
culture ne peut s'édifier que sur un terrain vaste, sur une
médiocrité bien portante et fortement consolidée. »
On voit que notre Occident contemporain est à la fois
son terreau et son fumier. L'apocalypse de ce dernier
maître penseur est graduée : le plus précis peut-être,
malgré son air de tumulte ...
*
Et quant à la Raison, elle est détestable ou fausse, sauf
très précisément quand elle vous rend maître ...
Et pour ce qui est de Kant, qui critiqua la Raison, qui
296
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
osa le faire avant Nietzsche, la réfutation nietzschéenne est
drolatique. En vrac, d' abord : « Kant est devenu idiot» ...
« Cette funeste faute de l'instinct, la décadence allemande faite
philosophie : voilà Kant » ... « Ces crétins qui trouvent Kant
profond», et cette perle sur l'homme qui a détruit toute
théologie : « Ce n'est qu'un théologien!» Et sur l'homme
pieux qui dit en toutes lettres avoir écrit son œuvre pour
faire place à la Foi : « Ce n'est en fin de compte qu'un chrétien
dissimulé! » Aussi fort que de démasquer Monsieur
Harnais comme anticlérical ou Jean de la Croix comme
mystique!.. . Doit-on, peut-on discuter de telles calembre-
daines?
Mais quoi de plus profond, demanderez-vous ? . . . Ma
foi, rien... La vérité, c'est que la remise en question
radicale de toutes choses par la Critique kantienne, et
peut-être surtout l'immense ébranlement qui en résulta
dans toute l'Europe - souvenons-nous de Fichte « Le
premier qui osa ... a jeté l'Humanité ... etc. » - empêchaient
Nietzsche de dormir. Il lui fallut à tout prix détruire le
destructeur, pour l' être, lui. Comment? En affirmant qu'il
n'avait rien détruit ! Deleuze résume ainsi, très fidèle-
ment, son attitude : « La Critique commence par croire à ce
qu'elle critique. » Texte très riche, on voit : 1. Accusation
préventive de tricherie; 2. Escamotage de la destruction
kantienne de toute métaphysique, qui n'est pas peu ;
3. Enfin, reproche majeur fait à Kant d'examiner la foi en
ayant la foi : les athées, pour être critiques, devraient-ils
donc détruire leur athéisme? Que Nietzsche ne l'a-t-il fait
lui-même? ...
Si Nietzsche avait lu la Critique de la Raison Pure-mais
Deleuze l'a bien lue -, il aurait pu remarquer, dans la
Méthodologie Transcendantale, une passionnante distinc-
297
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
tion kantienne entre les trois espèces possibles de réfuta-
tion d'une thèse : 1. Réfutation dogmatique : affirmer et
prétendre démontrer la thèse contraire. 2. Réfutation
sceptique : détruire, en y décelant des contradictions
internes, l'énoncé de la thèse même. 3. Réfutation critique :
détruire le fondement même de cette thèse, par exemple le
principe explicite ou le postulat implicite sur lequel elle
s'appuie ... D'où résulte une conséquence capitale, que
Kant nous expose en toutes lettres : la Critique peut
parfaitement détruire le fondement faux d'une thèse sans que
cette thèse soit nécessairement fausse. Elle peut appeler, voire
aider, cette thèse vraie à trouver un fondement vrai. Et c'est
exactement ce qui est arrivé à Kant sur la question de Dieu. Il
a détruit le fondement spéculatif des preuves de son
existence, tout en trouvant un lieu transcendantal - celui
de la chose en soi et de la foi - où son affirmation, sans
être démontrée, ne peut être réfutée. Et c'est ce que
( traduit Nietzsche par une formule méprisante : « Kant, le
J renard qui est rentré dans sa cage après l'avoir brisée»,
)
formule insinuant que l'attitude kantienne sur Dieu est
contradictoire. Or je viens de montrer qu'elle résout les
contradictions. Et Nietzsche le sait très bien. Cela ne
dépasse pas sa subtilité - du moins je l'espère ... Mais
l'idée que le « grand interrupteur » de notre pensée soit un
croyant l'horrifie. L'idée que Dieu s'en sorte sain et sauf le
met dans tous ses états. Il lui faut présenter comme une
absurdité ou une paresse dogmatique, chez Kant, cette
croyance qu'il lui impute à crime, et les plus vulgaires
sophismes ou simples glapissements lui sont bons. Kant
croyait en Dieu. Qu'y peut-on? J'ai beau savoir que toute
la philosophie depuis Marx et Nietzsche est une Inquisi-
298
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
tion à l'envers, j'ai du mal à m'y résigner, surtout pour
l'honneur de ces hommes ...
En fait, Nietzsche n'a rien compris à la Critique. Ou
plutôt - démultiplions - il n'a jamais compris aucune
pensée d'autrui, étant trop plein de la sienne; il n'a jamais
rien « critiqué», ayant dogmatiquement tout attaqué du
point de vue de sa divinité ou surhumanité personnelle
affirmative. Ne pose-t-il pas en effet la question prétendu-
ment préjudicielle : « Qui mène la Critique, qui a le droit de
l'exercer?», pour répondre aussitôt : « Le type relativement
surhumain, père du surhomme. »Ainsi nous sommes fixés.
Comment n'y pas reconnaître Nietzsche lui-même, repre-
nant tout à zéro, remettant en question toute philoso-
phie ... avec les résultats finaux de la sienne ?
Quoi encore?« Kant n'a pas mis en question la valeur de
la vérité. » Mais, outre que c'est stupide - la Critique en
part, y baigne et y arrive -, Nietzsche a-t-il mis en
question la valeur de la valeur ? Et si cela ne se peut, s'il
n'y a pas de valeur de la valeur, pourquoi de la vérité ? . ..
« Kant n'a pas démontré que la connaissance elle-même était
une erreur, une falsification. » Falsification de quoi ? Erreur
par rapport à quoi? ... Est-ce tout? ... Non, j'oubliais :
« Réfléchissons un peu, il en est temps. Comment les jugements
synthétiques a priori sont-ils possibles ?, se demandait Kant. Et
quelle fut, somme toute, sa réponse : en vertu d'une faculté.
Malheureusement il ne l'a pas dit ainsi en cinq mots, mais de
façon tellement circonstanciée, d'un air si honnête, avec un
luxe si allemand de pensées profondes et de bizarres fioritures,
qu'on n'a pas saisi la joyeuse niaiserie allemande qui se cache
au fond de cette réponse. » Ô Barrès! Ô Maurras! Sont-ils
jamais allés jusque-là ? Et Nietzsche de citer la « virtus
dormitiva » ! Et Deleuze, qui a écrit assez finement sur
299
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Kant, ne hurle pas au poujadisme philosophique ! Ah, ces
parties liées! Non, encore une fois, je n'accuse pas ceux
qui haïssent Dieu, sinon de ne pas crier leur haine, sinon
de la déguiser lâchement en philosophie, déshonorant la
philosophie et eux-mêmes!. .. Nietzsche n'est pas de ceux-
là. Il dit sa haine. Et comment lui reprocher sa confusion,
intellectuelle et mentale, sur la Critique? Aussi bien quel
balourd ne se dit « critique » après Kant, surtout contre
Kant? Il faut s'y faire, c'est le siècle, ce sont les deux
siècles qui s'achèvent ...
Valait-il bien la peine de les critiquer eux-mêmes, de
démêler ces penseurs qui se sont pris les pattes ensemble,
tout en se broutant chacun celles de devant ? Bah !
Finissons. Nietzsche, sans rien comprendre à l'acceptation
kantienne du mot « Raison», reproche à Kant de ne pas
l'avoir détruite sauvagement, de l'avoir ménagée, de
n'avoir pas délivré dans l'homme, derrière elle, des
ressources et des puissances plus profondes. Mais, fichtre,
qu'est-ce que la Foi? Bon, Nietzsche n'en veut pas. Et
quand on le connaît et qu'on la connaît, on le comprend :
c'est commun. La foi est commune. La foi des saints est
commune. Une foi hors du commun, ça se contredit, ça ne
se sait pas, ce n'est pas pour nous. Mais alors quoi?
Fallait-il donc que la Critique inventât des dogmes, des
dogmes distingués et y ployât les hommes, ces hommes
qui ont si bon dos? ... Fallait-il que quelqu'un inventât
avant Nietzsche cette« volonté de puissance>) .. . dont après
Nietzsche même personne ne peut parler, car vous savez,
n'est-ce pas, qu'elle n'est pas exactement « volonté», pas
tout à fait « puissance », et pas du tout, mais alors pas du
tout, « de » ! Là nous sommes soudain dans l'exquis,
presque dans le parisien. La vieille entité universelle se
300
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
fluidifie, se gazéifie, se plastifie, se protoplasmise, tou-
jours vous filant entre les doigts par quelque chatoyante
nuance! Vous n'y êtes jamais! Ce n'est jamais ça! Tournez
en rond, courez-vous après, psychologues, cosmologues et
ontologues, savants ! Elle est toujours chez l'autre et
réciproquement. Vous croyez y trouver toujours l'Être et
le Maître ? Ah comme elle est « dangereuse » et « f asci-
nante » chez l'esclave et dans le néant! Bien sûr qu'il faut
« défendre les forts contre les faibles », mais « sans l'anima-
tion que lui donnent les impuissants, l'Histoire serait inepte » !
La volonté de puissance est don, mais ne demandez pas à
qui! Ne l'appelez pas valeur, cela dépend trop de quoi!
Vous êtes trop épais. Vous ne comprendrez jamais Nietzs-
che, ses brutes blondes et ses barbares ! A lui le marteau, à
vous les pinces à épiler ou gare à sa masse d'armes! Bref
tenez-vous pour dit que ce dogme ineffable de la volonté
de puissance est « une suprême instance critique», elle-
même incritiquable ! Repos ! Rompez! Laissez-nous
danser-penser.
*
Oui, penser. J'accorde enfin à cette terreur intellectuelle
en Carmagnole aristocratique un point d'importance :
Nietzsche ne récuse pas la Raison au nom du cœur, du
sentiment, de la passion ou de quelque autre faculté non
critiquée, mais de la pensée. S'il faut critiquer tout, si
« rien ne doit échapper à la critique » - telle est, dit-il, la
géniale intuition de Kant -, on ne peut ni ne doit
critiquer aucune puissance humaine avec une autre, mais
avec la pensée. Mais alors, trois conséquences s'imposent :
1. D'abord il est absurde et déloyal, après avoir félicité
Kant de cette critique « immanente et totale», de l'accuser
301
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
d'avoir en cercle vicieux critiqué la Raison par la Raison
elle-même, juge et partie : tiens, Kant ne pensait-il pas ?
N'avait-il pas aussi droit à la pensée? A moins, bien sûr,
que ce bigot borné ne fût aussi crétin que ceux qui le
prétendent profond; 2. La volonté de puissance ne peut
être décrétée instance critique, à moins d'être identifiée
absolument avec la pensée. Nietzsche n'hésite pas à le
faire. Mais il faut savoir où l'on va : d'abord Nietzsche
seul pense; nul avant n'avait dit cela; prenons acte; 3.
D'autre part, sa pensée, qui n'est plus un logos mais« une
haute Stimmung de l'âme» -pourquoi« haute», pourquoi
« âme », et pourquoi pas une humeur vulgaire? - se passe
de tous les concepts ou les brise, c'est-à-dire devient, soit
incommunicable, soit communicable par influence directe
d'être à être. Dès lors, Nietzsche ne peut sortir de
l'aphorisme ou du poème. Dès qu'il suit sa pensée, les
vieux concepts se vengent et le vouent inexorablement à
l'antinomie. Kant, dit-il, qui a inventé les antinomies,
« ny a rien compris» : on s'en doutait! Mais lui, Nietzs-
che, les connaît, pour cause! Dès qu'il dit sans mystère, il
dit tout en tous sens. Dès qu'il veut dire tout, il dit
n'importe quoi : voir les Juifs, l'État, Socrate qui« soumet
la vie à l'idée », puis « l'idée à la vie», etc. C'est surtout,
notons-le, lorsque Nietzsche développe qu'il est infâme.
Dès lors il ne reste plus aux fidèles, pour tout arranger,
qu'une remontée mystique à son intuition centrale, sur
laquelle ils ne peuvent évidemment s'accorder - ou
plutôt, comme Nietzsche l'avait prédit lui-même, ils
s'accordent et se désaccordent au plus bas. Hitlériens,
deleuziens, léninistes exsangues, avortons en mal de
revanche, anticalotins de jouvence, beaux ténébreux à la
manque, dilettantes sans gloire et désirants glaireux s'ali-
302
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
mentent à Zarathoustra - un seul lien profond : contre
Dieu -, chacun disant de l'autre que Nietzsche l'eût
écrasé du talon, ce qui est parfaitement exact.
Nietzsche est un inspiré, mais on ne sait de quoi... Le
sait-il? A-t-il lui-même le sens de ses intensités sans
intention, de ses tonalités sans partition ? Personne ne fut
plus parole et moins langage. Pas de communication. Il
pénètre, ou non. Comment peut-on faire sur lui des
thèses ? A la limite il devrait pouvoir, en nous, s'imprimer
sans s'exprimer. Avec lui on ne peut que communier ou
non, résonner sans raisonner. On ne peut être nietzschéen
sans être Nietzsche, sans respirer par ses « narines » où  
dit-il, son « génie ». A la rigueur on pourrait le devenir par
une espèce d'Eucharistie; ou, comme lui écrit Strindberg,
pas de salut « à moins d'entrer en pèlerinage dans son
sanctuaire» ... Et lui, comme on dit parfois d'un grand
acteur habité : « quoi qu'il fasse, tout passe», et on ne peut
que tout lui passer : on entend et on n'entend pas le texte.
Lui, si j'en crois sa fin, ne s'est pas toujours tout passé à
lui-même. Peut-être est-il le seul qu'il ait vraiment « criti-
qué »,et à sa meilleure manière : en acte, en acte tragique.
Il est curieux que son'.Eternel RetouÎ) ne l'ait pas
condamné à une plus, non des moindres.
Une telle philosophie du devenir, de la création-
destruction généreuse, féroce et imprévisible, devait
aimer, devait appeler par excellence le sans retour, « ce que
jamais on ne verra deux fois ». Mais au fait, ne dit-il pas lui-
303
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
même : « Le penseur qui a reconnu qu'en nous, à côté de toute
croissance, règne en même temps la loi de la destruction, et
qu'il est indispensable que toute chose soit anéantie et dissoute
sans pitié afin que d'autres puissent être créées et naître, celui-
là devra apprendre à trouver dans cette contemplation une
sorte de joie, s'il veut pouvoir en supporter cette idée; faute de
quoi il ne sera plus apte à la connaissance. Il faut donc qu'il
soit capable d'une cruauté raffinée et qu'il sy prépare d'un
cœur résolu. » Nietzsche n'aurait-il pu supporter cette
idée? Se serait-il rendu « inapte à la connaissance » par un
faux-semblant, faux-fuyant, tel le divertissement pasca-
lien, tel un religieux fantasme ? Question grave, peu
étudiée. Car enfin, le «jamais plus» aurait dû être un
délice à sa volonté de puissance (du moins dans la mesure
où elle n'est ni volonté ni de puissance), à son sens de
l'abîme, du hasard absolu, du jeu, bref à son courage
métaphysique. Son impératif du retour : « Fais ce que tu
puisses vouloir faire une infinité de fois de suite », outre qu'il
hérite de Kant le pédantisme, offre une perspective
assommante d'uniformité. Il le sentit, confiant un jour à
Burckhardt : « L'idée que cette scène banale se reproduise
telle quelle entre nous m'écœure. » Le plus probable est que
son extase initiale de Silvaplana fut une protestation
profonde de son être contre sa maladie et sa mortalité :
« La vie même inventa cette grave pensée : elle veut passer
outre à son suprême obstacle », dit-il. Et puis, lui, penseur
du devenir, comment revenir à Dionysos, si Dionysos ne
revient ? « ns reviendront, ces dieux que tu pleures toujours.
Le temps va ramener l'ordre des anciens j ~ s   La terre a
tressailli d'un souffle prophétique», chantait déjà Nerval,
mais en vain, et il en mourut. Et lui-même, Nietzsche,
avait animé la Grèce d'un mouvement interne vertig!neux
304
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
que lui refusaient Hegel et même Hôlderdin, hommes de
la totalité ronde et pleine. Comment, sans efe la
sauver de l'abîme? Comment, sans devenir lui-même la
terre en souffle et tressaillement prophétique, la Sibylle
qui va secouer le Portique ? ...
Mais comment accepter que revienne le reste, le médio-
cre, le réactif; vulgaire? ... D'où, bientôt, on
comprend,   Retol!!-:sélectif, la grande roue centri-
fugeuse, qui transmutera l'homme pour donner le sur-
homme. Les interprètes en discutent à l'infini. Je crois
surtout sentir que Nietzsche n'eut jamais, au fond:)
l'intrépidité du « never more ». Ou alors - c'est complé-
mentaire - qu'il voulut revenir éternellement voir « ses
enfants », fils de son œuvre, dont il ne parle jamais avant
les approches de la folie, comme s'il s'en affolait en effet,
surhommes, demi-dieux, nouveaux maîtres du monde, et
continuer sans fin, ou plutôt recommencer, sur eux, par
eux, lui le philosophe, à régner. L'Éternel Retour est la
seule forme possible chez lui de la Création Continuée,
création de soi-même et de ceux qui en sont dignes, qu'il
en rend dignes. L'Éternel Retour est né pour que tout lui
appartienne, pour, lui, recommencer sans fin d'être tout et
de tout avoir.
« Comment», dit-il d'une doctrine qu'il dédaigne, « une
telle philosophie pourrait-elle jamais régner? » Il souligne
« régner». C'est la question. Il la règle pour son compte.
( Zarathoustra « est le cinquième évangile », qui détruit les
\ quatre aùtres. L'.AntèchriSï a « êassi en deux l'histoire
1
humaine». Lui, Nietzsche, il est « unique ». Il se sait
« l'Unique » Et qui d'autre que lui est encore « cet homme,
le plus audacieux, le plus.vivant, le plus affirmateur de la
réalité du monde, qui n'a pas seulement appris à s'entendre
305
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
avec tout ce qui fut et ce qui est, donc à le supporter, mais qui
veut encore avoir de nouveau toutes choses, tel.les qu'elles
furent et telles qu'elles sont pour l'éternité ... ».
J'ai déjà cité une part de cette phrase, mais je veux à
présent, en y soulignant trois mots, montrer qu'elle
mélange de manière symptomatique l'acceptation intré-
pide et presque stoïque des choses avec ce qu'il appellerait
chez d'autres un besoin de fuite en d'autres mondes, ou
encore la plus gourmande insistance du narcissisme enfan-
tin. « Encore! ... Encore! ... », dit l'enfant qui se croit tout
et veut tout à lui, vers trois ou quatre ans - âge où
Nietzsche perdit son père ... Ah que de causes « humaines »
à son fol appétit de totalité cosmique ! ... Et cette « Roue »
qu'il anime, ne lui est-il pas aussi « attaché», dans un
perpétuel supplice? ... Il l'a dit, une fois ...
On peut rêver .. . Il ne faut pas trop s'attendrir ... Qui
d'autre que lui désignait-il par « le philosophe, l'homme qui
assume la responsabilité la plus étendue, l'homme qui se sent
J responsable de l'évolution globale de l'humanité», ce philoso-
phe ailleurs appelé un « tyran», c'est-à-dire un « homme
libre», à qui les menaces même enseignent la danse.
Vous citez une de ses phrases, Glucksmann, comme
l' « horizon» de tous les maîtres penseurs. Oui, Nietzsche
dépasse, récuse, transcende la Raison et l'État, mais pour
une plus absolue maîtrise. Ce sont deux siècles qu'il
( couronne en se couronnant. « l:_e grand   la g@E9e
) uestion : comment faudra-t-il gouverner la terre prise comme
) !!!!..!!!_Ut? Et e;· de quoi t'hum-aniîi prise commeun tout-
non plus en tant que peuple ou race - devra-t-elle être dirigée
ou dressée?» Oui, dressée! On voit vraiment en quel sens
épouvantable il lui est arrivé de contester le nationalisme et
son étroitesse. C'est qu'il lui faut, à lui, dresser toute la
306
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
planète à la fois. Mais comme il n'a que faire du contact
dégradant, même en pensée, avec les« masses humaines»
de ses prédécesseurs et collègues, il reviendra sans fin, lui,
dominer les dominateurs! Les trois autres n'ont fait que
des « systèmes» .. Il commente : « Pur enfantillage!», et
ajoute : « En revanche, prendre de longues décisions sur des
méthodes pour des siècles car il faudra qu'un jour la direction
de l'avenir humain passe entre nos mains. » Il sait, il avoue
que son Ecce homo prend le ton« d'un dirigeant mondial».
Et voici à présent tous ses illustres prédécesseurs traités de
pauvres tâcherons préparatoires dans une définition du
philosophe - entendez de Nietzsche - aussi éclatante
qu'éblouissante : « Les vrais hilosophes sont ceux qui
commandent et légifèrent. 11-; disent : ''Voici ce qui doit
être ! " Ce sont eux qui déterminent le sens et le pourquoi de
l'évolution humaine, et ils disposent pour cela du travail
préparatoire de tous les ouvriers de la philosophie, de tous ceux
qui ont liquidé le passé : ils tendent vers l'avenir des mains
créatrices, et pour cette tâche tout ce qui a existé leur sert de
moyen, d'outil, de marteau. Pour eux, " connaissance " est
- - ,.. ---  
création, leur œuvre consiste à légiférer, leur volonté de vérité
- - ---:----. - - - -            
est volonté de_ puissance. Y a-t-il de nos jours de tels
philosophes ? Y a-t-il jamais eu de tels philosophes ? Nef a ut-il
pas qu'il y en ait un jour? » On notera la coquetterie des
interrogations ultimes. Ma foi, j'ai l'cmpression que la
réponse est oui : auto-prophétie. Ailleurs, même forme,
faussement interrogative : « Refrain de toute la philosophie
pratique : qui sera maître de la terre?» Entre nous, peut-on
penser que ce soit un autre que Nietzsche, pour Nietzs-
che?
Je n'ai pas honte de ..
307
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
*
Mais il n'a aucune raison de se cacher, l'homme qui a
dit : « Mon orgueil, ma responsabilité suprême. » Car il fut
responsable! Et c'est là sa grandeur. Il faudra s'en souvenir
en revenant sur sa chute, qu'elle explique en grande part.
Lui seul vaincra et il l'assure par avance. Quelquefois,
certes, il fait une légère fleur à ses devanciers : « La lutte
pour la domination de la terre sera menée au nom de doctrines
philosophiques fondamentales. » Il y en a donc d'autres que
la sienne. Mais c'est avec une précision hallucinante qu'il
décrit la victoire finale de la sienne. Écoutez : « Comment
une race d'hommes forts pourra-t-elle se dégager de nous? Une
race au goût classique? Le goût classique, c'est la volonté de la
signification, de l'accentuation, le courage de la nudité
psychologique ... Pour s'élever de ce chaos à cette organisation,
il faut être contraint par une nécessité. Il faut ne pas avoir le
choix : disparaître ou s'imposer. Une race dominatrice ne peut
avoir que des origines terribles et violentes. » Attention ici :
« Problème : Où sont les barbares du xr siècle ? Il est évident
qu'ils ne pourront paraître et s'imposer qu'après d'énormes
crises socialistes - ce seront les éléments qui, s'étant montrés
capables de la plus grande dureté à l'égard d'eux-mêmes,
pourront se porter garants de la volonté la plus persistante. »
Le problème est évidemment de savoir si ces « énormes
crises socialistes » sont celles qui précédèrent le nazisme ou
celles qui nous attendent et préparent par contrecoup -
écœurement devant la médiocrité socialiste, auquel il me
semble que j'assiste - une sorte de Quatrième Reich
planétaire ...
*
308
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Je m'avise que je n'ai pas seulement mentionné la Mort
de Dieu. A quoi bon? C'est dans Nietzsche ce qui pèse le
moins aujourd'hui, puisqu'il n'est guère question que de
Son retour. N'oublions pas que Nietzsche l'aura presque
prédit - il aura décidément tout prédit ! - avec sa
« vigoureuse recrudescence de l'instinct religieux», qu'il
constate sans haine, d'autant que le mot « instinct » n'a
chez lui rien de méprisant, au contraire : songeons à cet
« instinct de vérité » qui « interdit le mensonge de la foi en
Dieu!». Il aura décidément tout dit! Je ne comprends pas
qu'on l'étudie en faisant autre chose que longuement le
humer ... De plus, Glucksmann, pour ce qui est du passé,
( vous faites justement observer : « Quand Dieu est mort, il
J avait été depuis longtemps remplacé p_ar je vous
)
paraphrase ainsi : Dieu dès qu'on a perdule Dieu
Vivant. Dieu est mort à la prêmière métaphysique, ou
même à la première théologie spéculative. Dieu est mort
quand on a dépassé __   -ëstre[süSciil'· ,
d'entre les morts, c'esttout ce que j'ai à vous dire. » Dieu est ;;;: f/,c..«.
mort quand le chrisüaiiisme a cessé dë se proclamer folie,"""" /
impossibilité, défi à la science du monde et qui 3"2Ç
la confond. Cela remonte assez loin, bientôt après Paul et
Jean, avec quelques résurgences aussi peu intellectuelles
que François d'Assise ... L'Homme est vraiment né
vieux ...
( La mort de Dieu importe peu, au point où nous sommes
)
arrivés. Le rapport personnel et profond de Nietzsche à
Dieu est très clair. Il le remplace. Son éloge suprême de
Goethe : «_Il se créa. » De Napoléon : « Ens realissimus. »
Mais lui, plus tragique : « Je porte le destin de l'humanité sur
mes épaules. » Peut-être l'a-t-il su depuis sa mystérieuse
309
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vision d'enfance, adoration, révolte et assomption de
toutes révoltes, bref de l'enfer ... Peut-être un choix
originel : oublié ou non, je ne sais ... Martyre qu'il inverse
en absolue maîtrise, pour vivre... Et comme il croyait
désormais au devenir destructeur et forcément à sa propre
finitude - et qu'il ne pouvait accepter, d'autre part,
l'immortalité chrétienne, promise à trop de bas monde en
ce si bas monde-, son Éternel Retour, qui tord en cercles
ou spirales le temps du christianisme en intégrant et
mobilisant son éternité, son Éternel Retour sélectif, sélec-
tif de lui seul à la limite, était la moindre des choses. C'est
sans fin qu'il devait porter notre Destin. N'oublions pas
qu'il repousse avec mépris l'idée qu'il puisse être« fonda-
teur de religion ». Pourquoi? Les religions sont « affaire de
populace». Il est donc plus que cela. Et de qui, au reste,
pourrait-il être «prophète»? Le prophète est un homme
qui non seulement prédit, mais parle au nom et lieu de ...
Au nom de qui, lui, pourrait-il? ... Nietzsche a toujours
parlé en son propre nom, en son nom seul, avant de le
perdre ...
*
Folie, cela? D'avant la« folie », en tout cas. Il a de Dieu
- ou du moins du Christ- même l'angoisse infinie. Cet
éternel retour qui lui est« révélé» il en parle à la fois avec
cri profond d'exaltation et murmure d'épouvante. Trop
beau pour être vrai? Justifiant les trois ans d'études
atomiques à Paris ou Vienne pour s'assurer de la scientifi-
cité de la chose et revenir« docteur de l'Éternel Retour»? Il
confiera cette hantise à Lou Salomé, mais la dépassera.
Peur, alors, de l'ennui, si son individualité empirique se
reproduit? Peur de sa perte s'il disparaît ou devient un
310
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
autre? Il dépassera cela encore en découvrant l'intensité, la
force intensive de la rotation du cercle. Peut-être
reviendra-t-il sous d'autres individualités successives -
l'ennui est éliminé -, et comment à la fin ne reviendrait-
elle pas aussi, celle-là même à qui l'Éternel Retour s'est
« seulement révélé», dit Klossowsky. Oui, justement, son
statut d'homme « révélé», au passif, est insuffisant. Oui,
si l'Éternel Retour était, ou devait être, non point révélé
mais créé, infus du fond de son être? ... S'il était créateur
du cercle et actionneur de la roue, par son intensité
propre?... Il ne l'a jamais dit. .. Mais quelle raison de
s'arrêter ? ...
La folie? Non, pas encore. Il tient le cercle - comme
on dit qu'on tient les rênes . .. Paranoïa aussi infinie qu'on
voudra, mais aucun effondrement . . . Par l'Éternel Retour
le philosophe qui a dissous le « moi» - dit-on, et c'est
juste - se prémunit contre toute dissolution de son moi
propre et forcément ne le sentira pas se dissoudre ... Il faut
y revenir, pour comprendre la fin : nul ne fut plus moi que
Nietzsche. Il sait ses métamorphoses diverses. C'est pour
une « forme nouvelle et plus haute » de sa personne qu'il a
sans cesse ce besoin d'une « dépersonnalisation encore plus
élevée» ... « Je suis d'une nature trop concentrée pour que tout
ce qui me frappe ne me touche, ne se dirige immédiatement vers
mon centre. » Il n'a jamais douté de son centre, la seule
question étant bientôt de savoir s'il était aussi le moyeu du
Cercle. Il s'avise qu' on le dit« excentrique »,parce qu' « on
ne sait pas où est son centre». Mais, demanderez-vous, le
sait-il lui-même, où est son centre? Chez lui cette question
« où?», question de grammaire, n'a pas plus de sens que
la grammaire ... Où, même, a-t-il vécu sur la terre ? ...
Mais il ne niera jamais son « propre moi nécessaire ». De
311
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
plus en plus - je l'ai cité - il parlera de sa responsabilité.
Je crois qu'il faut entendre « nécessaire» au sens où Dieu
l'est, et qu'il y a de l'infini dans sa responsabilité.
Nietzsche ne fuira pas. Il ne fuira jamais. Il danse, mais
sur place, par possession et non évasion. Ses masques sont
un jeu, non une tromperie. Et, d'autant plus qu'il a changé
aussi le sens de la vérité, il sera « homme de vérité», « le
( génie de la vérité». Et encore : « C'est le mensonge qu'on
) appelle vérité. Ma vérité est terrible. » Et dans Ecce homo :
)
« Je suis le premier à avoir découvert la vérité. ]'apporte la
contradiction comme on ne l'a jamais fait, et je suis malgré tout
le contraire d'un esprit négateur. Je suis un messager de bonne
~
n o u v   l l   comme il n'en fut jamais, je connais des tâches si
hautes que la notion même n'en existait pas avant moi. Ce n'est
qu'à partir de moi qu'il est à nouveau des espérances. Avec
tout cela, je suis aussi, nécessairement, l'homme de la fatalité.
( Car lorsque la vérité engagera la lutte contre le mensonge
J millénaire, nous connaîtrons des ébranlements, des convulsions
l
séismiques, des bouleversements tectoniques tels que nous n'en
avons jamais rêvés, et qui déplaceront montagnes et vallées. »
Ces textes sont parmi les tout derniers de son œuvre et
de 8a ëOITespondance. J'accorde que depuis longtemps la
foi chrétienne ne soulevait plus les montagnes.
*
Folie? Toujours. pas. C'est toujours l'œuvre : la folie
commencera peut-être dans ses lettres, par la dérision de
son œuvre. C'est vers l'extrême fin qu'il se dira« pitre» et
« histrion », avec « ces farces par lesquelles je me pardonne
l'ennui d'avoir créé un monde». Et encore : «Je suis
condamné à divertir la prochaine éternité avec de mauvaises
farces. » Par cet « ennui » il tient sa divinité créatrice à
312
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
distance, comme si son œuvre avait été travaux forcés : il
ne coïncide plus avec le Dieu qu'il est,   Avec ces
« mauvaises farces », à la fois sa peine et son moyen de
pardon, il prononce et allège aussi, contre lui-même, une
sorte de sentence de damnation. Il décide toujours, et dans
un absolu, mais dérisoire. Est-ce une dissolution de son
être ou de son moi - comme on dit toujours - ou déjà le
refus de son moi par son être?... Refus de ce qu'il était
dans son œuvre parce qu'il était plus, au fond ... Refus
d'autant plus dur que son moi était plus centré, son œuvre
intacte et intense... Refus héroïque et consciemment
intenable ... Dieu ou non, nous sommes dans le plus intime
que l'intime ... Le combat se passe à des profondeurs
inouïes, inconnues des hommes et de toute psychanalyse
possible ...
Et si ses vœux et aveux d'histrionerie éternelle, qui lui
tiennent lieu d'expiation ou de pardon, étaient l'ébauche
infime d'une« contre-œuvre »impossible, son œuvre étant
trop ancrée dans ses dispositifs de parole et ses viscères? Il
ne resterait alors à son être qu'à faire taire son œuvre ...
Oui, si c'était là le début de la ré-invasion de Nietzsche -
comme dit Klossowsky, mais dans un autre sens - par un
« contre-Nietzsche », refoulé?
Il n'a pu s'avouer qu'il se désavouait. Désaveu impossi-
ble, car l'aveu, ou le vœu, le sombre vœu, avait pris ou
réquisitionné pendant vingt ans tous les signes, impul-
sions, mécanismes disponibles, et s'y était crispé et les
avait contractés, ou contracturés. Restait, pour épouser
leur crispation tout en les niant, la paralysie : le sabotage
et sabordage de soi-même, de son passé, de tout cela qui
devenait déjà célèbre ... Ou encore, en cette guerre contre
lui-même, sa mobilisation l'avait immobilisé. Il eut encore
313
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
la force du jeu de la dérision - tout joua, tout eut du jeu,
comme Qn dit, - mais non de la marche arrière : tel un
navire lancé à toute vitesse qui, à la vue de l'obstacle
cataclysmique proche, renverse d'un coup sa vapeur : ses
parois, ses membrures, craquent, et avant que le retour ne
soit amorcé - ou à peine - il se disloque, il éclate.
La dérision est donc un compromis inviable, parce
qu'insuffisant. Il lui faut plus. Lui qui a écrit : « Moi qui ai
tout fait... Moi qui ai tué maintenant dans le quatrième acte
tous les dieux .. . qu'adviendra-t-il du cinquième? ... Où prendre
encore la solution tragique? ... Dois-je commencer à penser à
une solution comique?», il finit décidément tragique, par
exigence et ressources tragiques insoupçonnées, même de
lui ... Et l'on parle de sa «folie». On écarte ses dernières
lettres de son « œuvre » ! ...
Avançons doucement, repartons terre à terre ... On a
peu remarqué sa douceur devant l'insuccès : songeons que
Par-delà le bien et le mal s'est vendu en un an à cent dix-
sept exemplaires - d'aucuns disent cent vingt-sept. On
insiste Surtout sur sa haine contre « l'insensibilité totale des·
Allemands d'aujourd'hui à toutes pensées supérieures qui
s'exprime d'une manière presque effrayante à mon égard
depuis seize ans» - sans voir d'ailleurs que cela atténue
beaucoup la portée de ses déclarations antigermaniques,
antiantisémites, antinationalistes ... Mais il écrit aussi à un
critique français en lui avouant, vir obscurissimus : « Une
longue résistance a quelque peu exaspéré mon orgueil. » Aveu
lucide, presque modeste. Et d'autres propos simples et
d'aussi bonne grâce. Non, la folie de Nietzsche n'est pas
314
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dans le prolongement simple de ses vingt-cinq ans de rebut
et- de décri qui n'auraient pu engendrer que méchanceté,
vaniteux délire ou paranoïa bavarde et tranquille .. .
]'en suis plutôt venu à me demander si Nietzsche, au
fond de lui-même, désirait tellement être lu ... Oui, s'il n'y
avait pas en lui deux mouvements obstinés et simultanés,
l'un pour forcer la gloire, l'autre pour l'écarter. ]'ai déjà
dit les aspirants à sa lecture qu'il avait découragés par
pitié, par amour sans doute. Il en a rebuté d'autres. Il en
donne un motif sublime, qu'il faut croire : « Tout profond
penseur craint plus d'être entendu que mal entendu. Mal
entendu, sa vanité peut en souffrir. Entendu, c'est son cœur qui
souffre. Hélas, voudrait-il dire, tenez-vous tant à porter ce
poids que je porte moi-même ? » Il veut donc rester solitaire
dans sa Passion de ce Monde - ou pour ce monde ...
Pourtant, la dernière année avant la chute, il s'acharne à la
gloire. Il veut même, écrit-il à son éditeur après l'insuccès
du Cas Wagner, « créer une tension propice à la sortie de mon
prochain livre » : le voici devenu son propre imprésario,
note Halévy. Mais son acharnement le plus frénétique est
dans le rythme de création et le crescendo de violence de
son œuvre même. Il veut violer le monde. Son marteau bat
de plus en plus fort . Et bientôt, « comme sur des pattes de
colombe », voici que la gloire s'annonce ...
Qui dit qu'il n'en fut pas alors, intérieurement et aussi
inconsciemment qu'on voudra, épouvanté? Qu'à son
motif sublime de charité ne s'ajoutèrent pas d'autres, plus
« humains»? Peut-être pouvait-il assumer ses terribles et
horribles provocations prophétiques tant qu'on ne les
écoutait pas, tant qu'il était sûr qu'on s'en moquait - une
sorte d'anti-Jonas, tragique. En ce cas il pouvait rester
prophète sans être guide. Mais en cas de succès européen
315
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
- et il arrivait -, irait-il rebuter ses propres lecteurs?
Irait-il s'extirper du cœur de ses fidèles par une contre-
œuvre en règle? Et s'il se retrouvait maître et « dirigeant
mondial » de ses grandes brutes blondes et de leurs
génocides élitistes? Se voyait-il galvanisant ou apaisant la
Germanie convertie? D'un mot, se voyait-il Hitler sur les
bras? Sa gloire naissante était l'amorce d'une situation
impossible à vivre. « ]'ai une peur panique qu'on aille un
jour me canoniser» : retenons panique. Je crois qu'il s'affola
de ce début de reconnaissance, d'autant qu'en même
temps il se forçait de plus belle, et pour elle et contre une
force inconnue de lui-même. Je crois, à son honneur, à sa
plus grande gloire, qu'il s'affola de sa responsabilité, sans
en avoir, bien sûr, une claire conscience, mais cela
transparaît avec une sorte d'éclat d'évidence dans sa lettre
des jours de « folie» à Brandes, le grand critique danois
qui l'avait découvert et fait découvrir déjà : « C'était
merveille de me trouver. Maintenant le plus difficile est de me
perdre. »
Non, il n'était pas conscient pas encore, ce « contre-
Nietzsche »,qui revenait déjà et qui était plus profond que
ce que Nietzsche croyait le fond de lui-même ... Il ne le
sera jamais tout à fait, conscient ... Pourtant, deux ou trois
fois Nietzsche signa de son nom : le Crucifié. Mais il n'en
savait rien. Il ne savait déjà plus rien. Un terrible combat
se jouait hors conscience. Quelque chose en lui qui au
contraire voulait maintenir le premier N'ietZsèhe, signait, à
l'encontre du Crucifié : Dionysos. Mais c'est le Crucifié
qu'il si a son dernier message. KIOSSOWSkY, bien sûr,
voit là « dérision » et « délectation ». Il donne de ses
derniers jours une interprétation freudisante assez obs-
cure. Mais ne faut-il pas prendre parfois, du moins à titre
316
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
d'essai, un trait de folie à la lettre? Surtout lorsque tout en
devient aussi cohérent et plus simple ?
« Un jour qui doit se situer entre le 28 décembre et le
3 janvier», écritCharles Andler, « Dion sos et le Crucifi§
fondirent en lui ... De foudroyantes lueurs s'unirent dans une
coulée de feu qui le submergea. »C'est beau. Mais pourquoi
« se fondirent», pourquoi forcément une fusion? Si c'était
au contraire un intolérable conflit, un arc électrique entre
Dionysos et le Christ, pôles contraires, et qui le foudroyè-
rent? ... « M'avez-vous compris? Dion sos contre Crucifié. »
Tel est le dernier cri de son dernier r   ~ d livre, tel-e8t son
dernier message conscient. On croit voir, dans les signatu-
res alternatives de ses derniers billets, dans les deux noms
unis sur le petit papier trouvé dans sa chambre, une
réconciliation. On évoque, avec justesse, qu'il y a dans le
mythe et dans le culte dionysiaque une sorte de halo
préchrétien, et je pense en effet, plus qu'aux violences, à
ces instants de paix surnaturelle chez les Bacchantes,
dignes de la Sibylle ou de la quatrième Églogue de Virgile ;
je pense à l'intériorisation spirituelle qu'atteste le verbe
« theomachein », lutter en soi-même contre Dieu, lutter
avec l'ange, verbe extrêmement rare en grec et qu'on
trouve plusieurs fois, et dans les Bacchantes, et dans les
Actes des Apôtres; je pense au récit de la délivrance
miraculeuse des prisonniers, presque commun aux deux
œuvres ; et je pense surtout à ces deux vers immortels de
Tirésias sur Dionysos :
« Ce dieu, tout dieu qu'il est, coule en offrande aux dieux.
Et les dieux en retour nous reversent leur grâce ... »
Oui, mais justement au nom de ces ressemblances, je ne
vois pas en quoi la fusion de Dionysos et du Christ put être
source ni même signe en lui de folie, sinon par un faux
317
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
équilibre synthétique, un compromis, assez peu vivable à
la longue, mais justement fait pour vivre : en ce cas, il me
semble, la crise fatale eût été, beaucoup plus lente à venir.
Et je doute à présent de ce que je disais, à savoir que les
deux foudroyé, tel un arc électri=
que : elles n'étaient pas suffisamment contradictoires; ou
alors elles l'auraient foudroyé plus vite. Je crois finalement
qu'il n'y eut qu'une présence, je crois finalement qu'après
son dernier cri et défi conscient : « M'avez-vous compris?
Dionysos contre le Crucifié?», et peut-etiëên réponse, c'est
le Crucifié lui-même qui vint, au fond ou du fond de
Nietzsche, sans doute seul, et qu'alors Nietzsche rappela
Dionysos à la rescousse pour s'en défendre, l'invoqua, le
convoqua pour exorciser la présence de Celui qu'il avait
par lui provoqué, et que le_mythe dionysiaque n'ayant plus
pour   du
Crucifié en personne, alors Nietzsche, en effet, par ia
tramition sensuelle et mystique d'Ariane, accueillit ou
suscita en lui-même un retour de libido pour Cosima,
souvenir encore plus vain que le mythe .. . Mais voir avec
K.lossowsky - si je l'ai bien compris - le « contre-
Nietzsche refoulé» tout entier dans cette libido-là, et, dans
la « magie» qu'indique et que pratique alors Nietzsche,
une masturbation éveillée par l'image de Cosima, me
semble peu sérieux. Bien plutôt ce serait pour réveiller son
image qu'il pratiquerait cette« magie», pour se préserver
d'une irruption plus profonde : son œuvre étant en lui
détruite la première, la libido serait tout ce qui lui reste sur
terre. Il s'y raccroche, il s'y crispe. Mais c'est le Crucifié
qui gagne, qui l'emporte : qui l'emporte sur Dionysos, et
qui emporte Nietzsche.
Qui emporte du moins sa «raison». On est donc loin
318
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
d'une « régression » libidinale. Klossowsky écrit : « Le
surgissement du contre-Nietzsche est alors ressenti comme une
délivrance à l'égard du Nietzsche lucide, d'où l'euphorie : la
ruine même du Nietzsche lucide devient en quelque sorte ;,;-
bénéfice pour l'ensemble u pathos- metzschien - et la
transfi°iuration du mon e, fa -rijouissance céleste - le face à
face réconcilié du Crucifié et de Dionysos - telle une victoire
remportée sur l'Ecce Homo - donc l'impossible vécu -
constituent l'extase de Turin. »Phrase un peu difficile. Je ne
crois pas à cette réconciliation dans le face à face de
Dionysos et du Crucifié, mais j'accorde volontiers qu'il
s'agit d' « une victoire remportée sur l'Ecce homo» - j'ai dit
par qui, à ma modeste et peu scientifique manière-, et je
souscris de tout cœur, bien sûr, à ce contre-Nietzsche qui
opère en Nietzsche, par rapport au Nietzsche lucide, la
délivrance. Je ne disais rien d'autre : son être fut délivré .. .
La suite l'a bien montré : « D'année en année, un calme
plus parfait envahissait cet être désormais détendu», écrit
Halévy. Et il précise : « Calme qui n'était pas une complète
inertie. » Un calme ponctué de ces « émouvantes réponses »,
dont j'ai cité quelques-unes. Toute délivrance intérieure,
après un conflit violent nous épuise : ou plutôt c'èst alors
  Mais le conflit de Nietzsche
avait dû aller trop loin. Souvenez-vous encore : « besoin
accumulé d'affirmation, d'adoration» qui se « soulage» .. .
« Catastrophe et délivrance soudaine. »
Ainsi se terminait l'expérience-limite, et dernière, et
unique, d'un absolu humain de vie et de pensée indivisi-
bles au-delà de la raison, au-delà de l'homme même, à un
point de rupture inouï et suprême qui ne pouvait plus être
319
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
en rien communiqué, que j'ai tenté, non de dire, mais de
traduire ...
Plus d'œuvre, parce que son être l'a condamné, au
moins physiquement, au silence - et peu à peu à la paix.
Il retrouve sa douceur, rien qu'elle, et, l'esprit disparu,
son humilité de cœur. La« folie» de Nietzsche n'est donc
point un «châtiment», point la revanche écrasante d'un
Dieu Vengeur - comme sans doute on me fera dire -
mais la libération de son être profond : au point où il
s'était avancé, la seule possible ... Tout finit aussi radieux
que cela pût ... «je pense que les personnes de cette maison
sont les meilleures qui soient au monde » •.. « Il a quelque chose
de si touchant que sa sœur l'appelle : mon ange ... » .•.
« Pourquoi pleurer, ma sœur? Ne sommes-nous pas heu-
reux? ... »
Les partisans acharnés de l'œuvre de Nietzsche aban-
donnent volontiers l'auteur, une fois fou. Il a servi ... Mais
quoi, ne l'aimaient-ils pas? Et puis, au nom de quoi
décréter que son silence et sa paix des profondeurs valent
moins que son œuvre?... Pour qui? En quel ordre de
valeurs? Le sien ne fut-il pas une dernière fois, en ce grand
secret, transvalué? Pour nous, bien sûr, lecteurs, gens de
lettres ou essayistes, contestataires un peu mondains de ce
monde, le silence définitif de Nietzsche est triste ... Mais
en quoi notre joie littéraire, philosophique ou exégétique
peut-elle prévaloir ou primer sur la sienne? De quel droit
le bloquerions-nous dans ses écrits, s'il est passé au-
delà ? ... Suivons-le jusqu'au bout - comme nous suivons
Rimbaud en Abyssinie et dans l'agonie de Marseille ...
Aimons-le comme on aime: jusqu'à la fin de la vie ...
3.2.0
Interlude
Fallait-il aller plus loin? Sans doute. Un passage
splendide de Daniel Halévy me hante comme un remords.
Le voici :
« Nietzsche s'est jeté dans le feu (deux ans encore, et il ne
sera plus qu'une torche vivante); il brûle, et, cependant qu'il
brûle, il n'oublie pas, lui qui a tant regardé les flammes, et
avec tant d'amour, qu'au centre de chacune il y a un cône
d'ombre, qu'elle enveloppe et qui est son secret. Ce qui luit n'est
que surface, exaltée par l'air extérieur. L'âme est ailleurs, elle
est lointaine, cachée dans l'ombre. Tel est Nietzsche, génie au
verbe éclatant : nul ne le connaît, s'il n'a été longuement
attentif à l'ombre intérieure. »
Suis-je entré, si peu que ce fût, dans le cône d'ombre?
Un Antéchrist qui n'a pu tenir jusqu'au bout son rôle, car
de son vivant même, au paroxysme de cette mission
terrible - son œuvre - il fut rompu, ou se rompit, et fut
sauvé autant que faire se put : telle est mon idée ...
Elle est claire. Et pourtant elle manque d'unité, de
simplicité suprême. Il reste à se demander, si l'on veut une
chance d'atteindre son« choix des choix », s'il se chargea,
ou s'il fut chargé, de cette mission antéchristique, et
      je n'ai pas de réponse.
< D3;_niel Haléyy en a une. Elle me semble hardie. Elle est
321
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
théologique, et j'en ignore les sources précises. Mais il
convient que je la rapporte :
« Il avait eu une vision. " A douze ans, nous dit-il, j'ai vu
Dieu dans sa toute-puissance. " Ce Dieu, qu'il était appelé,
selon la tradition des biens, à servir, était pour lui un objet de
réflexions passionnées, dont lëS données lui étaient fournies par
la tragique épreuve de sa petite enfance. Il y avait, d'une part,
le bien suprême, connu par les intuitions de son âme, par les
leçons de /'Écriture : de ce bien suprême, la source était en
Dieu; le bien suprême, c'était Dieu même. D'autre part, il y
avait le mal. Qu'était-ce que le mal? A quatre ans, Frédéric
Nietzsche avait été précipité d'une vie protégée dans une vie
abandonnée, d'une sorte de Paradis dans une sorte d'Enfer. Il
ne pouvait douter ni de l'un ni de l'autre; ni de Dieu, amour et
( lumière, ni du Diable et de son éclat sombre. Comment les
/ comprendre ensemble, comment rassembler les contrastes ?
) Comment expliquer la présence simultanée, dans un même
C univers, de Dieu, de jésus, du diable? [ ... ]
Frédéric Nietzsche pensa donc : le Dieu un et triple n'est
( pas ce qu'on me dit; la Trinité comprend le Père, le Fils. Mais
) le Saint-Esprit est un faux nom, ou un nom mal compris, c'est
)
le diable ui vient troisième. n .!_St   o n ~ ~ Dieu, comme il est
en nous, et la tâche pour chacun de nous, comme pour Dieu,
est de restaurer l'Absolu par la conversion du diable. C'êïte
conversion aura son jour, jour glorieux où la lûmière divine
sera projetée dans l'Enfer et accrue par ses flammes. Ne
négligeons pas cette spéculation enfantine, Nietzsche n'en
démordra pas : il vivra fasciné par l'Enfer, et la tragédie de
sa vie aura pour origine cette fascination exercée sur lui,
imprimée en lui dès l'enfance. »
Je ne sais que penser de ce texte, car il semble osciller
entre deux hypothèses : une théologie enfantine à laquelle
322
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
il serait resté fidèle, et c,est mince; une aùthentique
mission divine et c,est trop, trop pour notre connaissance
possible.
En tout cas la splendeur de cette interprétation n,a rien
de fantaisiste. Nietzsche nous confirma souvent que son
œuvre fut son supj>lice et son supplice son œuvre. On s"àit
( qu,il fut foudroyé de lumière sur lui-même par les deux
j
derniers vers d,un poème que lui avait offert Lou Salomé :
« S'il ne te reste plus de bonheur à donner
Eh bien, je me contenterai de tes tortures ... »
Et n,a-t-il pas écrit, dès 1878, dix ans avant son abîme :
« Je suis descendu aux enfers et j'y descendrai longtemps
encore ... Et je n'ai pas été avare de mon sang ... Que les

vivants veuillent bien me pardonner si parfois ils ne semblent
pour moi que des ombres ... C'est la q11i
!z!iporte. »
Mais dans cette vision ainsi justifiée, ou du moins si
vraisemblablement envoûtante de Daniel Halévy, en cette
alchimie de flammes d'enfer et de lumière céleste, Nietzs-
che se serait brûlé à jamais ... J'ai cru montrer qu'il était
difficile de l'admettre:=-- n ne perdit que la raison : il fut
sauvé à ce   donc paroptinïisme etpiuaei:iëè
fois, que je me replierai sur mon hypothèse,
incomplète certes, mais où je n'ai pas besoin que cette
petite fille, rencontrée sur un des chemins de sa démence,
« image de l'innocence», prie pour lui ...
Les droits divins d'en bas
Glucksmann, je vous dois ce long voyage ...
Vous n'êtes pas Virgile et je ne suis pas Dante- on s'en
doutait - mais à chaque moment vous étiez là, qui me
conduisiez.
Bien mieux, à la différence de Virgile, vous avez
découvert, révélé, inventé, aux deux sens du mot, le
domaine et le territoire même de ce voyage. J'ai vérifié, au
long du travail, à votre suite, que ces quatre grandes
contrées de la pensée ne faisaient qu'un seul empire. Votre
idée, pour ainsi dire créatrice de son objet, est irréversible.
On ne peut plus voir comme avant ...
Certes, chacun de vos quatre maîtres est puissant. Je l'ai
vécu. Le mal que j'eus à passer de l'un à l'autre dans la
rédaction de mon manuscrit fut même physique. Et
lorsque vint la semaine de la correction des épreuves, chez
moi toujours terrible, mes sauts incessants de l'un à l'autre
m'épuisèrent comme jamais : j'en eus des aubes d'ab-
sence, des scintillements de vide. Et pourtant, à la fin, leur
monde s'est reformé, refermé.
Votre texte est ce monde. Il en est, au sens propre et
étymologique, le poème, l'acte de le faire. C'est ce que j'ai
fini par comprendre, assez tard. Parfois je vous interro-
324
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
geais au-delà, moins sur les fondements que sur les
harmoniques, et vous ne répondiez pas, ou guère. J'ai fini
par comprendre qu'il n'y avait rien au-delà, que votre
mouvement d'écriture avait été masse et moment d'être.
Ces deux siècles nous sont rendus tels qu'en eux-mêmes.
Rien n'y manque, et surtout pas la sourde présence, le
grouillement et grondement indistinct de tous ces hommes
suppliciés, parqués, déportés, exclus de partout et d'eux-
mêmes, mutilés par les fanatismes de leurs chefs ou de
leurs têtes : tout cet enfer terrestre qui redouble mon
espérance en leur paradis. Tout y est.
Dès lors, qu'est-ce que je suis venu faire? Ma foi, ayant
écrit cet ouvrage d'instinct, je me le demande. Rien, en
tout cas, que vous ne m'ayez inspiré - à commencer,
souvenez-vous, par le diable ... Et justement cette obscure
et obscurantiste figure, je l'ai envisagée comme une
variation sur vos thèmes et non comme une chance
d'avancer au-delà, sinon par l'imagination d'un au-delà
dont j'ai tenté de faire sentir parfois la présence. J'espère
que vous avez lu cette fantaisie sans trop d'impatience.
A vrai dire, il se peut que j'aie cédé à deux tentations, du
diable ou non. D'abord, une démangeaison critique, ou
transcendantale, du type : que faut-il que soit l'homme
pour que cette ère ait été possible? Et c'est ainsi que j'en
vins à signaler comme autotranscendance humaine ce que
vos quatre maîtres ont prétendu abolir en nous, çà et là
perceptible à quelques-uns de ses contrecoups vengeurs,
chez Fichte, Nietzsche, chez nous tous dans la secousse de
Mai, Glucksmann, qui nous fit connaître l'un l'autre. Je le
confesse... Et puis la tentation plus suspecte d'unité en
vue de l'intelligibilité, pour comprendre et pour aider à
comprendre. J'ai bien fait attention qu'elle ne fût pas
325
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
rationnelle, mais enfin on ne sait jamais. Ainsi Vai pris la
philosophie critique de Kant comme point de départ ou de
rebondissement de vos maîtres, aux fins d'une parfaite
musique. Factice? A vous de Je dire ...
Je me suis aussi demandé - je vous le livre à présent -
pourquoi les philosophes les plus systématiques d'avant
cette ère n'avaient pas été maîtres penseurs. Faute de
Révolution française, certes. Autrement dit, quand même
ils auraient voulu l'être, ils ne le pouvaient, vivant en une
trame historique et sociale tissée de « droits divins » et de
traditions populaires. L'homme n'était pas alors explicite-
ment à refaire. D'où la question présente : est-il bon, bon
dans l'absolu, de refaire l'homme à zéro par la Raison? Et
la réponse, pas seulement expérimentale, est non. Et
l'absolu vient tout à coup d'apparaître, au moins dans la
question. Pourquoi revenons-nous en partie, ou plutôt en
secrète substance, à ces traditions, auxquelles vous étiez
déjà sensible dans votre marxiste Discours de la guerre ?
Pourquoi déplorez-vous dans les Maîtres penseurs que la
frondeuse et fabuleuse richesse du répertoire populaire
chinois ait été anéantie au profit de trois opéras révolution-
naires primaires et stéréotypés - pas quatre ? Pourquoi
Michel Foucault, dans son dernier article sur notre
déshonneur d'avoir livré Klaus Croissant et poursuivi en
justice deux femmes qui lui ont donné refuge, a-
t-il écrit ces phrases qui m'ont fait pleurer de toutes les
profondeurs : « L'asile, cette générosité qui remonte au-delà
de la mémoire», et encore : « Une de ces leçons que le cœur
des individus a données aux États », et enfin : « Un des plus
vieux gestes d'apaisement que le temps nous ait légués. »
Pourquoi est-ce que je pleure? Er vous, ne pleurez-vous
pas? Pourquoi est-ce que je pleure sur ces droits divins d'en
326
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
bas, au bord desquels bien des puissances échouèrent? Ils
existaient donc un peu, mais on ne les disait pas, ou à
peine! Et quand on les a dits et justement généralisés, le
divin a sauté ! Quel malentendu ! Quelle énigme, quel
déboîtage jusque dans l'Être, où tout, absolument tout
pour nous, s'est joué! On a donné les droits de l'homme
divin à l'homme humain, les droits de l'homme surnaturel
à l'homme naturel, les droits de l'homme intérieur à
l'homme empirique! Et la totalité humaine, naturelle,
empirique, autrement dit la Société ou !'Espèce, a déjà
tout mangé à l'Est et mangera tout ici avec une sorte de
droit, que dis-je, avec le Droit même, puisque sur ce plan-
là tous sont toujours plus qu'un! Si le Bien n'est pas Dieu
en lui, en toi et en moi, place et gare au« Bien commun»!
- - ----------
Et rien à répondre! Il y a là un piège ou une ruse des
choses, - sunt lacrimae rerum, oui, des choses en ce sens-là
- que le déclin de la religion ou le recul de la foi sous les
Lumières n'expliquent pas, les premiers Droits de
l'Homme étant nés chez les puritains d'outre-
Atlantique ! . . . On a compté que le Pouvoir les respecte-
rait, ces droits, sans songer qu'il respecte seulement ce qui
l'intimide, et que seul   cljY!!!_ !i!carné peut
l'intimider : et voilà, n'est-ce pas, la seule Politique bonne
et dorénavant pensable, car les révoltes aussi l'intimident,
mais les révoltes qui réussissent font pouvoir et ainsi de
suite, chaîne sans fin ... Et la révolte sans immémorial
- - -
<!!vin ne croira pas suffisamment en elle-même et cher-
chera des causes psychanalytiques ou autres à ses démis-
sions étranges, et bien sûr en trouvera à revendre
1
!...
1. Je pense à Lardreau et Jambet dans l'Ange. En fait leur Maître
« lacanien » est le Princ!e de ce Monde. Pourquoi s'arrêter à l' Ange?
327
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
\ Il nous faut tOU_!   à mais Age.
Les Jacques qui massacraient leurs seigneurs et leurs
)
évêques disaient pour leur justification : « Nous sommes
enfants de Dieu comme eux! » Ça, c'est fort. Le sachant,
nous pouvons faire mieux, sans massacre. En tout cas,
nous ne pouvons pas faire autre chose qu'un pouvoir, fût-il
spontané, ne réaccapare. La seule liberté est des enfants de
Pieu, dont la Vérité rend libres, et je ne parle pas
seulement de la « liberté d'esprit» - qu'on trouve
cependant, chez saint Jean de la Croix, presque tout en
haut - mais de la liberté qui peut, du haut de l'âme, où
elle nous guette et nous espère, comme du sommet d'un
cône qui animerait sa génératrice, maintenir et sauver les
autres, les corporelles .. .
*
Mais ne faut-il pas croire?
Et si l'on ne croit pas?
Bon, je me suis laissé entraîner, reprenons . .. Mais
enfin, ce malentendu total par quoi la créature invoque
profondément contre Dieu ses droits d'Homme que Lui
seul pouvait garantir jusques en surface, jusque sur la
croûte terrestre et sur sa peau, ai-je vraiment tort de
l'attribuer à une imposture ou mensonge ou ruse, à la fois
plus intime et vaste que nos êtres, qui leur souffle en secret
de se faire exister, naturellement exister, et ce ne peut être
que dans le demi-jour intérieur que l'on acquiesce, en ce
déjà-là inconnu qui nous attire et nous attend à la fois, et
dont il n'est pas de nom, sauf dans le domaine du désir : le
trouble .. . On connaît son charme . .. Mais ici c'est notre
condition tout entière qui insensiblement chavire dans le
mouvement même où elle se berce, ou se laisse bercer ...
328
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Glucksmann, n'avez-vous pas quelque nostalgie de ce
Mystère, sentant comme il aiguise la clarté de l'esprit en
notre recherche et complète l'harmonie ? Vos maîtres
furent un monde et vous l'avez recréé. Mais que peut-on
dire qui les lie, les unifie, eux si divers, chacun si
puissamment soi-même, en ce monde? Est-il plus beau et
simple principe unifiant que ce diable - on l'y reconnaît
sans le connaître ! - instillant comme un germe la
servitude et l'aliénation des hommes au cœur et au départ
de leur prétendue ou soi-disant - que ces deux mots ici
sonnent juste ! - émancipation? ... Ne faut-il pas à cette
ruse des ruses, au choix, toute la Dialectique où elle n'a
que faire - trop d'illogismes-, ou bien une Personne
infinie de malice ? . . . Et de même, quel beau principe
unifiant pour nos résistances contemporaines - et le seul
- nous trouvons dans la foi, ou encore dans l'âme, ou, si
vous préférez, dans la transcendance humaine! Là aussi,
je ne vois, je n'ai rien vu d'autre dans l'homme : nul
remède qui échappe au cercle qui lui fait réalimenter le
mal. Pourtant, savez-vous, j'ai bien cherché, car il s'agis-
sait cette fois de nous unifier tous les deux par la pensée -
et Dieu sait si je le désire ...
Dans les deux cas, principe d'intelligibilité, mais« prin-
cipe actif» aussi, comme on disait autrefois en alchimie ...
Force et lumière ... Qu'en pensez-vous? Ne vous êtes-vous
jamais demandé au nom de quoi. .. non, pas au nom, car si
l'on nomme on risque de conceptualiser et tout recom-
mence ... en vertu de quoi ... vertu, bien sûr, qui ne soit
pas dormitive ... tout cela s'est passé au cours de ces deux
siècles comme d'un seul mouvement, comme d'une seule
coulée d'ombre d'un nuage sur une plaine, et pourquoi nos
refus sont aussi évidents et si peu éloquents, faisant appel
329
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
en nous .. . non, recevant en nous l'appel de quelque chose
qu'évidemment nous n'arrivons pas à décrire. Car vous n'y
arrivez pas, vous non plus, par votre pensée ...
Et pourtant, Glucksmann, nous pensons. Et notre refus
lui-même est de pensée, non de cœur, sentiment, passion,
états qui n'auraient pu nous unir longtemps dans nos
actes . . . Bon, une pensée, et de l'Homme : de quoi
d'autre?... Mais laquelle? Qu'est-ce qui dans l'homme
échappe au nom et à l'idée <l'Homme ? Aurions-nous un
nom secret, tous et chacun, comme dans l' Apocalypse? Et
quel Pouvoir en nous a trompé la Raison, Pouvoir qui ne
serait pas seulement « l'illusion métaphysique » ? Ou, si
c'est elle, rien qu'elle, est-il juste, avec Kant, de la dire
naturelle, puisqu'en ce cas aucun de nous n'y échappe-
rait ? ... Que nous cache la raison ? De quoi nous détourn.e-
t-elle, qui puisse nous libérer, puisqu'elle nous asservit et
nous aliène? Je n'ai pu donner de réponse que chrétienne.
Cherchons donc encore et ensemble, soyons laïcs et
modestes. N'y aurait-il, depuis deux cents ans, qu'une
erreur de l'homme sur lui-même, que nous saurions erreur
et ne pourrions corriger ? Invraisemblable ! Erreur, au
surplus, commune à tous les génies d'un siècle, si diffé-
rents? Mais ce serait presque la preuve de fait que la
vérité, en ce cas au moins, est au-dessus des forces
humaines : peu laïque .. .
Alors quoi? .. . L'erreur dogmatique? Retour à Kant?
Mais Kant ne montre pas d'où vient ce qu'il dénonce, il ne
sait pas l'engendrer. Et dans son propre sens nul ne l'a
dépassé ... Notre raison serait-elle donc perverse? Par
rapport à quoi, perverse? Ou pervertie par quoi, que par
définition nous ne savons pas, ne pouvant rien connaître
hors d'elle? . . . J'ai bien peur qu'il ne reste que des lueurs
330
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
de foi, et que ce soit un étrange pouvoir surnaturel qui
entraîne notre raison hors de ce monde, avec qui elle est
née, pour lequel elle est faite, en vertu du premier Péché.
Et dès lors ce pouvoir et ce mouvement surnaturels ne
seraient-ils pas ensemble une répétition à la seconde
puissance et bientôt une réitération perpétuelle de ce
Péché? Les Systèmes seraient sinon d'inspiration, du
moins d'instigation diabolique ...
Glucksmann, qu'un point soit bien entendu entre nous.
Je sais, je sens, je pressens que dans votre recréation du
monde des maîtres penseurs, ou de notre monde tel qu'ils
l'ont fait - c'est pareil -, il y a un élan, d'une implicite
évidence, celui-là même dont j'essaie de préciser le secret,
qui ne se laisse pas réduire au couple de forces un peu
élémentaire et déjà monotone que forment la Raison et
l'État - sur quoi se jettent nombre de nos camarades plus
jeunes
1
comme sur le passe-partout de nos maux, cher-
chant dès lors un automatique salut dans la folie, l'aveu-
glette, le désir du protozoaire, l'errance ayant force de loi,
le dépistage de l'ultime bon sauvage en sa forêt vierge, bref
la si belle vie des groupes ou sociétés qui crèvent, alors
qu'il s'agit bien, n'est-ce pas, cher Glucksmann, de vivre,
d'aider à vivre, ou mieux de délivrer demain la Vie
même! ... Non ... ? Non ... ? Je reconnais donc que le grand
élan informulé de votre œuvre et du monde qu'elle
nous rend en poème dépasse les concepts de Raison et
d'État en profondeur pensive et virulence effective.
Mais, c'est un fait, quand il vous faut expliquer,
dire, traduire, vous parlez très souvent de Raison
1. Le plus profond d'entre eux est Michel Le Bris dans l'Homme aux
semelles de vent.
331
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
et d'État. Et là, si c'était le fin mot, ça n'irait plus ...
D'abord ce duo un peu primaire et pr visible ne
s'applique en toute rigueur, ou à la rigueur, qu'à deux et
demi de vos maîtres penseurs sur quatre. Pour Fichte et
Hegel, soit. Pour Marx, puisque vous refusez, semble-t-il,
ma déduction de la nécessité du Goulag à partir de ses
premiers textes métaphysiques, c'est déjà bien plus vague.
Marx n'a jamais parlé politiquement que de détruire
l'État, « avorton monstrueux de la société», non de le
centraliser, ni renforcer : vos adversaires pourront tou-
jours invoquer avec ombre de raison, sur ce pur chemin
politique, une« déviation léniniste »,et en appeler au Père
en toute innocence, comme les malheureux Tchèques sous
les chenilles soviétiques!. .. Certes Marx décrivait l'avenir
socialiste abstraitement, sèchement. Ses rares précisions
concrètes sont inhumaines : telle la rémunération du
travail sans égard pour les bouches à nourrir. Mais lorsque
vous écrivez, en substance : la preuve que Marx, sur le sujet
de l'État, en a gros sur la conscience, c'est qu'un chapitre est
annoncé là-dessus dans le Capital, et finalement manque, cette
preuve par l'absence est tout au plus une présomption et
peut être traitée de procès d'intention. En tout cas, elle
donne prise à la malveillance.
Nul n'a jamais dit que Marx était coupable du Goulag.
J'ai cru montrer qu'il en était responsable, d'autant que -
sans parler de Nietzsche et de sa « terreur socialiste», de
Flaubert et de son « universelle caserne du socialisme » -
maints révolutionnaires libéraux ou libertaires l'avaient
dûment averti du grand danger de ses thèses - eux-
mêmes avertis par quoi? - et qu'il les insulta, les railla ou
les réprima - sans bras séculier, bien sûr, mais en soi il
importe peu : lorsque s'échangeait à !'École normale
332
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
supeneure le fameux dialogue entre Lucien Herr, le
marxiste, et le jeune Charles Péguy : « Vous êtes anar-
chiste! - Appelez cela comme vous voudrez! - Nous vous
combattrons de toutes nos forces!», toutes les promesses du
bras séculier sont là : l'idée même de riposter à l'anarchie
d'un jeune homme - dont on ne savait pas qu'il serait
Charles Péguy ! - par cette menace de force, que dis-je,
de« toutes ses forces »,m'effraie ... Dire qu'ayant écrit dans
Dieu est Dieu, nom de Dieu, que notre choix était entre
Péguy et Séguy, j'ai coupé, je crois, ce passage, pour sa
facilité verbale! ... Or, c'était bien cela ...
Vous, Glucksmann, vous dites sans cesse que Marx est
« responsable de la non-résistance au Goulag », thèse
moyenne et molle, que je ne comprends pas : car enfin le
Goulag naît de la non-résistance! Il naît exactement de la
première« déviation »,de la première répression marxiste
imbue de son tout-droit et de son tout-pouvoir métaphysi-
ques, et de la passivité marxiste du « déviationniste » ! Il
n'y a pas d'abord le Goulag déjà là, au grand complet, et
puis la question de lui résister ou non! La non-résistance
au Goulag, c'est le Goulag même, c'est le Goulag dans la
tête, et donc dans la doctrine, et donc dans le premier
doctrinaire ! Marx, à vous entendre, serait moins responsa-
ble du bourreau que de la victime ! Comme si le découra-
gement du rouage réajusté ne venait pas de son effroi
devant la grande Machine ! Et vous inculperiez le
rouage ! ... Non, vous ne tiendrez pas sur cette position-fa.
Et si vous permettez enfin que je vous soupçonne,
pourquoi refusez-vous mon rattachement patent du Gou-
lag à la métaphysique du jeune Marx, immanente, eschato-
logique, totalitaire, sinon parce qu' il flludrait a l Q   ~ ~ r
333
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dans les rapQorts antagonistes entre Marx et la transcen-
dance ,e t que quelque chose en vous s'y oppose?.-:: -
Mais quoi? Vais-je le savoir à la fin? Non pas la haine de
5 Dieu, certes, mais peut-être instinctive à
) Dieu de toute la philosophie moderne, trop soucieuse
d'être, de prospérer, de proliférer; non pas cet athéisme
S affiché qui constitue aujourd'hui eiïëOre ---;-:Unéc arte de
vœ_te nécessaire ët suffisant-;-poür »,
puisque cette formule hautaine est de vous-même, mais
plutôt cette thèse, plus ou moins heideggérienne, que« le
problème de Dieu est étranger à la philosophie » . . . Mais outre
f qu'Heidegger da · texte de sa vie, concll!!_ que
) notre monde attend Dieu, ou un dieu - a-t-il cessé in
extremis d'êtr;-j,hilosophe? - , comment voulez-vous que
( pr<l_blème de Dieu »    
) marxiste ? Où lui trouvez-vous la sérénité de l'indiffé-
rence? Si Dieu, et l'attitude envers Dieu étaient au
l
contraire son si clef, êe sans quoi l'abandon ët
l'abâtardissement de Hegel ar Marx n'étaient même pas
---- -------
concevables - faisons cet honneur à son esprit ... A moins
que vous ne déniiez à Marx la philosophie? ... Il m'a bien
semblé, certain soir .. . Oh, je veux bien, je ne demande pas
mieux, tant c'est misérable !.. . Mais enfin ils en parlent
tous, de Dieu, vos quatre chers maîtres ! Ils ne cessent de
se poser ou de se poster par rapport à lui ! Sauf Marx, fils
de converti et adolescent fervent qui soudain prend Dieu
en haine, tous les autres sont fils de pasteurs ou destinés à
le devenir eux-mêmes!... Et vous,
chapitre s uprême sur « Maîtrise et Théologie » qui
s'achève sur cette phrase capitale : « Pensant ce qui est tel
que rien de plus grand ne peut être pensé et pensant qu'ils le
pensent, c'est leur propre grandeur qu'en Dieu ou en son
334
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
absence les maîtres penseurs mesurent», ce que je traduirais
en clair comme Heinrich Heine: sans Dieu ou contre
Dieu, chacun est un « auto-Dieu ».
Passons, pour le moment ... Chez Nietzsche, votre grille
est encore moins applicable. Chez lui, plus d'État, plus de
Raison, sinon par saccades. Et Dieu est !'Ennemi absolu,
permanent. La maîtrise de Nietzsche est une domination
plus directe sur les hommes à venir, moins tenus par l'État
que pris par le Chaos ou transportés par l'orgie dionysia-
que, une domination non point de la Raison, mais de sa
pensée à lui, elle-même de source et de type mi-
biologique, mi-mystique. Renversant là encore, là surtout,
les valeurs, il prétend, vous disais-je, non raisonner, mais
résonner sur l'humanité... D'autre part, s'il est bien le
plus monstrueux de tous, ses écrits, quand je les lis après
ceux des autres, me rafraîchissent ... Un grand vent passe
avec Nietzsche ... Et c'est peut-être le pire des pièges, qu'il
semble d'abord nous libérer. Mais il y a, c'est vrai,
quelque chose qui passe, oui, qui se passe, qui arrive ...
Comme si chez les autres il ne pouvait rien arriver, à cause
de la part de l'État ou de la Raison, à cause du Politique ...
Non, cher Glucksmann, chez i   ~ à la limite, plus
d'État, plus de Raison, plus de Politique, plus même de
Pouvoir au sens traditionnel et quasi éternel du mot ! Je
( vous accorde qu'on lit dans Ecce Homo : « Ce n'est qu'à
) partir de moi qu'il y aura sur terre une grande politique, car il
)
y aura des guerres comme il n'y en a jamais eu sur terre. »
Mais · considérez bien la phrâse qui précède. Non seule-
ment « toutes les formes de pouvoir de l'ancienne société se
seront volatilisées, car toutes reposent sur le mensonge», mais
encore et surtout« l'idée de Politique se sera alors résorbée en
335
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
~   ~ L' l" d
, une guerre es espnts ». a nous ne sommes pas om es
célestes batailles d' Apocalypse ...
Il ne brise pas Dieu - il est même, selon moi, brisé par
lui - mais il brise comme d'un séisme la continuité de ces
deux siècles et ne peut s'y rattacher que par cette
agonistique agonie anti-divine. Hors Dieu, il défie vôtre
analyse -etP"eut-être tomeanalyse, et vous le savez, au
fond, quand vous prenez cette position de repli qu'il
« vend la mèche des autres ». C'est exact, mais c'est peu, en
fait d'unification : il n'y manque que lui! Et l'on ne peut
dire que sa pensée soit impersonnelle ! Vous renoncez à
trouver un lien intrinsèque entre la maîtrise des trois
premiers, conceptuelle, et la domination nietzschéenne,
infiniment plus profonde parce que spirituelle ... Eh bien
\ donc, si c'était par le spirituel profond qu'il faille retrouver
( l'unité?
Oui, direz-vous peut-être, comment trouver un lien de
pensée puisque Nietzsche a changé la pensée même ? Mais
pourquoi lui chercher avec les autres un fond commun qui
sans doute n'existe pas? Mais s'il n'existe pas, votre livre
non plus, qui est tout entier construit là-dessus ! Vous
n'avez plus de s u j ~ t ! Annulons donc l'hypothèse!...
Invoquerez-vous alors, chez chacun d'eux, un désir abso-
lument personnel de dominer? Non, car vous entreriez
dans les personnalités, ce que vous ne voulez pas ... Ou
alors un désir de dominer le monde par la pensée, quelle
qu'elle soit, toute pensée étant dominante? Mais je vous
répondrai, Glucksmann, cette fois sûr d'être entendu : et
Socrate? ... Ne pensait-il pas, Socrate? Et nous, si modes-
tes que nous soyons, ne pensons-nous pas aussi? Est-ce
que nous contestons et démystifions les maîtres à coups de
borborygmes, de baves désirantes et d'onomatopées? Je
336
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
crois que la pensée a toutes chances de nous perdre, mais
une de nous sauver : je le crois en dernier recours, parce
que c'est ma foi... Et c'est peut-être aussi la foi, cette
chance ... Je ne vois pas d'autres signes, d'autres critères,
d'autres tranchants d'épée qui puissent séparer cette
unique chance de salut de toutes celles de perte. Je ne vois
de passage des unes à l'autre que par une rupture ou un
retournement qu'il faut bien appeler conversion - j' ac-
corde au sens le plus large ... Et en face, dans l'interpréta-
(
tion luciférienne que ma fantaisie hasarde, on voit fort
bien Lucifer jouant sur les deux tableaux, la Raison et la
Déraison, le     du Chaos, et se
l
  avec-Nietzsche et ses bfütês blondes barbares
de rechange lorsque l'humanité aura été excédée
d'ennui et d'enfer socialiste. L'Allemagne de 1918 à 1933
et -fÙt cela, ou bien plutôt le théâtre
d'une modeste répétition générale ? ... On croit en Nietzs-
che, on ne croit pas à_[Antéchrist, on en rit, et quand
l
di0 < p'est m'!i_ oii et on ;;y
pas davantage! Bizarre ...
-- - --------- -
Deux et demi sur quatre de vos maîtres, disais-je,
auxquels seulement peut s'appliquer le couple Raison-
État ... Mais non, pas même ! Je crains bien qu'il n'en faille
encore enlever un demi, puisque je relis Hegel et vois,
presque dans le même passage, d'abord, certes, que l'État
est une « totalité accomplie ... un organisme complet, achevé,
arrondi», mais ensuite que « son principe est unilatéral et
abstrait en soi», et que sa sphère est « une sphère particu-
lière de l'existence » - c'est Hegel qui souligne « particu-
lière» -, cependant que ses discours d'octobre 1816 à
Heidelberg et d'octobre 1818 à Berlin se prononcent
contre l'État dans ses prétentions totalitaires... Et je
337
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
trouverais bien encore un tiers ou un quart de maître à
vous grignoter en furetant dans les repentirs de Fichte
1
•••
Et puis, Glucksmann, vous qui êtes si sensible à
l'existence distincte et au message propre de chaque
peuple, vous qui nous rappelez, pour un peu nous révélez,
que l'Allemagne de Fiçhte_n_ était une nation
et martyre, à demi détruite depuis un siècle et demi, il
faut bien admettre - forcément,     que
l'appétit allemand d'une unité nationale et d'un État qui
seul pouvait la réaliser au besoin d'être de
chaque être, qu'on pourrait appeler, au sens le plus
"inrerne, de libération, de délivrance : on dit aujourd'hui,
assez sottement, d'identité ... Et dès lors on comprend que
Hegel n'a fait que pousser plus loin des tendances réelles et
alors légitimes lorsqu'il voit dans l'Éta_! la substance de nos
libertés et de nos existences mêmes, par quoi elles
s'àëëompÏissent. Je n'innocente pas Hegel. Je dis que le
moment historique se prêtait et l'incitait à cette définition
libératrice de l'État, que son système totalisa. Et que dire
\
aujourd'hui de ce besoin d'État des Israéliens,
niens? Et chez nous, pourquoi renierais-je ma tendresse
\ pour Louis VI, dit le Gros, qui guerroya toute sa vie
} contre les brigands féodaux dans la confiance et la
gratitude populaires - et de là vint la France ...
Il· nous faut donc ici refaire une analyse de type
socratique et kantien sur le Bien, et dire : si l'État n'est pas
toujours mauvais, c'est que le Mal n'est pas dan,s l'État,
mais au-delà. Il peut s'incorporer l'État ou s'incarner en
l. Mais vous réussissez (p. 279, notamment) l'extraordinaire tour de force
de sur-rationaliser tout Nietzsche, et comme c'était le plus difficile, et que
« qui peut le plus peut le moins ... », laissons le débat en suspens ...
338
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
lui par excellence, mais non par essence. Il nous faut
étudier cela, car ce n'est pas fait. Un ou deux traits
peuvent déjà vous amuser : de Gaulle, on sait, se réservait
dans l'État un étroit domaine. Ah, s'il avait pu voir, me
disais-je, que son domaine dans l'État était le seul vrai
domaine de l'État, le reste étant abus, usurpation, exten-
sion totalitaire ! Et dans ce même article où Foucault
m'émeut tant avec l'immémorial du droit d'asile, il nous
apporte une grande nouveauté de pensée sur l'État
moderne : il nous parle d'un pacte de sécurité implicite de
l'État et du citoyen, notre pauvre besoin matériel, empiri-
que, d'assurance tous risques justifiant d'autant plus
l'existence et la tyrannie de l'État que lui-même il la
sollicite. C'est très fort. C'est trop frais dans mon esprit
pour que je le développe, mais il me vient pourtant un éclair,
une réflexion, peut-être une intuition immense et amère :
le Mal, le Mal-entendu que je cherche, le voilà peut-être!...
Il y a deux cents ans, il dut être facile au diable de
transformer, par une petite poussée interne et infiniment
peu perceptible, le besoin légitime qu'avaient tous et
chacun d'exister pour soi en illusoire prétention et sensa-
tion d'exister par soi. L'instauration de l'État moderne en
fut à la fois, par ses soins, le moyen et le châtiment : le
moyen légitime du besoin légitime devint, sous l'effet de
cette poussée interne et imperceptible, sa propre fin, l'être
étatique en soi et pour soi, oui, sa propre fin sans cesse
proliférante; et les hommes, partis de l'impression du
plérôme, du sentiment de leur autocréation temporelle, se
trouvent aujourd'hui réduits à mendier au Monstre, en
lequel ils se sont investis et incarnés, des sécurisations de
leurs débris d'empiricité, moyennant des contreparties
exorbitantes. L'État et la Raison procéderaient donc, par
339
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
une occasion qui dure, d'un mal en tous et en chacun plus
insidieux, plus profond, plus vaste - dans un déroule-
ment doucereux, pour ne pas dire « innocent » - que la
révolte ouverte contre Dieu de la créature, et - génie
infini - cela revient au même!. .. Voilà d'où vient, voilà
quel est notre Maître, dont la psychanalyse éperdue parle
tant!. .. Si ce n'est pas Satan, qu'est-ce que cela peut
être ? ... Et si, comme me dit ce soir un grand ami à nous
deux, « chacun sent aujourd'hui qu'il est menacé dans son
propre rapport à la liberté », eh bien, je crois que je viens de
lui expliquer pourquoi, et que si c'est au monde qu'il en
cherche remède, il n'est pas au bout de ses peines.
Mais voici peut-être plus grave, puisque entre nous.
Votre résistance totale et tellement spontanée à toutes mes
esquisses de psychanalyse existentielle de vos maîtres,
votre gêne violente de me voir pénétrer dans l'âme de l'un
ou l'autre pour déceler un projet originel, un choix des
choix - d'ailleurs la plupart du temps avoué- m'intri-
guent de plus en plus. Est-ce parce que j'entrais dans une
intériorité que votre pudeur refuse d'envahir ou votre
philosophie d'admettre? Est-ce parce que j'entrais dans les
choses de Dieu auxquelles ils avaient affaire? Et dans ce
dernier cas, quelle était la part, en votre refus, du
mystérieux égard ou de l'ironie amère? Je m'interroge, au
risque de ressasser : oui, vous respectez le secret de tous
les êtres, jugeant bon de vous en tenir à ce qu'ils publient;
tels sont d'ailleurs notre lien et notre loi : au fond, nous
nous connaissons à peine ... Mais comprenez tout de même
que je m'étonne : je vous regarde entrant par l'esprit et le
cœur, bien plus et bien mieux que moi, dans la vie de
millions et de milliards d'hommes, sauf de quatre, et
justement des quatre qui pourraient éclairer les autres ...
340
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Mais soit ... J'ai respecté ce respect. J'ai préféré vous
écrire. Ainsi vous n'avez pas à répondre. Mais si je revenais
un peu à votre grande raison philosophique?« Il ne s'agit pas
d'eux. Leur moi ne compte pas. Leur unité, leur substance est
celle d'une épistémè commune, entendue au sens de Foucault. »
Vous me l'avez dit, en substance, avec une vivacité peu
scientifique, mais j'admets. Je crois aux épistémès.
Étienne Borne, lui, dans sa bulle de catholique paniquard
contre mes insinuations lucifériennes, pose le même
problème, pour conclure avec une perfide joie que je
retourne à l'humanisme de la subjectivité créatrice ! ... Et
je lui réponds d'abord ... Je lui dis : eh bien, non! Il n'y a
pas de subjectivité créatrice humaine, puisqu'il fje
que p_ar la 1!!,_i ! Attention, je veux dire dans l'ordre de la
foi, comme possibilité ou promesse. S'il fallait avoir la foi
pour être sujet, pour être homme, alors il faudrait dire,
modifiant à peine le mot de Nietzsche : « Il n'y a jamais eu
qu'un seul homme et il est mort sur la croix»; alors oui, nous
n'aurions plus qu'à nous dire structuralistes et structures.
Je n'ai pas la foi : je n'ai renversé dans la mer aucune
montagne. Il arrive que la foi m'ait, que j'y acquiesce.
C'est tout. Il reste pour moi - et je remercie Étienne
Borne - que seul Dieu, Dieu vivant!. est
  humaine, ou plutôt de sa chance. Est-ce clair, à
la fin? ... Je ne puis chercher en un homme que sa liberté
devant Dieu, pour ou contre, si profonde et obscure
qu'elle puisse être, et gratuite. Hors d'elle, tout s'expli-
que. Hors d'elle, je laisse la place aux analystes et humano-
scientifiques de toutes sortes, car je ne trouve rien et ne
trouverai rien, en effet, qui puisse fonder le« en». Qui dit
l'ineffable de sen semblable dit Dieu.
Et vous allez mieux ·me sur ma psychana-
341
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
lyse existentielle - démarche que j'emprunte à Sartre, et
que j'ose entendre en un sens différent du sien. Je disais à
( l'instant que Dieu seul est garant de l'intériorité humaine.
J Je dois aller plus loin : il n'y a d'intériorité humaine que
par la transcendance, sous l'effet de ce que j'appelle sa
l
secousse, son décalage, et réciproquement nos rapports à la
transcendance sont toute notre intériorité. Je disais encore : jé
ne puis chercher en un homme que sa liberté devant Dieu,
mais je dois préciser : c'est Dieu qui fait ce « en» et
l'occupe tout entier, par sa présence ou absence, notre
adhésion ou notre refus, ou la lutte entre les deux.
J'accorde - que dis-je, je donne avec joie - qu'il n'y a pas
d'intimité psychologique, que désirs, passions, senti-
ments, choses du monde, n'accèdent pas à notre intériorité
réelle - « Tu étais en moi, j'étais hors de moi» -, car ses
rapports avec Dieu n'en sont pas une part entre autres,
mais le tout, et en excluent radicalement le reste : la
subjectivité fourre-tout, j'y consens et je le proclame, est
une imposture spirituelle et un luxe bourgeois. Il n'est pas
vrai qu'en nous il y ait ceci et cela et cela, et puis Dieu. Il
n' a que Dieu, intimior intimo, « fine pointe de l'âme » - êt
) peut-être,-S'y glissant, le diable ... De là vient qu'à mon
sens, et contrairement à toute pensée de Sartre, il est vain
)
dans le psychisme mêl!lc:_un P_!"Qjet   un
choix des choix humain, rien qu'humain. Il n'y en a pas.
Dès lors, Glucksmann, lorscj;ie vousme reprochez hardi-
ment d'entrer dans l'intériorité ou dans l'âme de vos
maîtres, j'accepte d'autant plus volontiers ce reproche que
je vais en effet à leur secret ultime, le seul. Mais comme
justement il n'y en a pas d'autre, et qu'ils l'avouent tous
eux-mêmes, ne me traitez pas de voyeur ou de violeur ...
Au fond, je ne suis maintenant curieux que de vous : si en
342
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
chacun vous n'admettez l'existence de l'intériorité,
qu'y res"Pectez vous? Et si Ï'admettez, sur quoi se
fonde-t-elle?
*
Mais pour notre débat, Glucksmann, ne disposant pas
de preuves - au fond, je n'en ai jamais, de rien-, je bats
en retraite. J'accepte que le lien entre vos quatre maîtres se
réduise à l'épistémè, au fond commun du savoir, me
permettant au plus d'exhaler trois ou quatre étonnements
naïfs qui s'imposent :O_) Je crois me souvenir que Fou-
cault, dans une note de sa préface des Mots et les Choses,
nous avait annoncé un fondement profond à ses épistémès
successives de l'Occident, fondement qu'il n'a pas encore
donné. Le seul fol qui s'y soit essayé à sa suite, sans
démenti ni approbation de sa part, c'est moi, et je l'ai
fondé sur les étapes de la rupture de notre inconscient
occidental avec Dieu, ce qui-nous ramène à notre affaire
présenteQ;;Au fait, Nietzsche ne serait-il pas lui-même en
rupture avec cette épistémè du siècle? Ne serait-il pas
même sa première fêlure et l'annonce de sa fracture, ainsi
que nous l'assure le« structuraliste »Foucault, inventeur
de la notion même d'épistémè, à la fin des Mots et les
Choses? A moins, bien sûr, qu'il ait trouvé là un expédient
pour compenser son échec à l'intégrer. Mais je ne le crois
pas. Lui aussi était en rupture avec ces deux siècles et
célébrait alors en :NietZsche son prophète... Et qui au
monde _peut à uoi que ce soit ence
  voire dans l'autre? Passons donc .. (i!) Mais alors
je voudrais être sûr, par intérêt pour la cohérence de votre
attitude « épistémique », que vos Maîtres penseurs, votre
livre, n'ait rien de polémique : pas d'éclats, pas d'hu-
343
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
meurs, pas d'ironie, pas de rage! Quel mauvais goût de
s'irriter contre des structures! ... Je voudrais que Panurge
n'y crève pas de rire ni vos nuages de foudre ... Allons,
allons, à qui les ferez-vous croire, vos ires contre des codes
a priori, vos plaintes contre personne! Ces maîtres, ne les
avez-vous jamais traités d'orgueilleux, d'ambitieux, d'in-
sensibles à la misère? Vraiment aucune épithète? .. .
G· Pourquoi existez-vous? Pourquoi résistez-vous? .. .
Qu'est-ce qui vous anime? L'Homme? Vous aussi vous
montrez qu'il est en face, que son concept fait l'épistémè
du camp ennemi ! ... Alors quoi ? L'homme sans concept ?
Autre chose dans l'homme que son concept ? Cœur,
sentiment, passion ? Mais là vous abandonnez toute pen-
sée! Sans compter qii;-volis oubÜe"ile   e Jean-
Jacques et la Terreur. J'ai dit ce qu'était pour moi
l'Homme sans concept : le Christ ... Et pour vous ?
La plèbe alors, comme dans la Cuisinière et le Mangeur
d'homme? Mais déjà vous nuancez la plèbe. Vous dites
qu'il y a de la plèbe en chacun, « dans les corps, dans les
âmes». Vous la définissez, toujours avec Foucault, comme
« envers, limite, contrecoup aux relations de pouvoir, qui
motive tout nouveau développement des réseaux de pou-
voir» ... Ah, le bel espoir que voilà! Quelque part entre le
puits et le pendule de aoe ! Oui, vraiment pour les
marginaux, cette margelle! Et si l'on gagne, par miracle,
on fera quoi? Dénonçez-vous tout pouvoir? On ne vous a
pas attendu pour inventer l'anarchie ! Dénoncez-vous le
pouvoir totalitaire des idéologies et systèmes de liberté, la
déshumanisation de l'humanité parhl'idée de l'Homme et
ses suites ? Mais - encore une fois, la dernière - où irez-
--
VOl:IS en l'homme chercher de quoi libérer l ~ liberté, sinon
par un second degré ou une autre dimension, à laquelle je
344
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ne prétends pas imposer de nom? Si je vous ai conjuré,
tout à l'heure, de rediviniser les Droits de l'Homme, ce
---- - - ----
n'était pas pour Dieu, mais c'était pour leur force ... Pour
physi_ ue de leur
Vous faites confiance à la plèbe, à la plèbe en chacun,
vous vous appuyez justement sur Soljénitsyne. Oui,
Soljénitsyne a montré la résistance civique et spirituelle au
Goulag dur, j'oserai dire restreint. Mais lorsque Sakharov
nous dit que deux cents millions de Russes sont au Goulag,
il ne pade ni Ili- 6arbelés. Et peÙ-une
nouvelle grande œuvre de l'esprit humain, les lfauteu_rs
béantes, de Zinoviev, nous révèle en Union soviétique ce
puis -nDmmer le GoÛlag doux - qui
vous dément. Lisez, dans un résumé remarquable, ce que
devient votre plèbe : « La société soviétique est autorégulée.
Elle est stable. Les descriptions horribles, quoique véridiques,
que font les témoins, même et surtout de la grandeur de
Soljénitsyne, donnent à penser que le régime soviétique est une
tyrannie fragile qui ne se maintient que par la contrainte,
dominée par une maffia prête à tout pour maintenir ses
privilèges. C'est vrai et c'est faux. La société soviétique est
" la société" par excellence, c'est-à-dire qu'elle est au bas l
d'une pente que suit toute société si elle n'est pas retenue par des
forces ,.-contre-sllfitiles " comme la morale, le dro.it, }a
religion. La maffia est bien privilégiée et féroce ainsi qu'il est ')
décrit, mais la masse y trouve son compte. Penser, avoir du {
talent, !._e  

travailler dur : cela a toujo_urs J
éf!.Je jait mincpjté. Cela d_e!!}ande_yn eff<!._rt fatigant d'!_.nt
l!!_.plupart des p_oudraient faire l'éconE!_11ie.
cet eff!!..rt_ ou   la société
soviétique autorise la dégradation spontanée où se complaisent
les 1îumains si rien, èn eux-mêmes ou-hors d'eux-m2mes, ne les
345
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
( retient. Elle procure des satisfactions substitutives de la liberté,
\ de la prop;iété, de -la -di°"itrité.-Ce sont les d'U1îevie
semi-asilaire, semi-carcérale, mais totalement irresponsable.
)
C'est le repos d'une paresse mentale et physique que rien ne
dérange. C'est le plaisir douteux, mai§ incontestable, de
l'avilissement et de clochardi;;iiOn. En so,;;;;;;, cettëiôëiétla
) fait un pari sur la     mal, l'intarissabilité de la
\ bêtise, la fécondité de la méchanceté. Telles sont ses colonnes,
1 et elles ne sont pas près d'être ébranlées
1
• »
L'arme de Zinoniev est, comme la vôtre, le rire, encore
plus énorme et dévastateur ... Et je gage, si ce tableau est
exact, que le retour du spiritl!.el sous forme de malaise et
de honte précèdera et animera le mécontentement politi-
que. Ce euple n'est sans doute pas loin du salut. Mais
pour l'instant, -où est la plèbe, et sa spontanéité contesta-
taire, et même celle en chaque homme? Ce régime n'a-t-il
pas jusque dans les âmes un arfurn doucereux,
insistant, pénétrant et interminable, qu'il faut bien dire
d'éternité de cadavre? ...
S'il Q2US restait que_l?ieu sur la terre? ... Et n'ai-je
pas le droit, Glucksrnann, puisque votre non-dit ne peut
tout à fait se traduire en État et Raison, puisqu'il y a un
bougé, essayer à la place, et dans ce tremblement même,
un linéament de visage ?
*
Allez, au regard de la divinisation des Droits de
l'Homme, qu'éperdument je sollicite de vous, le diable ou
pas le diable, vous savez, peu importe. Je vous ai proposé
l. Alain Besançon ... Est-il d'ailleurs imaginable que les trois nouvelles
grandes villes soviétiques s'appellent : Tardigrad, Plantigrad et Retrograd?
346
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
sa physionomie, ou l'imperceptible impression de sa
présence, pour essayer sur nous ce que réussit sur lui-
même André Gide à cinquante ans: comprendre ... Mais
cette fois, voir tout s'éclairer en_!!.o:µs de :
oui, les deux. C'est cela, le prix et même la récompense de
la méthode. Le diable peut être à la fois l'air commun du
temps, le vent d'un monde, ici le grand remous et remugle
du siècle, et le plus subtil et secret habitant d'une âme, ce
qui résorbe l'antinomie entre l'épistémè structurelle et les
psychologies profondes et singulières. Ainsi en même
temps s'apaiseraient les paniques d'Étienne Borne et
s'accorderaient aux lois de votre propre savoir vos saintes
colères ... Pardon pour cette épithète ...
Le diable ou pas le diable, peu importe, ai-je dit ... Mais
ai-je bien fait ? lmporte-t-il si peu que le diable soit, et soit
une personne? De toute façon, je ne l'exhiberai pas. Satan
se décrit ainsi lui-même, dans un des plus beaux vers de la
langue française : «je suis celui qu,on aime et qu,on ne
connaît pas. » Mais la liberté des hommes, telle que l'a
conçue en systèffiê' jusqu'au despo-
tisme implacable de la totale métaphysique, cette liberté,
quand j'ai trouvé pour mobile et mécanisme à son lent
un enchaJ:!tementJ!!neste, un piège invisible, un
charme, tme     de soi-même
où l'on est pour ainsi dire aspiré en son contraire, étaient-
ce des métaphores ? humain qui a religieuse-
ment adhéré au plérôme et aux parousies terrestres était-il
fatal? Alors il l'est toujour;ct- tout est perdu. Pouvait-il
être évité ? Le peut-il encore ? Et par quoi ? Par la libre
pensée radicale-socialiste ? Par le « citoyen contre les pou-
voirs » d'Alain? J'ai peur, Glucksmann, qu'on ne vous y
347
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
assimile, au moins autant qu'à l'anar new-look ou au
dernier bon sauvage, faute de précisions ultimes ...
Avons-nous établi si philosophiquement les méfaits de
la rationalité? Avons-nous bien trouvé ce qui pousse
l'entendement en Raison suprême et systématique? Faute
d'en être sûr, je vous demande enfin : cette Foi qui surgit,
li2re et   transgressant à bon droit les lilD.ites du
monde et de sa science, ne peut-elle à son tour, par son
existence même, nous éclairer sur la cause de la l'expan-
sion illicite de l'esprit? N'est-ce pas obscurément contre la
Foi, contre son élancement pressenti, contre son objet
commençant à donner réponse, que le Savoir bouscule et
fait sauter ses bornes, engageant une course de vitesse dans
l'abîme.. . N'est-ce pas contre Dieu, u'il reconnaît e
--
comme celui dont il est la fuite, celui de l'aversion
duquel il est issu, qu'il SE     uçi
théjste, polJr mieux le neutraliser? N'est-ce pas afin de
prendre sa place, ainsi que dans la Genèse, qu'il réitère?
Là, je l'accorde, nous sommes au-delà de la hilosoph!-e -
qui ne ni ne veut penser la transcendance, disais-je -
etda;s le Mystèfe-:-Mais Ïes plus pauvres lueurs sont-elles
à dédaigner? N'est-ce pas une ruse ontologique absolue
qui lance l'esprit fini en raison totalitaire, ruse dont Dieu
en nous est victime? L'idée que cette ruse ait pour auteur
un vivant, une personne aussi vivante que Dieu même, si
Dieu existe, s'impose. Et si cette ruse-là ne se présente pas
à l'esprit humain, devant lui, mais très exactement le
circonvient et l'emporte, comment pourrait-il par lui-même
la déjouer? N'attendons rien de l'esprit. Ce n'est même
pas lui, en nous, qui la soupçonne.
Qui peut lui inspirer de se faire infini? ... Sachez enfin
ceci : je décourage très souvent de jeunes chrétiens, des
348
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
mystiques, qui pour un peu exorciseraient à tour de bras,
leur répétant : « Le Péché Originel suffit», me fâchant
parfois. Je vous dis que je suis d'une extrême prudence. Je
n'aurais jamais eu l'idée de tenter le diable dans une œuvre
qui touche à la philosophie si vos Maîtres penseurs ne me
l'avaient suggéré avec tant d'intensité, voire d'insistance,
que j'ai cédé : de mes défauts je vous décide donc
responsable... A votre suite, j'ai quelque peu visité
l'invisible et l'impalpable et cru sentir les va-et-vient d'un
glissement pur ... les faire frôler, peut-être ... Mais je ne
crois pas que je puisse aller plus loin ... J'ai dit tout ce que
je pouvais dire ...
Si au contraire j'ai trop dit, ou de façon apparemment
trop abstraite, pardonnez-moi. .. Il y a, sur le chemin du
  q!!! seul nous rendre libres, un
instant, un point pur, aux deux sens du mot critique, où je
me suis tenu dans un difficile équilibre pour
nuées métaphysi'l!les de l'eserit-m:QP_re devenues des
nuées de sur le monde; un point où j'ai cru établir
,,...-- - . - - - . - --
que même en pensée, à défaut de votre magie, la
délivrance est possible ; un point où se dissolvent « ceux qui
ont la jouissance du globe», pour citer votre Prospero, mais
non pas le globe, ni l'homme; le seul  
auquel tout tienne, où il s'avère enfin que leur vrai, c'est le
-- ---
faux; un point imperceptible où, avant le langage et peut-
être la pensée même, il fallait remonter afin de désaiguiller
le Premier Mensonge ...
*
« Il ny a plus ... Il ny a plus ... Il y a ... », criait saint
Paul, et je lui avais prêté inconsidérément, à la suite : « Il y
a des hommes», alors que c'était les frères adoptifs et
349
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
substantiels du Christ, par son Sang .•. Et s'il n'y avait
jamais <l'Homme? Si « il y a » et « Homme» étaient
contradictoires - sauf, bien sûr, en l'instant immédiat de
l' «Ecce Homo», non pas celui de Nietzsche, mais celui de
Ponce Pilate? ... Et après? Est-ce que notre union et notre
indépendance absolues, à tous et chacun, dans ce que
Christ nous a laissé de corporel transcendant, ne nous
suffit pas? Faut-il en plus nous nommer, par état civil
universel, dérisoire, contradictoire, totalitaire? .. . Nom-
més, il paraît que nous le sommes, chacun, là-haut ...
Ici-bas, nous ne sommes sans doute qu' une p lèbe, mais
qui déjà peut être plus sage que les savants, plus haute que
les plus grands.. . Supérieure à ce monde ? Sans doute
infiniment, puisqu'en pouvant refuser l'empire .. .
Ah, qui va libérer la liberté des hommes? . . . Vous? ...
Moi ? ... Allons, regardons-nous-dans une glace puis face à
face, et rions ensemble, nous pauvres . . . Je parie que vous
allez rire le premier, vous, beaucoup plus humble que
m01 •..
Vous ne croyez pas ?
Vous pouvez tout.
A vous le choix.
*
Vous pouvez même, comme votre ami Prospero, faire
«fondre» tout cet ouvrage « en air, en air impalpable» ...
Par son image énigmatique, indémontrable, si difficile-
ment décelable, du diable, il s'y expose . ..
Et j'y consens par avance ...
'"'
A
.:::;:=
,..

T ----::,.
Appendice 1
1
grave qu'il faut s'attarder un peu, et fouiller.
Voiiàdonc une conscience sensible ou nature]e, éonscience expli-
cite du donné sensible - explicite, puisque selon dle « croit à sa
richesse » ••• La voilà qui, en se niant et se rectifiant par dialectique, est
passée à la connaissance d'entendement et à la constitution ou vision
déjà scientifique du monde, d'ailleurs conçue sur un mode plus
cartésien que kantien : le mouvement et la force. Pour un peu je
dirais : pas encore leibnizien .. . Là-dessus Hegel, brusquement, sans
nulle transition, s'avise que la conscience est aussi désir. Si l'on en
croit l'ordre de la Phénoménologiedel'Esprit, il faudrait conclure
qu'elle attend d'être entendement pour être désir. Absurde : on a
désiré, on s'est battu avant Descartes et Pascal! Mais si telle n'est pas
la pensée de Hegel, il faut alors admettre que si le désir succède à
l'entendement dans l'ordre de l'œuvre, en droit nous revenons en
arrière, au tout début de la conscience naturelle, où conscience
sentante et désir seraient toujours juxtaposés, non liés ; cette absence
d'engendrement réciproque, dans un sens ou dans l'autre, c'est très
grave : et en soi, et encore plus selon la méthodologie de l'ouvrage.
Au reste, les commentateurs les plus extatiques ont bien senti,
quoique sourdement, ce danger mortel pour le système, et ils parent
comme ils peuvent; mais ils peuvent très peu. Ainsi Kojève, dans son
-- -
    à Ja : dès les premières pages, il
va au feu pour son maître. L'homme, dit-il, est d'abord connaissance.
Mais« l'homme qui contemple est absorbé par ce qu'il contemple( ... ) et ne
peut être rappelé à lui que par un désir : le désir de manger, par exemple ».
l. Voir la note, p. 161.
351
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
C'est le désir « conscient d'un être qui le constitue en tant que moi et le
révèle en le poussant à dire : je ». Défense faible, faible, parfaitement
gratuite, contraire à l'hégélianisme. D'abord, Hegel ne parle nulle-
ment de« contemplation absorbante » : c'est de Kojève; et s'il en était
ainsi, comment s'en sortirait-on? ... Hegel parle d'une dialectique où
la conscience se nie et se corrige : et, pour ce faire, elle ne serait pas
sujet? Allons, allons! ... D'autre part, Kojève écrit bizarrement : le
désir « conscient » me rappelle à moi. A quoi je réponds :Q) Que le
désir est évidemment dans son origine beaucoup plus anonyme,
beaucoup plus obscur et pas plus personnel que la connaissance. Le
désir est d'abord inconscient. Et cela, qui l'a dit le premier, et à
merveille? Hegel ;Q.) En effet, dans l' Encyclopédie et ailleurs, Hegel
conçoit cette idée admirable que }'Esprit, à peine réémergé de fa
  même d'être ïillmàin, d'êtrè consdence, ëSi:
plÔÏigé avec- dans <l'abord   peu
à peu pacifiée, mais toufours bien avant d'êtrÙonscietité. Le
premier désir humain désire aveuglément tout. C'est cela qui distingue
d'abord l'homme de l'animal, ce mouvement infini de désir sans
conscience - et non pas la conscience qui du dehors viendrait se
planter sur lui : laconsc1eiiëëë8tà engendrer ... Tel est e mouvement
géiiiâI -de. « Ï'égoïsme sans le moi » que Freud retrouvera dans le
'
\ narcissisme infantile de la deuxième année:' L'homme est un animal-
.ffieu aveugle:
1
infus à tout, qui veut tout, qui
) tout, qui s'immole tout, sans conscience, avec l'obscur sentiment de
soi tout au plus. '<.e /Z.A" ?
f A plus forte raison va-t-il tout casser lorsqu'il rencontrera un autre
Dieu total : un semblable. Il n'y a pas place au monde pour ces deux
) dieux obscurément panthéistes. D'où lutte à mort, maître et esclave,
et toute la suite : !'Histoire. Dès lors, on comprend mieux ce que
j'affirmais tout à l'heure : selon la logique et le génie de Hegel même,
il est plus que tentant, il est indispensable de passer aussitôt de
l'égoïsme sans le moi à une lutte primordiale et folle - et d'y engendrer
la conscience! Ces êtres qui, contrairement à l'animal, mettent leur vie
en jeu, lui préférant le prestige, ne le savent évidemment pas. Et la
conscience de soi sera « le prix du combat ))' du moins pour le maître
qui se voyant en quelque sorte réfléchi dans le miroir« reconnaissant »
des yeux de l'esclave, s'humanisera, ou plutôt, comme dit fort bien
352
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Kojève, s'hominisera. Et l'esclave? Eh bien, justement, il ne sera pas
encore hominisé : Caliban... Et c'est peu à peu le travail qui, le
divisant, lui projetant son soi inconnu dans l'objet travaillé dont il est
privé, lui donnera cette scission et arrachement existentiel qui sera
conscience. Et !'Histoire commence : stoïcisme, judaïsme, etc.
Et il y a toutes les places possibles dans cette histoire pour une étape
qui serait celle de la certitude sensible, pour une autre qui - peut-être
après le stade du scepticisme - serait celle de la connaissance
d'entendement. La voilà, si j'ose dire, la Phénoménologie de l'Esprit en
son véritable et grand mouvement. Au reste si chacun sait aujourd'hui
que la conscience n'est pas une petite flamme inconnue qui se poserait
sur nous, mais qu'elle procède du désir le plus primordial et terrestre
en une ou quelques-unes de ses péripéties, c'est parce qu'enfin on a
compris le sens profond et concret de l'hégélianisme. Il est donc
élonnantd:e -voir la Phénoménologie de lrlÏistoirê-de Iâ conscience, en
ses successives figures, commencer par ce bloc anhistorique qui
dément le principe même, l'âme, la légitimité, le droit d'exister de
l'ouvrage ...
*
Tel est le pouvoir de Kant, si j'ose dire ... Ce préalable anti-kantien
fausse toute la Phénoménologie, décelant le besoin qu'il inspire à son
auteur de se défendre contre la légitime critique en ce début figé,
synchronique, cette Déduction Transcendantale du pauvre. Hegel a
déclaré un jour que ce début de son livre était « fortuit», qu'il avait
commencé son œuvre ainsi et ici comme il aurait pu commencer
autrement et ailleurs, par « contingence historique». Voire! A qui le
fera-t-il croire? Cet aveu qui se porte au-devant du soupçon le ravive
et le justifie ...
Ce subterfuge anti-kantien est d'autant plus triste qu'il était
parfaitement loisible à Hegel d'engendrer à sa manière historico-
dialectique les étapes de l'inconscient à la conscience, de la sensibilité à
l'entendement, sans se soucier de Kant et de sa question critique, en
lui administrant la preuve par le fait, par sa Science faite, qu'il y avait
une autre réponse que la sienne, infiniment plus riche, entièrement
positive, par-delà ses interdictions, ou même que la question critique
était vaine ... Pourquoi donc cette précaution, qui fêle son œuvre et sa
353
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
philosophie même? ... Serait-ce qu'il ne se sentait pas assez fort avant
que sa métaphysique soit totalement constituée, avec la Grande
Logique, avant que son Savoir Absolu ne se soit avéré totalisant et vrai
parce que totalisé et invinciblement convaincant? Possible. Tout se
passe en tout cas comme s'il avait senti la faiblesse de sa réfutation
liminaire de la Critique et voulu l'étayer en remplaçant la Critique à sa
manière, dans la « certitude sensible », sans voir que cette démonstra-
tion de puissance positive était encore plus faible que ce qu'elle
prétendait soutenir ... Au surplus - et ce sera mon soupçon extrême,
le pire du pire - je me demande : et si toute l'œuvre hégélienne point
encore là, si tout le Savoir Absolu point encore développé était
pourtant nécessaire et nécessairement impliqué dans les données
prétendument les plus naïves, dans les apparitions apparemment les
plus innocentes que Hegel se donne et nous donne comme immédiates
et allant de soi, telles que par exemple le sensible, sa certitude, et
même et surtout l'expérience? Je n'ai pas la place d'analyser le texte
célèbre sur la certitude sensible, mais dans ma perspective un mot, un
simple rappel me suffira. Pour Hegel, le « savoir sensible » qui vise ou
qui reçoit un « ceci» dans l'espace et le temps, ne tarde pas à
expérimenter que sa vérité, son essence est l'universel de l'objet,
l'universel du moi, en lesquels se sont en quelque sorte dissous et
résolus le sentant et le senti, etc. Je n'en doute guère : dès que
« l'exigence du dire oblige une conscience à révéler ce qu'elle éprouve dans
la certitude» - selon l'excellente analyse de Châtelet-, elle peut fort
bien en venir où Hegel l'amène, et peut-être, entre nous, l'attend.
Mais que se donne-t-on au départ? La conscience, l'objet sensible, le
savoir sensible, la vérité, son dire par la conscience, bref tout! Quand
on a ça, tout le savoir du monde s'ensuit, pour ne pas dire qu'il est
quasiment déjà là. Tout l'esprit humain est à l'œuvre dans un enfant
qui veut attraper la lune, voire dans le nouveau-né qui de ses bras bat
l'espace. Il corrigera la distance avec les progrès de son expérience
mais ne se niera pas, ne se corrigera pas. L'avenir complétera. Hegel
systématisera.
Mais la question kantienne - et déjà socratique - est: comment
peut-on dire « ceci » ? Comment peut-on même voir ceci? La question
kantienne est d'avant. Non pas d'avant historiquement - encore
qu'on puisse se demander pourquoi Hegel historiquement n'a pas
354
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
commencé par les siècles de l'incertitude sensible - mais d'un avant
transcendantal défini par les conditions de possibilité d'un apparaître,
bien avant même la question de sa vérité.
Or Hegel se donne au départ et t'apparaître et la vérité. Parlons
franchement, gravement : où est la philosophie? Dans l'étonnement
ou le développement ? Le développement ne pose aucun problème :
Hegel le fait fort bien, d'autres le feraient assez bien. La question
infiniment plus naïve, originaire et profonde est de savoir comment
peut naître ce que Hegel développe. Hegel construit, ou reconstruit.
Kant, plus modeste, gratte, creuse, fouille, mais fait crouler l'édifice.
Kant serait la vraie taupe. Kant décèle que quand je dis « ceci », j'ai
tout dit. Certes, il ne pose pas la question de la genèse du langage et
ainsi du monde humain. Ce n'était pas son sujet. Mais une Critique
ultérieure le peut, le doit, tandis que Hegel l'escamote. Hegel est ici
un dogmatique encore plus intempérant que les anciens, qui s'étaient
au moins inquiétés des illusions des sens, du devenir qui noie les
qualités et les paroles, les mots et les choses : Héraclite noyait déjà les
fleuves mêmes. Hegel prend au départ de sa Phénoménologie, généti-
que par excellence, l'essentiel du savoir déjà constitué.
*
La « certitude sensible » est un beau cours de professeur, ou une
très belle dissertation d'élève - voir sa forme, ses tropes - qui
pourrait se résumer symboliquement en ce distique dont le premier
vers est fameux : « Le moment où je parle est déjà loin de moi, et
pourtant je le garde à moi puisque j'en parle. »Mais de deux choses
l'une : ou bien c'est un truisme, ou bien cela va plus loin. Mais en
quoi? D'abord, quand nous lisons « la certitude sensible expérimente que
son essence ... », nous devons demander : de qui s'agit-il? qui expéri-
mente? qui pense à l'essence? Si c'est le philosophe, alors nous
n'avons plus une Phénoménologie, mais une Critique, et désastreuse-
ment insuffisante. Si c'est la conscience naïve même, nous devons
demander : quand? comment? Ici se trouve l'exigence de l'Histoire,
collective ou individuelle, et nous ne l'avons pas, puisqu'elle com-
mence plus tard dans l'ouvrage ... Et si c'est à la fois la conscience
naïve et la conscience philosophique - telle semble en effet la loi de
l'ouvrage -, alors nous avons là une sorte d'harmonie préétablie
355
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
motorisée ! Mais, dira-t-on, de quel droit récuser ce que Hegel appelle
une expérience naïve, et qu'il prête à chacun? J'en veux bien, encore
que pour la description d'une perception se niant et se corrigeant
concrètement vers ses racines profondes, je demande la permission de
préférer Proust à Hegel. Mais lorsque je lis au passage : « Donc ce
qu'on nomme l'inexprimable n'est pas autre chose que le non-vrai», je
demande comment cette formidable assertion métaphysique, pan-
logique - que d'aucuns appelleront, à bon droit, l'élimination a priori
du vécu, du concret -, a jamais pu venir à une conscience naïve ! Il
faut être sérieux ! Il faut convenir que la Logique hégélienne est déjà
là, au départ de cette naïveté !.. .
Mais, dira-t-on encore, cette conscience naïve parle, c'est l'hy-
pothèse : ne peut-elle déceler elle-même l'exigence de vérité de son
langage, si cher à Châtelet, et éliminer d'elle-même l'inexprimable? Je
veux bien, passe encore : en cette concession suprême je sacrifie le
souci des neuf dixièmes des philosophes modernes, mais soit .. . Mais,
soudain, qu'est-ce que je vois? Qu'est-ce que je lis, dix lignes après ce
refus soi-disant naïf de la vérité de l'inexprimable? « Si je veux venir au
secours de la parole, qui a la nature divine d'inverser immédiatement mon
avis pour le transformer en quelque chose d'autre ... »,quel est ce secours?
D'où vient-il? Qui parle? De qui se moque-t-on à la fin? Où est-on?
On appelait à la rescousse le langage de la conscience, comme un fait :
je l'accordais; et voici qu'on appelle au secours de ce fait - au lieu de
le décrire et en disant qu'on le décrit - toute la métaphysique
hégélienne du langage, du logos, de la dialectique et de l'Être, et Dieu
A 1
meme ....
Insisterai-je? La cause n'est-elle pas entendue, la tricherie fonda-
mentale démasquée? Permettez-moi maintenant de vous informer : ce
gigantesque tour de passe-passe était destiné à aboutir à la petite
phrase suivante et à en repartir comme d'une base assurée : « Ce
mouvement dialectique que la conscience exerce en elle-même, en son savoir
aussi bien qu'en son objet, en tant que devant elle le nouvel objet, vrai, en
jaillit, est proprement ce que l'on nomme expérience. »   bien sûr, si
c'était vrai, Kant n'aurait plus rien à dire. Lui-même nous a donné
l'exemple d'une plongée dans les substrata moteurs de l'expérience,
ainsi la décelant lui aussi non première. Si Hegel, lui, démontre qu'elle
ne s'apparaît que mue en profondeur d'un mouvement dialectique, la
356
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Critique est vaincue, ou du moins contrebalancée, mais le truc est si
gros que même un commentateur aussi dévôtieux qu'Hyppolite le
récuse et le réfute en ces termes que je vous supplie de lire
attentivement :
« Ce rôle de la 11égation qui, en tant que négation déterminée, engendre
un nouveau contenu, n'apparaît pas au premier abord. Si on pose un
certain terme A, sa négation non-A peut-elle engendrer un terme vraiment
nouveau B? Il ne le semble pas. Il faut, à notre avis, pour comprendre ici
le texte hégélien, admettre que le Tout est toujours immanent au
développement de la conscience. La négation est créatrice parce que le terme
posé avait été isolé, qu'il était lui-même une certaine négation. Dès lors on
conçoit que sa négation permette de retrouver dans son détail ce Tout. Sans
cette immanence du Tout à la conscience, on ne saurait comprendre
comment la négation peut véritablement engendrer un contenu. » Et
encore : « Ce que démontre la Phénoménologie, c'est l'immanence de toute
l'expérience à la conscience. Il faut d'ailleurs reconnaître que cette nécessité
(synthétique) n'est pas toujours facile à saisir, et le passage paraît parfois
arbitraire au lecteur moderne. »
Oh que oui! Mais pourquoi seulement « moderne», ce lecteur?
Pourquoi « parfois»? Voilà donc le moteur soit-disant naturel de la
« certitude sensible » définitivement cassé. Le vrai moteur, c'est tout
le système ontologique hégélien qui frauduleusement l'habite et anime
l'introduction d'une œuvre censée lui servir à lui-même d'introduc-
tion!. . . Et qui - comble de disgrâce - n'est pas encore écrit, assuré,
ni constitué! Cette « totalité d'avant la totalité », qui suppose pour
commencer la totalité définitive, se détruit donc.
Mais - finissons de traquer le truc - Hegel n'aurait-il pas un
moteur naturel de ce mouvement dans sa fameuse définition de la
conscience humaine comme inquiétude, insatisfaction, autodépasse-
ment perpétuel, définition qu'il nous rappelle avec force, point par
hasard, dès la fin de l'introduction, juste avant la « certitude
sensible » ? Lisons donc : « Ce qui est limité à une vie naturelle n'a pas,
par soi-même, le pouvoir d'aller au-delà de son être-là immédiat; mais il
est poussé au-delà de cet être-là par un autre, et cet être arraché à sa
position, est sa mort. Mais la conscience est pour soi-même son propre
concept, elle est donc immédiatement l'acte d'outrepasser le limité, et,
quand ce limité lui appartient, l'acte de s'outrepasser soi-mime. [ .. . ]
357
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
La conscience subit donc cette violence venant d'elle-même, violence par
laquelle elle se gâte toute satisfaction limitée. »
Fort beau. Mais Hyppolite pose bien la question. Cette inquiétude
est-elle dialectique? Non, répond-il, forcément, puisqu'elle distingue
la Phénoménologie de l'Ontologie. Bon. Mais alors, quelle est sa
vérité, sur quoi repose-t-elle? Qu' ajoute-t-elle au fameux « cor inquie-
tum hominum » de saint Augustin qui, lui, au moins, est révélé?
Vraiment, il ne manquait que cette observation de psycholpgie
empirique insufflée de vieille métaphysique christianisante non criti-
quée! En vérité, Hyppolite fait ce qu'il peut pour sauver l'existence en
tant que telle de la Phénoménologie de /'Esprit, mais il faut renoncer à
tous ces expédients et avouer : oui, l'inquiétude de la conscience est
fondée ! Elle est fondée sur le retour à soi de Dieu auto-aliéné dans la
Nature et par et dans ces poussées success1veSdeî'Esprit
w=ëïclà de la Nature et au-delà de soi  
est fondée,_ mais       encore
une fois, n'est pas encore fondée elle-même!. .. Mais, rétorquera-t-on,
Hegel ne pouvait-il l'anticiper, l'eSêompter? Un escompte non
avoué, un acompte pris sans le dire est une escroquerie. Et il ne
pouvait pas l'avouer, puisqu'alors il n'y aurait plus de Phénoméno-
logie.
*
Où donc est la consistance, où donc l'originalité profonde de cette
œuvre ?-Dans le pro)et d'histoire systemat1que et iênétlque à _la fois-de
la raison humaine ? Lisons donc ce projet : « Le philosophe devient ici
" l'historien de la raison humaine "; il écrit une sorte d' " histoire de la
conscience de soi " dont les moments ont nom : sensation, imagination,
entendement, jugement et raison. Lorsque, sous les yeux du philosophe, cette
dernière s'est constituée, l<ufrie   considérations du penseur et
la série concrète des opérations du Moi se sont rejointes. » Tel est bien,
vous en conviendrez, le grand projet, ou du moins le premier projet de
la Phénoménologie ... Oui, mais il est de Fichte, et pour sa Doctrine de la
Science!... L'idée était donc dans l'air, c'était un genre philosophique
de l'époque - comme on dit « genre littéraire », ou « morceau de
genre», comme les anciens Juifs bien doués y allaient de leur
358
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
« Apocalypse» ou les Romains de leur« Consolation». N'oublions pas
Lessing, père du genre, dont les Ages de l'humanité, parus la même
année que la Critique de Kant, l'éclipsèrent presque ... Or, ce
«genre», Hegel en 1803, l'avait dédaigneusement écarté comme faux
et stérile! Ce qui me confirme dans l'hypothèse qu'il aurait brusque-
ment pris un cadre conventionnel pour son bric-à-brac de génie, je
veux dire pour y fourrer à mesure toutes ses impatientes trouvailles et
composer ainsi sa totalité d'avant la totalité .. . Ma thèse est extrême,
j'avoue. Mais ne peut-elle éclaircir les difficultés constatées mais non
résolues par les grands commentateurs, dont toutes les remarques
historiques me sont ici précieuses ?
Comment répondre autrement que je ne propose à la question de
Kroner : « La Phénoménologie est à la fois une introduction au système et
le tout du système : comment cette contradiction est-elle possible?» Je ne
saurais en effet le suivre lorsqu'il déclare : « Elle est le tout du point de
vue de la connaissance», croyant avoir montré une bonne fois que la
connaissance humaine dans une philosophie qui se respecte ne peut
être que critiquée - ce n'est pas le cas - ou engendrée à partir de
l'Être, ce qui nous ramène à exiger la totalité du système déjà là : ce
Tout-là n'est donc rien... Et comment interpréter autrement le
renseignement d'Hyppolite selon lequel Hegel parlera toujours de
cette œuvre, plus tard, « avec un certain embarras»? Je crois avoir
montré qu'il y avait de quoi ! Hegel devait être ulcéré, ayant édifié son
monument gigantesque, de voir qu'on lui préférait souvent cet
échafaudage provisoire, ce bâti hâtif et décousu. Il parlera - peut-être
à ce propos - « d'une écharde dans sa chair». Car je prétends - et
cette prétention se confirme - que c'est à cause du dispositif anti-
kantien « certitude sensible-entendement» qu'il ne put jamais entière-
ment le dissoudre dans la totalité positive de son œuvre ... Que dut-il
penser lui-même, plus tard, de cette phrase de son prospectus
publicitaire : « La Phénoménologie doit se substituer aux discours abstraits
sur le fondement du savoir», alors que tout son discours abstrait
ultérieur avait enfin fondé le savoir, et autrement que par phénoméno-
logie. Ne dut-il pas rougir de ce« doit se substituer»? Il savait bien lui-
même qu'elle trébuchait à la fin, sa Phénoménologie, sur ce Savoir
Absolu, cette « philosophie » ultimement apparue et pour à peu près
ne rien dire : « Un des problèmes les plus obscurs . .. où le texte ne nous
359
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
éclaire guère », confesse son si fidèle Hyppolite
1
• Oui, on ne peut
indéfiniment feindre de décrire, alors qu'on a besoin de tout savoir
pour commencer à décrire avec justesse et qu'on ne sait pas tout : car
quand on doit venir à décrire le savoir total lui-même, cela se bloque,
par force. . . Le comble de l'imposture, évidemment, défensive, est
d'affirmer alors que « la philosophie kantienne est une phénoménolo-
gie» !.. .
1. « Quel est le sens de cette nouvelle figure [la philosophie], non seulement par
rapport à la conscience singulière qui accède au savoir, mais encore par rapport à
l'esprit et son développement historique et par rapport à la religion? C'est là
certainement un des problèmes les plus obscurs de la Phénoménologie, et il faut
avouer que les textes très denses et très abstraits sur le Savoir Absolu ne nous
éclairent guère. »
Appendice 2
1
[ ... ] Hegel [après s'en être pris au criticisme kantien] amorce ensuite
un second temps, qui va nous mener au statut étrange de la conscience
philosophique. Il critique les philosophies qui rejettent le savoir
phénoménal de façon brutale, soit en le déterminant comme vision
vulgaire, soit en invoquant la possibilité, pressentie comme une
ombre, d'un savoir supérieur situé ailleurs et non connu. Dans le
premier cas, on ne disposerait que de convictions n'ayant d'autre
preuve pour elles que la violence de leur affirmation; dans le second,
on ferait appel à un pressentiment qui ne pourrait avoir lieu que dans la
conscience naturelle. De là découle l'impossibilité de partir du Savoir
absolu.
Un seul point de départ reste donc possible : la conscience
phénoménale, la manifestation du savoir phénoménal. La philosophie
ne peut accéder à sa condition supérieure qu'en partant du savoir
phénoménal et en se tournant contre le savoir phénoménal à l'intérieur
de lui-même. Autrement dit, la philosophie ne peut agir brutalement sur
le savoir phénoménal, elle doit laisser celui-ci se critiquer lui-même.
Si l'on y accorde attention, cette situation est étrangement nouvelle.
C'est en quelque sorte « sous le regard » de la conscience philosophi-
que que le savoir phénoménal va se critiquer lui-même à l'intérieur de
lui-même. La conscience philosophique ne peut s'accorder le coup de
force d'une critique externe, elle doit se contenter de regarder et se
refuser à intervenir directement dans le processus d'auto-critique de la
conscience naturelle, tout en étant pourtant indispensable à l'accomplisse-
l. Cf. note p. 171. Le présent texte est extrait de l'article de Max Loreau,
«Lecture de l'introduction à la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel»,
Textures, n° 5, 1969.
361
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ment de . cette auto-critique. Vis-à-vis de la conscience naturelle, la
conscience philosophique est donc un peu dans la position de
psychanalyste vis-à-vis de son patient. Le psychanalyste n'intervient
pas directement, il est cependant indispensable pour que l'auto-
critique du patient soit possible. Comme le psychanalyste, le philoso-
phe n'est présent que pour s'effacer, il est là pour n'être pas là : c'est
un pur regard, mais un pur regard qui change tout ; il faut que la
conscience philosophique soit une présence qui est à la fois une non-
présence, donc une présence-absence. Pourtant, curieusement, Hegel
continue à concevoir l'objet comme une présence. En assignant cet
étrange statut de présence-absence à la conscience philosophique,
n'aurait-il pas dû reconnaître que la conscience phénoménale et l'objet
se déploient eux aussi dans cette étrangeté ? En d'autres termes,
comme la critique hégélienne le montre elle-même, le point de vue
kantien sur la conscience naturelle bloque celle-ci sur soi, et rend son
devenir impossible. Le regard critique fixé sur la conscience naturelle
interdit son avancement vers le Savoir absolu : il le prive d'histoire.
On comprend ainsi que c'est le changement de structure affectant la
conscience philosophique qui permet de libérer le devenir de la chose
(de la conscience naturelle_ liée à son objet). Hegel devrait donc
transporter cette présence-absence dans le devenir même de la chose et
considérer que la chose ne peut être devenir que parce qu'elle est elle-
même présence-absence. Or, au lieu de cela, Hegel a conservé la
structure de présence de la chose : il continue donc de la penser selon
les cadres traditionnels métaphysiques, pour lesquels le devenir n'est
que passage de forme à forme (de figure à figure) . La nouvelle
« ontologie » anti-métaphysique dont la possibilité naît ici se trouve
curieusement retenue dans un lieu extrême : dans le regard du regard.
En effet, le monde est totalité de formes (présentes), la conscience du
monde est succession de formes (présentes), seul le regard pur
supérieurement jeté sur cette conscience est non-forme. Et pourtant,
toute la démarche hégélienne nous entraîne par ailleurs à penser que le
devenir, l'histoire, le « progrès » vers l'absolu ne sont possibles que
grâce à ce pur regard absent (a-morphe).
En d'autres termes, tout l'avènement de l' histoire dans la philoso-
phie et la pensée modernes repose sur l' apparition d'une structure de
présence-absence, d'un pur regard qui est présence-absence - d'un
362
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
regard qui est un non-regard, ou encore d'un regard qui n'est pourvu
d'aucune structure préalable, donc d'aucun centre. L'histoire tout entière
- son déclenchement - repose donc sur cette sortie hors de la
métaphysique, sur cette apparition d'une « structure » qui échappe à
la métaphysique de l'être comme forme à voir. L'essence de la
méthode phénoménologique réside donc dans la conversion de la
conscience philosophique en pur regard absent : il faut que celle-ci soit
là (présente), mais c'est parce qu'elle est absente (a-morphe) par essence
qu'elle libère l'histoire, le devenir, le mouvement (1' écriture, le tracement,
etc.). En ce sens, Hegel peut passer pour le fondateur véritable de la
psychanalyse
1
et de l'histoire : il a rendu possible l'avènement du
temps dans la pensée, par la seule apparition de ce pur regard informe.
De ce qu'implique un regard qui est là comme s'il n'était pas un
regard, Hegel n'a pas tiré les conséquences. Il ne s'est pas demandé si
un tel regard en est bien un encore, si donc ce regard étrange n'oblige
pas à sortir des ordres métaphysiques, et par là même de la vision et de
la perception, donc aussi en fin de compte, de la phénoménologie elle-
même. A aucun moment, Hegel ne s'est posé de telles questions, la
Phénoménologie de l'Esprit en est la preuve. Si Hegel avait pensé le
statut de ce regard avec rigueur, il aurait été contraint d'abandonner le
concept de conscience comme réflexivité - comme regard centré,
comme coïncidence avec soi - ainsi que la circularité du Savoir
absolu : poussé jusqu'au bout, le bouleversement radical que Hegel
retient sans le penser met tout son système en question. Il reste
néanmoins que sont dès à présent lancés subrepticement des éléments
qui permettent de sortir du concept de conscience comme relation
pure à soi qui jette sa lumière sur tout ce qui se montre.
Comme nous le verrons, cette ambiguïté fondamentale de la pensée
hégélienne traverse toute l' Introduction.
Hegel se prépare donc à entreprendre la présentation du savoir
phénoménal. Bien qu'à première vue rien en elle ne donne à penser
qu'il s'agit là du Savoir absolu se mouvant en lui-même, cette
1. Rappelons que le psychanalyste lui aussi est PRÉSENT, mais tout à la fois
non visible, et parfaitement neutre, donc non présent. C'est en tant qu'il est
dans une position de présence/absence que le psychanalyste libère l'histoire du
patient. Hegel a donc «fondé» en quelque sorte par avance, sur le plan
théorique, la scène de la psychanalyse que Freud devait découvrir par hasard.
363
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
présentation fait assister au chemin que parcourt la conscience
naturelle tendue vers le Savoir absolu. L'itinéraire passe par une série
d'arrêts, qui sont autant de « figures » - de formes provisoires et
incomplètes - de la conscience. Comme on le sait, le parcours a une
fin, où la différence kantienne entre savoir phénoménal et Savoir
absolu se trouve abolie. A ce titre, la phénoménologie de la conscience
est l'avènement même du Savoir absolu ; elle est le savoir se faisant
absolu ou l'absolu devenant conscience de soi, de sorte que la réflexion
n' est que le mouvement de l'absolu prenant conscience de soi. Il faut à
présent interroger la manière dont est expressément conçu le chemine-
ment de la conscience ainsi que la finalisation imposée à la phénomé-
nologie pour mesurer quelles conséquences le statut étrange de la
conscience philosophique entraîne sur la pensée explicite de Hegel.
La conscience naturelle vit son propre cheminement dans le
désespoir - un peu comme le patient en psychanalyse. C' est que, par
essence, elle se croit chaque fois détentrice de la vérité de son objet
qui, chaque fois, lui échappe. Son cheminement n'a pour elle de
signification que négative : il n' est au fond pour elle que le lieu d' une
expérience où elle ne cesse de se perdre indéfiniment elle-même. En
lui la conscience naturelle fait donc l'apprentissage du doute, mais
d'un doute qui ne s'identifie pas à la résolution froide de douter, car ce
. qui rend ce doute désespérant, c'est qu'il est non conscient de soi comme
doute. C'est pourquoi Hegel oppose ce doute désespéré - qu'il
nomme « scepticisme venu à maturité » - au scepticisme d'apparat -
le scepticisme philosophique ou le libre examen. Le doute éprouvé par
la conscience naturelle est nécessairement non conscient. S'il était
conscient, il serait objet de savoir, et son contenu serait un néant vide
ne comportant plus en soi aucun défaut; si bien que ce néant, étant
exempt de tout « vide » et de toute négativité, serait plein, donc
s'identifierait à l'être plein. Le doute philosophique qui abolit
instantanément l'être retrouve instantanément celui-ci sous la forme
du néant, présent là immédiatement. Un doute de cette sorte est donc
acculé à demeurer replié et fermé sur soi; il ne lui reste d'autre
attitude à prendre qu'à attendre qu'un autre contenu vienne se
présenter à lui afin que le doute l'abolisse à nouveau et rétablisse la
pureté du néant; ou à restaurer ses anciennes croyances, car celui qui
révoque en doute d'un geste instantané tout le savoir, reste en fait
364
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
plein des représentations et opinions naturelles puisqu'il ne les a pas
éprouvées une à une dans un fil temporel. Au contraire, le vrai doute
fait passer la conscience non réelle (non remplie) par la suite de ses
formes différentes, il est l'odyssée même de la conscience en train de
former le savoir absolu. La prise de conscience de la non-vérité des
objets successifs n'est donc pas purement négative. C'est par une vue
unilatérale que la conscience naturelle est portée à voir dans son
impuissance son essence même. Cette vue unilatérale n'est pas
partagée par le philosophe (Hegel) qui sait que le vrai résultat du
processus d'ascèse auquel se livre la conscience naturelle est un néant
déterminé (il est néant de ce dont il résulte), un néant relatif à ce sur
quoi il a porté, donc un néant limité qui a un contenu. Il est la
manifestation d'un manque (dé-faut) au sein de l'objet précédent, non
de sa totale fausseté. Toutes négations - tous« néants » - sont donc
différents entre eux. Par là même, les négations de la conscience
naturelle forment donc de la sorte une chaîne de différences - qui
n'est autre que le temps - et c'est par l'enchaînement de ces négations
- de ces différences - que se dessine progressivement le lieu de la
vérité. Toute négation est, de façon voilée et indéfinie, position.
Quand la conscience naturelle découvre que son savoir lui échappe, la
négation de ce savoir est un nouveau savoir (c'est là l'essence du
mouvement dialectique). L'erreur comprise en tant qu'erreur est un
moment de la vérité. Dans le système hégélien, l'erreur est le
processus de dévoilement de la vérité. Autrement dit, la disparition
d'une forme de la conscience est dans le moment même apparition d'une
nouvelle forme à découvrir. Il n'y a donc pas de creux dans le
processus : la négation déclenche le passage instantané d'une forme à
une autre, elle est bond entre deux formes.
Si on l'aborde avec minutie, on est amené à constater que cette
description, prise à l'intérieur d'elle-même, est loin d'être aussi
évidente. Il y a, inclus en elle et à l'œuyre déjà en elle, un point de vue
inaperçu qui la contrarie et la menace de ruine. La phrase du texte
hégélien où la difficulté affleure est la suivante : « Si le résultat est
appréhendé comme négation déterminée, alors immédiatement une nouvelle
forme naît. »Il s'y cache une interprétation implicite du néant et de la
pensée en général, qui met en œuvre la métaphysique tout entière. Ce
lieu dans lequel la conscience se trouve à tout instant est une forme, une
365.
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
figure accomplie. Or, si la conscience est prise dans une forme (de soi),
sa propre abolition crée une situation qui peut être interprétée de deux
manières : l. L'abolition de la forme particulière de la conscience
laisse place à un indétenniné; dans ce cas, du fait que la conscience a
été aussitôt interprétée comme fonne (qui repose en soi et est à soi), le
processus est bloqué : il ne reste plus qu'une non-forme et !a
conscience est alors condamnée à être indéfinie, c'est-à-dire non-
conscience; 2. L'abolition de la forme particulière de la conscience
engendre aussitôt, à l'instant même, une nouvelle forme de la
conscience. Hegel opte pour cette solution puisque c'est la seule qui
permette à la conscience d'exister. Mais outre qu'elle présuppose que
la conscience est une forme, elle implique nécessairement que la
totalité de l'être soit d'avance déjà une fonne. Hegel ne sort pas du
présupposé que le Tout est déjà structuré d'avance comme une forme
close. Il reste enfermé dans la théologie. S'il en est ainsi, c'est parce que
la conscience est toujours conçue comme une fonne, comme une
structure fermée sur soi qui rend possible la relation de soi à soi (si la
conscience était toujours déjà différente de soi, elle ne pourrait entrer
en relation de soi à soi). Hegel sacrifie donc à la tradition : il n'arrive
pas à sortir de la présomption de la forme comme fondement de toute
conscience et de toute pensée. Pour lui, dès que quelque chose peut
être pensé, c'est une fonne; toute disparition d'une forme ne peut être
comblée que par une autre forme, sous peine que la pensée disparaisse
absolument.
Il faut cependant se demander s'il est nécessaire pour Hegel de
concevoir la conscience comme une forme - ou comme un chapelet
de formes. Si cette nécessité n'est pas absolue, nous tiendrons la
preuve que Hegel s'est laissé porter par la philosophie qu'il critique, la
preuve que c'est la pensée métaphysique traditionnelle qui joue ici un
tour à Hegel en parlant en lui en quelque sorte malgré lui - en dépit
des voies déroutantes qu'il a ouvertes par ailleurs.
On a vu en effet que la conception de la conscience qu'implique la
conscience philosophique sort du cadre traditionnel : la conscience
philosophique est une présence qui est une non-présence, donc une
fonne (en tant qu'elle est conscience et que la conscience est une forme
pour la pensée occidentale d'où part Hegel et où il s'inscrit) qui est une
non-fonne. La conscience philosophique est donc une forme qui porte
366
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
en soi la non-forme, en d'autres termes : un processus qui pose à la
fois la forme et la non-forme, c'est-à-dire une formation en tant qu'elle
n'aboutit pas elle-même à une ou à des formes. Ainsi, par le seul fait
qu'il pose la conscience comme un pur regard n'intervenant pas dans
l'auto-critique de la conscience naturelle, Hegel pose côte à côte, et
sans le savoir, le plan de la formation et le plan des formes (achevées et
closes) : il s'ouvre donc implicitement la possibilité de choisir entre
deux niveaux d'interprétation (alors qu'auparavant un pareil choix
était exclu, hors pensée). Mais en optant pour les formes - la forme
-, Hegel rend incompréhensible le travail de la négation. Il a beau
nous dire que la négation est un travail immanent au contenu de la
forme; en tant que la forme est forme, c'est-à-dire structure fermée,
close et pleine, elle exclut de soi la possibilité d'une négation interne;
on ne voit pas où placer la négation, comment la comprendre, d'où elle
opérerait et aurait prise. La dialectique hégélienne devient incompré-
hensible, à moins de dire que la négation vit en fait, comme travail, dans le
creux de la conscience philosophique dont il n'est pas question ici-dans
cette attention inattentive, dans ce regard absent et amorphe qui
surplombe tout et rend le temps possible. Dans ce cas, la conscience
serait habitée essentiellement par la négation, elle serait formation,
impossibilité d'être une forme et possibilité de poser des formes,
processus inachevé de formation qui ne tombe pas d'une forme dans
une autre, mais qui avance et s'affirme en dessinant sa position toujours
incertaine et non fermée. On comprend qu'une telle conception du,
devenir de la conscience mette en question la finalisation du processus
par le Savoir absolu, et que cette conscience d'un autre genre ne puisse
plus s'appeler ni conscience ni in-conscience (le concept d'in-conscient
étant rigoureusement solidaire du concept de conscience).
L'attachement de Hegel au concept de conscience marque ainsi le
point où il a été amené à choisir à son insu à l'intérieur de sa propre
pensée : il aurait pu comprendre la conscience sur le modèle de la
conscience philosophique, il aurait pu revoir entièrement la concep-
tion de la conscience à partir de cette création étrange (à laquelle il a
été forcé) qu'est la conscience philosophique. Tout au contraire, il
détermine la conscience selon le modèle de la conscience naturelle qui
lui est fourni par la tradition (Kant). Comme cette conscience
traditionnelle est rivée à l'intérieur de soi, elle est condamnée au non-
367
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
traçage, au non-devenir. Hegel laisse littéralement impensé le fait
qu'en définitive, la conscience naturelle n'est historique que grâce à la
conscience philosophique, c'est-à-dire le fait que la conscience natu-
relle n'est historique que parce qu'elle est non-conscience - parce
qu'elle implique déjà en soi secrètement la mise en œuvre d'une non-
conscience (la conscience philosophique) qui fait partie intégrante
d'elle-même - ; il refoule donc Je fait que l'histoire de la conscience
naturelle n'est possible que parce qu'en fin de compte la conscience
naturelle n'est pas conscience. Omettant de penser cette situation
énigmatique qu'il a pourtant lancée à l'existence, Hegel est la victime
consentante de la métaphysique.
Cette coexistence de la métaphysique et de l'anti-métaphysique
confère au texte hégélien son tour étrange et équivoque. C'est ce que
montre en tout cas une « lecture souterraine » de Hegel- une lecture
du Hegel souterrain -:-c•êst-à-dire une lectureqw ne   p-;;f1a
intentions que Hegel a fait aboutir de façon expresse et
délibérée. Au lieu de prendre Hegel tel qu'il se voulait, cette lecture
« souterraine » tente plutôt de faire aboutir toutes les intentions qui
étaient en lui, qui ont surgi sur sa route et qu'il a décidé de ne pas faire
aboutir - qu'il a refusées et refoulées - alors qu'il aurait pu s'eµ
saisir. En d'autres termes, l'étrangeté vient de ce ue le texte invite à
provoquer une confrontation cÏêHegel avëc lui-même. CeÏie-cl montre
que ;a est en fait, non un -nécessaire, mais le
produit d'une série de choix, inaperçus de celui-là même qui, dans la
mesure où elle en était le lieu, ne voit pas ce qu'elle sécrète par ailleurs
de neuf et de perturbant. Sa pensée procède ainsi d'une certaine
manière par une série d'éliminations tacites qui ont l'air d'aller de soi,
et qui ne sop.t en réalité que la marque de son
présupposés internes à la Ce qui est paradoxal, c'est
donc que la métaphysiqÜe elle-même fait à tout instant resurgir des
choix, qu'elle sécrète ce qui est susceptible de l'ébranler, et que
l'itinéraire d'une pensée métaphysique est ainsi un trajet qui se dessine
àtravers série de refus impTicites, d'exclusions silencieuses qui
sont autant de choix s'interdisant d'explorer des possibilités, pourtant
offertes, d'aller ailleurs. D'une manière générale, une telle lecture
révèle que cette espèce de cécité touchant ce qui est secrètement con-
tenu traverse tout le texte de }'Introduction et que les éléments,
368
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
écartés, qui perturbent les présupposés métaphysiques, risquent de
resurgir chaque fois qu'un point particulièrement problématique est
examiné.
Il en est ainsi lorsque Hegel affirme l'immanence du Savoir absolu
au déroulement de la conscience naturelle. Nous avons vu que la
conscience naturelle est le concept encore vide du Savoir absolu. En
tant que telle, la conscience phénoménale est tendue vers le Savoir
absolu comme vers sa propre réalisation; ce qu'elle veut ce n'est rien
d'autre que soi-même mais parvenue à la perfection, à la pleine
adéquation de soi avec soi : ce qu'elle veut c'est son propre concept.
C'est pourquoi elle ne peut accepter de s'égaler à un moment de soi qui
ne serait qu'un moment de son inaccomplissement, de l'inadéquation
de la partie au tout. En d'autres termes, la conscience se découvre
différence entre l'expérience naturelle (qui est coïncidence avec son
immédiateté) et la conscience accomplie. Donc, la conscience est
toujours inégale à elle-même ; elle est à la fois ce qu'elle est - sa forme
du moment - et son propre concept qui la transcende ; elle se
transcende elle-même, elle est à elle-même son propre projet : elle
porte en soi, outre ce qu'elle est, un vide (un manque); elle ne confond
pas ce qu'elle est maintenant et ce qu'elle est en totalité; elle est à la
fois ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas. Selon Hegel, c'est ce vide logé
au cœur de la conscience (non encore parvenue au Savoir absolu) qui
commande au mouvement. La dialectique est la prise de conscience de
soi par occupation systématique - lieu par lieu - du vide, par
envahissement de !'Autre que constitue pour elle le Savoir absolu, par
l'acte d'outrepasser (par l' Aufhebung) chaque fois la figure particulière
qu'elle est. Le mouvement trouve sa fin au moment où la différence
est abolie, c'est-à-dire au moment où Moi et Autre - Savoir absolu -
sont identiques, plus exactement : où le savoir et l'objet ne sont plus
qu'un. Le chemin de la conscience naturelle n'est donc que le Savoir
absolu se faisant, si bien que le Savoir absolu ne sera rien d'autre que
la totalité du chemin, depuis son départ jusqu'à son arrivée. Ainsi,
pour Hegel, le développement du Savoir reste immanent : il ne
parcourt que soi pour se refermer sur soi et se récupérer en soi.
Vient de la sorte à se poser le problème relatif à l'immannence de
l'unité de mesure (le critère) qui va jauger la vérité du savoir
phénoménal pris à un stade de son développement . L'objet de la
369
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Phénoménologie est l'examen du savoir phénoménal par la science (le
Savoir absolu). Il s'agit d'examiner chaque fois le savoir phénoménal
relativement à ce qu'il prétend savoir. La difficulté est que, d'ordi-
naire cet examen apparaît comme une confrontation entre la prétention
du savoir et une mesure qui mesure cette prétention. Il s'agit donc
d'examiner s'il existe une égalité ou non entre la chose à mesurer (le
savoir) et la chose elle-même. Autrement dit, l'unité de mesure
s'identifie au Savoir absolu lui-même. Or, pour Hegel, nous l'avons
vu, le Savoir absolu ne peut faire violence au savoir phénoménal. La
science n'est pas posée dogmatiquement par le philosophe au départ
du processus, on la prend au contraire telle qu'elle se donne lorsqu'elle
« surgit » (erst auftritt), lorsqu'elle« entre en scène». La science n'est
pas imposée : on la laisse être apparition de la science dans la
conscience phénoménale et à l'intérieur de celle-ci. Mais si rien ne
peut plus faire figure d'en-soi (de réalité étalon) pour mesurer le savoir
phénoménal, il semble qu'on entre dans une impasse. On veut
mesurer mais on se refuse toute unité de mesure. L'unité de mesure
réapparaît donc, mais sous une forme non dogmatique: le Savoir
absolu tel qu'il est dans le savoir phénoménal, voilà quelle est de fait
l'unité de mesure interne de ce dernier.
Il faut constater une nouveUe fois que la solution de Hegel est
paradoxale. D'une certaine manière, Hegel voudrait se passer du
Savoir absolu, mais il n'y arrive pas. En effet, il s'agit de laisser être la
conscience naturelle, de la décrire en train de se faire et de devenir
savoir de soi, de la prendre comme elle se donne sans l'interpréter ni
lui infliger la violence d'un point de vue préalable. Néanmoins le
Savoir absolu est conservé comme mesure interne du savoir ordinaire :
sous les espèces de l'objet auquel la conscience phénoménale réfère et
compare son savoir. Il s'agit évidemment d'examiner si le savoir
ordinaire est si naïf, si ordinaire que cela, ou si, dans l'idée qu'il se fait
de l'objet, qui n'est autre que le représentant du Savoir absolu dans la
conscience réduite, il n'est pas toujours déjà sous l'emprise de la
métaphysique. En d'autres termes, il s'agit de savoir si le Savoir absolu
naïf n'est pas la métaphysique se donnant l'illusion de n'être pas la
métaphysique, la métaphysique jouant à n'être pas la métaphysique.
Tout se passe comme si la métaphysique cessait d'être présupposée,
comme si l'Idée n'était pas tenue pour préalable au Phénomène, et le
370
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
savoir supérieur pour préalable au savoir naturel, mais en est-il bien
ainsi? N'est-ce pas là un simple tour de passe-passe? C'en est bien un
sans doute, mais en lui que se recelé l'élément
capable d'inquiéter la métaphysique, c'est ici que se situe la subtilité
qui permet à Hegel d'échapper (sans qu'il en ait tiré jusqu'au bout les
conséquences) au cercle métaphysique, au dilemme suivant : ou bien,
il y a une unité de mesure transcendant le savoir vulgaire, et la science
est toujours déjà donnée d'avance, ou bien il n'y a pas d'unité de
mesure et la science est une idée impossible qu'il faut rejeter. Car
Hegel n'échappe à ce dilemme que parce qu'il met implicitement en
jeu la métaphysique : le fait de jouer à n'être pas la métaphysique est
déjà une mise en question· de -la - même si
qu'un faux-sembÎani-:- :Ei-Ia preuvë en est que, bien que Hegel retourne
en fin de compte àla'"" métaphysique et à ses formes et ne les ait même à
vrai dire jamais   chemin faisant, en jouant à la"
métaphysique sans vraiment y croire, il a lancé à l'existence uÎÏ
élément capable de mettre en questioif lat.. métaphysique en totalité :
cet élément imprévu est la conscience comme pur devenir, la conscience
qui ne fait qu'assister au drame de la conscience phénoménale en le
laissant se dérouler. Il s'est passé ici que la métaphysique elle-même a
sécrété sa propre impossibilité, par une simple mise en jeu de la
métaphysique pour jouer. [ ... ]
Table
Avertissement
Le périmètre sacré
Interlude
Le glas et le tocsin
Interlude
La vraie taupe
Interlude
Un choc à l'arrivée
Interlude .t-1-._ ~
< :La nuit du Landsgraf enberg
-
Interlude 9-(0V\..>q ~
(_ La tente des cieux _ __.->
Interlude_/ ~ 1-
7
svlc..
C Le cheval de Turi; "/
Interlude
Les droits divins d'en bas
Appendice 1
Appendice 2
SEPC A SAINT-AMAND ,CHERJ
D. L.   ~ TR. 1978_ N° 4770 (16391544).
11
13
43
45
63
67
112
115
139
141
210
215
265
268
321
324
351
361
Lettre à GIUcksmann
sur le diable
Seuil
"'--
Glucksmann a percé le secret de
nos maîtres en philosophie : ces
penseurs - Fichte, He·gel, Marx,
Nietzsche - sont en effet des maîtres,
et leur conception de la liberté n'est
que propédeutique à la servitude.
Mais le traduira-t-on 'en disant que
leur force est d'avoir marié la Raison
· et l' Etat? Nietzsche vomit l   ~ t a t . , Marx
veut l'abolir, Hegel lui-même a ses
réticences tardives ...
Quel est donc l'ultime ressort de la
pensée de maîtrise ? Ne faut-i l pas
le chercher à la fois au plus vaste et
au plus intime ? Il y va aujourd' hui de notre salut, même
public, tant il vrai qu' on ne peut s'en tenir à quelque bonne
volonté radicale-socialiste, à un anarchisme new-look ou à la
quête du dernier bon sauvage ...
D'où cette longue lettre de Maurice Clavel à André Glucks-
mann, où il propose - mais c'est pourrire - l'hypothèse que
peut-être le diable y est pour quelque chose ... Discrètement,
bien sûr, on n'est pas diable pour rien, que diable! '
S'il est un point commun entre nos "quatre as" , n'est-ce
donc pas d'avoir mis Dieu dans le coup ? D'avoir cherché,
avec fiel ou avec miel, à prendre sa place pour régner sur les
hommes ? ... Au nom de l'Homme, de !' Esprit, de !' Histoire ou
du Surhomme, en passant outre à l'interdiction kantienne
d'étendre au-delà de ses limites l'Empire de !'Entendement.. .
Et alors ? Et alors peut-être le refus de la tentation est
possible, sans se vouloir plus éclairé que l' ange de lumière ...
Et s'ouvre une voie hors de cet infernal tourniquet biséculaire,
pour libérer la liberté ...
Seuil ISBN 2.02.004770.5 I Imprimé en France 1.78