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Explication des textes

Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, I, Misères

Agrippa d’Aubigné est un poète français connu notamment pour Les
tragiques, poème héroïque racontant les persécutions subies par les protestants de la
part des catholiques pendant les guerres de religion.
Agrippa d’Aubigné, lui aussi, a été un protestant acharné, luttant toute sa vie
contre la Rome et contre les catholiques (son père le fait jurer de venger un jour les
protestants exécutés après l’échec de la conjuration – il s’agit de la conjuration
d’Amboise – coup d’État manqué, organisé par des gentilshommes protestants pour
s’emparer de la personne du roi François II et le soustraire de la tutelle des Guise.
C’est un événement qui annonce les guerres de religion).
Misères est le premier chant qui fait partie du poème Les tragiques ( le poème
Les tragiques est composé de sept livres ou chants dont le premier est Misères).
Chaque livre du vaste poème Les tragiques raconte les malheurs de la France pendant
les guerres de religion.
Le même thème est rencontré dans la premier livre du poème Misère. Dès le
début le poète annonce son dessein : peindre la France – un pays dévoré par la guerre
de religion entre les catholiques et les protestants : « Je veux peindre la France une
mère affligée / Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée ». L’utilisation du
pronom personnel « je » viens renforcer le désir du poète.
Nous allons essayer d’expliquer comment à travers ce poème allégorique
Agrippa d’Aubigné cherche à dénoncer la guerre entre les protestants et les
catholiques pendant les guerres de religion.
Dans cette œuvre, d’Aubigné s’engage au côté des protestants et l’extrait
proposé évoque les souffrances de la France sous la forme d’une allégorie.
Le poème est construit sur une allégorie biblique : l’histoire de Jacob et Ésaü
(ils sont les fils d’Isaac et de Rebecca. Isaac est aveugle et c’est Ésaü qui possède le
droit d’aînesse. Rebecca, la mère, a une préférence pour Jacob. Pendant qu’Ésaü était
parti chasser, son frère, déguisé et aidé par sa mère, reçut la bénédiction d’Isaac qui
croyait avoir Ésaü en face de lui. Il hérite ainsi, puis s’exile et a 12 enfants). Sous les
traits de ceux deux personnages bibliques, qui se querellent, d’Aubigné personnifie le
parti catholique représenté par Ésaü agressant injustement le parti protestant,
représenté par Jacob. La France, ainsi déchirée par les guerres de religion, apparaît
sous les traits d’une mère, allaitant deux nourrissons qui s’entre-tuent réellement sur
son sein, et la tuent elle-même en lui déchirant le sein.
La France est représentée comme une figure maternelle, souffrante – elle
souffre à cause de la haine qui s’est installée entre ses deux fils « …La France une
mère affligée / Qui, entre ses bras, de deux enfants chargée », mais également figure
nourricière : « …les deux bouts / Des tétins nourriciers ». Elle représente la
protection, la vie mais aussi l’amour « une amour maternelle ».
En recourant à la personnification, d’Aubigné impose au lecteur une vision
extrêmement violente : les deux partis sont représentés sous les traits d’un enfant
nourrisson, puisqu’ils tètent encore. Il nous peint un tableau d’une extrême violence :
ce jeune enfants agresse son jeune frère jumeau pour l’empêcher de recevoir lui aussi
le lait maternel.
Les enfants de la mère sont évoqués dès le deuxième vers : « Qui est, entre ses
bras, de deux enfants chargée ». Au début les enfants sont représentés ensemble pour
arriver finalement à la séparation lors de leurs querelles : « A la fin se défend, et sa
juste colère / Rend à l’autre un combat dont le champs est la mère ». Les deux frères
représentés par les deux figures bibliques Jacob et Ésaü sont en réalité les protestants
sous le portrait de Jacob et les catholiques sur celui d’Ésaü. Jacob est « celui qui a le
droit et la juste querelle », tandis que Ésaü est « l’autre qui n’est pas las / Viole, en
poursuivant l’asile de ses bras ».
Nous avons plusieurs registre dans le poème : le registre épique (les champs
lexicaux de la violence, de la guerre ; il se caractérise par une exagération, par une
démesurassions excessif. Les héros sont amenés à se dépasser, à accomplir des actes
héroïques. Les procédures d’écritures sont ceux qui permettent l’insistance, il y a
agrandissement, aggravation, exagération, mise en relief de caractères extraordinaires
ou surhumains. On trouve des énumérations, des hyperboles, des répétitions, des
métaphores et des symboles) ; le registre pathétique ( les champs lexicaux de la pitié «
malheureux », « pitoyable », les champs lexicaux des pleurs «affligé », « pleurs »), le
registre tragique (la situation dans l’ensemble est tragique – la guerre entre deux fils -
les verbes utilisés, les mots pour décrire la bataille).
Nous avons affaire à un véritable tableau que nous pouvons le qualifier de
réaliste.
Le poème frappe par la richesse des champs lexicaux : ceux de l’affection, du
corps humain, du désespoir, de la violence – des verbes qui expriment la violence « se
défend », « crèvent » ; « viole », les verbes d’action : « empoigne », « arracher »,
« crèvent » - ces verbes indiquent le mouvement du poème ; le poème est basé sur une
gradation ascendante : l’épisode des deux frères qui luttent l’un contre l’autre – la
lutte commence, il y a une riposte de la part de l’autre, il se battent tout les deux pour
arriver finalement a mutilé leur mère. Nous avons une généralisation des fait, du
simple ou complexe.
Nous sommes en présence d’un texte visuel (des éléments visuels) par le
contraste au niveau des couleurs : le rouge du sang et le blanc du lait. Le sang
représente la mort, le lait la nourriture – antithèse forte entre le sang et la nourriture –
nous avons une inversion : le mère qui symbolise la vie amène la mort. Des éléments
auditifs : les allitérations – le son /r/ : « Cette femme éplorée, en sa douleur plus
forte », l’assonance /ou/ : « Ce voleur acharné, cet Ésaü malheureux, / Fait dégât du
doux lait qui doit nourrir les deux ». Les sonorités sont volontairement très
expressive, elles veulent apporter un caractère violent au poème.
Le rythme du poème confère aussi une ampleur au texte. Il veut apporter un
caractère réaliste et violent du poème. Les nombreuses virgules donnent un rythme
coupé : « D’ongles, de poings, de pieds, il brise le partage.. ».
Il y a aussi des rythmes qui sont irréguliers et présence de rejets : « Le plus
fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts/ des tétins nourriciers » et de contre-rejets :
« D’ongles, de poings, de pieds, il brise le partage / Dont nature donnait à son besson
l’usage ». Ces rejets et contre-rejets créent un effet de déstructuration, un rythme
coupé qui donne l’impression de la violence. De l’autre côté nous avons les
enjambement qui donnent une impression de fluidité, de ralentissement de l’action, de
douceur : »Quand, pressant à son sein d’une amour maternelle / Celui qui a le droit
et la juste querelle… ».
Les figures d’amplification sont aussi présentes dans le texte, elles ont le rôle
de convaincre, de persuader le lecteur, de l’émouvoir : - les figures de l’exagération :
« …un combat dont le champ est la mère… » la mère est métamorphosée dans un
champ de bataille, la gradation : « Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris, / Ni les
pleurs réchauffés… » ; la répétition du démonstratif « cet », la répétition du « ni »
anaphorique, reprise insistant de « leurs » ?
Nous avons vu à travers le texte la présentation de l’affrontement de deux
clans. Mais nous pouvons observer le camp que le poète d’Aubigné préfère est celui
de Jacob qui représente la partie protestante. Le poète utilise des termes mélioratifs
qui renvoient à Jacob/ Mais son Jacob, pressé d’avoir jeûné meshui, / Ayant dompté
longtemps en son cœur son ennui, / A la fin se défend, et sa juste colère/ Rend à
l’autre un combat dont le champ et la mère », en revanche, en évoquant Ésaü il utilise
des termes de blâmes, péjoratifs : « Ce voleur acharné, cet Ésaü malheureux, / Fait
dégât de doux lait qui doit nourrir les deux ? / Si que, pour arracher à son frère la
vie, Il méprise la sienne et n’en a plus d’envie.
Mais la fin du poème est une sorte de tournure : la mère s’adresse de façon
collective (vous). L’anathème porte sur les deux camps et les reproches visent les
deux camps : « Vous avez, félons, ensanglantés/ Le sein qui vous nourrit et qui vous a
porté ; / Or vivez de venin, sanglante géniture,/ Je n’ai que du sang pour votre
nourriture ! ».
La mère qui est mi-morte, mi-vivante représente la France, une France détruit
par ses fils, qui lutte continuellement entre eux. Si au début la position du poète est à
côté de Jacob, à la fin il accuse les deux parties pour tous les malheurs qui résultent de
leurs conflits. Elle a une fonction moralisante aussi. C’est le prophète qui finisse par
maudire ses enfants.
Il a une position plus distante à la fin ; il veut montrer ainsi que les guerres de
religion vont mener à la destruction de la France.
Nous avons en face un texte qui est assez chargé des symboles, des images ( le
poème s’inscrit dans l’esthétique baroque qui se caractérise par des textes surchargés
– virgules, détails ; il y a un penchement vers le morbide ; le thème tragique de la
mort est présent ; le mélange des registres est aussi typique du baroque), mais aussi
un texte également engagé qui peut être considéré comme une arme contre ceux qui
veulent détruire la France et son peuple.