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QUEL JEU MENE LA FRANCE AU RWANDA ?

n.c.

Lundi 6 juillet 1992

Quel jeu

mène la France

au Rwanda?

Alors que, en France, Le Pen chasse des étrangers, au même moment, Mitterand soutient en
Afrique, les régimes dictatoriaux qui les empêchent de retourner dans leurs pays, notamment au
Rwanda. L'extrême droite cherche les boucs émissaires de tous les maux, tandis que certains
partis politiques maintiennent les causes réelles de ces maux. Ainsi, l'Elysée, pour maintenir les
intérêts privés et le monopole de certains hommes d'affaires favoris, a privilégié le clientélisme
exclusif avec certains chefs d'État africains, sans se soucier des retombées sur la population ni
de l'évolution, ni des mutations en Afrique.

Après l'affaire du «Carrefour du Développement» au Burundi, le monde va t-il peut-être découvrir


également le scandale de Kigali au Rwanda? À l'abri des regards et du Parlement français, la
cellule élyséenne pour l'Afrique opère d'une façon curieuse et douteuse dans ces pays, inconnus
du peuple français, enclavés et lointains. Mais, détail important, pays antichambres du grand
Zaïre limitrophe et convoité.

Force est de constater aussi, que la politique française d'étendre des zones d'influence dans les
pays anciennement sous tutelle belge, voulant remplacer manifestement la Belgique, n'a modifié
en rien les inégalités sociales ou l'injustice des régimes basés sur l'exclusion et l'apartheid
interafricain. Au contraire, les militaires français dépêchés sur les lieux, se sont imposés comme
protecteurs de ces régimes. La protection de ces derniers est réalisée sous couvert humanitaire
ou en s'abritant derrière les accords de défense entre États, mais en réalité entre les «casa
nostra». Ce mot «humanitaire» ne s'applique pas d'ailleurs aux populations autochtones, car la
présence militaire française n'a pas empêché au Rwanda les massacres répétés des populations
civiles innocentes. Le recours aux alibis et à la diversion est devenu systématique. Le maintien
du dictateur sous prétexte de garant de stabilité est un leurre. C'est la croûte qui cache le pus.

En réalité, l'Elysée veut surtout marquer la reconnaissance des services rendus par le dictateur.
Celui-ci fait de son pays une plaque tournante ou un passage facilité sans retombées
économiques bénéfiques pour le pays et à l'insu des autorités hiérarchiques compétentes. Ce qui
aurait été impossible dans un pays de droit et réellement souverain. C'est aussi une occasion
pour le palais de rassurer d'autres dictateurs.

L'intervention militaire française cache aussi autre chose. En imposant le dictateur, la loi des
monopoles et des lobbies, on freine le développement de l'Afrique. Le dictateur opulent en quête
de sa sécurité et le reste de la population appauvrie, ne sont plus en mesure de penser en
termes d'intérêt national, mais leur souci est la survie quotidienne. Leur attitude est celle de
«sauve qui peut».

L'Afrique ne peut pas se développer si les libertés fondamentales et la démocratie ne sont pas
instaurées. Les dictatures plongent ces pays dans la mendicité et privent par ce biais les pays
développés d'un marché potentiel important. La politique et le coopération avec l'Afrique ne
devrait pas être la chasse gardée des palais ni un monopole des lobbies. Le débat devrait être
plutôt démocratique, parlementaire et plus ouvert. Cela permettra d'asseoir des accords de
coopération plus équitables, justes, et plus durables.
La France veut jouer le rôle de «facilitateur» entre belligérants au Rwanda, alors qu'elle campe
déjà sur place avec un parti pris flagrant. Quand est-ce que l'Elysée cessera de jouer un double
jeu?

MARCEL GAGABO

Rwandais en Belgique