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Evocation de l’incendie de la Cathédrale de Reims

Allocution de Mgr Thierry JORDAN
19 septembre 2014



La Cathédrale Notre-Dame de Reims a commencé à souffrir le 4 septembre 1914,
puis le 17, le 18, le 19, et longtemps encore ensuite.
Vous êtes venus ce soir pour l’anniversaire de son incendie le 19. Avec mes frères
évêques ici présents, dont Mgr Gérard Defois mon prédécesseur, je vous en suis
profondément reconnaissant. Autorités et population de Reims et des alentours, vous avez
répondu à l’appel que j’avais lancé à vivre un temps d’évocation et de recueillement. De
1914 à 1918, c’est ensemble que les Rémois ont été témoins de l’horreur, à travers la ruine
du lieu-phare de leur ville. C’était Reims, c’était la France et c’était la Cathédrale. C’était
notre chair. Ce lieu est devenu le symbole de plus de mille journées de bombardement,
bombardement des maisons d’habitation, des infrastructures, des édifices publics, de la
Cathédrale donc, de la Basilique St-Remi, d’autres églises et du Temple protestant.
Et maintenant, héritiers de l’histoire meurtrie, nous voici ensemble à nouveau, pour
faire mémoire. Le mot revient souvent ces temps-ci. On commémore et on commémorera. J e
dois dire que les manifestations déjà intervenues depuis le début d’août et celles qui sont
programmées, au plan national comme au plan local, s’inscrivent dans un cadre auquel tous
adhèrent. Souvenir des victimes civiles et militaires, éloge du patriotisme et du courage,
pensée pour les obscurs qui ont fait leur devoir, pour les femmes chefs de famille, pour les
soignants et ceux qui ont ouvert leur cœur et partagé.
La mémoire est cependant une démarche hautement active. Nous ne regardons pas
qu’en arrière, pour ne pas oublier, nous regardons maintenant et demain. Lorsque les
chrétiens font mémoire du Christ J ésus à sa demande, c’est pour que l’offrande sur la Croix
s’inscrive en eux et soit rendue présente jusqu’à la fin des temps. Ainsi la puissance de vie
qui jaillit de la mort devient-elle le souffle de toute action au service des autres, et
l’inspiration qui peut donner sens à toute mission reçue.
Aujourd’hui l’horizon du monde se révèle particulièrement préoccupant, voire
même tragique. Il n’est pas utile de préciser où, dans quel pays. Il n’y a d’ailleurs pas qu’un
seul pays, une seule zone géographique concernés. Nous percevons en quoi il faut être
vigilants, ce que nous devons tenir pour le bien de la nation et le bien des peuples, pour le
vivre ensemble qui est l’objectif le plus noble.
Il y a trois ans, au cours des fêtes qui ont marqué le 8
ème
centenaire de la Cathédrale
actuelle, j’ai eu l’occasion de dire que le monument était en lui-même un message. J ’en suis
profondément convaincu. Vaste comme peu d’églises, pour que chacun s’y sente chez lui,
suggestif par sa beauté, habité d’une présence. J ’ai même osé déclarer que le visiteur
anonyme, le non-croyant comme le croyant, s’il entrait et parvenait à faire silence en lui,
ressortait toujours meilleur. Telle est la vocation d’une maison de Dieu.
Or dans les années qui ont suivi la Grande Guerre, vous n’ignorez pas qu’un débat
assez vif a opposé les partisans de laisser les ruines en l’état pour ne jamais oublier, et
d’autres, qui ont fini par l’emporter, en faveur de la reconstruction à l’identique, avec une
sécurité améliorée. Réjouissons-nous que la deuxième hypothèse ait été retenue ! La
Cathédrale, aujourd’hui comme hier, peut donc poursuivre sa mission. J ’entends
évidemment des personnes, qui ne contestent pas le bien-fondé général de cette mission,
estimer que celle-ci relève quand même un peu de l’utopie. Et alors ? La prophétie d’Isaïe
n’est-elle pas en soi utopique ? « De leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances des
faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre ! »
Sans utopie, sans espérance disons-nous dans le vocabulaire chrétien, comment pourrions-
nous marcher ? Ne vaut-il pas mieux se battre pour une utopie que se convaincre dans son
fauteuil que l’humanité ne peut pas et ne pourra jamais s’humaniser ? Les juifs et les
chrétiens croient que cette utopie vient de Dieu, et les croyants d’autres religions le
pressentent aussi. En fait tout le monde pressent que la vie juste, la vie utile, est une forme
de combat, mais pour la réconciliation et pour la paix.
De grandes figures ont montré, à Reims, notamment en 1962, que des étapes
capitales pouvaient être franchies dans cette direction, que la paix véritable n’était pas un
mythe. Ailleurs dans le monde, et à toutes les époques, il y a eu et il y a des prophètes, par
définition en avance sur leur temps, qui ont su ouvrir une voie, bousculer les préjugés,
entraîner les sceptiques et faire progresser l’entente entre les peuples. Rendons-leur
hommage !
Que ce temps de recueillement nous fasse regarder devant, dans la confiance. Nos
pensées sont graves ce soir, car elles mesurent à quoi mène l’aveuglement, quand on a perdu
tout repère. Elles entrevoient aussi que nous sommes faits pour autre chose. Que Dieu nous
en donne la force ! Dimanche, je célèbrerai ici une messe pour la mémoire, la réconciliation
et la paix. Toute la population sera la bienvenue. J ’y ai convié notamment les autorités
militaires et les porte-drapeaux, et l’homélie sera prononcée par l’évêque aux Armées.
Voulez-vous, maintenant, observer avec moi une minute de silence ?