De l’utilité et de la légitimité de la contestation dans une démocratie ?

12 nov 2007 Toute société constituée suppose l’édiction de normes, tant juridiques que sociales, qui sont destinées à être respectées sous peine de sanctions. Et pourtant quelle que soit la norme en question, il apparaît évident que la contestation est elle-même un facteur de progrès. La légitimité de celui qui édicte la norme peut, et doit, toujours pouvoir être remise en cause, y compris dans une démocratie. Si on prend l’exemple de la démocratie athénienne, on pourra rappeler que PERICLES considérait que cette démocratie se caractérisait par 2 principes fondamentaux qui sont l’isonomie et l’iségorie. L’isonomie se définit comme le principe d’égalité devant la loi, mais surtout, c’est l’idée qu’il existe un partage à parts égales du pouvoir, qui se retrouve dans le principe d’iségorie. Dans la démocratie athénienne, tout citoyen a le droit de prendre la parole à l’Ecclesia qui se réunissait sur l’Agora, pour, par exemple, faire une proposition de loi. Ce principe de l’égalité de parole va bien au delà de la simple liberté d’expression. Sur le plan politique, on peut citer l’émergence des théories relatives aux droits naturels qui va permettre la contestation de l’ordre ancien, non démocratique, fondé sur le droit divin et les privilèges attachés à la naissance. Cette émergence va être le point de départ de tous les phénomènes révolutionnaires en Angleterre, Etats Unis et France. On va privilégier le champ du politique en illustrant nos propos par des exemples plus ou moins contemporains. Les évènements de mai 1968 marquent le dernier grand mouvement de contestation de noter société qui est entré dans l’histoire et qui un mouvement politique, en ce qu’il a concerné les rapports entre les individus dans la société. Pourtant, on sent que la contestation reste une constante. On en a une illustration ces derniers jours avec les grèves annoncées. La contestation revêt des formes différentes que par le passé parce qu’elles s’organisent sur le plan mondial. On pense notamment au succès du mouvement alter-mondialiste (forum social de Porto Alegre et le sommet de Davos). Il convient aussi de distinguer le terme « utilité » qui montre la fonction sociale de la contestation, et celui d « efficacité », c’est à dire dans quelle mesure la contestation aboutit de fait à modifier l’existant qu’un certain nombre juge non satisfaisant. On pourra dire que les mesures sociales en général sont utiles sans être nécessairement efficaces. Notre réflexion se situe dans un contexte démocratique. C’est la raison pour laquelle on va devoir s’interroger sur la légitimité de ceux, éventuellement minoritaires, qui veulent se faire entendre et qui disposent de moyens pour le faire. Et pourtant, on se situe dans un système démocratique qui suppose la prise en compte de la volonté de la majorité. C’est grâce à la contestation que le système de normes qui fonde notre société va utilement évoluer, mais on a également l’idée que cette contestation peut mettre en danger un système qui peut être jugé satisfaisant par la majorité. C’est pourquoi l’on va s’interroger pour l’essentiel sur la légitimité de la contestation.

Il est toujours utile de contester, y compris dans un démocratie. Cette contestation est cependant plus ou moins légitime selon qu’elle vise de façon « égoïste » à remettre en cause les fondements du système démocratique ou qu’elle cherche à constituer de nouvelles formes de vie en société.

La contestation est un élément fondateur de la démocratie. La contestation est un exutoire nécessaire, mais également un moteur de la démocratie. En effet, la démocratie ne peut vivre que si un certain nombre d’individus s’oppose. Le débat d’idée et la « contestation défouloir » telle que le disait R ARON, sont le corollaire de la démocratie. La contestation s’impose sans cesse dans tout système politique non démocratique Dans une démocratie également, quelle que soit la légitimité du pouvoir, ces normes doivent nécessairement faire l’objet de débats contradictoires, tant avant qu’éventuellement après leur élaboration. On reconnaît là le rôle des assemblées parlementaires. C’est également le rôle de toute opposition quelle qu’elle soit. On va pouvoir prétendre que dans une démocratie, finalement, ce qui importe ce n’est pas nécessairement de construire, mais de s’opposer. Il en va du débat d’idées. Le consensus en matière politique ne semble pas être une bonne manière pour appréhender le bon fonctionnement de nos démocraties quelle que soit celui qui le propose. Ce rôle des assemblées parlementaires est évidemment théorique, pour deux raisons : l’une est liée au fait majoritaire, l’autre concerne les outils du parlementarisme rationalisé. La contestation a une fonction cathartique. C’est à dire que l’on va expurger un certain nombre de choses. Par exemple, la contestation au sein de la cellule familiale est nécessaire. Ce « défouloir » dont nous parle R ARON, notamment lors des évènements de mai 1968 lorsqu’il disait que « l’ennui de la vie quotidienne, l’étouffement par la rationalisation technique ou bureaucratique exige de temps en temps un soudain défoulement ». Cette fonction exutoire a traversé les siècles depuis les Saturnales romaines jusqu’au carnaval. C’est sans doute ce qui explique en politique, le succès des partis et des tribuns contestataires. En effet, ils portent, offrent, une tribune aux aspirations qui sont par définition sans cesse renouvelées, à une partie de la population qui ne se retrouve pas dans les partis institutionnalisés, hier, le parti communiste, le front national ou l’extrême gauche. En parallèle, ceci explique également leur perte d’influence voire leur chute lorsqu’ils deviennent victimes de leur éloignement de la base. Le domaine des arts illustre aussi le phénomène de contestation, comme le montre par exemple « la fontaine » de M DUCHAMP, un bidet renversé. Il va créer l’art réel en proposant d’exposer cette œuvre et de la présenter comme une œuvre d’art. On pense aussi à l’impressionnisme qui a été la contestation de ce que l’on considérait comme beau dans une société donnée à un moment donné. Une contestation qui est paradoxalement incontestable, un élément moteur de la démocratie parce qu’elle a besoin de stimuli qui lui permettent d’évoluer. La contestation revêt plusieurs formes et a des objectifs différents. La contestation permet à la société d’évoluer au fur et à mesure que ses revendications sont prises en compte par le corps social et la politique. La contestation peut être quasiment institutionnalisée. On pense par exemple des grèves organisées, qui, pour être légales doivent présenter un certain nombre de normes : préavis, respect de l’outil de travail, liberté de choix des salariés (le délit d’entrave est une faute grave qui peut entraîner un emprisonnement). Certaines formes de grève sont illicites comme les grèves perlées. La première grève s’est déroulée en Egypte en –29 av JC sous le règne de Ramsès III. Le mot grève provient de la place de Grève à Paris où accostaient les bateaux. Le droit de grève a été dépénalisé en 1864, mais n’a été reconnu de fait qu’en 1946. Le droit de constituer des syndicats a été autorisé en 1884. Avec la grève, on est dans une forme de contestation qui ne prétend pas remettre en cause un système, au contraire, on s’appuie sur une revendication qui, une fois qu’elle va être satisfaite, va venir conforter le système existant, dans le but de préserver les acquis sociaux. Aujourd’hui, les syndicats ont abandonné toute revendication révolutionnaire au profit de revendications plus pragmatiques. On a vu émerger un mouvement essayant de porter les revendications des exclus, notamment concernant le logement, la santé, le travail ou les sans papiers.

La contestation peut prendre des formes moins « civiles ». On pense aux nihilistes russes, au mouvement anarcho-syndicaliste, révolutionnaires, ou aujourd’hui encore les anarchistes. Là, on est en présence d’une contestation qui tend à remettre en cause le système et ses institutions. La discussion, dans ce cas de figure n’est plus qu’un leurre, car la contestation n’a pas d’objectif ou de fait constitutifs. La contestation est utile, mais elle peut avoir des effets pervers lorsqu’elle va se heurter à la volonté de la majorité qui doit s’exprimer au sein des démocraties. La démocratie peut être remise en cause par une contestation qui n’est pourtant pas toujours légitime au sens politique. La légitimité de ceux qui contestent peut être elle-même discutée lorsqu’il s’agit de se soustraire à l’intérêt général. Nombre d’exemples montrent que cette contestation peut se révéler utile lorsqu’elle sert des causes généreuses. La contestation systématique du « bien général » qui n’est bien souvent que la traduction d’un individualisme égoïste n’est pas une valeur que l’on souhaite défendre. La naissance de l’individu a renforcé voire bouleversé la conception même de la contestation. C’est l’exemple de l’Antigone de ANOUILH, composée en 1944. Elle va tenir tête au décret de Créon, en allant ensevelir la dépouille d’un de ses frères qui en était privé. Elle va le faire au nom de lois supérieures aux lois écrites de l’homme. Elle n’aurait pu exister dans l’Antiquité. Cet exemple est celui de la modernité. C’est l’affirmation des droits propres à l’homme en vertu de la nature. C’est cette théorie du droit naturel qui va se développer et trouver ses achèvements dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui fait de la résistance à l’oppression un droit imprescriptible. Cette affirmation de la résistance à l’oppression va pouvoir légitimer la désobéissance civile, c’est à dire la possibilité de contester des décisions légales que l’on va considérer injustes. Pourtant, on va prendre l’exemple des prises de position des intellectuels contre telle ou telle décision d’un pouvoir démocratiquement élu. Ces prises de position s’inscrivent dans un processus et sont utiles et nécessaires. Elles portent en elles une forme de perversité. En effet, toute société médiatique est ouverte à la discussion, incontestablement, certains groupes sociaux, parce qu’ils ont le pouvoir de prendre la parole et parce qu’ils ont en plus une certaine légitimité du fait de leur statut, vont contester des décisions prises par les représentants d’une majorité de citoyens. TOCQUEVILLE dans « la démocratie en Amérique » disant que la prise en compte à tout prix de la situation des individus n’est pas possible. Le risque guette toute société de l’émergence de cet individualisme absolu qui va plonger la société dans l’anomie. DURKHEIM, dans « le suicide » paru en 1897, va définir l’anomie comme la situation dans laquelle sont placés les individus lorsque la société ne peut définir ou maintenir un système de normes susceptibles de limiter leurs désirs. La contestation systématique du pouvoir est alors dangereuse, car porteuse d’une remise en cause des valeurs démocratiques qui sont fondées naturellement sur la nécessaire prise en compte de la volonté générale. L COHEN-TANUZZI parle de « démocratie procédurière ». Pour lui, les individus se sentent de moins en moins citoyens et de plus en plus, ils considèrent l’Etat comme une activité extérieure dont il leur faut profiter au maximum. Au delà de ces formes de contestation qu’on peut critiquer, un certain nombrent mobilisent telles que les causes internationales, humanitaires, qui ont sans doute un impact et une utilité réelle.

La contestation est désormais mondiale parce qu’elle est la résultante du phénomène de mondialisation. Cette internationalisation des idées a des conséquences sur l’encadrement même de la contestation. On assiste depuis un certain nombre d’années à un essoufflement des organisation syndicales traditionnelles. Depuis la fin des années 1970, le nombre des conflits dans les entreprises a été considérablement réduit à la baisse. Il était de 4000 par an en 1970 pour atteindre moins de 1500 actuellement. La crise que traverse actuellement le syndicalisme doit être rappelée. C’est à la fois une crise quantitative et qualitative. Le taux d’abstention aux élections prud’homales est passé de 36.8% en 1979 à 66% à la fin 2007. Le taux de syndicalisation est de 6% avec un clivage privé / public. Il est à comparer aux 30% de Grande Bretagne et d’Allemagne, et des 15% aux USA. Il y a une certaine éclipse des syndicats au profit d’autres formes d’engagement notamment toute ce qui attrait au militantisme associatif (1 million d’association en France) et des mouvements sociaux, dont le premier a été les coordinations d’infirmières dans les années 1960. Au delà, on s’aperçoit qu’il y a une volonté d’internationaliser les recrutement et de former des idéaux communs susceptibles de rassembler. Ceci est largement permis par la multiplication d’opérations relayées par les médias modernes dont Internet. Cette contestation au plan mondial a des effets positifs. On se souvient de l’action de handicap international qui a été à l’origine de la convention d’Ottawa concernant les mines antipersonnelles. On pense aussi au mouvement contre la guerre en Irak. On a donc l’impression qu’une partie non négligeable de la population mondiale a envie de défendre des valeurs universelles que les gouvernements, y compris démocratiques, ne veulent pas toujours soutenir. L’opinion publique mondiale a son rôle à jouer.

La contestation revêt désormais des formes nouvelles, internationales, mondiales, qui la rendent redoutable pour les conservateurs et pour les gouvernements non respectueux des principes élémentaires de la démocratie. W CHURCHILL : « la démocratie est le pire de tous les régimes à l’exclusion de tous les autres ». Biblio : J LAFARGUE : « la protestation collective » chez NATHAN.