UMBERTO ECO

Entre Ariane et Dionysos



Lector in fabula : le rôle du lecteur, ou la coopération interprétative dans les textes narratifs (1979)

Dans sa lecture, le lecteur est d’abord confronté { la surface linguistique d’un texte, qu’il doit
interpréter pour en saisir le sens. Un texte est un « tissu de non-dit », un code non actualisé, incomplet
tant que le lecteur ne lui a pas donné son sens : « Un texte est émis pour quelqu’un capable de
l’actualiser. »
Mais aucun texte ne se limite à ce système de signes linguistiques à interpréter mécaniquement. Il
n’y a pas seulement un émetteur (l’auteur), un message (le sens) et un destinataire (le lecteur), parce qu’il
n’y a pas de code unique (linguistique) : d’autres systèmes de signes interviennent, par exemple les
conventions sociales (répondre « Non » sèchement à la question « Vous fumez ? » n’est pas seulement une
négation caractérisant le non-fumeur, c’est aussi une impolitesse). L’auteur doit donc anticiper ce qu’Eco
appelle « l’encyclopédie » du lecteur, c’est-à-dire ce que l’auteur peut supposer que le lecteur sait. S’il écrit
« Paris », il sait que le lecteur saura ; s’il parle d’un bled pommé, il doit lui donner plus d’informations s’il
veut que le lecteur visualise de quoi il s’agit. Aussi tout auteur écrit-il en songeant à un « lecteur modèle »
dont il cherche à anticiper les réactions. Et ce lecteur, l’auteur le construit, il le crée en agissant sur le texte
de façon { compléter l’« encyclopédie » du lecteur.
L’auteur a donc une « cible » plus ou moins ouverte : on n’écrit pas pareil { des universitaires ou
au grand public, parce que leurs « encyclopédies » respectives diffèrent. Mais tout texte reste ouvert parce
qu’on ne peut jamais savoir vraiment qui le lira (exemple du Nom de la rose, roman très dense et très
difficile sur le Moyen Âge, best-seller mondial). D’autant plus ouvert que les interprétations possibles des
lecteurs sont infinies.
En somme, l’auteur écrit en fonction d’hypothèses sur son lecteur modèle, et le lecteur cherche à
comprendre (interpréter) son texte par des hypothèses sur son auteur modèle (ce qu’il suppose que
l’auteur a voulu faire, dire, etc.). Auteur et lecteur ont donc quelque chose de fantomatique. Exemple : si
l’auteur utilisait le mot « russe » au moment de l’URSS, l’auteur modèle d’un lecteur particulier pouvait
être supposé antisoviétique (à cause de la connotation du mot « russe », potentiellement péjorative), alors
que l’auteur réel, concret, ne l’était pas du tout et n’avait simplement pas pensé à cette connotation.


De l’arbre au labyrinthe (2007)

Un livre sur la naissance de la sémiologie. Eco remonte au débat antique, médiéval et moderne qui
oppose deux modèles de la représentation sémantique : la classification des êtres et des choses par
« arbre » ou par « labyrinthe », selon le modèle idéal du dictionnaire parfait ou de l’encyclopédie.
L’arbre-dictionnaire idéal fonctionne sur le mode : « animal mortel rationnel » (Aristote), dont
chaque attribut peut s’appliquer { d’autres êtres, mais qui tous ensemble ne renvoient qu’{ l’homme et {
lui seul. La définition fait corps avec l’essence de la chose et se limite { définir la chose (ce n’est pas le cas
dans nos dictionnaires réels, où entrent des caractéristiques encyclopédiques, comme des détails sur le
pelage ou les yeux du chat, par exemple). Dictionnaire idéal : propriétés nécessaires et suffisantes de la
chose. Mais au XX
e
siècle, s’impose dans la sémantique cognitiviste la conviction qu’on ne peut séparer,
dans la représentation sémantique, les connaissances linguistiques (dictionnaire idéal) des connaissances
du monde (encyclopédie).
Le labyrinthe-encyclopédie. « Le système général des sciences et des arts est une espèce de
labyrinthe, de chemin tortueux, où l’esprit s’engage sans trop connaître la route qu’il doit tenir »
(d’Alembert). Ce désordre anéantit la possibilité même de l’arbre idéal et autosuffisant. Pour d’Alembert,
le philosophe doit se placer au-dessus de ce labyrinthe pour tout tenir sous son regard. Eco : le labyrinthe
est un réseau « dans lequel chaque point peut être connecté { n’importe quel autre point » et qu’il est
impossible de dérouler. En somme, c’est un rhizome.
La bibliothèque est une tentative d’approximation, une parodie de l’Encyclopédie Maximale (la
somme idéale de toutes les connaissances humaines). La bibliothèque, c’est le vertige du labyrinthe :
l’angoisse de ne pouvoir tout connaître par sa mémoire individuelle.