Causeries à bâtons rompus

Ouvrage du même auteur :
« Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004

isbn : 978-2-35061-011-5 © Florimont Projets, 2007

Pierre Bilger

Causeries à bâtons rompus

Ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens souvent échappe. Pierre Loti

Sommaire

Prologue : La « divine surprise » des blogs . . . . . . . . . . 11 Un soir d’automne au Roi d’Espagne . . . . . . . . . . . . . 15 Causes perdues. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19 Se résigner à l’indifférence ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 Une convergence contrariée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 L’esprit d’entreprise . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 Le revers de la médaille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41 Le mirage de l’argent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53 La valeur d’un patron . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 La légitimité de l’argent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 93 « La carnavalisation du pénal » . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97 Le bonheur au travail . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113 Croyance et entreprise . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 Le mythe du modèle social . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133 La déception européenne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 La frustration politique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 Épilogue : Le temps qui passe… . . . . . . . . . . . . . . . . 169

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Post-scriptum : Alstom, quatre ans après . . . . . . . . . . 173 Annexes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 203 I- Recommandations de l’Afep et du Medef (2006) . 203 II- Entretiens avec Le Monde (2003) et Ilissos (2006) . . 209 III- Extrait d’un mémoire IEP (1960). . . . . . . . . . . . 222

Prologue La « divine surprise » des blogs

À l’automne 2004, j’étais encore peu occupé à la suite des diverses péripéties qui avaient suivi mon départ d’Alstom au début de 2003. Aussi, avant d’avoir découvert la simplicité d’utilisation des librairies en ligne, il m’arrivait fréquemment de flâner dans les rayons, dédiés aux livres, de la Fnac de l’avenue des Ternes, retrouvant ainsi un lieu de promenade que j’avais beaucoup plus fréquenté les samedis après-midi quand nos enfants étaient encore d’âge scolaire. C’est le hasard d’une de ces déambulations qui m’a mis entre les mains et conduit à feuilleter, puis à acheter, « Blog Story » de Cyril Fievet et Emily Turrettini1 et qui m’a fait du même coup découvrir l’existence des blogs. Découverte tardive, dira-t-on, puisque les premiers blogs sont apparus aux États-Unis, en 1993 et dans le monde francophone, au Québec, à la fin des années 1990. L’office québécois de la langue française proposait d’ailleurs de franciser le mot « blog » en « blogue », mais l’usage ne
1. Cyril Fievet et Emily Turrettini, « Blog Story », Eyrolles, septembre 2004.

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s’est pas imposé, pas plus que celui de « bloc-notes » que retient l’administration française selon le Journal Officiel du 20 mai 2005. Pour autant, l’originalité du blog par rapport au site web traditionnel, c’est-à-dire sa simplicité radicale de mise en ligne, de gestion et d’utilisation et sa remarquable aptitude à favoriser le dialogue entre les personnes en faisant disparaître toutes les barrières sociales ou psychologiques, n’était pas encore perçue au même degré qu’aujourd’hui. Ce sont ces caractéristiques que mettait lumineusement en exergue « Blog Story », qui m’ont déterminé à la fin de 2004 à sauter le pas et à mettre en ligne mon blog, www.blogbilger.com, le 1er janvier 2005 avec une première note qui répondait à la question « Pourquoi ce blog ». « Voilà bientôt deux ans que j’ai quitté Alstom, écrivaisje. Ce départ s’est accompagné d’une polémique à l’issue de laquelle j’ai renoncé à l’indemnité de départ qui m’avait été allouée. Souhaitant m’expliquer en particulier vis-à-vis de ceux que j’ai eu l’honneur de diriger pendant douze années, j’ai raconté ma vie professionnelle et notamment mes vingt années de parcours industriel dans un livre, « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », que j’ai publié en mai dernier2. Je me suis également exprimé à de nombreuses reprises à la télévision et à la radio. Ces initiatives m’ont permis d’échanger par écrit avec certains de ceux qui m’ont lu, vu ou entendu sur les
2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004.

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la « divine surprise » des blogs

explications que j’ai données ou les points de vue que j’ai exprimés d’une manière telle que l’envie m’est venue de prolonger et d’élargir ce dialogue. Aussi l’émergence des blogs a-t-elle constitué pour moi la divine surprise qui, en m’affranchissant des supports traditionnels, devrait permettre de partager, avec ceux qui le voudront bien, mes réflexions, mes enthousiasmes ou mes déceptions. Les convictions essentielles qui me motivent commencent à être connues et sont par exemple l’urgence d’une véritable construction européenne, l’importance de l’héritage chrétien pour nos sociétés, la nécessité d’une économie de marché ordonnée et sociale, la défense de la liberté de penser et d’agir dans le cadre des lois, le respect des personnes. Ainsi avec ceux qui souhaiteront m’accompagner dans cette aventure, je jetterai la bouteille de nos idées à la mer en espérant que d’autres esprits entreprenants les ramasseront sur la toile et sauront les enrichir et les faire vivre. » Cette note fut suivie de plusieurs centaines d’autres. Elle donna lieu à plusieurs milliers de commentaires. Et le blog a reçu à ce jour plus de deux cent mille visites. Cette audience a été favorisée par deux articles, l’un des Échos, sympathique, l’autre du Monde, acide, mais qui ont eu tous deux pour conséquence de m’offrir immédiatement un public. J’ai donc pu m’exprimer sur les sujets les plus divers, industrie, Europe, hautes rémunérations, modèle social, séries télévisées, au gré de l’actualité, de mon inspiration et de mon humeur.
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J’ai apprécié, beaucoup plus que je ne l’imaginais au départ, cette expérience et j’y ai trouvé un plaisir aussi rare qu’inattendu. Dans l’univers des blogs, le dialogue, souvent impossible dans la vie de tous les jours, se déploie sans entraves, le plus souvent sans vrais dérapages. La technologie impose à chacun de lire l’autre et donc de l’écouter beaucoup plus que la parole ne le favorise. L’échange est substantiel parce qu’il est nécessaire d’argumenter sérieusement. La langue de bois, la mauvaise foi, la hargne, la grossièreté sont rapidement identifiées et condamnées. J’ai donc pris goût à m’exprimer sous forme de cette « suite d’échos ou de réflexions personnelles » qui, selon François Mauriac, cité par Wikipédia, autre percée décisive de ces nouvelles manières d’exploiter le potentiel d’Internet, caractérise un « bloc-notes ». Au point sans doute de ne plus savoir le faire autrement ! Ces « causeries à bâtons rompus » s’inscrivent dans cette démarche sans autre propos que de poursuivre, d’une autre manière, la conversation engagée avec des interlocuteurs variés, mais toujours intéressants, d’abord à travers mon premier livre en mai 20043, puis par l’intermédiaire du blog depuis janvier 2005. Certaines de ces réflexions y ont déjà été développées, mais beaucoup sont inédites.

3. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004

Un soir d’automne au Roi d’Espagne

« Vous m’avez dit que depuis toujours, depuis que vous étiez très jeune, vous aviez au plus profond de vous la conviction d’être réservé à un sort très rare et mystérieux, à un événement d’ordre extraordinaire, peut-être même terrible, terrifiant. Vous disiez une sorte de destin dont vous aviez à la fois la prémonition et la certitude jusque dans votre corps et qui, disiez-vous, lorsqu’elle surviendrait, vous détruirait sans doute, complètement. » 1 Ces mots, adressés par Catherine Bertram à John Marcher dans « La Bête de la Jungle », cette pièce de théâtre, issue des talents réunis de Henry James, James Lord et Marguerite Duras et redonnée à Paris à l’automne 2004, reflètent si fidèlement un sentiment qui, depuis plus de quarante ans, m’a profondément habité, qu’ils me restent, depuis que je les ai entendus, toujours présents à l’esprit.
1. In « La Bête de la Jungle », une pièce de James Lord d’après la nouvelle de Henry James, version française de Marguerite Dumas, Éditions Gallimard, 1984

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J’ai raconté dans un autre livre2 les épreuves familiales qui auraient pu l’expliquer. Paradoxalement je n’ai mesuré réellement la portée psychologique qu’elles avaient dû avoir sur le jeune homme que j’étais qu’à travers la compassion amicale qu’elles avaient suscitée chez certains de mes lecteurs. Et sans doute la destinée dramatique de mon père, les circonstances difficiles de mon enfance et de mon adolescence et les aspirations exigeantes de ma mère suffisent-elles à expliquer à la fois la force et la fragilité de mes ambitions. Mais c’est à un autre épisode de ma vie que j’attribue l’émergence de cette sensation de menace latente et innomée qui ne m’a jamais quitté, combinée avec une forme de confiance irraisonnée dans l’éventualité d’un grand destin. Je sais que ce que je vais raconter peut prêter à sourire et peut aussi surprendre sous la plume de quelqu’un auquel ses convictions religieuses auraient dû interdire d’y attacher le moindre crédit. Mais les cheminements et les signes de l’existence sont mystérieux et échappent parfois aussi bien à la raison qu’à la foi. C’est un soir d’automne de 1963 au Roi d’Espagne au numéro un de la Grand Place à Bruxelles. Nous sommes attablés trois ou quatre, juste libérés du service militaire, buvant ensemble une bière pour occuper les loisirs que nous laisse notre stage au cabinet du président d’Euratom avant notre entrée officielle à l’École nationale d’administration quelques mois plus tard. Il y a là, je
2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004.

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un soir d’automne au roi d’espagne

crois, François, Jacques, Yves… Ils se reconnaîtront et se souviendront peut-être. À côté de nous, à la même table, un couple nous observe, prêt à engager la conversation. Je ne sais plus comment, la femme d’une quarantaine d’années, élégante, jolie et chaleureuse, sans aucune ambiguïté, nous explique que son passe-temps est de lire les lignes de la main et propose de le faire à chacun de nous. Tous y passent et entendent des prédictions sympathiques qui entretiennent la convivialité de la rencontre. Vient mon tour. La femme ne touche pas ma main, se contente de la regarder et essaye de se dérober. Une ombre traverse ses yeux, qui m’intrigue. J’insiste. Son compagnon engage la conversation avec mes camarades. À peine audible, elle me murmure la description de la femme dont elle me donne le signe du Zodiaque et que, d’après elle, je vais épouser bientôt alors que je ne m’y suis pas encore résolu, mais qui sera bien celle qui partage encore ma vie aujourd’hui, et elle m’annonce que je serai touché dans un avenir rapproché par une maladie qui pourrait être grave, mais dont je me rétablirai sans dommage, ce qui sera effectivement le cas avec une tuberculose six mois plus tard. Elle ajoute enfin, en choisissant avec précaution ses mots, que j’arriverai au sommet de la dernière voie sur laquelle je me serai engagé, mais qu’à la fin, un désastre viendra compromettre ou risquera de compromettre tout ce que j’aurai accompli. Elle met alors fin à la conversation et nous quitte sans autre forme de procès. J’avais alors vingt-trois ans, une grande ambition et beaucoup d’énergie. Je n’attachais aucun crédit aux cartes,
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aux lignes de la main ou aux boules de cristal. Pourtant le souvenir de cette prédiction devait longtemps flotter dans ma mémoire. En particulier je retenais sans trop y croire la perspective prometteuse d’atteindre une responsabilité ultime qu’à l’époque, débutant ma carrière de haut-fonctionnaire, j’imaginais politique. En revanche j’avais presque oublié le désastre annoncé jusqu’à ce qu’un ami d’alors, rencontré récemment et auquel j’avais confié à l’époque tous les secrets de cette prédiction, souligne qu’elle avait été confirmée par les faits jusque dans les moindres ultimes et pénibles détails. Je peux donc considérer que le scénario inexorable qui a dessiné les principales étapes de ma vie professionnelle est désormais achevé et j’ai retrouvé la liberté de m’intéresser à tout ce dont ses exigences m’avaient écarté. Heureusement, pour reprendre la dernière phrase de mon précédent livre, « il y a tant de causes qui méritent passion et tant de rêves qui restent à poursuivre ».

Causes perdues

Rien ne me fascine davantage que les causes perdues, les empires disparus. Dans les rêveries qui m’habitent de temps à autre, figurent ainsi en bonne place, entre autres, l’empire austro-hongrois, l’empire colonial français, la France de Dunkerque à Tamanrasset, la république démocratique allemande, une France qui n’aurait pas connu la Révolution française, qui serait restée une monarchie et qui aurait conservé le Québec et la Louisiane ! J’y ajouterais volontiers aujourd’hui des empires industriels ou financiers, démantelés par les accidents de la vie économique et notamment ceux que j’ai connus, Alcatel Alsthom et Gec Alsthom devenue sur le tard Alstom et qui aurait fusionné avec Framatome, mais aussi BNP/Société Générale au destin avorté… Je pense aux hommes, aux structures et aux projets, fracassés par l’histoire, aux destinées brisées et interrompues et aux rêves qui n’ont jamais vu le jour. À Valéry Giscard d’Estaing, brisé dans son élan en 1981, à Raymond Barre, écarté de la magistrature suprême en 1988, à Édouard Balladur, en 1995, à Lionel Jospin, en 2002, autant
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d’ambitions, d’idées, d’initiatives qui sont restées sans suite. Que de dossiers, de notes, de projets qui dorment dans des archives dispersées, qui auraient pu dessiner d’autres avenirs, d’autres destins. Que d’ambitions sacrifiées, de parcours mutilés, de potentiels inexplorés ? Je m’en rends compte : je préfère les vaincus aux vainqueurs. Les soirs d’élection, je me retrouve immanquablement du côté du ou des perdants. Je leur trouve plus de substance et de personnalité peut-être parce que la défaite les rend plus humains, plus fragiles et plus vrais. Et aussi parce que je sais que le vainqueur, même s’il arrive qu’il porte mes idées, me décevra bientôt dans sa confrontation avec la réalité qui fait suite inévitablement à l’enthousiasme de la conquête. Je sais que souvent les perdants ont raison et que tôt ou tard l’avenir le confirme, mais sans eux. Il arrive même que les vainqueurs leur rendent justice sans le proclamer en faisant leurs, leurs idées et leurs projets. Aussi ne suis-je pas loin de penser que la nostalgie alimente la vision du futur et l’action de demain.

Se résigner à l’indifférence ?

Dans la dernière semaine de juin 2004, ultime avatar de la campagne de promotion de mon premier livre1, Emmanuelle Dancourt m’a interrogé, pendant près d’une heure, pour l’émission « Visages Inattendus de Personnalités » que KTO, la Télévision Catholique, a finalement diffusée à la fin du mois de septembre de la même année. Cette émission a ceci de particulier qu’elle est divisée en sept tranches de sept ou huit minutes, dont chacune est consacrée à un thème spécifique, retenu d’un commun accord. Ainsi, j’ai notamment proposé de parler de la noblesse du politique et du rêve européen2. En faisant ce choix, j’avais en tête la génération, qui a aujourd’hui entre trente et quarante ans, qui est au
1. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004 2. Les autres thèmes portaient sur mon itinéraire personnel (y compris l’épisode de l’indemnité), mon enfance (« Garder le sourire »), mes convictions catholiques (« La boussole de la foi »), « Franz Stock : un héros moderne », que j’admire et « la richesse de la simplicité ».

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maximum de ses capacités intellectuelles et professionnelles et qui est engagée quotidiennement dans l’action. Jusqu’à une date récente, elle semblait étonnamment indifférente aux enjeux politiques. Elle s’y intéressait par à-coups et de manière le plus souvent émotionnelle et superficielle. Certes les événements abominables du 11 septembre 2001, l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle de mai 2002 et les conditions de l’intervention militaire des États-Unis en Irak l’avaient choquée. Mais elle n’envisageait que rarement de s’engager sérieusement en politique ni même de s’informer régulièrement et d’une manière suffisamment approfondie sur les affaires du pays. C’est un fait : pour beaucoup, la politique n’est pas au centre, ni même à la périphérie de leurs vies, ce n’est pas un objet de passion, ce sont des péripéties qu’on regarde d’un œil désabusé et sceptique et quand on va voter, c’est parce que c’est l’obligation de toute femme et de tout homme dignes de ce nom d’y participer. La construction européenne ne retient pas davantage l’attention. Certes cette génération tient pour acquis que les Européens vivent ensemble en harmonie et quand de jeunes Européens se rencontrent, ils se sentent tout de suite de plain-pied entre eux. Mais ils ne mesurent pas la fragilité de cette entente spontanée, ils ont oublié l’histoire, s’ils l’ont jamais apprise. Elle est pour eux le sujet des téléfilms qui leur donnent bonne conscience en reconstruisant un passé pas trop dérangeant par l’image qu’ils donnent de leurs parents et en cantonnant l’horreur à quelques personnages tellement caricaturés qu’ils
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se résigner à l’indifférence ?

n’imaginent pas qu’ils puissent en rencontrer à nouveau dans leur propre vie. Aussi se sentent-ils peu concernés par les débats sur Bruxelles, le fonctionnement des institutions européennes, le traité constitutionnel avorté, et j’en passe… Ils laissent cela aux professionnels de la politique. Tout au plus ont-ils eu un frémissement au moment de la création de l’euro, l’accueillant comme une initiative leur facilitant la vie dans les multiples déplacements en Europe que leur imposent les exigences de leurs métiers respectifs. Ils n’ont pas manqué de regretter que les Britanniques ne se soient pas joints à cette monnaie unique, en particulier lorsque les circonstances de leur vie professionnelle ou familiale les conduisent à se rendre outre-manche. Au fond, leur sentiment est que l’Europe est un fait acquis et que les péripéties politiques et administratives qui l’affectent ne correspondent qu’à une respiration normale des sociétés et ne sont pas de nature à remettre en cause cet environnement stable et paisible dont ils bénéficient et auquel ils sont confusément attachés. C’est en ayant tout cela présent dans mon esprit que j’ai évoqué à la télévision catholique la noblesse de la politique et le rêve européen. Mais au moment même où je parlais, j’étais habité par le sentiment de la vanité et de l’inutilité de cette démarche. Je voyais mon exhortation qui se voulait convaincante et enthousiasmante tomber dans le vide de l’indifférence. Je ressentais que, même avec le temps, inhabituellement long en termes télévisuels, qui m’était offert, mes arguments faute de s’appliquer à un
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terrain historique et culturel soigneusement préparé n’avaient aucune chance de faire mouche. Cependant il est difficile de se résigner à ce constat et à cette impuissance. Tenter d’imposer une vision, une idéologie, des solutions, ne correspond plus à l’esprit du temps ; en revanche essayer de susciter tout simplement l’envie de regarder de plus près et de s’impliquer d’une manière ou d’une autre est sans doute plus accessible, ne serait-ce qu’à travers les débats interactifs que facilitent les nouvelles technologies de communication, au premier rang desquelles figurent les blogs et le web 2.0. En effet, dans ces années de cette première décennie du vingt-et-unième siècle, après avoir rejeté la Constitution européenne, la France a l’occasion d’exprimer ses choix politiques notamment à travers des élections présidentielles et législatives. Une telle succession d’échéances fournit au pays l’opportunité d’une intense période de réflexion. La création de multiples fondations d’études politiques et de centres de réflexion et la mise en place de nombreuses écuries présidentielles sans parler du renouvellement des partis politiques, favorisé par la relève des générations à droite comme à gauche, devraient provoquer l’éclosion d’idées et de projets, susceptibles d’apporter le souffle nouveau et le regard renouvelé sur la politique que chacun affirme nécessaire. On peut espérer que, grâce à ces ferments de changement, les feux de l’imagination ne soient pas une fois de plus étouffés par l’éteignoir des conformismes. Mais n’estil pas naïf d’attendre du débat politique collectif, fût-il « participatif » ou « interactif », quelles que soient la
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se résigner à l’indifférence ?

bonne volonté et la qualité de ses protagonistes, qu’il soit spontanément à l’origine des initiatives fondamentales, susceptibles de changer la France ? L’histoire nous donne la réponse à ces questions. Les grands changements sont venus de la volonté, de la parole ou des écrits de quelques-uns. C’est l’essai de Emmanuel Joseph Sieyès, interpellant son époque avec « Qu’est-ce que le Tiers État » en janvier 1789, qui a été l’un des détonateurs de la Révolution Française. C’est le « Manifeste communiste », rédigé par Karl Marx qui a imposé au monde pendant soixante-douze ans un système politique dévastateur, sans parler du nazisme né du « Mein Kampf » d’Adolf Hitler. C’est une note, une courte note personnelle de Jean Monnet, qui a été à l’origine de l’Europe telle qu’elle a été construite dans les cinquante dernières années. C’est le discours de Bayeux, un simple discours, du Général De Gaulle, qui a été la matrice de la Constitution de la Cinquième République sous l’empire de laquelle nous vivons encore aujourd’hui, sans même évoquer l’appel du 18 juin 1940, archétype de ce qu’un homme isolé peut accomplir par sa seule volonté. La forte pensée solitaire d’individus éminents ou détestables, formalisée souvent dans des textes fondateurs, l’a toujours emporté en efficacité pour provoquer le changement, sur la réflexion politique collective, pour le meilleur comme pour le pire. Mais bien sûr innombrables ont aussi été les textes politiques utopiques, irréalistes, en avance ou en retard sur leur temps ou tout simplement médiocres, ridicules, ineptes, qui n’ont suscité aucun intérêt ou qui n’ont jamais connu aucune suite.
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Mais les auteurs de ces textes fondateurs ou qui se veulent comme tels ne savent jamais à l’avance quel sera leur destin. Ils ne savent pas à coup sûr s’ils vont changer le cours des choses ou au contraire sombrer dans l’oubli. C’est le risque du métier. Beaucoup d’entre eux à l’origine sont portés par un rêve qui leur permet de s’affranchir des contraintes apparentes du réel et de projeter une vision, souvent indépendante des clivages politiques de l’époque et transcendant les contingences du quotidien. Ils ne s’embarrassent pas de l’obligation de démontrer que ce qu’ils proposent est faisable. Ils décrivent le souhaitable et attendent que la force de leur idéal suscite au sens littéral de ces mots les « bonnes » volontés, capables de le traduire dans les faits. J’espère que, dans l’Europe d’aujourd’hui, au sein des générations montantes, ne serait-ce que parmi ces trois cent mille nouveaux adhérents qui ont rejoint les partis politiques français en 2006, de tels esprits surgiront pour redonner pour le meilleur, le goût de l’engagement et de l’action au service de tous, le goût de la politique !

Une convergence contrariée

Toujours fascinante, souvent décevante, la politique ne m’a jamais quitté. Avec elle, j’ai connu les tragédies, celles de mon enfance, les enthousiasmes, ceux de mon adolescence, les satisfactions, celles du service de l’État, les frustrations, celles de mes années d’entreprise et les déceptions, celles de ma dernière vie. Pourtant, parmi toutes les activités humaines, à l’exception du service de l’Église du Christ par la prêtrise, la politique me paraît la plus noble. Concevoir un projet pour le bien commun, convaincre ses concitoyens d’y adhérer par leur suffrage, le mettre en œuvre et voir le pays, la région, le département ou la commune transformé par son action, quelle plus belle ambition pourraitil y avoir. Et aussi être le roc vers lequel chacun se tourne en cas de catastrophe ou de crise, prendre les décisions difficiles que les circonstances imposent, réconforter, stimuler, secourir, protéger, y a-t-il des responsabilités plus denses ou plus exaltantes. Certes tous les hommes politiques ne sont pas à la hauteur de telles exigences et certains ont une conception et une pratique de leur rôle qui
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ne rejoignent pas cet idéal, mais beaucoup s’en approchent. L’entreprise requiert de la part de ceux qui la servent des qualités analogues de motivation et d’engagement, même si son domaine d’intervention est plus limité et plus spécifique. La somme des initiatives des entreprises, par le jeu du marché et de la « main invisible », contribue à l’intérêt collectif. Entreprise et politique devraient donc trouver naturellement un terrain d’entente et un langage commun. Or ce sont au contraire souvent l’incompréhension et parfois l’affrontement qui prévalent. On trouve beaucoup de raisons à cette situation. Le manque d’éducation économique des Français est souvent invoqué. Et il est de fait que la manière dont les mécanismes économiques sont expliqués dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur ne donne pas la place qui convient à l’entreprise, à son rôle, à sa diversité, à l’innovation et à la création de richesse dont elle est le moteur, à ses succès, à ses difficultés, à ses héros, les vrais aventuriers d’aujourd’hui. On préfère accabler les élèves et les étudiants avec des analyses macro-économiques ou des approches sociologiques qui ne seront jamais d’aucune utilité à la plupart d’entre eux et qui les découragent par leur abstraction stérilisante et souvent engagée. Heureusement, depuis quelques années, les médias commencent à tenir un discours différent. Que ce soit à la télévision, à la radio ou dans beaucoup de journaux, pas seulement économiques, l’image qui est donnée de l’entreprise devient plus positive, plus concrète, plus réaliste.

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une convergence contrariée

Au demeurant, quand on interroge les Français, on s’aperçoit que même ceux qui ne sont pas satisfaits du système économique en général, le sont souvent de l’entreprise qui les emploie et savent faire la part des choses quand elle rencontre des difficultés. L’explication est sans doute ailleurs que dans l’attitude des Français en général. Ne faut-il pas plutôt s’interroger sur la manière dont la classe politique aborde les problèmes économiques ? Dans le monde d’aujourd’hui, on ne trouve plus que dans notre pays cette habitude d’analyser les problèmes économiques et de discuter les solutions nécessaires à travers le prisme de lunettes idéologiques. On ne peut pas dire que l’économie de marché n’est pas acceptée, car, à part quelques extrémistes verbaux, l’immense majorité des dirigeants politiques sait qu’il n’y a pas réellement d’alternative à ce mode de fonctionnement de l’économie. Cette réalité n’est pas pour autant reconnue au sens fort du terme par beaucoup d’entre eux. Contrairement à leurs homologues de la plupart des autres pays, notamment européens, une fraction importante des dirigeants politiques et syndicaux continue à tenir des discours qui font comme si tel n’était pas le cas. La croyance qu’un autre mode de fonctionnement efficace est possible a disparu, mais le rituel continue à être respecté et célébré avec ses antiennes et ses condamnations. Il n’y a pas eu d’abjurations, comme celles qu’ont su faire les partis de gauche et les syndicats par exemple en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Italie. En réaction, les autres, ceux qui, depuis toujours, ont cru dans l’économie de marché et dont les convictions
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l’ont emporté, continuent haut et fort à pratiquer leur prosélytisme avec l’espoir que, dans notre pays, aussi, il y aura conversion des esprits et des cœurs. Du coup leur discours reste tout aussi idéologique avec l’affirmation d’un libéralisme primaire tout aussi décourageant que les avatars altermondialistes de la contestation de gauche. Ainsi si notre pays a fait sienne l’économie de marché parce que nous savons instinctivement qu’il n’y a pas moyen de faire autrement, le débat idéologique est néanmoins toujours présent quand il s’agit de discuter les décisions de gestion quotidienne et les actions d’amélioration que, comme toute œuvre humaine, elle requiert. C’est dans ce contexte que s’organisent les relations concrètes entre le monde de la politique et celui de l’entreprise. Les responsabilités que j’ai exercées m’ont donné l’occasion d’en explorer plusieurs facettes. Selon les pays et les jours, les entreprises sont soutenues, stigmatisées, abandonnées, taxées, rançonnées ou ignorées. Quand les hommes politiques ont le sentiment qu’un projet d’entreprise, nouvelle implantation dans leur région ou leur pays, acquisition attractive, bataille pour un contrat à l’exportation, peut concourir à la pérennité de l’entreprise et au maintien de l’emploi dans leur ressort territorial, leurs encouragements et leurs appuis manquent rarement, y compris de la plupart de ceux que leur idéologie affichée, ultralibérale ou socialiste extrême, pourrait conduire à une attitude différente. En revanche si l’entreprise rencontre des difficultés, notamment lorsqu’elles conduisent à réduire les emplois, les jugements sont prompts, catégoriques et publics.
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une convergence contrariée

Aucune épithète n’est assez dure pour stigmatiser le comportement de leurs dirigeants ou leur incapacité supposée. Les hommes politiques se transforment alors en stratèges industriels pour condamner telle ou telle opération qui avait souvent été louée précédemment. Les dirigeants de l’entreprise, confrontés à la crise, ne peuvent alors espérer de leur part aucune indulgence, ni aucun soutien. De surcroît l’entreprise, dans cette conjoncture, est souvent abandonnée à son sort. Les règles légales ne sont plus appliquées ou sont ignorées. Les séquestrations de dirigeants, les entraves à la liberté du travail, les occupations de locaux peuvent se déployer sans intervention immédiate pour y mettre fin et font l’objet de la compréhension la plus attentive. Il est vrai que là où en GrandeBretagne, pays civilisé, un seul « bobby » isolé suffit à éviter de tels débordements, il y faut en France beaucoup plus de moyens policiers. Je me souviens d’un soir où revenant d’Allemagne, trouvant l’entrée du siège de l’entreprise que je dirigeais, toujours bloquée depuis le matin par une quinzaine de trublions, le préfet de police dût mobiliser toute une compagnie de CRS pour les ramener à la raison quand, dans un pays de droit, la simple visite d’un représentant du commissariat du quartier aurait dû suffire à résoudre le problème. Pour beaucoup d’hommes politiques, les entreprises sont aussi supposées avoir des ressources inépuisables. Quand l’État, les collectivités locales ou les systèmes de protection sociale rencontrent des difficultés financières, ce qui est fréquent, la première piste qui vient à leur esprit est toujours la taxation des entreprises. Faire des bénéfices n’est
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pas considéré comme l’état normal et souhaitable d’une entreprise, gage de la croissance économique future du pays et de l’amélioration de l’emploi, mais comme une situation qui autorise et justifie tous les prélèvements fiscaux et toutes les contributions exceptionnelles, le remède miracle et indolore à l’impécuniosité publique chronique. De la taxation à la rançon, il n’y a qu’un pas que peu d’hommes politiques franchissent, au moins dans les pays démocratiques et développés. Pour autant, en tant que chef d’entreprise, j’ai été exposé plus que je ne l’aurais souhaité à de tels risques dans beaucoup de pays. Dans le nôtre, par manque de distance et de discernement dans l’instant, je n’ai pas su l’éviter dans une seule circonstance, ce qui constitue le plus grand regret de mes douze années de responsabilité. Mais le comportement le plus partagé et peut-être le plus pernicieux est l’ignorance. La méconnaissance de la réalité des entreprises, seule source de création de richesses du pays, conduit beaucoup d’hommes politiques à imaginer, proposer et mettre en œuvre des règles et des solutions inconsciemment dévastatrices. La réduction forcée et instantanée de la durée du travail de trente-neuf heures à trente-cinq heures restera le cas d’école en la matière alors que la poursuite du mouvement historique et un véritable dialogue social auraient pu aboutir au même résultat dans le temps sans mettre cul par-dessus tête l’économie française. C’est l’un des sujets d’étonnement les plus surprenants pour qui observe avec un recul suffisant la manière dont les entreprises sont perçues par l’opinion publique dans la
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une convergence contrariée

période récente. Des accidents isolés sont mis en évidence comme des illustrations d’un phénomène générique alors que chacun relève d’une explication spécifique et distincte dont il est pratiquement impossible de tirer une leçon générale et dont les causes premières n’ont jamais été qu’effleurées. La rapacité de quelques dirigeants est mise en exergue et stigmatisée sans que l’on s’interroge sur les circonstances particulières qui ont permis de la satisfaire. Les suppressions d’emploi et les licenciements sont la plupart du temps expliqués comme résultant de la mauvaise volonté des entreprises et de la dureté de cœur de leurs responsables, chacun se gardant d’essayer de comprendre le mécanisme de fond par lequel ils sont le plus souvent devenus inéluctables. Du coup le seul remède qu’imaginent les hommes politiques pour mettre fin aux dérives est d’accumuler les réglementations, de renforcer les contrôles, de laisser libre cours aux initiatives judiciaires et contentieuses, de stigmatiser telle ou telle catégorie de dirigeants, supposée être plus néfaste que telle autre. Cette concentration du tir est évidemment totalement inefficace et n’évitera pas d’autres accidents à l’avenir. Mais elle crée le rideau de fumée qui empêche ou évite de se poser les vraies questions. Les chefs d’entreprise ne sont pas en reste. Les hommes politiques leur inspirent des sentiments mélangés qui, en fonction de leur caractère ou de leur intérêt, font apparaître ou même combinent incompréhension, méfiance, naïveté et confiance.

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Pour beaucoup de chefs d’entreprise, l’univers politique et ses acteurs semblent soumis à la dictature des sondages, à la pression des médias et au culte de l’apparence et incapables de ramener à la raison, l’État et ses fonctionnaires qu’ils croient à tort ou à raison être très souvent à l’origine des difficultés et des obstacles qu’ils rencontrent. L’incompréhension à l’égard de ce monde qui ignore ce qui est leur lot quotidien, l’exigence du résultat, l’impératif du temps et l’efficacité de l’action, se transforme en méfiance quand les hommes politiques avec des intentions souvent louables entendent prendre des initiatives de nature à affecter l’entreprise. Le procès d’intention est fréquent. Et rien ne répondrait davantage à l’attente de la plupart que d’être ignorés des hommes politiques. Il n’est pas rare cependant que naïveté et confiance se confondent pour en espérer des initiatives salvatrices. Et il est de fait que, dans un certain nombre de cas, des hommes d’État ont su prendre, pour le bien du pays dans son ensemble, des décisions qui ont changé le cours défavorable des choses pour des entreprises particulières ou pour l’économie en général. Mais ces cas exceptionnels n’empêchent pas l’histoire des relations entre chefs d’entreprise et hommes politiques d’être celle d’une convergence le plus souvent contrariée.

L’esprit d’entreprise

De fait, entreprendre est un acte par essence solitaire. Qu’il s’agisse de créer une entreprise, de la développer, de lui donner un nouvel avenir, de la changer, le mouvement est toujours initié à l’origine par une femme ou un homme singuliers. J’ai toujours été fasciné, à travers les comptes rendus qui ont pu en être faits, par cet instant créateur qui voit surgir, dans un esprit particulier, une idée qui prend peu à peu une tournure concrète, se traduit par des actes de production et de commercialisation, mobilise des collaborateurs qui peu à peu s’ajoutent les uns aux autres, crée une collectivité de clients, de partenaires et de banquiers et au bout du compte génère une entreprise. Les circonstances de la vie ont fait que, tout au long de mon enfance et de mon adolescence, j’ai été le témoin admiratif et enthousiaste d’un tel parcours, celui de ma mère. Alors que j’avais dix ans, elle créait, en 1950, une entreprise d’importation, de distribution et d’entretien de machines agricoles à une époque où, venant d’une femme, une telle initiative dans un tel domaine était aussi
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incongrue qu’inédite. Cette aventure qui connut des hauts et des bas que j’ai racontés par ailleurs dura trentesix ans et s’acheva par la cession de l’entreprise à un grand groupe international. Les quatre enfants que nous étions ont ainsi pu vivre par personne interposée beaucoup des situations que peuvent rencontrer ceux qui entreprennent, l’apprentissage et l’incertitude des débuts, l’obligation de convaincre ceux dont le concours est nécessaire, clients, fournisseurs, banquiers, les aléas de la constitution des équipes, les risques techniques, commerciaux et financiers jusqu’aux situations extrêmes qui menacent la survie de l’entreprise, les mauvais coups des concurrents et des adversaires, le soutien miraculeux des amis fidèles ou inattendus, les joies de la conquête, la griserie des succès, l’amertume des fins de partie. Si, avec ma sœur et mes frères, nous n’avons jamais manqué de rien et si, dans un mouvement de générosité extrême et dès le départ de notre vie active, notre mère nous a mis à l’abri du besoin, c’est parce que cet acte d’entreprendre initial, audacieux et décisif, suivi d’un acharnement continu et sans limites au travail, lui en a offert la possibilité. Dans ce cas de figure, c’est la volonté d’assurer, dans la durée, la survie et l’épanouissement de la famille qui a provoqué l’acte d’entreprendre. Cette motivation n’est pas rare. De nos jours, le désir de sortir du chômage ou de l’éviter par ses propres moyens quand la recherche d’un emploi salarié peut se révéler infructueuse, décevante et déprimante, est souvent déterminant. Enfin il arrive aussi
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que ce soit simplement la passion d’innover, de créer ou d’agir qui enclenche le processus. Cette étape initiale est celle où le projet prend corps et où ses contours se dessinent. Il s’agit de définir le produit ou le service qui sera offert au marché, de concevoir la méthode de commercialisation, d’élaborer un plan de développement et d’imaginer la logique économique et financière qui assurera la viabilité de l’entreprise. Pour avoir rencontré et discuté avec un nombre non négligeable d’entrepreneurs potentiels à ce stade de leur démarche, j’ai souvent été frappé par l’enthousiasme et l’énergie qui les habitent. Leur conviction semble capable de surmonter toutes les objections que le sens commun et l’esprit de prudence n’ont aucune difficulté à identifier et à multiplier et rien ne leur semble inaccessible. Dès ce moment cependant, le principe de réalité entre en jeu. Il faut créer l’entreprise, ce qui signifie des procédures administratives et des dépenses initiales qui peuvent déjà décourager. Il faut mobiliser les premiers fonds propres. Certains y engagent leurs indemnités de licenciement, des réserves familiales, des contributions amicales et les plus chanceux ou les plus habiles, de rares investisseurs audacieux. Il faut enfin entrer dans l’action. Il n’y a pas de recettes du succès. Bien sûr, si le produit ou le service sont mauvais, si l’exécution est maladroite, si l’engagement personnel s’essouffle, l’échec est probable, sinon certain. Pour autant, le moment, la conjoncture et la chance doivent être au rendez-vous. Admettons que l’entreprise existe. Ce n’est que le début du parcours. Il faut trouver des clients solvables, recruter,
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le cas échéant, des collaborateurs compétents, compléter les fonds propres grâce, dans la meilleure des hypothèses, aux résultats ou en attirant des investisseurs stables, renouveler et élargir l’offre de produits ou de services… Rares sont les entreprises qui franchissent toutes ces étapes et parviennent à exister suffisamment pour durer avant d’être rachetées, de disparaître ou au contraire de prospérer, indépendante, dans le long terme. Mais sans doute faut-il pour que quelques-unes réussissent et connaissent ce sort enviable, qu’il y ait beaucoup de rêves, de projets et d’initiatives qui surgissent même si la plupart tournent court tôt ou tard. Aucune science, aucune théorie de l’entreprise n’est disponible, qui fournirait un guide pour l’action. Il est symptomatique de constater que l’enseignement dans les écoles de management les plus réputées se fait sur la base de « business cases » plus que de cours magistraux. En effet conduire une entreprise est un art d’exécution. Le futur dirigeant n’en trouvera le secret dans aucun cours ou aucun livre, mais il pourra utilement s’y préparer par la succession de positions opérationnelles ou fonctionnelles qu’il pourra occuper ou par la lecture de monographies ou de biographies décrivant les succès et les échecs de ceux qui avant lui ont assumé une telle responsabilité. Cependant les entrepreneurs sont avant tout action, et c’est par l’action qu’ils atteignent leurs fins. Aussi les recettes des uns ne font pas nécessairement le succès des autres. Il serait donc vain d’espérer de l’expérience qu’elle fournisse des solutions toutes faites.
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l’esprit d’entreprise

Expérience ! J’entends en effet déjà les réserves et les ricanements que peut susciter ce simple mot à une époque où l’éphémère est la règle, où chaque événement est absorbé et effacé sans délai par celui qui lui succède, où l’horizon de la réflexion collective est le jour, la semaine, le mois et rarement l’année. Beaucoup pensent en effet avec Confucius, que « l’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru » ou avec Adolphe d’Houdetot, qu’elle a « l’utilité d’un billet de loterie après le tirage ». Mais même si « l’expérience n’est, selon Oscar Wilde, que le nom que l’on donne à ses erreurs », en se souvenant que l’histoire est, pour Thucydide, « un perpétuel recommencement » et, pour Alexis de Tocqueville, « une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies », la perspective peut être différente. L’expérience ainsi entendue ne doit sans doute pas être négligée pour comprendre les ressorts qui animent l’entreprise et qui influencent et parfois déterminent sa performance. De la confrontation des expériences peut surgir une image sincère et fidèle de l’entreprise d’aujourd’hui. Ce faisant, pourront du même coup être éclairés les mécanismes par lesquels, à notre époque, s’opère cette mystérieuse transmutation qui par le travail des hommes permet à l’entreprise de faire surgir des richesses supplémentaires et, au bout du compte, malgré de nombreuses pertes en ligne, de faire reculer la pauvreté.

Le revers de la médaille

L’entrepreneur dont le projet connaît le succès trouve sa juste récompense dans la réussite matérielle et la reconnaissance sociale. Si, de surcroît, au terme du parcours, il se retrouve à la tête d’une grande entreprise cotée dont il possède une bonne part du capital, il est probable que, de son point de vue, le sentiment de satisfaction l’emporte sans conteste sur le souvenir des difficultés rencontrées et surmontées. Et sans doute en est-il de même de la plupart de ceux qui, même s’ils n’ont pas été de véritables entrepreneurs, mais des cadres supérieurs d’entreprise ou d’anciens hauts-fonctionnaires, se sont vus confier une responsabilité semblable. Pourtant, ceux qui s’engagent dans le long processus qui les conduira peut-être à une telle position, et sûrement avant l’étape ultime où ils y postuleront ou l’accepteront, seraient bien avisés de se poser cette interrogation fondamentale : le jeu en vaut-il la chandelle ? Cette question, Serge Tchuruk, président directeur général de ce qui est devenu depuis lors Alcatel et actionnaire à 50 % de ce qui était encore Gec Alsthom, me l’a
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posée un jour de l’automne 1997 alors que se profilait la mise en bourse de l’entreprise que je dirigeais depuis six ans et qui devait devenir Alstom. Je ne me rappelle plus ses mots exacts, mais leur substance était la suivante : « Voulez-vous réellement conserver la responsabilité de cette entreprise nouvellement cotée ? Lord Weinstock, votre autre actionnaire, et moi serions très heureux que votre réponse soit positive. Mais ne sous estimez pas les difficultés et la dureté de la tâche qui vous attend. Ne vous faites pas d’illusions ! Diriger une grande entreprise cotée n’est pas un long fleuve tranquille. Rien ne vous sera épargné, les sujets de préoccupation seront plus nombreux que les motifs de satisfaction et, quelle que soit la qualité de votre conseil d’administration et celle de vos collaborateurs, vous serez toujours seul dans les circonstances critiques et au moment de prendre les décisions essentielles. Quant à la reconnaissance, ne l’attendez jamais. » 1 Les années qui avaient précédé où je n’avais certes eu que deux actionnaires n’avaient pas été faciles et tout en mesurant le saut qualitatif que représentait la mise en bourse, je n’ai pas hésité à m’engager dans cette nouvelle étape que je voyais comme le couronnement de mon action antérieure. Je n’ai probablement pas attaché à la question de Serge Tchuruk l’attention qu’elle méritait, tant comme beaucoup
1. Encore récemment Serge Tchuruk confirmait ce point de vue dans un entretien publié dans Challenges du 5 octobre 2006 : « Les gens pensent que les patrons sont installés dans une espèce de sinécure : la vie est belle, on va jouer au golf, on s’en met plein les poches… Mais c’est souvent un métier de chien »

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le revers de la médaille

d’autres, placés dans la même situation, je ne me voyais pas renoncer à l’opportunité qui s’offrait. J’entends déjà les sceptiques. Mon absence d’hésitation n’était pas liée, n’en déplaise à ceux qui n’imaginent les présidents directeurs généraux qu’en dirigeants assoiffés de très hautes rémunérations, à la perspective de voir ma situation matérielle s’améliorer substantiellement. Je mentirais en soutenant que j’ignorais cette perspective. Mais ce qui me déterminait à aller de l’avant était d’une tout autre nature. C’était le sentiment que ce nouveau statut me permettrait d’achever la transformation de l’entreprise en un groupe mondial à racines européennes, l’un des trois premiers mondiaux dans son domaine en termes de taille et de profitabilité, ce qui était le projet que je m’étais assigné dès ma prise de fonction. De fait, dans la ligne des progrès accomplis au cours des sept années précédentes, des étapes décisives et gratifiantes étaient franchies après la mise en bourse jusqu’à la crise technique et financière intervenue dans la suite de mon départ qui a retardé la récolte de leurs fruits. De fait la position de président-directeur général d’une grande société cotée procure d’abord à l’évidence, la satisfaction d’assumer la responsabilité globale et ultime de l’entreprise et de pouvoir mettre en œuvre sa vision de son avenir. En outre, si ce dirigeant a l’âme bien née, il sera heureux de pouvoir contribuer à l’emploi et à l’épanouissement de ses collaborateurs directs et indirects. Enfin, pour peu que les circonstances le favorisent, il appréciera de délivrer une performance positive à ses actionnaires grâce aux initiatives qu’il aura su prendre.
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Les cyniques, et il y en a parmi les chefs d’entreprise même s’ils ne sont pas de loin majoritaires, considèrent que ces éléments pèsent peu par rapport aux risques personnels qui sont associés à la fonction. Pourtant j’ai progressivement découvert à l’usage que si beaucoup des exigences de cette position que je croyais enviable et qui m’était enviée étaient à la fois naturelles et prévisibles, d’autres allaient parfois au-delà du raisonnable. Rien de plus naturel certes que, grandeur et servitude de la position de président-directeur général, le conseil d’administration ait la capacité juridique et pratique de mettre fin à ses fonctions sans indemnité et sans avoir à justifier sa décision par la mise en évidence d’une faute professionnelle ou d’erreurs de gestion. Ainsi, ce conseil n’est-il tenu que par les engagements qu’il a pu prendre lui-même à son égard. Le fait que des décisions de révocation soient rarement prises sans compensation financière n’en exclut pas pour autant la possibilité. Il n’y pas non plus matière à se plaindre que, pour gratifiante qu’elle puisse être, la responsabilité de diriger de manière ultime une grande entreprise, cotée en bourse, s’accompagne de sujétions particulières, non seulement en termes de charge de travail, ce qui est le lot commun de beaucoup de dirigeants ou de cadres d’entreprise même s’ils n’en sont pas les chefs, mais aussi par la tension de tous les instants, qui n’autorise aucun relâchement, qu’elle impose à l’intéressé. Les décisions sont souvent lourdes, elles peuvent porter sur des enjeux financiers considérables, elles peuvent concerner un grand nombre de personnes.
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Sans doute peut-on admettre également que dans le cas du président-directeur général d’une grande société cotée, le droit à l’erreur n’existe pratiquement pas. Quand il est mis fin à ses fonctions, il est extrêmement rare qu’il puisse retrouver une position de dimension équivalente de nature à lui donner une deuxième chance alors que, heureusement, pour des dirigeants qui n’ont pas encore accédé à la fonction suprême, les erreurs éventuelles du passé sont parfois considérées comme un gage de meilleures performances dans l’avenir. L’exigence de responsabilité à l’égard de celui qui est à la tête d’une grande entreprise cotée est tout aussi naturelle. Dans une telle position, on doit s’attendre à rendre compte de ses actes, décisions, initiatives, paroles. Mais faut-il pour autant que ce dirigeant soit censé, sinon juridiquement, du moins moralement, connaître et assumer toutes les paroles, toutes les initiatives et toutes les décisions que sécrète quotidiennement toute grande organisation sans avoir d’autres moyens de se protéger des conséquences éventuelles de cette implication systématique que par l’établissement de barrières juridiques ou par la désolidarisation immédiate. Est-il inéluctable que ce dirigeant, en cas de circonstances adverses, ait rarement droit à un jugement équitable qui prenne en compte l’ensemble de ses actions et de ses performances et pas seulement l’épisode critiqué, comme si par nature un être humain, placé dans une position d’ultime responsabilité ne pouvait et ne devait qu’atteindre en permanence à la perfection. Est-il inévitable qu’à l’image des samouraïs japonais, il n’ait d’autre option, même quand les difficultés
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rencontrées ne sont pas de son fait, que de se faire harakiri ou tel l’amiral de « Noblesse oblige », joué par Alec Guiness, que de sombrer à la barre de son navire sans bouger un cil. La responsabilité de celui qui est à la tête d’une grande entreprise cotée prend une dimension supplémentaire quand elle aborde les rivages de l’éthique. Les « Savonarole » de la morale, nombreux notamment dans les univers judiciaire et médiatique, récuseront par principe toute difficulté de ce fait. Le dirigeant ne peut et doit agir que d’une manière conforme à la loi et à la morale, sans exception ni interprétation. La réalité est toute différente. En permanence il doit résoudre des conflits résultant d’impératifs moraux contradictoires. Dans les eaux tranquilles, si j’ose dire, le dilemme sera de se séparer d’une activité ou de compromettre l’avenir de l’ensemble de l’entreprise, de se résigner à une fusion où chacun et notamment les proches collaborateurs seront dans une situation risquée ou de faire l’autruche en laissant à son successeur le soin de faire face aux conséquences de l’immobilisme. Dans des circonstances encore plus critiques, il s’agira de choisir entre un licenciement collectif et la mise en péril à échéance de l’ensemble des emplois d’une activité, entre le départ d’un collaborateur et l’amélioration de l’efficacité de telle ou telle fonction ou activité, entre le désarroi ou la tragédie d’une personne et la menace sur plusieurs. Heureux enfin sont ceux qui peuvent échapper aux moments obscurs où il faut choisir entre un acte que l’on sait illégal ou dont on se persuade, sans se convaincre
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soi-même, qu’il ne l’est pas réellement et l’intérêt de l’entreprise, de ses employés et de ses actionnaires. Faut-il accepter de payer telle commission à l’évidence exorbitante et à finalité douteuse alors que l’on sait que si on refuse, on perdra de manière certaine un contrat permettant d’employer mille personnes pendant un an ou que la décision qu’elle permettra d’obtenir permettra d’améliorer significativement la performance financière de l’entreprise. Seuls certains de ceux qui n’ont jamais eu à effectuer des choix de cette nature peuvent en toute inconscience jeter la première pierre à ceux qui, parce que responsables, ont accepté de se salir les mains. Le souvenir de l’interpellation de Hoederer dans « Les mains sales » de Jean-Paul Sartre reste dans la mémoire : « Comme tu tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains ! Eh bien, reste pur ! À qui cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi nous ? La pureté, c’est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. Moi, j’ai les mains sales… Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ?… »2 Se salir les mains est l’un des risques parmi d’autres que le dirigeant de société cotée assume. La prise de risque est d’ailleurs intrinsèque à la fonction et peut être source d’accomplissement et de satisfaction. Pourtant au-delà du risque ordinaire qui est lié à toute décision, celui qui
2. Jean-Paul Sartre, « Les mains sales », Gallimard, 1972

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résulte de la « judiciarisation » de la société atteint dans son cas un degré particulièrement élevé. Nul doute qu’un délit commis par un dirigeant de société cotée doit être sanctionné, à condition toutefois qu’il relève de fautes personnelles avérées. Faut-il, pour autant, parce qu’il s’agit de présidents directeurs généraux, que la garde à vue et la mise en examen soient pratiquées sans retenue sans qu’elles soient toujours nécessaires à la manifestation de la vérité, avec peu d’égards pour la présomption d’innocence et encore moins de délicatesse pour les proches. Certes de pareilles mésaventures arrivent aussi à des cadres dirigeants d’entreprise. Mais l’expérience a montré que les présidents directeurs généraux constituent pour une certaine magistrature des gibiers de choix que les non-lieux souvent tardifs ne consolent qu’imparfaitement. Est-il aussi nécessaire de « criminaliser » à outrance des comportements qui ailleurs relèveraient d’une action civile. Est-il équitable de laisser se poursuivre et se déployer pendant des années des procédures judiciaires ou parajudiciaires qui soumettent à des instances le plus souvent incompétentes en la matière des actes de gestion industrielle ou de communication financière, la plupart du temps déjà appréciées et sanctionnés par le marché. Telle procédure de cet acabit a poursuivi son cours pendant dix-huit ans pour se terminer par un non-lieu ou une relaxe. Combien de magistrats, face à des procédures de ce type, ont le courage de constater que, le temps ayant fait son œuvre, les intéressés qui n’ont fait violence, ni en réalité nui à personne, sont fondés désormais à mourir
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tranquillement dans leur lit, et de proposer que les moyens de la justice soient utilisés à d’autres fins. Et ceci sans parler des désagréments qu’imposent souvent les procédures de sanction, gérées par les autorités de marché en France ou ailleurs, même lorsqu’elles s’achèvent par des mises hors de cause. Sans parler aussi des class actions américaines auxquelles s’exposent ceux qui ont commis l’erreur de faire coter leur entreprise à New York et qui durent généralement de nombreuses années. Autre risque que court aussi le dirigeant d’une grande entreprise cotée, celui de devenir l’objet d’une personnalisation qui peut être recherchée ou subie, mais dont on ne sort pas indemne. Responsabilité signifie pouvoir et pouvoir implique personnalisation. Au sein de l’entreprise, mais aussi hors de l’entreprise. Certains y trouvent une forme d’accomplissement, voire même de jouissance, peuvent s’y perdre sans regrets ni remords et ne se remettent jamais d’en être privés. D’autres ressentent la personnalisation de leur fonction comme une contrainte qui s’impose à eux et à laquelle ils doivent céder pour le bien de l’entreprise, espérant néanmoins préserver leur être profond, rester tels qu’ils sont et ne pas se laisser envahir par la griserie que peuvent générer les attributs, les facilités et les adulations que leur dispense leur pouvoir. Il en est peut-être qui échappent totalement à ce vertige. Plus nombreux sont ceux qui y laissent une partie d’eux-mêmes et qui, quand le temps de la responsabilité est passé, ont du mal à se retrouver intact et sans blessures.

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L’opprobre et la condamnation qui les accablent en cas de difficultés sont souvent précédés d’une période d’adulation excessive au point parfois de frôler le ridicule. Le problème est que les analyses et les jugements délivrés par les médias le sont rarement de manière compétente et informée et ne laissent généralement, au contraire de ce qui prévaut avec les autorités financières, que peu de place à la défense. La vie des entreprises est quelque chose de compliqué. Porter un jugement honnête sur une performance l’est tout autant. Seuls, en fait, les conseils d’administration disposent des éléments adéquats pour le formuler. Le journaliste, pour intelligent et avisé qu’il soit, ne peut se substituer à eux pas plus que le dîneur en ville, fût-il lui-même chef d’entreprise ! D’autant que, avant comme après, la solitude est la règle. Contrairement à l’image qui en est donnée parfois, il n’y a pas de solidarité entre dirigeants des grandes entreprises cotées. Certes l’existence d’instances où il arrive qu’ils se rencontrent, d’occasions, plus ou moins nombreuses selon leur degré de sociabilité, où ils peuvent déjeuner ou dîner ensemble ou de voyages en commun dans des avions gouvernementaux où ils peuvent accompagner le président de la république, le premier ministre ou un ministre dans un voyage officiel, peut donner le change. Mais dans ces rencontres et dans d’autres du même type, c’est toujours l’intérêt de l’entreprise qui guide les échanges et le dirigeant ne peut guère compter y trouver l’écoute et le conseil désintéressé dont il pourrait avoir besoin. De même ne pourrait-il qu’être déçu s’il les attendait de tel ou tel prestataire extérieur, banquier, consultant,
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avocat, qui peut certes avoir intérêt à la consolidation ou à la pérennité de son client, mais qui légitimement privilégie d’abord le sien, ce qui par nature limite la portée de son intervention. Le conseil d’administration par fonction est mieux armé pour répondre au besoin de consultation et d’échange de son président à condition toutefois que les personnalités qui le composent aient le profil requis et le temps nécessaire et en étant conscientes qu’en cas de difficultés extrêmes qui sont celles où le besoin est le plus criant, le réflexe d’autoprotection peut altérer la qualité du soutien. Reste l’équipe, le groupe des collaborateurs proches, en principe les dirigeants de premier rang de l’entreprise. Sans doute dans les circonstances ordinaires et même dans la plupart des situations de crise, c’est auprès d’elle que le responsable d’une grande entreprise cotée peut trouver le soutien le plus efficace et le plus approprié. À condition qu’il ait pris soin de bien la composer et de l’habituer à la liberté de pensée et de parole. Il n’en reste pas moins que face à toute décision, ordinaire ou extraordinaire, la responsabilité s’exerce dans la solitude. Certains s’en réjouissent, la plupart s’en accommodent, quelques-uns peuvent ne pas s’y résoudre et du coup ne pas être adapté à leur tâche. Ce revers de la médaille de la fonction de dirigeant d’une grande entreprise cotée explique que la plupart de ceux qui l’exercent ont bonne conscience quand les conseils d’administration leur attribuent des rémunérations et des avantages que le commun des mortels juge
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exorbitants. Là où beaucoup ne voient que la substance, l’intérêt et le prestige d’une fonction qui trouverait en elle-même sa propre récompense, eux mesurent ses inconvénients, certes pour la plupart immatériels, mais réels et toujours sous estimés parce que non quantifiables et non comparables à l’exercice des tâches ordinaires, même intenses. C’est l’origine d’un malentendu fondamental que même un dialogue de bonne foi a du mal à surmonter.

Le mirage de l’argent

Quand il s’agit d’argent, rien n’est simple. J’ai pu m’en rendre compte en août 2003 quand j’ai décidé de renoncer à l’indemnité de départ de quatre millions d’euros que le conseil d’administration d’Alstom m’avait attribuée légalement et légitimement au terme de mes douze années de responsabilité à la tête de cette entreprise et de mes vingt ans de service dans l’industrie. J’ai expliqué en détail les épisodes qui m’ont conduit à faire ce geste inhabituel et les raisons qui l’ont inspiré d’abord dans un entretien avec Laurent Mauduit1 et ensuite dans un livre2. Je ne crois pas utile d’y revenir une fois de plus. En revanche, ce qui m’intéresse, aujourd’hui, à partir de mon cas particulier et de cette expérience singulière, c’est d’essayer d’éclairer certains des rapports complexes entre l’argent et l’entreprise.
1. Entretien paru dans Le Monde du 19 août 2003 : voir Entretiens page 216 2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004.

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Je ressens comme un paradoxe d’avoir été, aux côtés d’autres, l’objet et le prétexte d’un débat relatif à la cupidité patronale. J’ai en effet eu la chance de pouvoir entretenir, la plupart du temps, pendant mon existence, des rapports détendus avec l’argent. Certes il y a eu des périodes de mon enfance et de mon adolescence où notre famille a connu le dénuement. Mais l’acharnement au travail de ma mère a fait que l’essentiel ne nous a jamais manqué tandis que l’exemple de son mode de vie nous a épargné l’envie du superflu. Ensuite la générosité maternelle a facilité nos débuts dans la vie active en nous exonérant du souci de financer notre premier logement tandis que l’accès à la haute fonction publique par l’École nationale d’administration, en ce qui me concerne, me garantissait, sans avoir à formuler d’exigence particulière, un revenu confortable et la stabilité de l’emploi à une époque, il est vrai, où le chômage n’était pas encore la préoccupation collective qu’il est devenu. Aussi quand quinze années plus tard, j’ai rejoint l’industrie, n’ai-je pas pour autant changé de comportement. Pendant les vingt et une années qui ont suivi, je n’ai jamais réclamé d’augmentation de salaire, ni un avantage financier d’aucune sorte. Dans un univers où, au fil du temps, s’est établi l’usage de « négocier » sa rémunération, je m’en suis toujours remis aux décisions que me notifiaient les autorités successives qualifiées pour les prendre, le président-directeur général de la CGE ou d’AlcatelAlsthom, les patrons de Gec ou d’Alcatel ou enfin le comité de rémunération et le conseil d’administration d’Alstom, devenue société cotée.
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le mirage de l’argent

Au regard de mes propres aspirations, je n’ai jamais eu à me plaindre de cette attitude. L’héritage familial et les revenus que je percevais satisfaisaient largement mes besoins et me permettaient même d’aider nos cinq enfants à démarrer dans la vie comme ma mère avait pu et voulu le faire pour ses propres enfants. C’est cette même attitude d’abstention qui explique que je n’ai pas appliqué mon propre jugement à la question de la fixation de mon indemnité de départ quand le moment fut venu de quitter ma fonction de présidentdirecteur général d’Alstom. Pourtant avec la liberté d’esprit que procure le recul du temps, je me rends compte rétrospectivement que, pendant la période critique où s’organisait ma succession, pour la première et dernière fois de mon existence, sous l’effet d’influences diverses, mon rapport à l’argent s’est brièvement modifié. Il y a eu d’abord ceux, proches de moi dans l’entreprise, qui, ne comprenant pas mon souhait d’anticiper mon départ de trois ans par rapport à l’âge de la retraite pour accélérer le renouvellement des idées et des initiatives après douze années de responsabilité, m’encourageaient à « négocier » fructueusement ce « geste » et, pour faciliter les choses, me proposaient même de le faire à ma place. Il y a eu ensuite la fonction ressources humaines qui, appliquant à mon cas particulier, les usages et les règles, bénéficiant à tous les cadres dirigeants de toutes les entreprises similaires et notamment de celle que je dirigeais, aboutissait par le jeu technique de toutes les clauses conventionnelles et contractuelles au chiffre magique de quatre millions d’euros.
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Il y a eu enfin une forme d’angoisse, aggravée par la tension du départ, face à la perspective, désormais concrète, d’une retraite représentant le quart du salaire perçu jusqu’alors, l’indemnité de départ envisagée n’ayant pour effet, transformée, après impôt, en revenu que de le porter au tiers. J’ai donc non seulement laissé le processus poursuivre son cours, mais j’ai insisté pour que la décision, quelle qu’elle soit, soit mise en œuvre avant mon départ. Pourtant dans mon esprit, le malaise est toujours resté présent. Était-il légitime, alors que je partais à la retraite, il est vrai, trois ans avant l’échéance normale, de bénéficier d’une indemnité de départ, pour contractuelle qu’elle fût et pour légitime qu’elle ait été si j’avais quitté une telle fonction dans la force de l’âge ? Était-il normal que la clause de garantie de deux années de rémunération qui m’avait été octroyée à l’époque où j’étais encore salarié de la CGE s’ajoute à l’indemnité résultant de la convention collective de la métallurgie au lieu de l’englober ? Pourquoi ne pas donner à ce geste du conseil d’administration la forme d’un avantage retraite, peut-être plus aisé à justifier, en considération du taux de remplacement très faible qui résultait des circonstances spécifiques de mon existence professionnelle, partagée entre le public et le privé ? Pour autant, quelque part au fond de moi, flottait la conscience d’un monde qui changeait et dont les références n’étaient plus celles que j’avais connues au début de ma vie professionnelle. Les finalités de l’action n’étaient plus tout à fait les mêmes. J’avais voulu construire une entreprise européenne à vocation mondiale, le challenger
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européen de General Electric, l’une des trois premières entreprises mondiales dans son domaine d’activité. Ces ambitions que j’avais prises au sérieux, d’ailleurs mises en œuvre avec succès jusqu’à la crise technique et financière, devenue paroxystique en 2003, et que mon successeur devait reprendre et poursuivre plus tard, étaient écoutées avec sympathie par les analystes et les investisseurs lors des multiples présentations que je leur dispensais. Mais leur véritable centre d’intérêt était ailleurs, il était dans la valorisation de l’action, aspiration qui était aussi la mienne, mais que je n’acceptais pas comme exclusive. Pour beaucoup d’entre eux, je trahissais cette distance par le fait que je me satisfaisais de conditions de rémunération dont ils avaient connaissance par la publicité, désormais obligatoire, et qui leur apparaissaient modestes en termes relatifs. Pour tout dire, ils se seraient sentis plus confortables si j’avais été plus âpre au gain et plus exigeant pour moi-même et sans doute du même coup plus conforme dans mes actions à leur modèle de performance. Tout en ayant toujours placé l’intérêt de mes actionnaires successifs au premier rang de mes préoccupations, qu’ils fussent deux ou trois cent mille, je commençais à me dire, un peu tard, au bout de mon parcours, que j’aurais davantage gagné le « respect » de mes interlocuteurs financiers ou industriels en défendant aussi et davantage mon propre intérêt. Ces interrogations qui me taraudaient, je ne les ai exprimées à l’époque, au demeurant partiellement, qu’au directeur des ressources humaines qui, en tant que professionnel, défendait sa proposition avec des arguments techniques,
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mais aussi avec l’affirmation que cette indemnité était la juste compensation de ce qu’il considérait être, en termes comparatifs, la faiblesse relative de ma rémunération pendant mes douze années de responsabilité par rapport aux standards internationaux et même français habituels. Mais je n’en ai rien dit au comité de rémunération, considérant que mes états d’âme qui ne pouvaient aboutir qu’à pénaliser les miens beaucoup plus que moi-même n’avaient pas à se substituer au jugement de la femme et des hommes d’expérience qui le composaient. Ainsi donc l’indemnité de départ fut décidée et abandonnée neuf mois plus tard. Le temps qu’il me fallut pour retrouver le rapport à l’argent qui avait toujours été le mien et pour me convaincre de faire ce que l’honneur exigeait de moi. Au risque de laisser croire qu’en agissant ainsi je reconnaissais la validité des critiques dérisoires et des calomnies indignes dont ma gestion et ma personnalité avaient fait l’objet de la part de certains journalistes, manipulés ou superficiels. Et de fait, après un bref tribut payé par les médias à un geste « exemplaire » qu’ils estimaient, parfois implicitement, le plus souvent explicitement, mais toujours faussement, avoir provoqué, l’air du temps reprenait rapidement le dessus. Pour les uns effectivement, ce geste était le fruit de ma mauvaise conscience supposée vis-à-vis de ma gestion. Pour tel juge, il ne pouvait s’expliquer que par ma volonté d’anticiper une situation où la justice m’aurait imposé d’y renoncer. Pour d’autres, il était évident que je faisais la part du feu pour éviter que de multiples ressources cachées, beaucoup plus importantes que
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celles auxquelles je renonçais, ne soient mises en cause. Il était tout simplement inconcevable qu’un être sensé, de surcroît chef d’entreprise, renonçât, sans y être contraint de quelque manière, à quatre millions d’euros, avec pour seule justification, celle que j’avais donnée. C’est en effet une opinion largement répandue que l’entreprise est soumise à la logique de l’argent et que ceux qui la servent y sont irrémédiablement asservis. Pour le meilleur et pour le pire. Argent utile, celui qui, à travers les fonds propres, permet de créer une entreprise, celui qui mesure la performance à travers le résultat ou le profit, celui qui en assure la pérennité par les investissements et la recherche-développement. Argent coûteux, celui qui est dispensé parcimonieusement par les banques et par les marchés. Argent légitime, celui qui correspond aux revenus qu’attendent à bon droit ceux qui apportent à l’entreprise leur force de travail et leur capacité d’innovation, les salariés, et ceux qui lui ont fourni les capitaux, les actionnaires. Mais aussi argent pervers, celui qui est détourné par les escroqueries dont l’entreprise peut être victime, celui qui lui est retiré par les rackets auxquels elle ne peut pas toujours échapper, celui qui est dilapidé dans des dépenses somptuaires ou abusives au profit, parfois, de dirigeants indélicats. Comme dans la vie, l’argent est partout dans l’entreprise. Il mérite qu’on s’y attarde.

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Pourquoi revenir sur les hautes rémunérations alors que je me suis déjà abondamment exprimé sur cette question dans mon précédent livre, devant une mission d’information de l’Assemblée nationale et au cours de nombreux entretiens avec des journalistes de la presse écrite, de la radio ou de la télévision ? Si je persiste, c’est essentiellement parce qu’en dépit de l’abondance des commentaires, il me semble que cette question n’a pas encore été suffisamment clarifiée et qu’elle donne toujours lieu à beaucoup de confusion et de superficialité, favorisées au demeurant par le silence forcé de la plupart des chefs d’entreprise. D’ailleurs, même si cette question ne concerne en fait en France que les dirigeants d’un nombre réduit de très grandes entreprises cotées, elle a néanmoins contribué à détériorer gravement l’image des entreprises dans ce pays et à accentuer la remise en question de la réconciliation des Français avec l’entreprise qui avait été un des grands acquis du premier septennat de François Mitterrand.
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Je me souviens d’un propos de Bernard Maris qui n’est pas précisément un homme du grand patronat au cours de l’émission de télévision Mots Croisés sur France 2 à laquelle nous avions tous deux parmi d’autres participé, soulignant qu’il n’était pas choqué que les grands patrons qui réussissent gagnent beaucoup d’argent, mais qu’il était scandalisé par les avantages dont bénéficiaient ceux qui quittaient leurs fonctions, notamment en cas d’échec. Dans la même veine, Édouard Tétreau, l’auteur de « Analyste au cœur de la folie financière » 1, expliquait dans un article du Monde du 17 mai 2005 que « l’honneur et l’efficacité des vrais capitaines d’industrie tiennent […] dans ces deux mots latins : « ad nutum ». La révocation, sans indemnité d’aucune sorte, « d’un simple signe de tête ». « Il est normal, ajoutait-il plus loin, que des mandataires sociaux soient très bien payés – ils ne le sont parfois pas assez – pour conduire, dans un monde concurrentiel ouvert, des entreprises qui sont les seules sources de richesses dans nos sociétés. […] Mais il est souhaitable que ces dirigeants, en cas d’échecs avérés, puissent être révoqués « ad nutum ». » L’apparence est celle du bon sens : payons bien ceux qui réussissent et privons de tout avantage ceux qui échouent. Qui pourrait s’opposer à un tel principe ? Le problème est qu’ayant dit cela, on n’a rien réglé du tout. La question essentielle est de savoir comment les grandes
1. Édouard Tétreau, « Analyste au cœur de la folie financière », Grasset, mars 2005.

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entreprises peuvent être dotées de chefs d’une dimension et d’une qualité suffisantes. Et pour cela, interrogeons-nous successivement sur le profil qui est généralement le leur, sur les conséquences de la transparence à laquelle ils sont astreints en ce qui concerne les avantages financiers dont ils bénéficient, sur la manière dont ceux-ci sont décidés, sur la diversité des instruments utilisés et sur leur niveau souhaitable ou acceptable. Profil J’écarte tout de suite une source de confusion. Je parle des très grandes entreprises cotées. C’est par un abus de langage que l’on attribue parfois à leurs chefs le qualificatif d’entrepreneur alors qu’il est extrêmement rare qu’elles soient dirigées par les fondateurs de l’entreprise ou par des personnes y ayant engagé l’essentiel de leur patrimoine personnel. J’ai toujours été frappé de la faiblesse relative du nombre d’actions de leur entreprise, par rapport à leurs revenus, que possédaient la plupart de ces dirigeants. Pas plus que je n’ai eu d’imitateurs lorsque j’ai renoncé à mon indemnité de départ, je n’ai eu beaucoup d’émules qui, comme je l’avais fait, non pas par le biais d’options d’actions, mais en utilisant mon épargne personnelle, aient investi l’essentiel de leur patrimoine dans l’entreprise cotée qu’ils dirigent. Fils d’un entrepreneur, en l’espèce, ma mère, qui avait toujours tout risqué dans l’entreprise qu’elle avait créée et développée avec succès, je n’ai jamais imaginé faire autrement à partir du moment où je prenais la responsabilité d’une grande entreprise cotée.
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L’entrepreneur est celui qui, à partir d’une innovation, construit et développe une entreprise ou qui investit son patrimoine dans un projet qui l’a convaincu, prenant ainsi un risque personnel. L’avantage financier qu’il en retire, le cas échéant, s’il réussit, ne provient pas principalement des salaires, des primes ou même des dividendes qui lui auront été versés, mais surtout de la valorisation croissante de son entreprise. À juste titre l’enrichissement dont il bénéficie ainsi n’est plus réellement contesté par l’opinion publique même si notre système fiscal reste peu avantageux dans de telles situations. Quant à la sanction en cas d’échec, elle est automatique à travers la perte sans recours de son patrimoine. Les chefs de la plupart des grandes entreprises cotées n’ont pas eu un parcours de ce type. Par des cheminements divers, mais toujours en position de salariés, ils aboutissent à des positions de direction générale dans une entreprise déterminée et sont portés à la présidence de celle-ci ou d’une autre par la décision d’un conseil d’administration, inspiré ou non par son précédent titulaire et assisté ou non par un cabinet de recrutement spécialisé. Le fait que l’intéressé ait été éduqué à l’École nationale d’administration, à l’École polytechnique ou dans une autre école d’ingénieurs, à HEC ou dans une autre école de commerce ou tout simplement à l’Université, qu’il ait passé toute sa carrière dans l’entreprise ou seulement une partie ou pas du tout, qu’il ait connu d’autres expériences publiques ou privées dans sa vie professionnelle, qu’il ait ou non vécu et travaillé à l’étranger, ne change rien à cette
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problématique. Au point de départ, il s’agit d’un salarié qui devient mandataire social ou d’un mandataire social qui change d’entreprise en raison des talents que lui prête un conseil d’administration et qui sont en principe attestés par son parcours professionnel antérieur. Ce changement de position n’entraîne aucune mutation génétique et ne fait pas de l’intéressé un être à part qui se verrait soudain doté de toutes les vertus de l’entrepreneur au sens propre que, sauf exception, il n’a jamais été. C’est un cadre supérieur qui est porté à la fonction suprême parce qu’il est supposé avoir une vision de l’avenir de l’entreprise et savoir diriger, innover, animer, stimuler, contrôler et réussir, toutes qualités que requiert la conduite de la grande organisation qu’elle représente et qui doivent être aussi, à leur échelon celles de leurs autres grands dirigeants. Le président-directeur général d’une grande entreprise cotée est ainsi un homme comme les autres qui ne justifie aucune révérence particulière, qui obéit aux mêmes ressorts que le commun des mortels et qui doit donc être traité comme tel. C’est le moment de souligner, avec Jack Welch2, que « le plus grand rôle d’un conseil d’administration est d’être sûr d’avoir le bon dirigeant et d’avoir préparé un plan de succession pour le prochain ». De ce point de vue et contrairement à une idée répandue, il est d’une manière générale préférable que le nouveau présidentdirecteur général soit recruté parmi les dirigeants de l’entreprise. La pratique de plus en plus fréquente au sein des
2. Entretien avec Laure Belot dans Le Monde du 7 juin 2005.

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conseils d’administration de privilégier les recrutements externes au prétexte que du sang neuf est plus approprié pour conduire l’entreprise, notamment quand elle connaît des difficultés est, sauf circonstance particulière, particulièrement critiquable. Certes il est nécessaire, dans le cours du processus de sélection, de comparer les candidats internes à d’éventuels candidats externes. Il est en outre indispensable d’inclure la capacité à générer progressivement des successeurs potentiels dans les critères d’évaluation des présidents directeurs généraux en place. Mais on ne mesure pas les retards, les erreurs d’appréciation, voire même les dégâts irréversibles que peut provoquer l’arrivée d’un nouveau président-directeur général venant de l’extérieur quand il ignore complètement l’entreprise ou le métier qui est le sien. Il y a bien sûr des exceptions que les circonstances peuvent imposer et qui peuvent se révéler bénéfiques, mais le risque est du côté du recrutement externe. Si le futur président-directeur général d’une grande entreprise cotée est dans la plupart des cas un ancien cadre dirigeant de cette même entreprise ou d’une autre et, de surcroît, si la promotion interne doit être encouragée, il est logique de se référer à sa situation antérieure quand il s’agira de fixer sa rémunération. Il est également naturel que la rémunération de ce nouveau président-directeur général d’une grande entreprise cotée fasse apparaître un écart significatif par rapport à ce dont il aurait bénéficié s’il avait poursuivi simplement sa carrière de cadre dirigeant. Certes, les risques personnels réels qu’il prend en acceptant une telle fonction ne
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l’emportent pas sur l’attrait que représente son exercice. Ils justifient néanmoins que l’avantage financier global qu’il est susceptible d’en retirer soit suffisant non seulement pour le libérer de toute préoccupation à ce sujet, mais aussi pour l’encourager à délivrer la meilleure performance possible. Transparence Alors que pour la généralité des salariés et des cadres dirigeants d’une entreprise, l’évaluation et la discussion, qui conduisent à décider les rémunérations, s’effectuent dans l’anonymat des négociations avec les syndicats ou dans la confidentialité d’un dialogue individuel, pour ce qui concerne les présidents directeurs généraux de sociétés cotées, depuis 2001, la loi a imposé la transparence. Un rapport, accessible au public, doit désormais rendre compte de la rémunération totale et des avantages de toute nature versés, durant l’exercice, à chaque mandataire social et doit en préciser le montant de manière individuelle. Ce rapport distingue et détaille les éléments fixes, variables et exceptionnels composant ces rémunérations et avantages ainsi que les critères en application desquels ils ont été calculés ou les circonstances en vertu desquelles ils ont été décidés. Il indique également les engagements de toutes natures, pris par la société au bénéfice de ses mandataires sociaux, correspondant à des avantages ou éléments de rémunération dus ou susceptibles d’être dus consécutivement ou postérieurement à la cessation ou au changement de leurs fonctions. L’information donnée à ce titre doit préciser les modalités de détermination de ces
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engagements et, le cas échéant, le montant annuel susceptible d’être versé à chaque mandataire. L’exactitude et la sincérité de ces informations sont attestées spécialement par les commissaires aux comptes. Le non-respect de ces dispositions est sanctionné, en principe, par la nullité des rémunérations perçues. Même si revenir en arrière sur la transparence imposée par la loi serait à la fois impossible et inopportun, on peut s’interroger sur l’équité d’une démarche qui impose à la seule catégorie des mandataires sociaux ou, pour faire simple, des présidents directeurs généraux de sociétés, d’ailleurs qu’elles soient cotées ou non, de publier leurs rémunérations. Certes, de facto et par des mécanismes divers, le public est en état de prendre connaissance des rémunérations des membres du gouvernement, des parlementaires, des membres du conseil constitutionnel et de quelques très hauts-fonctionnaires. Mais l’opprobre qui est attaché aux écarts, associés à l’économie de marché, entre les salaires les plus faibles et les rémunérations les plus élevées, se concentre sur cette catégorie très particulière alors que chacun sait qu’elle est loin d’être la seule à bénéficier dans notre société de situations financières privilégiées dont la légitimité ou l’illégitimité n’est pas toujours de nature très différente. Il n’est sans doute pas nécessaire de s’interroger davantage sur cette singularité tant la démocratie actionnariale d’inspiration anglo-saxonne la rend irréversible. Le caractère discriminatoire de cette obligation de publicité devrait suggérer à tous ceux qui relaient ces informations, notamment dans les médias, un souci scrupuleux d’exactitude et
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de précision pour éviter qu’elle ne s’accompagne d’approximations et de déformations, particulièrement dommageables quand elles peuvent impacter le regard qui est porté, notamment mais pas seulement par leur entourage direct ou indirect, sur des personnes et des familles. Ce dont m’a convaincu ma propre expérience comme le confirment d’ailleurs les multiples épisodes qui ont suivi, c’est que les décisions de rémunération, sur quelque élément qu’elles portent, ne devraient pas être jetées en pâture au public sans qu’elles soient soigneusement motivées par ceux qui les ont prises, c’est-à-dire le conseil d’administration sur proposition du comité des rémunérations quand il y en a un. Certains m’ont dit, cyniques, que cette exigence était naïve, car, soutenaient-ils, de telles décisions sont impossibles à motiver devant l’opinion. À quoi je rétorque que, si tel est le cas, il ne faut pas les prendre et surtout je tiens que, derrière toute décision, il y a ou il doit y avoir un raisonnement. De même que je me sentais capable de justifier face à mes collaborateurs les décisions de rémunération que je prenais à leur endroit, de même je crois les conseils d’administration en état de formaliser leur jugement sur la performance du chef d’entreprise et sur les conditions de marché qui les ont déterminés. Cette exigence a évidemment une double vertu, celle de protéger le chef d’entreprise dont on ne peut pas attendre qu’il justifie lui-même sa propre rémunération et celle d’inciter les instances concernées à faire preuve de mesure et de discernement dans leurs décisions.

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Décision Le débat sur le point de savoir qui décide la rémunération des présidents directeurs généraux ne peut pas non plus être éludé. Jusqu’à une date récente, la réponse était claire : il s’agissait d’une responsabilité exclusive du conseil d’administration. Désormais, par exception, la loi a prévu que « les éléments de rémunération ou des avantages dus ou susceptibles d’être dus à raison de ou postérieurement à la cessation de ses fonctions », c’est-à-dire essentiellement les indemnités de départ et les compléments de retraite, à travers le régime des conventions réglementées, sont soumis à l’approbation de l’assemblée générale des actionnaires. La principale raison invoquée pour impliquer davantage cette dernière est que le conseil d’administration serait en quelque sorte structurellement enclin à la complaisance vis-à-vis du président-directeur général. Tout se passerait dans le cercle clos d’un comité de rémunération, ne rendant que peu de comptes au conseil luimême et composé de personnages issus du même milieu que l’intéressé et au surplus liés à lui par la consanguinité d’intérêts et de participations croisés. Cette image qui a pu refléter une certaine réalité dans le passé est aujourd’hui devenue caricaturale, même s’il y a encore des exceptions. Ayant participé concrètement à des comités de rémunération, je peux apporter un témoignage. D’abord le temps des participations croisées est révolu notamment avec la dissolution des noyaux durs, qui avaient été hérités des privatisations du gouvernement Balladur.
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Ensuite les présidents des comités de rémunération rendent compte de leurs travaux et de leurs conclusions aux conseils d’administration en séance plénière qui très souvent les discutent avant d’en faire leur décision qu’ils sont seuls qualifiés pour prendre. Depuis peu, certains de ces présidents ont initié, audelà des informations qui figurent désormais dans la plupart des rapports annuels, l’excellente pratique de présenter eux-mêmes leurs travaux à l’assemblée générale et de répondre aux éventuelles questions. Cette démarche exemplaire a cependant du mal à s’enraciner. Enfin la prise en compte progressive de la transparence dont la mise en œuvre effective ne remonte qu’à 2002 va progressivement modifier les comportements. En effet les origines communes en termes de milieu social ou d’écoles ne font pas le poids face à cette nouvelle contrainte externe. Mais les raisons fondamentales pour lesquelles le conseil d’administration est conceptuellement la seule instance qualifiée pour décider sont différentes. D’abord la décision de rémunérer ne peut pas et ne doit pas être séparée de celle de recruter et de révoquer. Comment le conseil pourrait-il attirer et motiver le meilleur candidat possible, qu’il soit d’origine interne ou externe, s’il n’était pas en état de s’engager vis-à-vis de lui sur les termes exacts et définitifs des avantages financiers qui lui seraient attribués. Un système dans lequel un vote ultérieur de l’assemblée générale pourrait ensuite les mettre en cause ne marcherait pas et quant à attendre la prochaine assemblée générale pour mettre en œuvre le recrutement,
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je crains qu’une telle approche ne corresponde pas au rythme de la vie des entreprises sans parler du fait que beaucoup de candidats de valeur hésiteraient probablement à se soumettre à l’aléa correspondant. Par ailleurs rémunérer signifie évaluer. Or contrairement à ce qu’imaginent certains qui n’hésitent pas à se faire procureurs et juges de la performance des dirigeants d’entreprise sans avoir les informations ou la qualification pour le faire, évaluer la performance n’est pas plus aisé dans le cas d’un président-directeur général que dans celui de tout responsable d’entreprise. S’en tenir à la référence du cours de bourse ou simplement à celle de tel ou tel indicateur apparent est à la fois simpliste, absurde et grotesque, que ce soit pour louer ou pour vouer aux gémonies. Il faut rentrer dans le détail, certes prendre en considération les chiffres, y compris, le cours de bourse, mais aussi examiner le contexte, les circonstances et les causes. Il faut apprécier des éléments qualitatifs, gestion des ressources humaines, relations sociales, dynamisme commercial, capacité d’innovation, notamment stratégique, préparation en temps et en heure de la succession… Et pour cela, il faut non seulement disposer des informations nécessaires, mais aussi avoir l’occasion de visiter l’entreprise, de rencontrer les principaux collaborateurs du président-directeur général, de sentir comment les choses se passent. On voit bien qu’une assemblée générale d’actionnaires ne peut pas faire un tel travail qui est dans notre système juridique la vocation première du conseil d’administration, en fait l’essentiel et le cœur de sa mission de contrôle.
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Enfin il faut prendre conscience de l’effet pervers qui résulterait du transfert du pouvoir de rémunérer du conseil d’administration à l’assemblée générale des actionnaires. Certes le conseil d’administration dans notre droit des sociétés a pour mission d’agir au nom des actionnaires et non pas, comme c’est la mission du conseil de surveillance dans le droit néerlandais, de représenter l’entreprise dans son ensemble et par conséquent, dans une certaine mesure, toutes ses parties prenantes. Néanmoins l’intérêt bien compris de ses actionnaires doit le conduire à veiller à l’avenir à long terme et à la cohésion de l’entreprise de manière à s’assurer de la continuité et, si possible, de la croissance durable de ses performances, tous éléments dont il doit tenir compte quand il traite de la situation de son dirigeant. Si à l’avenir, la fixation de la rémunération de ce dernier dépend de l’assemblée générale des actionnaires, c’est-àdire en fait des quelques grands fonds d’investissement ou de pensions qui en assurent le quorum et en font la majorité, la tentation sera grande pour le dirigeant de manière à s’assurer la tranquillité sur sa rémunération de prendre en compte par priorité leurs préoccupations, voire même de rechercher avec eux un accord implicite donnant donnant. Sans faire de procès d’intention, le risque de voir s’installer, dans un tel cas de figure, une dérive supplémentaire, privilégiant encore plus qu’aujourd’hui le court terme, est réel. Est-ce vraiment ce qui est recherché ? Au demeurant si l’assemblée générale des actionnaires n’est pas satisfaite des conditions dans lesquelles le conseil d’administration exerce son pouvoir de rémunérer, dont
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elle a connaissance à travers la transparence, il lui est parfaitement loisible de renvoyer tout ou partie de ce conseil pour changer les choses. Des exemples récents montrent qu’il ne s’agit pas de cas de figure théoriques. En outre, et là encore, l’expérience montre qu’il ne s’agit pas de théorie, les assemblées générales peuvent parfaitement rejeter les résolutions autorisant les options d’actions et les attributions d’action gratuites pour marquer leur mécontentement. Ce faisant elles exercent légitimement le rôle de contrôle et de sanction qui est le leur, mais laissons au conseil d’administration, seule instance véritablement en position de remplir efficacement cette mission, le soin de choisir, de rémunérer et de révoquer l’exécutif de l’entreprise. Diversité Faut-il attacher de l’importance à la diversité des instruments utilisés pour rémunérer les présidents directeurs généraux des grandes sociétés cotées ? Parler d’avantage financier global fait l’impasse sur cette question. Une telle approche est naturelle, car, dans la pratique, ce que prennent en compte l’intéressé comme d’ailleurs ceux qui ont à décider, comités de rémunérations et conseils d’administration, assistés de spécialistes des ressources humaines ou de cabinets de recrutements, c’est bien l’enveloppe globale des avantages consentis et leur impact fiscal, la variété des cheminements empruntés étant largement indifférente. Il n’en est pas de même de beaucoup d’observateurs extérieurs et, derrière eux, de l’opinion publique qui concentrent leur attention sur tel ou tel instrument, au fil
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des révélations, issues de la transparence, jugé plus ou moins légitime ou équitable. Un jour, on stigmatisera les indemnités de départ, un autre jour, ce seront les retraites dites chapeau, un troisième, il sera question des options d’actions, enfin quand l’actualité ne fournira pas un nouvel instrument à mettre en exergue, on s’intéressera plus trivialement aux salaires et à leur augmentation d’une année sur l’autre. Certes des additions sont parfois effectuées qui peuvent être considérées comme participant de la démarche de l’enveloppe, mais elles le sont le plus souvent d’une manière techniquement erronée, mélangeant des avantages certains à d’autres qui sont aléatoires ou impossibles à calculer, de sorte que la confusion s’en trouve encore accrue. Chacun des instruments évoqués, qui ne sont pas appliqués aux seuls présidents directeurs généraux, mais le sont souvent également à tous les cadres dirigeants de l’entreprise, répond en principe à une finalité particulière. Le salaire de base vise à rémunérer la compétence et l’expertise. Le bonus ou la prime, en général annuels, récompensent, à travers un ou plusieurs indicateurs, la contribution à la performance opérationnelle de l’entreprise. Les options d’actions ou l’attribution d’actions gratuites visent à associer concrètement l’intérêt du dirigeant à celui des actionnaires en lui permettant de bénéficier d’une évolution favorable du cours de bourse. Les retraites surcomplémentaires, dites retraites chapeau, ont pour objectif d’assurer au bénéficiaire un taux de remplacement (pourcentage du montant de la retraite par rapport au dernier revenu perçu), plus élevé que celui qui
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résulterait de la seule mise en œuvre des autres régimes habituels de retraite qui, étant le plus souvent plafonnés, aboutissent à un taux souvent très faible pour des bénéficiaires ayant eu des salaires élevés. Les indemnités d’accueil (golden hello) sont justifiés par le fait que le dirigeant, nouvellement recruté à l’extérieur, en abandonnant de son propre chef la position qu’il occupait, se voit retirer du même coup le bénéfice des avantages dont il bénéficiait et qui n’auraient été matérialisés que dans l’avenir, par exemple des options d’actions. Enfin les indemnités de départ répondent à des situations ou des contraintes spécifiques, associées au départ du dirigeant, par exemple engagement de non-concurrence, départ avant l’âge normal de la retraite dans l’intérêt de l’entreprise, durée des fonctions ou succession ordonnée, ou enfin licenciement sans faute professionnelle. Aucun de ces instruments n’est condamnable par essence. Certains d’entre eux sont peu utilisés en France. Par exemple le régime juridique et fiscal des attributions gratuites d’actions a été trop récemment précisé pour avoir été utilisé de manière significative. Les indemnités d’accueil sont beaucoup moins pratiquées en France que dans les pays anglo-saxons. En les énumérant on se rend d’ailleurs compte que leur diversité répond à l’intention de stimuler et de motiver le dirigeant en s’adaptant au plus près à sa situation particulière, dirigeant recruté à l’extérieur de l’entreprise ou non, ayant ou non déjà une longue carrière derrière lui, ayant ou non la possibilité de retrouver un emploi en cas de départ, contraint ou non dans l’intérêt de l’entreprise à s’abstenir
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d’en rechercher un, notamment chez un concurrent. Ce faisant on constate également que la nature de ces instruments n’est pas uniforme. Plusieurs d’entre eux ont un caractère certain et direct, conduisant à des paiements instantanés. Relèvent de cette catégorie les salaires, les bonus et les indemnités d’accueil ou de départ, sous réserve que les conditions prévues soient remplies. D’autres constituent des avantages aléatoires et différés. Il en est ainsi des retraites surcomplémentaires, des options d’actions et de l’attribution d’actions gratuites. Dans ce cas, si l’on souhaite intégrer ces éléments dans le calcul de l’avantage financier global, on est obligé de recourir à des méthodes d’évaluation, faisant appel à des calculs probabilistes et actuariels, nécessairement arbitraires qui ne pourront ne pas correspondre à la situation qui sera réellement vécue par chaque intéressé. De ce fait les controverses qui s’appuient sur ce type d’indicateurs sont inévitablement biaisées. Une autre particularité peut permettre de sortir de cette difficulté. Dans la pratique, les montants retenus pour chacun de ces avantages sont le plus souvent et plus ou moins fonction du niveau du salaire de base. Quand on arrête les conditions du bonus, son niveau maximum est en général exprimé en proportion du salaire de base. Les avantages retraite prennent également en compte la référence du salaire. Les indemnités de départ sont aussi exprimées en années de salaire. Et quant au nombre d’options d’actions, il est fréquent qu’au moment de leur attribution, l’avantage théorique qu’elles représentent soit apprécié en années de salaire.
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Dans ces conditions, retenir le salaire comme indicateur principal des comparaisons sur le niveau des avantages consentis, bien que simplificateur, n’est néanmoins pas absurde. C’est en tout cas le seul moyen pratique pour avancer dans la réflexion quitte à s’interroger ensuite sur le rapport souhaitable entre le salaire et les autres avantages consentis. Niveau Le niveau du salaire par référence à la hiérarchie des salaires qui résulte de l’économie de marché est ainsi au cœur du débat. Il est impossible d’abord de justifier d’une manière rationnellement convaincante l’écart qui sépare le salaire le plus faible du salaire le plus élevé dans la plupart des grandes organisations. Jamais une personne ne pourra accepter qu’elle vaille sur le marché du travail vingt fois, cent fois, mille fois, dix mille fois moins qu’une autre personne. Elle peut s’y résigner, considérer que cela correspond à la logique du système économique et même accepter qu’il n’y ait pas de meilleur système que ce mauvais système, mais le sentiment de l’injustice fondamentale d’une telle situation restera toujours ancré chez beaucoup. Aussi bien peu nombreux sont ceux qui se sont aventurés à la justifier en termes d’éthique. Face à cette situation, on peut considérer que toute tentative de justification ou de rationalisation est vaine. L’énormité des rémunérations globales souvent consenties aux dirigeants ultimes des grandes entreprises cotées serait ainsi l’un des éléments de l’arrangement innomé qui les
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lient aux grands investisseurs financiers, fonds de pension et autres hedge funds. Il s’agirait de la contrepartie de l’acceptation de la règle du jeu selon laquelle les dirigeants s’engageraient désormais à ne prendre en compte que les intérêts et les exigences des seuls actionnaires en ignorant ceux des autres parties prenantes de l’entreprise. Il existe cependant des entreprises, des conseils d’administration et des actionnaires qui refusent de faire leur ce supposé pacte infernal. Ceux-là n’ont pas d’autre option pour exercer leur jugement que de se référer au marché. Ayant fait ce constat, la question n’est pas résolue pour autant. Car s’il existe, dans un environnement économique donné, un marché des ouvriers qualifiés, un marché des ingénieurs, un marché des commerciaux, un marché des chefs de projet, un marché des comptables, des financiers ou des juristes, force est de reconnaître que le marché des présidents directeurs généraux de grandes sociétés cotées est d’une dimension nécessairement restreinte et encore plus, ce qui paraît sage, si on le segmente en marchés nationaux distincts. Par ailleurs la concurrence sur de tels marchés est quasiment inexistante. Il est rare que face aux exigences de rémunération des candidats possibles, ce critère soit déterminant dans le choix final. Le candidat retenu dispose donc d’un pouvoir de négociation important et, pour peu qu’il reste raisonnable dans l’excès, il aura satisfaction. Par ailleurs plusieurs facteurs poussent à l’inflation. En raison de l’internationalisation des entreprises, les conseils d’administration et, plus encore, les dirigeants concernés ont présents à l’esprit, sans nécessairement totalement les imiter, les exemples étrangers, notamment anglo-saxons,
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où les rémunérations peuvent atteindre des niveaux extrêmement élevés. De même ne sont-ils pas insensibles à celles des banquiers d’investissement ou des traders dont leur proximité avec le système bancaire leur permet d’avoir connaissance sans être convaincus que leur propre valeur ajoutée pour l’économie est moindre que celle des personnes concernées. Enfin le parti pris en faveur des recrutements externes joue dans le même sens comme le soulignait encore Jack Welch3, l’ancien président-directeur général de General Electric : « C’est lorsque les conseils d’administration vont recruter à l’extérieur un successeur au dirigeant qu’ils ont viré que le problème se pose : ils proposent toutes sortes d’arrangements financiers pour attirer les candidats ». Pour rester dans la mesure en la matière, un référentiel, résultant d’un consensus progressif et que chacun peut invoquer, est donc nécessaire. De 1978 à 1993, HäagenDazs avait adopté une règle selon laquelle le salaire du président ne devait pas dépasser sept fois celui du salarié le moins bien payé de l’entreprise, règle abandonnée quand un nouveau président a remplacé le fondateur ! JP Morgan, figure emblématique du capitalisme du début du siècle dernier, considérait, lui, que ce multiple ne devait pas être supérieur à vingt. La pratique d’aujourd’hui est à des années-lumière de telles normes. Au demeurant, je ne vois pas quel raisonnement économique ou éthique pourrait justifier tel multiple plutôt que tel autre.

3. Entretien avec Laure Belot dans Le Monde du 7 juin 2005.

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Comme je l’ai écrit dans un autre livre4, je ne vois pas d’autre référence réaliste possible que celle du marché des cadres dirigeants des grandes sociétés cotées et plus précisément de ceux d’entre eux qui font partie de ce qu’on appelle les comités exécutifs. C’est en effet de cette population que sont généralement issus les présidents directeurs généraux des grandes sociétés cotées et c’est en son sein que peuvent être recrutées, sauf exception, les personnes ayant les qualifications requises pour assumer de telles fonctions. Certains s’interrogeront sur cette référence. Il est vrai que le marché concerné, s’il est plus large que celui des présidents directeurs généraux, reste étroit. Il me semble néanmoins significatif des efforts financiers que les entreprises doivent consentir pour s’assurer les services de dirigeants de branches, d’activités et de fonction de qualité. Ayons également présent à l’esprit, qu’il ne s’agit pas nécessairement des salariés les mieux payés de l’entreprise. Le cas des traders souvent mieux payés que les patrons de branches ou les présidents directeurs généraux de banques, n’est pas aussi isolé qu’on peut le penser. On le retrouve dans l’audiovisuel, dans l’aéronautique ou même dans des entreprises plus traditionnelles. Pour ma part, je l’ai dit, je considère qu’en offrant un salaire qui soit de 30 à 50 % supérieur au salaire moyen du comité exécutif et un bonus annuel qui puisse représenter entre 0 et 100 % du salaire annuel en fonction de
4. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004.

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critères de performance opérationnelle très exigeants, il est réaliste et possible de recruter et de motiver un président directeur général de qualité. Je suis très réservé à l’égard de l’attribution d’indemnités d’accueil. En revanche, en cas de départ forcé ou anticipé par rapport à l’âge normal de la retraite, évidemment sans faute professionnelle, une indemnité de départ représentant une (solution imposée par voie législative aux Pays-Bas) ou deux fois la moyenne du salaire et du bonus des trois années précédant le départ avec engagement de non-concurrence me paraît acceptable. Envisager une norme pour l’attribution des options d’actions ou d’actions gratuites est beaucoup plus délicat, d’autant que ces attributions ne sont pas nécessairement annuelles. Là encore ma tendance serait de retenir la référence du comité exécutif en appliquant un ratio analogue à celui que je propose pour le salaire. Discernement En définitive il faut se rendre à l’évidence : il n’y a pas de solution miracle. Résumons-nous. L’écart entre les hautes rémunérations dont bénéficient les dirigeants de certaines grandes entreprises et la généralité des salaires, notamment les plus faibles, suscite un sentiment d’incompréhension et de rejet, tant il heurte le sentiment d’équité dans une société qui ne se résigne pas aux situations d’inégalité, même si elles apparaissent inévitablement liées aux progrès de la richesse collective et même si l’opinion conteste de moins en moins l’économie
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de marché qui en est la cause première. Aucun raisonnement objectif, si convaincant et si argumenté soit-il, ne permettra d’y mettre fin, comme le montre la persistance des polémiques même dans les pays les plus attachés au libéralisme, comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou la Suisse. Seul, un comportement honnête et mesuré des acteurs économiques concernés permettra de l’atténuer, sans qu’ils puissent espérer, à défaut d’adhésion, autre chose qu’une forme de résignation. Il est en effet inconcevable de remettre en cause la transparence des hautes rémunérations, imposée par la voie légale qui constitue désormais la servitude, mais aussi la grandeur de la position de président-directeur général de société cotée. Cette exigence qui est spécifique à cette catégorie particulière d’agents économiques appelle en contrepartie beaucoup d’objectivité et de retenue de la part de ceux, analystes, journalistes ou hommes politiques, qui commentent ces données pour éviter la chasse à l’homme ou au bouc émissaire qui est devenue trop souvent la pratique en la matière. La fixation des hautes rémunérations doit rester d’abord la responsabilité des conseils d’administration, seuls à même de recruter, de contrôler, d’évaluer et de démettre les présidents directeurs généraux de sociétés cotées. Ce pouvoir exclusif, qui trouve sa sanction dans un éventuel renvoi par l’assemblée générale des actionnaires, impose une obligation d’information et d’explication dont les conseils d’administration ne peuvent se décharger sur le président-directeur général, en particulier s’il est le bénéficiaire des décisions prises.
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Discernement et mesure doivent inspirer les décisions. La pratique du marché, élargi aux cadres dirigeants, constitue une référence légitime et inévitable. Mais l’essentiel est que les conseils d’administration fassent preuve de sagesse et de courage et ne se laissent pas duper par le mythe du sauveur providentiel derrière lequel s’abritent souvent les abus et les excès en matière de rémunération. Face à un candidat exprimant des exigences déraisonnables, il y a toujours un autre choix possible, souvent de caractère interne, peut-être moins flamboyant et médiatique, mais tout autant et peut-être plus efficace. C’est la responsabilité et l’honneur des conseils d’administration que de savoir garder raison en la matière, y compris dans les circonstances les plus difficiles. Les présidents directeurs généraux en fonction ou futurs doivent s’astreindre, plus que je ne l’ai fait moimême, comme je l’ai expliqué, à apprécier lucidement leur propre situation au regard de la situation de l’entreprise et des réactions et sentiments de l’ensemble de ses parties prenantes. Ils doivent savoir y appliquer leur esprit, quelle que soit l’urgence des autres tâches prioritaires qui les accaparent. Mon parti pris est que, par un comportement transparent, raisonnable, retenu et responsable, l’autorégulation des entreprises devrait permettre que la question des hautes rémunérations sorte progressivement de l’actualité et de la polémique. Mais une course contre la montre est engagée entre cet effort nécessaire et la pression de l’opinion publique dont les entreprises auraient tort de sous estimer les effets
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possibles. Si elles devaient perdre cette course, c’est la solution néerlandaise qui prévaudrait, c’est-à-dire tôt ou tard le plafonnement ou l’encadrement législatif de tels ou tels éléments de la rémunération. Les « recommandations sur la rémunération des dirigeants mandataires sociaux de sociétés cotées » 5 qu’ont publiées au début de 2007, sous l’égide de Bertrand Collomb et de Laurence Parisot, l’Association Française des Entreprises Privées (Afep) et le Mouvement des Entreprises de France (Medef ) constituent la référence dont les entreprises cotées avaient besoin. Encore faut-il que ces « recommandations » soient mises en œuvre. De ce point de vue, la balle est désormais dans le camp des comités de rémunération et des conseils d’administration. De même que les rapports Viénot et Bouton en fournissant aux administrateurs le « corpus » intellectuel et le dispositif pratique sur lesquels ils pouvaient s’appuyer, a permis d’améliorer, progressivement et significativement, le gouvernement des entreprises, de même disposent-ils désormais d’un référentiel concret opposable aux mandataires sociaux qu’ils ont mission de nommer, d’évaluer, de rémunérer ou de révoquer. Parce que le pire n’est pas toujours sûr et que les entreprises, y compris les plus grandes, sont peuplées de femmes et d’hommes honnêtes, motivés et raisonnables, on peut espérer que le rapport Collomb-Parisot marquera
5. J’ai résumé les « bonnes pratiques » ainsi recommandées dans une note, publiée sur mon blog, figurant en annexe, page 209

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une étape importante dans le sens du discernement et de la mesure. Cela ne serait-il pas le cas que « l’opinion » à laquelle l’Afep et le Medef semblent maintenant faire allégeance, au moins partiellement, ne manquerait pas de se rappeler à leur bon souvenir. Il serait donc sage que la politique laisse sa chance à cette initiative. Rien n’est moins sûr cependant ! Faux semblants En effet, alors qu’il est très difficile de mettre d’accord nos femmes et hommes politiques sur les questions essentielles qui engagent l’avenir du pays, dette publique, fonctionnement du marché du travail, éducation ou recherche, il est un sujet sur lequel le consensus est sans défaut, c’est celui de la condamnation des indemnités de départ ou des options d’action. Qu’on soit de droite ou de gauche, on ne trouve pas de mots assez durs et on ne ménage pas l’expression émue des bons sentiments pour stigmatiser ce patron stupide, malhonnête ou inefficace qui a conduit son entreprise à la ruine et qui néanmoins bénéficierait d’avantages exorbitants. En revanche, on considère normal que celui supposé prendre des risques importants bénéficie en retour de rémunérations tout aussi importantes. Sans oublier de mettre à part l’entrepreneur fondateur qui a réussi dont la fortune ainsi acquise est retenue comme légitime. On comprend bien que ces propos répétés qui peuvent réjouir quelques gogos sont d’autant plus rentables politiquement que la poignée de personnes qui pourraient se sentir directement concernées ne constituent aucun enjeu
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électoral et qu’ils sont structurés de manière à éviter de poser la vraie question, celle de l’excès global des hautes rémunérations, qui, elles, concernent beaucoup plus de personnes dont l’influence et les capacités de rétorsion peuvent être plus significatives. Il est ainsi commode d’en rester aux faux-semblants. On sait bien que, depuis que les polémiques relatives aux indemnités de départ et aux options de souscription se sont développées, la nature ayant horreur du vide, comme le montrent les chiffres du site pdgceo. com6, les rémunérations de base fixes et variables connaissent une évolution accélérée qui permettra aux intéressés de se constituer une épargne de précaution, fort utile, si le jugement du monde politique et médiatique, particulièrement qualifié pour cela !, sur leur performance devait les en priver à l’ultime étape de leur mandat. De surcroît si les risques personnels attachés à la position de dirigeants d’entreprise cotée sont réels et, pour partie, distincts de ceux que connaissent d’autres collaborateurs de l’entreprise, ils ne justifient pas pour autant les rémunérations exorbitantes qui sont allouées dans certains cas, fût-ce au bénéfice de dirigeants ayant réussi au jugement de ce même monde politique et médiatique, jusqu’à ce que les circonstances leur deviennent contraires. Il est juste de dire que, seul, le risque entrepreneurial authentique, celui du fondateur d’une entreprise qui a mis en jeu tout son patrimoine ou celui de l’innovateur au talent exceptionnel, justifie que l’on oublie les limites
6. www.pdgceo.com

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de la raison quant à la légitimité des profits réalisés, d’autant que ces personnages hors du commun sont souvent aussi ceux qui savent restituer à la société une large partie de ce dont les hasards de la fortune les ont dotés. Les hautes rémunérations « ordinaires » ne justifient pas d’être « sanctuarisées » de cette manière. L’analyse dont elles peuvent faire l’objet, pour cette question comme pour d’autres, relève d’abord de la technique, celle des spécialistes de la gestion des ressources humaines. Force est de constater et de regretter que ces derniers sont étonnamment silencieux quand il s’agit de qualifier et d’évaluer les divers instruments de rémunération dont bénéficient les dirigeants des grandes entreprises et dont aucun, per se, ne justifie une quelconque diabolisation. Sans doute craignent-ils, en s’exprimant, que la polémique concernant certains cas très exceptionnels ne vienne contaminer les pratiques appliquées dans la discrétion aux cohortes beaucoup plus nombreuses de dirigeants ou de cadres supérieurs dans les secteurs beaucoup plus variés, moins exposés à la curiosité publique. Mais du coup ces spécialistes laissent le champ libre à ceux qui, dans le monde politique et médiatique, se sentent fondés à s’exprimer à tort ou à travers sur ces sujets sans en connaître aucune des réalités concrètes. Ces derniers pérorent d’ailleurs également en toute impunité et sans véritable contradiction sur la gestion des entreprises et les performances de leurs dirigeants, les conseils d’administration n’ayant jamais à cœur de rétablir les faits et de justifier publiquement les évaluations et les décisions que la loi leur confie.
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Un second niveau d’analyse concerne tous les citoyens et rentre cette fois-ci indiscutablement dans le domaine de compétence de leurs représentants. C’est celui du degré d’inégalité des revenus et de patrimoine que la société est prête à accepter au nom de l’efficacité économique et sociale. La réponse peut être explicite ou implicite et l’instrument dont l’État dispose pour la traduire dans les faits est la fiscalité. La sincérité des discours des uns et des autres sur les excès des hautes rémunérations doit ainsi être jugée à l’aune des options fiscales proposées au pays et votées au Parlement. Les chasses à l’homme périodiques, les effets de manche sur tel ou tel instrument de rémunération, voire, l’encadrement législatif ou même l’interdiction de l’un ou l’autre, toutes initiatives rapidement contournées par l’imagination du terrain, ne peuvent servir d’alibi et n’aboutissent qu’à discréditer davantage, inutilement et injustement, les entreprises dans leur ensemble. Que l’on laisse donc les entreprises opérer comme elles l’entendent et utiliser les instruments qui leur paraissent opportuns dans le cadre des règles qui en gouvernent le fonctionnement sous le contrôle des instances judiciaires ou parajudiciaires qualifiées. Cependant, même si ceux que les privilèges, les talents ou la chance placent en position de gagner un argent dont les montants peuvent parfois dépasser l’entendement, en font un usage honorable, le scandale que représentent de telles situations au regard de l’immense majorité de la population demeure et le raisonnement ne peut aisément surmonter le sentiment latent d’une injustice structurelle. Quand s’ajoute à ce scandale, la revendication d’une fiscalité
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allégée pour les hauts revenus et le chantage à la délocalisation pour obtenir la réduction de l’imposition des fortunes, la coupe est rapidement pleine. En effet l’exigence et le degré de réduction des inégalités excessives de revenus et de patrimoine, quelle que soit leur origine, jugés souhaitables par la majorité des citoyens, ne peut que s’exprimer à travers le système fiscal, l’outil que deux siècles de démocratie ont mis à leur disposition notamment pour cela. On peut souhaiter que celles et ceux qui nous représentent, se déterminent à traiter ce vrai problème au lieu d’amuser le tapis avec des indignations incantatoires particulièrement stériles, vaines et sans suite concrète utile. En ce qui me concerne, à l’opposé des thèses habituelles de ma classe sociale, je suis partisan du maintien, voire de la généralisation et du renforcement de l’impôt sur le revenu et de la mise en œuvre d’un impôt sur la fortune à l’assiette la plus large possible, mais à taux modéré. Je crois en effet que c’est la contrepartie normale et indispensable de la liberté de détermination des revenus en général et des hautes rémunérations des dirigeants de sociétés cotées en particulier qui doit demeurer la règle en économie de marché. Je trouve dérisoires les démarches qui, faute de mettre en œuvre un plafonnement législatif qui serait effectivement détestable, visent à condamner ou à vouer aux gémonies tel ou tel instrument de rémunération, supposé plus nuisible que tel ou tel autre alors que la seule méthode réaliste et utile serait de se garder d’interférer dans les choix faits par le marché et les entreprises, mais
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de taxer tous les revenus et tous les patrimoines, quelle qu’en soit l’origine, selon une méthode fiscale unique. Les rémunérations élevées des dirigeants honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes et loyaux à l’égard de la société y trouveraient une légitimité, attestée par leur contribution importante aux charges publiques et auraient pour seul fondement la rationalité de la gestion des ressources humaines et l’intérêt des actionnaires. Quant à ceux qui ne verraient leur salut que dans leur départ du territoire national, ils devraient se voir appliquer les techniques fiscales appropriées pour sanctionner leur évasion. En tout cas, que l’arbre ne nous cache pas la forêt ! Cette question à laquelle j’ai pourtant consacré beaucoup de pages n’a que peu de rapports avec la réalité de l’immense majorité des entreprises et ne concerne qu’un très petit nombre d’entre elles. Il est temps maintenant de passer à autre chose, non sans avoir rappelé qu’il y a aussi un argent légitime !

La légitimité de l’argent

L’argent légitime, l’argent joyeux, c’est celui qui permet de s’engager, de donner, d’aider, de soutenir. On le rencontre parfois dans l’entreprise. Ainsi investir dans l’entreprise que l’on dirige et partager, au niveau de son propre patrimoine, le sort des actionnaires qui vous ont fait confiance procure un véritable sentiment de satisfaction. Pour ce qui me concerne, je l’avais expérimenté en détenant pour seules actions celles de l’entreprise que je dirigeais, acquises grâce à mon épargne. Sans nécessairement recommander à tous une démarche aussi extrême, il est néanmoins décent1 que les actions acquises à travers les options d’action ne soient ou ne puissent être cédées sur le marché qu’après un délai
1. C’est le sens de la disposition législative adoptée à l’initiative d’Édouard Balladur en 2006. Désormais « pour les options attribuées aux mandataires sociaux ou aux membres du directoire, le conseil d’administration ou, selon le cas, le conseil de surveillance soit décide que ces options ne peuvent être levées par les intéressés avant la fin de leur mandat, soit fixe le pourcentage des actions levées qu’ils sont tenus de conserver jusqu’à la fin de leur mandat. »

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suffisant à la fois pour concrétiser la solidarité que ce mécanisme prétend établir entre les dirigeants et les actionnaires et pour éviter tout soupçon de démarche de précaution, fondée sur la prescience de difficultés à venir. Le bonheur que peut procurer l’argent n’est cependant total que quand il sort de nos propres mains. J’ai toujours trouvé suspectes ou injustifiées les félicitations dont on gratifie ou honore les chefs d’entreprise qui utilisent l’argent de leur entreprise pour faire du mécénat ou la charité. Cette générosité sur le dos de l’entreprise, des salariés et des actionnaires ne me paraît pas légitime. En revanche j’admire la pratique qui conduit de grands chefs d’entreprise, essentiellement américains, à consacrer des fractions substantielles du patrimoine acquis par leur esprit d’entreprise à des causes d’intérêt général, charitables, culturelles, écologiques ou scientifiques. On entend moins parler de démarches analogues dans les pays européens avec quelques exceptions. Il y a sans doute des raisons fiscales à cette abstention apparente. Il y a peut-être aussi une culture de la discrétion qui conduit à ne pas rendre publiques des initiatives qui peuvent néanmoins exister. Je crois cependant qu’un changement de comportement dans ce domaine faciliterait l’acceptation des hautes rémunérations que l’économie de marché concède à ceux qui y réussissent et le rapprochement nécessaire entre les entreprises et la société. En tout cas le scénario habituel de l’ancien grand patron créant un fonds d’investissement avec ses indemnités de départ et le soutien d’amis obligeants, c’est-à-dire se plaçant en situation de gagner encore plus d’argent, ne
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me parait pas un substitut approprié, même si de telles initiatives sont sympathiques et peuvent avoir leur utilité économique. En revanche les « investisseurs providentiels », seule traduction française que l’on semble avoir trouvée pour rendre compte du concept de business angel, font ce que ne font ni les institutions financières ou bancaires, ni les fonds d’investissement, c’est-à-dire investir de l’argent sans garantie d’aucune sorte et en risque total sur la base exclusive de la confiance donnée à un nouvel entrepreneur et à son projet, comme le faisaient les premiers capitalistes de l’histoire. Ces personnes que je préfère appeler, de manière plus sobre, « investisseurs individuels » commencent à devenir moins rares en France et contribuent parfois de manière décisive à la cristallisation de l’acte d’entreprendre et souvent à son succès.

« La carnavalisation du pénal » 1

L’une des justifications que se donnent à eux-mêmes les dirigeants des grandes sociétés cotée pour prétendre à des hautes rémunérations, même s’ils hésitent, pour des raisons évidentes à l’afficher, est le risque pénal associé à leur fonction, qu’à tort ou à raison, ils estiment plus élevé que s’ils exerçaient un autre métier. La meilleure contribution que je puisse apporter à cette problématique est sans doute de rendre compte de l’expérience que j’ai vécue. En effet la onzième chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris m’a condamné le 2 mars 2006 à neuf mois de prison avec sursis et à cent cinquante mille euros d’amende. Je n’ai pas fait appel de cette décision. Le Parquet s’en étant également abstenu, en ce qui me concerne, cette décision est devenue définitive. L’amende ayant été payée dans les délais prescrits, la peine de prison est amnistiée en vertu d’une loi de 1995 et est dès lors réputée n’avoir jamais existée.
1. Philippe Muray : « Festivus Festivus », Conversations avec Élisabeth Lévy, Fayard, février 2005, page 65.

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Les circonstances L’acte pour lequel j’ai été condamné avec deux de mes anciens collaborateurs est d’avoir consenti, au début de 1994, douze ans auparavant, au paiement d’une commission de 770 000 euros à un intermédiaire, Étienne Léandri, décédé en 1995, qui affirmait qu’elle était nécessaire pour obtenir la délivrance rapide par la Datar de l’agrément administratif, indispensable à l’entreprise que je dirigeais pour transférer le quartier général de l’une de ses divisions de La Défense à Saint-Ouen. La justice s’est mise en mouvement en 1998 à la suite d’une dénonciation orale, confirmée par écrit, par Michel Carmona, professeur de géographie à la Sorbonne, un personnage qui gravitait dans l’entourage de Charles Pasqua et de la Datar et qui était très proche d’Étienne Léandri et d’autres protagonistes de l’affaire. Étonnamment, les raisons de sa présence à des réunions où il était question d’Alstom et ses véritables motivations ne seront pas recherchées et il ne lui sera même pas demandé de témoigner au procès. Au terme du processus d’instruction, le juge d’instruction et la procureure pensaient disposer d’éléments suffisants pour démontrer que le bénéficiaire ultime de la commission en question avait été en fait Pierre-Philippe Pasqua, le fils de Charles Pasqua. En le relaxant bien qu’il n’ait déféré ni aux convocations du juge d’instruction, ni à celle du Tribunal, cette Cour de première instance a considéré à l’évidence que la preuve n’en avait pas été apportée. Aussi s’est-elle limitée à sanctionner sévèrement les dirigeants de l’entreprise qui avaient cédé à l’exigence
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formulée par Étienne Léandri et encore plus sévèrement le délégué général de la Datar en fonction à l’époque. J’ai précisé dans mon livre2, les conditions dans lesquelles j’ai été amené à répondre de cet acte au cours de ma garde à vue et devant le juge d’instruction et j’y ai résumé les explications que j’ai données. Du début à la fin de cette procédure, j’ai tenu un seul langage, celui de la vérité. Dès le premier interrogatoire, j’ai confirmé que j’avais donné mon accord au paiement de cette commission, assumant cette responsabilité sans ambiguïté, notamment vis-à-vis de mes anciens collaborateurs. J’ai aussi fait valoir trois éléments. D’abord, cela va sans dire, que cette opération n’avait donné lieu à aucun enrichissement personnel. Ensuite que je n’avais eu en tête en me résignant à ce versement que l’intérêt exclusif de l’entreprise3 qui était de réaliser sans perdre de temps ni d’argent supplémentaire ce projet de construction et de déménagement qui apportait des économies de fonctionnement, générait une
2. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004. 3. Alors que si j’avais pris en compte mes sentiments personnels, j’aurais rejeté sans autre forme de procès une sollicitation supposée venir indirectement d’un homme qu’avec beaucoup d’autres, je considérais comme étant, par son action, à l’origine de la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981 et des malheurs de la France qui ont suivi sans même se référer aux destinées individuelles, dont la mienne, définitivement bouleversées ! D’ailleurs, la connivence apparente que cette affaire m’a attribuée avec l’animateur de l’ancien service d’action civique m’a valu des incompréhensions et des inimitiés à la fois de ceux, à gauche, pour qui il incarnait la manipulation et la corruption en politique, de ceux, à droite, qui n’avaient ni oublié ni pardonné la part qu’il a prise dans la « trahison » de 1981 et d’autres encore

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productivité accrue et couronnait heureusement le projet d’entreprise de la division concernée dont le succès était indispensable à la performance de l’ensemble du groupe. Enfin que pour justifiée que me soit apparue cette décision dans le contexte de l’époque, avec le recul d’aujourd’hui et ce que j’avais appris au cours de l’instruction, je regrettais de l’avoir prise. Certes les intérêts financiers des actionnaires auraient été lésés, mais l’entreprise et ceux de ses dirigeants qui étaient concernés auraient évité de céder à un racket moralement et juridiquement inacceptable. Tels sont les faits qui m’ont valu ma comparution devant la onzième chambre et ma condamnation. Le jugement Les termes de la partie du jugement qui me concerne ont été les suivants : « Si l’on peut regretter que (les anciens dirigeants de l’entreprise) n’aient pas fait preuve d’un « sursaut éthique » qui les aurait conduits à refuser de distraire des fonds sociaux à des fins de trafic d’influence, il convient de noter :

à droite qui me reprochent de lui avoir « manqué » en reconnaissant les faits. Que nous ayons subi un racket auquel certes nous avons eu tort de ne pas résister n’a rien changé à la manière dont cette affaire a été perçue. À elle seule, elle explique la solitude dans laquelle je me suis trouvé en 2003, beaucoup plus que les circonstances propres à Alstom sur lesquelles les esprits avertis n’ont, pour la plupart, jamais été abusés en dépit des outrances médiatiques. Tel est le prix que j’ai dû payer pour avoir mis en œuvre, au cas particulier, une vision intégriste de l’intérêt de l’entreprise dont j’avais la responsabilité.

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- que le versement de la somme de (770 000 euros) n’a entraîné pour (eux) aucun enrichissement personnel ; - que le versement de la somme litigieuse n’a pas eu pour objet d’obtenir une décision dévoyée, l’ensemble des intervenants au sein de la Datar et du comité de décentralisation ayant indiqué que la décision d’agrément s’imposait au vu des éléments du dossier, mais de neutraliser un pouvoir de nuisance supposé en conséquence des manœuvres conjointes de (trois autres personnes impliquées) ; - qu’il y a lieu en conséquence de faire aux (anciens dirigeants de l’entreprise) une application modérée de la loi pénale eu égard au montant de l’abus de biens sociaux en ce qui concerne la peine d’emprisonnement, une forte peine d’amende étant de nature à compléter ce rappel à la loi. » Pourquoi n’avoir pas fait appel ? Pour quatre raisons. D’abord j’ai accepté que l’acte dont j’ai assumé la responsabilité il y a douze ans constituait un délit au regard de la loi pénale et que donc un « rappel à la loi », pour reprendre l’expression du Tribunal, était légitime. Ensuite le Tribunal a confirmé explicitement que les anciens dirigeants de l’entreprise ne recherchaient pas un enrichissement personnel et n’avaient pas voulu obtenir une décision administrative illégale ou injustifiée quant au fond, mais simplement éviter qu’elle ne soit bloquée ou retardée abusivement. Le Tribunal n’a pas voulu aller jusqu’à reconnaître qu’ils avaient agi en n’ayant à l’esprit que l’intérêt de l’entreprise. Le faisant, il aurait rendu impossible la référence à « l’abus de biens sociaux » qui lui
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permettait d’éviter la prescription. Mais il n’a pas non plus cherché à démontrer l’inverse dans son analyse, tant il était patent que le projet de transfert concerné et le gain de temps résultant de la délivrance rapide de l’agrément avaient eu un effet financier positif pour l’entreprise, point au demeurant relevé dans le jugement. En outre j’ai été sensible au fait que la Cour ait considéré qu’« une application modérée de la loi pénale » était justifiée, même si sa décision ne traduit que très imparfaitement cette intention. Sans doute a-t-elle estimé que limiter la peine de prison à neuf mois avec sursis, la rendant ainsi amnistiable dès le paiement de l’amende, y répondait. Le caractère particulièrement disproportionné de cette dernière en l’absence d’enrichissement personnel ne parait cependant pas relever de la même inspiration et aurait été mieux justifié s’il avait été substitué à la peine de prison. La Cour a peut-être renoncé à une démarche plus authentique de « modération » pour éviter d’accabler davantage une procureure et, derrière elle, un juge d’instruction, qu’elle désavouait par ailleurs, notamment à travers la relaxe du principal inculpé, pourtant en fuite. On peut y voir aussi, pour partie, une sorte de tribut inévitable, rendu à l’idéologie judiciaire selon laquelle un dirigeant d’entreprise dispose par essence de ressources importantes, même s’il a eu l’imprudence de renoncer à une indemnité de départ, ce qui ne peut qu’en être un indice supplémentaire, compte tenu de sa rapacité structurelle ! Enfin, bien que n’ayant plus aucune responsabilité opérationnelle depuis maintenant trois ans, j’ai pensé qu’il y avait des manières plus utiles et plus agréables d’occuper
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mon esprit et une partie de mon temps que de gérer des procédures dont j’ai de plus en plus de mal à croire qu’elles soient de nature à permettre la manifestation de la vérité et le triomphe d’une vraie équité. Pour tout dire, l’expérience que j’ai vécue, certes mineure par rapport aux catastrophes qui affectent l’institution judiciaire, m’a convaincu que les chances d’aboutir à une décision véritablement équitable à l’échelon supérieur étaient extrêmement faibles et surtout totalement incertaines. Certes, les trois juges, une femme et deux hommes, auxquels j’ai eu affaire à la onzième chambre, m’ont donné le sentiment d’être des personnes honorables, cherchant sincèrement la vérité dans le dédale obscur qui leur était soumis et sans doute en aurait-il été de même au niveau de la Cour d’Appel. Mais c’est le système de raisonnement, les méthodes de travail, la vision des entreprises et les préjugés à l’égard de leurs dirigeants qui sont ceux de l’institution judiciaire, qui font que, pour parodier la formule consacrée, pour l’heure, je n’ai pas confiance dans la justice de mon pays. C’est pourquoi, au cas particulier, puisque j’en ai retrouvé la possibilité, je me suis résolu à m’en tenir au conseil d’Olivier Guichard, quittant ses fonctions de Garde des Sceaux en 1977, selon lequel « il ne fallait sous aucun prétexte avoir affaire à la justice ». La démarche judiciaire En effet la manière dont l’institution judiciaire aborde les délits financiers, du moins du type de ceux dont j’ai eu à répondre, n’est pas appropriée. L’intervention du juge
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d’instruction et la nature des moyens qu’il utilise ne permettent pas de faire convenablement la lumière sur les faits. Les perquisitions, la garde à vue, les auditions sans réelle assistance d’avocats, les contrôles judiciaires constituent autant de freins à une recherche objective des données qui supposerait une collaboration avec l’entreprise, le rapprochement des souvenirs lorsqu’il s’agit, comme dans mon cas, de faits remontant à plus d’une dizaine d’années, une analyse professionnelle et contradictoire des documents et des sources, le cas échéant, de vrais contre-interrogatoires, une implication beaucoup plus opérationnelle des avocats, des échanges de mémoires détaillés, le recours à de vrais experts et notamment à des auditeurs, connaissant le fonctionnement des entreprises. Ainsi, à titre d’exemple, l’analyse des données chiffrées, figurant dans le dossier dès l’origine, qui a conduit le Tribunal à relaxer en première instance le principal inculpé en fuite, aurait pu ou dû être faite dès le stade de l’instruction ou au niveau du parquet, évitant ainsi à la justice de nouveaux quolibets. Renoncer à la dramaturgie4 qui est aujourd’hui habituelle dans ces sortes d’affaires pour se concentrer sur la recherche professionnelle de la vérité supposerait un changement des mentalités et des comportements. Il
4. Le même juge d’instruction qui avait procédé de la sorte à mon égard a réitéré, en octobre 2006, une mise en scène analogue, probablement tout aussi vaine, à l’égard de Christophe de Margerie, à l’époque le successeur désigné de Thierry Desmarets à la tête de Total. Je gage que la pertinence de la démarche a été dans ce cas tout aussi contestable et inutile.

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faudrait que les entreprises et leurs dirigeants ne fassent pas l’objet d’une présomption systématique de culpabilité qui conduit l’institution judiciaire, pour éviter des manœuvres tortueuses de ces présumés coupables, à faire précéder l’interrogation directe et immédiate, de recherches préalables et indirectes, gaspilleuses de temps et d’argent. Ainsi, dans mon cas, alors que le dénonciateur s’était exprimé en 1998 sur des faits intervenus en 1993-1994, ce n’est qu’en mai 2003, dix ans plus tard et cinq mois après avoir quitté la direction opérationnelle de l’entreprise (faut-il n’y voir qu’une coïncidence ?), que j’ai été interrogé. Tout ce que j’ai dit, à ce moment-là, je l’aurais dit de la même manière en 1998, à ceci près que mes souvenirs auraient été plus frais et que, disposant des moyens et des témoins de l’entreprise, j’aurais pu fournir d’emblée, de manière professionnelle, des détails précis, circonstanciés et validés, si du moins un contrôle judiciaire absurde ne m’en avait pas empêché. Également choquante dans la démarche judiciaire est la perversion du vocabulaire. Parfois elle est sans conséquence. Ainsi, dans mon cas, tout au long de la procédure, s’est-on référé à l’adjectif « occulte » pour qualifier la commission versée à Étienne Léandri, alors que, bien que rétrospectivement de nature illégale, dès lors qu’elle avait été décidée d’une manière conforme aux règles internes de fonctionnement de l’entreprise, elle n’était pas plus « occulte » que les nombreuses commissions de toute nature, parfaitement légales, payées par l’entreprise. De manière encore plus contestable, le recours à la qualification d’« abus de biens sociaux » pour éviter la
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prescription a obligé le Tribunal à des contorsions intellectuelles et stylistiques qui l’ont éloigné substantiellement de la vérité des mots et des situations. Ainsi est-il écrit dans le jugement : « Il résulte de l’ensemble des éléments que (les anciens dirigeants de l’entreprise) ont accepté de payer à travers l’utilisation d’une caisse noire dissimulée aux organes de contrôle de la société et aux administrations douanière ou fiscale la somme de (770 000 euros) sur un compte et dans des conditions qui ne leur permettaient pas de contrôler l’utilisation qui serait faite des sommes versées et notamment sa conformité à l’intérêt social, et pour rémunérer un trafic d’influence réelle ou supposée, situation qui exposait la société (la sous-filiale française de la division concernée de l’entreprise) à un risque pénal ou fiscal. » Or le compte utilisé n’était pas « une caisse noire », mais un compte bancaire, parfaitement légal en vertu de la législation suisse. D’ailleurs, contrairement à ce qui est écrit dès les premières lignes du jugement et à ce que j’ai expliqué à tous les stades de la procédure, l’ayant-droit économique n’en était pas la sous-filiale française de la division spécifiquement visée par le jugement, mais l’entreprise dans son ensemble, en l’espèce son holding de tête néerlandais dont j’étais le chief executive officer et ce compte n’a jamais eu aucun lien direct ou indirect avec cette sous-filiale française, ni n’a été alimenté par elle, mais par une filiale brésilienne. Pas plus que les centaines d’autres comptes bancaires utilisés par l’entreprise, notamment à l’étranger, ce compte n’avait à faire l’objet d’une déclaration spécifique aux administrations fiscale
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ou douanière en particulier françaises et n’était dissimulé à personne, des dizaines de collaborateurs de l’entreprise ayant connu son existence au fil des années avant sa clôture en 1995. La conformité à l’intérêt social était à l’évidence directement « contrôlée » par les dirigeants légalement responsables des opérations de l’entreprise et ne requérait, en vertu d’aucune disposition du droit néerlandais, applicable à l’époque à l’entreprise, ni d’ailleurs du droit français, l’eut-il été, une autorisation spécifique de son conseil de surveillance ou de son conseil d’administration. De surcroît le caractère bénéfique pour la performance financière de l’entreprise de l’initiative considérée n’a jamais été contesté par personne dans le cours de toute la procédure. Aussi bien la sous-filiale française en question, et pour cause, n’a-t-elle jamais couru aucun risque pénal ou fiscal du chef de cette commission qui ne la concernait ni de près ni de loin. Le fait que j’ai été poursuivi en tant que l’un des administrateurs de cette sous-filiale achève de donner à cette démarche intellectuelle la touche surréaliste qui lui manquait. De fait, de ce raisonnement, totalement déconnecté de la réalité, le seul élément exact est qu’effectivement, l’entreprise, à l’époque de droit néerlandais, que je dirigeais a accepté de rémunérer un « trafic d’influence » sur le territoire français, ce qui, il est vrai, est et reste un délit. Les autres éléments invoqués sont inexacts, artificiels et travestis pour les besoins de la cause. Sans doute suis-je mal placé aujourd’hui pour l’écrire même si je l’ai toujours pensé. La construction jurisprudentielle par laquelle, à travers la théorie de la
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dissimulation, les entreprises et leurs dirigeants et par ricochets d’autres personnes qui en subissent indirectement les effets sont privés en fait du régime de droit commun de la prescription déshonore le système législatif et judiciaire français. Je sais que l’émotion populaire ne se mobilisera pas sur le sort des personnes concernées. Mais j’espère qu’un jour le législateur saura braver l’impopularité pour mettre de l’ordre dans ce système de répression médiéval applicable à cette seule catégorie. Il ne s’agirait que d’aligner la législation et la pratique judiciaire sur ce que font tous les pays civilisés en la matière, quitte, si on y tient, à rallonger en la matière le délai de prescription. Alors les mots appliqués par la justice à ces délits pourraient retrouver un sens et ses décisions apparaîtraient moins entachées de cet arbitraire qui en compromet aujourd’hui la lisibilité et l’exemplarité vis-à-vis de ceux qu’elle punit ou qu’elle vise à dissuader. Ce n’est qu’un élément parmi d’autres qui contribue à l’insécurité judiciaire dont pâtissent les entreprises françaises, mais, même si ce n’est pas le plus important, on aurait tort d’en négliger les effets sur la volonté d’entreprendre dans ce pays. L’équité Une dernière réflexion. Les prisons, dit-on, sont peuplées d’innocents ou se ressentant comme tels. Bien qu’ayant admis dès le début de la procédure, avec le recul du temps, que j’avais commis un délit et accepté, dans mon for intérieur, qu’une sanction était légitime, j’ai le sentiment néanmoins d’avoir subi une profonde injustice.

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Ce n’est pas parce que le principal inculpé en fuite a été relaxé en première instance. Dès que j’ai eu connaissance du dossier, j’étais convaincu qu’il n’y avait strictement aucun élément de preuve à son égard et que des juges normalement constitués ne pouvaient que le constater et en tirer les conséquences. Cette personne n’aurait jamais dû être mise en examen pour cette affaire et le « soufflé médiatique » créé au niveau de l’instruction à son sujet était indécent. En revanche j’ai du mal à accepter qu’au moment de se forger son intime conviction et de juger en son âme et conscience, la justice de mon pays, que ce soit au niveau de l’instruction ou à celui du procès correctionnel, n’ait pas pris davantage en considération le comportement des personnes qu’elle jugeait et les circonstances considérées. Dès le premier instant j’ai dit la vérité, telle que je la connaissais, à la police et à la justice et je n’en ai pas varié tout au long de la procédure. Je n’ai poursuivi aucun enrichissement personnel. Je n’ai agi que dans l’intérêt de l’entreprise. J’ai assumé ma responsabilité dans l’acte incriminé alors que j’aurais pu la nier. Tout au long de mes quarante-deux années de vie professionnelle, j’ai toujours coopéré avec les autorités judiciaires quand ma collaboration était requise dans l’exercice de mes fonctions. Sans que cela ait un rapport direct, je crois avoir montré par un acte inédit, lors de la renonciation à mon indemnité de départ, la conception que j’avais de mes responsabilités. Sur le fond, comment ne pas constater aussi la modestie du montant de la commission incriminée au regard des chiffres dont les autorités judiciaires ont à connaître habituellement, point que le Tribunal relève sans en tirer
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beaucoup de conséquences ? Comment oublier aussi que si les dirigeants de l’entreprise ont accepté de payer cette commission, à tort sans aucun doute, ils s’y sont sentis contraints par les initiateurs, ces derniers étant hors d’atteinte de la justice, de manière définitive, pour le premier d’entre eux, Étienne Léandri, et selon toute probabilité, pour les autres, s’il y en avait ? Est-il équitable de sanctionner aussi sévèrement, douze ans après les faits, ceux qui, si on ne veut pas leur reconnaître le statut de victimes, de « rackettés » ou de « rançonnés », ont eu le sentiment d’être soumis à de fortes pressions, susceptibles de compromettre la défense des intérêts dont ils avaient la charge, alors que le ou les instigateurs et le ou les bénéficiaires ne répondront probablement jamais de leurs actes ? De tout cela, il n’a été tenu qu’un compte limité – et encore est-ce un euphémisme – au moment de l’instruction et à celui du jugement. C’est un acte, extrait de son contexte, qui a été jugé sans qu’aient été prises en considération les circonstances qui l’entourent ni la spécificité des personnes concernées et alors que cet acte n’a fait violence et n’a nui à personne. Ai-je été trop pessimiste en considérant que la Cour d’Appel ne saurait pas faire preuve de plus d’équité5 ? Peutêtre, mais sans doute par lassitude, je me suis dit que le pari était trop hasardeux pour en prendre le risque.
5. Si les trois anciens d’Alstom qui ont été condamnés et amnistiés ont décidé de ne pas faire appel, il n’en a pas été de même pour les autres protagonistes, le consultant, employé par Alstom, et le délégué à l’aménagement du territoire. Quant à l’inculpé en fuite qui avait été relaxé, il a fait l’objet d’un appel du Parquet. Cet appel devait être jugé en 2007.

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Le mot de la fin L’un des amis qui me restent me disait l’autre jour. « Tu n’as pas compris le système. Tu aurais dû nier avoir été impliqué dans cette décision. D’ailleurs, crois-moi, ceux de tes anciens collègues qui auraient été tentés de suivre ton exemple dans des circonstances similaires se le tiendront pour dit. Connaissant les relations que tu as eues dans ton existence professionnelle avec la plupart de tes collaborateurs, je suis certain qu’ils ne t’auraient pas impliqué. Conservant ton indemnité de départ à laquelle évidemment, tu n’aurais pas dû renoncer, autre exemple qui ne sera pas suivi, tu aurais dû t’installer à l’étranger, par exemple auprès de ton dernier fils au Canada ou de ta deuxième fille en Angleterre et tu continuerais tranquillement ton existence, jouissant des fruits légitimes de ton travail ». Et, bien entendu, le sens commun lui donne raison. Le problème est que j’ai ainsi été éduqué que les deux valeurs auxquelles j’attache le plus d’importance sont : vérité et honneur. Je ne regrette pas d’avoir essayé de leur rester fidèles. Que la justice ne pratique qu’imparfaitement, une autre valeur, celle d’humanité, qui devrait être sa règle, et préfère se laisser influencer par l’esprit du temps et les préjugés de l’opinion, est son affaire. Mais le hasard des lectures m’a fourni les véritables mots de la fin de cette pitoyable affaire que j’emprunte à Philippe Muray6 :
6. Philippe Muray : « Festivus Festivus », Conversations avec Elisabeth Lévy, Fayard, février 2005, Pages 64-65.

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« Franchement, je ne vois aucune raison de considérer les prétoires en folie de maintenant comme le comble de la démocratie. Sans compter que la plupart des juges immaculés doivent le démarrage de leurs enquêtes à des avalanches de lettres de délation, et que nous sommes la première civilisation, depuis la fin du nazisme et du stalinisme, où délatter est à nouveau une vertu. Vous la voyez où, la démocratie, dans ces lâchers de corbeaux ? Ce n’est pas moi qui ne suis pas démocrate, c’est la démocratie elle-même, telle qu’elle se transforme, cette espèce de régime terminal où nul n’est plus en mesure d’opposer les uns aux autres des programmes politiques capables de peser sur l’avenir. Ce n’est certainement pas la démocratie qui coule dans les veines de la société qui se met en place. Bien des choses, en revanche, coulent dans les veines de cette société, et notamment un sentimentalisme et un judiciarisme sans frontières, rendus littéralement enragés par la disparition du pouvoir des exécutifs nationaux dont la désertion leur laisse le champ libre. Ce sentimentalisme et ce judiciarisme aboutissent à une carnavalisation du pénal sans précédent. »

Le bonheur au travail

J’ai beaucoup travaillé. J’ai servi l’État. J’ai été cadre supérieur dans l’industrie. J’ai été chef d’entreprise. Pendant ces quarante-deux années de vie professionnelle, les moments de bonheur au travail n’ont pas manqué. Pourtant je ne fais pas partie de ceux qui prétendent n’être heureux que dans le travail et ne pouvoir survivre dans l’oisiveté. L’une de mes filles, Hélène, quand elle était adolescente, avait écrit une nouvelle, « Un mois de délices », qui n’est jamais sortie du cercle familial. Grande lectrice de romans de science-fiction, elle avait imaginé, bien avant la mise en œuvre des trente-cinq heures, une société où le rapport entre travail et loisir aurait été inversé par rapport à celui d’aujourd’hui, où l’obsession de chacun n’aurait plus été d’organiser ses prochaines vacances, mais de se battre pour bénéficier de quinze jours de travail le plus intensif et le plus pénible possible. Il est vrai qu’Hélène situait sa nouvelle dans le contexte d’une société d’abondance où le travail des machines acculait les humains à une totale oisiveté. La société
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d’aujourd’hui n’est pas celle-là et, si beaucoup de nos contemporains sont obligés de se battre pour trouver du travail, c’est tout simplement pour assurer leur survie. Mais de fait, comme l’explique Dominique Méda dans un excellent Que sais-je ? 1, le statut social du travail n’a cessé d’évoluer au fil des siècles. Pour les Grecs et les Latins, il était méprisable et donc réservé aux esclaves. Seul, l’otium, le loisir studieux est noble. Aristote confirme que « le bonheur est une fin qui ne s’accompagne pas de peine, mais de plaisir ». Avec le christianisme, c’est l’opus qui entre en scène, à la fois acte divin et acte humain, œuvre et obligation. Au dix-huitième siècle, avec les inventeurs du libéralisme économique, l’accent est mis sur le travail comme facteur de production, mais aussi comme clef de l’autonomie des individus à travers l’enrichissement personnel. Au dixneuvième siècle, le travail n’est plus seulement une peine, un sacrifice, mais d’abord une liberté créatrice, celle par laquelle l’homme peut transformer le monde, l’aménager, le domestiquer, le rendre habitable tout en y imprimant sa marque, c’est une œuvre individuelle ou collective qui ne s’accomplira pleinement que lorsque le salariat sera aboli de sorte qu’il n’y aura plus de différence entre le travail et le loisir. Le vingtième siècle ajoute au travail, facteur de production et essence de l’homme, son rôle de support de la distribution des revenus, des droits et des protections. Aujourd’hui la perception du travail est complexe.
1. Dominique Méda, « Le travail », Que sais-je ?, 2004

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La charge du travail en France notamment repose de plus en plus sur les âges médians (vingt-cinq — quaranteneuf ans) en raison de l’allongement de la durée des études et de la cessation précoce d’activité. Après cinquante-cinq ans, en France notamment, le taux d’activité est désormais inférieur à quarante pour cent. Ce segment restreint d’actifs est aussi celui qui est le plus engagé dans des activités concurrentes très consommatrices de temps comme la fondation d’une famille ou l’éducation des enfants. Aussi n’est-il pas surprenant que l’aspiration persistante à la réduction du temps de travail qui est manifestée dans les enquêtes aussi bien par les hommes que les femmes n’est pas justifiée par une revendication de loisirs supplémentaires, mais par le souhait de passer plus de temps avec leur famille, famille (soixante-seize pour cent) qui vient d’ailleurs désormais très loin comme valeur de référence avant le travail (sept pour cent) 2. Sans surprise, les enquêtes montrent que plus le travail manque, plus il est ressenti comme une condition indispensable du bonheur. En revanche plus il est assuré, plus s’exprime le souhait d’équilibre entre les différents temps de l’activité humaine. En outre plus un pays est développé, moins il accorde d’importance au travail. En ce qui concerne la relation du travail avec le bonheur, une enquête de l’INSEE révèle que près de la moitié des personnes interrogées considèrent qu’au travail, les motifs de satisfaction l’emportent sur les motifs d’insatisfaction et quarante pour cent estiment qu’ils
2 Enquête INSEE « Histoire de vie »

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s’équilibrent. Il est vrai que les taux de satisfaction des non salariés et des salariés du public sont supérieurs de dix points à ceux des salariés du privé. Une autre enquête de la CFDT fait apparaître que pour un tiers des personnes interrogées le travail est une obligation, pour quarante-deux pour cent, à la fois une obligation et un moyen de se réaliser, pour vingt pour cent, c’est être utile, et pour cinq pour cent, réaliser un projet, une passion. Sans surprise encore, plus le travail s’éloigne d’une finalité sociale et moins il comporte de relations directes avec les personnes, des clients ou des usagers, plus il est défini comme une obligation subie. Les ouvriers et les employés du privé, qualifiés ou non qualifiés sont aussi ceux qui ressentent le plus le travail comme une obligation subie. Thomas Philippon, professeur assistant à New York University complète3 utilement cette analyse : « S’il y a bien en France une crise de la valeur travail, elle n’est pas celle que l’on croit. Il n’y a pas de disparition du désir de travailler. Contrairement aux idées reçues, les Français accordent plutôt plus d’importance au travail que la plupart des Européens, et ils sont parmi les premiers à enseigner à leurs enfants à travailler dur. La World Value Survey (WVS) est une enquête internationale sur les valeurs et les attitudes des citoyens de plus de 80 pays. Deux questions portent sur la valeur travail : « Quelle est l’importance du travail dans votre vie ? » et « Est-il important d’apprendre à vos enfants à travailler dur ? » Ces deux questions ont été posées dans 80 pays, et
3. Le Monde, 1er septembre 2006.

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les résultats sont frappants. La France est 30e sur 80 pour l’importance du travail, en tête des pays riches, devant les États-Unis et loin devant le Danemark et l’Angleterre. La France est 47e sur 80 pour l’importance d’enseigner aux enfants à travailler dur, une position comparable à celle des États-Unis et du Canada, devant la plupart des autres pays européens. Par ailleurs, les enquêtes de la Sofres montrent clairement qu’il n’y a pas de disparition du désir d’entreprendre, bien au contraire. Pour 70 % des Français, les parcours les plus enrichissants sont de créer son entreprise ou d’exercer plusieurs métiers. S’il y a d’un côté un désir de travailler, et de l’autre une volonté d’entreprendre, comment se fait-il qu’il y ait une crise du travail ? Que l’on interroge les patrons ou les ouvriers, les managers ou les employés, on arrive au même constat : la France est le pays développé où la part des gens satisfaits de leur travail est la plus faible. Selon une enquête auprès des managers (Global Competitiveness Report 2004), lorsqu’on pose la question : « Les relations entre employés et employeurs sont-elles conflictuelles ou coopératives ? », la France arrive 99e sur 102 pays. Seuls le Venezuela, le Nigeria et Trinidad font pire. Le point de vue des salariés, lui, apparaît dans le World Value Survey. Parmi les pays d’Europe, la France se classe dernière pour la « liberté de prendre des décisions dans son travail », et avant-dernière pour la « satisfaction dans son travail ». Les pays où les relations du travail sont hostiles du point de vue des managers sont précisément les pays où les employés sont malheureux. »
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« Pourquoi, conclut Thomas Philippon, les employés sont-ils malheureux ? Parce qu’ils ne sont pas assez libres de prendre des initiatives et parce que leur travail n’est pas assez reconnu au sein de leurs entreprises. » Ce désenchantement, ce rejet du travail, a trouvé une forme d’expression extrême dans « Bonjour paresse ! » de Corinne Maier, sous-titré « De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise » 4. Certains ont vu dans ce cri pathétique l’effet d’un environnement singulier, celui d’une entreprise publique, installée dans le confort du monopole, autorisant une sous-utilisation chronique de ses ressources humaines, génératrice d’ennui et de démotivation. Je le comprends davantage comme la manifestation d’un amour déçu, d’aspirations insatisfaites, de bonnes volontés refoulées, qui sont le lot commun de beaucoup d’entreprises. Peut-on s’étonner dès lors que parmi les vingt plus grands pays du monde dans chacun desquels 1 000 personnes ont été interrogées5, la France soit le seul dans lequel une majorité substantielle (50 % contre 36 %) n’est « pas d’accord » que « le système de la libre entreprise et de l’économie de marché (soit) le meilleur pour l’avenir ». Quand je reviens par la pensée sur mes années de responsabilité à la tête d’une grande entreprise, je ne peux soutenir que j’ignorais cette situation. Sans doute ne disposions-nous pas des instruments d’observation ni des
4. Michalon, avril 2004 5. Sondage GlobalScan réalisé pour le compte de l’Université du Maryland dont il a été rendu compte dans Le Figaro-Économie des 25-26 mars 2006.

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grilles d’analyse qui auraient permis d’évaluer l’ampleur et la profondeur de cette pathologie. Mais il suffisait d’un peu d’intuition pour s’apercevoir que si de nombreux collaborateurs s’engageaient totalement dans le travail et y prenaient plaisir, beaucoup d’autres aussi n’y trouvaient pas le bonheur. Les conditions matérielles que l’entreprise était en position de leur assurer pouvaient constituer une explication de cette frustration. Mais elle n’était pas unique. Les modes d’organisation et de gestion, le comportement des managers, la hiérarchie des priorités, les préoccupations dominantes, les modes de raisonnement étaient aussi en cause. Et peut-être surtout la conception même de l’entreprise en économie de marché qui prévaut en ce début du vingt et unième siècle est-elle au cœur du problème. Qu’il l’ait voulu ou non, le devoir d’état du chef d’entreprise que j’étais était, selon l’idéologie ambiante, de satisfaire avant toute autre considération ses actionnaires et donc d’améliorer de manière continue et sans répit la performance opérationnelle de l’entreprise. Sans doute le discours était-il que cet objectif ne pouvait être atteint qu’avec des employés satisfaits. Mais cette affirmation relevait davantage de la pétition de principe que de l’action effective. Faire en sorte que chacun se sente heureux au travail n’était pas réellement considéré comme une condition de l’efficacité, mais plutôt comme un résultat que l’on pouvait attendre du succès de l’entreprise. Au-delà de cette réalité il est juste aussi de relever une forme de panne de l’imagination face à ce problème. Ce serait en effet se leurrer que de penser, au moins dans les
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grandes entreprises, qu’il suffirait que leurs chefs fassent du bonheur au travail leur priorité quitte à en sacrifier d’autres, pour que les choses changent. Rémunérer correctement le travail, faire fonctionner « l’ascenseur social », traiter chacun avec équité, partager les problèmes et les solutions, développer l’actionnariat salarié, autant de pistes parmi d’autres qui s’imposent, mais qui se heurtent à la limitation des moyens disponibles et qui exigent une attention et un engagement des responsables à tous les échelons que les actions de formation ne suffisent pas à garantir. Au risque de paraître banal, j’oserai affirmer que le progrès viendra d’un changement radical des mentalités. Ce qui suppose d’abord une réinterprétation de l’économie de marché, plus proche de la pensée qui lui a donné naissance, ensuite une réorientation de l’enseignement du management et de l’économie d’entreprise. Une œuvre de longue haleine !

Croyance et entreprise

Pour qui croît en Dieu la question de sa place dans la vie professionnelle vient naturellement, ne serait-ce qu’en relation avec celle du bonheur au travail. Pourtant ce n’est pas sans embarras, qu’après l’avoir vécue sans y répondre, je me suis résolu à en témoigner à l’occasion de Toussaint 2004, une initiative d’évangélisation du diocèse de Paris. Sans doute le fait que ce témoignage m’ait été demandé par la paroisse de la Trinité qui fût mienne pendant les dix années qui ont vu naître nos cinq enfants fût-il pour beaucoup dans mon acceptation de m’exprimer aux côtés notamment de Michel Camdessus et de Yann de SaintVaulry. Je ne crois pas faire excès d’humilité en pensant que mon parcours personnel n’a rien d’exceptionnel. Chrétien parmi les chrétiens, je suis catholique par héritage familial et par adhésion raisonnée. Quant à mon champ d’expérience, il n’est pas plus original. Mes quarante-deux années de vie professionnelle, publique et privée, dont douze années à la tête d’une très grande entreprise, ont vu se succéder et alterner succès, difficultés, crises et échecs.
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Mais peut-être est-ce précisément le caractère ordinaire de cette expérience qui peut retenir l’attention au regard de la question posée. La foi est-elle un sujet privé ? 1 Ma foi catholique est l’élément de base qui structure ma personnalité. Je n’ai donc jamais imaginé la mettre entre parenthèses dans telle ou telle partie de mon existence ou de mon emploi du temps. Il me semble qu’on ne peut pas être catholique par intermittence. Par ailleurs je ne conçois pas que ma foi ne puisse s’exprimer que dans le domaine privé ou, pire encore, qu’elle doive demeurer secrète. Je n’ai pas honte de ma foi et je ne vois pas pourquoi, travaillant jour après jour avec des collègues, je devrais éviter qu’ils s’aperçoivent de ce en quoi je crois. Peut-être reviendrons-nous un jour à l’église des catacombes et nous savons que, dans certaines parties du monde, des catholiques continuent à être persécutés. Mais il me semble que l’un des privilèges de la liberté est de pouvoir apparaître pour ce que l’on est. Pour autant il faut savoir garder la mesure dans l’expression de sa foi de manière à ne pas heurter les sentiments des autres. Je me souviens que, jeune dirigeant, je m’étais interrogé sur ce nécessaire équilibre dans des circonstances très concrètes. À l’occasion, par exemple, de l’enterrement d’un dirigeant de l’entreprise qui rassemblait beaucoup de mes collaborateurs, pouvais-je aller
1. Je reprends, comme sous-titres de cette réflexion, les questions qui nous avaient été posées par les organisateurs du dialogue auquel j’ai participé.

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communier, affichant ainsi sans ambiguïté mes convictions au vu de tous et notamment de beaucoup de noncroyants qui participent à ces cérémonies pour des raisons d’amitié ou de convenances sociales. J’y suis allé parce que n’y allant pas, j’aurais eu l’impression de me trahir moimême et de manquer à mon devoir de mémoire et de prière à l’égard de celui dont on célébrait la mémoire. En sens inverse, je me souviens d’un soir où, fatigué et clôturant la journée avec un collaborateur, je me suis laissé entraîner dans une discussion sur l’existence de Dieu où je me suis très vite rendu compte que ma passion dans ce dialogue pouvait s’interpréter comme une forme de pression ou de prosélytisme, totalement inappropriée. Je crois n’avoir jamais réitéré cette faute. Ma réponse est donc : ne pas cacher ce que l’on est et ce à quoi l’on croit, se comporter comme tel, mais ne pas offenser les sentiments d’autrui par tout ce qui pourrait apparaître comme un abus d’autorité, fût-il implicite. Sommes-nous condamnés à la schizophrénie ? Un comportement de croyant dans l’univers professionnel est amené à s’exprimer dans deux champs différents : celui des relations avec les personnes et celui de l’action opérationnelle. La première dimension est, à mon sens, fondamentale tout en ayant une problématique simple. Notre « prochain » s’incarne physiquement quotidiennement dans ceux avec lesquels nous travaillons et que nous rencontrons, collègues subordonnés, égaux ou supérieurs, clients, partenaires extérieurs… « Aimez-vous les uns les
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autres comme je vous ai aimés », tel est le commandement que le comportement du chrétien doit refléter. Je crois que c’est dans ce comportement quotidien que les convictions religieuses peuvent le mieux se traduire et servir de référence et d’exemple : respect des personnes, capacité d’écoute, loyauté, franchise et transparence dans les rapports humains, honnêteté intellectuelle dans les réflexions collectives, refus des manipulations. Comme l’écrivait Paul VI en 1967 dans « Populorum progressio », « vécu en commun, dans l’espoir, la souffrance, l’ambition et la joie partagés, le travail unit les volontés, rapproche les esprits et soude les cœurs : en l’accomplissant, les hommes se découvrent frères. » La problématique de l’action opérationnelle est en revanche beaucoup plus complexe. Considérons, parmi d’autres, trois situations concrètes que rencontrent des dirigeants d’entreprise. D’abord le licenciement d’un collaborateur direct. On le sait bien, les circonstances peuvent exiger de telles décisions soit parce que l’intéressé a commis une faute professionnelle, soit parce qu’il est durablement inférieur à sa tâche. Pour ma part, je pense que la manière chrétienne d’agir dans une telle situation consiste d’abord à assumer personnellement la décision prise face à l’intéressé alors que trop souvent des patrons délèguent à des collaborateurs spécialisés le soin de l’annoncer, de l’expliquer et de la mettre en œuvre. Je pense aussi qu’il est du devoir de celui qui prend cette décision d’aider le collègue concerné à surmonter cette épreuve en aidant à sa reconversion. Qui est
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mieux placé que lui pour l’aider à prendre conscience de ses faiblesses et à trouver le chemin qui lui permettra de prendre un nouveau départ. Les restructurations industrielles posent une autre question. D’abord il est évident qu’un chrétien qui se trouve être patron ne peut se permettre ce qu’on appelle communément de manière d’ailleurs confuse des licenciements « boursiers » qui ne seraient justifiés ni par un effondrement du marché, ni par une perte irrémédiable de compétitivité. Mais ayant dit cela, le problème n’est pas évacué pour autant, car heureusement les cas où l’entreprise licencie avec pour seul motif un effet d’annonce sur le marché boursier sont extrêmement rares. En revanche les cas où le « bien commun » de l’entreprise, c’est-àdire sa survie et l’emploi d’un grand nombre de ses salariés, exigent la réduction de leur nombre sont hélas beaucoup plus fréquents. Les causes de cette situation pourraient faire l’objet d’un autre débat. Le dirigeant auquel son devoir d’état impose de lancer de telles actions ne doit pas oublier les exigences de ses convictions religieuses dans la manière de les conduire (information, procédure, indemnisation, reconversion). Je peux témoigner peut-être plus que d’autres, compte tenu de la nature des activités de l’entreprise que j’ai dirigée, sur une troisième situation concrète, celle de la corruption. Ce n’est un secret pour personne que le commerce international et plus précisément les grands projets, souvent associés à des processus de décision politiques, comportent ce risque. Heureusement il a beaucoup diminué au cours des dernières années sous l’effet de
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l’action des organisations internationales, des autorités judiciaires dans beaucoup de pays et peut-être encore plus de la pression de la compétition qui conduit à la réduction des marges des uns et des autres et notamment de celles des intermédiaires. Les intermédiaires qui favorisent la conclusion des contrats ne pratiquent pas tous la corruption et peuvent apporter une contribution légale et éthique au succès. Mais le risque existe dans certains cas et dans certains pays. Face à cette situation, le dirigeant ne peut ignorer les effets bénéfiques des contrats concernés pour l’entreprise et l’emploi. Peut-il sacrifier les mille emplois pendant trois ans que peut assurer tel contrat en refusant le paiement d’une commission à un intermédiaire dont il ne peut être certain qu’elle ne rémunérera pas exclusivement des actions légitimes de lobbying et qu’elle ne se traduira pas par un paiement à un décideur politique ou administratif ou encore à un dirigeant du client ? Pour ma part j’ai renoncé à de tels contrats, notamment dans des pays développés, chaque fois qu’il y avait soupçon que le paiement demandé pouvait correspondre à une intention de corruption au risque de sacrifier dans ces cas particuliers l’emploi des salariés et la performance de l’entreprise. Le chrétien patron que j’ai été a donc dû appliquer avec scrupule et hésitation son discernement aux multiples situations, souvent ambiguës, que la vie des affaires a fait surgir et sur lesquelles il fallait souvent trancher dans l’heure et parmi de nombreuses autres tout aussi urgentes.
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J’ai ainsi commis au moins une erreur, dont j’ai déjà parlé2, quand j’ai donné mon accord il y a plus de douze ans pour verser une commission destinée à faciliter et à accélérer une décision publique qui était nécessaire pour transférer le quartier général d’un secteur de l’entreprise d’un emplacement à un autre en région parisienne. Économiquement et du point de vue des actionnaires, c’était une excellente initiative qui a fait gagner du temps et de l’argent à l’entreprise. Du point de vue légal et éthique, c’était une faute qu’à l’époque je n’avais justifiée face à ma conscience que par la volonté de soutenir le projet d’une équipe performante et motivée, exaspérée par un blocage administratif incompréhensible et par le sentiment qu’il s’agissait d’un financement politique, à mes yeux, moins condamnable que l’octroi d’un pot-devin à un individu. Piètre excuse pour ce qui restera dans ma mémoire comme un acte auquel le chrétien que j’essaye d’être n’aurait jamais dû consentir. Dieu aide-t-il à réussir ? Pour moi, la réussite ou l’échec sont le résultat des actions humaines et aussi des circonstances concrètes dans lesquelles elles s’exercent. Pendant la guerre de 19142018, Dieu était présenté par les opinions publiques comme étant dans le camp de chacun des belligérants. En vérité, Dieu n’est d’aucun camp. En revanche Dieu, c’est-à-dire la prière, le moyen de communiquer avec Dieu, nous aide, comme on dit
2. Voir page 97.

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aujourd’hui, à « gérer » notre vie, et donc nos succès comme nos difficultés ou nos échecs. S’agissant d’un dirigeant, je crois que la prière permet d’échapper ou d’essayer d’échapper au vertige du pouvoir, à la folie des grandeurs, à l’arrogance… L’Imperator romain, quand il était honoré de son « triomphe », avait auprès de lui dans son char un esclave qui ne cessait de lui répéter : « Tu n’es qu’un homme ». Je crois que continuer à prier et se nourrir de l’Évangile dans les périodes d’euphorie aident à conserver l’équilibre et la simplicité qui conviennent. À l’opposé la prière donne, pour peu qu’elle soit humble, persévérante, patiente, honnête, les moyens de faire face aux épreuves et de surmonter les difficultés. Il ne s’agit pas de demander ou d’espérer que tous les obstacles disparaissent comme par miracle, même si cela peut être accordé parfois par surcroît, mais peut-être plutôt de solliciter l’aide du Seigneur auquel on croit, en particulier dans les circonstances difficiles ou critiques, à rejeter la peur, à avoir confiance et à rester fidèle à ses convictions. Dans ce domaine, le témoignage ne peut relever que de l’intime. Mais ayant traversé quelques épreuves, comme d’autres sans doute, je suis convaincu qu’en accord avec ma foi, sans la prière, sans le Seigneur, notre « seul refuge » (Psaume 61), j’aurais eu du mal à rester un homme debout. Être chrétien, qu’est-ce que çà change ? Ce serait faire preuve d’une arrogance extrême que de penser ou de dire que le fait d’être chrétien nous différencie des autres. En revanche le bonheur d’avoir la foi et celui
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d’avoir la connaissance du message du Christ nous offrent des opportunités exceptionnelles et nous imposent des exigences supplémentaires. Nous avons appris ce qui est bien et nous savons ce que nous devons faire. Bien sûr souvent nous voulons l’ignorer ou nous voulons l’oublier. Mais la lumière rouge est toujours là pour nous rappeler le bon chemin, même si nos yeux ont parfois du mal à se fixer sur elle dans le brouillard de la vie. Ma vie professionnelle s’est terminée par une péripétie de caractère inhabituel que j’ai expliquée ailleurs3. J’ai renoncé à une indemnité de départ de quatre millions d’euros à laquelle j’avais droit. À de multiples reprises, j’ai été interrogé sur les motifs qui m’ont conduit à agir de cette façon et les interprétations les plus diverses en ont été données. Pour certains, j’étais un naïf, terrorisé par la pression médiatique. D’autres, moins bienveillants encore, pensaient que si je renonçais aussi facilement à une somme aussi importante, c’est parce que j’avais auparavant assuré mes arrières en puisant dans la caisse ou parce que je cherchais à me protéger de je ne sais quels ennuis ultérieurs. Eh bien ! Au risque de décevoir les uns et les autres, ce ne sont ni la naïveté ni le cynisme qui m’ont déterminé, mais c’est ma conscience de chrétien4. Je me suis souvenu en particulier de Mathieu, chapitre 18, versets 6, 7 et 8 :
3. Voir page 53. 4. Ni dans mon précédent livre, « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », ni lors de mon audition à l’Assemblée Nationale le 22 octobre 2003, je n’avais mis en évidence cette motivation, au point d’éluder la perche que me tendait le député Alain Marsaud en évoquant la « morale

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« Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on l’engloutisse en pleine mer. Malheureux le monde qui entraîne au péché par le scandale ! Il est fatal que le scandale arrive, mais malheureux celui par qui arrive le scandale ! Si ta main ou ton pied t’entraîne au péché, coupe-les et jette-les loin de toi. Il vaut mieux pour toi entrer dans la vie éternelle manchot ou boiteux, que d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu éternel. » Je me suis souvenu aussi de ces dizaines, de ces centaines, pour ne pas dire davantage, de collègues qu’au fil de mes douze années de responsabilité, j’avais rencontrés, dont beaucoup m’avaient respecté sans nécessairement adhérer à toutes mes décisions et auxquels désormais on présentait l’image d’un patron avide et sans scrupule, leur ôtant quelques illusions supplémentaires sur l’entreprise et les hommes qui la dirigent. Je n’ai pas voulu rester dans leur mémoire comme « un objet de scandale », comme je l’ai dit dans ces termes dans un entretien au journal Le Monde5 pour expliquer ma décision.

chrétienne » comme l’explication de ma démarche. Je ne souhaitais pas en effet instrumentaliser ma foi et l’Église à laquelle j’appartiens, fût-ce de cette manière, dans la polémique qui faisait rage, ce qui me conduisit notamment à répondre que « cela (ma démarche) n’a rien à voir avec la religion ». Maintenant que ce débat est sorti de l’actualité, je n’ai plus de raison de ne pas faire état de ma motivation principale. 5. Entretien avec Laurent Mauduit : voir Entretiens : page 209

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Rien d’autre ne m’a contraint à ce geste que la parole du Christ à laquelle je crois, que j’ai le bonheur d’avoir hérité de ceux qui m’ont précédé et que j’espère avoir transmis ou transmettre à mes enfants ou à mes petitsenfants. C’est cette parole qui a interpellé ma conscience et m’a conduit à agir. En cela le fait d’être chrétien m’a rendu, je crois, différent, même s’il m’a fallu du temps pour trouver le bon chemin. Et j’en ai été récompensé par le réconfort, la sérénité et la joie que procure l’acte juste6.

6. Au terme de ce propos, je voudrais partager une prière qui m’a souvent aidée dans les temps difficiles même si je n’ai pas toujours été à la hauteur de son inspiration : « Seigneur, à nous tous et particulièrement à ceux d’entre nous qui exercent un pouvoir dans l’État ou dans l’entreprise ou qui bénéficient de la richesse au sens des hommes, donne-nous de comprendre que nos actes, illégitimes ou même parfois légitimes, peuvent scandaliser ceux dont nous avons la responsabilité ou que nous côtoyons et donne-nous le courage d’y renoncer ou de les corriger afin qu’ils continuent ou apprennent à croire en toi. »

Le mythe du modèle social

Il y a plus de dix ans, alors que j’étais encore le Chief Executive Officer de Gec Alsthom, j’avais été convié à participer à une émission de télévision nocturne de TF1 au cours de laquelle un chef d’entreprise était interrogé par deux « stars » des médias « économiques » à la fois sur son entreprise et sur les questions d’actualité. Le directeur de la communication de l’entreprise avait dû batailler ferme avec ses homologues des deux actionnaires de l’entreprise, à l’époque Alcatel Alsthom et Gec, pour que je sois autorisé à accepter cette invitation, tant ceux-ci souhaitaient se réserver le monopole de ce type de prestations et répugnaient à laisser leur société commune s’engager dans cette voie. C’était ma première apparition à la télévision et je ne l’abordais pas sans une appréhension que devait justifier la suite des événements puisque, peu au fait des usages, je m’engageais dans la rectification des erreurs contenues dans les questions qui m’étaient posées alors qu’il ne fallait pas m’en préoccuper et me contenter de dire ce que j’avais envie de dire. D’où plusieurs reprises qu’autorisait le caractère différé de
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l’émission et l’insatisfaction de mes interlocuteurs qui ne devait être corrigée que, quelques années plus tard, quand invité à nouveau, je leur prouvais que j’avais appris la leçon! Mais si cet épisode est resté dans ma mémoire, c’est pour une autre raison. Interrogé sur ce qui pouvait être fait pour lutter contre le chômage, je répondais abruptement que si une seule mesure devait être prise, c’était de supprimer le frein à l’embauche que constituait, dans notre pays, la difficulté de licencier. Cette remarque qui, pour le chef d’une entreprise franco-britannique que j’étais, relevait de l’évidence, tant mon quotidien des deux côtés de la Manche la confirmait sans ambiguïté, était accueillie avec une ironie polie par mes deux interlocuteurs auxquels l’esprit du temps, qu’il soit de droite ou de gauche, interdisait d’en accepter la véracité. Cette première occasion de m’exprimer sur le modèle social fut suivie de beaucoup d’autres. Mais ce n’est que dans la dernière période que la réflexion collective s’est ouverte et que les références des expériences réussies, qu’elles soient britanniques ou scandinaves, ont cessé d’être considérées comme nulles et non avenues. Il a fallu d’abord pour cela que le pays apprenne la « leçon de choses » des trente cinq heures pour découvrir que les solutions-miracle n’existaient pas et qu’il fallait se soumettre au principe de réalité. En effet notre modèle social n’est ni exemplaire, ni original. Comment pourrait-il prétendre à l’exemplarité quand la proportion de personnes sans emploi est dans notre pays continûment supérieure à ce qu’elle est dans la plupart des autres pays à économie de marché, quand le chômage des
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jeunes et celui des salariés de plus de cinquante ans est si élevé sans compter ceux qui sont placés prématurément en préretraite, quand la formation professionnelle initiale et continue est si mal assurée ? Comment pourrait-on croire aussi que notre modèle social soit si original qu’il n’ait rien à apprendre de ce qui se pratique ailleurs alors que beaucoup d’autres pays ont ou ont eu des dépenses publiques élevées, des protections sociales fortes, des rigidités du marché du travail qu’ils ont su gérer plus efficacement que nous ou dont ils ont su sortir avant nous ? Sans doute certaines singularités qui nous sont propres ou que nous avons portées à l’extrême expliquent-elles notre immobilité et notre inefficacité. La cacophonie statistique d’abord. Que de débats sur les chiffres que l’on se jette à la figure au lieu d’engager la réflexion sur le fond ? Serait-ce trop espérer que nous soyons capables d’organiser une magistrature du chiffre qui permette d’éviter les combats inutiles et de détourner de l’essentiel : comment remettre au travail ceux que les accidents économiques ou individuels ont privé d’un emploi. Nous est propre également la « judiciarisation » exacerbée des relations du travail. Un licenciement sur quatre va aux prud’hommes et ensuite un sur cinq, en appel. Beaucoup de licenciements collectifs se terminent au tribunal. Que d’énergie qui serait mieux utilisée à organiser la formation et préparer la reconversion des victimes de l’adaptation nécessaire des entreprises à l’évolution des marchés. Le détournement des procédures est tout aussi critiquable, même si elle trouve sa source dans l’obligation de
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survie des entreprises dans un environnement juridique fondamentalement hostile à cette survie et à leur croissance. Ainsi pour contourner la rigidité des règles qui s’appliquent aux licenciements économiques, on a recours aux stages, aux contrats à durée déterminée et aux licenciements pour motifs personnels ou à caractère transactionnel dont le nombre explose. L’alternance politique appliquée aux politiques de l’emploi est également dommageable. Chaque nouveau gouvernement s’attache d’abord à défaire ce que son prédécesseur a mis en œuvre quitte à le rétablir en totalité ou en partie plus tard. L’expérience des dix dernières années a pourtant démontré, dans ce domaine plus encore que dans d’autres, la vanité des prises de position idéologiques, qu’elles soient libérales, socialistes ou altermondialistes. Il faut sortir la question du chômage et du modèle social du champ de bataille idéologique1. Une approche multipartisane et paritaire est nécessaire pour mettre fin aux stop and go et aux multiples retards que provoquent les alternances politiques. Syndicats, patronat, partis politiques doivent se mettre d’accord sur une approche concertée et progressive pour agir à partir des réalités et non des idées préconçues et théoriques. Deux évidences s’imposent. La première reste contestée : le frein principal à l’embauche est la difficulté de licencier. L’opinion ne l’a pas encore compris parce qu’on n’a pas osé le lui expliquer. Toutes les expériences étrangères réussies
1. Point de vue que j’ai développé dans un entretien avec Ilissos, publié dans la lettre n° 39 de mai 2006 : voir Entretiens page 214

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confirment pourtant ce fait incontournable. Les entreprises n’embaucheront à la hauteur de leurs besoins que si elles peuvent débaucher aussi facilement qu’embaucher. La deuxième évidence est beaucoup plus acceptée, mais encore faut-il la traduire dans les faits. C’est qu’on ne peut pas abandonner des personnes qui perdent leur emploi à leur sort et attendre du seul marché qu’il trouve une solution. C’est la faiblesse des solutions libérales. Si on veut avancer, il faut accepter et réconcilier ces deux évidences de manière concrète et cesser d’en faire l’objet de conflits fondamentaux. Cette supplique n’est ni aussi naïve, ni aussi vaine, qu’elle peut apparaître au premier abord. Il y a des raisons d’espérer. La relève des générations d’abord. Celle de soixantehuit approche de la soixantaine et va être supplantée progressivement par ceux qui n’ont connu que l’ouverture sur le monde et que la chute du « Mur » et la démystification du maoïsme ont vacciné contre les idéologies. Dans le monde politique, les héritiers directs de droite ou de gauche des fondateurs de la Ve République qui ont accaparé trop longtemps le pouvoir vont céder la place à une génération qui est née européenne et qui a pour horizon mental le monde. L’univers syndical du côté des salariés comme de celui des patrons connaît un « aggiornamento » analogue. La force des choses est aussi à l’œuvre. Les illusions disparaissent au fur et à mesure que les privatisations se déploient et que le secteur public se rétrécit, même si le combat d’arrière-garde, mené sous le drapeau des services
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publics, peut encore faire quelques dégâts. Le nombre des Français employés directement ou indirectement par l’État, aujourd’hui encore la moitié de la population, diminue inexorablement. Le changement n’est donc pas impossible. La question est : quand arrivera-t-il et avons-nous le temps d’attendre ?

La déception européenne

En deux années, j’ai consacré, sur mon blog, soixantedix notes et bénéficié de mille commentaires sur la question européenne. Mon ambition était d’apporter une contribution de conviction et de réflexion, à mon échelle qui ne pouvait être que modeste, au débat démocratique qui s’engageait et dont, pour être honnête, je ne prévoyais ni l’ampleur, ni l’issue. Alors que, désormais, les circonstances de la vie me donnaient du temps disponible et que la technologie des blogs m’offrait un instrument de communication et de dialogue, pratique, convivial et instantané, ne requérant aucune intermédiation ni aucune logistique, il m’a semblé que je me devais à moi-même et à mes enfants et petitsenfants de partager avec les autres ce que j’avais retenu d’essentiel de ces cinquante années de progrès et d’atermoiements, de succès et d’échecs européens et de les rendre attentifs à l’opportunité exceptionnelle que me semblait représenter pour la France et pour l’Europe le projet de traité constitutionnel.

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Et ce n’est pas fini ! Je ne me lasserai pas en chaque occasion d’affirmer et de répéter la seule conviction politique sur laquelle je n’aie jamais varié, à laquelle je tienne indéfectiblement et qui constitue pour moi le test décisif pour tout candidat qui a l’ambition de gouverner le pays. Cette conviction se résume en peu de mots : la France et ses habitants n’ont d’avenir que s’ils s’intègrent de manière irréversible dans une Union européenne, nouvelle nation en formation. Je hais les discours qui insultent notre passé en imaginant que l’histoire de notre nation, née des ruines de l’empire romain et constituée progressivement au fil des siècles, devrait s’arrêter et se fossiliser dans son état actuel, et qui soutiennent qu’unir tous ceux issus de cette origine commune serait un reniement de notre patrie. C’est dire qu’au cours des cinquante dernières années, mes années de conscience politique, les motifs de déception l’ont emporté sur les sujets de satisfaction. Le premier épisode qui soit entré dans ma mémoire se passait-il y cinquante ans, j’avais quatorze ans, c’est dire que cela remonte loin ! L’Europe a failli exister et prendre son envol définitif en cette funeste année 1954, marquée aussi par un autre désastre, la chute de Dien Bien Phu qui a abouti au départ de la France d’Indochine que nous appelons aujourd’hui Vietnam. Le 30 août 1954 en effet, l’Assemblée Nationale de notre pays, la France, a voté, par 319 voix contre 264, 12 députés s’abstenant et 31 ne prenant pas part au vote, une question préalable décidant qu’il n’y avait pas lieu de délibérer sur le traité de Paris instituant la Communauté Européenne de Défense et lui donnant ainsi le coup de grâce.
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Ce projet était pourtant le résultat d’une initiative française. À l’instigation de Jean Monnet, René Pleven, le Président du Conseil, l’équivalent du Premier Ministre d’aujourd’hui, avait fait adopter le principe d’une « armée européenne » par l’Assemblée Nationale le 26 octobre 1950 et un autre Président du Conseil, Antoine Pinay, avait signé le traité le 27 mai 1952. Bien entendu, ce projet n’avait de sens, et tout le monde le savait à l’époque, que s’il était suivi à brève échéance d’une authentique « union politique ». Le Président du Conseil en fonction au moment de la décision était Pierre Mendès-France. En n’engageant pas la responsabilité de son gouvernement pour obtenir la ratification et en faisant en sorte que ses membres ne votent pas, car à l’époque les ministres restaient membres du Parlement et votaient, il a porté la responsabilité principale de ce qui est resté dans l’histoire comme la plus grande occasion manquée de la construction européenne. Dans un discours célèbre, François Mitterrand a expliqué aux étudiants de l’Institut d’Études Politiques de Paris comment, ministre de ce gouvernement, il avait vécu cet événement : « Je me souviens des difficultés que nous avons rencontrées, beaucoup plus psychologiques et morales que politiques. Fallait-il approuver ? Moi j’inclinais, parce que j’ai toujours adopté les textes européens, vers l’acceptation. Mais je me posais la question : (est-il possible et là je tendais à dire non), est-il possible de construire une armée commune alors qu’il n’existe pas de pouvoir politique commun, pas de parlement commun ? Qui décidera ? Les maréchaux, les généraux, rien de plus
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dangereux, s’ils sont tout seuls ! Et quels maréchaux, quels généraux ? À l’époque, mais peut-être encore aujourd’hui, ceux du Pentagone, c’est-à-dire ceux de Washington ; et je ne voyais pas très bien la construction de l’Europe commencer par l’entrée dans les ordres militaires sous commandement américain. Il me semble que les termes juraient (même si je suis tout à fait partisan de ce qui a suivi, je veux dire de l’Alliance atlantique). » Et aujourd’hui encore des esprits avertis nous expliqueront que « faire une Europe militaire, avec une autorité supranationale pour la diriger, sans avoir créé la moindre organisation politique commune, (aurait) été pure folie »1. Mais le sens commun qui inspire une telle opinion ne fait-il pas fausse route ? Si, en 1954, l’armée européenne avait vu le jour, croit-on qu’il aurait fallu attendre cinquante ans pour que, poussés par la nécessité, les États nationaux engagent un processus sérieux d’unification politique. Jean Monnet le disait déjà en 1955 : « Si nous attendons, pour agir, que toutes les questions aient trouvé leur réponse, nous n’agirons jamais, nous n’atteindrons jamais la certitude attendue et nous serons entraînés par les événements que nous aurons renoncé à orienter » 2.
1. L’« esprit averti » qui est cité est Alfred Grosser dans un article « Tirer les leçons de l’échec de la CED », publié dans La Croix, le 15 septembre 2004. 2. Les citations de François Mitterrand (1992, discours à l’Institut d’Études Politiques) et de Jean Monnet sont tirées de « Europes, de l’Antiquité au XX e siècle, anthologie critique et commentée de Yves Hersant et Fabienne Durand-Bogaert, collection Bouquins, Robert Laffont, mai 2000.

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L’expérience de l’euro confirme ce point de vue. Quarante-huit ans plus tard, le 1er janvier 2002, douze États européens en ont fait leur monnaie unique et ont mis en place avec la Banque Centrale Européenne les prémisses d’une organisation fédérale pour la gérer. Mais ils se sont vite rendu compte que cette démarche était dangereusement incomplète, s’agissant d’un domaine lié par essence à la souveraineté. Ainsi après la tentative confuse et avortée du traité de Nice, deux étapes supplémentaires sont intervenues, la désignation pour deux ans d’un premier président de l’eurogroupe et surtout l’engagement du processus de ratification du traité constitutionnel européen, issu de la Convention présidée et animée par Valéry Giscard d’Estaing. Qui ne voit que sans le levier constitué par l’euro, l’urgence de progrès substantiels dans le domaine de l’organisation politique de l’Europe n’aurait pas été reconnue, beaucoup d’États se satisfaisant dans la culture libérale dominante de l’époque de la vaste zone de libreéchange sous tutelle américaine dont le marché unique prenait naturellement le chemin avec l’élargissement. Hélas, une nouvelle fois, notre pays, aidé par les PaysBas, a torpillé sa propre initiative. Il faut en effet se souvenir pour l’histoire que ce traité constitutionnel n’était proposé à notre choix et à celui des Européens que parce que trois Français l’avaient voulu. En effet si Jacques Chirac n’avait pas saisi au vol en juin 2000 la balle lancée par Joschka Fischer quand il a prononcé pour la première fois le mot tabou de Constitution et si Lionel Jospin ne l’avait pas soutenu, ce projet n’aurait jamais vu le jour.
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De même croit-on que la Convention chargée en décembre 2001 par le Conseil européen de Laeken d’élaborer un projet de Constitution aurait abouti à un résultat cohérent sans l’exceptionnel talent de Valéry Giscard d’Estaing que même ses nombreux adversaires politiques ont reconnu. Sans doute cette circonstance n’était-elle pas suffisante à elle seule pour justifier un vote positif. Pas plus que ne l’était le fait que les trois grands partis auxquels les électeurs de ce pays de la manière la plus démocratique qui soit confient depuis plusieurs décennies la responsabilité de les gouverner et vont très probablement continuer de le faire recommandaient unanimement le Oui. Je sais bien que des factions minoritaires contestent en toute légitimité leur prédominance, assimilant abusivement leur position à celle d’une coalition des élites qui voudrait imposer au peuple français des solutions contraires à son intérêt. Mais de tels procès ne sont pas dignes de la démocratie. Les partis de gouvernement, confrontés à la réalité de l’exercice du pouvoir, mesuraient sans doute mieux que les autres les contraintes et les opportunités du monde. Il faut saluer le courage de la majorité du parti socialiste d’avoir su fait passer sa vision de l’intérêt du pays avant les avantages qu’aurait pu lui apporter à court terme une position tribunicienne et irresponsable. J’ajoute que le fait que ces partis soutenaient le Oui n’était pas non plus une raison suffisante pour le rejeter pas plus que ne l’était pour l’adopter la position prise par les intégristes de la nation ou les spécialistes de l’agitation révolutionnaire ou des personnalités isolées en mal de revanche
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qui constituaient l’essentiel des porte-parole du Non. Pourtant relisant les arguments qu’avec beaucoup d’autres, j’avais invoqués pour me convaincre du contraire, je demeure convaincu de leur pertinence. Je refusais toute démarche plébiscitaire : à travers mon vote je n’entendais ni approuver, ni rejeter l’action de Jacques Chirac, ni celle de Jean-Pierre Raffarin, ni aucune des initiatives du gouvernement : j’avais l’intention de le faire en 2007. Mon vote n’était pas de nature à consolider ou à corriger les politiques et les actions européennes, telles qu’elles étaient menées jusqu’alors : j’avais exprimé mon opinion à ce sujet dans le cadre des élections au Parlement européen et des élections présidentielles ou législatives de mon pays et je continuerais à le faire de cette manière. Mon vote ne portait donc que sur le traité constitutionnel lui-même que j’approuvais : - parce qu’il mettait en place les premiers éléments d’un gouvernement européen (Président du Conseil européen, Président de la Commission élu par le Parlement, ministre des Affaires étrangères de l’Union, Président du Conseil de l’euro) ; - parce qu’il rendait plus pertinente la procédure législative (clarification des compétences, contrôle de la subsidiarité, extension de la majorité qualifiée) ; - parce qu’il renforçait le contrôle démocratique (rôle accru du Parlement européen dans la procédure législative, responsabilité de la Commission devant le Parlement européen, implication accrue des Parlements nationaux, organisation d’un droit de pétition) ;
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- parce qu’en faisant passer les droits de vote de la France de 8,3 % à 13,4 % et ceux du couple franco-allemand de 17 % à 34 %, il redonnait à ces deux pays une importance et une influence, conformes à leur mission historique, que le traité de Nice n’aurait jamais dû leur faire perdre ; - parce qu’il permettait d’organiser des coopérations renforcées entre ceux des États membres qui souhaiteraient aller de l’avant sur des sujets spécifiques ; - parce qu’il introduisait une flexibilité suffisante pour permettre les adaptations nécessaires au fil du temps (procédures de révision ordinaire et simplifiées, faculté de suspension des droits des États qui violent les valeurs, faculté de retrait total) ; - parce qu’il fournissait le cadre nécessaire à la construction d’un effort de défense européen, notamment à travers l’Agence européenne de défense ; - parce qu’il introduisait le concept d’économie de sociale de marché qui, à mes yeux, fournit le point d’appui nécessaire pour construire une philosophie économique et sociale de l’Europe qui se distingue du libéralisme anglosaxon et qui rejoint celle des fondateurs de l’Europe ; - parce qu’il mettait les valeurs, s’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, au centre de la Constitution avec la Charte des droits fondamentaux de l’Union. Certes je ne considérais pas le traité comme parfait : - dans l’avenir, le mode d’élection du Président du Conseil européen aurait dû devenir plus démocratique ; - le gouvernement européen, initié par le traité, aurait dû prendre plus de substance ;
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- le champ de la majorité qualifiée aurait dû être étendu davantage. Mais je savais aussi : - que si, pour obtenir plus, je rejetais le traité, notre pays n’aurait aucune chance de rallier à des exigences supplémentaires l’immense majorité des pays européens, beaucoup plus proche de la conception libre échangiste de l’Europe, d’inspiration britannique que de la construction politique d’une Europe maîtresse de son destin, voulue par le couple franco-allemand ; - que l’expérience avait montré que l’Europe, « Unie dans la diversité » selon la belle devise du projet, ne se construisait pas à coups de révolutions ou de grands soirs, mais par des évolutions successives et progressives qui permettaient de réconcilier des sensibilités opposées et de surmonter les contradictions d’intérêts ; - que l’important était de ne jamais arrêter ou de retarder le processus à condition qu’il s’oriente dans la bonne direction, celle d’une Union européenne de mieux en mieux organisée et de plus en plus cohérente. C’est pourquoi, à la question qu’en vertu de la Constitution française, le Président de la République me posait le 29 mai 2005, « Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe ? », je répondais Oui. Ce faisant, j’avais le sentiment d’éviter à nos enfants et à nos petits-enfants d’attendre cinquante ans de plus, comme je l’avais vécu après le rejet par la France de la Communauté européenne de défense, pour voir redémarrer enfin la construction politique de l’Europe, seule à
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même de leur garantir un avenir pacifique, sûr et prospère. Cependant le verdict rendu, le 29 mai 2005, par les Français, 55 % pour le Non, devait être sans appel par l’ampleur de la participation et l’étendue du vote négatif. Plus grave encore à mes yeux, c’était le vote combiné de l’immense majorité des ouvriers et, à un moindre degré, des paysans et des jeunes qui avait fait la différence. Pour désespérant qu’il ait été, ce verdict était sans doute cohérent avec l’état politique dans lequel avaient mis le pays les années de responsabilité de Jacques Chirac. La qualité et l’intensité des commentaires qui avaient été déposés sur mon blog m’avaient d’abord surpris, puis m’avaient réjoui parce que j’y voyais un indice de l’appropriation progressive de l’idée européenne par le peuple français alors que la classe politique au cours des dix dernières années s’était ingéniée, volontairement ou involontairement, à l’occulter ou à la discréditer. L’inquiétude m’était cependant rapidement venue quand j’avais constaté que la cause du Oui n’était réellement défendue avec conviction et talent que par des dirigeants politiques qui avaient été ceux de mon époque, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Delors, Simone Veil ou Lionel Jospin. Je craignais que leur capacité d’être entendus par les générations nouvelles d’électeurs ne soit limitée alors que la plupart des dirigeants d’aujourd’hui, sous-estimant la difficulté, peu motivés ou privilégiant les tactiques politiques hexagonales, tardaient à s’engager avec l’intensité souhaitable. J’avais voulu exorciser ce pressentiment, partagé par beaucoup, de l’échec probable du Oui en participant jusqu’au bout, dans la mesure de mes moyens, au dialogue
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qui s’était installé sur mon blog et sur d’autres. Je mesurais bien que le scandale national que constituait un chômage, à l’époque encore à dix pour cent de la population active, dont nous étions tous responsables par notre manque d’objectivité et de lucidité dans la recherche des solutions, avait été sans doute l’une des causes importantes du mouvement de fond qui avait emporté la décision. Mais on pouvait y voir aussi l’expression d’une absence totale de confiance dans la manière dont l’Europe avait été gérée et expliquée jusqu’à présent et du coup une condamnation de l’action, menée par les élites européennes dont je faisais partie, au cours des décennies écoulées. Pour autant, mon opinion n’a pas changé : je continue de penser que ce traité est dans l’intérêt de la France et de l’Europe et que ceux-là même qui ont voté majoritairement Non ne connaîtront que des désillusions par rapport au sens qu’il voulait donner à leur vote : au lieu d’une Europe moins libérale, ils auront une Europe plus libre échangiste et moins sociale ; au lieu d’une France plus entendue et comprise, ils auront une France moins écoutée et plus marginalisée ; au lieu d’une Europe française et européenne, ils auront une Europe anglaise et américaine. Même si je demeure convaincu que demander au peuple de s’exprimer sur un tel sujet, directement et non par le canal de ses représentants élus, avait constitué une faute, le verdict ayant été rendu, il n’y a pas d’autre option que de tirer toutes les conséquences de cette réaction massive de rejet, parfaitement claire. La première difficulté est que les inspirations apparentes du Non, telles qu’elles ont
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été affichées par ses porte-parole, ont été multiples, diverses et contradictoires. La deuxième difficulté est que les partis de gouvernement, massivement en faveur du Oui, qu’il s’agisse de l’UMP ou du parti socialiste, ne sont pas naturellement dans la meilleure position pour traduire efficacement la volonté populaire telle qu’elle s’est exprimée. La troisième difficulté est que la crédibilité des dirigeants français vis-à-vis de ceux des autres pays européens est en lambeaux. Ainsi les forces de désintégration se sont mises en mouvement. Je ne sais si, le 27 juillet 2005, au cours d’une conférence de presse, en utilisant l’expression de « patriotisme économique », Dominique de Villepin imaginait qu’elle deviendrait aussi rapidement l’un des termes majeurs de référence du débat économique et politique en Europe. D’autant que la définition qu’il en donnait, dans sa banalité, pouvait difficilement justifier la controverse. Je cite : « Je souhaite rassembler toutes nos énergies autour d’un véritable patriotisme économique. Je sais que cela ne fait pas partie du langage habituel. Mais il s’agit bien, quand la situation est difficile, quand le monde change, de rassembler nos forces. Rassembler nos forces, cela veut dire que nous valorisons le fait de défendre la France et ce qui est français. Cela s’appelle le patriotisme économique. Il y a en effet un vrai paradoxe français : nous voulons garantir un niveau de protection élevé à nos salariés, mais nous ne défendons pas suffisamment nos intérêts économiques nationaux. Or nous ne défendrons bien les intérêts des salariés que si nous protégeons les intérêts de nos entreprises. »
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Tout aussi banals sont les points d’application que ce Premier Ministre avançait pour illustrer ce nouveau concept : protection des technologies sensibles, transposition de la directive européenne sur les offres publiques d’achat dans la législation nationale, promotion de l’actionnariat des salariés, encouragement de l’investissement et des exportations…, toutes orientations, au demeurant de bon aloi, qui n’annonçaient pas une révolution copernicienne dans la politique économique du pays. Depuis lors, cependant, en raison de la force des mots qui l’emporte toujours dans le court terme sur la réalité des choses, il ne se passe pas de jour que le supposé « patriotisme économique » français, identifié par un abus sémantique pervers au protectionnisme, ne soit stigmatisé dans la presse anglo-saxonne avec à sa tête le Financial Times, désormais suivie, phénomène nouveau, par la presse allemande et que tel ou tel commissaire bruxellois ne se manifeste pour annoncer des investigations ou des enquêtes destinées à révéler nos multiples infractions au droit communautaire. Et pourtant ce Premier Ministre n’avait rien dit de plus que ce qui relève du bon sens élémentaire. Aussi longtemps que l’Europe ne sera pas devenue une union politique, dotée d’une politique économique, financière et industrielle digne de ce nom, quoi de plus naturel pour chaque nation qui la compose que de rassembler ses forces pour optimiser ses atouts. Au demeurant peut-on citer une seule grande ou petite nation en Europe ou hors d’Europe qui n’agisse pas de cette manière. Même les idéologues les plus acharnés
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renoncent désormais à l’exemple américain pour prétendre le contraire, tant la pratique quotidienne de notre grand allié leur donne tort. Il leur reste la Grande-Bretagne, l’icône du libéralisme. Mais on oublie que ce pays de grande tradition sait mettre en œuvre la forme la plus subtile de « patriotisme économique », celle qui résulte de l’action convergente et spontanée des acteurs qui évite au gouvernement de s’engager parce que le travail est fait en amont. Ces acteurs ne s’embarrassent pas en effet des scrupules idéologiques, imposés de l’extérieur, ou des querelles intestines qui paralysent souvent nos propres banquiers ou industriels, quand il s’agit de sauver une entreprise française, de mettre en œuvre les alliances opportunes dans l’intérêt national et de dispenser ainsi notre État d’intervenir. Cette réalité des actions plus ou moins heureuses des États pour soutenir leurs intérêts comporte cependant des effets pervers extrêmement préoccupants quand il s’agit des membres de l’Union européenne et alors qu’à la suite du rejet du traité constitutionnel par la France et les Pays-Bas, ils s’affranchissent de plus en plus de la retenue qu’ils s’imposaient vis-à-vis de leurs partenaires à l’époque où le projet européen constituait pour eux la priorité essentielle. On le sait, même si le répéter ne fait pas pour autant avancer les choses, il y a une incompatibilité fondamentale entre d’un côté l’existence du marché commun et de la monnaie unique et de l’autre l’absence d’intégration des règles et des politiques économiques, financières et industrielles.
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Le chaos et le désordre qui prévalent actuellement en Europe résultent de cette contradiction fondamentale. À titre d’exemples et sans prétendre être exhaustif, il est naturel que, faute d’une règle du jeu et d’une autorité de régulation au niveau européen, chaque État se sente fondé à se préoccuper de la structure du capital et des alliances de ses grandes entreprises. Il est naturel que, faute d’une vraie politique de l’énergie au niveau européen, chaque État considère comme une de ses responsabilités essentielles, de stabiliser et de sécuriser son approvisionnement. Les initiatives prises ici ou là sont-elles appropriées ?, est une question à laquelle chacun des peuples concernés donnera une réponse à sa façon. Mais il ne faut pas se leurrer, l’arrêt de la construction européenne pour une durée indéterminée, dont nous Français avons pris collectivement la responsabilité, a rendu inévitable et légitime la multiplication des actions de défense des intérêts nationaux même dans les domaines qui appellent de manière évidente l’approche commune que nous sommes désormais incapables de promouvoir. C’est donc un processus de désintégration qui est en cours. Je partage le point de vue que formulait Jacques Attali selon lequel si un véritable projet européen n’était pas défini et mis en œuvre à bref délai, c’est l’Euro lui-même qui serait menacé. La dernière chance de l’Europe, à moins qu’il ne soit déjà trop tard, est le renouvellement et le rajeunissement du personnel politique français en 2007. De ces dirigeants nouveaux, choisis, dans sa sagesse, par le peuple français, peuvent surgir des femmes ou des hommes
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d’État qui, dans le sillage des grands Européens que la France a su produire, auront la vision, la conviction et l’autorité, leur permettant de rétablir notre crédit en Europe et de contribuer de manière décisive à son avenir. L’arrêt de la marche en avant, provoqué par l’échec du référendum, la dilution et l’éclatement des volontés, créés par l’élargissement incontrôlé, l’appel vers le grand large entretenu par les États-Unis et leur alter ego européen, la Grande-Bretagne, ne facilitent pas la tâche de cette nouvelle génération politique. Il faudra pourtant que la France revienne sur la scène européenne. 2007, l’année du cinquantième anniversaire du Traité de Rome, devrait permettre ce retour. Le temps est venu d’une nouvelle fondation, d’un nouveau projet, d’une nouvelle ambition, défendus collectivement devant tous les peuples européens. Y a-t-il quelque part en Europe, encore ignorés, les nouveaux Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gaspéri, capables, selon le mot de Bismarck, rapporté par Helmut Kohl3, d’« entendre résonner le pas de Dieu dans les événements » et de « saisir le pan de son manteau » ? Mais, à supposer que ces hommes ou ces femmes existent et se révèlent, le plus grand problème que la construction européenne qu’ils auront à affronter et à traiter, c’est le déficit monumental de connaissance des Européens entre eux. C’était déjà le cas dans l’Europe à Six ou à Quinze, mais aujourd’hui dans l’Europe à Vingt-Sept,
3. Helmut Kohl, « Je voulais l’unité de l’Allemagne », Éditions de Fallois, 1997

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cela devient un défi majeur. Que savons-nous des Slovènes, des Lituaniens, des Lettons, des Estoniens, des Roumains, des Maltais ? En avons-nous jamais rencontré ? Sommes-nous nombreux à avoir jamais visité la Pologne, la Suède, la Hongrie, Chypre, la Slovaquie ? Un visiteur sur mon blog l’expliquait de manière imagée : « Qu’est-ce qu’il y a de commun entre le Portugal et la Finlande ? J’ai eu l’occasion d’aller dans les deux pays et il faut vraiment se creuser la tête pour rassembler ces pays dans un même ensemble. Plus près de nous, regardons les relations entre l’Italie et l’Espagne… Ces deux pays s’ignorent depuis des siècles. Ils ne se détestent pas mais sont simplement complètement différents de mentalité. Comment voulez-vous qu’un tel ensemble de bric et de broc puisse fonctionner ? » Ce défi n’a pas été pris à bras-le-corps par les gouvernants européens. Je me souviens que, lors de mon stage de première année de l’ENA au cabinet du préfet de l’Ariège, celui-ci m’avait confié la mission de prendre la parole devant de jeunes allemands que l’Office franco-allemand pour la jeunesse avait envoyés dans ce département éloigné de leurs frontières pour apprendre à connaître la France. C’était en 1965 et on ne peut contester que ce type d’initiatives, prises sous l’impulsion du Général De Gaulle, avait permis de favoriser et d’accélérer la réconciliation franco-allemande. Un effort analogue à très grande échelle serait nécessaire pour faire se rencontrer Portugais et Finlandais, Polonais et Italiens etc., et mieux encore pour organiser des systèmes d’éducation qui associent les jeunes de
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plusieurs nations européennes à la fois, en amplifiant ce qui a commencé à travers Erasmus. Une mesure simple serait de rendre obligatoire une troisième langue européenne en plus de l’anglais4. Après tout, beaucoup de Suisses parlent trois langues avec plus ou moins d’aisance. Pourquoi en serions-nous incapables ? J’entends déjà les multiples objections que certains opposeront à une telle initiative, mais quelle meilleure manière d’ouvrir l’esprit de nos enfants que de leur permettre d’accéder directement à plusieurs cultures. J’ajoute que faire réfléchir et travailler en commun des Européens originaires de plusieurs nations différentes n’est pas impossible. Sans même parler des institutions européennes dont c’est la vocation naturelle, c’est ce que font déjà aujourd’hui beaucoup d’entreprises européennes. À titre d’exemple, dans ce but, plusieurs d’entre elles ont organisé ou organisent avec succès des séminaires
4. En publiant une courte note, quelque peu provocatrice, « Le latin, langue de l’Europe ? », sur mon blog le 11 août 2006, je n’imaginais pas provoquer trente-cinq commentaires. C’est dire l’intérêt que suscite la question linguistique dont on aurait tort de sous-estimer l’importance « Dans un article publié ce matin dans Les Échos, intitulé « Quand l’Europe renoue avec le latin », Karl de Meyer attire notre attention sur l’initiative de la présidence finlandaise de l’Union Européenne qui proposera sur son site à partir de septembre un résumé hebdomadaire de l’actualité européenne en latin. Si l’on s’y reporte dès à présent, cette information y est d’ailleurs donnée dans cette langue. Karl de Meyer rappelle en outre à cette occasion que la radio publique finlandaise émet depuis 1989 un bulletin d’information également en latin. Alors qu’avec l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Union Européenne, le nombre de ses langues officielles va être porté à 23 et au moment où le français, l’allemand, l’italien et l’espagnol luttent désespérément

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intensifs, de durée souvent significative, qui permettent à leurs managers de commencer à se comprendre, à échanger et à agir ensemble en faisant de leur diversité de nationalités et de cultures une source d’efficacité et un gisement de progrès. Engager une vaste action, usant de tous les instruments possibles, pour faire se connaître et apprécier entre eux les Européens, autrement qu’à travers des séjours touristiques, pour utiles et plaisants qu’ils puissent être, devrait devenir une priorité absolue pour ceux qui auront la tâche de refonder l’Europe. En effet, comme l’écrit Daniel Cohen5, « l’Europe a montré que l’on pouvait passer en quelques années de la guerre à la paix. Elle a prouvé que l’intégration économique préservait la diversité culturelle. À travers le
pour ne pas disparaître de son fonctionnement quotidien, ce clin d’œil n’est pas sans portée. N’en déplaise à ceux qu’indispose le rappel des racines historiques et chrétiennes de l’Europe, c’est grâce au latin que l’Église catholique a pu pendant deux mille ans gérer son universalité. Qui sait, les peuples et les gouvernements européens comprendront peut-être un jour que, seule, une démarche analogue leur permettrait d’éviter la cacophonie et la confusion qu’ils tolèrent désormais de leur Union. En renvoyant dos à dos tous les prétendants actuels au monopole linguistique, ils seraient aussi exonérés d’avoir à exercer un choix, nécessairement arbitraire et inéquitable, en faveur de l’une ou l’autre de leurs langues officielles. Il est vrai qu’une telle innovation exigerait de la part de nos dirigeants un sérieux recyclage linguistique. Mais en seraient-ils incapables alors que des milliers d’évêques et de religieux catholiques de tous les continents s’en accommodent sans difficultés majeures. Et que d’économies de temps et d’argent à attendre d’une telle mesure dans le fonctionnement des institutions européennes ! » 5. Daniel Cohen, « Trois leçons sur la société post-industrielle, La République des Idées », Seuil, septembre 2006.

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modèle de la Commission, elle montre aussi qu’il existe une voie pour construire des institutions supranationales, qui soient respectueuses de la souveraineté des États. L’Europe découvre toutefois tardivement qu’il ne suffit pas de se doter d’un marché unique pour créer une citoyenneté partagée. Qu’il faut sans doute moins de marchandises et plus de contact direct, de face à face entre les Européens eux-mêmes pour y parvenir. Le projet de créer une Europe des Universités prend ici une importance majeure. À fréquenter, comme dans le film « L’Auberge espagnole », les mêmes bancs, les étudiants ne contribuent pas seulement à doter l’Europe d’un levier pour la société de la connaissance. Ils sèment aussi les germes d’une communauté morale, affective. Il est possible que les programmes Erasmus soient à l’Europe à venir ce que la Communauté du charbon et de l’acier a été au marché commun, puis à l’Union européenne : le début, à l’origine dérisoire, d’une longue marche qui déterminera peut-être son destin au XXIe siècle. » Puissent les 1 200 000 jeunes européennes et européens qui, depuis vingt ans, ont pu accroître ensemble leur savoir et découvrir leur communauté de destin, être les fers de lance de cette Europe nouvelle à construire, cette Europe que ma génération a laissée au bord de la route ! Cette Europe de 27 nations, peuplée aujourd’hui de 480 millions d’habitants dont le nombre n’augmentera pas au cours des cinquante prochaines années, verra grandir autour d’elle les autres continents. Les États-Unis la rejoindront progressivement grâce à leur croissance démogra158

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phique et à l’immigration. Quant à l’Inde, au Brésil et à la Chine, ils continueront d’ici 2050 à creuser l’écart. Au cours des quinze dernières années, la position économique relative de l’Europe s’est détériorée. Certes son produit intérieur brut dépasse celui des États-Unis, mais il n’en représente aujourd’hui que les deux tiers par tête d’habitant. En effet, pendant cette même période, il n’y a que le Russie et le Japon qui ait fait plus mal que nous, Européens, en termes de croissance économique. En revanche les États-Unis nous ont distancés de près de vingt points de croissance cumulée sans parler de l’explosion de la Chine, du décollage de l’Inde et de l’avancée du Brésil. Le chômage a été constamment supérieur à celui des États-Unis. Pourtant l’Union européenne ne manque pas d’atouts. Globalement, le pourcentage de la dette publique par rapport au produit intérieur brut, proche de 60 %, est équivalent à celui des États-Unis. L’espérance de vie y est au-dessus de 70 ans et en amélioration constante. On y gaspille l’énergie beaucoup moins qu’aux États-Unis. L’ouverture aux nouvelles technologies y est acquise avec la diffusion des ordinateurs personnels et la généralisation du haut-débit. De surcroît, la part du commerce extérieur dans le produit intérieur brut de cette économie continent, bien que plus importante qu’aux États-Unis, n’est pas suffisante pour que la médiocrité de ses performances puisse être attribuée aux effets, supposés pervers, de la mondialisation. Le champ d’action ouvert à la jeunesse d’Europe est ainsi à la fois immense et prometteur. Il n’y faut qu’une volonté, une volonté politique.
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Jeune étudiant à l’Institut d’Études Politiques de Paris, en 1960 alors que j’avais vingt ans, j’avais présenté un mémoire, préparé sous la direction de Maurice Duverger, l’auteur de l’œuvre fondatrice sur « Les partis politiques », depuis lors inlassablement rééditée. Le titre en était : « Les nouvelles gauches de janvier 1956 à mai 1958, étude de stratégie politique ». Ce mémoire comportait 297 pages, dactylographiées par mes soins à une époque où le traitement de texte n’existait pas et reproduites en autant d’exemplaires que le permettaient les « pelures », car les photocopieuses n’existaient pas non plus. Un exemplaire doit toujours figurer à la bibliothèque de Sciences Po, à moins qu’il n’ait été détruit pas l’usure de consultations répétées ! Heureusement une université américaine m’a demandé il y a quelques années l’autorisation de le microfilmer, lui assurant ainsi une pérennité inattendue quelque part outre-Atlantique ! Si j’ai évoqué cette œuvre de jeunesse sur mon blog à l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de François Mitterrand, c’est que dans le premier chapitre de
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ce mémoire, consacré aux hommes politiques des nouvelles gauches et après avoir évoqué Pierre MendèsFrance, je lui consacrais quelques pages sous le titre « François Mitterrand : le long cortège des espérances mortes », la citation étant extraite de son livre « Présence française et abandon » publié en 1957 alors que la guerre d’Algérie battait son plein. Ces pages1 constituent un témoignage très fragmentaire sur la manière dont cet homme politique, alors que son destin était encore très incertain, pouvait être perçu par l’étudiant parmi d’autres, mais intéressé par la science politique, que j’étais. On y retrouvera les préoccupations de l’époque qui paraîtront anachroniques à ceux qui, de nos jours, refont l’histoire en fonction des modes médiatiques du moment. On y verra aussi que si, dans les tout débuts du conflit algérien, François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, a pu prononcer la phrase célèbre, « L’Algérie, c’est la France », ses conceptions et son approche du problème ont rapidement évolué. D’une autre manière que le Général De Gaulle dont il a été l’adversaire constant et déterminé, François Mitterrand a fait l’histoire de la France de la deuxième moitié du siècle précédent. Sa forte personnalité, forgée par un itinéraire personnel fait de courage pendant sa captivité, d’échecs, d’épreuves, de calomnies et de caricatures avant que le peuple ne lui confie le destin de la nation pour quatorze ans, a laissé plus qu’une
1. François Mitterrand : « le long cortège des espérances mortes » : voir page 222

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« cicatrice », une empreinte décisive pour le meilleur et pour le pire. Pour ma part, semblable en cela à beaucoup de Français qui veulent avec le recul du temps ne retenir que le meilleur de leurs dirigeants, j’entends surtout me souvenir de l’Européen, convaincu et déterminé qu’il a été tout au long de son existence politique, de l’homme d’État fidèle à l’Alliance Atlantique qui a sauvé la démocratie en Europe, du responsable politique qui n’a jamais cédé aux sirènes de l’extrémisme et aussi de celui qui a su rapprocher les Français des entreprises en convertissant à cette cause une large partie de la gauche. Bien que les circonstances ne m’aient pas permis de l’approcher beaucoup et longuement, deux rencontres parmi quelques autres m’ont néanmoins particulièrement impressionné. La première remonte, je crois, à 1993. J’avais été invité à l’Élysée à un dîner, donné à l’occasion de la visite d’un chef d’État étranger, un de ces dîners où des chefs d’entreprise sont conviés pour les aider à faire progresser leurs projets dans le pays considéré. Chacun des invités est « présenté » à cette occasion au Président de la République et à son homologue. Arrivé devant lui, celui qui était à ses côtés, était-ce Édouard Balladur ?, lui répète mon nom et ma fonction, craignant sans doute qu’il n’ait pas entendu l’huissier les prononcer. François Mitterrand dit alors en me regardant, droit dans les yeux, avec un très léger sourire : « Oh ! Mais je connais bien M. Bilger ! ». Je ne l’avais jamais rencontré même à l’époque où m’occupant du budget de l’État, je passais mes nuits à
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l’Assemblé Nationale pour le faire adopter au service de sept ministres ou secrétaires d’État successifs et où, sans doute sous son impulsion, Michel Charasse, à l’époque secrétaire du groupe socialiste, réussissait en décembre 1979 à faire annuler le budget de 1980 par le Conseil Constitutionnel. Mais cette petite phrase de rien du tout, appuyé par ce regard, et par l’intense dignité de son maintien, sont restés dans ma mémoire comme l’expression non seulement d’un professionnalisme extrême mais aussi d’une forme de charisme qui fait la différence. Plus tard, une deuxième rencontre a eu une signification et surtout des conséquences plus concrètes. Cela se passait dans l’avion qui nous transportait vers la Corée où nous attendions de la visite d’État que le Président de la République faisait dans ce pays un soutien important pour la vente du TGV. En cette occurrence, le dialogue, bien que court, a néanmoins permis de traiter l’essentiel et l’appui que nous espérions ne nous a pas été ménagé. Tous les gouvernements successifs de la France nous ont d’ailleurs aidés dans cette bataille de dix ans, finalement gagnée, le contrat ayant été ensuite exécuté avec succès et profit pour l’entreprise. Dans les mois qui ont suivi l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981, comme beaucoup d’autres, j’ai été tenté de m’engager dans la politique. Jusqu’alors, dans ma vie professionnelle, j’avais vécu dans le confort de l’apparente neutralité que requérait le service de l’État. Dans les dernières années cependant, il s’agissait d’une fiction. Chargé de la politique budgétaire dans les cabinets des ministres des finances successifs du septennat de
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Valéry Giscard d’Estaing, je ne pouvais prétendre être extérieur à la politique. Le succès de l’action du gouvernement que je servais et la réélection du Président de la République que j’admirais et dont je partageais les convictions et les positions m’importaient. Au sein de la majorité divisée de l’époque, j’avais choisi mon camp, n’ayant jamais eu la moindre confiance dans Jacques Chirac pour lequel je ne me suis résigné à voter qu’à une seule reprise au cours de mon existence lorsque les hasards de la politique en ont fait le champion involontaire et contraint de ceux qui ne souhaitaient pas voir accéder Jean-Marie Le Pen à la magistrature suprême. Pourtant, moins courageux ou plus lucide que d’autres, je ne me résolus pas à sauter le pas. Au demeurant l’expérience vécue par mon frère aîné, François, ancien adjoint au Président de la Communauté Urbaine de Strasbourg, qui s’était présenté en tant que candidat « libre » de l’ancienne majorité en juin 1981 ne m’avait pas encouragé. Certes en quinze jours de campagne, partant de rien et combattu par son parti, il avait réussi à persuader 17 % des électeurs d’une circonscription strasbourgeoise de voter pour lui au premier tour. Mais ses talents et ses atouts, ainsi confirmés a posteriori, n’avaient pas suffi à convaincre a priori, en dépit de la défaite, les professionnels locaux de la politique de lui accorder l’investiture pour donner à une nouvelle génération la responsabilité de préparer la revanche. Plus tard, en 1988, l’impéritie de la droite non-chiraquienne et le sort réservé par le peuple français à la candidature de Raymond Barre en même temps que les perspectives nouvelles et exaltantes qui s’ouvraient devant
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moi en 1989 avec la création de Gec Alsthom après que j’aie rejoint Alsthom en 1987 achevaient d’étouffer les quelques velléités que je pouvais encore avoir de rejoindre cet univers qui continuait néanmoins à me fasciner. Enfin quand dans les années 2000, j’engageais le processus ordonné de ma succession à la tête d’Alstom, j’imaginais, comme une option possible, de me mettre au service du pays en me rapprochant à nouveau de la politique. Peu nombreux, me disais-je, étaient les Français qui combinaient au même degré quinze années de pratique budgétaire au cœur de l’État, douze années de responsabilité à la tête d’une grande entreprise, sept années consacrées à la création et au développement d’une entreprise européenne par son actionnariat franco-britannique et son management transeuropéen et enfin un engagement commercial et industriel sur tous les continents pendant ces mêmes années. Au surplus l’hypothèse que certains aient pu être tentés d’utiliser cette expérience accumulée me paraissait d’autant plus plausible que j’étais déterminé à ne revendiquer aucune responsabilité directe ni aucun avantage d’aucune sorte et que je n’entendais offrir ma disponibilité que pour étudier, conseiller et aider. La crise technique et financière qu’Alstom a affrontée et surmontée en 20022003 a cependant occulté et effacé cette expérience singulière. De surcroît la procédure judiciaire dont j’ai fait l’objet à propos de la commission dont j’avais approuvé le versement à la destination supposée du financement de l’action politique de Charles Pasqua m’a découragé de prendre une initiative quelconque pour donner corps à cette hypothèse.
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Mon dernier contact avec le monde politique a été en 2005 un entretien téléphonique avec François Bayrou à son initiative à la suite d’une lettre que je lui avais adressée pour rectifier certaines informations erronées sur Alstom qu’il avait utilisées dans une émission de télévision. Cet échange sympathique s’était conclu par la perspective d’une contribution que je pourrais fournir, à l’usage de ce candidat à la présidence de la république, sur les questions industrielles. Cette idée, comme c’est souvent le cas avec les hommes politiques, n’a connu aucune suite. Je n’ai jamais été sollicité et, à vrai dire, je n’ai pas non plus cherché à la provoquer. À l’époque la stratégie politique du nouveau centre me laissait perplexe et son nouveau style de pensée que je percevais comme fait de tiédeur européenne et d’éloignement des valeurs de la démocratie chrétienne, ne m’enthousiasmait guère. Depuis lors, cependant, la fermeté et la constance des positions et du combat de François Bayrou ont gagné progressivement mon respect. Pourtant les péripéties de la vie politique française, la catastrophe du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, l’issue désastreuse du référendum de 2005 et la difficulté de faire adhérer le pays aux changements nécessaires ont donné du crédit à ceux qui considèrent qu’il faut privilégier le renforcement du parti de Gouvernement dominant dans chacun des camps en présence et non l’émiettement des organisations et des candidatures. Seuls, l’un ou l’autre de ces deux partis, assis sur un socle de militants et d’électeurs, massivement majoritaires, aussi bien à gauche qu’à droite, est sans doute capable d’assumer la cohérence et la mise en œuvre des politiques nécessaires,
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fussent-elles, selon les époques et les circonstances, d’inspirations opposées. Après tout, c’est ainsi que fonctionnent toutes les grandes démocraties. Pourquoi ce modèle ne pourrait-il s’appliquer en France alors que, partout, où il est mis en œuvre, il fait ses preuves. Pourquoi ? Parce que chacun d’entre nous a du mal à se résigner à voter pour celui qu’il considère comme le moins mauvais faute de pouvoir faire élire celui qui, à ses yeux, est le meilleur. La politique est donc maintenant derrière moi. Pour autant la frustration subsiste et subsistera toujours. Sans craindre de paraître arrogant ou prétentieux pour ma génération, je crois en effet que beaucoup de ceux dont les années 80 ont réorienté radicalement les destins individuels auraient su faire beaucoup mieux que la plupart des dirigeants politiques que nous avons vu en action. Je ne peux me défaire de l’idée que, parmi ceux-là, les meilleurs, par manque de courage et de dévouement, ont laissé la place aux médiocres. Aussi peut-être pour certains d’entre nous, par aspiration à une vie plus confortable. Comme Monsieur Le Trouhadec a été saisi par la débauche, nous nous sommes laissés saisir par le libéralisme, l’économie de marché, la conquête du monde, oublieux de l’esprit de service qui avait inspiré nos jeunes années. Pouvons-nous dès lors nous plaindre que la société française soit dans l’état où elle est aujourd’hui, que notre économie ait perdu son ressort, que les inégalités explosent, que l’Europe ait été délaissée. Frustrés oui, mais aussi terriblement, dramatiquement responsables !

Épilogue Le temps qui passe…

Et voilà donc que la page se tourne et que le temps passe. Mon action à la tête d’Alstom continue encore, de temps à autre, à alimenter la chronique médiatique. Sans faire preuve d’esprit divinatoire, on peut présumer qu’il s’agira d’un phénomène récurrent même s’il est susceptible de s’atténuer avec le temps. Il y aura toujours un journaliste ou un essayiste, s’appuyant sur des coupures de presse qui seraient jaunies si l’électronique ne leur donnait désormais une jeunesse éternelle, pour calomnier une gestion dont il ignorera toujours tout1 et pour raviver la plaie. Une « Maxime » de Nicolas de Chamfort me revient en mémoire quand l’envie me vient de m’insurger à la lecture de telle ou telle inexactitude, contrevérité ou insulte. « La calomnie est comme la guêpe qui vous importune et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu’on ne soit sûr de la tuer, sans quoi
1. En post-scriptum, à l’usage des chercheurs consciencieux et des journalistes scrupuleux, il m’a paru utile de rectifier quelques-unes des contrevérités encore répandues, ici ou là, en 2005 et 2006 sans prétendre à l’exhaustivité, tant la calomnie, une fois enclenchée, ne se tarit jamais.

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elle revient à la charge, plus furieuse que jamais ». Je découvre néanmoins peu à peu qu’il m’est possible de vivre sans Alstom. Certes, de temps à autre, un événement, une péripétie, qui ne signifient rien pour la plupart, ravivent le souvenir. Par exemple, il y a peu, l’annonce par l’entreprise de la signature finale d’un contrat en Europe de l’Est, correspondant à un projet pour lequel nous avions été sélectionnés il y a plus de dix ans, me ramenait un instant de raison au temps de l’action. Et d’autres faits, propres à une entreprise dont l’horizon temporel est au minimum décennal, viendront jouer le rôle de la madeleine de Proust. Mais, à mesure que les jours passent, les souvenirs s’épurent et ne demeurent que la fierté de ce qui a été accompli et l’admiration pour ce qui continue de l’être avec de temps à autre une pointe de regret que justice ne soit pas davantage rendue au passé et à l’héritage sans lequel le présent ne serait pas ce qu’il est. L’esprit peut donc s’appliquer à des domaines nouveaux. Je découvre le monde du conseil que je ne connaissais que comme client. Mais surtout je suis devenu un « investisseur individuel », privilégiant, par suite d’un attrait toujours renouvelé pour l’innovation et la modernité, ce que l’on appelle les nouvelles technologies. Les champs qu’elles offrent à l’initiative me paraissent encore à peine explorés et maintenant que les vautours financiers, spécialistes des profits à court terme, sans efforts et sans risques, s’y sont brûlés les doigts, le temps me semble venu des opportunités sérieuses, susceptibles de motiver et de récompenser les esprits entreprenants.
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Ainsi plusieurs projets d’entreprise ont-ils vu le jour ou ont-ils démarré avec mon concours, certes non exclusif ni suffisant, mais utile et parfois nécessaire. Ma contribution financière est et ne peut qu’être modeste, mais peut-être la confiance que j’ai manifestée dans la personnalité et le projet de l’entrepreneur et les conseils que j’ai pu parfois donner ont-ils pu favoriser l’envol de ces jeunes entreprises. Je ne sais quel sort la fortune des affaires leur réservera, encore que certaines d’entre elles connaissent déjà le succès. Mais après avoir dirigé une très grande entreprise, c’est une vraie satisfaction de se retrouver proche de l’essence même de l’acte d’entreprendre et d’avoir la possibilité de favoriser son éclosion, même si ces circonstances sont les seules où ils m’arrivent de regretter de m’être privé des moyens d’aider encore davantage, tant les opportunités sont nombreuses et stimulantes et la généralité des investisseurs institutionnels potentiels, aussi pusillanimes qu’avides. Tout aussi gratifiante est l’opportunité, à cette occasion, de rencontrer des jeunes et nouveaux entrepreneurs qui allient intelligence, audace et volonté. J’ai peut-être un peu donné à Jean, Philippe et Alex, à Yann, aux deux Alain, à Didier, à Vincent, à Nicolas ou à Éric et Stéphane, mais ce que j’ai reçu d’eux en retour n’a pas de prix, être le témoin de leur aventure et de leur passion d’entreprendre. Le blog qui est à l’origine de ce livre n’est pas non plus étranger à cette activité nouvelle par les contacts qu’il a favorisés. Il m’offre également des occasions de m’exprimer, notamment à la radio ou en contribuant à des réflexions ou
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des débats sur le gouvernement d’entreprise. Il arrive même que des journalistes m’interrogent pour compléter leur information, principalement sur des sujets industriels. Je m’y prête d’autant plus volontiers que je me sens une sorte de devoir de mettre à la disposition de ceux qui le souhaitent les connaissances et l’expérience que mes quarante deux années de vie publique et industrielle m’ont généreusement prodiguées au-delà du soutien que je peux apporter aux miens ou à ceux que les hasards de la vie ou l’ouverture nécessaire aux autres me donnent le bonheur de rencontrer. Nul ne sait le jour ni l’heure. Mais quand je constate qu’à beaucoup d’entre nous, les progrès de l’espèce humaine réservent une espérance de vie qui tend à égaliser la durée de leur existence professionnelle et celle de leur retraite, je suis scandalisé par le gaspillage qui marque notre dernier âge et j’essaye de l’atténuer. Ainsi vont ces jours qui s’écoulent et ainsi s’occupe l’esprit qui est toujours là.

Paris, 1er février 2007

Post scriptum Alstom, quatre ans après

Avec le recul du temps, je me dis qu’en guise d’épilogue, ceux qui, dans l’avenir, chercheurs, essayistes ou journalistes, essaieraient honnêtement d’y voir clair dans cette grande aventure industrielle, de Gec Alsthom à Alstom, dont j’ai assumé la responsabilité de 1991 à 2003, pourraient apprécier de disposer de mon point de vue, audelà de ce que j’ai mis à leur disposition dans mon précédent livre1, en regard des commentaires, rarement objectifs, dont elle continue à faire l’objet. Je pense notamment, mais je suis sûr qu’il ne sera pas le seul, à ce professeur de la London School of Economics qui a commencé un travail à ce sujet et que j’ai rencontré. Pour l’histoire, je regrette d’ailleurs de n’avoir pas commencé plus tôt un exercice systématique de rectification qu’il serait d’ailleurs fastidieux de poursuivre au-delà de ces quelques pages. Mais telles quelles, consacrées à quelques exemples de ce qui a pu être publié en 2005 et en 2006, elles fournissent une illustration du crédit qui peut être accordé à la manière dont l’histoire industrielle est parfois analysée et aussi à l’incapacité de beaucoup de « spécialistes » ou de journalistes de reconnaître leurs erreurs d’analyse et d’interprétation. La révision des causes jugées y est encore plus inaccessible que dans le domaine judiciaire, sauf à être posthume.
1. « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004.

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Calomnie Il serait dommage en effet que, par exemple, le seul repère disponible dans le futur demeure un livre, publié peu de temps après le mien, que je vois régulièrement cité comme l’ouvrage de référence faisant autorité sur les inspecteurs des finances et qui a connu un succès inversement proportionnel à sa qualité et à sa rigueur. Dans mon cas particulier, deux heures d’entretien au Bar du Raphaël et un échange de courriels n’avaient même pas permis à cette auteure de rectifier les données factuelles les plus élémentaires. Il est vrai que, me déclarant d’emblée son hostilité, et sans doute l’antipathie, que je lui inspirais, elle n’était pas disposée à écouter ce qui pouvait, sinon les faire disparaître, du moins les atténuer. Je me suis interrogé à l’époque sur la réaction que je devais avoir. Je me suis très vite rendu compte qu’une action judiciaire au pénal ou au civil avait, compte tenu de la législation française en la matière, très peu de chances d’aboutir, qu’au demeurant, l’effet que je pouvais en attendre sur les lecteurs du livre qui le prendraient au sérieux serait extrêmement limité et qu’elle pouvait même contribuer à en renforcer la diffusion. Désabusé, j’en avais conclu que, ne disposant pas en ce début du vingt et unième siècle et s’agissant d’une femme, des armes qui, au dix-neuvième siècle, auraient été appropriées pour une telle circonstance, c’est-à-dire le soufflet et le duel, je n’avais d’autre option que de me taire et d’oublier. Et d’autant plus, me disais-je, que, venant de publier mon livre, peu de temps auparavant, les personnes qui souhaiteraient en savoir davantage sur mon action, pouvait désormais accéder sans difficulté à ma propre version. En outre l’auteure avait cumulé dans son propos tellement d’incompétence, de bêtise et de méchanceté qu’entreprendre sa réfutation systématique serait lui faire trop d’honneur et

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en toute hypothèse, compte tenu de la confusion qui le caractérisait, relèverait de l’exploit impossible. Néanmoins pour l’édification de mes lecteurs dont j’espère qu’aucun ne fera l’effort inutile de se reporter à ce livre, je précise que pour cette auteure, en onze pages, je suis, successivement et cumulativement, « fade », « sans charisme », « cynique », « naïf », « lâche », « déroutant », « nigaud », tout en étant néanmoins « sincère » ! Pour faire bonne mesure, s’abritant derrière « certains inspecteurs des finances » dont on se demande ce qui les qualifiait pour émettre ce jugement (à moins que leurs propos n’aient été travestis ou inventés), elle précise qu’« avec Bilger, il y avait un problème de compétence ». Je m’interroge encore sur ce que j’ai pu faire à cette dame pour mériter de sa part une telle hargne. Sur un point, je dois lui rendre justice : « nigaud », je l’ai été de m’entretenir avec elle alors que dès le départ, elle affichait une hostilité déterminée à mon égard. J’escomptais à tout le moins qu’elle rapporterait avec précision les faits et les chiffres. Peine perdue. J’aurais dû adopter la même attitude qu’Alain Juppé, Jean-Marie Messier, Michel Bon, Roger Fauroux, Jean-Marc Espalioux, Jean-Pierre Denis et Jean-Baptiste Toulouse qui ont « refusé de s’exprimer ou, pis, (écrit-elle) n’(ont) jamais répondu à des demandes répétées ». Sans doute la connaissaient-ils mieux que moi et savaient-ils à quoi s’attendre en guise d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle. Exemplarité Un autre livre publié en août 2005 m’a confirmé dans l’opinion qu’il était vain d’espérer de l’écoulement du temps une révision spontanée des jugements catégoriques, rendus dans la chaleur des événements de 2003.

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Certes, en dépit d’un titre qui, cédant à l’air du temps, fleure la veine conspirationniste, « Entre gens de bonne compagnie : comment les maîtres de la Bourse trompent les actionnaires » 2, l’œuvre de Solveig Godeluck, journaliste aux Échos, ne peut pour autant, en toute honnêteté, être rangée dans cette catégorie littéraire bien particulière, telle qu’elle est décrite par Frédéric Charpier3. Cette fois-ci, ce n’est pas l’Inspection Générale des Finances, du moins à titre principal, mais une autre institution, l’Autorité des Marchés Financiers, qui est dans le collimateur de cette autre auteure. Un extrait de l’introduction résume la thèse qui est développée : « Grâce à la vigilance de la Cob, les mœurs se sont policées et les interdits gravés dans la culture boursière. Les patrons de la Cob ne se sont jamais vus en gendarmes. Pourtant, jusqu’en 1989, c’est bel et bien grâce à la peur – relative – et au respect – réel – que la Commission inspirait qu’elle a accompli sa mission. Le krach de 2000 et la crise de confiance qui s’est ensuivie sont l’occasion de s’en souvenir. Pour avoir négligé l’ingrate activité de censeur, l’Autorité des Marchés Financiers, l’AMF, qui a succédé en 2003 à la Cob est aujourd’hui confrontée aux pires critiques. À force d’hésiter à sévir, l’institution qui devait faire régner l’ordre sur la Place est suspectée de connivence avec l’establishment. C’est un soupçon qu’ont confirmé au cours de cette enquête de nombreux anciens de la COB et d’actuels agents de l’AMF. Trop d’investigations menées par l’institution ne débouchent sur aucune sanction ou presque, trop d’amis sont épargnés grâce à des

2. Solveig Godeluck, « Entre gens de bonne compagnie : comment les maîtres de la Bourse trompent les actionnaires », Albin Michel, août 2005 3. Frédéric Charpier, « L’obsession du complot », Bourin Éditeur, septembre 2005

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conclusions atténuées, trop d’affaires ne sortent carrément jamais, alors que le maintien de l’ordre boursier était censé passer par des sanctions exemplaires. C’est un fait. Mais un tel secret entoure le gardien de la moralité des marchés que ces scandales émergent rarement au grand jour. Ceux qui ont osé les dénoncer en me parlant ont pris des risques. Car la Place parisienne est un tout petit monde, dans lequel rien n’est pire que de trahir ce genre de secrets ». Je garderai pour moi mon opinion sur le sérieux et la rigueur de la démonstration développée à l’appui de cette thèse. Chaque lecteur attentif aux détails pourra se faire son opinion sans avoir besoin de recourir aux confidences d’« actuels agents de l’AMF » que j’ai, entre parenthèses, quelque difficulté à imaginer menacés pour avoir parlé à l’auteure, même si leurs bavardages ne sont pas conformes à l’évidence aux normes déontologiques de leur profession. Je me bornerai à relever et à commenter, au sein des quatre pages relatives à Alstom, les quelques lignes concernant directement ou indirectement la période où j’avais la responsabilité de cette entreprise, laissant à d’autres ou aux éventuels lecteurs le soin d’apprécier le reste. Solveig Godeluck écrit ainsi : « Cette volatilité est propice à la spéculation, d’autant qu’Alstom n’est pas protégée par un pacte entre grands partenaires industriels et financiers. En effet ses actionnaires d’origine, Alcatel et Marconi, ont quitté le navire en janvier 2001. Trois ans après avoir introduit en Bourse leurs filiales fusionnées Alsthom et GEC sous l’appellation provisoire de GEC Alsthom, ils ont laissé l’ex-directeur financier de la CGE, seul aux commandes. Après une carrière au service de l’État et des entreprises publiques, l’énarque se retrouvait soudain sans plus personne à qui rendre des comptes… sauf les invisibles petits porteurs et les lointains fonds de pension ».

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L’auteure a certainement raison de relever, comme elle le fait avant et après cet extrait, le caractère critiquable de la volatilité et de la spéculation qui entoure les penny stocks, situation dont Alstom est heureusement sorti aujourd’hui grâce aux initiatives prises par son management et approuvées par l’assemblée générale de ses actionnaires. En revanche, comme je l’ai expliqué dans mon livre, autant la prise de contrôle totale de Gec Alsthom par l’un ou l’autre de ses actionnaires, Alcatel ou Marconi ou la fusion de Gec Alsthom avec Framatome, toutes solutions qui, dans le passé, ont été recherchées sans succès, auraient été, si elles avaient été possibles, préférables à l’introduction directe en bourse, autant « le pacte entre grands partenaires industriels et financiers », sans qu’on sache d’ailleurs lesquels, dont la finalité est essentiellement de protéger l’entreprise contre les offres publiques d’achat, n’aurait pas été dans l’intérêt de ses autres actionnaires et ne les aurait sans doute pas davantage protégés de la volatilité. J’ajoute que les exemples peu nombreux où de tels pactes ont existé ont rarement été probants soit qu’ils aient explosé au premier choc, soit que les dissensions entre partenaires qui se sont faits rapidement jour aient paralysé l’entreprise et distrait l’attention du management de sa tâche principale, gérer l’entreprise. « L’appellation » dite « provisoire » de Gec Alsthom a duré neuf ans de 1989 à 1998, date à laquelle, introduite en bourse, l’entreprise est devenue Alstom. C’est l’occasion de rappeler que « l’exdirecteur financier de la CGE » que j’ai effectivement été, mais pendant quatre ans seulement, après avoir eu pendant quinze ans une carrière de haut-fonctionnaire, spécialisé dans les affaires budgétaires, a aussi, au sein d’un parcours de vingt et un ans dans l’industrie, dirigé Gec Alsthom, puis Alstom pendant douze ans. Ainsi au moment où Alstom a été introduit en bourse, en 1998, j’avais déjà

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seize ans d’expérience industrielle derrière moi dont sept à la tête de l’entreprise. Sur mes vingt et une années, je n’ai passé que quatre années dans « une entreprise » transitoirement « publique », la CGE, que j’ai d’ailleurs privatisée avec Pierre Suard en 1986. J’ajoute enfin que ma désignation à la tête de Gec Alsthom et ma confirmation à la tête d’Alstom ont été décidées par Alcatel et GEC, totalement et irréductiblement privées ! Devenu président directeur général d’Alstom, entreprise nouvellement introduite en bourse, j’étais effectivement « aux commandes », mais certainement pas « seul et sans plus personne à qui rendre des comptes » ! Faut-il relever que ma situation n’était pas différente de celle de n’importe quel responsable de société cotée et que le conseil d’administration d’Alstom, auquel je rendais compte, était formé de personnes d’expérience aussi bien dans le domaine industriel et financier et avait sans doute la plus forte composante internationale du CAC 40, comme on peut s’en convaincre en se reportant aux rapports annuels de l’entreprise pendant cette période. Solveig Godeluck reprend ensuite un autre poncif, inlassablement répété. Elle écrit : « Quant aux caisses, elles étaient vides. Non seulement les deux maisons-mères avaient ponctionné 1,2 milliards d’euros de dividendes exceptionnels à l’occasion de la mise en bourse mais en plus Alcatel s’était déchargé sur le nouvel ensemble de sa filiale d’ingénierie Cegelec pour 1,6 milliard d’euros. Ces fonds propres ont manqué à l’entreprise lorsque le marché s’est retourné et qu’elle a essuyé une série de revers : rachat des turbines défectueuses d’ABB, faillite de son client le croisiériste Renaissance Cruise, ratages dans le chemin de fer britannique… » Qu’Alstom aurait été en meilleure situation en 2003 avec 1,2 millions d’euros de fonds propres en plus, c’est une vérité que

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M. de La Palisse n’aurait pas reniée. Mais comme je l’ai expliqué dans mon livre, dire cela n’éclaire en aucune façon la question, car en 1998, le dividende exceptionnel a été bien accueilli et approuvé par la communauté financière comme étant un acte de saine gestion de la part d’Alcatel et de Marconi et comme renforçant l’effet de levier propre à Alstom. Dans ce concert quasi unanime, la voix du management, mettant en garde contre un bilan trop tendu compte tenu de la nature des activités de l’entreprise, perçue comme totalement ringarde, n’était pas et ne pouvait pas être écoutée, tant elle était contraire à l’air du temps. Pour autant faut-il davantage charger la barque avec la ritournelle Cegelec que j’ai rectifiée dans mon livre et par diverses mises au point dans plusieurs journaux et revues. En effet, à l’évidence, l’acquisition de cette entreprise qui correspondait à une nécessité stratégique pour Alstom ne réduisait pas ses fonds propres. En outre le chiffre cité qui correspondait à la valeur d’entreprise inclut le cash qu’elle apportait de sorte que le décaissement d’Alstom pour l’acquisition était limité à 500 millions d’euros. J’ajoute, sans rentrer dans les détails que j’ai expliqués dans mon livre, que l’acquisition de Cegelec, puis la revente d’une partie de son activité, celle d’entreprise régionale, qui en a repris le nom, s’est au final révélée une excellente affaire pour Alstom. Pour être complet, il me faut relever également l’expression imprécise et spécieuse, pourtant si souvent utilisée, « rachat des turbines défectueuses d’ABB » ! Ce qu’Alstom a racheté à l’époque, c’est toute la branche production d’énergie d’ABB dans laquelle les turbines à gaz ne représentaient qu’un quart du chiffre d’affaires, lequel incorporait ainsi d’autres activités dont beaucoup se sont révélées très profitables par la suite. Certaines de ces turbines à gaz, les GT24/GT26, déjà commandées ou même livrées aux clients, ont malheureusement

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révélé plusieurs mois après l’acquisition des défauts majeurs d’une extrême gravité et d’une étendue exceptionnelle dont la rectification, maintenant brillamment achevée, a été à l’origine de la crise financière qui a suivi et qui a été surmontée en dix-huit mois. Dernier extrait : « Depuis 2002, le groupe n’a cessé de délivrer des informations inexactes, affirment les Échos le lendemain (du 12 mars 2003), pointant une dette de 5,3 milliards d’euros en mars 2002 au lieu des 2,1 milliards officiels à l’époque. « L’augmentation de capital de 636 millions d’euros, réalisée par Alstom en juin 2002, aurait-elle connu le même succès, si le véritable montant de la dette avait été clairement signifié par le groupe aux investisseurs ? » (Les errements d’une communication financière désastreuse, La Tribune, 13 mars 2003). « Qui peut encore ajouter foi aux informations délivrées par Alstom aux marchés financiers ? », interroge le journaliste ». Mesurant sans doute la gravité des imputations qu’elle relaie ainsi, l’auteure assortit cette dernière citation d’une note en bas de page : « En décembre 2004, la commission des sanctions de l’AMF a mis hors de cause le directeur financier Philippe Jaffré car il était simple salarié et non dirigeant social. Elle a également blanchi Pierre Bilger. Le communiqué du 13 mars ne saurait lui être imputé puisqu’il n’exerçait plus aucune responsabilité en matière de communication financière depuis décembre 2002, a jugé l’AMF ». Ainsi d’une part, la fausse information selon laquelle tous les éléments de la dette n’auraient pas été révélés au public en mars 2002 et que tout un chacun pouvait corriger sans difficulté en lisant les documents publiés par l’entreprise à cette époque, est répétée, sans même tenir compte des nuances que les articles cités avaient euxmêmes introduites en mars 2003. Et d’autre part, ma « mise hors de cause » est présentée comme relevant de considérations formelles.

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Or il suffit de lire attentivement la décision de la Commission des sanctions de l’AMF à la disposition de chacun sur le site Internet4 de cette institution, pour constater que l’enquête lancée par le Directeur général (à l’époque, 18 juin 2003) de la Commission des Opérations de Bourse portait sur l’information financière délivrée par Alstom « à compter du 31 décembre 2001 » et incluait donc par définition celle de mars 2002 et plus généralement celle délivrée à l’occasion de l’augmentation de capital de juillet 2002. À l’issue de cette enquête, particulièrement approfondie, qui a duré plusieurs mois, le collège de l’AMF n’avait retenu que deux griefs et la Commission des Sanctions, autorité ultime, souveraine et indépendante en la matière, aucun. La question de la communication financière au cours de l’année 2002 a donc été examinée et tranchée au fond. Estil nécessaire de souligner, comme le montre au demeurant l’annexe 2 du livre de Solveig Godeluck, que la Commission des Sanctions ne comporte parmi ses membres aucun inspecteur des finances ! Je laisse aux lecteurs le soin d’apprécier à la lumière de ces trois extraits et de mes commentaires, si l’image que donne le raccourci de l’auteure de ce livre reflète correctement la réalité ou se borne à résumer plutôt les approximations médiatiques développées à l’époque. Exactitude Raphaëlle Bacqué, à son tour, dans un article du Monde du 18 octobre 2005, intitulé « Mémoires d’Énarques », est revenue sur les « accidents industriels », imputés aux « stars de l’inspection des finances », « de ceux dont on connaît par cœur, dans l’école, les travaux et les notes. Autant dire que leur chute fut à la hauteur de l’admiration qu’ils avaient suscitée ».
4. http://www.amf france. org/documents/general/5903_1.pdf

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Avec moins d’approximations et moins de méchanceté que d’autres, Raphaëlle Bacqué a ainsi épinglé à nouveau Jean-Yves Haberer, Jean-Marie Messier, Michel Bon et moi-même dans un amalgame qui, cependant, à lui seul, fait problème, tant les circonstances affrontées par les uns et par les autres ont été différentes. En ce qui me concerne, la journaliste du Monde écrit : « En mars 2003, vint le tour du quatrième, Pierre Bilger. Le groupe qu’il dirigeait, Alstom, venait de reconnaître une perte historique de 1,4 milliard d’euros, un endettement record de 5,3 milliards d’euros et des actions ayant perdu 50 % de leur valeur. Dans tous ces cas, l’inspection des finances, leur corps d’origine, n’avait pas donné l’alerte. Aujourd’hui, la blague court l’ENA, surtout chez ceux qui n’accèdent pas à ce grand corps : Quelle est la différence entre un inspecteur des finances et un TGV ? Quand un TGV déraille, il s’arrête. » Cet extrait était cependant à marquer d’une pierre blanche : c’était la première fois que je lisais un article, relatif à ce sujet, qui n’incorporait pas au moins un chiffre faux. Les montants de la perte et de l’endettement étaient bien ceux que mon successeur avait annoncés pour la première et confirmés pour le second en mars 2003 deux mois et demi après mon retrait de la responsabilité exécutive d’Alstom le 1er janvier 2003. Ceux qui s’intéresserait à l’analyse de la situation que ces chiffres traduisaient, pourraient également se reporter utilement à mon livre. Deux remarques cependant. Dans mon cas particulier, je ne vois pas en quoi, ni comment, l’inspection des finances, certes mon « corps d’origine », mais que j’avais quitté depuis trente ans et dont j’avais démissionné depuis belle lurette, pouvait donner une alerte quelconque. Alstom était une entreprise privée, j’y avais été nommé, dans mes fonctions

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successives, par des responsables privés et je ne crois pas que cette institution éminente, d’ailleurs injustement décriée aujourd’hui, aurait pu mieux et de manière plus précoce que les équipes d’ingénieurs concernées, déceler les défauts techniques qui se sont manifestées sur les turbines à gaz GT24/GT26 après plusieurs centaines et plusieurs milliers d’heures de fonctionnement si, par un coup de baguette magique, elle en avait eu l’occasion. Ne mélangeons pas tout. J’ai dirigé Gec Alsthom, puis Alstom pendant douze ans après neuf ans passés dans l’industrie et j’assume pour le meilleur et pour le pire la responsabilité de mes actions. L’inspection des Finances et l’ENA n’ont rien à voir dans cette galère ! Je crois apprécier l’humour même si je n’ai aucun talent pour garder en mémoire et raconter des histoires. Comme tout le monde, je souris donc en lisant « la blague » qui « court à l’ENA surtout, ajoutait malicieusement la journaliste, chez ceux qui n’accèdent pas à ce grand corps ». Je soulignerai cependant qu’une fois de plus, les ENA qui se sont exprimés devant Raphaëlle Bacqué ont fait preuve de ce défaut d’originalité qui leur est souvent reproché. Pour brocarder leurs supposés « camarades », ils se sont en effet bornés à recycler une blague beaucoup plus ancienne, mais toujours en usage, qui rapprochait de la même manière les polytechniciens et les locomotives. Ce qui conduit à relativiser les commentaires et les appréciations de ceux qui exploitent le filon médiatique de l’« Ena Bashing », de l’« inspection des finances Bashing », voire même du « Bilger Bashing ». Honnêteté Un autre article, inclus dans le mensuel Enjeux-les Échos de novembre 2005 a retenu mon attention. Intitulé « Patrick Kron Patriote économique », il était signé par Anne Feitz. Paradoxalement, si je l’évoque, c’est parce qu’il ne parlait pas de moi et que je

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m’en suis félicité ! Tellement habitué à voir, dans de telles circonstances, mon nom, affublé de commentaires désobligeants, j’en étais arrivé à considérer comme remarquable un silence qui, trois ans après mon départ d’Alstom, n’était que naturel ! Cet article était d’autant plus digne d’éloge que, cas presque unique jusqu’à présent, il identifiait de manière exacte les deux causes de la crise financière qu’avaient connue l’entreprise, « l’effondrement du marché de l’énergie » et « les difficultés techniques des turbines à gaz ». Au regard de ce motif de satisfaction, les quelques détails qui auraient mérité un affinage plus attentif étaient de peu d’importance Il était sans doute inévitable que, pour le peintre, l’obscurité cède la place à la lumière et qu’un monde radicalement nouveau surgisse quand celui dont il fait le « portrait » entame son parcours. La vie est un peu plus compliquée et, dans la réalité des entreprises, au-delà des apparences, la continuité l’emporte souvent sur le changement. Mais il vaut mieux que je n’insiste pas, car la dernière chose que je souhaite serait, en documentant ce point, de compromettre médiatiquement le successeur que j’ai choisi et que j’estime ou, pire encore, de nuire à l’entreprise que j’ai dirigée pendant douze années. J’ai aussi lu au cours de cette période un livre de Jean-Luc Porquet, « Que les gros salaires baissent la tête ! » 6, agrémenté de dessins de Cabu. Ce journaliste du Canard Enchaîné ne me consacrait pas moins de six pages. Je n’ai pas grand-chose à en dire, car, si les opinions et les jugements exprimés dans ce livre, sans surprise, n’emportaient pas toujours mon adhésion, l’auteur a eu à tout le moins l’honnêteté et la courtoisie de lire le mien avant d’écrire au sujet de la renonciation à mon indemnité de départ et n’avait pas travesti les
6. Jean-Luc Porquet, « Que les gros salaires baissent la tête », Éditions Michalon, 2005

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faits dans mon cas, ni, pour ce que je peux en savoir, dans les autres analyses qu’il présente. Ainsi, s’il était exact, ce qui n’est pas tout à fait le cas, du moins par rapport à l’objectif que je m’étais assigné, comme il l’écrit en conclusion, que ce livre « n’a pas marché », à tout le moins aurais-je eu au moins un lecteur attentif ! Tout au plus pourrais-je regretter, quand il s’aventurait brièvement sur un terrain qui ne lui était pas familier, celui de la gestion industrielle, que sa seule référence, pour ce qui me concerne, fût un article du Monde du 7 août 2003 qui, dans la chaleur estivale, me créditait de multiples « erreurs stratégiques », « faux pas financiers » et « paris hasardeux ». Le recul du temps a en effet montré que l’analyse des causes de la crise financière d’Alstom que j’ai présentée dans mon livre avait davantage de sens et de validité que de tels raccourcis, dictés par l’humeur superficielle du moment et les tactiques des uns et des autres. Acharnement Dans cette revue des avatars médiatiques que me vaut encore mon passé industriel, j’ai débuté l’année 2006 avec la lecture d’un livre « Le mal industriel français – En finir avec l’acharnement industriel de l’État » de Jean-Pierre Gaudard. Le sujet traité plus encore que le fait que nous ayons eu en commun le même éditeur, Bourin Éditeur, m’y avait encouragé. Le plaisir que j’espérais en retirer a été partiellement déçu. Non pas que le livre ait manqué d’intérêt. Il offre des aperçus éclairants, sans être bouleversants, sur « la mort de l’industrie des territoires », sur « la deuxième révolution industrielle », celle de l’informatique et d’Internet avec notamment une réflexion qui me semble originale et peut-être inédite sur la portée et les limites de « la domination technologique » et sur la part des grands groupes dans le produit intérieur brut français en s’appuyant sur les travaux de René Abate.

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Je n’en ai que davantage regretté les quelques lignes que l’auteur a consacrées à Alstom et à ma propre action aient été si mal inspirées. Ce n’est pas faute apparemment d’avoir lu mon livre qu’il exécute, sans d’ailleurs en donner ni le titre, ni la référence (ce que le bon sens commercial aurait pu inciter mon éditeur à faire rectifier !), en le qualifiant de « livre plaidoyer », démarche de disqualification au demeurant fréquente de certains auteurs d’articles ou de livres « réquisitoires » ! Sous le titre « Alstom ou le mépris de la compétence technique », l’auteur explique ainsi que cette entreprise sous ma direction aurait été après « la stratégie mégalomaniaque et le culte de l’efficacité », illustrés par d’autres exemples, caractéristique d’« une troisième manière de s’évader du réel tout en faisant preuve, dans les mots, de volontarisme : tenir pour accessoires les connaissances techniques, professionnelles et industrielles des métiers de leur entreprise ». Suivaient dans la même veine toute une série d’affirmations ou d’insinuations qui achevaient d’accabler le management pris dans le collimateur. Il était ainsi fait état de « multiples fautes et handicaps qui ont précipité dans le gouffre le groupe d’électrotechnique », sans les documenter davantage, et pour cause, que les autres journalistes, utilisateurs habituels de cette formule, tout en soulignant cette fois à juste titre le rôle essentiel des défauts techniques des « grosses turbines à gaz ». Pour faire bonne mesure, « la direction » n’aurait pas prêté « attention » aux « problèmes techniques rencontrés sur les fameuses turbines » ; elle aurait négligé de tenir compte de l’insuffisante expérience d’ABB dans le domaine des « hautes températures » ; elle n’aurait pas su utiliser l’expérience acquise dans ses relations antérieures avec General Electric dans le domaine des turbines à gaz pour « poser les bonnes questions ».

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Plus loin l’auteur relevait que « même le PDG déchu d’Alstom […] reconnaît que (le) rapprochement (avec Siemens) aurait eu du sens, l’estimant même probable à terme. Ainsi les deux entreprises ne peuvent rien espérer de bon de leur concurrence dans le chemin de fer à grande vitesse… ». Et il ajoutait : « A la grande fureur de Heinrich von Pierer, patron de Siemens à cette époque et du gouvernement de Berlin, les autorités françaises font pression sur les banques pour qu’elles acceptent un montage financier, impliquant l’entrée de l’État dans le capital d’Alstom, qui échappe ainsi à l’allemand. » Enfin, plus loin encore, il note : « À la fin des années 1980, c’est-àdire au moment où les marchés s’ouvrent à la concurrence, Alsthom affiche une fausse prospérité. Ses caisses sont pleines, mais le programme nucléaire s’achève et les investissements TGV se ralentissent. À l’échelle internationale, les marchés se situent ailleurs que dans ces « niches ». Surtout, Alsthom n’a pas d’implantation à l’étranger, ses capacités d’innovation technique autonome sont encore très limitées et la rentabilité de ses opérations industrielles est médiocre. Le scénario des quinze ans à venir est pratiquement écrit d’avance. » Bien qu’avançant en âge, ma capacité d’indignation reste intacte. Je suis donc toujours scandalisé quand l’action des dirigeants d’une entreprise est caricaturée de manière simpliste, outrancière et expéditive sans analyse approfondie ni souci de vérification, comme si les difficultés rencontrées justifiaient qu’on leur applique a priori une présomption d’incompétence et de bêtise. Je me sens donc tenu de préciser les points suivants. Alstom, sous ma direction, ni avant ni après, n’a jamais eu « le mépris de la compétence technique ». Comment pourrait-on imaginer une pareille attitude mentale de la part du chef d’entreprise qui a dirigé pendant douze années l’un des trois premiers groupes électrotechniques mondiaux ? Les nombreux collaborateurs de formation

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technique avec lesquels j’ai eu l’honneur de travailler et les actionnaires avisés auxquels j’ai rendu compte pendant une aussi longue période l’auraient-ils supporté ou admis ? Cette manière d’interpréter le sinistre technique qu’Alstom a définitivement surmonté depuis plus de trois ans maintenant était tout simplement absurde. Pour l’histoire également, je précise que la décision d’acquérir l’activité production d’énergie d’ABB avait été précédée d’une analyse technologique approfondie des turbines à gaz développées par cette entreprise, qui constituaient l’un des attraits importants, mais pas exclusifs de la transaction. Cette analyse avait impliqué non seulement des ingénieurs qui, en France, avaient l’expérience des relations avec General Electric et du développement autonome poursuivi un temps par Alstom dans ce domaine, mais aussi ceux qui, dans nos centres de Lincoln et de Whethstone en Grande Bretagne, développaient nos turbines à gaz industrielles, depuis vendues à Siemens, travaillaient également avec et pour Rolls Royce et disposaient de ce fait de connaissances intéressantes dans le domaine des « hautes températures ». Inutile de dire que les conclusions de ces experts étaient catégoriquement favorables aux choix technologiques d’ABB, sinon bien entendu, le projet d’alliance, puis d’acquisition, aurait été abandonné sans autre forme de procès ! J’ajoute que ces analyses avaient été complétées par une enquête menée, de manière indépendante et anonyme, par une firme anglo-saxonne spécialisée, auprès des principaux clients d’ABB, utilisateurs des machines concernées dont les premières étaient déjà en fonctionnement. Il faut d’ailleurs rappeler que la flotte de GT13, la machine juste antérieure aux GT24/GT26, était déjà conséquente, donnait toute satisfaction et constitue aujourd’hui encore l’un des fleurons de l’offre d’Alstom aux côtés des GT24/26, désormais considérées comme parmi les meilleures machines du marché, point de vue attesté

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notamment par les awards, remportés aux États-Unis et par de nombreux succès commerciaux. L’explication de ce sinistre technique n’avait donc rien à voir avec un supposé « mépris de la compétence technique », mais résultait de défauts de conception de deux composants importants de ces nouvelles machines que les tests et simulations menés, j’en suis convaincu, avec soin, conscience et compétence par les ingénieurs en charge de ces développements, n’avaient pas révélés au départ et qui n’étaient apparus qu’au terme d’un nombre significatif d’heures de fonctionnement. L’auteur, ancien rédacteur en chef de l’Usine Nouvelle, savait certainement que de telles situations, pour dramatiques qu’elles puissent être, surgissent dans l’industrie et que si elles permettent souvent de faire progresser les méthodes et les connaissances, ce qui a été le cas dans les turbines à gaz pour Alstom, elles ne sont pas aussi rares qu’on pourrait le souhaiter, comme le montrent des exemples trop nombreux par exemple dans les industries aéronautiques, pharmaceutiques, informatiques… et chez les concurrents d’Alstom dans les turbines à gaz ! Il n’y a pas de risque technique zéro dans l’industrie : Alstom a été victime à son tour de cette réalité. Rapprochements S’agissant du rapprochement éventuel avec Siemens que j’ai évoqué effectivement dans mon livre, j’ai pensé et écrit qu’un regroupement dans le domaine de la production d’énergie aurait pu avoir du sens, essentiellement en raison de coûts de développement importants que ne manquera pas d’occasionner la prochaine génération de turbines à gaz dans les dix à vingt prochaines années. Pouvait-on imaginer que là où aux États-Unis, il n’y a plus qu’un seul fabricant de turbines à gaz, General Electric, dont les développements dans ce domaine reçoivent un soutien financier massif du gouvernement

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américain, il puisse subsister durablement deux acteurs en Europe sans aucune participation financière de l’Union ou des États-membres aux développements nécessaires. Mais j’avais aussitôt souligné que Siemens n’avait pas su saisir l’opportunité qui lui était offerte par les négociations d’entreprise à entreprise que j’avais initiées et que mon successeur avait poursuivies, préférant spéculer sur la déconfiture d’Alstom pour la piller, calcul et pari qui, s’ils ont été faits, ont été perdus. Heinrich von Pierer en a-til conçu de la « fureur », peut-être, bien qu’une telle réaction ne relève pas du tempérament que je lui ai connu ! Il est en revanche bizarre d’affirmer qu’il ait fallu faire « pression » sur les banques pour qu’elles acceptent l’entrée de l’État au capital d’Alstom en lieu et place de Siemens alors qu’une telle issue constituait pour elle une forme de « divine surprise », les exonérant de la responsabilité de fournir à l’entreprise la totalité des moyens financiers de sa continuité et que leur décision de tarir l’émission des cautions en les subordonnant à des exigences léonines la rendait en quelque sorte inévitable ! En conclusion, j’avançais l’hypothèse que, ce rendez-vous ayant été manqué et celui, pourtant indispensable, avec Framatome, n’étant à l’époque plus à l’ordre du jour, l’alternative à terme serait peut-être asiatique à l’image de l’alliance réussie entre Renault et Nissan. Quant à la fusion avec Siemens dans le domaine de la grande vitesse, rêve fréquemment caressé aussi bien par les journalistes que par les hauts-fonctionnaires, j’ai toujours considéré que sa probabilité était extrêmement faible, tant elle allait à l’encontre des intérêts apparents des réseaux de chemin de fer et des conceptions des autorités européennes de la concurrence. L’image de l’Airbus ferroviaire m’a toujours paru inappropriée en raison de l’absence d’un Boeing de la grande vitesse. Pourrait-on imaginer qu’Airbus et Boeing fusionnent puis qu’en fait, c’est de cela qu’il s’agirait si on poursuivait l’analogie jusqu’au bout!

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Histoire Enfin, en décrivant la situation de l’ancienne Alsthom à la fin des années 1980, l’auteur n’était pas loin de la réalité même s’il la dramatisait quelque peu. Mon prédécesseur, Jean-Pierre Desgeorges n’était pas resté les deux pieds dans le même sabot et avait déjà amorcé l’internationalisation comme relais à l’effondrement du marché national, ne serait-ce, excusez du peu, qu’en étant à l’origine, avec Paul Combeau et moi-même avec le soutien de Pierre Suard, de la fusion avec Gec Power Systems. Mais en écrivant in fine que « le scénario des quinze ans à venir est pratiquement écrit d’avance », je n’imaginais pas qu’il ait pu vouloir dire que, dans les années 1980, un supposé échec d’Alstom était en quelque sorte inévitable. La réalité avait été en effet toute différente. Au cours des vingt dernières années, en dépit d’obstacles nombreux, le plus important ayant été la difficulté structurelle des acteurs français de ce domaine industriel à mettre fin à leur balkanisation, l’entreprise avait su devenir l’un des trois premiers groupes électrotechniques mondiaux et s’imposer sur tous les marchés de la planète par la qualité de ses technologies, de ses produits, de ses services et de son commerce. La crise financière de 2003 ne mettait pas en cause ce jugement. Les défauts techniques des GT24/26 ayant été corrigés, ces machines se sont imposées, notamment sur le marché 50 Hz, comme fiables, efficaces et écologiques de sorte que les clients leur manifestent une confiance grandissante. Alstom a retrouvé les performances qui étaient les siennes avant la crise et est en bonne voie pour les dépasser. On peut certes regretter que le système bancaire n’ait pas pu accompagner à lui seul l’entreprise dans le passage de ce cap difficile et que l’intervention de l’État ait été nécessaire. Celle-ci avait été caricaturée par une mise en scène répétée de chiffres faux et mal

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interprétés et qualifiée abusivement, y compris par Jean-Pierre Gaudard, de « renationalisation de fait ». On peut en effet constater, aujourd’hui comme on aurait pu l’anticiper dès le départ, que l’action de l’État n’a pas coûté un sou au contribuable et qu’en tant qu’actionnaire minoritaire, il a réalisé une excellente affaire. De même l’actionnaire individuel qui aurait eu les moyens et la patience d’accompagner l’entreprise tout au long de cette crise et de souscrire à toutes les augmentations de capital et de se livrer à une gestion active de son portefeuille en tirant parti des variations de cours, provoquées par les arbitragistes, aurait aujourd’hui récupéré et au-delà son investissement initial. Je puis témoigner que ce cas n’est pas théorique, y ayant dès le départ investi, en tant que chef de l’entreprise, la totalité de mon épargne disponible et l’ayant aujourd’hui retrouvée améliorée sans faire preuve d’un talent particulier de gestion à partir du moment où n’étant plus à sa tête, j’avais le droit d’acheter et de vendre ses actions. Il est vrai qu’il m’était plus facile qu’à d’autres d’y réussir, car je savais la confiance que méritaient l’entreprise, ses hommes, ses femmes et ses dirigeants passés et actuels. Pour autant ce n’est pas la fin de l’histoire. L’entreprise existe depuis plus de quatre-vingts ans. D’autres péripéties interviendront avec mon successeur et les successeurs de mon successeur. Mais ce qui a été construit au cours des vingt dernières années restera. Les chiens continueront d’aboyer, mais la caravane passera et les prophètes de malheur – et les concurrents toujours à l’affût – en seront pour leurs frais. Perseverare diabolicum Ce ne sera pas encore le mot de la fin. Dans un court commentaire, Elie Cohen dans Challenges du 12 janvier 2006, sous le titre « L’État doit-il encore intervenir dans les entreprises », écrit

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notamment : « Il (l’État) peut être fondé à intervenir, pour développer la spécialisation industrielle du pays (Airbus), tirer d’un mauvais pas une entreprise compétente qui a été mal gérée (Alstom), ou faire travailler ensemble des professionnels qui n’en ont pas l’habitude (pôles de compétitivité) ». Je n’aurais pas fait un sort particulier à ce membre de phrase qui fait de la mauvaise gestion supposée d’Alstom la cause du « mauvais pas » qu’elle a dû traverser si son auteur n’avait été un récidiviste. Déjà, au 1er trimestre 2004, il avait propagé la même fable caricaturale dans Sociétal sous le titre : « de la CGE à Alstom, une histoire bien française ». J’avais été obligé de lui répondre dans une longue lettre que Sociétal avait publiée au 2e trimestre 2004. Apparemment il ne l’a pas lue ou il ne s’en est pas souvenu. J’écarte en effet l’hypothèse de la mauvaise foi de la part d’un professeur que les médias consacrent comme un spécialiste de l’industrie et qui doit avoir à cœur de défendre une réputation d’intégrité intellectuelle. Donc, je le répète à son intention : la cause centrale, sinon exclusive, de la crise financière d’Alstom a été le sinistre technique qui a affecté les turbines à gaz GT24/GT26, et non pas une supposée mauvaise gestion que les performances de l’entreprise, sous ma direction, pendant les dix années qui ont précédé cette crise, et sous celle de mon successeur, dès que le bilan a pu être rétabli, démentent de manière catégorique. Quatre mois plus tard, le 18 mai 2006, alors qu’Alstom publiait son premier résultat net positif depuis cinq ans, la plupart des commentateurs se concentraient sur l’analyse de la performance de l’année écoulée et des conditions de la nouvelle phase de croissance profitable dans laquelle s’engage l’entreprise. Quelques-uns, peu nombreux, revenaient encore sur le passé en se référant à leurs archives sans chercher à mettre à jour leurs analyses à la lumière de la « leçon de choses » prodiguée par la suite des événements.

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Auraient-ils fait cet effort qu’ils auraient pu constater, trois ans après la crise, que ses causes premières étaient bien exclusivement, comme je l’avais toujours expliqué, le sinistre technique des turbines à gaz et la décision de la communauté bancaire de tarir, après mon départ, l’émission des cautions, créant ainsi, à mon avis de manière abusive, la situation qui a conduit à l’intervention de l’État. Il est également avéré, comme le confirment les résultats de l’entreprise depuis l’exercice 2005-2006, que la stratégie que j’avais mise en place, notamment à travers l’acquisition d’ABB Power, était la bonne. En apportent la démonstration éclatante, entre autres, les nombreuses commandes de turbines à gaz et de chaudières dans la dernière période et le fait que Power Service génère une fraction considérable du résultat opérationnel total de l’entreprise, tous produits et activités considérablement enrichis par l’apport d’ABB. Plus-values L’équité commande néanmoins de relever aussi les commentaires qui éclairent d’un jour plus véridique cette triste histoire. Frank Dedieu dans L’Expansion du 22 février 2006 en analysant les performances de l’État actionnaire avait ainsi mis en lumière l’excellente affaire qu’il avait réalisée en investissant dans Alstom : « Avec Alstom, c’est encore mieux. Là, le bilan financier de l’État pourrait faire pâlir de jalousie les plus grands spéculateurs de Wall Street. Au cours de l’été 2003, Francis Mer, alors ministre des Finances, décide de ne pas laisser tomber ce fleuron technologique français. L’État lui donnera trois coups de pouce. D’abord, il garantit les cautions contractées par Alstom, et prélève au passage une commission de 1 % sur le montant. Puis il accorde plusieurs prêts au groupe, sans oublier de percevoir une rémunération de… 7,5 %. Ces crédits lui ont rapporté 300 millions d’euros d’intérêts. Enfin, le

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coup de maître : une participation au capital, avec l’acquisition de 29 millions d’actions (21 % du capital) à 25 euros. Le titre cote maintenant 63 euros, et la ligne Alstom dans le portefeuille de la République vaut 150 % de plus. » Ce résultat qui était partiellement potentiel au moment où cet article était écrit est devenu réel lorsqu’au printemps 2006, la participation de l’État dans Alstom a été rachetée par Bouygues pour 2 milliards d’euros, correspondant à 68,21 euros par action et permettant à l’État de réaliser une plus-value de 1,3 milliards d’euros sans compter les produits financiers léonins, 300 millions d’euros !, écrit Frank Dedieu, prélevés à l’occasion de son intervention. Selon la méthode socratique, je m’interroge. Peut-on croire que l’entreprise ait, en un laps de temps aussi bref, si radicalement changé qu’elle soit soudainement devenue une pépite ou bien n’avais-je pas raison d’affirmer que l’accident technologique relatif aux turbines à gaz, pour dramatique qu’il ait été, était exceptionnel et non récurrent, que l’entreprise, cet accident mis à part, était fondamentalement saine et que lui assurer les moyens de sa survie financière ne comportait aucun risque et seulement une opportunité de plus-value. Pourquoi les banques n’ont-elles pas su reconnaître cette réalité et, seules avec l’entreprise, gérer jusqu’au bout le règlement de cette affaire ? Bonne question sans réponse évidente. L’intervention de l’État que, de ce fait, Francis Mer s’est vu contraint et a eu le courage d’initier, a eu ensuite pour principal protagoniste Nicolas Sarkozy. Celui-ci dans « Témoignage » 7 raconte la bataille qu’il a dû mener pour assurer la bonne fin de cette opération et obtenir l’accord indispensable de la Commission de l’Union européenne. La dégradation de la situation financière de l’entreprise est
7. Nicolas Sarkozy, « Témoignage », XO Éditions, 2006, pp.77-83

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attribuée sans emphase « à des erreurs antérieures de gestion ». Je n’aurai pas l’inélégance de discuter cette formulation, pourtant inappropriée, comme je l’ai expliqué à propos d’autres commentaires, et préfère me féliciter de la discrétion du propos. En revanche, ce que Nicolas Sarkozy dit de l’attitude de l’administration des Finances, pour n’être pas surprenant, est néanmoins affligeant. « Quant à l’administration des Finances, écrit-il, une fois encore, elle pensait de bonne foi qu’il n’y avait rien à faire, que l’entreprise était condamnée, qu’au final rien ne servirait d’insister. Une note définitive m’était d’ailleurs parvenue avec cette conclusion sans appel. Je ne manquais pas de demander à son jeune et brillant rédacteur de la refaire en se donnant la peine d’imaginer ce qu’il aurait écrit si son propre père avait été salarié d’Alstom ! J’étais convaincu qu’on ne pouvait ainsi rayer de la carte les 25 000 emplois de la société en France ». Certes je n’imagine pas que ce « jeune et brillant rédacteur » ait jamais envisagé un scénario aussi extrême que le ministre de l’époque évoque certainement comme une figure de style, tant même dans la pire des hypothèses, compte tenu du carnet de commandes de l’entreprise, ces emplois n’avaient fort heureusement aucune chance d’être menacés par la crise financière, mais, pour certains d’entre eux, l’étaient en revanche par l’effondrement du marché de l’énergie au début de 2003. Par contre le « jeune rédacteur » que j’ai été il y a plus de trente ans et la hiérarchie que j’ai connue n’auraient pas rédigé et validé une note avec une conclusion aussi radicale sans entendre aussi, fût-ce officieusement, aux côtés des autres canaux d’information disponibles, personnellement et directement, celui qui avait dirigé l’entreprise pendant douze ans et connaissait mieux que personne sa situation industrielle réelle. Une telle précaution aurait en effet évité

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à l’administration de prendre une position, influencée, à l’évidence, exclusivement et à l’excès par des analyses bancaires et médiatiques de seconde main, et lui aurait permis de prendre une meilleure mesure de la réalité des faits. Faits qui ont permis à cette même administration, sans qu’elle y soit pour rien et contre l’avis donné à son ministre, de réaliser l’une de ses plus belles opérations financières ! De temps à autre, Nicolas Sarkozy revient sur Alstom qui est à ses yeux, à juste titre sans doute, son plus haut fait de gloire dans son bref parcours de Ministre de l’Économie et des Finances, pour qu’il l’évoque si souvent en public. Il affectionne en particulier se référer au patron qui aurait soi-disant conduit son entreprise à la faillite et qui serait parti avec un « parachute en or ». Tel a été le cas par exemple dans son discours du 14 janvier 2007 à la Porte de Versailles qui marquait son entrée officielle dans une campagne électorale et où il s’exprimait avec éloquence sur le travail : « Notre modèle républicain est en crise. Cette crise est avant tout morale. Au cœur de celle-ci il y a la dévalorisation du travail. Le travail c’est la liberté, c’est l’égalité des chances, c’est la promotion sociale. Le travail c’est le respect, c’est la dignité, c’est la citoyenneté réelle. Avec la crise de la valeur travail, c’est l’espérance qui disparaît. Comment espérer encore si le travail ne permet plus de se mettre à l’abri de la précarité, de s’en sortir, de progresser ? Le travailleur qui voit l’assisté s’en tirer mieux que lui pour boucler ses fins de mois sans rien faire ou le patron qui a conduit son entreprise au bord de la faillite partir avec un parachute en or finit par se dire qu’il n’a aucune raison de se donner autant de mal. » Une semaine plus tard, le 22 janvier 2007, dans un entretien avec Le Monde, la référence était précisée et encore davantage personnalisée : « Les gros salaires ne me choquent pas à condition qu’ils soient associés à un vrai risque. Pour prendre un exemple, Patrick Kron qui

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a redressé Alstom mérite un gros salaire. Son prédécesseur ne méritait pas de golden parachute ». Cette manière particulière d’utiliser l’exemple d’Alstom et de ses dirigeants nouveaux et anciens comme un argument pour illustrer un choix politique correspond à un travers de plus en plus fréquent, celui qui voit des hommes politiques mettre nommément en cause dans leurs propos publics, directement ou indirectement, des personnes privées, que ce soit pour les juger, les louer ou les vilipender. Il me semble pourtant que respecter les personnes, surtout quand elles n’ont aucun moyen de s’expliquer et de se défendre à armes égales, est une exigence essentielle de la démocratie. Mais il s’agit sans doute d’une conception d’un autre âge. Le plus probable donc est que je continuerai de temps à autre à être frappé par une de ces balles perdues. Plus sérieusement, j’espère, pour le bien de l’entreprise que j’ai dirigée, qu’après s’être engagée à nouveau sur le chemin de la croissance profitable, elle échappe progressivement à toute forme d’instrumentalisation politique. C’est ce que je peux souhaiter de mieux à mon successeur. Cependant, avec la ferme intention de ne plus y revenir, j’affirme une dernière fois : - que mon départ est intervenu en janvier 2003 dans le cadre d’une succession préparée trois ans auparavant et programmée un an plus tard au bénéfice d’un successeur que j’ai choisi et proposé au conseil d’administration et n’était pas une décision improvisée pour faire face à la situation particulière que traversait l’entreprise ; - qu’aucune faute ou erreur de gestion n’a été invoquée publiquement ou au cours de ses délibérations par ce même conseil, seule instance qualifiée pour évaluer ma performance, pour justifier ou expliquer mon départ ; - que, bien au contraire, ce conseil a autorisé mon successeur à

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publier au moment de mon départ un communiqué qui rendait hommage à mon action8 ; - qu’en outre il a décidé librement de m’attribuer l’indemnité de départ dont le calcul résultait du contrat dont j’avais bénéficié vingt ans auparavant et dont il avait repris à son compte les termes quand il m’avait porté à la tête de l’entreprise ; - que ma décision d’y renoncer a été inspirée exclusivement, comme je l’ai expliqué, par ma volonté de rester solidaire avec l’entreprise, confrontée à des difficultés exceptionnelles, en cohérence avec mes convictions religieuses et ne constituait en aucune façon une forme de repentance pour des fautes que je n’ai pas commises ; - que les actions nécessaires pour surmonter ces difficultés, dues à un sinistre technique et industriel d’une dimension exceptionnelle, étaient largement engagées au moment de mon départ et ont été poursuivies et amplifiées par mon successeur à la lumière des circonstances nouvelles auxquelles il a dû faire face, notamment l’effondrement imprévu du marché de la production d’énergie et l’accroissement des exigences bancaires. Telle est la réalité de cet épisode de ma vie. Je dénie donc toute légitimité et toute pertinence aux commentaires, mettant en cause, à cette occasion, ma compétence, ma performance ou mon mérite. N’en déplaise à tous ceux qui, arrogants, légers ou imprudents, « puissants ou misérables », se sentent fondés à porter des jugements définitifs ou péremptoires sur des événements ou des personnes dont ils n’ont eu au mieux qu’une connaissance de seconde main et les portent sans vergogne sur la place publique.

8. Reproduit page 17 dans mon précédent livre, « Quatre millions d’euros, le prix de ma liberté », Bourin Éditeur, mai 2004.

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Au terme de ce propos, je me rends compte que le caractère laborieux de mes explications apporte la meilleure démonstration possible de la difficulté de déraciner les fausses informations et interprétations, une fois qu’elles ont été émises et répétées. Le fait que beaucoup d’essayistes, de journalistes ou d’hommes politiques cherchent leur inspiration et leur documentation dans les articles qui ont traité précédemment le sujet qu’ils évoquent ou auprès de « témoins » le plus souvent intéressés, sans nécessairement avoir le temps ou l’envie de se reporter aux sources ou d’interroger les personnes directement concernées, explique cette situation. Je n’ai pas beaucoup d’espoir de mettre fin à la calomnie. Mais à tout le moins aurai-je essayé.

Annexes

I — Recommandations de l’Afep et du Medef Bonnes pratiques Note du 10 janvier 2007, publiée sur www.blogbilger.com

Le 25 juin 2006, reprenant un point de vue que j’avais souvent exprimé sur ce blog en analysant la question des hautes rémunérations, je soulignais qu’« un apaisement progressif de l’opinion sur ce sujet ne pourra […] résulter que d’une démarche d’assainissement patiente, mais déterminée, de la part des responsables des entreprises, comités de rémunération, conseils d’administration et diverses instances de concertation patronale avec un double objectif : mettre fin aux excès, mais aussi expliquer la légitimité d’une hiérarchie raisonnable des rémunérations au sein des grandes entreprises en ligne avec les responsabilités exercées et la pertinence de la diversité des instruments utilisés ». Quelques jours plus tard, dans La Croix du 4 juillet 2006, je réitérais ma conviction qu’« il faudrait que les grandes entreprises françaises aillent plus loin dans le sens de l’autorégulation et établissent, au sein de leurs instances représentatives, un code de bonnes pratiques ». C’est désormais chose faite avec les « recommandations sur la

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rémunération des dirigeants mandataires sociaux de sociétés cotées » que viennent de publier, sous l’égide de Bertrand Collomb et de Laurence Parisot, l’Association Française des Entreprises Privées (Afep) et le Mouvement des Entreprises de France (Medef). Ce document concis, clair et lisible vient à son heure alors qu’en liaison avec l’examen des comptes 2006, les comités de rémunération, les conseils d’administration et les assemblées générales vont inscrire à leur ordre du jour les questions de rémunération. Il est aussi particulièrement opportun qu’à la suite des polémiques qui agitent périodiquement l’opinion, des instances représentatives qualifiées des entreprises expriment avec netteté leur point de vue et adressent des « recommandations » à leurs mandants même si le nombre d’entreprises réellement concernées est extrêmement réduit. Il s’inscrit enfin dans un contexte qu’illustrent les synthèses publiées régulièrement par www.pdgceo.com sur l’évolution des hautes rémunérations. Ces « recommandations » répondent principalement à cinq préoccupations : assurer la rectitude des procédures de décision, clarifier le rôle des instruments de rémunération, modérer le niveau des rémunérations, expliquer les décisions, éviter les effets d’aubaine et les délits d’initiés. S’agissant des procédures de décision, le document s’appuie en l’élargissant et le renforçant, sur le socle des rapports Viénot (1995) et Bouton (2002) et du rapport du comité d’éthique du Medef. Ainsi est-il rappelé avec précision des règles que certains jugeront élémentaires, mais qui sont néanmoins essentielles : - responsabilité complète et ultime des conseils d’administration qui définissent les informations qui leur sont nécessaires et prennent les décisions ; - rôle d’analyse et de proposition des comités de rémunération ;

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- absence de tout mandataire social et majorité d’administrateurs « indépendants » au sein des comités de rémunération ; - délibérations des conseils d’administration et des comités de rémunération « hors la présence des dirigeants mandataires sociaux ». Le document a également le mérite d’éclairer avec clarté la spécificité de chacun des instruments de rémunération couramment utilisés et ne tombe pas dans le piège consistant à diaboliser ou à sacraliser l’un ou l’autre : - le salaire de base ou « partie fixe » de la rémunération qui peut être « calibrée différemment selon que le dirigeant mandataire social poursuit une carrière sans discontinuité dans l’entreprise ou qu’il est recruté à l’extérieur » ; - la « partie variable » qui « n’est pas liée au cours de bourse, mais récompense la performance à court terme et le progrès de l’entreprise dans le moyen terme » et qui se réfère à des critères qui peuvent être aussi bien « qualitatifs » que « quantitatifs » ; - les options d’actions et les actions gratuites qui « ont pour objet de renforcer sur la durée la convergence d’intérêts des actionnaires et de la direction de l’entreprise » et dont le nombre d’actions, qui en sont issus, que les exécutifs de l’entreprise doivent « conserver au nominatif jusqu’à la fin de leurs fonctions » est fixé « périodiquement » par le conseil d’administration ou de surveillance ; - les « indemnités de séparation » enfin qui doivent être « prévues contractuellement dès l’origine », qui « doivent aussi tenir compte de l’existence ou non de droits à une retraite supplémentaire » et qui « doivent être exclues en cas de révocation pour faute ». En ce qui concerne le niveau de rémunération, on ne pouvait attendre de ce code de bonnes pratiques qu’il fixe des plafonds chiffrés avec le risque d’artificialité et d’alignement vers le haut que comporte inévitablement ce type d’exercice. Pour autant, pour qui

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connaît le sens des mots, ce qui est généralement le cas des chefs d’entreprise, et bien que cela n’ait guère été relevé par les commentateurs, les orientations recommandées sont claires : - insistance répétée sur la nécessité d’une approche « exhaustive » et « globale » qui ne peut qu’inciter à la modération ; - appel à un « juste équilibre » ; - plus encore, affirmation que la rémunération doit « être déterminée en cohérence avec celle des autres dirigeants afin de maintenir une solidarité avec l’équipe dirigeante », renforcée plus loin par l’indication qu’elle « doit être mesurée, équilibrée, équitable et renforcer la solidarité et la motivation à l’intérieur de l’entreprise », ce qui signifie, garde-fou concret et utile, que les écarts par rapport à l’équipe dirigeante ne doivent pas être excessifs ; - audace particulièrement inattendue et novatrice, indication que cette rémunération « doit aussi tenir compte, dans la mesure du possible, des réactions des autres parties prenantes de l’entreprise et de l’opinion en général » ; - attribution des options d’actions et d’actions gratuites « en relation avec le montant de la rémunération annuelle », en les valorisant individuellement « en appliquant les méthodes retenues pour les comptes consolidés », en veillant à ce que leur total représente « une faible part du capital » et en proscrivant toute décote ; - exercice des options d’actions et acquisition d’actions gratuites, conditionné « à des objectifs de performance sur une ou plusieurs années ». La nécessité d’expliquer les décisions prises est une autre exigence à laquelle les « recommandations » s’efforcent de donner un contenu concret : - affirmation que le « souci d’explication et d’équilibre doit également prévaloir à l’égard des actionnaires » ;

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- proposition d’un sommaire détaillé du contenu souhaitable du rapport annuel ; - attention particulière portée aux détails des informations sur les options d’actions et les retraites. Enfin, avec une minutie louable, les « recommandations » proposent dès règles de nature à éviter à la fois les effets d’aubaine et les soupçons de délits d’initiés dont les options d’actions et les actions gratuites peuvent fournir l’occasion : - non-recours des mandataires sociaux à des opérations de couverture de risque pour les options d’actions ; - périodicité régulière des attributions et attribution à dates fixes « par exemple après la publication des comptes et sans doute chaque année pour diminuer l’impact de la volatilité des cours » ; - fixation par le conseil d’administration des périodes pendant lesquelles l’exercice des options n’est pas possible ; - fixation par ce même conseil de la procédure spécifique, applicable en l’espèce aux mandataires sociaux « pour s’assurer qu’ils ne disposent pas d’informations privilégiées susceptibles d’empêcher cet exercice ». Telles quelles, ces « recommandations », venant après la transparence, la plus avancée au monde, désormais acquise, répondent à l’attente de ceux qui estiment que, seule, une démarche d’explication systématique et d’autorégulation permettra d’éviter que, sous la pression de l’opinion, les grandes entreprises cotées ne soient soumises à des législations et à des réglementations qui combineraient inévitablement arbitraire et inefficacité. Encore faut-il qu’elles soient mises en œuvre. De ce point de vue, la balle est désormais dans le camp des comités de rémunération et des conseils d’administration. De même que les rapports Viénot et Bouton en fournissant aux administrateurs le « corpus » intellectuel et le dispositif pratique sur lesquels ils

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pouvaient s’appuyer, a permis d’améliorer, progressivement et significativement, le gouvernement des entreprises, de même disposentils désormais d’un référentiel concret opposable aux mandataires sociaux qu’ils ont mission de nommer, d’évaluer, de rémunérer ou de révoquer. Parce que le pire n’est pas toujours sûr et que les entreprises, y compris les plus grandes, sont peuplées de femmes et d’hommes honnêtes, motivés et raisonnables, on peut espérer que le rapport Collomb-Parisot marquera une étape importante dans le sens du discernement et de la mesure. Cela ne serait-il pas le cas que « l’opinion » à laquelle l’Afep et le Medef semblent maintenant faire allégeance, au moins partiellement, ne manquerait pas de se rappeler à leur bon souvenir. En tout cas il serait sage que la politique laisse sa chance à cette initiative et limite ses interventions à ce qui relève de sa responsabilité propre, la fiscalité qui est, seule, susceptible de prendre en compte l’ensemble des inégalités de revenu et de patrimoine dont la situation de la poignée de mandataires sociaux, régulièrement épinglés par les médias, n’est qu’un cas particulier.

II — Entretiens Entretien paru dans Le Monde du 19 août 2003

Laurent Mauduit : Vous avez fait ces dernières semaines l’objet de nombreuses critiques, car l’entreprise que vous avez longtemps dirigée, Alstom, se trouve dans une situation si calamiteuse que l’État a dû voler à son secours et, malgré cela, vous vous êtes accordé des indemnités de départ qui atteignent 5,1 millions d’euros. Pierre Bilger : Dans l’intérêt d’Alstom, cette polémique doit cesser. J’ai donc pris ma décision : je renonce à ces indemnités. LM : A la totalité des 5,1 millions d’euros ? PB : Pour être très précis, je renonce aux indemnités que j’ai reçues à mon départ de la fonction de directeur général, le 1er janvier 2003, ainsi qu’à la majeure partie du préavis, ce qui correspond à une somme de 4,1 millions d’euros en brut ou, déduction faite des charges sociales, de 3,8 millions d’euros en net. En revanche, je conserve la somme correspondant à mon salaire du 1er avril au 31 décembre 2002, et celle correspondant à la période de préavis que j’ai effectuée comme président du 1er janvier 2003 jusqu’au 11 mars 2003, date de mon départ final du groupe, soit au total

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une somme, en brut, de 1 million d’euros. LM : Pourquoi vous êtes-vous attribué ces 4,1 millions ? PB : Contrairement à ce que vous suggérez, je ne me suis pas auto-attribué des indemnités de départ. Les indemnités dont j’ai bénéficié ont été fixées en conformité parfaite avec les règles du gouvernement d’entreprise. Les modalités en ont été discutées et arrêtées en mon absence par le comité des rémunérations, puis par le conseil d’administration, essentiellement en septembre et novembre 2002. En fait, même si certains le contestent ou l’ont oublié, j’ai toujours été très soucieux de respecter méticuleusement les principes du gouvernement d’entreprise. J’ai par exemple été le deuxième chef d’entreprise d’une société cotée, après, je crois, Claude Bébéar, à publier l’ensemble de ses rémunérations, avant même que cette pratique ne devienne obligatoire. Compte tenu des difficultés que rencontrait l’entreprise, dans le même souci de transparence et de responsabilité, j’ai moi-même proposé qu’aucun bonus ne me soit attribué pour les deux derniers exercices dont j’ai eu la pleine responsabilité. LM : Sur quelles bases ces indemnités ont-elles été fixées ? PB: Ce que le conseil a décidé, c’est d’honorer mon contrat de travail tel qu’il a résulté des différentes évolutions qu’il a subies, au fil de l’histoire du groupe conduisant à Alstom, depuis mon entrée à la Compagnie générale d’électricité en juin 1982, il y a plus de vingt et un ans. LM : Vous contestez donc que ce soit un golden parachute ? PB : Je viens de vous le dire : c’est mon contrat de travail qui a servi de base à la fixation de ces indemnités et non pas une disposition décidée à la sauvette dans la période précédant mon départ. LM : Alors, pourquoi y renoncer ? PB : Il y a une raison fondamentale : je ne veux pas être un motif de scandale pour la centaine de milliers de salariés d’Alstom que j’ai

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eu l’honneur de diriger depuis douze ans, ni pour les actionnaires qui m’ont accordé leur confiance depuis 1998. Subsidiairement, je ne veux pas que le management d’Alstom continue d’être embarrassé par cette controverse, alors qu’il se bat pour surmonter la crise que connaît le groupe. LM : Pourquoi avoir attendu pour annoncer votre décision ? PB : Parce qu’évidemment la décision n’était pas simple à prendre. Vous connaissez la formule d’Albert Camus à propos de l’Algérie : « Je crois en la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Si j’ose une telle comparaison, j’avais à choisir entre ma famille et une certaine conception de l’honneur. LM : Vous semblez suggérer que vous êtes victime d’une campagne et que, comme d’autres grands patrons, vous êtes livré à la vindicte publique… PB : Je constate que les chefs d’entreprise sont probablement la seule catégorie de dirigeants tenus de publier leur rémunération et de les soumettre à la critique de l’opinion. Je forme le vœu pour ceux qui me succéderont dans la position de cible médiatique que prévalent dans le débat un peu plus de respect des faits et des personnes et un peu moins de démagogie. En ce qui me concerne, pour éviter tout malentendu quant à ma motivation, je préfère dire clairement les choses : je n’ai pas de ressources cachées. LM : Quelles sont vos ressources ? PB : Après avoir renoncé à ces indemnités et après avoir provisionné mes impôts sur mon dernier salaire, ma situation est la suivante. Je possède ma résidence principale depuis 1978 à Paris ; je dispose de l’usufruit d’une maison de campagne que j’ai donnée à mes cinq enfants ; j’ai 300 000 euros sur un compte sur livret ; et je conserve 170 000 actions d’Alstom — car, soit dit en passant, j’ai toujours investi mon épargne en actions du groupe et j’ai donc subi,

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comme tous les autres actionnaires, les conséquences de l’évolution du titre. À partir du 1er janvier prochain, je vivrai de ma retraite. LM : Ces chiffres restent élevés… PB : Évidemment, ils le sont si on les compare par exemple aux rémunérations de la grande masse des salariés et notamment de ceux d’Alstom. Mais convenez tout de même que, comme responsable, pendant douze ans, d’un groupe de plus de 100 000 employés, par rapport à beaucoup d’autres acteurs de la vie des affaires en France et à l’étranger, je ne naviguais pas du tout dans les mêmes eaux. LM : Comprenez-vous, malgré tout, que ces 4,1 millions d’euros aient pu faire scandale, alors que certains vous reprochent d’avoir mené Alstom à la faillite ? PB : Dans l’immédiat, je ne souhaite pas entrer dans la controverse relative à ma gestion. La seule chose qui compte aujourd’hui, c’est que le groupe se redresse et je ne veux rien dire qui éloigne de ce cap ou complique fût-ce indirectement la tâche du capitaine. L’un de mes principaux motifs de fierté est d’avoir choisi Patrick Kron pour me succéder. Il pilote le groupe avec courage et intelligence. Il sera temps, quand, sous sa conduite, le navire sera revenu dans des eaux plus calmes, de corriger les erreurs grossières et les interprétations superficielles qui insultent non pas tellement ma gestion mais l’action des équipes qui ont eu à faire face à un sinistre technologique d’une ampleur exceptionnelle auquel s’est ajouté un effondrement sans précédent du marché de la production d’énergie. LM : Les patrons français n’ont-ils pas versé, ces dernières années, dans la démesure ? Et certains d’entre eux, comme Jean-Marie Messier, ne seraient-ils pas bien inspirés de vous imiter ? PB : Mon geste est individuel. Je me garderai bien de tomber dans le travers de plus en plus répandu qui consisterait à donner des leçons de morale ou des leçons de capitalisme. Avec le recul, je me

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dis seulement qu’il faut toujours bien veiller à ce que la transparence soit totale. Dans mon cas, j’aurais dû ainsi souhaiter que soient clairement publiées dès 1998 — bien que cela ne constituait en aucune façon une obligation légale — les règles qui seraient appliquées le jour de mon départ. LM : Mais admettez-vous que les rémunérations des grands patrons sont excessives ? PB : Je n’en disconviens pas. Il est clair qu’il y a eu des excès considérables, surtout dans le monde anglo-saxon. Mais il faut aussi avoir à l’esprit que diriger un grand groupe coté est une responsabilité majeure. Il ne faudrait donc pas tomber dans un excès inverse, en ignorant cette réalité, et en ne récompensant pas financièrement et en ne motivant pas suffisamment ceux qui assument ces charges.

Entretien publié dans la lettre n° 39 d’Ilissos1 de mai 2006

Ilissos : Comment l’entreprise peut-elle être aussi mal comprise en France ? PB : Les causes de cette incompréhension sont évidemment nombreuses. Culturellement, nous sommes un pays que ses racines catholiques rendent méfiant envers le profit. D’autre part, le marxisme imprègne encore très largement notre monde intellectuel, plus sans doute que dans aucun autre pays européen. Depuis 1983, le socialisme français a certes fait sienne la pratique de l’économie de marché, mais sans l’équivalent du « Bad Godesberg » allemand. Notre pays a aussi la particularité d’abriter l’ultra gauche, hostile à l’entreprise et au marché, la plus importante et la plus dynamique d’Europe. Par ailleurs, plus de la moitié de nos concitoyens vivent en dehors des réalités du marché, qu’ils soient employés de la fonction publique et des services publics ou bénéficiaires de multiples systèmes de protection.
1. Ilissos est une revue mensuelle qui se propose d’« analyser l’actualité pour aider chacun à exercer sa liberté de jugement et d’action dans les affaires de la cité » : www.ilissos.com

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À vrai dire, le problème de fond est moins l’opinion de la population en général que celle des élites politiques, administratives, sociales, culturelles, médiatiques et même religieuses. Rien d’étonnant dès lors que l’entreprise soit perçue comme une institution dangereuse à l’existence de laquelle il est inévitable de se résigner, mais qu’il faut contrôler très étroitement. Ilissos : Comment sortir de cette situation ? PB : Sans doute faut-il revenir à ce qui est fondamental, c’est-àdire à l’éducation. Les résultats d’une rénovation en la matière seront longs à se manifester, mais si on ne s’attaque pas à la source de nos conceptions collectives, on n’aura aucune chance de progresser. Depuis une quarantaine d’années, l’économie a été introduite dans les programmes des lycées, mais cet enseignement est fondé sur des abstractions, de nombreuses illusions et beaucoup de contrevérités. Au lieu d’analyser les réalités concrètes de la vie économique, on apprend dès la classe de seconde à réfléchir sur des concepts abstraits tels que la mondialisation, les délocalisations, les inégalités, l’aide au développement, la comptabilité nationale etc. L’entreprise ne constitue pas le pivot autour duquel s’organise la pédagogie dans ce domaine alors que c’est elle qui génère la richesse collective dont chacun tire sa subsistance. L’idéal serait, dans l’enseignement primaire, d’expliquer concrètement l’économie du ménage, du petit commerce et de l’artisanat ; dans le secondaire, d’approfondir les mécanismes de fonctionnement des entreprises petites et moyennes et des unités élémentaires des grands groupes dans leurs aspects opérationnels, commerciaux, sociaux, comptables et juridiques et de n’aborder la macroéconomie, les marchés financiers et les questions de management qu’au niveau du supérieur avec l’approfondissement nécessaire.

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Cela pose un problème ardu de révision de programmes aujourd’hui encore strictement contrôlés par l’idéologie et un problème encore plus difficile de formation des enseignants. Tant que l’on n’aura pas fait quelque chose de sérieux à ce niveau, la France continuera à rêver d’une économie qui n’existe pas. Ilissos : Les médias vous paraissent-ils donner une image réaliste de l’économie ? PB : Malgré certains progrès, il reste beaucoup à faire en la matière. Tout d’abord la majorité des journalistes pâtit, comme l’ensemble de nos concitoyens, des faiblesses de notre système éducatif en matière économique. L’actualité couverte par les médias se concentre d’abord sur les sociétés du CAC 40 alors que celles-ci dont l’activité s’exerce à plus des trois quarts hors de France ne représente qu’une fraction très minoritaire de la production et de l’emploi du pays. La réalité des TPE, PME et PMI qui assurent la majorité de notre activité économique est largement ignorée. Les sujets favoris sont les conflits dans le domaine social, sur les marchés financiers, voire entre les dirigeants, c’est-à-dire des informations qui relèvent des faits divers économiques et de la météo conjoncturelle et boursière. À la différence de la presse anglo-saxonne, nos médias expliquent très rarement de manière approfondie les raisons économiques d’un conflit et ses enjeux réels. Le CPE en est une bonne illustration. Un autre exemple de déformation est celui des délocalisations. Une récente étude de l’INSEE a montré que, dans la période 1995-2000, les délocalisations ont touché en moyenne, en France, 13 500 personnes par an et pour des transferts qui se sont faits pour moitié vers des pays développés. On est loin de l’image donnée par les médias et installée dans l’opinion publique.

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Non seulement le traitement de l’économie prête à discussion dans les médias en général, quantitativement et qualitativement, mais la presse économique spécialisée malgré une réelle amélioration de qualité, peut-être parce qu’insuffisamment concentrée, reste plus faible en France qu’à l’étranger et pas seulement dans les pays anglo-saxons. Ilissos : La difficulté de perception de l’entreprise ne tient-elle pas à la confusion entre les diverses finalités qu’on lui attribue ? PB : La France a indéniablement des exigences collectives extrêmement fortes à l’égard de l’entreprise, bien que celle-ci ne soit responsable que de la moitié du marché de l’emploi qui, pour l’autre moitié, reste encore public. On peut cependant retrouver des exigences analogues dans d’autres pays. L’Angleterre et les États-Unis entretiennent ainsi un débat permanent sur les agissements des entreprises, sur les hautes rémunérations, voire sur le développement durable. La différence est que dans ces pays, le rôle positif de l’entreprise n’est jamais mis en question. Personne ne doute que ce soit elle qui fasse la croissance et qu’au bout du compte, c’est l’optimisation de son environnement et de son fonctionnement qu’il faut avant toute chose privilégier. Une autre spécificité française tient à une personnalisation excessive, à une confusion entre les dirigeants et l’entreprise. Les débats publics sur certains projets actuels de fusion (Arcelor, Suez, Alcatel, Thalès, EADS et j’en passe…) surexposent sans doute les questions de personne ou de rapport de forces au détriment des effets économiques concrets de ces projets. Enfin, la multiplication des objectifs et des contraintes publiques imposés à l’entreprise crée une incertitude, réglementaire et contentieuse, permanente. Les obligations changent sans cesse. C’est là un des grands obstacles à la croissance dont l’importance est toujours sous-estimée par tous ceux qui s’adonnent au « vibrionnisme » législa-

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tif. L’entreprise a besoin de connaître clairement les règles du jeu et d’être assurée de leur pérennité relative. Incidemment, on peut aussi relever un autre aspect peu favorable à une relation sereine entre les chefs d’entreprise et l’opinion. À la différence des auteurs de crimes de sang et seule catégorie de la population à subir un tel traitement, la prescription pénale ne s’applique pas de manière équitable aux chefs d’entreprise. En d’autres termes, ils sont souvent poursuivis pour des faits très anciens, intervenus dans un contexte rendu obsolète par l’évolution des esprits et des mœurs. La construction jurisprudentielle qui le permet n’a d’équivalent dans aucun autre pays civilisé et chacun s’accorde à en reconnaître l’excès, mais le législateur, cette fois pusillanime, qu’il soit de droite ou de gauche, n’a pas le courage d’y mettre bon ordre. Ilissos : Que faut-il penser du débat sur le « patriotisme économique » qui mobilise autant l’attention ? PB : Là aussi, je crains qu’il n’y ait un effet de grossissement voire de déformation. Lorsque le Premier ministre actuel a employé cette expression en juillet 2005, il a évoqué le rassemblement des efforts français pour renforcer la recherche, aider au développement des secteurs de pointe et favoriser l’exportation, tous objectifs parfaitement justifiés. Le problème est que ce genre de débat dérive souvent chez nous vers le rejet d’initiatives étrangères légitimes et même positives et la protection de situations acquises parfois abusives. Mais, soyons réalistes, tous les pays ont des réflexes que l’on pourrait qualifier de patriotisme économique et nous serions naïfs de faire preuve d’un angélisme excessif en la matière. L’opinion et le Congrès américains ont réagi vivement à l’hypothèse de reprise de certains ports par un investisseur de Dubaï. En Angleterre, le débat sur le prochain actionnaire de référence de la bourse de Londres reste très sensible.

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En fait, tant que l’Europe ne se dotera pas d’une réglementation commune sur les opérations financières et d’une autorité unique capable de la mettre en œuvre, les États seront inévitablement amenés à intervenir de manière dispersée et parfois contradictoire sans que quiconque soit capable de faire prévaloir l’intérêt européen. Une autre victime d’une balle perdue du 29 mai 2005 ! Ilissos : L’opinion a-t-elle tort de considérer que l’économie réelle est de plus en plus cannibalisée par l’économie financière ? PB : Non, c’est là une réalité internationale préoccupante car, on le sait, ce n’est pas l’économie financière qui crée la richesse mais la production de biens et de services par les entreprises. Le phénomène a des conséquences plus graves chez nous qu’ailleurs du fait de notre culture. L’entreprise avait retrouvé une image plus positive dans notre pays non sans paradoxe à partir de 1983. Depuis 1990, l’impuissance collective face à la persistance lancinante du chômage, la multiplication d’opérations financières, souvent hostiles, l’accent excessif mis sur des scandales financiers isolés et les excès, ressentis, à tort ou à raison, comme tels, dans le domaine des hautes rémunérations ont eu un effet négatif. Conquérir ou reconquérir la compréhension et l’estime de l’opinion est une nécessité pour les entreprises. Ce n’est pas pour autant une tâche facile. Ilissos : Peut-on imaginer qu’un jour la France accepte l’idée que l’emploi est un marché avec ses impératifs d’offre et de demande, de coût et de compétition mais aussi de ruptures et d’incertitudes ? PB : Je crains qu’il y ait peu d’idées qui heurtent plus profondément notre culture chrétienne, marxiste et étatique. L’aspiration générale à la sécurité et à la protection, comme vient de le confirmer le conflit du CPE, est une réalité incontournable. Mais il faudra

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bien admettre que c’est à la collectivité et non à l’entreprise de la satisfaire, quitte à ce que cette dernière participe à son financement. Le « compromis historique » que nous devons promouvoir, c’est celui qui échangera la garantie de la sécurité et de la protection pour les personnes contre la simplicité – terme que je préfère personnellement à celui de flexibilité ou d’agilité – des procédures d’embauche et de débauche pour les entreprises. L’institution, publique ou paritaire peu importe, unifiée si possible, chargée de l’emploi doit devenir « l’employeur de dernier ressort » qu’évoque, je crois, Jacques Attali. À charge pour elle d’exiger, en contrepartie des revenus versés, des efforts réels de formation et une ouverture suffisante face aux emplois proposés. Ilissos: La France n’a-t-elle pas fait de la croissance un mythe en l’assimilant plus ou moins clairement à une intervention de la providence? PB : Sans revenir sur nos problèmes culturels, je ne suis pas certain que chaque Français, voire chacun de nos gouvernants, ait une idée claire sur ce sujet, ni sur ses causes ni sur ses effets. À côté des mythes qui entourent les origines de la croissance qui dépend au moins autant de nous que des autres, ceux qui affectent ses conséquences ne sont pas moindres. En d’autres termes, pas plus que l’évolution démographique, un retour à une croissance plus soutenue ne suffira à améliorer radicalement la situation de l’emploi, même si cela peut y contribuer. Si rien ne change par ailleurs, la déception peut très bien être au rendez-vous. Par ailleurs l’attente d’une croissance qui viendrait d’ailleurs et l’alibi européen, pour partie fondé, ne doivent pas être une excuse pour ne rien faire ni pour se résigner à une sorte de fatalisme. Nous avons la possibilité d’agir. Les leviers disponibles sont connus, la recherche, l’exportation, l’investissement, la simplification des procédures d’embauche et de débauche.

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Nous pouvons assurément faire infiniment mieux que ce qui a été tenté ces dernières années en la matière. Les gouvernants, du moins certains d’entre eux, ne manquent pas d’en parler, mais les actes ne suivent pas toujours, peut-être parce que les gouvernés que nous sommes, n’ayant pas assez conscience des réalités incontournables et des priorités nécessaires, ne leur en donnent pas les moyens par une adhésion suffisante. Si l’on est optimiste, on peut espérer que la prochaine élection présidentielle pourra nous aider à passer du virtuel au réel.

III — Extrait d’un mémoire présenté à l’Institut d’Études Politiques de Paris, sous la direction de Maurice Duverger « Les nouvelles gauches, de janvier 1956 à mai 1958, étude de stratégie politique », 1960. François Mitterrand : « le long cortège des espérances mortes »
Reprenant une information parue dans un journal du soir selon laquelle M. Mitterrand préparait une biographie de Laurent de Médicis, un hebdomadaire d’extrême-droite l’avait comparé à Lorenzaccio. Cette comparaison n’offre d’intérêt que dans la mesure où elle fait apparaître le caractère tragique et presque romantique que prend la politique quand on la suit à travers les écrits de M. Mitterrand. Cette impression vient essentiellement du style qui est le sien, style d’un orateur passionné, extrêmement convaincant et prenant. Cela l’oppose à M. Mendès-France qui est beaucoup plus froid. M. Mitterrand émeut s’il ne convainc pas toujours. M. Mendès-France convainc à la rigueur, mais n’émeut que fort rarement.

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Les conditions de son action politique. M. Mitterrand est né à Jarnac (Charente) en 1916. Il est licencié en Droit, licencié en lettres et diplômé de l’École des Sciences Politiques. Il fait la guerre, est fait prisonnier et s’évade en 1941. Il prend part alors à la Résistance. En 1946, il est élu député de la Nièvre. Il est inscrit à l’U.D.S.R. (Union Démocratique et Sociale de la Résistance). Il participe à de nombreux ministères : en 1947, il est aux Anciens Combattants, en 1948, il est ministre de l’information, en 1950-1951, il devient ministre de la France d’outre-mer ; en 1954, M. Mendès-France lui confie le Ministère de l’Intérieur et en 1956, M. Mollet, celui de la Justice. Entre-temps, M. Mitterrand était devenu président de l’U.D.S.R. au sein de laquelle il dirigeait une tendance plus libérale que celle de M. Pleven. On sait que l’U.D.S.R. était axée sur ses liens avec le Rassemblement Démocratique Africain (au moins jusqu’au 13 mai 1958). Cela était dû en grande partie au fait que M. Mitterrand en tant que ministre et en tant qu’homme politique s’était toujours extrêmement intéressé à l’Afrique Noire. Mais les événements l’avaient peu à peu conduit à élargir son action à la politique générale tout entière. De même que M. Mendès-France s’était fait un nom par les questions économiques, M. Mitterrand s’était fait connaître par la question coloniale. Les idées. Les écrits politiques de M. Mitterrand peuvent s’ordonner autour de deux axes directeurs : la justification du passé et la construction de l’avenir.

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La justification du passé. Dans un livre qui a fait un certain bruit, « Présence française et abandon », M. Mitterrand s’attache à fixer les responsabilités dans l’évolution et la destruction de l’Empire français. Ce faisant, il en profite pour essayer de laver le gouvernement Mendès-France de toute accusation de trahison. Il commence par admettre un fait : « À l’issue de la conférence de Genève, au petit matin du 21 juillet 1954, après un long combat, la mort de 35 000 officiers et soldats, une dépense de trois mille milliards et un arbitrage international, que restait-il de la présence française en Indochine ? Rien ou peu de chose. ». Le bilan est brutal. Cependant « le 23 juillet 1954, 471 députés contre 14 invitèrent M. Mendès-France à continuer son œuvre ». C’est donc qu’il n’était – au minimum – pas le seul coupable. Car « sur le plan politique, si braderie il y eut, ce dernier n’eut plus à brader que des oripeaux sacrifiés ». Et comme le disait le député Dronne à M. MendèsFrance : « Dans cette affaire, vous êtes le syndic de la faillite des autres, de ceux qui depuis les Vêpres tonkinoises de décembre 1946, nous ont menés là où nous sommes maintenant ». En fait, selon M. Mitterrand, les responsables, c’étaient tous ceux qui avaient mené la politique française depuis dix ans. De même en Tunisie, la situation était pourrie quand le gouvernement Mendès-France vint au pouvoir. Des erreurs avaient été commises, erreurs qui « contraignirent… M. Mendès-France à déterminer l’autonomie interne de la Régence dans un climat d’hostilité et de méfiance qu’avaient encore alourdi les excès et les crimes… ». Bien plus « le discours de Carthage est dans le droit fil des promesses de 1952 lors que MM. Pinay et Schuman se refusaient encore à substituer les rigueurs de la force à la loi du contrat ».

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A la politique libérale que préconisait M. Mendès-France s’opposait la politique de force. Qu’est-ce que cette politique de force ? « La politique de force n’était pas assez sûre d’elle sans doute pour s’engager sur tous les fronts avec une égale ardeur. Peut-être avait-elle peur aussi du jugement de l’histoire ? Sa démarche incertaine, incohérente, plus faible que la faiblesse, la condamnait à suivre, comme au chemin de croix de la France les itinéraires de l’abandon. Mais elle ne voulait pas livrer l’abandon de son échec. Elle avait besoin d’être respectable. Après avoir tout perdu, tout saccagé, tout abandonné, il lui restait au moins une bataille à gagner: que la France n’en sache rien ». Il y avait une autre politique possible. Cette politique a été mise en œuvre en Afrique Noire. Quel est le meilleur moyen pour maintenir la présence française ? M. Mitterrand en réponse pose une autre question : « garder l’Afrique et y rester, n’était-ce pas d’abord en confier le soin aux Africains qui sauraient fermer les yeux devant les mirages d’un nationalisme africain ? » Il fallait donc faire confiance au Rassemblement Démocratique Africain. En conclusion, M. Mitterrand se demande où sont les vrais responsables. « L’histoire dira-t-elle que les responsables des pires abandons étaient des patriotes et que les mainteneurs étaient des traîtres ?… La démission, la capitulation de la France n’ont pas résulté de son renoncement aux privilèges de la domination mais de ses hésitations et de ses refus devant les nécessaires transformations d’un monde où la tutelle coloniale n’a plus de place. » Et M. Mitterrand ajoute : « L’appel de Bamako a retenti comme un défi à l’abandon. Mais s’il était moqué ou trahi, la présence française que des millions et des millions d’hommes identifient à leur raison de vivre se mêlerait au long cortège des espérances mortes ». Mais cela, c’est le passé. Et des problèmes du même ordre, mais plus compliqués se posent à la France. Comment en finir avec la question algérienne ?

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causeries à bâtons rompus
La construction de l’avenir. Pour M. Mitterrand, le problème algérien ne se résoudra pas avec un plan détaillé et préconçu. Il rejoint là M. Mendès-France. Il pense qu’il ne faut négliger aucune solution. C’est ainsi qu’il examine la loi-cadre. En dehors du fait qu’elle n’installe pas un pouvoir fédérateur à Alger, son défaut essentiel lui paraît être qu’à son occasion s’instaure une politique de ventriloque « qui échange commodément les questions et les réponses sans craindre la contradiction » (Article dans La Nef de septembre 1957). « Sur la loi-cadre pèse déjà une lourde hypothèque : elle ne sera pas la conclusion d’un dialogue entre la métropole et l’Algérie. Ne lui ajoutons pas la tare irrémissible d’un fédéralisme incomplet ou d’une intégration déguisée… » (Article dans La Nef de septembre 1957). Il faut donc, pour M. Mitterrand, pour arriver à une solution, instaurer le dialogue de la façon la plus large possible, il faut entamer les négociations. Mais avant les négociations, il y a quelques préalables à résoudre (Article dans La Nef de novembre 1957) 1) « Nos adversaires doivent savoir sans équivoque qu’il n’y a pas plus pour eux que pour nous de solution de force… » 2) « En tout état de cause le préalable de l’indépendance interdit la négociation. Mais si la France dit non à l’exigence du FLN, elle doit en même temps définir l’autre terme de l’alternative… Le peuple algérien existe. Lui refuser la gestion de ses propres affaires, c’est opposer au préalable de l’indépendance, le préalable de l’intégration. Une telle alternative mène droit à la perte de l’Algérie »… 3) « On discute avec qui l’on se bat… ». Ensuite l’on pourra négocier en utilisant éventuellement les Bons-Offices du Maroc et de la Tunisie, bien que la meilleure procédure soit encore celle des négociations directes sans intermédiaires.

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annexes
Voilà quelles étaient les idées de ces hommes politiques, les plus représentatifs des nouvelles gauches pendant les années 1956-1957 et 1958. On verra plus tard comment ces idées ont agi dans la vie politique, on verra l’étendue de leur influence sur les esprits, on verra leur échec final sanctionné par le 13 mai. Ce qu’il faut souligner ici, c’est qu’inlassablement ils les ont répétées parce qu’ils croyaient que c’était la vérité. La chance ne leur a pas souri, le peuple ne les a pas suivis. On comprendra alors l’angoisse qui fut la leur, de voir leur vérité méconnue et ce qu’ils considéraient comme des catastrophes accourir au milieu de l’inconscience générale, l’angoisse qu’exprime bien ce passage du discours prononcé par M. MendèsFrance lors de l’investiture du Général De Gaulle le 1er juin 1958 : « Assez souvent, je me suis rendu importun dans cette enceinte en avertissant des périls où l’on marchait, avec cet irréalisme composé de grandes illusions et de petites ruses. Quelle peine aujourd’hui pour ceux qui annonçaient que nous en arriverions bientôt là où nous nous trouvons maintenant, pour ceux qui essayaient d’élever leurs voix, trop souvent dominée par les clameurs de la démagogie, contre les mauvaises mœurs politiques, contre les routines, contre la pusillanimité devant les grands intérêts… ».

Achevé d’imprimer en mars 2007 sur rotative numérique par Book It ! dans les ateliers de l’Imprimerie Nouvelle Firmin Didot Le Mesnil-sur-l’Estrée (France). Dépôt légal mars 2007 Imprimé en France

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