Philippe Blaudeau

Timothée Aelure et la direction ecclésiale de l'Empire post-
chalcédonien
In: Revue des études byzantines, tome 54, 1996. pp. 107-133.
Résumé
Timothée Aelure, patriarche monophysite d'Alexandrie (457-460, puis 475-477), élabore au long de son combat un message
systématique reçu et reproduit pour l'essentiel par ses principaux successeurs jusqu'à la fin de l'époque justinienne. La
cohérence de sa position réside dans le fait qu'elle articule une ligne doctrinale invariable (refus de Chalcédoine-refus de
l'Eutychianisme), une conception géo-ecclésiale conservatrice mais non figée (Alexandrie premier siège en Orient) et une fidèle
adhésion à l'idéologie impériale (pourvu qu'elle serve l'orthodoxie). Face aux maigres explications des Chalcédoniens, Timothée
agit et argumente donc en faveur d'un modèle d'Église alternatif dont les prétentions sont également universelles.
Abstract
REB 54 1996 Francep. 107-133.
Ph. Blaudeau, Timothée Aelure et la direction ecclésiale de l'Empire post-chalcédonien. — Throughout his controversy, the
monophysite Patriarch of Alexandria Timothy Ailouros (457-460, then 475-477) elaborated a systematic message that was
received and reproduced for the most part by his main followers till the end of the Justinian era. The consistency of his position
lies in the fact that it combines an invariable doctrinal line (against the Council of Chalcedon, against Eutychianism), a
conservative but non-rigid geo-ecclesial conception (Alexandria as first see in the Orient), and a faithful adherence to imperial
ideology (as long as it serves Orthodoxy). Thus, facing the meagre explanations of the Chalcedonians, Timothy acts and argues
in favour of an alternative Church model, whose prétentions are also universal.
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Blaudeau Philippe. Timothée Aelure et la direction ecclésiale de l'Empire post-chalcédonien. In: Revue des études byzantines,
tome 54, 1996. pp. 107-133.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_0766-5598_1996_num_54_1_1920
TIMOTHEE AELURE
ET LA DIRECTION ECCLESIALE
DE L'EMPIRE POST-CHALCÉDONIEN
Philippe BLAUDEAU
Résumé: Timothée Aelure, patriarche monophysite d'Alexandrie (457-460, puis 475-
477), élabore au long de son combat un message systématique reçu et reproduit pour l'es
sentiel par ses principaux successeurs jusqu'à la fin de l'époque justinienne. La cohérence
de sa position réside dans le fait qu'elle articule une ligne doctrinale invariable (refus de
Chalcédoine-refus de l'Eutychianisme), une conception géo-ecclésiale conservatrice mais
non figée (Alexandrie premier siège en Orient) et une fidèle adhésion à l'idéologie impér
iale (pourvu qu'elle serve l'orthodoxie). Face aux maigres explications des
Chalcédoniens, Timothée agit et argumente donc en faveur d'un modèle d'Église alternat
if dont les prétentions sont également universelles.
Timothée Aelure apparaît comme la première des figures majeures du
mouvement opposé à Chalcédoine l et fidèles au combat de Dioscore.
Son activité, sa fougue lui ont valu tour à tour les foudres, la faveur, puis
à nouveau l'opprobre du pouvoir impérial, tandis qu'il trouvait dans ces
tracas la reconnaissance d'une autorité dépassant de beaucoup les limites
traditionnelles de l'archevêché alexandrin 2.
Engagé dans la lutte pour une Église refusant la définition de foi 3 du
Christ reconnu, après l'incarnation, en deux natures, Timothée a assumé
sa tâche de docteur avec constance, tant face à la contradiction venue de
1. Sans pour cela méconnaître l'importance de Théodose de Jérusalem et de Pierre
l'Ibère, faisant de la Palestine le premier territoire non chalcédonien insurgé. Voir
L. Perrone, La Chiesa di Palestina e le controversie cristologiche, dal concilia di Efeso
(43 J) al seconda concilia di Costantinopoli (553), Brescia 1980, p. 89-103.
2. Ibid., p. 119.
3. Et non pas d'un nouveau symbole. Il s'agit simplement d'un opoç. Voir sur ce point
W. H. C. Frend, The rise of the monophysite movement, chapters in the history of the
church in the fifth and sixth centuries, Cambridge 1972, p. 48-49, ainsi que
J. Meyendorff, Unité de l'Empire et division des Chrétiens, l'Église de 450 à 680, trad,
française F. Lhoest revue par l'auteur, Paris 1993, p. 197.
Revue des Études Byzantines 54, 1996, p. 107-133.
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Rome 4 que lors de son exil 5. Son œuvre ne nous a pas été conservée de
façon complète6, mais les documents préservés par les communautés
syriaque et arménienne7 relèvent de plusieurs genres littéraires capables
de servir son combat. Ils révèlent combien la perception timothéenne de
la réalité géo-ecclésiale de Y oikouménè est tributaire des catégories eusé-
biennes. De même le récit des événements qui affectent l'histoire rel
igieuse de la seconde moitié du 5e siècle met en relief la cohérence de sa
position nullement hostile par principe au pouvoir impérial.
Les sources narratives chrétiennes qui décrivent son action et relatent
cette période dépendent principalement du travail de Zacharie le
Rhéteur8. Ce dernier composa une histoire de l'Église9 destinée à souli
gner le caractère orthodoxe du refus du concile de 451. Cet ouvrage, qui
4. Zacharie le Rhéteur, The Syriac chronicle known as that of Zachariah of Mitylene,
trad, anglaise F. J. Hamilton et Ε. W. Brooks, Londres 1899, p. 70.
5./W<f.,IV-ll,p. 80.
6. Pour une présentation exhaustive de celle-ci, on aura recours à l'article de J. Lebon,
La christologie de Timothée Aelure, archevêque monophysite d'Alexandrie, d'après les
sources syriaques inédites, Revue d'Histoire Ecclésiastique 9, 1908, p. 679-684. La mise
au point de M. Geerard, in Clavis patrum graecorum, Vol. III, A Cyrillo ad lohannem
Damascenum, Turnhout 1979, n° 5475-5491, p. 62-65, signale les éditions critiques et les
traductions existantes ; il est indispensable de s'y reporter. On doit cependant ajouter à la
liste proposée l'indication bibliographique suivante : Timothy Aelurus, Against the defini
tion of the council of Chalcedon, éd. syriaque et trad, anglaise R. Y. Ebied et
L. R. WiCKHAM, in After Chalcedon, Studies in theology and church history offered to pro
fessor Albert Van Roey for his seventieth birthday, ed. by Carl Laga, Joseph Munitiz and
Lucas Van Rompay, Louvain 1985, p. 1 15-166.
7. M. Geerard, op. cit., n° 5486, p. 64, rapporte fort justement l'existence de frag
ments coptes de YHistoire Ecclésiastique attribuée à Timothée. Cependant, il est ici
nécessaire d'indiquer que le principal ouvrage historiographique provenant de la commun
auté copte, YHistoire des patriarches d'Alexandrie, autrefois attribuée à Sévère
d'Aschmounaïn et aujourd'hui reconnue comme l'œuvre de Mawhub Ibn Mansur Ibn
Muffarig, n'est d'aucun secours pour une éventuelle précision du contenu du livre évoqué.
Voir J. den Heuer, Mawhub Ibn Mansur Ibn Muffarig, et l'historiographie copto-arabe,
étude sur la composition de l'histoire des patriarches d'Alexandrie, Louvain 1989, p. 3-7,
116-124 et 138-144.
8. Sur la mise en évidence de l'importance de cette contribution, voir tout particulièr
ement L. Duchesne Histoire ancienne de l'Église, III, 1910, p. 455 n. 1 et P. Allen,
Zachariah Scholasticus and the Historia ecclesiastica of Evagrius Scholasticus, Journal of
Theological Studies, new series, 31, 1980, p. 474.
9. Nous avons déjà indiqué ci-dessus (n. 4) à quelle traduction nous nous reportions
pour des raisons de commodité. Celle-ci est complète en ce qui concerne la période étu
diée (voir F. J. Hamilton et E. W. Brooks, op. cit., p. 9). L'édition critique qui fait autor
ité, accompagnée d'une version latine lui est postérieure : Zacharie le Rhéteur,
Historia ecclesiastica Zachariae Rethori vulgo adscripta. Accedit fragmentum historiae
ecclesiasticae Dionysii Telmahrensis, éd. et trad. Ε. W. Brooks, Paris-Louvain 1919-
1924, 4 vol. Il faut dissocier Zacharie de son compilateur. En effet, nous ne disposons
que d'un épitomé réalisé par un moine d'Amid, qui intègre de façon «continue et appa
remment homogène» l'histoire ecclésiastique (P. Allen, op. cit., p. 473) des livres III à
VI (période allant de 450 à 491). Le reste de l'œuvre établi par le Pseudo-Zacharie
s'étend jusqu'à la fin du règne de Justinien et manifeste la connaissance et l'utilisation de
sources variées.
TIMOTHÉE AELURE 1 09
doit être considéré comme le centre même de son œuvre l0 autour duquel
s'articulent ses autres écrits, est accompagné par une série de livres "
rédigés par ses amis proches de Pierre l'Ibérien et membres du groupe de
Gaza 12. Eux aussi mettent en valeur l'action de Timothée.
La version favorable à Chalcédoine ° et répondant aux mêmes critères
de composition nous est fournie par Évagre le Scholastique l4, lecteur de
Zacharie. S'il s'agit pour lui de montrer combien ce dernier est «sans
objectivité» 15, il ne manque pas de tirer profit des Informations propo
sées afin de les ordonner à sa propre appréciation. Évagre, à la suite de
sa source, accorde donc une place toute particulière à l'archevêque
d'Alexandrie 16.
10. Sur celle-ci, voir M. Geerard, op. cit., n° 6996-7001, p. 325-326. Certains auteurs
comme W. H. C. Frend, op. cit., p. 369 et 376, souhaitent distinguer Zacharie, évêque de
Mytilène, de Zacharie le Rhéteur et surtout de Zacharie le Scholastique, auteur des vies
d'Isaïe et de Sévère. Il est vrai que l'évêque de Mytilène participa au grand synode de 536
à Constantinople qui condamna les Sévériens. La difficulté est patente. Pourtant
E. Honigmann, Patristic studies, Rome-Cité du Vatican 1953, p. 195, estime que l'identi
fication entre les trois personnages est la plus probable. De même P. Allen, op. cit.
p. 471, si elle discute une partie de l'argumentation du précédent, reconnaît que Zacharie
le Rhéteur ou le Scholastique fut plus tard évêque de Mytilène. Cette position est désor
mais admise par la plupart des historiens de l'antiquité tardive (voir D. Stiernon, Zacharie
le Scholastique ou le Rhéteur, Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, II,
Paris 1990, p. 2565-2566).
11. En particulier, Jean Rufus (de Maiouma), Plérophories, éd. et trad, française
F. Nau, PO VII, Paris 1911, p. 1-208, et la Vita Pétri Iberi, éd. et trad, allemande
R. Raabe, Petrus der Iberer, ein Characterbild zur Kirchen- und Sittengeschichte des
fünften Jahrunderts Syrische Übersetzung einer um das Jahr 500 verfassten griechischen
Biographie, Leipzig 1895. La plupart des érudits et des philologues ont attribué la rédac
tion de cette dernière œuvre à Jean Rufus. Aujourd'hui, on considère que son auteur doit
être distingué de celui-ci (voir J. M. Sauget et T. Orlandi, Jean de Maïouma ou Jean
Rufus, Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, II, p. 1312-131 3).
12. Voir à son sujet L. Perrone, op. cit., p. 1 19 n. 75 et p. 226.
13. De l'ouvrage de Théodore le Lecteur nous ne possédons que quelques fragments
cités par d'autres historiographes et un épitomé. À partir de ces différentes sources,
G. C. Hansen a établi une édition savante: Théodore le Lecteur, Historia ecclesiastica, in
Theodoros Anagnostes Kirchengeschichte, éd. G. C. Hansen, Berlin 1971, p. 96-151. Il
n'a pas été utilisé par Évagre le Scholastique (voir G. C. Hansen, ibid., p. xx). Il ne peut
être exploité comme source principale, car il n'offre pas un récit suffisamment articulé et
détaillé des événements. Cependant cette relation fournit d'importants renseignements
concernant les liens entre l'entourage impérial et Timothée.
14. Évagre le Scholastique, The ecclesiastical history of Evagrius with the scholia,
éd. J. Bidez et L. Parmentier, Londres 1889, (réimp. Amsterdam 1964). Traduction fran
çaise A. J. Festugière, Évagre, histoire ecclésiastique, Byz. 1975, p. 187-471.
15. Ibid., II-2, p. 241, 111-7, p. 312. Sur le profit suggestif tiré de cette consultation par
TAntiochien, voir P. Ali.kn, op. cit.
16. D'autres sources chalcédoniennes, de nature historique mais de genre différent,
rédigées en grec ou en latin, seront exploitées au cours de cet article pour des faits particul
iers.
110 PH. BLAUDEAU
A - Un nouvel Athanase ? 17
Timothée Aelure, d'abord ascète 18, puis, malgré lui, présenté à
Cyrille, ordonné prêtre par celui-ci 19, a servi Dioscore. Il était présent,
en compagnie de son frère Anatole, au concile d'Éphèse (449) 20.
Refusant, à l'inverse de Protérius, de reconnaître la déposition de son
archevêque, il est devenu, sous l'impulsion de Longin, higoumène de
l'Énaton21, son successeur le 16 mars 457 peu après la mort de l'emper
eur Marcien22. Il a été consacré par Eusèbe de Péluse et
Pierre l'Ibérien 23. Les écrivains monophysites insistent sur la présence
effective, selon les canons, de trois dignitaires 24, tandis qu'Évagre, de
façon fine, ne signale que les deux personnages déjà évoqués 25.
Il est bien difficile de démêler les événements qui ont suivi cette ordi
nation jusqu'à la consultation des évêques. Il semble que Timothée ait
bénéficié d'un soutien populaire capable de mettre en péril l'existence
même de Protérius. Plus encore, les récits s'accordent pour souligner que
la dépouille de ce dernier subit un sort particulièrement infamant26.
17. Il ne s'agit pas ici de rendre compte du parcours de Timothée à la seule aune de
celui d'Athanase, mais de relater son itinéraire. Cette précision historique permettra, nous
l'espérons, de comprendre pourquoi cette comparaison implicite et honorifique a été pro
posée par la communauté monophysite et ses écrits. Sur le danger d'une approche déga
geant un patriarche-type d'Alexandrie, voir R. Y. Ebied et L. R. Wickham, Timothy
Aelurus, Against the definition of the council of Chalcedon, p. 1 16 n. 3.
18. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 1, p. 64. Son surnom de chat, lié aux consé
quences de son ascèse, est modifié par les Protériens en belette (ibid., p. 65). R. Ebied et
L. Wickham relèvent que le terme grec présente une certaine ambiguïté et optent eux aussi
pour le second (voir Timothy Aelurus, Against the definition of the council of Chalcedon,
p. 1 15 n. 1).
19. Ibid., IV- 1, p. 64. Voir également la Vita Pétri Iberi, p. 65.
20. Timothée Aelure, Extraits, in Documents pour servir à l'histoire de l'Eglise nesto-
rienne, éd. et trad, française F. Nau, PO XIII, Paris 1919, p. 206.
21. Vita Pétri iberi, p. 65. Sur le rôle de ce personnage, voir P. van Cauwenberg,
Étude sur les moines d'Egypte depuis le concile de Chalcédoine (451) jusqu'à l'invasion
arabe (640), Paris-Louvain 1914, p. 66 et surtout p. 68-69.
22. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 1, p. 64 ; Évagre le Scholastique, op. cit., II-8,
p. 259-260 ; Vita Pétri Iberi, p. 64.
23. Évagre le Scholastique, op. cit., II-8, p. 260.
24. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 1, p. 64. Dans la Vita Pétri Iberi, p. 65-66, les
deux principales figures restent les mêmes mais le texte ajoute : «il (Pierre) consacra
donc, avec tous les autres évêques, Timothée archevêque». Malgré une certaine ambig
uïté, l'auteur sauvegarde la canonicité de l'élection, rappelant également la présence du
peuple, de clercs et de moines.
25. «Comme le rapporte l'auteur de la vie de Pierre», ibid. II-8, p. 260-261.
26. Assassiné par l'un des soldats, alors qu'il exhortait les troupes byzantines à la sup
pression des partisans de Timothée, ainsi que le rapportent Zacharie le Rhéteur, op. cit.,
IV-2, p. 66 et l'auteur de la Vita Pétri Iberi, p. 68. Au contraire, selon les sources chalcédo-
niennes, c'est la foule déchaînée, violant son saint asile qui l'aurait lynché. Voir Évagre le
Scholastique, op. cit., II-8, p. 263 ; et Théodore le Lecteur, op. cit., p. 103-104, ou encore
la Narrationis ordo de private Dioscori Alexandrini, éd. O. Günther, Vienne 1898, 3-4,
p. 791-792, reprise par Liberatus de Carthage, Causae nestorianorum et eutychianorum
breviarium, in Acta conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale Chalcedonense,
Vol. V, Collectio Sangermanis, éd. E. Schwartz, Berlin-Leipzig 1936, p. 98-141 ; dont il
TIMOTHÉE AELURE 1 1 1
Évagre, habilement, exploite une lettre des responsables chalcédoniens
d'Egypte destinée à l'empereur Léon qui désigne Timothée comme
«l'architecte même des méfaits» 27 ayant provoqué la mort de leur prélat.
On peut également imaginer que l'Antiochien ne méconnaissait pas en
l'occurence le précédent attribué à Cyrille, c'est-à-dire l'élimination, au
moyen d'une émeute populaire, de la philosophe Hypatie 28.
Dans un souci de modération, Léon Ier choisit de ne pas chasser immé
diatement Timothée 29. Celui-ci profite de ce laps de temps pour consa
crer des évêques fidèles à sa cause30. Conseillé par Anatole31, ancien
apocrisiaire de Dioscore et archevêque de Constantinople, l'empereur se
montre soucieux de ne pas être à l'origine d'une situation trop explosive.
Après avoir reçu des délégations antagonistes32, il s'adresse à soixante-
quatre métropolites et trois moines. Il leur demande «de dire ce qui (leur)
paraît bon touchant le susdit Timothée et le concile de Chalcédoine» 33.
S'il est instructif de dissocier les deux questions, il est aussi utile de
remarquer qu'il existe une étroite association entre elles. Timothée est
donc la personnalité majeure dont l'opposition si efficace à la formule
dogmatique oblige l'empereur à une initiative originale. Il s'agit en effet
d'un précédent ; pour la première fois depuis la réunion du concile, l'É
glise doit se prononcer quant à la validité de celui-ci. À la suite de cette
mesure, malgré de nouvelles tentatives de conciliation 34, Timothée est
existe une version ici citée : Brève storia délia controversia nestoriana ed eutichiana, trad,
italienne F. Carcione, Anagni 1989, p. 83. Les deux camps se retrouvent pour expliquer que
sa dépouille saisie par la foule fut brûlée. Voir principalement Zacharie le Rhéteur, op.
cit., IV-2, p. 66 et Évagre le Scholastiqur, op. cit., II-8, p. 263.
27. Ibid. L'historien cite également la version des faits consignée par la Vita Pétri lberi
{ibid., p. 261) et par Zacharie {ibid., p. 63-64). Cependant, la place relative accordée aux
différents témoignages suggère quelle version des faits lui semble la plus crédible. Il ne
faut pas oublier que ses «sympathies vont vers l'attitude chalcédonienne» (P. Allen, op.
cit., p. 476).
28. Il est remarquable de noter que le récit rapporté des évêques est, à peu de détails
près, le décalque du supplice de la néo-platonicienne (voir Socrate le Scholastique,
Histoire ecclésiastique, VII- 15, éd. H. de Valois, in PG 67, col. 768-769).
29. Vita Pétri lberi, p. 69. Théodore le Lecteur, op. cit., p. 106, souligne le rôle pro
tecteur d'Aspar qui évite alors à Alexandrie et à Timothée une sévère mise au pas.
30. Liberatus de Carthage, op. cit., XV, p. 83.
31. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV-5, p. 69.
32. Évagre le Scholastique, op. cit., II-9, p. 264, Liberatus de Carthage, op. cit.,
XV, p. 84, suivant la Narrationis ordo de private Dioscori Alexandrini, p. 792.
33. Évagre le Scholastique, op. cit., II-9, p. 265; il transmet en l'espèce la copie de la
lettre impériale adressée à Anatole. Voir également le formulaire cité par Zacharie le
Rhéteur, op. cit., IV-5, p. 69. Il est utile de consulter à ce sujet A. Grillmeier, Le Christ
dans la tradition chrétienne, II, Le concile de Chalcédoine (451) : réception et opposition,
trad, française Sœur Pascale Dominique, Paris 1990, p. 283.
34. Dont les lettres de Timothée fournissent quelques éléments: a) l'envoi par Léon
l'empereur à l'archevêque de la lettre de Léon pape de Rome, du 17 août 458 {epis-
tola 165, n° 104, in Acta conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale
Chalcedonense , 4, Leonis papae I epistularum collectâmes, éd. E. Schwartz, Berlin-
Leipzig 1932, p. 113-131), que A. Grillmeier, op. cit., p. 219, considère comme le
Tome II, en raison de son contenu. Ce document, porté par le silentiaire Diomède
112 PH. BLAU DE AU
exile vers Gangrcs ^ (459 ou 460), puis vers Cherson 36. Ce voyage est
accompagné de manifestations de soutien, notamment dans la première
province à avoir montré une propension anti-chaleédonienne 37.
Exil certes, mais non isolement total. En effet les documents import
ants concernant la dénonciation systématique du Tome et du concile
mais aussi les lettres qui montrent une grande lucidité face aux difficul
tés qui secouent la communauté monophysite sont alors rédigées38.
L'histoire de l'Église que Jean Ru fus lui attribue 39 exprime également le
souci d'une présence à son Église dans la tradition athanasienne.
Zacharie insiste sur la capacité dont Timothéc fait preuve d'entretenir
des relations au sein même de la hiérarchie ccclésiale constantinopoli-
taine40. Ainsi comptc-t-il parmi ses partisans «Acacc le prêtre et maître
des orphelins»41. A la mort de Gcnnadc (471), diphysite de tendance
antiochienne42 mais soucieux de dénoncer Nestorius 4\ c'est l'homme
(Zacharie le Rhéteur, op. cit.. IV-6, p. 72), confirme la position pontificale résolument
convaincue de l'équilibre doctrinal de son expression christologique (en termes latins).
Cette missive est la seconde adressée à l'empereur à la suite de son questionnaire et
constitue le compendium du Tome pour la période post-chalcédonienne (A Grillmeier,
op. cit., p. 219). La réponse de l'archevêque alexandrin (Zacharie le Rhéteur, op. cit.,
IV-6, p. 70 -73) signifie son refus et sa fidélité à Nicée. b) II semble cependant qu'il y ait
eu une dernière tentative impériale afin d'obtenir l'accord de l'archevêque avec la foi de
la quasi unanimité des évoques signataires des lettres du codex encydius. En effet, La pro
fession de foi de Saint l'imothée, (/ni fui envoyée à l'empereur Léon par le comte
Rusticus ; et histoire partielle de ce qui itrrivii après, éditée et traduite par F. Nau, op. cit.,
p. 241-247, est bien la trace d'une ultime démarche impériale exécutée par un nouvel et
illustre messager sans davantage de réussite cependant. Voir sur cette dernière lettre
J. Lebon, op. cit., η. Ι p. 683.
35. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV -9, p. 77. L'historien monophysite met aussi l'ac
cent sur le caractère dramatique de son départ (ibid., IV-9, p. 76).
36. Ibid., IV- 1 1, p. 79-80. À Alexandrie est élu, par les membres du parti protérien, sur
ordre de l'empereur, Timothée Saîophaciol (Zaciiarie le Rhéteur, op. cit., IV-10, p. 78).
La formule lapidaire d'ÉvACiRi; le Scholastique. op. cit., II- 1 1, p. 268, est significative:
Timothée apparaît bien comme l'archevêque des Chalcédonicns. Sur le sens de son sobri
quet, voir W. H. C. Frend, op. cit., p. 163.
37. ibid., IV-9. Voir également L. Perrone. op. cit.. p. 1 19.
38. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 1 I. p. 80. Voir supra p. I n. 6.
39. Jean Rui us. op. cit.. XXVI, p. 67, XXXIII, p. 76-77, XXXVI, p. 83-85 et
LXXXIX, p. 147 ainsi que p. 150-155.
40. Zaciiarie i.e. Rhéteur, op. cit.. IV- 1 I, p. 80.
4 \. Ibid.. IV- 1 I, p. 80.
42. Voir sur son appartenance l'étude synthétique de Ch. Moeller, Le chalcédonisme
et le nco-chalcédonismc en Orient de 451 à la fin du 6e siècle, in Das Konzil von
Chalkedon, Geschichte und Gegenwart, I, Die Glaube von. Chalkedon, sous la direction
d'A. Grillmeier et de H. Baciit, Wüi/.burg 1951, p. 637-720, en particulier p. 651-652;
les précisions contradictoires de .1. Meyi-ndori ι , Le Christ dans la théologie byzantine
(Bibliothèque œcuménique 2). Paris 1969, p. 40 et id.. Unité de l'empire et division des
chrétiens, l'Eglise de 450 à 6X0, p. 2 I 1 , et la mise au point de P. T. R. Gray, The defense
of Chalcedon in the East (45/-55J) (Studies in the history of Christian thought XX),
Leyde 1979, p. 80. Pour une présentation plus fouillée des rapports entre le Tome et la
pensée de Gcnnadc, voir A. Grillmeier, Le Christ dans la tradition chrétienne, II, Le
concile de Chalcédoine (451) : réception et opjxisition, p. 242-250.
43. Voir I. Declerck. Le patriarche (Vnnade de Constantinople et un opuscule inédit
contre les Nestoricns, livz 60, 1990, p. 130-144. Si l'attribution du document se révèle
TIMOTHÉE AELURE 113
de Timothée qui devient titulaire du siège de la capitale 44. Au contraire
de son prédécesseur en partie responsable de la déportation vers Gangres
puis Cherson, Acace, qui a promis de condamner le concile et le Tome
de Flavien 45, semble désireux de faciliter le retour de Timothée.
Cependant, tout comme Anatole s'était affranchi du lien qui le rattachait
à Dioscore 46 pour finalement obtenir de Chalcédoine que les prétentions
en faveur de son siège soient reconnues, Acace, pourtant lui aussi d'ori
gine provinciale, va devenir un défenseur acharné des dispositions cano
niques de 451. Il considère toutefois l'affirmation doctrinale des évêques
réunis par Marcien avec beaucoup plus de distance et de réserve47.
C'est donc seulement à la suite de la prise de pouvoir de Basilisque, le
frère de l'impératrice Vérine, veuve de Léon, que Timothée retrouve sa
liberté et le chemin du retour. L'enchaînement des faits est une nouvelle
fois relativement obscurci par les relations différentes proposées par les
sources. La mise au point de A. J. Festugière, qui constitue la clarifica
tion la plus usuelle48, va nous guider: le parti alexandrin favorable à
Timothée entreprend une démarche auprès de Zenon, le gendre de l'em
pereur décédé, afin de plaider la cause de l'archevêque49. Les moines
porteurs de la pétition entendent mettre à profit la plus grande attention
de l'Isaurien à leur requête M) ou à défaut une moindre fermeté. Arrivés à
Constantinople, c'est donc Basilisque qu'ils trouvent revêtu de la
hypothétique, l'éditeur souligne en revanche le geste accompli par Gennade pour que l'a
ccusation de nestorianisme pesant encore sur lui soit définitivement levée.
44. Zaqiarie Le Rhéteur, op. cit., IV- 1 I, p. 80.
45. Ibid.. IV-I l,p. 80.
46. «Quand Flavien... émigra vers le Seigneur, à sa place fut ordonné le diacre
Anatole, qui était apocrisiaire de Dioscore à Constantinople» (Liberatus de Carthage, op.
cit., XII, p. 74). Selon H. Chadwick, The exile and death of Flavian of Constantinople : a
prologue to the council of Chalcedon, Journal of Theological Studies, new series, 6, 1955,
Anatole est nommé en novembre 449 (p. 31) et prend la décision de laisser de côté l'a
lliance avec Dioscore pour réaffirmer les droits de son siège dans les premiers mois de 450
(p. 30). Il devient ainsi le «principal architecte de la chute de son ancien maître» (p. 27). Il
faut cependant remarquer que cette alliance entre l'impératrice et l'archevêque n'a pu pré
céder le mois de mars 450. En conséquence, la mort de Flavien n'a probablement pas été
décidée par Anatole et Pulchérie (voir K. G. Houim, Theodosian Empresses. Women and
Imperial Domination in Late Antiquity, Berkeley-Los Angeles-Londres 1982, p. 202
η. 123, 205 η. 145 et 207).
47. Comme le prouve également l'Hénotique, «son œuvre», comme le rappelle Évagre
le Scholastique, op. cit., 111-17, p. 317, ainsi que son attitude durant le schisme qui en
résulte. D'ailleurs celui-ci trouve davantage sa cause dans la reconnaissance par Acace de
Pierre Monge. Sur ce point, voir W. H. C. Frend, Eastern attitudes to Rome during the
Acacian schism, in The orthodox churches and the west, papers read at the fourteenth
summer meeting and the fifteenth winter meeting of the ecclesiastical history society
(Studies in church history), éd. D. Baker, Oxford 1976, p. 72.
48. A. J. Festugière, Evagre le Scholastique, op. cit., p. 308-309 n. 9.
49. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-l, p. 103.
50. Il s'était montré disposé, au moment où il avait reçu la charge importante de maître
des milices d'Orient, à protéger Pierre le Foulon. Il semble même qu'il ait alors favorisé
son accession au siège antiochien en 469. Voir Jean Diakrinomenos, Fragmente, in
Theodoras Anagnostes Kirchengeschichte, (Die grieschichen christlichen Schriftsteller
der ersten Jahrhundert) éd. G. C. Hansen. Berlin 1971. p. 152-157 , en particulier p. 154.
114
PH. BLAUDEAU
pourpre impériale (depuis le 9 janvier 475) 5I. À ses côtés se trouve
même Théoctiste, maître des offices52. Or celui-ci n'est autre que le
frère d'un des ascètes membres de la délégation égyptienne, Théopompe.
Cette heureuse circonstance permet à l'ambassade de recevoir un excel
lent accueil. L'empereur multiplie en effet les décisions en sa faveur. Il
décide en particulier de restaurer Timothée dans ses droits et sa
dignité53. Cette attitude s'explique sûrement par l'influence de la délégat
ion, mais plus encore par celle de son épouse Zénonis, très fortement
opposée à Chalcédoine 54. Peut-être s'agit-il également de priver Zenon
d'un éventuel soutien à ses ambitions55. Il n'est enfin pas exclu que se
révèle alors le dessein impérial d'une union étroite entre le siège de la
capitale et Alexandrie, puisqu'Acace s'est montré convaincu par l'ense
ignement de son maître Timothée56. Zacharie indique même qu'Acace
s'emploie dans un premier temps aux préparatifs d'accueil devant honor
er l'arrivée de l'Alexandrin à Constantinople57. Le séjour de l'arche
vêque débute dans une ambiance triomphale, que la publication de
l'Encyclique (9 avril 475) vient couronner58. Ce document est en effet
très probablement rédigé par Paul le Sophiste 59, autre membre eminent
de l'entourage de Timothée.
Il achève de convaincre Acace du danger de réorganisation ecclésiale
menaçant son siège. La rhétorique alexandrine, si convaincante soit-elle,
lui apparaît être associée à de sérieux préparatifs visant à obtenir sa déposi
tion au profit de Théopompe œ. Faut-il pour cela croire que les soulève
ments urbains hostiles au «nouveau Dioclétien» 6I orchestrés par le clergé
et les moines de la capitale, et bénéficiant de l'aura conférée par la pré
sence active de Daniel le Stylite62, ont précipité le départ de Timothée63?
51. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-l, p. 104.
52. Ibid., V-l,p. 104.
53. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 1 1, p. 80.
54. Voir à titre d'exemple G. Bardy, Histoire de l'Église des origines jusqu'à nos
jours, sous la direction de A. Fliche et V. Martin, De la mort de Théodose à l'élection de
Grégoire le Grand, par P. de Labriolle, G. Bardy, L. Bréhier et G. de Plinval, Paris
1937, p. 285 et W. H. C. Frend, The rise of the monophysite movement, chapters in his
tory of the church in the fifth and sixth centuries, p. 169-170.
55. E. Stein, Histoire du Bas-empire, I, De l'Etat romain à l'État byzantin, éd. et trad,
française J. R. Palanque, Amsterdam 1968, p. 363-364.
56. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 1 1, p. 80.
57. Ibid., V-l, p. 104.
58. Ibid., V-2, p. 105-107.
59. Ibid., V-l, p. 104.
60. Ibid., V-l, p. 104-105.
61. Vita Sancti Danielis stylitae, éd. P. Peeters, An. Boll .32, 1913, p. 121-214, trad,
anglaise (ici utilisée) E. Dawes et N. H. Baynes, in Three Byzantine saints, Oxford 1948,
p. 73, p. 52. Il existe également une version française proposée par A. J. Festugière, dans
Les moines d'Orient, Paris 1 962, p. 63- 171.
62. Ibid., 70-85, p. 49-59. Celui-ci consent à s'abaisser - descendre de sa colonne -
comme le Verbe en prenant chair {ibid., 72, p. 50-5 1).
63. Comme l'indique la chronologie des faits reproduite par A. J. Festugière,
Évagre le Scholastique, op. cit., p. 308-309 n. 9 (événements c, d et e).
TIMOTHÉE AELURE 115
Les principales sources ne le suggèrent pas. L'archevêque n'est nullement
mentionné dans le cadre du récit honorant l'initiative du saint stylite.
Évagre ne fournit pas d'explication précise du départ des Alexandrins M.
Or il est probable qu'il aurait tenu à présenter l'échec de Timothée face à
ceux qui apparaissaient comme les défenseurs de l'ordre ecclésial établi
par le quatrième concile. Si l'on peut déceler une forme de mise en cause
de l'influence égyptienne, celle-ci concerne Théoctiste, sommé de se justi
fier par la foule soulevée 6\ lui le seul parmi les proches de Timothée à
servir l'empereur, non l'archevêque.
Il y a donc tout lieu de penser que l'opposition acacienne, qui final
ement obtient la rétractation de Basilisque et la promulgation de l'Anti-
cncyclique 66, n'était pas suffisamment puissante encore en ce milieu d'an
née 475 pour chasser Timothée. En revanche, suivant le témoignage
recueilli par Zacharie, il semble probable que de graves dissensions se
soient produites parmi les monophysites présents auprès du palais impér
ial. Dénonçant sans compromission la position eutychienne des extré
mistes proches de Zénonis 67, Timothée choisit de fonder son autorité sur
l'Église, dont les responsables commencent à manifester leur accord avec
l'édit impérial. C'est ainsi qu'il se retire en lieu sûr, et préside 68 probable
ment au synode des évêques d'Asie à Éphèse 69 qui restaure dans ses droits
le siège évangélique. Il redonne ainsi vigueur à une étroite coopération
entre les deux cités, exploite la réhabilitation de Paul et cherche à gagner
un temps précieux. Il s'agit en effet de conserver l'acquis représenté par
l'Encyclique avant que le concile de Jérusalem, qu'il entend assembler70,
ne confirme de façon éclatante l'anathématisation de Chalcédoine et du
Tome. Cependant, malgré la gloire de son retour à Alexandrie71, il n'est
finalement plus en mesure de profiter de l'adhésion des autres grands
sièges - Antioche, Jérusalem 72 - et de la souscription de quelque
700 évêques 73 à la formule de foi qu'il avait suscitée.
64. Évagre le Scholastique, op. cit., III-6, p. 31 1.
65. Vita Sancti Danielis stylitae, 83, p. 58.
66. Évagre le Scholasttque, op. cit., III-7, p. 312-313.
67. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-4, p. 1 10.
68. Comme le suggère G. Bardy, Histoire de l'Église des origines jusqu'à nos jours,
IV, p. 286. En revanche, les sources ne permettent pas de considérer que Pierre le Foulon
et Anastase de Jérusalem se sont rendus à ce synode et ont souscrit à l'Encyclique à cette
occasion, malgré P. Allen, op. cit., p. 477. Il est préférable d'estimer que les réponses
écrites des archevêques, formulées à l'issue de la réunion des évêques de leur juridiction
ou confirmées par ceux-ci, furent envoyées à l'empereur et à Timothée. En ce qui
concerne la Palestine, voir L. Perrone, op. cit., p. 122.
69. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-5, p. 1 13 ; Évagre le Scholastique, op. cit., III-5,
p. 308.
70. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-5, p. 113.
71. Ibid., V-4, p. 1 10.
72. Ibid., V-2, p. 107. Évagre le Scholastique, op. cit., III-5, p. 308 souligne qu'il
tient cette information du rhéteur. Voir supra, n. 68.
73. «Plus ou moins» (Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-2, p. 107), Michel le Syrien,
Chronique, II, éd. et trad, française J. B. Chabot. Paris 1901 (réimp. Bruxelles 1963),
116 PH. BLAUDEAU
En effet, son départ de Constantinople a précipité l'effondrement d'un
mouvement anti-chalcédonien divisé et finalement incapable de faire
face à la résistance organisée par Acace. À l'automne, celui-ci informe
vraisemblablement Rome74 de la situation, puis se voit confier, grâce à
l'action de ses partisans, la tâche de guider les décisions religieuses7''
concernant l'empire, puisque Basilisque a été contraint de reconnaître
son incapacité à «comprendre les profondeurs de la foi» 76.
L'Anti-encyclique ne constitue pas un manifeste chalcédonien ; on
constate même que la disposition principale vise à confirmer la place et
les prérogatives de Constantinople 77. Acace établit de la sorte les condi
tions d'un accord entre Église et État byzantin qui s'adresse autant à
Zenon, en marche vers la capitale, qu'à Basilisque, désormais incapable
de se faire obéir de ses sujets.
L'Isaurien revenu au pouvoir, il ne semble plus nécessaire de mainten
ir en vigueur le document acacien ayant ruiné les espoirs de
Timothée 78. Celui-ci, après la déposition de Paul d'Éphèse et de Pierre le
Foulon 79, échappe cependant à un nouvel exil 80. L'évêque Jean de
Nikiou suggère même que son décès annoncé par prophétie au questeur
venu se saisir de lui constitue une sorte de récapitulation de son combat.
p. 146. Évagre le ScHOLASTiQUE, op. cit., III-5, p. 308, retient le chiffre de 500 évêques
signataires environ. Ces données divergentes veulent suggérer la valeur du nombre d'ec
clésiastiques consultés par rapport aux participants du concile de Chalcédoine (voir L.
Perrone, op. cit., p. 122 n. 83).
74. W. H. C. Frend, The rise of the inonophysite movement, chapters in the history of
the church in the fifth and sixth centuries, p. 172. On peut en effet considérer que sa lettre
à Simplicius, perdue, datait de 475, même si les missives envoyées par le pape au début
de l'année suivante «ne contiennent pas... d'allusion à un rapport d'Acace concernant
l'usurpateur» (V. Grumel, Acace n° 149, in Les regestes des actes du patriarcat de
Constantinople. I, Les actes des patriarches, 1, Les regestes de 381 à 715, Paris 1932 (2e
éd. 1972), p. 112.
75. P. Allen, op. cit., p. 479.
76. Vita sancti Danielis stylitae, 84, p. 58.
77. Pour le texte de l'Anti-encyclique, voir Évagre le Scholastique, op. cit., III-7,
p. 312-313, avec les réserves que propose fort justement P. Allen, op. cit., p. 479. Elle
considère en effet que la forme authentique est proposée in Codex vaticanus gr. 1431 ,
eine antichalkedonische Sammlung aus der Zeit Kaisers Zenos (Abhandlungen der bayeri
schen Akademie der Wissenschaften, philosophisch-philologische und historische Klasse,
XXXII, 6), éd. Ε. Schwartz, Munich 1927, n° 74, p. 52. Sur la phrase du document qui
n'est pas reproduite par Évagre le Scholastique, voir A. Grillmeier, op. cit., p. 346
n. 27.
78. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-5, p. 113. La constitution impériale du
17 décembre 476 abroge toutes les décisions religieuses de Basilisque. Voir Codex justi-
nianus, I, 2-16, éd. P. Krüger, Berlin 1915, p. 14, trad, anglaise in P. R. Coleman-
Norton, Roman state and Christian church. A collection of legal documents to A.D. 535,
III, Londres 1966, n° 526, p. 923.
79. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-5, p. 113.
80. Timothée, déjà avancé en âge, décède le 31 juillet 477. C'est, semble-t-il, cette
perspective à brève échéance qui a amené l'empereur à ne pas appliquer la peine prévue
(Évagre le Scholastique, op. cit., III-ll, p. 316 ; Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-5,
p. 113, est plus laconique).
TIMOTHÉE AELURE 1 1 7
Timothée répond à la volonté de son Seigneur plutôt qu'à celle de son
vicaire sur terre81.
Au sujet des funérailles qu'Évagre omet de signaler, Zacharie nous relate
qu'elles furent organisées en grande pompe82. Tout comme Athanase,
Timothée avait dû subir l'exil. Il avait cependant pu, lui aussi, mourir dans
sa cité episcopale accompagné par son peuple, finalement laissé en paix par
un souverain avec lequel il n'était pas en communion. «Il avait mené le bon
combat, il était resté fidèle dans les besoins, les privations, les exactions, les
poursuites» 83. «Le bienheureux» 84 Timothée apparaissait donc aux yeux de
sa communauté comme le digne successeur de Cyrille et Dioscore, père de
son Église, théologien, mais aussi confesseur et pasteur.
Β - Autorité et audience du chef de l'Église monophysite.
Selon P. Gray, si les participants au concile de Chalcédoine établirent
une définition de foi destinée à condamner résolument Eutychès et ses
partisans, ils ne se voulaient pas seulement en communion avec Cyrille.
Plus encore ils cherchèrent à montrer que c'était bel et bien sa pensée
christologique qui faisait référence 8\
Ainsi, les évêques insistèrent sur l'unique hypostase reconnue dans le
Christ, Verbe de Dieu fait homme 86. Cependant, ils ne furent pas en
mesure d'argumenter de façon claire en faveur de leur document doctri
nal. Celui-ci fut au contraire défendu par l'école antiochienne qui avait
recours à une présentation déjà éprouvée87 ignorant l'affirmation de
l'unique hypostase 88.
8 1 . Jean de Nikiou, Chronique, éd. et trad, française H. Zotenberg, in Notices et extrai
ts des manuscrits de la Bibliothèque nationale, XXIV, Paris 1883, p. 124-605, LXXX-
VIII, p. 478. Tout comme cette dernière, il existe d'autres versions concernant la mort de
Timothée, qui sont plus instructives en ce qui concerne Γ historiographie qu'en ce qui
concerne l'histoire. La Narrationis ordo de private Dioscuri Alexandrini, 8, p. 793,
évoque une condamnation à mort. Selon Liberatus de Carthage, op. cit., XVI, p. 85, l'a
rchevêque choisit le suicide par le poison, ce qui permet à l'Africain de flétrir la tradition
monophysite de sainte prédiction, déjà bien établie au moment de sa rédaction et reprise
ensuite par Jean de Nikiou.
82. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-5, p. 113.
83. Vita Pétri Iberi, p. 76, citant la 2 Tin 4, 7-8.
84. Ibid, p. 80.
85. Voir P. T. R. Gray, op. cit., p. 7 et 16.
86. «Les propriétés de chacune des deux natures restent sauves et se rencontrent en une
unique personne et hypostase» {Ac ta conciliorum oeciimenicoruin, II, Concilium univer
sale Chalcedonense, 1 , Epistularum collectiones, actiones I-XVI, 2, Actio secunda
Epistularum collectiones B. Actiones III-VII, éd. E. Schwartz, Berlin-Leipzig 1933,
p. 129; trad, française G. Bardy, op. cit., p. 235 plutôt que celle de P. Th. Camelot, in
Histoire des conciles œcuméniques, sous la direction de G. Dumeige, II, Éplièse et
Chalcédoine, Paris 1962, p. 227 («une seule personne ou hypostase»).
87. P. T. R. Gray, op. cit.. p. 6 et 80-89.
88. «Le saint concile (Chalcédoine) a placé une hypostase, non pas, comme je l'ai dit.
que par hypostase il ait entendu la nature, mais la personne» (Théodoret de Cyr, Lettre à
Jean d'Egée, in Documents pour servir à l'histoire de l'Église nestorienne, éd. et trad.
F. Νλι'. PO XIII, Paris 1919, p. 191).
118 PH. BLAUDEAU
C'est dans ce contexte que s'inscrit le combat christologique de
Timothée. Son œuvre polémique ne répond pas seulement aux lois du
genre. S'il qualifie le concile et le Tome de nestoriens, c'est aussi parce
que l'approche diphysite prônée par Théodoret de Cyr est revendiquée à
Constantinople, tant par les moines acémètes que par son rival déclaré,
Gennade. Ils lui semblent ruiner le déploiement sotériologique précisé par
Cyrille89. La justification du dogme des deux natures après l'Incarnation
se fonde sur des acquis procédant de la génération antérieure au concile.
Timothée lui aussi tire profit de l'abondante œuvre de Cyrille. Il trouve, en
outre, chez ses prédécesseurs les passages susceptibles de souligner comb
ien ses prises de position sont fidèles à la tradition 90.
89. Voir supra, n. 42.
90. Outre la célèbre formule «unique est la nature du Verbe incarnée» de Cyrille, par
exemple in Apologia XII capitulorum contra orientales, in Acta conciliorum oecumenico-
rum, I, Concilium universale Ephesenum, 1, Acta graeca, 7, Collectio Seguierana, collec-
tio atheniensis, collectiones minores, éd. E. Schwartz, Berlin-Leipzig 1929, p. 48, qu'il
considère comme athanasienne, l'archevêque emploie de nombreux faux à'son insu (cita
tions des prétendus Grégoire le Thaumaturge, de Jules et de Félix de Rome). Pour une
approche d'ensemble de ce problème, voir P. Galtier, Saint Cyrille et Apollinaire,
Gregorianum, 37, 1956, p. 584-609.
L'argumentation patristique évoquée par Dioscore à Chalcédoine est également fondée
sur certains de ces passages, mais il peut aussi se prévaloir de l'autorité de Cyrille: «pour
moi j'ai des témoignages des Saints Pères Athanase, Grégoire, Cyrille, qui disent en beau
coup d'endroits qu'il ne faut pas dire après l'union deux natures, mais une seule nature du
Verbe fait chair» {Acta conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale
Chalcedonense, 1 , Epistularum collectiones, actiones I-XVI 1 , Epistularum collectiones,
actio prima, éd. E. Schwartz, Berlin-Leipzig 1933, p. 117, trad, française in Éphèse et
Chalcédoine, actes des conciles traduit par A. J. Festugière, Paris 1982, p. 741).
Si la documentation de Timothée tire profit de l'authentique réflexion des Pères
alexandrins, elle reproduit, elle aussi, des citations falsifiées ou créées de toutes pièces.
Les lettres de Timothée à la communauté de Constantinople et d'Alexandrie, publiées par
Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 12, ρ 81-99, sont proposées de façon critique in
Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of Timothy Aelurus, éd. et trad,
anglaise R. Y. Ebied et L. R. Wickham, Journal of Theological Studies, New Series, 21,
1970, p. 351-362. Les deux savants mettent clairement en évidence l'origine des diffé
rents documents cités et apportent d'autres témoignages, in ibid. et in Against the defini
tion of the council of Chalcedon, qui corroborent cette analyse.
Il faut ajouter qu'à l'époque ces références sont très largement reconnues comme
authentiques et qu'elles sont mises, par Timothée, au service d'une réflexion qui insiste
sur la pleine humanité du Christ.
Sur la chronologie de découverte des faux apollinaristes qui correspond à une véritable
prise de conscience au début du 6° siècle, après un premier avertissement de Marcien, voir
Ch. Moeller, op. cit., p. 644-645 n. 23. Voir également A. Tuilier, Remarques sur les
fraudes des Apollinaristes et des monophysites, in J. Dummer, Texte und Textkritik,
Berlin 1987, p. 581-590, sans retenir toutefois le surprenant amalgame réalisé entre les
intentions des Apollinaristes et celles des anti-Chalcédoniens. S'il est vrai que Timothée
de Béryte considérait le Περί της έν Χριστώ ένότητος του σώματος προς την θεότητα
comme l'œuvre de son maître Apollinaire de Laodicée, il n'est pas acceptable d'affirmer
que cette attribution erronée est également reproduite par les monophysites (p. 589). Il est
d'ailleurs à remarquer que, parmi les variantes du traité indiqué ci-dessus, A. Tuilier
signale celles figurant dans l'œuvre de Timothée Aelure (p. 584). Or l'archevêque ne
manque pas en l'occurrence de préciser qu'il les tient du pape Jules Ier (337-352). Quant à
la doctrine des Apollinaristes, elle est abhorrée par l'Alexandrin (voir Timothée Aelure in
Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV-6, p. 71).
TIMOTHÉE
AELURE 119
Cela explique pourquoi, selon R. Ebied et L. Wickham, il faut le
considérer comme un pamphlétaire et un propagandiste91. En effet, dans
son œuvre théologique, le florilège constitue l'argument92. En ce sens, il
offre l'un des premiers témoignages manifestant la transformation des
méthodes d'explicitation du révélé chrétien. Celles-ci s'avèrent désor
mais plus soucieuses d'exploiter le gisement de citations patristiques que
de permettre le développement d'une approche spéculative fondée sur
les Saintes Écritures 93.
Cependant il est d'usage de le compter parmi les plus remarquables
théologiens du siècle qui suit le quatrième concile œcuménique94, mal
gré les importantes réserves exprimées par ses deux éditeurs
britanniques93. Est-ce l'époque si dépourvue en docteurs éminents qui
pousse l'historien à lui accorder une telle place? Certes non. Ce juge
ment met plutôt en relief l'équilibre d'une position argumentée qui, au
nom même de la tradition, se dégage définitivement de la suspicion d'eu-
tychianisme. Timothée se montre capable de pourfendre ceux qui met
tent en cause la consubstantialité du Christ avec l'humanité de façon par
ticulièrement rigoureuse. Il peut donc plus nettement encore refuser les
formules conciliaires décidées en 451. En effet, l'unité de nature du
Verbe incarné est seule capable, selon lui, de donner à contempler le
mystère d'un Dieu qui s'est dépouillé jusqu'à revêtir complètement la
condition humaine, qui s'est abaissé jusqu'à mourir sur une croix. Face à
l'urgence de la situation, il a su préserver une forme de christologie
cyrillienne des dangers représentés par des positions extrémistes tardiv
ement dénoncées par Dioscore %. Il a apporté au message doctrinal hérité
91. R. Y. Ebied et L. R. Wickham, in Timothy Aelurus, Against the definition of the
council of Chalcedon, p. 116.
92. Ibid., p. 117.
93. Voir P. T. R. Gray, Neo-Chalcedonism and the Tradition: from patristic to byzant
ine theology, Byzantinische Forschungen 8, 1982, p. 62.
94. Ch. Moeller, op. cit., p. 645 ; J. Meyendorff, Le Christ dans la théologie byzant
ine, p. 46.
95. R. Y. Ebied et L. R. Wickham, in Timothy Aelurus, Against the definition of the
council of Chalcedon, p. 116.
96. Alors qu'au concile les Orientaux cherchent à faire l'amalgame entre la position de
l'archimandrite et celle de l'archevêque, Dioscore s'écrie: «nous ne disons ni confusion
ni division ni mutation» puis, levant toute équivoque :«anathème à qui dit confusion et
mutation ou mélange» (Acta conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale
Chalcedonense, 1, Epistularum collectiones, actiones I-XVI 1, Epistularum collectiones,
actio prima, p. 112, trad, française in Éphèse et Chalcédoine, actes des conciles traduit
par A. J. Festugière, p. 736.
Dans sa longue lettre à Alexandrie, Timothée fournit une longue citation de Dioscore,
plus précise quant au sujet. Celui-ci rédige en exil, et s'adresse à Secundinus : «je m'oc
cupe maintenant des matières qui sont urgentes et disputées. Ma déclaration est que per
sonne ne doit penser et affirmer que la chair, que Notre Seigneur prit de la bienheureuse
Marie, par le Saint Esprit, selon une manière connue de lui seul, est différente ou étran
gère à notre corps» (Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of Timothy
Aelurus, p. 360, passage repris in id., Against the definition of the council of Chalcedon,
p. 160 et proposé par Zacharif le Rhéteur, op. cit., III-l. p. 45).
120 PH. BLAUDEAU
une efficacité et une vigueur nouvelles. Sans prétendre ici à une présent
ation complète de son œuvre théologique, on peut cependant en retirer
d'utiles enseignements concernant sa cohésion et la terminologie
employée. C'est en effet cette contribution qui orientera les débats chris-
tologiques postérieurs.
À plusieurs reprises, Timothée doit dénoncer les confusions commises
par certains opposants à Chalcédoine. Ainsi l'archevêque indique à ses
correspondants constantinopolitains que «certaines personnes se sont
opposées à la tradition» 97. Il précise à la communauté alexandrine pour
quoi celles-ci — Isaiah d'Hermopolis et Théophile d'Alexandrie — ont
été exclus : «ils se sont en effet privés de la communion avec les saints
Pères en affirmant que le Christ n'était pas réellement humain» 98. À
Faustinus il explique que «durant ces temps troublés, beaucoup
d' anti
christs, dont les disciples du Christ ont parlé, se sont introduits dans le
monde. Ces antichrists (...) ne croient pas que Dieu le Verbe devint
homme, demeurant de façon inchangée Dieu» ".
Dans la brève recension syriaque du traité contre le synode de
Chalcédoine, Timothée attribue clairement le rôle du coupable à
Eutychès. Son hérésie est aussi détestable que celle de Léon : «Eutychès
ne croyait pas qu'Emmanuel était dans la chair consubstantiel avec la
Vierge et bienheureuse mère de Dieu» 10°. Face à cette conviction erro
née il redit sans cesse que le Christ «s'est fait homme réellement, qu'il
est mort en vérité» 101.
Affirmer, comme le fit l'archimandrite lors du synode de
Constantinople (448), qu' «avant l'Union Notre Seigneur était de deux
natures» l02 est inepte, puisque la chair de Dieu le Verbe n'a point eu
d'hypostase indépendamment de la conception du Christ. En effet, dans
l'esprit de Timothée il n'y a point de nature qui ne soit hypostase ni
97. Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of Timothy Aelurus, p. 352 et
Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV- 12, p. 83.
98. Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of Timothy Aelurus, p. 359.
99. Ibid., p. 367. L'archevêque établit là une forte association entre apollinarisme,
phantasiasme et eutychianisme. Voir à ce sujet A. Grillmeier et Th. Hainthaler, Le
Christ dans la tradition de l'Église, II-4, L'Eglise d'Alexandrie, la Nubie et l'Ethiopie
après 451, trad, française sœur Pascale-Dominique, Paris 1996, p. 47-50. Timothée
dénonce ainsi les positions hérétiques susceptibles de déformer son affirmation toujours
répétée d'une «seule nature du Verbe incarnée».
100. Id., Extraits de Timothée Aelure, Documents pour servir à l'histoire de l'Église
nestorienne, éd. et trad. F. Nau, PO XIII, Paris 1919, p. 206.
101. Id., Contre ceux qui disent deux natures, sans édition critique, trad, française du
passage J. Lebon, La christologie de Timothée Aelure, archevêque monophysite
d'Alexandrie, d'après les sources syriaques inédites, p. 68 1 .
102. Ac ta conciliorum oecuinenicorum, II, Concilium universale Chalcedonense, 1,
Epistularum collectiones, actiones I-XVI, 1, Epistularum collectiones, actio prima, p. 143,
trad, française in Éphèse et Chalcédoine, actes des conciles traduit par A. J. Festugière,
p. 773. Dioscore exprima de façon trop légère son accord avec cette affirmation à Éphèse
(449), voir ibid. C'est surtout cet épisode qui posait difficulté aux monophysites, mais ils
parvenaient, au moyen du témoignage même de Dioscore, on l'a vu, à la surmonter.
TIMOTHÉE AELURE 121
d'hypostase qui ne soit personne 10\ II est donc également impie et
absurde d'affirmer les convictions d'Eutychès que de confesser deux
natures après l'Union — c'est-à-dire, selon l'archevêque, deux messies
— comme l'ont fait Nestorius, mais aussi les évoques présents à
Chalcédoine I04. Il faut tenir au contraire la foi des 318 Pères, laquelle
doit être la seule confessée selon la prescription du concile d'Éphèse l05.
Elle suffit en effet et «ceux qui à nouveau ont introduit deux natures dans
le Christ ont déjà été anathematises» par l'assemblée cyrillienne l06.
L'identification entre nature, hypostase et personne peut paraître
archaïque. Ce serait cependant tenir insuffisamment compte de la signifi
cation des termes à l'époque considérée. La précision apportée par
Chalcédoine constitue bien une nouveauté 107. Cyrille, pourtant à l'or
igine de l'expression union hypostatique l08, jugeait que le mot nature
pouvait être interchangé avec celui d'hypostase l09. C'est seulement au
siècle suivant que la théologie néochalcédonienne ou néoalexandrine
démontrera de manière décisive que l'unique hypostase de l'Union est
celle préexistante du Logos no. Elle parviendra ainsi à dissocier efficac
ement les deux expressions. Encore faudra-t-il les travaux de Maxime le
Confesseur pour que la christologie byzantine découvre les nombreuses
opportunités jaillissant de cette affirmation entérinée par le cinquième
concile œcuménique in.
Timothée, en établissant une position doctrinale peu soucieuse de res
pecter les catégories antiochiennes ou romaines, inaugure l'âge d'or de
la théologie monophysite. L'apport de son œuvre, qui répond fermement
et avec cohérence aux enjeux dogmatiques, lui confère une notoriété
telle que longtemps après les partisans de Chalcédoine éprouveront le
103. Timothée Aelure, Extraits de Timothée Aelure, p. 229.
104. Id., Contre ceux qui disent deux natures, in J. Lebon, La christologie de Timothée
Aelure. archevêque monophysite d'Alexandrie, d'après les sources syriaques inédites, p.
694.
105. Id., Extraits de Timothée Aelure, p. 225-226.
106. Ibid., p. 224.
107. Voir J. Meyendorff, Continuities and discontinuities in Byzantine religious
thought, DOP 47, 1993, p. 73.
108. Sa plus éclatante expression se trouve dans sa seconde lettre à Nestorius (Acta
conciliorum oecumenicorum, I, Concilium universale Ephesenum, 1, Acta graeca, 1,
Collectio Vaticana 1-32, éd. E. Schwartz, Berlin-Leipzig 1927, p. 25-28, trad, française
P. Th. Camelot, Ephèse et Chalcédoine, p. 191-194). Pour une présentation brève mais
informée de ce déploiement christologique, voir R. V. Sellers, The council of Chalcedon,
a historical and doctrinal survey, Londres 1953. p. 141-143.
109. J. Meyendorff, Continuities and discontinuities in Byzantine religious thought,
p. 73.
1 10. Id., Le Christ dans la théologie byzantine, p. 97.
111. Voir en particulier les anathématismes 4 et 5, in Acta conciliorum oecumenico
rum, IV, Concilium universale Constantinopolitaniim sub Justiniano habitum, 1, Concilii
actiones VIII, Appendices graecae indices, éd. J. Sträub, Berlin 1971, p. 215-216 (latin),
240-241 (grec), trad, française G. Dumeige, in Histoire des conciles oecuméniques, sous la
direction de G. Dumeige, III ; F. X. Murphy, et P. Sherwood, Constantinople II et III,
Paris 1974, p. 292-293
122 PH. BLAUDEAU
besoin de réfuter ses convictions "2. Au sein même de la communauté
refusant le concile ses travaux formeront le fondement de la réflexion
sévérienne plus étoffée cependant ll3.
La reconnaissance de ce rôle dans la revendication d'une position
christologique prétendant à la catholicité s'accompagne de gestes sym
boliques supposés confirmer la sainteté de son projet ecclésial. On peut
ainsi discerner dans la translation qu'il assure des restes de Dioscore —
et d'Anatole "4 — célébré comme un confesseur, la volonté d'être égale
ment honoré. Si l'on suit le récit de Zacharie, on s'aperçoit que ces
reliques lui sont confiées sur ordre de l'empereur115. Le rhéteur laisse
donc supposer que le voyage vers Alexandrie a été l'occasion de présent
er la précieuse châsse non seulement à son arrivée, où l'effet était
garanti, mais aussi à Éphèse. Timothée rappelle ainsi que Dioscore avait
présidé le synode de 449 et se voit confier de droit la direction de l'a
ssemblée des évêques d'Asie. Ces derniers acceptent l'autorité de celui
qui apparaît comme le témoin par excellence de la foi.
Il est vrai que Timothée «de mémoire apostolique et combattante» 116
s'est alors avéré organisateur diligent de sa communauté. Dans un contexte
de vive controverse s'était posée l'inévitable question de l'accueil de ceux
qui avaient adhéré aux positions dénoncées, par ignorance ou intérêt. Or
l'archevêque avait opté pour des exigences mesurées. Dans sa lettre au
diacre Faustinus, probable successeur de Romain à la tête du cenobion
d'Éleuthéropolis, l'obligation faite aux individus ordinaires, c'est-à-dire
laïques, est de prononcer la formule suivante, sans y ajouter «de subtilités
verbales» "7 : «je confesse que Notre Seigneur est notre frère et qu'il était
de même chair que la nôtre pour notre salut» "8. Susceptible de conseiller
les monophysites de Palestine, afin que leurs pratiques pastorales fussent
en mesure de ramener vers eux ceux qui cédaient à la propagande euty-
chianiste, Timothée adopte la même attitude favorable au retour des
1 12. L'empereur théologien Justinien par exemple, voir J. Lebon, La christologie de
Timothée Aelure, archevêque monophysite d'Alexandrie, d'après les sources syriaques
inédites, p. 681, 691 et 697-699.
1 13. La reconnaissance de Sévère s'exprime dans la révérence qu'il manifeste «à celui
qui a préservé la foi orthodoxe» (Sévère d'Antioche, The sixth book of the selected letters
of Severus patriarch of Antioch in the syriac version of Athanasius of Nisihis, éd. et trad,
anglaise Ε. W. Brooks, Londres 1902-1904, 2 tomes (version ici utilisée), V-l, p. 276).
Sur les rapports entre le monophysisme timothéen et la christologie sévérienne, voir la
remarquable synthèse de J. Lebon, La christologie du monophysisme syrien, in Das
Konzil von Chalkedon, Geschichte und Gegenwart, I, Die Glaube von Chalkedon, p. 425-
602. Le titre de cette contribution se veut honorer principalement l'œuvre de Sévère, qui
dota «les monophysites d'une christologie savante, traduite en formules techniques»
{ibid., p. 425), sans négliger l'apport de Timothée.
1 14. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV-4, p. 1 1 1. Il s'agit du frère de Timothée (voir
n. 21). Voir F. Nau, in Timothée Aelure, Extraits de Timothée Aelure, p. 207 n. 1 .
1 15. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-4, p. 111.
1 16. Sévère d'Antioche, op. cit., V-8, p. 320.
1 17. Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of Timothy Aelurus, p. 365.
118. Ibid., p. 366.
TIMOTHEE AELURE 123
Chalcédoniens. Peu après son arrivée dans sa cité épiscopale, il reçoit les
«Protériens» 119. Cette volonté de conciliation a pour conséquence la seule
demande d'anathématisation du Tome et de Chalcédoine l2°. Or, selon
Sévère, parmi les membres de ce groupe se trouvent des évoques, des
prêtres et des diacres invités à mettre par écrit leur refus de la christologie
diphysite 121. Plutôt que d'imposer de façon systématique une pénitence
sévère, comme il l'avait annoncé dans ses lettres à l'exigeante commun
auté alexandrine 122, Timothee juge selon ce qui lui semble bon 123. Il
relève même, si l'on en croit Zacharie, le clergé converti de toute peine l24.
Cette clémence inspirée par la législation canonique l25 l'amène à refuser
que tout sacrement soit conféré par deux fois. Elle est appelée à marquer
durablement de son empreinte les décisions des prélats monophysites. Elle
provoque certes quelques remous, elle est même à l'origine de la sépara
tion de Théodore! de Joppé et des anacristo-novatiens l26. Cependant
Timothee montre ainsi un souci de correction fraternelle ne condamnant ni
les fidèles ni même les responsables chalcédoniens. Il précise son espoir
d'une réconciliation générale au sein d'une Église qu'il souhaite en harmon
ie avec le pouvoir impérial.
C - Soutenir l'empire romain.
L'affirmation d'un tel soutien peut paraître incongrue. Longtemps on a
considéré que le concile de Chalcédoine avait déclenché une opposition
farouche à l'autorité impériale en Egypte 127. Selon cette approche, l'a
rchevêque, véritable chef national, combattait avec fougue un discours
théologique, mais refusait plus encore l'impérialisme de la culture hel
lène. Il incarnait la puissante résurgence de l'identité égyptienne christia
nisée secouant le joug byzantin 128.
1 19. Zacharie le Rhéteur, op. cit.. V-4, p. 111.
120. Ibid., V-4, p. 111.
121. Sévère i/Antioche, op. cit., 1-60, p. 181.
122. Ibid., 1-60, p. 181 ; Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-4, p. 111.
123. Sévère d'Antioche, op. cit., 1-60, p. 181-182.
124. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-4, p. 111.
125. Selon les dispositions de ce que l'on nomme traditionnellement le troisième
canon du concile de 431. Voir Acta conciliorum oecumenicorum, I, Concilium universale
Ephesenum, I, Actci graeca, 3, Collectio Vaticana 81-119, Berlin-Leipzig 1927, p. 26-28,
trad, française in Éphèse et Chalcédoine, actes des conciles traduit par A. J. Festugière,
p. 349-35 1 .
126. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-4, p. 111. Sévère y fait allusion in op. cit., 1-60,
p. 182.
127. Voir par exemple J. Maspero, Histoire des patriarches d'Alexandrie depuis la
mort d'Anastase jusqu'à la réconciliation des Églises Jacobites (518-6I6), ouvrage revu
et publié après la mort de l'auteur par A. Fortescue et G. Wiet, p. 16, 279 et 286.
1 28. Voir E. Stein, Histoire du Bas-empire, I, De l'État romain à l'État byzantin, p. 3 1 5 ;
Ch. Diehl, Γ Egypte chrétienne et byzantine, in Histoire de la nation égyptienne, sous la
direction de G. Hanoteaux, III, Paris 1933, p. 447 ou A. S. Atiya, A history of Eastern
Christianity, Londres 1968, p. 58. Pour Ε. R. Hardy, The patriarchate of Alexandria, a study
in national Christianity, Church, history 15, 1946, p. 85-87, le patriarche devient le porte-
parole et la figure même de l'expression nationale des le début du 4e siècle.
124 PH. BLAUDEAU
Malgré les mises en garde de L. Duchesne 129, cette analyse historique
n'a été heureusement modifiée qu'à la suite de l'article de A. Jones 13°.
Les études synthétiques les plus récentes insistent désormais sur la len
teur avec laquelle s'est développé le sentiment particulariste 131. On
accepte généralement de reconnaître aujourd'hui que l'archevêque
d'Alexandrie, au moins jusqu'au début du 7e siècle et plus sûrement au-
delà même de la conquête arabe 132, raisonnait selon des catégories et une
perception géopolitique et ecclésiale héritées d'Eusèbe de Césarée. C'est
sur ce terrain commun que les affrontements entre Alexandrie et
Constantinople s'étaient déroulés au temps de Théophile et de Cyrille ;
ils devaient connaître d'intenses oppositions jusqu'à la fin du 6e siècle.
L'empire avait été considéré par les Pères comme le signe même que
la Providence était à l'œuvre, assistant l'Église dès le début de sa mis
sion 133. En effet, le vaste espace soumis à la même direction politique,
organisé afin que Rome domine et décide, avait offert aux apôtres et à
leurs successeurs les chemins de leur prédication. Si le Nouveau
Testament porte l'empreinte d'une condamnation particulièrement forte
de la puissance de ce monde, il invite le plus souvent à faire preuve de
loyauté à l'égard de l'ordre politique établi l34. Il ne s'agit pas ici de dis
tinguer les conditions historiques de rédaction des différents passages
129. L. Duchesne, L'Église au VF siècle, Paris 1925, p. 427.
130. A. H. M. Jones, Were ancient heresies national or social movements in disguise ?,
Journal of Theological Studies, New Series 10, 1959, p. 280-299.
131. Voir par exemple W. H. C. Frend, The rise of the monophysite movement, chapt
ers in the history of the church in the fifth and sixth centuries, p. 357 et J. Meyendorff,
Unité de l'empire et division des chrétiens, l'Église de 450 à 680, p. 40-42 et 215.
132. A. H. M. Jones, Were ancient heresies national or social movements in disguise ?,
p. 286-289. Il met en évidence le fait que Jean de Nikiou, dans sa chronique, considère la
conquête de l'Egypte par les Arabes comme une calamité. Si l'on se reporte à cette
source, on retrouve les accents dramatiques qui correspondent au legs timothéen. C'est
bien de la fin d'un monde, béni de Dieu, dont il s'agit. L'évêque, en effet, rappelle une
prophétie attribuée à Sévère : «Comme les Romains - l'empereur et ceux qui confessent la
même foi que lui - ont rejeté la vraie foi qui est la nôtre, ainsi ils seront rejetés de leur
empire. Le malheur atteindra tous les chrétiens du monde» (Jean de Nikiou,
Chronique, CXX, p. 582). La dimension d'échec apparent du combat monophysite se
manifeste donc dans le tragique d'une affirmation profondément vécue, porteuse d'une
ambition embrassant l'ensemble de Y oikouménè et désormais révolue. Sur le rôle reconnu
par les sources monophysites du 7e siècle et du début du 8° à l'Empire romain, voir P.
Alexander, Byzantium and the migration of literary works and motifs, the legend of the
last Roman emperor, Medievalia et humanistica, studies in medieval and renaissance cul
ture, NS 2, Cleveland 1971, p. 47-68, en particulier p. 56-60 et H. Drake, A Coptic ver
sion of the discovery of the Holy Sepulchre, GRBS 20, 1979, p. 381-392.
133. Parmi les plus anciens à présenter cette conviction argumentée, voir
Méliton de Sardes, in Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, éd. et trad, française
G. Bardy, Paris 1952-1960, 4 tomes, 1, IV-26, p. 207-21 1; Origène, Contre Celse, 11-30,
éd. et trad, française M. Borret, Paris 1967, p. 361-363.
134. Il est d'usage de renvoyer à Ap 18, passage où est prononcée la malédiction
contre la nouvelle Babylone, mais aussi de faire référence à Saint Paul (Rm 13, 1-7) pour
souligner le respect de l'ordre romain dans la mesure où il sert le Bien. On peut également
interpréter en un sens proche Me 12, 13-17, Mi 22, 15-22 et Le 20,20-27.
TIMOTHÉE AELURE 1 25
bibliques évoqués. En revanche, il est utile de noter que les thèmes du
royaume de Dieu et de la Parousie, si récurrents dans les livres faisant
ici référence, prennent une acception renouvelée au moment des persé
cutions, puis lorsque celles-ci cèdent la place à la reconnaissance légale
de l'Église l35. Eusèbe de Césarée, mettant à profit ses talents de rhéteur
et son immense érudition, souligne combien le gouvernement monar
chique favorable à sa communauté correspond à la souveraineté même
de Dieu l36. Son enthousiasme sincère et désintéressé pour
Constantin l37 l'amène à achever son Histoire de l'Église par un «chant
de triomphe» 138. Eusèbe conçoit donc que le royaume de Dieu puisse
s'identifier à un projet et à une structure politique l39, pourvu que ceux-
ci aient le souci de révérer l'identité ecclésiale. Cette dernière trouve sa
vérification historique dans l'affirmation héritée d'Irénée : «c'est dans
le même ordre et le même enseignement que la tradition des Apôtres
dans l'Église et la prédication de la Vérité sont arrivés jusqu'à nous» 140.
Il s'agit donc pour l'empereur, isapostolos, de déployer son activité
pour que l'hérésie soit chassée, l'idolâtrie proscrite. De la sorte, s'a
nnonce le Jour du Seigneur, hâté par l'édification de son royaume sur
terre 141. Il y a donc, chez Eusèbe, la conviction profonde que les temps
sont appelés à être les derniers, sanctifiés par l'œuvre de l'Église. Cette
attente joyeuse et confiante, certes troublée par les controverses trini-
taires puis christologiques, a pour effet de conséquentes modifications
de la législation. Elle devient même constitutive de l'idéologie impér
iale 142.
Elle est également ressentie avec ferveur par les prélats. C'est pour
quoi Timothée Aelure reproduit, par la supplique contenue dans sa lettre
à l'empereur Léon, une requête aux accents eusébiens. Il se montre dési
reux de bénéficier du soutien du basileus pour le bien de celui-ci comme
de son empire : «reçois-moi, ô roi victorieux... que ton altesse prospère
sur terre comme au ciel... je prie instamment et j'implore ta majestée
honorée que des ordres soient envoyés à tous les hommes afin de garder
la confession de foi comme définie par nos 318 Pères» 143. Le contenu
doctrinal de la missive condamne Timothée aux yeux de l'empereur.
Toutefois il révèle que seules les incitations de ceux «qui avaient renié
135. Voir le petit ouvrage stimulant de B. Viviano, Le royaume de Dieu dans
l'histoire, trad, française J. Prignaud, Paris 1992, p. 53-91.
136. Eusèbe de Césarée, De laudibus Consîantini, IV-3, éd. I. Heikel, Leipzig 1902,
p. 119.
137. G. Bardy, in Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, 4, p. 73.
\38. Ibid., p. 110.
139. B. Viviano, op. cit., p. 54.
140. Irénée de Lyon, in Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, 2, V-6, p. 32.
141. Selon une lecture déformante de 2P 3, 12. Voir B. Viviano, op. cit., p. 31.
142. Parmi les multiples références possibles, soulignons tout particulièrement la
novelle 6 de Justinien, recueillant et déployant l'héritage de ses prédécesseurs (Corpus
juris civilis, III, Novellae, éd. R. Schoell, Berlin 1912, p. 35-36).
143 Zaciiarif. i.r. RiirrneR, op. cit.. IV-6, p. 72-73.
126
PH. BLAUDEAU
Notre Seigneur» 144 décident ensuite le «miséricordieux» l45 empereur à
l'exiler. Son témoignage en cette pénible circonstance est rédigé de
manière à ne pas tant tenir rigueur au souverain qu'à dénoncer «les
impies qui disent deux natures» 146. La dignité impériale ne prémunit pas
le basileus de toute admonestation, mais l'archevêque considère que
celui-ci ne saurait choisir l'orthodoxie sans l'assistance du siège alexand
rin. Il convient donc de mettre en accusation le souverain défaillant,
surtout s'il ose contraindre les évêques à souscrire une formule dogmat
ique jugée blasphématoire. Il importe également de discerner dans les
décisions impériales ce qui suscite l'hérésie, ce qui la proroge, ce qui la
réduit 147. L'institution monarchique demeure voulue par Dieu à condi
tion que les empereurs ne s'enferrent pas dans l'erreur et ne précipitent
donc sa ruine. Ainsi dégagée, la position timothéenne repose sur un fon
dement stable : exhorter l'empereur à accomplir sa mission, c'est-à-dire
protéger l'Église orthodoxe pour le salut de tous. L'Encyclique constitue
précisément la plus belle expression du projet d'union entre empire et
Église monophysite. En fonction de la chronologie adoptée ci-dessus, on
peut estimer que le rédacteur de ce document, Paul le Sophiste, restitue
avec adresse le contenu du dessein de Timothée. Il faut en souligner
toute l'habileté et la souplesse 148. En effet, le texte respecte fidèlement
les formules du langage impérial. Il amène Basilisque à s'engager plus
avant en ce qui concerne la doctrine de l'Église. Par l'Encyclique, ce
dernier ne se limite pas à transformer en constitutions les décisions d'un
concile comme l'a fait Marcien 149. Il rappelle aussi la foi qui doit être
confessée : le symbole de Nicée confirmé par le concile de
Constantinople (381) et les deux conciles d'Éphèse I50. Il refuse l'autor
ité dogmatique même du rassemblement de Chalcédoine qui a «détruit
l'union et le bon ordre des Églises de Dieu» 151. Il anathematise égale
ment le Tome de Léon. Ainsi «les bornes éternelles et salutaires fixées
144. Timothée Aelure, Extraits de Timothée Aelure, p. 244. Voir également supra,
n. 34.
145. Timothée Aelure, Extraits de Timothée Aelure, p. 243.
146. Ibid., p. 244.
147. Ibid., p. 220. Il faut donc noter que si Théodose II a agi en faveur de la vérité,
selon Timothée, Léon ne voit pas son action dénoncée à la mesure de ce qui est réservé à
Marcien.
148. Suivant en cela G. Bardy, Histoire de l'Église des origines jusqu'à nos jours, IV,
p. 285 n. 2.
149. Encore convient-il de noter qu'il s'agit là d'une avancée qui n'est, somme toute,
qu'un prolongement un peu plus audacieux de l'intervention impériale instituée en
matière de foi. Voir W. H. C. Frend, The rise of the monophysite movement, chapters in
the history of the church in the fifth and sixth centuries, p. 52-53 pour une dense mise au
point concernant les rapports entre chrétienté ancienne et philosophie politique byzantine.
150. Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-3, p. 106, Codex vaticanus gr. 1431, eine anti-
chalkedonische Sammlung aus der Zeit Kaisers Zenos, n° 73, p. 50.
151. Codex vaticanus gr. 1431, eine antichalkedonische Sammlung aus der Zeit
Kaisers Zenos, n° 73, p. 50; voir également Évagre le Scholastique, op. cit., III-4,
p. 306.
TIMOTHÉE AELU RE 127
par les 318 Pères et celles qu'ont établies les bienheureux Pères mus
dans leurs déclarations par le Saint-Esprit à Éphèse» 152 marquent le
champ de l'orthodoxie enseignée par l'archevêque alexandrin.
En gagnant l'empereur à la cause monophysite, Timothée se prépare,
comme en témoigne l'Encyclique, à assurer la direction de l'Église tant
au niveau dogmatique que tutélaire. En effet, une grande partie des
ecclésiastiques a une appréciation littérale des conceptions eusébiennes
et place «l'unité constantinienne conservée dans l'Église impériale au-
dessus de la tradition ecclésiastique "pure" et de ses principes» 153. Ces
évêques cherchent à tenir la même position que l'empereur quant à
Chalcédoine l54. L'initiative de Timothée, assisté par sa délégation, ne
répond pas à des motivations uniquement pragmatiques. Le souci de
l'empire l'habite. Si l'on donne foi au témoignage de Jean de Nikiou,
c'est en accord avec la tradition ecclésiale remontant à Constantin qu'il
obtient de Basilisque la promesse d'une convocation prochaine d'un
concile à Jérusalem 15·\
L'échec de cette tentative, l'annonce d'un nouvel exil, l'abrogation
des dispositions établies sous le règne de Basilisque, ont probablement
rappelé à Timothée les sombres heures qu'il rapportait dans son Histoire
de l'Église, au moment de sa relégation à Gangres puis à Cherson.
Il n'est pas nécessaire d'insister trop longuement sur sa significative
volonté de poursuivre l'œuvre débutée par Eusèbe 156. Timothée enten
dait à ce moment décrire le parcours de l'Église — selon lui — fidèle à
la foi apostolique. Or les passages retenus par Jean Rufus 157 semblent ne
152. Évagre le Scholastique, op. cit., II 1-4, p. 306; Codex vaticanus gr. 1431, eine
antichalkedonische Sammlung aus der Zeit Kaisers Zenos, n° 73, p. 50 présente une fo
rmule plus précise concernant Éphèse 431. L'expression peut être considérée comme une
reprise des termes employés par Athanase pour souligner spécialement l'autorité doctri
nale du concile de Nicée. Voir sur ce point W. de Vries, Orient et Occident, les struc
tures ecclésiales vues dans l'histoire des sept premiers conciles oecuméniques,
Paris 1974, p. 27.
153. A. Grillmeier, Le Christ dans la tradition chrétienne, II, Le concile de
Chalcédoine (451 ) : réception et opposition, p. 301 .
154. Ibid., p. 301.
155. Jean de Nikiou, op. cit., LXXXVIII, p. 487.
156. Le modèle eusébien présente, entre autres, l'intérêt de proposer une histoire de
l'Église qui insiste grandement sur la succession apostolique de Rome, Alexandrie,
Antioche et Jérusalem. C'est celle du siège de saint Marc qui se voit d'ailleurs privilégiée
par Eusèbe en ce qui concerne l'Orient (voir G. Bardy, in Eusèbe de Césarée, Histoire
ecclésiastique, 4, p. 91). Surtout, Constantinople est ignorée par l'évêque de Césarée pour
des raisons évidentes. Elle ne saurait donc être tenue, conformément à la ligne directrice
de l'ouvrage fondateur, pour concurrente légitime par Timothée. Embrassant ce genre li
ttéraire, il est obvie que ce dernier signale que la sainte histoire exclut toute reconnaissance
des revendications de la capitale.
157. Jean Rufus, op. cit., XXXIII, p. 76-77, XXXVI, p. 83-85 et LXXXIX, p. 152-
155. Ce dernier passage, fondamental, n'est pas explicitement indiqué comme provenant
de l'histoire de l'Église. Cependant l'articulation des arguments, en particulier la chute de
Rome dans l'hérésie (ibid., p. 152), ce qui ne s'était jamais produit (ibid., p. 152) — allu
sion à l'illustration d'apostolicité exprimée par Irénée et reprise par Eusèbe — , corres
pond directement à la nature d'une œuvre de ce type.
128
PH. BLAUDEAU
pas correspondre à la vision déjà évoquée. Il faut cependant considérer
qu'ils viennent prendre leur place au sein d'une série de citations organi
sée selon les lois du genre. Ces extraits soulignent, tout comme la lettre à
Faustinus, que les antichrists sont à l'œuvre l58. Timothée se montre per
suadé que l'eschatologie se réalise.
Citant longuement la seconde lettre de saint Paul aux Thessaloniciens,
Timothée interprète son verset énigmatique ainsi que l'avaient proposé
les Pères : c'est «l'empire romain qui avait retenu le mystère
d'iniquité» 159. Or, voici qu'il «prend fin en raison du concile de
Chalcédoine... précurseur de l'Antéchrist» l6°. Le signe le plus évident de
ce malheur est l'humiliation subie par la ville de Rome 161. Faisant alors
une allusion implicite à l'Apocalypse, il est probable que Timothée a
achevé son récit en insistant sur la sauvegarde de la Révélation qu'il
continuait d'assurer dans l'attente du retour triomphal du Christ. Ce dis
cours est à comprendre comme chargé, lui aussi, de ranimer le courage
de ses frères monophysites162.
Considérant finalement que l'heure n'était pas venue, instruit par son
expérience, Timothée transmet à ses successeurs la conviction que tant
que l'empire continue d'exister, la foi monophysite est appelée à devenir
universelle sous l'impulsion de l'archevêque d'Alexandrie. Le combat
mené par Timothée pour réduire les ambitions du siège de la capitale
prend lui aussi, dans ces conditions, valeur d'exemple.
D - Supplanter le siège de Constantinople.
L'émoi suscité par les événements liés à l'élévation de Timothée
Aelure ne doit pas seulement être mis en rapport avec la brutalité des
affrontements et la tragique fin de Protérius. A Constantinople Anatole
considérait plutôt que «les privilèges et les honneurs accordés à la cité
royale» 163 se trouvaient menacés. Il faut bien entendu ne pas perdre de
vue les intentions polémiques de Zacharie. Cependant, l'argumentation
dénonce assez fidèlement les méthodes et les priorités de l'archevêque
constantinopolitain. En effet, au moment du concile, ce dernier s'était
montré particulièrement désireux de lever une à une les oppositions les
plus fermes à une précision bénéfique des droits de son siège. Dioscore
158. Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of Timothy Aelurus, p. 364-
366.
159. Timothée Aelure, in Jean Rufus, op. cit., LXXX1X, p. 154 à propos de 2Th. 2.7.
16O./fcW.,p. 154.
161. Ibid., p. 152. Il faut y voir une référence au sac de la ville, plutôt par
Genséric (455) que par Ricimer (472).
162. Ce genre de discours n'est pas sans équivalent au sein des histoires de l'Église
composées au 5e et au 6e siècle (voir F. Winkelmann, Die Kirchengeschichte in ostr
ömische Reich, Byzantinoslavica 37, 1976, p. 187). Timothée exprime alors un abandon -
en l'occurrence passager - des perspectives historiques traditionnelles. Exilé, averti des
souffrances des siens, il estime que le dessein divin ne saurait être interprété qu'en fonc
tion de l'imminence de la fin.
163. Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV-5, p. 69.
TIMOTHÉE AELURE 129
déposé, mais non pas en raison de sa foi 164, les légats romains tenus à
l'écart de la session du 29 octobre 451, Anatole confortait sa position par
les décisions consignées dans le 28e canon 165. Cependant l'œuvre
demeurait fragile et devait surtout profiter de l'autorité œcuménique
d'un concile ayant réuni le plus grand nombre de participants jus
qu'alors. Or Timothée, qu'Anatole avait pu rencontrer lorsqu'ils étaient
l'un et l'autre au service de Dioscore, s'affirmait comme capable de
contester le rôle dévolu à son siège. C'est pourquoi, selon Zacharie,
Anatole était peu désireux de lui donner audience dans le cadre d'une
assemblée conciliaire 166. Celle-ci serait apparue comme chargée déjuger
quelle créance donner à Chalcédoine. Elle risquait donc de mettre en
cause sa législation, et ce d'autant plus que Rome aurait alors été en
mesure de revenir sur les prétentions constantinopolitaines 167.
Il y a donc lieu de croire que l'archevêque de la capitale est à l'origine
des questions posées par l'empereur Léon l68. Elles sauvegardent entièr
ement l'œuvre de son habile activité diplomatique. Cependant ces remar
quables précautions indiquent aussi qu'Alexandrie conserve une capacité
à mobiliser ses partisans et à faire entendre sa voix jusqu'aux extrémités
de l'empire d'Orient. En effet, l'histoire des relations entre les deux
164. Si Paschasinus, légat pontifical à Chalcédoine, au moment de la condamnation de
Dioscore, estime que celui-ci partage les sentiments d'Eutychès, l'influent Anatole ne
reconnaît rien de tel. Il insiste uniquement sur le non-respect des canons par l'archevêque.
Ceux-ci, en effet, exigeaient qu'un individu condamne par un synode (Eulychès en 448)
ne puisse être admis à la sainte communion par un ministre du culte (Dioscore avant le
concile d'Éphèse 449). Voir Acta conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale
Clialcedonense, 1, Epistularum collectiones, actiones I-XVI, 2, Actio secunda.
Epistularum collectio B. Actiones III-VII, éd. E. Schwartz, Berlin-Leipzig 1933, p. 28-29,
trad, française in Éphèse et Chalcédoine, actes des conciles traduit par A. J. Festugière,
p. 878-879.
165. Les légats romains avaient été, semble-t-il, soigneusement et habilement tenus à
l'écart au moment de l'élaboration du document. Voir P. Th. Camelot, op. cil., p. 162-
167, pour une présentation claire des événements.
166 Zacharie le Rhéteur, op. cit., IV-5, p. 69.
167. Léon n'avait accepté d'entériner les décisions principales du concile, fidèles aux
canons de Nicée, qu'à la suite d'une déclaration (reçue avant le 29 mai 454) où Anatole
acceptait de considérer que rien ne pouvait être confirmé sans l'autorité pontificale (Acta
conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale Clialcedonense, 4, Leonis papae I
epistularum collectiones, Epistola n° 115, p. 168-169. En vérité les événements amenèr
ent Léon à se satisfaire de cette réponse, mais l'essentiel concernant le 28L' canon —
comme il est convenu de l'appeler — demeurait en suspens. Voir A. Michel, Der Kampf
um das politische oder petrinische Prinzip der Kirchenführung in Das Konzil von
Chalkedon, II, Entscheidung um Chalkedon, sous la direction d'A. Grillmeier et de
H. Bacht, Würzburg 1953, p. 491-562. Cependant les lettres du pape, datées du 1er sep
tembre 457, soulignent combien il est défavorable à la réunion d'un nouveau concile. Il y
met fermement en accusation les Alexandrins partisans de Timothée (Acta conciliorum
oecumenicorum, II, Concilium universale Clialcedonense, 4, Leonis papae I epistularum
collectiones, Epistolae 148, n° 92, 149-150, n° 90-91, 152. n" 93, 153. nu 94, p. 97-99).
En outre, dans sa première réponse à l'enquête impériale ( 1CI décembre 457), Léon réaf
firme l'immutabilité de Chalcédoine face aux menées des monophysites (ibid., Epistola
156. n°97, p. 102).
168. Zacharie le Rhéthlr, op. cil., IV-5. p. 6ιλ
130 PH. BLAUDEAU
archevêchés avait, à plusieurs reprises 169, permis à la suprématie alexan
drine de s'affirmer. Théophile, Cyrille et Dioscore avaient obtenu la
déposition de Jean Chrysostome, Nestorius et Flavien ; cependant, seul le
premier avait su exploiter à son avantage les hésitations d'un concile
sous influence directe de la capitale 170. Au contraire ses successeurs
avaient pu obtenir que les réunions décisives se déroulent à Éphèse.
L'influence de Constantinople était en effet grandissante et ses soutiens,
monastiques en particulier, devenaient de plus en plus persuasifs. Face à
cette menace, la méthode alexandrine consistait à utiliser la crainte des
provinces ecclésiastiques soucieuses de préserver leur autonomie. À ce
titre, la cité asiate, aisément accessible par mer, permettait à la stratégie
alexandrine d'isolement une pleine efficacité. Cependant toutes les pré
cautions prises et les manœuvres développées révélaient en fait la mont
ée en puissance de Constantinople.
Il est vrai que l'Orient n'avait que médiocrement ressenti après 381 ce
qui nous apparaît comme une première consécration de la grandeur de la
capitale 171. La «primauté d'honneur après l'évêque de Rome» 172, éton
nante formule du canon 3, appliquait à l'Église les conséquences du
changement politique provoqué par la réussite de la nouvelle Rome.
Cette disposition était invariablement passée sous silence par Cyrille et
Dioscore 173. Ils profitaient de la fidélité affichée par le second concile au
premier pour se référer de façon pratiquement exclusive à Nicée. Ainsi
tant ce qui concerne la foi proclamée que les implications ecclésiales
permises par la législation canonique leur offraient la possibilité de sou
ligner que la foi et la hiérarchie ecclésiastique avaient été établies grâce à
Alexandrie sans que Constantinople y prît aucune part.
À Chalcédoine, par le 28e canon, le siège de la capitale se voit recon
naître une zone d'intervention directe (Thrace, Pont, Asie) mais, non
169. Sur celle-ci on peut encore se reporter avec profit à la mise au point de
N. H. Baynes, in Alexandria and Constantinople: a study in ecclesiastical diplomacy,
conférence prononcée et publiée à Londres en 1926, reprise in id., Byzantine studies and
other essays, Londres 1955, p. 97-1 15. Cependant celle-ci tend à rendre compte du sujet
en plaçant les archevêques d'Alexandrie au rang des bourreaux et ceux de Constantinople
parmi leurs victimes favorites. Ainsi Cyrille agit «avec violence et sans scrupules» {ibid.,
p. 107, Dioscore devient «Γ Attila de l'Orient» {ibid., p. 114), tandis qu'il convient de
compatir aux souffrances de Nestorius au moment de son exil plutôt qu'à celles de
Dioscore {ibid., p. 1 15). Cette analyse est pour le moins contestable.
170. Sur cet épisode, voir également la présentation stimulante de L. Duchesne, in
Histoire ancienne de l'Eglise, III, p. 79-104.
171. G. Dagron, Naissance d'une capitale, Constantinople, de 330 à 451, Paris 1974,
p. 460.
172. Sur les éditions des canons du concile de 381, voir V. Grumel, op. cit., I, 1, p. 2 à
4. Nous suivons ici la traduction française proposée in Histoire des conciles oecumén
iques, sous la direction de G. Dumeige, I, I. Ortiz de Urbina, Nicée et Constantinople,
trad, française Χ. Ο. Monasterio et G. Dumeige, Paris 1963, p. 216.
173. E. Schwartz, Das Nicaenum und das Constantinopolitanum auf der Synode von
Chalkedon, in Zeitschrift für die neutestamentliche Wissenschaft und die Kunde des älte
ren Kirche, 25, 1926, p. 83.
TIMOTHÉE
AELURE 131
sans contradiction apparente 174, obtient aussi déjouer, d'après les dispo
sitions des 9e et 17e règles 175, un rôle d'arbitrage pour l'Orient tout
entier. Grâce à son synode permanent, Constantinople prétend donc
devenir une instance d'appel et jouer un rôle comparable à celui tenu par
Rome en Occident.
Dans la mesure où le concile de 451 se défend d'innover, mais utilise
l'acquis de 381 176, Timothée ne peut plus passer sous silence les apports
du second concile. Une nouvelle fois l'Encyclique permet de saisir ses
intentions. Ce document indique de façon subtile quelle place est réser
vée à Constantinople, formalisant une pensée déjà à l'œuvre précédem
ment. Comme le fait remarquer E. Schwartz, sa claire reconnaissance de
la foi de Constantinople permet à la communauté monophysite de se dis
tinguer nettement du groupe eutychien l77. Elle sert aussi ses prétentions
quant à la tutelle de l'Église d'Orient. Plus encore, la confession du
dogme de Nicée confirmée à Constantinople, renouvelée à plusieurs
reprises par Timothée 178, est vraisemblablement une manière implicite
de reconnaître l'importance de la communauté de la capitale et de son
pasteur179. En effet, une analyse des décisions de 451 ne pouvait
qu'amener l'archevêque alexandrin à constater que les ambitions
constantinopolitaines ne sauraient être aisément ignorées. En consé
quence, il introduit dans la politique ecclésiale de son siège une sou
plesse relative. Il n'accorde aucune révérence à la législation canonique
des 150 Pères, mais accueille la sainteté des convictions dogmatiques
exprimées. Cette avancée mesurée admet la légitimité de la présence de
l'évêque constantinopolitain — pourvu qu'il soit orthodoxe — au sein
174. G. Dagron, op. cit., p. 478.
175. Acta conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale Chalcedonense, 1
Epistularum collectiones, actiones I-XVI, 2, Actio secunda, Epistularum collectiones B.
Actiones 1II-VII, p. 160-161.
176. «Suivant en tout les décrets des saints Pères et reconnaissant le canon des
150 évêques... qui vient d'être lu, nous prenons et votons les mêmes décisions... Pour le
même motif, les 150 très pieux évêques ont accordé des privilèges égaux (à ceux de l'a
ncienne Rome) à la nouvelle Rome... en sorte que les seuls métropolitains des diocèses du
Pont, de l'Asie et de la Thrace... soient ordonnés par le très saint siège de Constantinople»
(Acta conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale Chalcedonense, 1,
Epistularum collectiones, actiones I-XVI, Actiones VIII-XVII, 18-19 (Documenta) 20-31,
éd. E. Schwartz, Berlin-Leipzig 1935, p. 88-89, trad, française P. Th. Camelot, in Éphèse
et Chalcédoine, p. 162.
177. E. Schwartz, Das Nicaenum und das Constantinopolitanum auf der Synode von
Chalkedon, p. 83-84.
178. Voir par exemple Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of
Timothy Aelurus, p. 351 et id., Extraits de Timothée Aelure, p. 223 et 226. On se reportera
également à Y Encyclique, qui met en évidence l'importance dogmatique, cependant étro
itement subordonnée à Nicée, de ce concile. Voir Codex vaticanus gr. 1431, eine antichal-
kedonische Sammlung aus der Zeit Kaisers Zenos, n° 73, p. 49-51 ainsi qu'ÉvAGRE le
SCHOLASTIQUE, Op. Cit., 10-4, p. 305-308.
179. Très habilement il cite saint Grégoire de Nazianze et surtout saint Jean de
Constantinople, c'est-à-dire Chrysostome, dans sa lettre adressée à la capitale. Voir
Timothée Aelure, A collection of unpublished letters of Timothy Aelurus, p. 356-357.
132 PH. BLAUDEAU
d'une assemblée conciliaire. Elle esquisse aussi une représentation de la
géographie ecclésiastique de l'Orient où le responsable religieux de la
capitale se voit attribuer un rôle. Cette adroite concession ne remet nulle
ment en cause la subordination de Constantinople à Alexandrie. Au
contraire, prenant acte d'une évolution historique dont les conséquences
doivent être précisément maîtrisées, Timothée s'appuie sur cette très
légère modification tactique pour mieux affirmer «les droits patriarcaux»
d'Éphèse 18° sur le diocèse d'Asie.
Au total, les intiatives de Timothée révèlent son attachement à des
conceptions ecclésiales issues de la tradition alexandrine. Comme le
montre l'épisode d'Éphèse, il ne prétend pas modifier à son profit l'orga
nisation ecclésiale, contrairement à son concurrent constantinopolitain.
Timothée se prête même à certaines concessions destinées à maintenir un
certain équilibre en Orient. C'est pourquoi il ne rouvre pas la question
des droits de Jérusalem '81. Son dessein n'est pas de revendiquer un rang
égal à celui de Rome. En revanche, il rappelle que l'archevêché
d'Alexandrie est le premier parmi les principaux sièges d'Orient. Il lui
revient donc d'exercer une autorité tutélaire en se montrant fidèle à l'emp
ire. L'exercice d'une telle tutelle ne saurait se fonder sur d'autres
canons que ceux de Nicée et d'Éphèse. Elle trouve sa raison d'être dans
la vocation qu'assument les successeurs de Marc au plan théologique. Le
dogme en effet ne peut trouver sa juste expression que sous leur impuls
ion, sans qu'on recoure à un autre symbole que celui de Nicée 182.
180. C'est-à-dire le droit de consacrer les métropolites du diocèse d'Asie. Voir Évagre
le Scholastique, op. cit., III-6, p. 31 1 et A. J. Festugière, in ibid., p. 31 1 n. 15. Voir éga
lement Zacharie le Rhéteur, op. cit., V-4, p. 110. Sur les interventions en Asie des
archevêques constantinopolitains avant 451, en particulier de saint Jean Chrysostome et
de Proclus, voir G. Dagron, op. cit., p. 466-473. Il est évident qu'en affirmant les prérogat
ives d'Éphèse, Paul signifiait aussi la validité de son élection par les évêques de la pro
vince, selon les dispositions canoniques de Nicée (voir Évagre le Scholastique, op. cit.,
III-5, p. 308 et III-6, p. 311). Éphèse, par ces décisions, se dégageait de l'emprise de la
capitale. En conciliant tradition et précédent créé par Chalcédoine et exploité a contrario,
elle consolidait pour un temps sa position en Asie.
181. L. Perrone, in op. cit., p. 125, considère en effet que le choix de ce lieu, suffisam
ment éloigné de Constantinople et d'Acace, était destiné à rassurer Anastase quant aux
droits de son siège. Celui-ci avait vu sa promotion être reconnue à Chalcédoine (Acta
conciliorum oecumenicorum, II, Concilium universale Chalcedonense, 1 Epistularum col-
lectiones, actiones 1-XV1, 3, Actiones VIII-XVII, 18-19 (Documenta) 20-31, p. 5-7). Ce
compromis entre Jérusalem et Antioche pouvait être cependant considéré comme accep
table par les anti-Chalcédoniens, puisque la tradition apostolique désignait tout particuli
èrement la cité sainte. Déjà à Nicée avait été évoquée la préséance d'honneur d'Aelia
(canon 7, voir Gélase de Cyzique, Histoire ecclésiatique, II, 32, 7, éd. G. Loeschke et
M. Heinemann, Leipzig 1918, p. 114). II faut également tenir compte du fait que la
Palestine avait manifesté son adhésion à Y Encyclique. Cette Église, soucieuse d'unité —
tant dans ses relations avec les autres sièges qu'à l'intérieur même de son espace — , pou
vait donc trouver sa place au sein de l'organisation conservatrice voulue par Timothée et
également soutenir son action.
182. «Le saint synode (d'Éphèse) a décrété qu'il n'est permis à personne de rédiger ou
de composer une autre foi que celle qui a été définie par les saints Pères réunis à Nicée
avec le Saint Esprit» {Acta conciliorum oecumenicorum, I, Concilium universale
TIMOTHÉE AELURE 133
On discerne donc la forte cohérence des actions timothéennes. Ses
prises de position christologique et ecclésiologique constituent deux
modes d'expressions inséparables de fidélité à l'héritage reçu. Or il
apparaît que la pensée de Timothée, conservatrice quant à ses principes,
articule adroitement trois types d'exigences, théologique, ecclésiale et
politique. Elle forme un modèle qui prévaut pour l'essentiel jusqu'à la
mort de Théodose (566). Cette permanence révèle, par contraste, l'ab
sence d'une véritable alternative côté diphysite. En effet, de même que
l'intuition christologique du concile n'est pas explicitée et déployée au
cours de la seconde moitié du 5e siècle, de même les bénéficiaires de la
législation chalcédonienne sont-ils incapables de modérer le rapport de
force sanctionné en 451. Ils ne parviennent pas à concevoir une figure
ecclésiale respectueuse du prestige et de l'histoire d'Alexandrie. Une
nouvelle fois, c'est seulement au 6e siècle qu'est proposée une lecture
conciliariste des canons promulgués à Chalcédoine. Pour contestable et
limité qu'il soit 18\ le système pentarchique est en effet le premier effort
sérieux cherchant à offrir la chance d'une nouvelle dynamique dans le
cadre des relations entre sièges patriarcaux. Si ce mérite n'est pas mince,
il n'est cependant pas suffisant. Trop de retard, trop de violences ont
désormais produit des conditions de méfiance qui ne peuvent être levées
par la seule initiative justinienne. De fait, côté monophysite, la condamn
ation de Chalcédoine est présentée inévitablement comme l'unique
préalable à toute réconciliation. Ce véritable mot d'ordre fonctionne en
définitive comme la récapitulation du message de Timothée.
Ephesenum, 1, Acta graeca, 1, Collectio Seguierana, collectio Athenensis, collectiones
minores, éd. E. Schwartz, p. 105, trad, française P. Th. Camelot, Ephèse et Chalcédoine,
p. 208).
183. Sur l'idée pentarchique à l'époque justinienne, voir en dernier lieu F. Gahbauer,
Die Pentarchietheorie. Ein Modell der Kirchenleitung von den Anfängen bis zur
Gegenwart, Francfort-sur-le-Main 1993. p. 71-79.