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ANDRÉE

CHEDID
LA FEMME
MULTIPLE
André SANTINI
Ancien Ministre
Député des Hauts-de-Seine
Maire d’Issy-les-Moulineaux
Thierry LEFEVRE
Maire-Adjoint délégué à la Jeunesse,
à l’Animation, à la Prévention
et à l’Evaluation des politiques publiques
Renseignements 01 41 23 80 00 et www.issy.com
Réservations 01 41 23 82 82
3
ÉDITORIAL
ÉDITORIAL ........................................ p3
SUR LES TRACES ............................ p4
D’ANDRÉE CHEDID
REGARDS CROISÉS ..................... p7
BIBLIOGRAPHIE ......................... p15
SÉLECTIVE
2
SOMMAIRE
REMERCIEMENTS
Nous tenons à remercier
particulièrement pour leur
précieuse contribution
à cette présentation :
M. Louis Chedid,
M
me
Carmen Boustani,
M
me
Anne Craver,
M. Albert Dichy et l’IMEC
(Institut Mémoires de
l’Edition Contemporaine),
M
me
Nicole Grépat,
M
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Brigitte Kernel,
M. Jean-Pierre Siméon
et l’association
Le Printemps des Poètes.
Toutes photos sans copyright :
Avec l’aimable autorisation
de Louis Chedid,
époux d’Andrée Chedid
Construire aujourd’hui en plein cœur d’une ville comme Issy-
les-Moulineaux un équipement public d’un genre tout à fait
inédit, dédié à la poésie, aux animations et spectacles, et plus
largement à l’ouverture à l’autre, tenait véritablement du défi.
En réalité, seule une figure emblématique comme celle
d’Andrée Chedid pouvait permettre la réalisation autour de
son nom d’un tel projet à destination des enfants, des ado-
lescents, des parents et des grands-parents.
A une époque marquée par la mondialisation et l’intensifica-
tion des échanges, son parcours « entre Nil et Seine » nous
montre qu’il est possible, souhaitable, nécessaire, de relier
les rives, de combiner les identités plutôt que de les oppo-
ser, d’appréhender le singulier pour toucher l’universel.
L’écrivain nous invite, en outre, si l’on considère la multipli-
cité des champs où son talent trouva à s’exercer (poésie,
roman, théâtre, essais…), à un décloisonnement salutaire de
nos esprits et de nos existences. Dans tous ces genres, à cent
lieues d’une littérature désincarnée et hermétique, Andrée
Chedid fait preuve d’une clarté remarquable de style, d’une
limpidité de sens, et ce, sans rien concéder des exigences de
son art. Avec elle, le roman se souvient du plaisir de conter
des baladins d’Orient ; la poésie redevient ce qu’elle n’aurait
jamais dû cesser d’être : une vibration qui s’offre à tous.
Mais c’est son humanisme, porté avec une rare constance
tant dans son œuvre que dans sa vie, qui force avant tout le
respect. Andrée Chedid, c’est la quête éperdue et la célé-
bration de l’autre, de l’hospitalité et de la fraternité, avec
cette conviction inébranlable que :
« Sans le secours de l’autre / Sans le sel / Sans la soif / L’âme
prend le maquis. » Rythmes, Gallimard, 2002

En ouvrant L’Espace Andrée Chedid nous nous sentons un
peu dépositaires de ces valeurs et par là même responsables
de leur diffusion, et nous vous convions à les partager.
ANDRÉ SANTINI
Ancien Ministre
Député des Hauts-de-Seine
Maire d’Issy-les-Moulineaux
THIERRY LEFEVRE
Maire-Adjoint délégué à la Jeunesse,
à l’Animation, à la Prévention
et à l’Évaluation des politiques
publiques
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Poète, romancière et dramaturge, Andrée Chedid (1920-2011) est l’auteur
d’une œuvre protéiforme célébrant la vie et la fraternité. Une vision d’espé-
rance au diapason d’une existence résolument libre et tournée vers l’Autre.
5
UNE VIE
ENTRE DEUX RIVES
UNE ŒUVRE
EN MOUVEMENT
L’ÉLOGE OBSTINÉ
DE LA FRATERNITÉ
4
4
Née au Caire en 1920 de parents libanais et décédée à
Paris en 2011, Andrée Chedid a vécu son existence « entre
Nil et Seine »
1
.
Après avoir suivi ses études dans les écoles françaises puis
passé un diplôme de journalisme à l’Université américaine
du Caire, elle part vivre au Liban avec son époux, le bio-
logiste de renommée internationale Louis Chedid. Elle y
demeure de 1942 à 1946 et y publie son premier recueil de
poèmes On the trails of my fancy.
Ce n’est qu’en 1946 qu’elle s’installe définitivement à Paris et
fait le choix du français comme langue d’écriture.
Loin de renoncer à une culture pour une autre, l’écrivain tire
le meilleur de chacune pour forger une œuvre singulière
marquée du sceau de « l’entre-deux ».
« Le fait d’être femme et orientale me donne un excès
de sensibilité. Passer par le cristal de la langue française
m’oblige à la rigueur. »
2
C’est dans ce même esprit d’ouverture qu’Andrée Chedid
explore les formes littéraires les plus diverses, au premier
rang desquelles la poésie, qui « par des voies inégales et
feutrées - nous mène vers la pointe du jour au pays de la
première fois »
3
. Textes pour une figure paraît en 1948 ; une
vingtaine de recueils de poèmes suivront, qui vaudront à
l’écrivain le Prix Goncourt de la poésie en 2002.
Parallèlement, dès le début des années 1950 Andrée Chedid
commence à publier des romans et des nouvelles, donnant
cours à son talent inné de conteuse. Quelque vingt ans plus
tard, elle trouvera dans le théâtre et dans l’essai d’autres
modes d’expression. Moins connu du public, son travail de
plasticienne autour de collages témoigne de son goût pour
la lumière, les couleurs, l’inachèvement.
Quelle que soit la forme retenue, abordée avec un souci
constant de clarté et d’accessibilité, son œuvre, comme en
écho à la tradition orale de l’Orient, procède de variations
autour d’un thème central : L’Autre.
Andrée Chedid est habitée par une vision cosmique. Pour
elle, tous les êtres vivants se trouvent étroitement liés entre
eux et reliés à la terre.
« J’ai des saisons dans le sang / J’ai le battement des
mers / J’ai le tassement des montagnes / J’ai les tensions
de l’orage / J’ai la rémission des vallées »
Poèmes pour un texte (1970-1991), Flammarion, 1991.
Le rapport à l’Autre constitue dès lors le passage dérobé
qui permet à chacun d’accéder à la connaissance de soi.
Tel un leitmotiv, ce thème irrigue tous les écrits d’Andrée
Chedid. Ses romans montrent des êtres très différents que
des circonstances tragiques (un tremblement de terre dans
L’Autre, la guerre dans L’Enfant multiple…) amènent à se
rencontrer et à se comprendre. Les religions, les opinions,
les générations ne comptent plus au regard de la commune
condition humaine.
SUR LES TRACES
D’ANDRÉE CHEDID
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1
Entre Nil et Seine,
Entretiens avec Kernel,
Éd. Belfond / 2006
2
Entretien avec Martine Laval
pour la rubrique livres de Télérama,
n° 2648, 11 octobre 2000, p.7
3
Terre et poésie,
G.L.M., 1956
4
Andrée Chedid au féminin pluriel,
Nicole Grepat, Conférence littéraire,
Issy, 2013
LES LIAISONS
HEUREUSES
6
Parfois, le poète laisse éclater sa colère et son désarroi
devant les guerres, comme dans Cérémonial de la vio-
lence (Flammarion, 1976), écrit durant le conflit libanais :
« Corps étranglés / Corps brûlés / Corps traînés / Corps
rompus / quelles frayeurs ouvraient sur votre dernier
sommeil ? »
L’espoir triomphe toujours néanmoins, ancré dans le meilleur
des hommes : […]
Au cœur du silence / L’Espoir
Au cœur de l’espoir / L’Autre
Au cœur de l’autre / L’Amour
Au cœur du cœur / Le Cœur
Rythmes © Gallimard, 2002
La foi en l’homme caractérise non seulement les écrits mais
également toute la vie d’Andrée Chedid.
On connaît son attachement profond à sa famille. Elle est la
mère du chanteur Louis Chedid et de Michèle Chedid, et la
grand-mère du chanteur Matthieu Chedid - alias M - pour
lequel elle a composé des paroles de chansons.
Son caractère généreux lui vaut aussi l’affection de nom-
breuses personnalités dont notamment la psychanalyste
Françoise Dolto, le réalisateur Bernard Giraudeau (qui
adaptera L’Autre au cinéma en 1991) et bien d’autres.
Andrée Chedid s’éteint à Paris, le 6 février 2011.
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REGARDS CROISÉS
Louis Chedid, Carmen Boustani,Anne Craver,Albert
Dichy, Nicole Grépat, Brigitte Kernel, Jean-Pierre Siméon
Andrée, tu m’avais raconté qu’à l’aube, les deux colosses de
Memmon exsudaient, du fond de leur masse fiévreuse, une
musique intime à l’intention de ceux qui savent bien écouter.
Leur harmonie traversait la roche pour nous réconcilier avec
la fixité de l’au-delà.
Adossée à la mort, la vie nous était apparue comme un privi-
lège incomparable et débarrassé de mélancolie.
Mais le temps qui nous dévore nous rapproche irrémédiable-
ment de la fin sans distance et sans mélancolie. Et les corps
s’en vont, mais au-delà des mots, les cœurs séjournent. Les
cœurs demeurent.
Louis Selim Chedid est l’époux d’Andrée Chedid. Docteur ès sciences,
il fut notamment directeur de recherche au C.N.R.S. Ses travaux ont
été couronnés de nombreux prix et distinctions, tant en France qu’à
l’étranger. Il est professeur honoraire de l’Institut Pasteur et a publié
Mémoires Vagabondes en 2004 (éditions Anne Carrière).
Par-delà les mots
par Louis Chedid
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Andrée Chedid touche à la chair linguistique des mots. Elle
les caresse, les aime et les transforme. Elle sait de façon
innée que le labeur d’écrire consiste à inventer et à combi-
ner. En tant qu’orientale, elle introduit le corps dans l’écri-
ture, laissant son empreinte sur la peau de la phrase et sur
la forme vive des mots. Elle se demande par sa porte-parole
Aléfa pourquoi il n’y aurait pas de féminin aux mots pitre
et guignol. Pas de féminin à pantin, saltimbanque, bala-
din, Gilles, Auguste, et Gringoire. Chedid s’interroge sur
le genre des noms propres et sur la coutume qui permet
de savoir que certains prénoms s’appliquent uniquement à
des hommes. Elle cite aussi des substantifs qui n’ont pas de
féminin spécifique. Elle souhaite leur faire reconquérir un
terrain perdu et des valeurs autres.
Andrée Chedid exprime une véritable faim de mots. Elle
sent le besoin de nourrir et d’être nourrie par les lettres de
l’alphabet. Sa bouche déguste avec avidité les voyelles et les
consonnes. « Je me précipite goulûment sur les mots. Je
me délecte de chaque voyelle, de chaque consonne ».
Chedid établit une relation entre la parole et la création
nutritive. Nous sommes face à deux instincts : se nourrir et
discourir. La cavité buccale est à la fois le siège du goût et
l’organe de la parole. Chedid rappelle Colette dans L’Etoile
Vesper : « un esprit fatigué continue au fond de moi sa
recherche de gourmet, veut un mot meilleur et meilleur
que meilleur ». Chedid poursuit sur ses lèvres le mot qui
vibre pour le rattraper. Elle finit par le capturer pour en ajou-
ter d’autres. L’écriture devient un terrain réservé à la chasse
aux mots. L’écrivaine est dans une sorte d’ivresse face à ce
grand désordre. Un flot irrésistible de paroles submerge son
texte. « Mes lèvres parfois me devancent. Je les surprends
à parler seules. Alors je les rattrape, j’en rajoute : des mots
en pagaïe, en torrents, en geysers. A m’en étourdir ! ».
Il s’agit de faire apparaître comment les mots connotent la
fluidité. Autrement dit, le propos d’Andrée Chedid est de
faire jaillir l’écriture en tant qu’eau qui suit toutes les formes
qu’elle peut prendre : une eau intermittente, abondante et
violente. Les variantes de l’eau sont le symbole universel de
la fécondité et de la fertilité.
Une voix majeure de sa génération, maîtresse d’images
poétiques, écrivaine infatigable de la prose, Andrée Chedid
a relié les deux cultures de la France et du Moyen Orient
pendant plus de soixante ans. Chedid, qui est née au Caire
avec des liens ancestraux libanais et syriens, a passé la plu-
part de sa vie en France. Elle a commencé son éducation
maternelle en Egypte, a terminé son éducation secondaire
à Paris, et a reçu un diplôme en journalisme de l’Université
Américaine du Caire.
En 1946, elle est devenue citoyenne française par choix, et a
vécu à Paris jusqu’à son décès le 6 février 2011 à l’âge de 90
ans. Chedid a reçu de nombreux prix dans tous les genres,
notamment : Prix de l’Académie Mallarmé pour la poésie
(1976), Bourse Goncourt de la nouvelle (1979), Prix Pierre
Écrire selon Elle
par Carmen
Boustani
Andrée Chedid
par Anne Craver
«Je est un autre»
Je recherche l’Autre,
A force de m’écrire
Je me découvre un peu…
J’invente mon langage
Et m’évade en Poésie…
Je me découvre un peu
Et je retrouve l’Autre.
(L’Etoffe de l’univers, 53)
Les postures sont souvent statiques dans le geste écrit, mais
elles se présentent d’une manière dynamique chez Andrée
Chédid. Ce qui semble la caractériser rendant observable
ce qui s’exprime par une attitude corporelle dans une posi-
tion donnée.
D’un bout à l’autre de La Cité fertile, Aléfa danse. Aléfa, la
vieille, danse. « Elle oscille soudain sur place comme un
arbuste harcelé par le vent. Elle s’étire comme un mât ».
On fait cercle autour d’elle. On l’escorte. Son corps dans son
mouvement et son silence suffit à révéler la portée symbo-
lique. Dans L’Enfant multiple, Omar -Jo mime l’air, le silence,
la joie, les larmes, la ville. Il va, vient et se livre à l’action
oratoire que lui inspire son discours. Dans Le Message, les
signes du corps déchiré de Marie s’organisent en système ;
marques corporelles, comportements, traits langagiers. Ils
apparaissent avec des indices redondants qu’accusent plus
particulièrement l’image du corps écrasé par « la chevau-
chée des guerres » et qui ne cesse de dire et de redire sa
souffrance en un système presque tautologique.
Si Andrée Chedid fait réagir le corps sous l’effet du langage,
il n’empêche qu’elle souligne que le corps vit de la puis-
sance des mots à dire et qu’elle justifie plus rigoureusement
ce privilège du corps en indiquant comment il construit ses
propres règles expressives.
Carmen Boustani,
romancière et essayiste,
docteur ès lettres (Lyon2),
diplômée en sémiolinguistique
(Sorbonne-Nouvelle),
Professeur à l’école doctorale de
l’université libanaise (Beyrouth)
a consacré à Andrée Chedid
une bonne place dans ses écrits
et la direction des travaux
de recherche.
Elle a organisé le colloque
Aux frontières des deux genres
en hommage à Andrée Chedid
(université libanaise, Beyrouth
2002).
Ses écrits ont été couronnés par
de nombreux prix et distinctions
honorifiques :
- La Cité fertile, Paris, J’ai lu,
1972, p.20
- Colette, L’Etoile Vesper, Paris,
éd. du Centenaire, 1973, p. 84.
- La Cité fertile…p.61Ibd…p.15
10
Tout au long de l’œuvre chédidienne se dévoile, certes en
touches discrètes, le caractère spécifique du registre de la « fé-
minitude ». Il faut retenir les trois adjectifs dont l’écrivaine use
pour qualifier sa poésie : « Insoumise, celle-ci décape les
apparences, culbute les vérités du moment. Clairvoyante,
elle nous rappelle que nous ne sommes que ‘‘de passage’’.
Ardente, elle nous garde justement émerveillés par le mys-
tère très naturel de l’univers »
1
. Dans cette gradation qui part
de l’insoumission jusqu’à l’ardeur sans oublier la clairvoyance,
Andrée Chedid semble dessiner le portrait d’une femme
comme allégorie de son écriture. Ce pourrait être le portrait
d’une de ses héroïnes romanesques : Samya, la femme meur-
trière du Sommeil délivré, Saddika, la grand-mère courage
Andrée Chedid,
les voies
du féminin et la
voix des femmes
par Nicole Grépat
11
Devant la faillite
des croyances,
la pénurie de l’espoir,
il est urgent que soit
la poésie.
Elle ne console de rien,
elle ne possède rien,
sa loi n’est pas marbre.
Mais prenant et
délivrant parole,
elle multiplie nos vies.
(Territoires du souffle, 146)
J’ai bien connu Andrée Chedid dans le cadre de l’IMEC et ce,
dès la création de l’Institut en 1988. Nous avions tant en com-
mun, depuis nos origines libanaises, notre double culture,
jusqu’à une certaine vision du monde et de la littérature.
Andrée Chedid a été l’une des premières personnes à entrer
à l’IMEC et a travaillé en étroite collaboration avec nous pour
constituer un fonds, qui, aujourd’hui encore, s’apparente un
peu à la « bibliothèque idéale » pour qui s’intéresse à son
œuvre : romans, nouvelles, pièces de théâtre, récits autobio-
graphiques, poèmes, correspondance avec des poètes du
monde entier, paroles de chansons, mais aussi coupures de
presse ou thèses qui lui ont été consacrées.
Andrée Chedid avait à cœur de faire sortir la poésie du champ
étroit de la spécialité littéraire et de l’ouvrir à d’autres pers-
pectives comme en témoignent notamment ses collages.
Elle aimait avant tout tisser des liens entre les arts, entre les
genres, entre les gens. Rapprocher, sans cesse rapprocher.
Albert Dichy est Directeur littéraire de l’Institut Mémoires de l’Edition
Contemporaine (IMEC) avec lequel l’Espace Andrée Chedid a engagé
un partenariat. Spécialiste reconnu de Jean Genet, il connaît bien le
Liban pour y être né et avoir consacré des travaux au grand poète
libanais Georges Schéhadé.
Andrée Chedid
par Albert Dichy
Régnier de l’Académie Française (1986), Prix Paul Morand
de l’Académie Française (1994), Grand Prix Paul Morand
(2001) et Bourse Goncourt de la Poésie (2002).
Auteure prolifique, Chedid a écrit vingt-trois recueils de poé-
sie sans compter sa poésie illustrée, dix-sept romans, plus de
cent contes et nouvelles, six pièces de théâtre et des livres
pour enfants de sorte que trois pays, la France, le Liban et
l’Egypte, la réclament pour leur patrimoine littéraire propre.
Exceptionnellement, Chedid vivait ce qu’elle écrivait. Non
seulement elle écrivait la fraternité de la parole - cette force
conciliante qui nous unit -, elle l’incarnait. Elle s’intéressait
passionnément aux autres. Sa vision globale du monde
inclut toute l’humanité surtout ceux qui n’ont pas de voix :
femmes, minorités, enfants, pauvres, handicapés.
Cette vision se traduit dans le développement de l’art de la
communication avec l’Autre. Suivant le dicton de Rimbaud,
«Je est un autre» elle croit qu’il existe une expérience par-
tagée qui transcende les limites culturelles et linguistiques.
Dans sa poésie, la source de toute son œuvre, Chedid re-
cherche surtout la parole motrice - cette vibration intérieure
qui se trouve en chacun de nous. Selon elle, c’est la source
primordiale de notre espoir qui nous unit dans l’amour.
Elle l’explique ainsi : « La parole est plus profonde que le
mot. C’est le sens profond des mots qui nous échappe
toujours. Pourquoi écrivons-nous la poésie finalement ?
C’est pour exprimer ce qui existe à l’intérieur des mots et
par-delà les mots en même temps… La poésie essaie de
toucher au mystère de la vie infranchissable. »
Cette poésie qui délivre la parole nous rapproche de la vie,
de la réalité et de l’amour. Malgré la faillite des croyances et
la pénurie de l’espoir de notre époque, Chedid pense qu’il
est urgent que la poésie soit.
Anne Craver a consacré sa thèse de doctorat à Andrée Chedid et
à son œuvre : The Persistence of Vision in Andree Chedid’s Poetry.
Elle a coordonné avec par Evelyne Accad et Christiane Makward
l’ouvrage Andrée Chedid, je t’aime : Hommages, souvenirs et lettres
(Editions Alfabarre, 2013).
1
« Ouverture »,
Textes pour un poème 1949-1970,
Flammarion, 1987, p. 12
12
Andrée, c’était le pont entre les mots qu’elle traçait, pétris-
sait, leur imprimant la tension qui les rendrait plus pleins qu’ils
ne le sont dans nos vies habituelles ;
Andrée, c’était la conscience de la brièveté de l’existence qu’elle
savait longer avec ses vers et allonger avec sa pleine lucidité ;
Andrée, c’était le regard mobile porté sur des points fixes
qu’elle rendait mouvants et volatiles ;
Andrée, c’était la solidité des structures qu’elle éclatait avec
douceur et lumière pour les mener au cœur de l’indicible, de
leur texture, de leur échappée ;
Andrée, c’était un voyage, c’était un tableau, c’était un rythme,
c’était les quatre saisons, entre Seine et Nil, c’était la lumière
d’une pudeur infinie, c’était une passerelle transparente entre
les âges, c’était et demeure la main qui se tend et les yeux qui
comprennent, c’était la finesse et la sérénité, c’était la douceur
d’une étole protectrice et la rigueur d’une pierre bleue, tur-
quoise ou lapis lazuli qu’elle aimait porter, c’était un regard-
amour que rien n’affole mais que perturbe l’état du monde.
Andrée, c’était ne pas réfléchir les vers mais refléter leurs étin-
celles et leur ombre, leurs reliefs, ne pas penser les phrases
mais les ressentir et, par un mouvement constant de fouille
et d’ajout comme un sculpteur le ferait, creusant, modelant,
s’acharnant parfois, les faire surgir comme une évidence.
Andrée Chedid était au cœur des mouvements et flux de vie
où se calfeutrent, se nichent, grandissent et enfin naissent
naturellement les vers des poètes.
Andrée était la volonté de Paix. Son prénom rimait avec cette
syllabe comme une exigence.
Brigitte Kernel est écrivain, journaliste littéraire et productrice-
animatrice de radio. Elle a signé Entre Nil et Seine, un livre d’entre-
tiens avec Andrée Chedid paru aux éditions Belfond en 2006.
Andrée Chedid
par Brigitte Kernel
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du Sixième jour, Aléfa, la bouffonne de La Cité fertile, Lana,
l’épouse désespérée du Survivant, Athanasia, l’anachorète des
Marches de sable ou Kalya, la photographe de La Maison sans
racines
2
. Sans oublier la belle Nefertiti, l’intelligente Femme de
Job et épouse modèle, et Lucy, l’inattendue femme guenon
ou Aél, la voix questionneuse de Babel. Sans omettre égale-
ment Alice Godel, la mère rêvée des Saisons de passage. Le
monde chédidien se décline au féminin. Et si c’était Andrée
Chedid elle-même qui serve de modèle pour affirmer que la
poésie est femme et que toute femme est poésie !
[…] Les mots chédidiens disent le féminin mais la voix des
femmes est une voix qu’on étouffe, une voix confisquée : la
femme qui inspire Andrée Chedid est une femme qui dévoile
« les chaînes de l’histoire », c’est « une femme à la langue meur-
trie, une femme à la langue scellée ». […] Dans les « Territoires
du souffle» de ses poèmes, Andrée Chedid écrit les femmes
pour mieux s’écrire elle-même, elle les libère de l’oppression
patriarcale en les enracinant dans l’élan, elle ne les attache
qu’à leurs émotions et leur donne ainsi une voix qui éclaire
la réalité des autres. La femme chédidienne est une femme
danseuse qui célèbre un langage universel, c’est une femme
qui marche au soleil pour connaître le monde, une femme
nomade du dehors et de l’exil. Elle est sans cesse à la « Pour-
suite du mouvement » car elle refuse amarres et amarrages de
toutes sortes mais paradoxalement, elle est aussi présence in-
sistante : « Elles sont parties les filles du vent / Les filles sans
parrainage / Les grandes filles incertaines / Qu’effarent les
mots les colliers les maisons / Les filles aux chevelures / Les
filles aux hanches étroites / Les filles aux paumes ouvertes /
Et au corps étonné […] Elles sont parties / Et elles sont là. »
3
[…] La féminité nourrit la réflexion de la vision du monde et de
la vision de l’être. Andrée Chedid fait alors de chaque poème
un éloge de la vie qui rend compte de la lutte des femmes
pour leur liberté. L’histoire personnelle s’approprie alors l’his-
toire de la condition humaine dans laquelle seule l’épopée
des femmes signifie. Parcourir cinquante ans d’écriture chédi-
dienne qui résonnent tout au long de la seconde moitié du XX
e

siècle, revient à célébrer cinquante ans d’une foi infaillible en
une femme qui s’ennoblit par la liberté et l’amour.
Nicole Grépat est agrégée de
Lettres Modernes et docteure en
littératures françaises et compa-
rées. Sa thèse Les réécritures
d’Andrée Chedid : des modèles
miniatures aux répliques
agrandies, de la quête textuelle
aux enquêtes identitaires a
fait l’objet d’une publication
(Université de Franche-Comté,
Besançon, 2007). Elle consacre
depuis lors une grande partie de
ses recherches à Andrée Chedid.
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Andrée Chedid, Romans,
Flammarion Mille et une pages,
1998
3
« Les filles du vent »,
ibid., p.40
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
POÉSIE
• Textes pour une figure,
Éditions du Pré aux clercs, 1948
• Textes pour un poème,
G. L. M., 1950
• Textes pour le vivant,
G. L. M., 1953
• Seul le visage, G. L. M., 1960
• Double-pays, G. L. M., 1965
• Fraternité de la parole,
Flammarion, 1976
• Cérémonial de la violence,
Flammarion, 1976
• Par-delà les mots,
Flammarion, 1995
• Textes pour un poème
-1949-1970-, Flammarion, 1987
• Poèmes pour un texte
-1970-1991-, Flammarion, 1991
• Territoires du souffle,
Flammarion, 1999
• Rythmes, Gallimard, 2002
• L’Étoffe de l’univers (poèmes),
Paris, Flammarion, 2010
ROMANS
ET NOUVELLES
• Le Sommeil délivré, Stock, 1952
• Le Sixième jour, Julliard, 1960
• Le Survivant,
Le Cercle du Nouveau livre,1963
• L’Étroite Peau, Julliard, 1965
• L’Autre, Flammarion, 1969
• La Cité fertile, Flammarion, 1972
• Nefertiti et le rêve d’Akhnaton,
Flammarion, 1974
• Le Sommeil délivré,
Flammarion, 1976
• Les Marches de sable,
Flammarion, 1981
• Mon ennemi, mon frère,
Casterman, 1982
• La Maison sans racines,
Flammarion, 1985
• L’Enfant multiple,
Flammarion, 1989
• Le Message, Flammarion, 2000
• Les Quatre morts de Jean
de Dieu, Flammarion, 2010
THÉÂTRE
• Bérénice d’Egypte, Seuil, 1968
• Les Nombres, Seuil, 1968
• Le Montreur, Seuil, 1969
• Echec à la reine,
Flammarion, 1984
• Le Dernier Candidat,
L’Avant-scène, 1998
• Le Personnage,
L’Avant-scène, 1998
RÉCITS
• Liban, Seuil, 1969
• La Femme de Job,
Calman-Lévy, 1993
• Dans le soleil du père :
Géricault, Flohic, 1996
• Les Saisons de passage,
Flammarion, 1996
• Lucy : la femme verticale,
Flammarion, 1998
• Petite terre, vaste rêve,
Fayard, 2002
• Entre Nil et Seine,
Entretiens avec Brigitte Kernel,
Éd. Belfond, 2006
LIVRES POUR ENFANTS
• Le Cœur et le temps,
Ecole des Loisirs, 1968
• Le Cœur suspendu,
Casterman, 1981
• L’Étrange mariée, Le Sorbier, 1983
• Grammaire en fête,
Folle avoine, 1984
• Naître, Lo Païs, 1997
• Contre-recettes d’une sous-douée,
Lo Païs, 1999
SUR ANDRÉE CHEDID
• Carmen Boustani (dir.),
Aux frontières des deux genres :
en hommage à Andrée Chedid
(actes du colloque Aux frontières des
deux genres, Beyrouth, 10-12 mai 2002),
Karthala, Paris, 2003
• Nicole Grépat-Michel,
Les réécritures d’Andrée Chedid :
des modèles miniatures aux répliques
agrandies, de la quête textuelle aux
enquêtes identitaires, Université de
Franche-Comté, Besançon, 2007,
3 vol., 581 p. (thèse de doctorat
de Littérature française)
• Andrée Chedid, je t’aime :
Hommages, souvenirs et lettres,
Ouvrage coordonné par Evelyne Accad,
Anne Craver et Christiane Makward,
Editions Alfabarre, Paris, 2013.
• Jacqueline Michel (dir.),
Andrée Chedid et son œuvre :
une quête de l’humanité (actes du
colloque de l’Université de Haïfa, 28-
29 novembre 2001), Publisud, 2003.
Les Médiathèques
d’Issy-les-Moulineaux
vous proposent également
une sélection bibliographique
des ouvrages intégrés
dans leurs collections.
Et sur internet :
www.andreechedid.com
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« Si la poésie n’a pas bouleversé votre vie, c’est qu’elle
ne vous est rien. » Ainsi parlait Andrée Chedid qui était
elle-même d’abord intensément poète.
Chez Andrée, la poésie était une manière d’être, une ma-
nière de vivre amoureusement le monde, passionnément la
relation aux autres sans que cet élan généreux n’oblitère ce
qui fait l’essence de la poésie : un regard lucide, intransi-
geant et rebelle sur l’histoire des hommes et leur destin aus-
si exaltant que douloureux. Si Andrée Chedid était une des
grandes voix de la poésie contemporaine, c’est que ses vers
étaient tout entiers vibrants de cet élan confiant dans la vie
mais également marqués par un ton propre, très singulier.
Ce qui fait la particularité de la poésie d’Andrée, c’est sa
capacité à demeurer toujours une parole vive, rythmée, un
« territoire du souffle ». Tous ses poèmes sont portés par une
dynamique faite d’interpellations au lecteur, de questionne-
ments, d’affrontements au mystère commun. Sa parole qui
interroge sans cesse les grandes énigmes de l’origine et de
la mort, de l’amour et de la haine, de la solitude et du lien,
résonne dans sa simplicité et sa franchise en tout lecteur,
même le plus éloigné a priori de la poésie. C’est que cette
poésie est toujours une parole adressée, elle a le ton de
l’amitié et la lisant, on se sent inclus dans une conversation
de l’âme à l’âme. Tout ce qu’a écrit Andrée relève de cette
pulsation primordiale, le battement du cœur, diapason à
quoi s’accordait sa vie en poésie.
Jean-Pierre Siméon
Poète, romancier, dramaturge, critique, Jean-Pierre Siméon est
l’auteur d’une œuvre abondante saluée par des prix prestigieux
(Prix Guillaume Apollinaire en 1994, Prix Max Jacob en 2006).
Créateur de nombreux festivals, il est directeur artistique du Prin-
temps des Poètes depuis 2001, association avec laquelle l’Espace
Andrée Chedid a engagé des partenariats.
Andrée Chedid
par Jean-Pierre
Siméon
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60 rue du Général Leclerc - 92130 Issy-les-Moulineaux
(en face du Centre Administratif Municipal)
Métro : Mairie d’Issy, ligne 12 - Tél : 01 41 23 82 82 - mail : espace-andree.chedid@ville-issy.fr
Du lundi au vendredi de 8h30 à 19h - Samedi de 9h à 19h
facebook.com/espaceandreechedid
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L’Espace Andrée Chedid est un établissement de la Ville
d’Issy-les-Moulineaux géré par l’association Cultures
Loisirs Animations de la Ville d’Issy-les-Moulineaux
(CLAVIM). Il intervient dans les domaines du numérique,
de la culture, de la prévention et de la santé. Véritable
laboratoire des idées, l’Espace Andrée Chedid s’affirme
résolument comme le lieu de métissage des savoirs
et des champs disciplinaires, un espace des possibles
au service du dialogue en famille et de la transmission
entre les générations.
L’Espace Andrée Chedid se propose de coordonner et de programmer des spec-
tacles, lectures mises en espace, théâtre d’objets, marionnettes ou contes et
s’insère dans le projet départemental de la Vallée de la Culture. Les partenaires
sont mobilisés comme l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (IMEC), Le
Printemps des Poètes et Philolab. L’Espace s’est également donné pour mission
de faire connaître la personnalité et l’œuvre d’Andrée Chedid avec la création
d’une borne numérique ainsi que l’organisation d’expositions et d’animations.
Ouvert à toutes les configurations familiales, l’Espace conjugue un lieu parent-en-
fant, une halte-garderie, une unité parents-bébé, des lieux d’accueil et d’écoute
pour adolescents, des structures dédiées aux relations enfants-parents-grands-
parents, un pôle multi-associatif orienté sur les questions relatives au droit de la
famille, à l’adoption, à la médiation interculturelle, au handicap…
Enfin, il inscrit son action d’accompagnement des publics en situation de fragilité
et de vulnérabilité avec l’ensemble des institutions culturelles, en lien avec les
associations locales, afin de leur permettre de découvrir le monde des arts dans
des conditions adaptées.
Avec le soutien du

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